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Sexisme et anarchie

S ophie K erignard

Essaid'identification
de la femme anarchiste
Le rôle des femmes
dans l'anarchisme

(xixe-xxesiècle)

À la fin du xixesiècle, le milieu libertaire, toutes tendances confondues 1,
pose la question de l’avenir des femmes. À partir de divers thèmes 2, les
anarchistes élaborent, dans une perspective révolutionnaire, un discours et
une pratique sociale en matière sexuelle. Mais ce souffle révolutionnaire
n’impulse pas systématiquement une nouvelle conception des rapports
entre hommes et femmes. Comme le constate Sharif Gemie, dans un article
intitulé « Anarchism and Feminism : a historical survey » 3, les anarchistes,
trop fiers de leur anti-autoritarisme, ne voient pas les effets oppressifs du
patriarcat. Même s’ils aspirent à une société nouvelle où égalité et liberté
1. Anarcho-syndicalistes, communistes libertaires, individualistes.
2. Mariage, maternité, travail, religion...
3. Gemie (Sharif), « Anarchism an Feminism : a historical survey », Women’s
History Review, Volume 5, Number 3, 1996, pp. 417-443.

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seraient les maîtres-mots, ils n’appréhendent pas toutes les formes de
domination. Pourtant, à la même époque, le mouvement féministe émerge
sur la scène publique.
Les femmes participent au mouvement libertaire, mais ce sont les
hommes qui constituent l’essentiel des militants. Par conséquent ce sont les
principaux producteurs du discours sur les femmes. Différents modèles s’en
dégagent et oscillent entre la ménagère et la militante, à défaut de la
courtisane et ménagère, si chères à Pierre-Joseph Proudhon. Ainsi, les
anarchistes portent un jugement de valeur sur les femmes. Elles deviennent
des objets de fantasme aux traits répulsifs ou angéliques. Ces dernières sont
victimes d’une stéréotypie où la désignation « la femme » prend un carac­
tère à la fois généralisateur et particulier.
Pour illustrer cette appréhension ambivalente des femmes, je vais
présenter la conception proudhonienne de la femme domestique et en
regard définir l’amour libre comme symbole de libération sexuelle. Enfin,
j ’ouvrirai sur le cas des militantes qui essayent de se forger une place dans
le milieu libertaire en prenant l’exemple de Louise Michel.

La conception proudhonienne
Un lourd héritage
En 1808, dans Théorie des quatre mouvements et des destinées généra­
les 4, Charles Fourier affirmait que les civilisations se mesurent à l’aune de
la liberté des femmes. Proudhon est le contre-feu de Fourier. La conception
proudhonienne des femmes, ou plus exactement de la femme, a marqué le
mouvement libertaire français et plus largement le milieu ouvrier. Dans son
ouvrage intitulé De la Justice dans la Révolution et dans T Eglise 5 paru en
1858, Pierre-Joseph Proudhon consacre ses dixième et onzième études sous
le titre de « Amour et Mariage » 6 à la nécessité de subordonner l’amour à
4. Fourier (Charles), Théorie des quatre mouvements et des destinées générales.
Prospectus et annonce de la découverte, Leipzig (Lyon : Pelzin), 1808,11-428 p.
5. Proudhon (Pierre-Joseph), De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise,
Garnier frères, 1858. 3 volumes. Ce texte connut plusieurs rééditions à partir de
1868.
6. Ibid., 1858, pp. 377-429. Cet extrait de la onzième étude est publié en 1912,
à 1’occasion du bicentenaire de la naissance de Rousseau, sous le titre Les Femmelins,
par le Cercle Proudhon composé alors de nationalistes et de royalistes.

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l’idée de justice, à approuver le mariage païen, à démontrer les infériorités
physique, intellectuelle et morale des femmes et à critiquer leur influence
sur les mœurs et la littérature. Pierre-Joseph Proudhon accuse l’élément
féminin, non maîtrisé par l’élément masculin, de faiblesse. Par conséquent,
les femmes conduisent à la décadence au lieu de servir la marche vers le
Progrès. Il affirme qu’elles ont pourtant une capacité sacrificielle supé­
rieure à celle des hommes. « II [Proudhon] reprend tous les clichés romantiques exaltant Vabnégation, Valtruisme de Vépouse et mère. La faiblesse
devient alors la source de la force, c'est-à-dire de l'influence morale. La
femme est idéalisée, glorifiée dans son rôle d'inspiratrice, de guide, de
prêtresse du foyer. » 7Mais ce dévouement se limite à la sphère privée. Les
femmes sont ainsi cantonnées au cercle restreint que constitue la famille.
Tout laisse à penser qu’elles n’auraient pas l’idée d’utiliser leur renonce­
ment pour servir une cause hors de leur foyer. Et même si elles en avaient
idée, elles desserviraient la cause révolutionnaire. Pierre-Joseph Proudhon,
qualifié de « père » de l’anarchisme, provoque de vives réactions en
exprimant avec froideur son antiféminisme, sa misogynie voire sa
gynophobie. En effet, Proudhon se montre hostile aux changements des
rapports entre hommes et femmes prônés par les féministes.
La faconde de Proudhon provoque une réaction violente chez Juliette
Lamber 78, Angélique Arnaud 910et Jenny d’H éricourt,0. Pour elles, Proudhon
participe à un système d’oppression qui fait des femmes ses victimes.
Joseph Déjacque 1112publie une brochure intitulée De l'Etre Humain mâle et
fem elle - Lettre à P.-J. Proudhon n. Il y dénonce avec cynisme
l’antiféminisme de Proudhon. Il affirme que l’émancipation des prolétaires

7. André Léo, Lafemme et les mœurs. Monarchie ou Liberté, Tusson, Du Lérot,
1990, pp. 7-35 : introduction de Monique Biarnais, p. 16.
8. Juliette Lamber ( 1836-1936), femme de lettres, publie notamment Idées antiproudhoniennes sur l'amour, la femme et le mariage (1858).
9. Angélique Arnaud (1797-1884), écrivaine, féministe. Elle écrit une série
d ’articles dénonçant les propos de Proudhon.
10. Jenny d ’Héricourt de son vrai nom Jeanne-Marie Poinsard (1809-1875).
Elle publie en 1860 La Femme affranchie : réponse à MM Michelet, Proudhon,

É. de Girardin, A. Comte et autres novateurs modernes.
11. Joseph Déjacque (1821-1864). Anarchiste français, inventeur du néolo­
gisme « libertaire ». Il est un des précurseurs de l’anarcho-syndicalisme.
12. Joseph Déjacque De l'Etre Humain mâle et femelle - Lettre à P.-J.
Proudhon, Nouvelle-Orléans, 1857.

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d 'identification de la femme anarchiste

ne peut se faire sans celle des femmes. Joseph Déjacque appelle Proudhon
à être libertaire : « Soyez donc franchement, entièrement anarchiste, et non
pas quart d ’anarchiste, huitième d ’anarchiste, seizième d ’anarchiste, comme
on est quart, huitième, seizième d ’agent de change. » 13
Il semblerait que l’attitude de Proudhon relève de la peur, voire de la
pathologie. Daniel Guérin 14, plus de cent ans plus tard, propose une
explication psychanalytique et qualifie Proudhon de refoulé sexuel. Selon
sa thèse, Proudhon n’assume pas son homosexualité dont une des consé­
quences est de nourrir contre « la femme » « une haine pathologique et
phallocratique, indigne d ’un libertaire » 15. Même si Daniel Guérin ne
limite pas son argumentation à cette idée, elle me semble insuffisante pour
expliquer la prégnance des idées proudhoniennes sur la question féminine.
Certes, les principes libertaires répondent à un souci d’égalité et de
liberté pour toutes et tous. Bakounine affirme : « Je ne suis vraiment libre
que lorsque tous les êtres humains qui m ’entourent, hommes etfemmes, sont
également libres. La liberté d ’autrui, loin d ’être une limite ou une négation
de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation.
Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que plus
nombreux sont les hommes libres qui m ’entourent, et plus profonde et plus
large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient la
mienne » 1617.La liberté et l’égalité se fondent dans l’altérité, la différence.
Alain Pessin affirme que : « C ’est en s ’appuyant sur Feuerbach que
Bakounine pose que la diversité des hommes libres n ’implique pas leur
inégalité, mais surtout indique leur complémentarité et donc impose leur
solidarité. » 17 Certes, mais cette idée de complémentarité ne mène pas
automatiquement à l’égalité. Michèle Riot-Sarcey démontre que la notion
de complémentarité peut être au contraire source de domination 18, car elle

13. Ibid., p. 8.
14. Daniel Guérin, Proudhon oui et non, Paris, Gallimard, 1978, pp. 195-230.
\5.Ibid.,p. 197.
16. Michel Bakounine, Dieu et l ’État, 1882, publié par Carlo Cafiero et Élisée
Reclus.
17. Alain Pessin, La rêverie anarchiste 1848-1914, Bibliothèque de l’Imagi­
naire, Librairie des Méridiens, préf. de Gilbert Durand, 1989,218 p. p. 109. (Réed.,
ACL, Lyon, 1999).
18. Michèle Riot-Sarcey, La démocratie à l ’épreuve des femmes. Trois figures
critiques du pouvoir. 1830-1848, Bibliothèque Albin Michel Histoire, Paris, 1994,
p. 19.

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participe à la catégorisation d’une différence. Pour les femmes ceci mène à
construire une identité sociale réduite au sexe. Dans tous les cas, la pensée
de la différenciation est basée sur l’infériorité des femmes. Pierre-Joseph
Proudhon confirme cette idée. En effet, il ne conçoit pas les femmes comme
constituant l’autre moitié de l’humanité, égales aux hommes mais comme
subalternes.

La « nature » des femmes
Prenons l’exemple des femmes que les anarchistes côtoient dans leur vie
de tous les jours. Ce sont des femmes « ordinaires ». Elles apparaissent
comme sous le contrôle des anarchistes, en évoluant dans l’espace privé
anarchiste (passives, statiques), et non en agissant dans le mouvement
libertaire en tant que militantes (actives). Ces « passives » ne contribuent
pas au développement du « parti » anarchiste, elles n’ont donc pas à influer
activement, publiquement le mouvement. Mais les anarchistes savent les
utiliser à bon escient pour expliquer leur conception du rôle des femmes. Et
si ces femmes se laissent a priori diriger, il ne s’agit pas d’un renoncement
de leur part. Subir ne veut pas dire approuver. Michelle Perrot confirme
cette idée : « Les femmes ne sont ni passives ni soumises. La misère,
l'oppression, la domination, pour réelles qu'elles soient, ne suffisent pas à
dire leur histoire. Elles sont présentes ici et ailleurs. Elles sont différentes.
Elles s'affirment par d'autres 'mots, d'autres gestes. » 19
Le discours des libertaires sur les femmes est exclusivement aux mains
des hommes. Ce discours choisit trois options : conforter le rôle limité des
femmes en utilisant les arguments de Proudhon, s’apitoyer sur le sort fait
aux femmes en n’hésitant pas à faire appel au misérabilisme, proposer une
nouvelle conception des rapports privés entre hommes et femmes.
Une véritable mécanique discursive porteuse de valeurs antiféministes
se met en place et s’impose pour justifier le rôle limité des femmes à la
sphère privée. L ’explication naturaliste de l’élément féminin traverse toutes
les tendances politiques (de gauche et de droite). Il existerait ainsi une
nature féminine et le caractère sexué des femmes déterminerait leur infério­
rité et leur rôle social. Un discours savant, qui s’appuie sur l’anthropologie,
l’anatomie, la médecine, conforte la vision proudhonienne des femmes.
Certains anthropologues de la fin du xixe siècle affirment que le cerveau
19. Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de VHistoire, Flammarion,
Paris, 1998, p. 175.

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d ’identification de la femme anarchiste

féminin étant moins lourd et comportant moins de circonvolutions que celui
des hommes, les femmes disposent de fonctions psychiques inférieures. Par
conséquent, elles sont plus émotives et sensitives. Selon cette logique, la
psychologie de la femme est physiologique. Les femmes sont donc inférieu­
res intellectuellement aux hommes parce qu’elles le sont biologiquement.
Les femmes savantes sont alors des exceptions et des monstres ; les femmes
ordinaires sont superstitieuses et croyantes.
Mais à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, dans le milieu
libertaire, cette argumentation naturaliste n’est plus utilisée pour affirmer
une infériorité des femmes, mais pour justifier un différencialisme fonc­
tionnel entre les femmes et les hommes. Par exemple, lors d’une conférence
en 1920, Sébastien Faure défend le rôle primordial de la maternité primant
sur celui de la paternité. Au même moment les féministes réclament le droit
de faire ou non des enfants et le droit de la recherche de paternité. Sébastien
Faure confirme l’idée de l’existence de rapports privilégiés entre les enfants
et leur mère. À cette fin l’éducation des enfants doit être confiée aux
femmes. « Dans la famille , la mère est Véducatrice ; elle doit avoir une
autorité non pas absolue, mais prédominante sur ses enfants. » 20II rappelle
aussi que le sort des femmes est peu enviable dans cette société de début de
siècle, « [la femme] mise déjà en état d ’infériorité par sa faiblesse physio­
logique, par la prédominance de l ’homme [...] s ’est vue graduellement
dépouillée de toute indépendance et peu à peu condamnée à une servitude
écrasante . » 201 Les propos de Sébastien Faure montrent que rien n’est
simple sur la question des femmes. Il combat contre leur maintien dans la
servitude. Mais il est, en même temps, victime de ses préjugés. D’une part,
au lieu de déclarer que les différences physiques entre les femmes et les
hommes ne présupposent pas une infériorité des femmes sur les hommes,
il affirme cette faiblesse physiologique féminine. D’autre part, Sébastien
Faure réduit le rôle social des femmes à l’acte de procréation et y rattache
le soin des enfants. Ainsi, elles n’ont pas de destin individuel et elles sont
amarrées à la famille. Dans une optique révolutionnaire, les libertaires
20. Sébastien Faure, Propos subversifs, préface de Lacaze-Duthiers, Paris, Les
Amis de Sébastien Faure, La Ruche Ouvrière, 195 ?, p. 169. [147-174 La femme.
Conférence soutenue par Sébastien Faure le 21 décembre 1920, dans la grande salle
de l’Union des Syndicats, à Paris. Elle a été stéréographiée par le camarade Louis
Salafa, directeur de la Coopérative professionnelle (123, boulevard Diderot, Paris)].
21. Ibid., p. 149.

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tiennent souvent un discours prônant la destruction de la famille comme
pilier de la bourgeoisie. Dans une réalité immédiate, ils sont pourtant mariés
et leurs épouses se trouvent cantonnées dans les rôles d’épouse et mère 22.
Les anarchistes reproduisent en partie la structure familiale traditionnelle.
Le choix des sujets traités par le discours anarchiste, comme celui de la
procréation ou de la maternité, participe de cet enfermement des femmes
dans la sphère privée. Elles ne sont en effet pensées que comme compagnes
et mères rivées à l’espace domestique.
Face à cette vision partiale des femmes, le milieu libertaire propose une
nouvelle conception des rapports des sexes avec le thème de l’amour libre.

L ’amour libre
Le concept de l’amour libre n’est pas reconnu par toutes les tendances
et tous les groupes anarchistes. Les individualistes sont les seuls à en avoir
fait un thème essentiel.
L ’amour libre constitue premièrement une réaction au mariage. Pour
défendre cette position, les anarchistes dénoncent les dysfonctionnements
de l’institution maritale. Ils n’hésitent pas non plus à la comparer à la
prostitution. Deuxièmement, l’amour libre est défini comme synonyme
d’une femme libre.
Je n’aborderai pas ici la libre maternité, qui peut être rattachée à l’amour
libre, dans le sens où l’on peut choisir de rendre ses relations amoureuses
fécondes ou non. En effet, Madeleine Pelletier23, dans l’article sur la
maternité, dans Y Encyclopédie anarchiste, affirme : « Nombre de jeunes
personnes, loin de mettre en le mariage tout espoir de leur existence, le
repoussent, au contraire, comme un esclavage. Mais à défaut de mari, elles
prennent volontiers un ami et elles ont appris à éviter les charges de la
maternité. » 24
22. Florence Rochefort et Laurence Kleyman, L ’Egalité en marche. Le fém i­
nisme sous la Illème République, préface de Michelle Perrot, Presses de la Fonda­
tion Nationale des Sciences Politiques et des Femmes, 1989, p. 3-234.
23. Madeleine Pelletier (1874-1939). Militante néo-malthusienne, féministe.
Elle collabore à la presse anarchiste.
24. Doctoresse Pelletier, « Maternité », Encyclopédie anarchiste publiée sous
la direction de Sébastien Faure, publication reliée en 4 tomes aux Editions de « La
Librairie Internationale », Paris, 1934, T. II, p. 806.

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d 'identification de la femme anarchiste

Dénonciation du mariage
L ’amour libre est tout d’abord défini en opposition au mariage. Ce
dernier est accusé de mettre l’amour sous le joug de l’État et de l’Église.
René C haughi25 trouve grossier l’opposition entre la pureté, la virginité de
la jeune fille et le mariage, mise en scène publique de la perte de cette
innocence. « Cette robe blanche et cesfleurs d'oranger forment un symbole
au moins déplacé ; ils attirent l'esprit sur l'acte qui va s'accomplir et y
insistent d'une façon fâcheuse. » 26 II y a une contradiction entre l’amour,
acte intime entre deux êtres et la publicité du mariage. Selon la conception
de l’amour libre, la virginité n’a pas de valeur ; les femmes y sont en théorie
libres de mener la vie sexuelle qu’elles entendent.
Le mariage est aussi une affaire de marchandage. C ’est alors une
institution faisant passer les intérêts matériels avant les sentiments. L’argent
est ici dénoncé comme moyen de corruption et de domination. Les parents
sont des « marchands de chair humaine, ni plus ni moins » 27, qui vendent
leur fille. Cette dernière est alors une prostituée au sens où elle accepte de
« s'abandonner à un homme autrement que par plaisir » 28. Comme le
mariage, la prostitution fait ainsi partie de l’amour « non libre ». Ils ne
relèvent que de la contrainte. Madeleine Vernet29 écrit « Le mariage, c'est
la prostitution de l'amour » 30.
Les partisans de l’amour libre combattent aussi le mariage comme
prônant la dépendance de la femme par rapport à son mari. Le Code civil
confirme ce rapport entre dominée et dominant. « Le pouvoir légal du mari
est à peu près sans limites, celui de l'épouse est nul. » 31

25. Henri Gauche dit Chaughi (1870-1926). Publiciste libertaire.
26. René Chaughi, L'immoralité du mariage, Paris, Ed. Les Temps Nouveaux,
1904, p. 7. La première édition date de 1898.
27. Ibid., p. 13.
28. Ibid., p. 14.
29. Madeleine Cavelier dite Vernet (1878-1949), militante pacifiste, elle colla­
bore au Libertaire et aux Temps Nouveaux. Elle fonde un orphelinat « l’Avenir
social » en 1906.
30. Madeleine Vernet, L'Amour Libre, publications mensuelles de l’Idée Libre,
n°17, janvier 1927, p. 7. Les premières publications remontent aux années 19061907.
31. René Chaughi, La Femme esclave, publications des Temps Nouveaux,
n° 16, 1901, p. 5.

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Du même coup, les anarchistes méprisent le divorce. Mais en pratique,
ils arrivent néanmoins à le concevoir. Par exemple, pour Frédéric
Stackelberg 32, c’est une amélioration pour la femme de pouvoir quitter son
mari, même si cela ne résout évidemment pas le problème du mariage.

La liberté sexuelle
La liberté sexuelle est pour les partisans de l’amour libre une source
d’épanouissement pour toutes et tous. Frédéric Stackelberg conçoit que
l’amour revêt des formes différentes selon les individus ; mais toujours
selon une conception hétérosexuelle. Frédéric Stackelberg attribue un
caractère tyrannique à la monogamie et à la polygamie qui sont une « prise
de possession exclusive d'une femme par un homme à vie et avec obligation
de fidélité mutuelle » 33. Une union libre ne peut durer que si « les deux
amants qui la composent se sont constamment complétés au triple point de
vue physique, moral et intellectuel » 34. L’amour libre, c’est surtout le fait de
mener sa vie sexuelle comme on l’entend, c’est-à-dire d’avoir un ou
plusieurs partenaires, d’en changer (polygamie successive). Prenons l’exem­
ple des sœurs, A nna35 et Armandine Mahé. Elles sont les maîtresses de
L ibertad36et ont deux fils avec lui. Jean Grave y voit une relation artificielle
et malsaine : « Le plus pitoyable, c'est que si l'homme était détraqué - ou
jouait à l 'être - les femmes ne l 'étaient pas. Fort intelligentes au contraire.
Mais, lorsqu 'il s 'agit de sexualité, les plus intelligentes peuvent agir le plus
stupidement. » 37 Ceci n’empêche pas Armandine Mahé, dans un article de
YAnarchie daté du 1er novembre 1906, de s’opposer à la conception de

32. Frédéric Stackelberg dit Féodor Lienhart (1852-1934). Propagandiste socia­
liste et anarchisant.
33. Frédéric Stackelberg, La Femme et la Révolution, Egalité des Sexes et Union
Libre aujourd'hui, Communisme, Matriarcat, Amour Libre demain, nouvelle édi­
tion revue et corrigée, avec Lettre-Préface d’Alfred Naquet, À la « Guerre Sociale »,
1908, p. 11. La l ère édition date de 1883.
34. Ibid., p. 12.
35. Anna Mahé [1881-1960] individualiste, ex-institutrice et propagandiste
anarchiste.
36. Albert Libertad [1875-1908] individualiste, il fonde le journal YAnarchie en
1905.
37. Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, coll. L ’Histoire,
Flammarion, Paris, 1973, p. 387. Ouvrage présenté et annoté par Mireille Delfau,
préface de Jean Maitron.

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d 'identification de la femme anarchiste

l’amour libre d’Emile Armand 38 dans laquelle elle voit « un véritable
prêt » 39 et « Vunique satisfaction sexuelle de Vhomme » 4041.

Une émancipation limitée
Même si les anarchistes prônent la liberté sexuelle, les femmes sont
jugées plus sévèrement en matière de comportement sexuel. La langue ellemême contient cette valeur d’une femme plus frivole que l’homme. Par
exemple, comme le précise Nelly Roussel41, « L'honnête femme est celle
qui n'a pas eu d'amant, mais un homme est honnête, malgré les pires
débauches, pourvu qu 'il n 'aitpas commis d'escroquerie trop apparente » 42.
Les lois sont « Faites par les hommes [et] l'opinion est beaucoup plus
rigoureuse à l'égard de la vertu féminine » 43. En effet, les femmes ne sont
pas soumises au même régime que les hommes en ce qui concerne l’adul­
tère : l’article 337 du code pénal stipule que la femme est passible de prison.
En ce cas, Madeleine Vernet insiste sur cette injustice. Elle précise que si les
anarchistes n’en sont pas conscients, les femmes ne peuvent prétendre aux
mêmes droits que les hommes en matière de liberté sexuelle. Frédéric
Stackelberg ajoute « qu'on ne saurait, sans crime, faire dépendre l'hono­
rabilité de la femme de sa chasteté et que la pleine et entière liberté sexuelle
est indispensable pour assurer le bonheur de l'individu et de l'espèce » 44.
Mais les femmes sont victimes d’autres formes de domination. Certains
groupes s’opposent ainsi à l’amour libre comme moyen exclusif d’émanci­
pation, de libération des femmes. Le groupe des Etudiants Révolutionnaires
Internationalistes de Paris (ESRI)45 refuse d’aborder le thème du mariage,
car il perçoit dans la dénonciation du mariage légal l’apologie de l’amour
38. Ernest, Lucien Juin dit Emile Armand (1872-1962), individualiste-anar­
chiste.
39. Marie-Jo Dhavernas, « Anarchisme et féminisme à la Belle Epoque », La
Revue d'en face, n° 13, hiver 1983, pp. 61-80, p. 68.
40. Ibid.
41. Nelly Roussel (1878-1922), féministe néo-malthusienne, libre-penseuse,
proche des milieux anarchistes.
42. Nelly Roussel, L'Eternelle Sacrifiée, conférence faite le 28 janvier 1906
sous la présidence de Mme Jean Bécoure (Paul Grendel), préface, notes et
commentaires de Maité Albistur et Daniel Armogathe, coll. Mémoire des Femmes,
Syros, Paris, 1979, p. 87.
43. René Chaughi, L'immoralité... op. cit., p. 24.
44. Frédéric Stackelberg, La Femme... op. cit., p. 23.
45. Groupe créé en 1891 comprenant une cinquantaine d’adhérents dont 6
jeunes femmes étrangères (dont deux russes, une polonaise, une italienne) en 1892-

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libre. Et ceci ne représente pas, pour le groupe des ESRI, une lutte de
premier ordre. Celle-ci a tendance à faire oublier qu’un « rôle beaucoup
plus considérable appartient à F état d'assujettissement économique et
intellectuel dans lequel se trouve la femme » 46. Il ajoute aussi que la vie
d’une femme ne se limite pas au sexe mais qu’elle s’étend aux sphères
intellectuelle, morale et sociale. Ainsi, les femmes doivent s’instruire et
s’élever moralement pour « participer à l 'égal de l 'homme » 47. Par ailleurs,
tant que l’argent existe, René Chaughi ne croit pas que « l'union libre,
franche et pure soit possible : en dehors du mariage comme au-dedans,
l'homme n'a le choix qu'entre deux rôles malpropres : payeur ou payé ,
entreteneur ou entretenu » 4849.
Madeleine Vernet, Armandine Mahé... ont cependant défendu l’amour
libre, mais en y mettant des garde-fous. Madeleine Vernet défend l’amour
libre, qui « loin d'être une source d'immoralité , deviendra le régulateur
naturel de la moralité » 49. Pour elle, l’amour libre est naturel car il relève
du désir physique. L ’amour libre a donc le mérite de permettre à tous et à
toutes de pouvoir vivre leur sexualité sans tabous. Néanmoins, ceci ne
résout rien au problème de fond s’il n’y a pas la prise en compte des
différentes formes de domination.
Frédéric Stackelberg pense que l’amour n’est pas libéré ; il ne peut
s’épanouir dans la société à cause du « propriétariat et du préjugé spiritua­
liste » 50. Le poids de la morale chrétienne, de l’éducation séparée, de la soidisant inégalité des femmes imposent un joug à l’amour. Le maintien de
« la » femme dans la sphère domestique, le travail féminin moins rémunéré
sous prétexte d’une moindre rentabilité économique participent de ce
mouvement. Les préjugés sont prégnants et selon René Chaughi « La
croyance chez l'homme à sa supériorité sur la femme [est] un mélange
d'erreur égocentrique et de désir de domination » 51. Henriette Roussel
précise que les femmes sont perçues comme des objets sexuels et qu’elles
sont donc considérées comme inférieures. Ainsi, les deux véritables enne­
1893. Ce groupe souhaite renouer avec 1’héritage quarante-huitard dont 1’ambition
est de lier les manuels aux intellectuels.
46. Les communistes anarchistes et lafemme, Groupe des Etudiants Révolution­
naires Internationalistes de Paris, Imprimerie Rapide, Paris, 1900, p. 12.
47. Ibid., p. 14.
48. René Chaughi, L'immoralité... op. cit., p. 32.
49. Ibid., p. 14.
50. Frédéric Stackelberg, La Femme... op. cit., p. 13.
51. René Chaughi, La Femme... op. cit., p. 4.

464

E ssai

d 'identification de la femme anarchiste

mis, comme l’affirme Nelly Roussel, sont les poids des habitudes et des
préjugés. Et, en plus de la prise de conscience de ces niveaux de domination,
il faut agir en faveur de l’émancipation des femmes pour qu’elles puissent
prendre en charge leur libération. L’amour libre n’est en fin de compte pas
synonyme d’émancipation féminine car de nombreuses inégalités sexuelles
demeurent.
L ’amour libre peut bien sûr se rapprocher de la libération voire de la
« révolution » sexuelle des les années 1970, ainsi que du concubinage. Il en
est de même pour la libre maternité (« Un enfant si je veux quand je veux »).
Ce qui était hors norme à la fin du xixe siècle devient un comportement
accepté par beaucoup de personnes en cette fin de siècle. Tout de même, déjà
à cette époque, les données chiffrées relevées par Frédéric Stackelberg
montrent qu’en France, en Allemagne et dans d’autres pays, le nombre des
naissances illégitimes, naturelles ne cesse d’augmenter.

La militante, la femme exception
Dans cette partie, je prendrai pour exemple Louise Michel. Je poserai les
limites de son rôle émancipateur selon une lecture genrée.
À la fin du xixe siècle, la grande figure de l’anarchisme, c’est Louise
Michel. Il est presque tentant de dire que Louise Michel est la mère (voire
la grand-mère) de l’anarchisme. Elle l’est moins par son apport à la théorie
anarchiste que par son rôle actif au sein du mouvement libertaire des années
1880 à sa mort en 1905. En effet, c’est une femme d’action, une conféren­
cière. Son œuvre écrite, peu connue, est essentiellement fictionnelle. Elle
est reconnue comme militante par les libertaires qui lui donnent accès à la
sphère publique. Elle apparaît, comme une femme hors du commun,
débarrassée des problèmes dont souffrent les femmes de son époque en
s’identifiant au modèle masculin anarchiste. Ses ennemis comme ses
admirateurs insistent beaucoup sur le soi-disant caractère masculin des
traits physiques de Louise Michel. Son visage émacié suffit à la traiter de
virago. Victor Hugo compose un poème en décembre 1871 en son honneur
intitulé Viro Major. Cette « virilité » physique de Louise Michel conforte
l’idée qu’une femme ne peut être une militante exemplaire que si elle
s’apparente aux hommes. Ce comparatisme des femmes d’exception avec
les hommes forge une identité féminine militante qui se masculinise à
travers le regard des hommes.

S ophie K erignard

465

Louise Michel est souvent perçue comme un être chaste voire asexué qui
se sacrifie entièrement à la Cause. Le qualificatif de « Vierge rouge » lui
donne une certaine dose de sainteté et confère à l’anarchisme un purita­
nisme révolutionnaire. Louise Michel est alors une femme messie investie
par la mission de propagation de la bonne parole anarchiste. Selon cette
logique, l’avènement d’une société libertaire ne semble possible que si les
femmes qui servent à cette cause sont des femmes respectables, véritables
idoles.
Louise Michel est, selon Jean Grave, désintéressée et généreuse « - il
fa u t nommer les choses p a r leur nom - jusqu ’à la bêtise , car elle était
exploitée p a r un tas de ruffians qui spéculaient sur son bon cœur » 52. Il est
vrai qu’elle s’épuise à participer à de nombreuses conférences et manifes­
tations. Pour surprenant que cela puisse paraître, ses séjours en prison lui
donnent un certain répit. Mais comme elle l’affirme elle-même au colonel
Delaporte, président du 6e conseil de guerre, le 16 décembre 1871 :
« J ’appartiens toute entière à la Révolution sociale ».
Louise Michel est donc érigée au rang de femme exceptionnelle. Elle
correspond à ce modèle d’une femme qui n’est ni épouse ni mère. Elle est
célibataire, sans enfant et échappe ainsi au rôle de la femme « ordinaire ».
Ces trois formes de refus la qualifient d’anarchiste. Cette femme idéaliste
coïncide aussi avec le regard de l’homme anarchiste et avec le modèle
masculin du militant.
Louise Michel est-elle une « femme-alibi » 523 ? C’est-à-dire une femme
que l’on met en avant pour affirmer aux autres femmes : « regardez
comment les anarchistes sont féministes ». Je ne pense pas qu’il soit
possible de la réduire à ce simple rôle.
Pour certaines femmes anarchistes, le sacrifice a été un choix. Mais ces
femmes ont-elles réellement pris conscience de l’oppression des autres
femmes ? En effet, être une femme anarchiste ne signifie pas toujours être
féministe. Les femmes d ’exception ont souvent procédé par mimétisme
masculin pour agir au sein des groupes politiques, structures dans lesquelles
un pouvoir masculin s’est installé. Même dans les années 1920, May
Picqueray 54 pour être acceptée chez les anarchistes, a dû passer son
52. Jean Grave, Quarante ans de propagande op. cit., p. 525.
53. Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du
moyen âge à nos jours , Paris, éditions des femmes, 1977, p. 27.
54. Marie-Jeanne dite May Picqueray (1898-1983). Militante anarchiste, anti­
militariste.

baptême du feu en tapant avec une matraque sur la tête d’un policier
« comme un homme ».
Le reste des femmes intègre-t-il ce discours sur Louise Michel ? Il est
difficile de répondre à cette question et il reste à étudier ces femmes du
commun.

C orinne M onnet

De l ’antiféminisme
chez les anarchistes

« Trop explicite, trop grossier, trop misogyne,
Vantiféminisme se condamne.
Trop politisé, il se prive également d'une partie des soutiens
qu 'il pourrait espérer.
Il séduit davantage en feignant le «féminisme». (...)
Comme le remarque Susan Falludi,
l'offensive contre les droits des femmes doit dissimuler
sa (<visée politique et son visage guerrier "
pour atteindre son maximum d'efficacité et amener les femmes
à combattre leurs propres intérêts. »
Christine Bard Un siècle d'antiféminisme.
Bien qu’il m ’ait été demandé d’écrire un article sur l’anarchaféminisme,
il me semble aujourd’hui assez difficile d’écrire à ce propos. En effet, de par
la situation déplorable des rapports entre les sexes dans la mouvance
anarchiste, cet article portera plus sur mon vécu d’anarchaféministe. M ’étant
définie moi-même anarchaféministe depuis plusieurs années, j ’ai eu de
nombreuses occasions de réfléchir à cette question, d’en discuter, et d’y
travailler. Dans mon histoire, le féminisme est bien plus tardif que mon
engagement anarchiste, et je peux dire que ma prise de conscience de la
domination masculine dans sa globalité vient tout d’abord du sexisme

468

D e l ’antiféminisme

chez les anarchistes

présent dans la mouvance anarchiste, puisque c’était bien là que j ’étais, et
non pas dans un ailleurs bien plus facile à critiquer. Il fût donc un temps où
je croyais moi-même à des chimères : non pas à celles, pourtant nombreuses
et largement défendues, qui prétendent que le sexisme n’existe pas chez les
anarchistes, mais je participais de celles qui prétendaient qu’au moins, là,
il y avait place pour la dénonciation et la critique du pouvoir masculin, de
l’hétérosexisme et des rapports sociaux de sexe. Mais point n’est besoin
d’être radicale pour déchanter. Jamais je n’ai demandé à des hommes
anarchistes de se défaire de leur misogynie avant le grand soir, je ne suis pas
si décalée de la réalité, j ’espérais juste qu’il me soit possible d’énoncer une
parole de femme, dans le souci que cette parole soit aussi dans l’intérêt des
autres femmes, ce qui change tout. On peut se démerder, même en tant que
femme, pour intégrer les codes masculins du milieu, prendre la parole et être
un minimum entendue, à cette unique condition : oublier qui l’on est, et par
conséquent oublier la solidarité d’avec les autres membres de notre groupe
d’oppression.
Que dire de l’anarchaféminisme dans de telles conditions ? Je ne
souhaite pas faire un historique, ni un discours qui n’aurait aucun lien avec
la réalité puisque celle-ci chez les anarchistes est profondément antiféministe,
comme ailleurs. Peut-être en reparlerais-je en des jours meilleurs (?), mais
ici, je me bornerai à dénoncer le pouvoir masculin dans sa tendance
anarchiste. Sa couleur différente ne change malheureusement rien au
sexisme, et c’est bien là que le bât blesse. Quand il s’agit des femmes, il n ’ y
a pas plus d’hommes anarchistes que d’hommes de gauche, la couleur
politique ne change rien à leur pouvoir, preuve s’il en fallait que les hommes
restent avant tout autre chose du groupe des hommes, entendu dans son sens
le plus politique et social. Les hommes anarchistes peuvent bien crier à tout
va qu’ils sont des individus avant tout, contre toutes les formes de pouvoir
et d’exploitation, ils ne risquent rien puisque le discours ne déteint malheu­
reusement pas comme ça sur le comportement. Le mot « anarchiste » n’est
pas non plus un mot magique qui permettrait qu’une fois prononcé, les
dominations que l’on exerce disparaissent comme par enchantement, et que
les personnes deviennent tout à coup égales.
Pour une anarchaféministe, anarchisme et féminisme sont des synony­
mes, mais on ne peut s’arrêter à dire cela. Car les anarchistes ne l’entendent
pas de cette façon. Elles/ils luttent contre toutes les formes de hiérarchie et
de domination afin de les éliminer de nos relations sociales et politiques. En
théorie donc, l’anarchisme inclut la critique de la domination masculine,

C orinne M onnet

469

mais encore faut-il la reconnaître... En réalité, la mouvance respecte et
reconduit les lois patriarcales. D’où une mouvance largement constituée
d ’hommes, blancs et hétérosexuels. L’individuE n’apparaît jamais sexuéE,
toujours sous couvert du neutre universel, la violence institutionnelle n’est
dénoncée que lorsqu’elle touche des hommes, comme la violence de l’État,
ou la violence militaire, mais la violence contre les femmes ? Ne serait-elle
pas institutionnelle, elle qui plus que toute autre est réduite au silence ? Il
est vrai qu’on ne peut pas aussi bien désigner l’ennemi, puisqu’il est aussi
à l’intérieur de la mouvance. Sur les luttes ponctuelles, les femmes sont les
bienvenues, même si on est sûr de les trouver plutôt à l’intendance que sur
le devant de la scène. Mais malgré cela, elles ne doivent faire aucune
revendication spécifique, sous peine d’être perçues comme des traîtres.
Nous devons nous plier aux règles anarchistes masculines de bonne con­
duite, de bonne tenue ; pour nous faire entendre il nous faut calquer notre
discours sur celui des hommes... bref, la liste des contradictions à ce sujet
serait longue, puisque notre seul rôle approuvé, même chez les anarchistes,
est de soutenir les egos des hommes en les écoutant attentivement et en les
soignant.
Je répète encore que le problème n’est pas de trouver du sexisme ici, car
il faudrait être bien naïve pour penser que les anars l’auraient éradiqué, ne
serait-ce que dans leurs cercles. (Pourtant, ce sont bien les anars qui plus que
toutE autre, se targuent de défendre l’idée que s’organiser aujourd’hui sur
des modes anti-autoritaires créera en partie un avenir anti-autoritaire). Par
contre, on pourrait s’attendre à ce que ce soit un peu moins pire qu’ailleurs,
à ce que le sexisme soit au moins pris en compte, dénoncé, ouvertement,
collectivement, au titre d’une domination transversale à toute autre, qui
opprime tout de même plus de la moitié de l’humanité.
En résumé, voici les points essentiels que les anarchaféministes ont
apporté :
- Que les anars commencent à se montrer à la hauteur de leurs idéaux,
en ne regardant plus le sexisme comme une question périphérique qui sera
résolue plus tard, car le patriarcat ne disparaîtra pas spontanément de la
société.
- Que l’anarchisme ne peut pas se concevoir sans féminisme. Qu’il
contredit sa propre théorie en n’étant pas féministe de façon active.
- Que cette infirmité lui fait perpétuer l’oppression et l’exploitation des
femmes.

470

D e L *ANTIFÉM INISM E

CHEZ LES ANARCHISTES

- Et que finalement c’est le féminisme qui pratique ce que l’anarchisme
prêche...
Mais qu’ont-elles donc demandé pour être si peu écoutées ? La lune, il
faut croire : que les hommes du mouvement examinent leurs propres
comportements et leurs actions, et analysent comment ceux-ci contribuent
à la domination masculine. Qu’elles puissent attaquer le sexisme dans la
société en général et à l’intérieur du mouvement. Les féministes ont donné
une compréhension claire des façons par lesquelles les femmes sont
systématiquement opprimées par les hommes. Mais les hommes anarchis­
tes continuent à ne pas tenir compte de leurs propres avantages, privilèges
et attitudes dominantes. Comment le refus de tout autoritarisme peut-il faire
l’économie de la hiérarchie entre les femmes et les hommes ?
Force est de constater que l’anarchisme n’a pas intégré grand chose du
féminisme. De façon générale, les anarchaféministes interprètent ce déca­
lage comme une contradiction entre la théorie et la pratique. Je ne suis pas
sûre pour ma part qu’il ne s’agisse que de cela. Car une des grandes
faiblesses de l’anarchisme, même sur le plan théorique, me semble bien être
la question du patriarcat. Ce que l’anarchisme a intégré, c’est l’anti-sexisme
primaire, celui qui s’en prend aux rôles sexuels, non au pouvoir des
hommes. Les hommes sont souvent présentés comme co-victimes du
conditionnement sexuel, comme si ce conditionnement ne leur profitait pas.
L ’élément manquant de la conception anarchiste du genre est l’élément
crucial pour les féministes : c ’est l’asymétrie fondamentale, la hiérarchie
entre les genres, bref, en un mot, le pouvoir. Étonnant, non, pour des
anarchistes ?
Il est alors assez logique de retrouver chez certaines anarchaféministes
ce discours anti-sexiste de base, symétrisant le groupe des femmes et celui
des hommes et dénonçant le sexisme plutôt à l’extérieur. J’ai pu lire chez
certaines que les hommes ne sont pas des oppresseurs, mais des victimes du
patriarcat. Celles-ci sont aussi opposées aux groupes féministes non-mixtes
et développent de surcroît un discours lesbophobe. C’est aujourd’hui le
compromis nécessaire à toute anarchaféministe désirant rester dans le
mouvement libertaire : oublier tout ce qui a fait et fait encore le subversif
du féminisme, le vider de sa substance révolutionnaire, afin d’en faire un
discours tiède qui ne questionne plus la domination des hommes, ne donne
aucune ressource aux femmes pour critiquer le pouvoir de ces hommes, et
qui reste subordonné à leurs intérêts plutôt qu’à ceux des femmes. N’oublions

C orinne M onnet

471

pas que l’on garde sa place chez les anars uniquement au prix de ne jamais
développer de conflits envers les hommes, et de ne jamais dire de choses qui
pourraient fâcher ces messieurs et les mettre de mauvaise humeur. Car ce
sont bien eux encore qui fixent les limites que ne doit pas dépasser le
féminisme de leurs camarades femmes.

Lorsque le discours de la diversité libertaire mène
à l ’exclusion des féministes
Ma dernière expérience en mixité libertaire en a bien été la preuve. Je
n’ai pas voulu faire ce compromis, et j ’ai été exclue de la librairie libertaire
La Gryffe, librairie pourtant connue pour sa diversité, son ouverture et ses
positions pour la multiplicité du mouvement libertaire. Ma motivation pour
écrire sur cet événement n’est pas de l’ordre du potin, mais bien d’ordre
politique. Puisque La Gryffe n’a pas réussi à me bâillonner, ils m ’ont
exclue, tout simplement, tout facilement. Mais au fond, pourquoi se se­
raient-ils gênés ? Exclure une féministe, même anarchiste, n’a jamais créé
grand débat, et je ne m ’attends pas à ce que, dans mon cas, ce soit différent.
Mais je ne me tairai pas, pour qu’il puisse rester une trace quelque part,
pour que le silence ne soit pas absolu. Car inutile de dire que La Gryffe n’a
fait aucun commentaire écrit ou public à ce propos, bien que l’exclusion ait
concerné cinq membres, dont certain-e-s l’étaient depuis des années.
Nombre de gens ont entendu parler de l’action d’une trentaine de
féministes lors des journées libertaires de La Gryffe en mai 1998, action
réagissant à l’anti-féminisme exprimé tout au long de ces journées. Les mois
qui suivirent furent houleux, et de vives discussions ont eu lieu. Le collectif
était alors divisé entre des personnes qui avaient participé et/ou soutenaient
l’action féministe, et d’autres qui l’interprétait comme un acte de sabotage
envers la librairie. En octobre, je demande d’intégrer le collectif.
Premières réactions, certains membres du collectif mettent sur pied des
modalités d’adhésion, créant entre autre la possibilité de refuser mon
adhésion réelle après 6 mois d’essais. Jamais une charte d’intégration
n’avait été écrite en 20 ans d’existence, mais j ’accepte cela sans difficulté.
La peur des féministes a fait son nid, les représentations et stigmatisations
s’en sont données à cœur joie, et même les fantasmes masculins les plus
archaïques étaient de mise. J’allais « couper tout ce qui dépasse », « m’op­

472

D e l ’antiféminisme

chez les anarchistes

poser à la vente de tous les livres non-féministes », et j ’en passe. Finale­
ment, je suis quand même acceptée à l’essai.
Des permanences et réunions passent, des peurs se décristallisent. Je
souligne que dans les modalités d’adhésion, il n’est point écrit que l’enga­
gement féministe serait rédhibitoire. Comme ils n’ont pas le courage de le
dire, ce sont des pratiques complètement tordues qui mèneront à mon
exclusion.
Fin mars 1999, une réunion du collectif tourne au lynchage envers les
féministes et pro-féministes : diffamations, insultes, mépris envers le fémi­
nisme radical et la non-mixité militante des féministes.
En mai, lors de l’AG où ma pleine intégration devait être discutée, on me
dit que je ne suis pas intégrée, sans autre forme. Je suis obligée d’en
demander les raisons, certains insistent sur le fait que c’est une décision
remportant les plus nombreux avis, d’autres sur le fait que je ne suis pas
compatible avec les objectifs de la librairie ! ? ? ? Pas un seul prétexte n’a
été trouvé pour me reprocher une quelconque dérogation aux modalités
d’adhésion, écrites en partie en mon honneur. Non, mais j ’entends beau­
coup d’autres choses, dont celle que l’exclusion a été décidée pour mon
bien.
Certes, pendant ces 6 mois, je ne me suis pas tue. Mes paroles pouvaient
découler du fait de ma conscience des rapports sociaux de sexe et de la
connaissance de mon oppression. Mais devrais-je oublier que je suis une
femme dans une société patriarcale pour être anarchiste ?
Un an après les journées libertaires, le ménage est fait à La Gryffe. Tout
est propre. Les trois quart des femmes n’y sont plus, les hommes soutenant
les féministes non plus, mais La Gryffe ne fait aucune mention des conflits,
ni des exclusions.
Déjà dans un IRL (Informations et réflexions libertaires) de 1987, n°74,
Maria Mattéo écrivait que « l’histoire des rapports entre féminisme et
anarchisme est l’histoire d’un rendez-vous manqué ». Treize ans plus tard,
même constat, rien n’a changé. Bien que La Gryffe ne fasse pas partie des
espaces anarchistes les plus fermés, avec une ligne idéologique rigide,
puisqu’elle prétend en théorie à la multiplicité, force est de constater qu’en
pratique, rien ne diffère. Cela montre bien l’hypocrisie du discours célé­
brant la diversité des points de vue, quand en fait, le seul pouvant être
soutenu reste celui des dominants, allant dans l’intérêt des hommes,
renforçant leur pouvoir et leurs privilèges de classe de sexe. La diversité des
perspectives perçues par les dominants (qui bien entendu refusent cette

C orinne M onnet

473

appellation) est vécue par le groupe dominé comme une réelle violence et
une absence de liberté. Puisqu’ils pensent qu’un point de vue anti-féministe
mérite la même considération qu’un point de vue féministe, que les deux
« contribuent également à composer le mouvement libertaire », ils de­
vraient au moins contribuer au fait que cette multiplicité puisse se vivre. Ils
ne se sentent pas concernés par la mise en œuvre pratique de ce discours.
C ’est ici que l’on découvre que ce discours de la multiplicité des points de
vue libertaires n’est pas un discours libertaire, mais bien libéral. En effet, ici
non plus, le mot libertaire n’est pas un mot magique : les conséquences de
ce discours sont bien l’exclusion des femmes et une domination masculine
renforcée. L ’application concrète de ce discours toucherait leurs intérêts, et
il n’en est toujours pas question.
Peut-être que finalement, la meilleure façon de contribuer au mouve­
ment libertaire en tant que féministe serait de suivre l’exemple des copines
anarchaféministes hollandaises qui ont muré la porte d’entrée du local de la
revue radicale Ravage en écrivant : « fermé pour cause de sexisme »...

D aniel W elzer -L ang

Utopies, dépassement
des genres,
et de la domination masculine

Préalable
Je réclame une fessée publique pour Mimmo et les autres organisateurs...
Ces incultes ont transformé le titre de ma communication : Utopies,
dépassement des genres, et de la domination masculine. Dans le pré­
programme, diffusé aux participant-e-s, ils annoncent que je vais intervenir
sur « Au-delà du fém inism e ... » Ce à quoi j ’ai réagi très vite. Mais c’est à
partir de cette modification que je me suis vu maltraiter, mis en procès par
certains textes...
Pour plus de sécurité, j ’ai amené un petit coussin pour les genoux
délicats de M immo...
Cette intervention est construite sur la base de trois constats :

1er constat : le peu de prise en compte de la domination
masculine
La domination masculine est subie à des degrés différents par :
• les femmes, qui sont opprimées.

476

U topies ,

dépassements des genres et de la domination masculine

Quelles soient libertaires ou non, elles sont opprimées dans leurs
conditions de travail salarié, dans la gestion du travail domestique, dans les
violences masculines subies mais aussi dans le langage académique qui les
nie ou dans leurs capacités à s’exprimer dans les organisations militantes
(voir les textes sur la chefferie militante dans le milieu libertaire par
exemple...) ou dans la négation de certains choix sexuels comme le
lesbianisme, etc.
• Les hommes, qui eux sont aliénés.
L ’aliénation que subissent les hommes, aliénation qu’ils mettent en
œuvre eux-mêmes de manière collective et individuelle, est présente dans
leurs rapports au travail, dans le clivage extérieur/intérieur ; professionnel/
affectif ; sexuels/affectif, ou dans leurs luttes pour être le premier, le
meilleur. Bourdieu appelle par ailleurs cette aliénation la « libido
dom inandi»1. Elle concerne également la perte d’une partie de leurs
ressentis corporels (le corps qui se blinde dans le sport, la lutte, pour qu’il
ressemble à un vrai corps d’homme), dans l’homophobie qui assimile tout
écart à la virilité à des schèmes féminins en stigmatisant tous ceux qui
présentent des signes dits de féminité, (en particulier certains homo­
sexuels), ou dans l’hétérosexisme qui rejette tout homme ou toute femme
qui s’écarte de l’hétérosexualité duelle et reproductive...
Par rapport à tout cela, nous sommes en panne d’idées, d’imagination,
de rêves, même chez ceux et celles qui se nomment eux-mêmes des
utopistes.
Les interventions entendues ici au colloque - notamment celle traitant
des rapports liant les hommes et la nature - me confortent dans l’idée que
les garçons, bons conférenciers, ne pensent pas sérieusement non plus que
l’utopie puisse être le dépassement des genres. Le texte d’Engels 2reste une
référence sur l’explication de l’oppression des femmes par les hommes...
Egalement, à la lecture de l’affiche de ce colloque, la famille patriarcale ou
viriarcale représentée me conforte dans l’idée que les critiques de la famille
nucléaire ne sont pas non plus forcément à l’ordre du jour dans tous les
discours dits utopistes.
Pourtant des femmes, des féministes et quelques garçons libertaires
crient cela depuis des décennies. Ce n’est donc pas une question d’informa1. Sur le sujet, voir l’article de Nicole Claude Mathieu et celui de Marie Victor
Louis dans la revue Les Temps Modernes de juin 1999 critiquant le livre de Pierre
Bourdieu sur la domination masculine.
2. Emprunté de Bachoffen, das Muîterrecht

D aniel W elzer -L ang

477

tion. Mais c’est bien connu aussi, les hommes ne lisent pas les textes
féministes...
Il y a une vraie inculture politique dans le milieu libertaire et cette
inculture est construite par la négation des textes féministes qui émanent de
sociologues, d’historiennes, d’anthropologues. Pourtant, celles-ci travaillent
depuis plus d’une centaine d’années pour montrer comment la domination
masculine sur les femmes existe.
Test pour les garçons : - qui a lu ici les textes de Christine Delphy et/ou
Nicole Claude Mathieu et/ou Colette Guillaumin 3 ?
A moins de recréer des camps avec de grands miradors, je pense donc
qu’il est urgent de prendre le problème autrement.

2ème constat : La prédominance des luttes défensives
Je parle ici des personnes qui mènent des luttes anti-sexistes, féministes,
ou proféministes, c’est à dire des femmes, des hommes, des transsexuel-le-s.
J ’appelle « luttes défensives » celles qui concernent :
• l’inégalité des salaires hommes/femmes.
• la gestion de la « merde » domestique dans les couples ou les groupes
(y compris militants).
• les violences masculines faites aux femmes, y compris mes propres
travaux 4.
• les luttes contre l’homophobie ou l’hétérosexisme 5.

3. Parmi les textes principaux de ces auteures citons les recueils de textes publiés
récemment : Delphy Christine, L ’ennemi principal, t.l : Économie politique du
patriarcat, Syllepse, Paris, 1998 ; Guillaumin Colette, Sexe, race et pratique du
pouvoir : l ’idée de Nature, éd. Côté-Femmes, Paris, 1992 ; Mathieu Nicole-Claude,
L ’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, Paris,
1991.
4. Welzer-Lang Daniel, Le viol au masculin, l’Harmattan, Paris, 1988 ; WelzerLang Daniel, 1991, Les hommes violents, Lierre et Coudrier, Paris, 1991. Réédition
les éditions Côté femmes, Paris, 1996 ; Welzer-Lang Daniel, Arrête, tu me fais
mal...la violence domestique 60 questions, 59 réponses, éd. Le Jour, V.L.B,
Montréal, Paris, 1992 et dernièrement : Violence et masculinité, éditions Scrupules,
Montpellier, 1998 (avec David Jackson).
5. Voir à ce propos : Welzer-Lang D. « L ’homophobie, la face cachée du
masculin » in Welzer-Lang D., Dutey P.-J., Dorais M. : La peur de l ’autre en soi,
du sexisme à l ’homophobie, Montréal, VLB, pp. 13-92, et le prochain article à
paraître en 2000 : « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes

478

U topies ,

dépassements des genres et de la domination masculine

Comme je l’ai montré dans mes études sur le propre et le rangé ou sur
la violence masculine domestique, ces luttes défensives sont d’autant plus
compliquées que la double construction sociale du masculin et du féminin
fait que souvent nous utilisons les mêmes mots pour des choses différentes.
Dans l’étude sur le propre et le rangé Jean Paul Filliod et moi-même 6
avons montré comment les femmes, par pression normative (pour être des
bonnes mères de famille, pour être bien considérées par la parentèle, par leur
entourage) nettoient avant que ce ne soit trop sale : on peut dire qu’elles sont
préventives. Les hommes, en tout les cas ceux qui nettoient, nettoient quand
c’est sale : ils sont curatifs. Dans les couples hommes-femmes il y a
toujours une difficulté pour savoir à partir de quand c’est sale.
S’il ne règne pas un ordre lisse dans un appartement tenu par une femme
on pense que c’est le désordre ; de la même façon, on admet communément
qu’un appartement de femme en désordre est sale... On fait l’assimilation
entre la femme et son espace domestique. Par contre, quand un homme vit
tout seul et que c’est un peu en désordre, c’est un poète... Il existe de
nombreux exemples... Il y a naturellement des cas d’inversion, notamment
dans le milieu militant.
Les luttes défensives courent le risque de figer du binaire et de l’essen­
tialisme dans nos analyses parce que nous sommes obligé-e-s, pour pouvoir
nous battre, de figer les pratiques masculines et féminines, au risque
d’oublier que ce sont des constructions sociales et non des déterminismes
biologiques.7
Quand on voit les résistances masculines à changer, on comprend
parfois les replis ou dérives essentialistes et identitaires...
Mais les luttes défensives sont utiles : à partir du mois de novembre la
campagne du Ruban Blanc, campagne mondiale des hommes contre les
violences masculines faites aux femmes va être mise en place. Nous
pensons qu’il est important, même si c’est défensif, que des hommes
aujourd’hui, de toutes tendances politiques confondues, disent qu’ils veu­
lent lutter contre les violences masculines que subissent les femmes.
et du masculin » in Welzer-Lang (sous la direction de), Nouvelles Approches des
hommes et des masculinités, Collection Féminin/masculin, Presses Universitaires
du Mirail, Toulouse, 2000.
6. Welzer-Lang Daniel, Filiod Jean Paul, Les hommes à la conquête de Vespace
domestique, Montréal, Paris, Le Jour, V.L.B, 1993.
7. Durkeim, pour expliquer l’inégalité entre hommes et femmes, exprime l’idée
que les femmes ont un cerveau plus petit que celui des hommes.

D aniel W elzer -L ang

479

3ème constat : Le manque d'outils théoriques pour
déconstruire le masculin 8 comme les femmes ont pu le faire
avec le féminin
Si nous voulons travailler sur les hommes il nous manque des outils
théoriques.
Nous les hommes, moi compris, sommes des oppresseurs. Sommesnous tous semblables ? Je parle aux femmes qui ont choisi l’hétérosexualité
comme schème de couple : est-il indifférent pour elles de vivre avec tel
homme ou tel autre ?
Je sors d’une première tranche de recherche sur les légionnaires, - nos
guerriers impérialistes. Peut-on remplacer n’importe quel conjoint liber­
taire par n’importe quel légionnaire, tous deux oppresseurs ?
D ’une part, il existe entre hommes une hiérarchie masculine qui distri­
bue les privilèges de genre (le fait d’être un homme) de manière inégale et
différente entre les hommes, entre ceux que l’on peut qualifier de Grands
Hommes [en référence aux travaux de Maurice Godelier] et les autres, entre
les « hommes politiques », les savants, les médecins, les chefs...
D ’autre part, sans toujours le savoir, vivant avec des femmes qui veulent
affirmer leur autonomie, des hommes - en adaptant leur mode de vie aux
souhaits de leur compagne, ou des femmes qui les entourent, par l’éducation
mixte - ont bougé !
C’est pourquoi, dès 1986, les sociologues féministes ont proposé de
réfléchir en termes de rapports sociaux de sexe. Autrement dit : oui, il y a
domination masculine, mais sous l’influence des luttes des femmes ainsi
que celles de certains homosexuel-le-s, celle-ci ne se reproduit pas à
l’identique.
Les rapports sociaux de sexe sont un concept non-essentialiste qui se
veut descriptif et compréhensif des changements, des luttes, des résistances
entre hommes et femmes.
J ’ai proposé pour ma part d’étendre le concept de rapports sociaux de
sexe aux groupes de sexe. En effet, souvent nous parlons de rapports
sociaux de sexe comme des rapports sociaux entre hommes ET femmes.
Autrement dit, nous figeons à nouveau dans des catégories issues du
domaine biologique les problèmes sociaux. Les rapports sociaux de sexe,
8.

cit.

Ce thème est traité dans Nouvelles approches des hommes et du masculin, op.

480

U topies ,

dépassements des genres et de la domination masculine

c’est aussi un concept pour comprendre les rapports qui organisent les
relations de pouvoir entre hommes. Ce n’est pas un hasard si insulter des
hommes, c’est les traiter de « pédé » ou de « tantouze », c ’est à dire prendre
les garçons qui n’affichent pas fièrement leurs virilités pour des hommes qui
ne seraient pas vraiment des hommes. L’échelle de pouvoir qui structure les
rapports de hiérarchie entre hommes, ce sont aussi des relations qui peuvent
se lire comme des rapports sociaux de sexe.
Les rapports sociaux de sexe peuvent aussi décrire la structuration
hiérarchique, homophobe, hétérosexiste, raciste, capitaliste des hommes
entre eux.
En tous cas, il nous faut inventer des outils pour étudier ce que nous
pouvons qualifier - comme Devreux et Daune Richard - de « mobilités
masculines », au sein des rapports sociaux de sexe.
Il nous faut donc essayer de penser autrement, pour pouvoir toucher
hommes et femmes, notamment mobiliser ceux et celles qui s’auto procla­
ment contre tous les pouvoirs, toutes les hiérarchies...
Puisqu’on n’arrive pas, ou peu - du côté des hommes et de certaines
femmes résistantes aux thèmes féministes - à penser le changement, et
puisque nous sommes à court d’outils du côté des chercheur-e-s, je propose
d’inverser la manière de penser, en réintroduisant du rêve, de l’utopie.
Une des forces des mouvements progressistes réside dans le fait de
pouvoir avancer dans un avenir meilleur que l’on peut rêver, dans les
utopies que l’on veut vivre ensemble. Qu’est-ce qui nous permet de changer
et nous incite à changer ? Il y a la révolte, bien sûr, mais aussi le rêve de vivre
autrement, de penser autrement, etc.

Mise en garde
Avant de développer, il faut attirer l’attention sur quelques mises en
garde :
Souvenons-nous de la révolution sexuelle9 : ses dérives androcentriques
ont aussi contribué à supprimer l’utopie de nos bréviaires.
Dans tout rapport de domination, les dominants et les dominé-e-s ne
partagent pas toujours les mêmes représentations ; ce qui est désir pour un
dominant, peut se traduire par des contraintes pour les dominées 10.
9. Relire le livre de Michel Dorais, Les lendemains de la révolution sexuelle, le
sexe a-t-il remplacé V amour ? 1986, Montréal, éd. Prétextes. Republié chez VLB.
10. Voir les écrits de Nicole-Claude Mathieu et de Daniel Welzer-Lang sur le
sujet.

D aniel W elzer -L ang

481

Vérifions toujours que nos propositions intègrent le point de vue des
dominé-e-s et des dominants.
Concernant ma proposition sur l’utopie, j ’aimerais parler d’un texte de
Christine Delphy 1112,texte féministe peu connu paru en 1991, que 1’on trouve
dans un livre intitulé « Penser le genre », qui fait suite à l’ATP « femmes,
féminisme et recherche », colloque organisé par le CNRS.
Historique : En 1982, à Toulouse, s’est déroulé un colloque sur les
femmes, le féminisme et la recherche qui a enfin été reconnu par l’institution
universitaire. Suite à ce colloque, une Action Thématique Programmée est
organisée par le CNRS et l’on donne enfin des moyens à des chercheuses
et à quelques chercheurs pour faire des recherches scientifiques sur les
genres, les rapports entre sexe et genre, l’apport des recherches faites par les
femmes ou par des hommes sur les rapports hommes-femmes.
Christine Delphy dit dans son texte qu’il faut repenser le genre. Elle
interroge les rapports entre sexe (biologique) et genre (social). Dans un
premier temps, elle montre que « dans la plupart des travaux actuels, y
compris féministes, sur le genre, on trouve un présupposé non-examiné :
celui d’une antécédence du sexe sur le genre et que, si ce présupposé est
explicable historiquement, il n’est plus justifiable théoriquement » ,2. Pour
Christine Delphy, l’adoption du concept de genre permet de comprendre
trois éléments cardinaux :
- le contenu social et arbitraire des différences entre les sexes.
- un singulier (« le » genre qui s’oppose aux deux genres) qui permet de
penser le principe de partition lui-même.
- une notion de hiérarchie qui offre la possibilité de reconsidérer les
rapports entre les parties. Malgré cela, les travaux ultérieurs, dit Christine
Delphy, continuent de penser le genre en terme de sexe, comme « une
dichotomie sociale déterminée par une dichotomie naturelle ». « Le genre
serait « un contenu » et le sexe un « contenant ». Plus, « l’indépendance du
genre par rapport au sexe n’est pas posée ».
Pour la plupart des auteurs, la question des rapports entre sexe et genre
est : à quel type de classification - forte ou faible, égalitaire ou inégalitaire
- le sexe donne-t-il naissance ? Elle n’est jamais : pourquoi le sexe donne11. Delphy Christine, « Penser le genre », in Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle,
Rouch Hélène, Sexe et genre, de la hiérarchie entre les sexes, 1991, Paris, éd.
CNRS, pp. 89-107.
12. Ibid., p. 89.

482

U topies ,

dépassements des genres et de la domination masculine

rait-il lieu à une classification quelconque ? Elle n’est jamais la question
neutre : « nous avons là deux variables, deux distributions qui coïncident
totalement ; comment expliquer cette co-variance ? » 13.
Critiquant alors les multiples théories qu’elle qualifie de « cognitivistes »
(parce qu’elles font appel à des postulats sur les « prérequis » de la
cognition humaine), Christine Delphy montre comment celles-ci, sous deux
formes différentes intégrant de multiples variantes, affirment (sans rien
démontrer) et prennent pour acquis que « le sexe cause le genre ». Elle en
conclut :
« Donc aucun des deux types de raisonnement qui pourraient justifier
l’établissement d’un lien de causalité allant du sexe vers le genre n’est
satisfaisant. Le présupposé selon lequel il existe une telle direction de
causalité reste ce qu’il est : un présupposé.
Pour penser le genre, comme pour penser quoi que ce soit, il faut sortir
du domaine des présupposés. Penser le genre c'est repenser la question de
son rapport au sexe, et pour penser cette question, il fa u t la poser : ce qui
implique que l'on abandonne Vidée qu'on connaît la réponse.

Il faut non seulement admettre mais aussi travailler sur deux autres
hypothèses :
- la première est que la coïncidence statistique entre sexe et genre n’est
que cela : une coïncidence et que leur corrélation est due au hasard ; on ne
peut cependant pas retenir cette hypothèse, puisque l’on a une distribution
où la coïncidence entre le sexe dit biologique et le genre est “significative” :
qu’elle est plus forte que toute corrélation qui pourrait être due au hasard ;
- la deuxième est, alors, que le genre précède le sexe ; dans cette
hypothèse, le sexe est simplement un marqueur de la division sociale ; il sert
à reconnaître et identifier les dominants des dominés, il est un signe ;
comme il ne distingue pas n’importe qui et n’importe quoi et surtout pas des
choses équivalentes, il acquiert dans l’histoire valeur de symbole. » 14
Discutant alors ces deux hypothèses, et après avoir montré comment la
sélection - utiliser par exemple le pénis comme « arbitre total », et le
classement des variables biologiques, leur réduction en une seule (le sexe)
sont des procédures éminemment sociales, elle ajoute :
« Il faut donc ajouter à l’hypothèse de l’antécédence du genre sur le sexe
la question suivante : quand on met en correspondance le genre et le sexe,
13. Ibid., p. 92.
14. Ibid., pp. 94-95.

Daniel Welzer-Lang

483

est-ce qu’on compare du social à du naturel ; ou est-ce qu’on compare du
social avec encore du social, cette fois les représentations qu’une société
donnée se fait de ce qu’est “la biologie” » ? 15
Quels termes utiliser ? Le sexe, en intégrant sa valeur sociale ? Mais le
terme lui-même connote la naturalité. Les notions de « rôle de sexe » et de
« genre » ? Oui, dit-elle, à la seule condition de pouvoir délimiter et
revendiquer leurs territoires, en les créant comme lieux conceptuels diffé­
rents du sexe « et cependant lié à l’acceptation traditionnelle du “sexe”,
pour pouvoir, de cet endroit stratégique, interpeller cette acceptation tradi­
tionnelle ».
Devant ce brouillage conceptuel manifeste, Christine Delphy conclut :
« En conclusion de cette partie, je dirais que l’on ne fait pas avancer la
connaissance sans, dans un premier temps, accroître l’inconnaissance,
élargir les zones d’ombre, d’indétermination ; pour avancer, il faut d’abord
renoncer à certaines évidences ; ces “évidences” procurent le sentiment
confortable que procurent toutes les certitudes ; mais elles nous empêchent
de poser des questions, ce qui est, sinon la seule, au moins la plus sûre façon
de parvenir à des réponses » 16.

Division et hiérarchie
Puis, Christine Delphy qui - sous un nom d’emprunt, il est vrai - avait
dès 1970 osé braver l’académisme scientifique et marxiste en critiquant la
domination masculine et les valeurs patriarcales, entreprend en 1991
d’affronter, en véritable visionnaire, ce que l’on peut qualifier de tabou au
sein du mouvement féministe : la suite logique à la suppression de la
domination masculine, à savoir la disparition du genre ; donc aussi des
femmes comme catégorie sociale et politique. Elle s’intéresse alors aux
effets idéologiques et pratiques de la critique féministe de la hiérarchie,
comme fondatrice des différences, et questionne l’intégration de cette
critique au niveau politique, « au niveau des désirs pour le futur, des
utopies. »
Son constat est sévère :
« Là, personne ne veut de la hiérarchie mais bien peu sont prêtes à
admettre que la conséquence logique de ce refus est le refus des rôles
sexuels et la disparition du genre. Tout se passe comme si on voulait abolir
15. Ibid., p. 95.
16. Ibid., p. 96.

484

Utopies, dépassements des genres et de la domination masculine

la hiérarchie et éventuellement les rôles mais pas la distinction : abolir les
contenus mais pas les contenants. Tout le monde veut garder quelque chose
du genre, beaucoup ou peu, mais au moins la classification ; peu semblent
prêtes à se contenter de la simple différence sexuelle, toute nue, non signalée
par une reconnaissance et un marquage sociaux. » 17
Puis, prenant les débats sur les valeurs en exemple, elle souligne le flou
intellectuel qui préside aux choix de celles qui veulent maintenir un système
de classification en deux cultures (masculine/féminine) qui sont alors
traitées comme « indépendantes de la structure sociale qui est simplement
posée par-dessus ». Ces catégories hiérarchiques n’existent que liées à la
domination. Supprimer la domination les annule de facto.
Il faut donc quitter dit-elle, les présupposés de complémentarité (ou « de
l’emboîtement ») qui organisent notre pensée actuelle. Cette démarche est
difficile. Penser la cosmogonie, « ce que seraient les valeurs, les traits de
personnalité des individus, la culture d’une société non-hiérarchique » 18,
est difficile à imaginer. Il nous manque en effet un élément essentiel. Et
l 'auteure de plaider pour la création d ’une catégorie heuristique : l ’utopie.

« Peut-être est-ce cette difficulté à dépasser le présent, liée à la peur de
l’inconnu, qui nous bride dans nos élans utopistes comme dans nos progrès
sur le plan de la connaissance ; pourtant les deux sont nécessaires l’un à
l’autre. Que l’analyse du présent soit nécessaire à la construction d’un autre
futur, point n’est besoin de le démontrer ; mais ce qui est moins reconnu,
c’est que l’utopie constitue l’une des étapes indispensables de la démarche
scientifique, de toute démarche scientifique. Or, ce n’est qu’en imaginant
ce qui n’existe pas que l’on peut analyser ce qui est ; car, pour comprendre
ce qui est, il faut se demander comment cela existe. Et pour se demander
comment cela existe, il faut se livrer à deux opérations : la première, je 1’ai
décrite plus haut : supposer qu ’on ne connaît pas la réponse même si on croit
la connaître (la fameuse suspension du jugement) ; la deuxième, c’est
supposer - même si c’est contraire à l’évidence des sens - que cela pourrait
ne pas exister.
Pour conclure, je dirai que peut-être ne pourrons-nous vraiment penser
le genre que le jour où nous pourrons imaginer le non-genre... Mais si
Newton l’a fait pour des pommes, nous pouvons bien le faire pour des
femmes que nous sommes. » 19
11. Ibid., pp. 96-97.
18 .Ibid.
19. Ibid., p. 100.

Daniel Welzer-Lang

485

Acceptons donc de penser cette utopie et acceptons également que,
différemment de l’habitude, ce ne soient pas les seuls hommes qui définis­
sent l’utopie ; l’utopie est bien sûr traversée aussi par les rapports de
pouvoir, elle est - ou peut être - bien évidemment une arme de confortation
de la domination masculine.
Ma proposition est donc de reprendre l’initiative sur la domination
masculine :
- loin des théories de Bourdieu pour qui seuls les dominants peuvent
faire la révolution symbolique. Selon lui les femmes sont incapables de faire
la domination symbolique parce que dominées (sauf les gais qui ont droit,
chez Bourdieu à une place spécifique comme avant garde des luttes).
- loin des analyses judéo-chrétiennes, souvent victimologiques, qui
vantent la féminitude, et le retour des femmes - si féminines - au foyer !
- loin des nouveaux guerriers, des promise *s keepers aux États Unis, en
passant par les nouveaux ayatollahs envoyant leurs fatwa par Internet et
érigeant le proféminisme en dogme, en Église, jusqu’à ceux recherchant la
virilité intérieure dans les forêts, qui nous proposent des nouveaux schèmes
de masculinité. Il faut penser une société où il n’y a plus de genre, et s’il n’y
a plus de genre, il n’y a plus de mauvais genre.
Il y a des genres permanents et/ou temporaires ; fluctuants, labiles ou
fixes ; des genres axés sur des critères biologiques, ou des rêves de mélange,
de translation, de mobilité, d’extinction.
Regardons alors nos sociétés comme imprégnées par les genres, comme
par une survivance d ’un passé révolu.
Pour cela :
- écoutons les femmes féministes, toutes les femmes féministes, et pas
uniquement celles de nos proches, et arrêtons les guéguerres inutiles.
Mobilisons-nous massivement contre les violences qu’elles subissent en­
core. Apprenons à en identifier les formes, y compris celles qu’on leur fait
subir dans les chefferies militantes ! Bref, comme disait Emma Goldman,
apprenons à danser ensemble !
- écoutons aussi, les transexuel-le-s, les prostitué-e-s, les pédés, les
tarlouzes, bref, tous ceux, et toutes celles qui subissent nos divisions
binaires et hiérarchiques des genres sous forme de violences, de stigmates,
d’analyses morales. Et acceptons pour elles, pour eux, les principes d’auto­
détermination, de collaboration avec les mouvements politiques...
- déconstruisons les masculinités ; mettons à jour l’homophobie,
l’hétérosexisme, à savoir le double paradigme qui crée les hommes, et les

envoie en bons guerriers à l’assaut des femmes et des autres hommes.
Montrons les privilèges accordés aux mâles, montrons aussi les formes que
prend l ’aliénation des hommes du fait même de la domination masculine ;
invitons les à rejoindre nos utopies.
Et n’oublions pas que les rapports sociaux de sexe ne sont pas les seuls
rapports sociaux qui organisent nos sociétés ; que le libéralisme triomphant,
le capitalisme mondial sont aussi, et encore, des prescripteurs de domina­
tion. Faisons de la suppression du genre une perspective centrale, dynami­
que, un mot d’ordre qui organise nos réflexions, nos actions ; bref faisonsle vivre comme une utopie créatrice d’idées, de relations nouvelles, de
recherche sur les soldes de la domination.


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