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Nom original: Drillski - Donne-moi du noir.pdf
Auteur: Yugo

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Donne-moi du Noir
Hugo Drillski

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Le conducteur fixait la plaque de la voiture de devant. Il ignorait le rom et sa pancarte pleine de
fautes. C’est ce qu’il se passait chaque soir, quand Vincent rentrait du travail. La scène se déroulait
au feu rouge, le dernier qui le séparait de son lotissement. Et le mendiant se rapprochait de jour en
jour. Bientôt, il essaiera d'ouvrir ma portière, se dit Vincent. Il se servira lui-même !
En tant qu'employé de bureau, il était habitué à regarder défiler les minutes sur son ordinateur, les
bras croisés. Allez, maugréa-t-il, passe au vert... on avait positionné le feu le plus long du monde ici,
à cent cinquante mètres de son pavillon.
« Dégage de là ! Va jouer ailleurs ! »
Il montra les crocs, mais cela n'impressionna pas le rom qui resta stoïque, ses deux mains liées en
coupe dans l’attente d’une pièce ou d’un ticket restaurant. Vincent jeta un rapide coup d’œil vers le
porte-gobelet et sur les quelques pièces jaunes qui y traînaient. Il aurait pu les donner à ce môme, ça
ne l'aurait pas handicapé outre mesure dans ses finances qui se portaient plutôt bien, mais ce n’était
qu’un petit parasite, à peine digne d’une poignée de mitraille.
« T'as déjà les transports gratos, ça te suffit pas ? hurla-t-il, depuis son habitacle chauffé. Tu
voudrais aussi que je te paye ton goûter ? »
Enfin, le feu passa au vert. Les moteurs rugirent, les pots d'échappements crachotèrent et les roues
du S.U.V de Vincent éclaboussèrent les chaussures du mendiant. Excédé, le cadre gagna son havre
de paix. C'était comme un microclimat, une enclave qui le préservait du monde contemporain,
sordide et inhumain, monde auquel il avait souscrit de son plein gré et qui le lui rendait bien : 2500
euros, pour rester le cul vissé sur une chaise toute la journée, à passer quelques coups de fils et à en
rediriger d'autres vers les services adaptés, c'était assez bien payé.
Comparé à la ville, hystérique et grise, le lotissement du Pont-Clément ressemblait à un oasis fait de
briques beiges, de petits bosquets fleuris et de béton régulièrement rafraîchit. Il passa devant le
parc ; des jeunes mères discutaient sur un banc tandis que leurs petites têtes blondes
s'épanouissaient sur un toboggan adapté à leur tranche d'âge. Il se gara devant le 4, rue de
Bourgogne, sur l'emplacement qui lui était réservé, et constata encore le nouvel investissement de
son voisin. Il ne s’en remettait pas : un S.U.V, exactement le même que le sien, sauf qu'il avait opté
pour une robe grise métallisée.
Dès qu'il ouvrit la porte d'entrée de son pavillon, une délicieuse odeur l'enivra. Valentina était sa
femme, et il s'en gargarisait chaque jour à la cantine : en plus d'être absolument ravissante, elle
excellait en tant que femme d'intérieur, menait une carrière professionnelle exemplaire. Le seul
problème, se pâmait-il, c'était son appétit sexuel, trop prononcé au goût de Vincent.
« C'est une vraie vorace, confiait-il souvent à ses collègues Christophe et Stephen. Je vous jure, elle
m'épuise.
 On peut t'aider, si tu veux... » lançait parfois Stephen
Et ils riaient tous les trois. Vincent avec fierté, et ses deux copains, avec beaucoup d'amertume.
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Tous les hommes auraient rêvé de sortir avec une fille comme Valentina.

3

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Valentina mesurait un mètre soixante-cinq, dans ses plus hauts talons. Elle avait un regard plein de
malice, un nez mutin et un corps épanoui. Cela se voyait qu’elle prenait grand soin d’elle ; sa peau
parée d’un hâle naturel captait la lumière du plafond et la rendait lumineuse.
Ce soir-là, elle cuisinait dans sa robe en imprimé serpent, les épaules découvertes, exhibant la
pointe de la tentacule d’une pieuvre tatouée au creux de ses seins.
Vincent se glissa derrière elle, l’enlaça et déposa deux baisers sans âme sur ses pommettes
saillantes.
« Mmmh, ça à l’air bon…
- Pas autant que ce qui t’attends après, déclara-t-elle en laissant rouler sa langue contre sa
joue, mimant une pratique orale.
- Oh, pas ce soir, j’ai une partie sur mon ordi…
- Tu préfères jouer à ton jeu débile, plutôt que je te fasse du bien ? se vexa-t-elle, échappant à
l’étreinte molle de son conjoint.
- C’est pas ça, mais les gars m’attendent, je leur ai promis…
- Tu les vois déjà toute la journée et ensuite tu les retrouve sur ton PC, ça commence à devenir
chiant, Vincent. »
Elle abandonna sa louche dans la casserole et gagna l’escalier.
« Tiens, c’est prêt, t’as qu’à te servir et bouffer devant ton ordinateur comme un gosse.
- Oh, ça va, j’ai eu une longue journée, t’es chiante, à la fin. »
Elle s’arrêta main sur la rampe et jeta à son compagnon un regard débordant de fiel. Quoi de mieux
qu’une gâterie après une « longue journée » ? Et Vincent se permettait de décliner, comme ça, sans
pression. Vexée, Valentina elle grimpa les marches de la manière la plus suggestive possible. Sa
chute de reins lançait de véritables S.O.S.
Conformément au plan qu’il avait élaboré dès sa sortie du bureau, Vincent se servit, dégoupilla une
bière, se posa devant l’ordinateur, mis son casque et lança son jeu fétiche.
Au même moment, à l’étage, Valentina s’affairait sur sa tablette. Elle avait tellement honte de ce
qu’elle faisait, que pour se rendre sur le site qu’elle visitait depuis quelques mois, elle ouvrait une
fenêtre de navigation privée. Trop peur que Vincent tombe sur l’historique par inadvertance et la
prenne pour une perverse. Il était tellement obtus, tellement vieux jeu et tellement borné qu’il ne
comprendrait pas.
Elle s’allongea sur son lit, retroussa sa robe cintrée sur ses hanches. Taper l’adresse de ce site
pornographique, cela suffisait à la faire s’empourprer. Ses lèvres nues perlaient déjà. Elle avait un
ticket de métro, parce que c’était ce qui excitait Vincent. Mais la réalité, c’était que Vincent se
moquait du sexe, il n’avait jamais été très branché cul. Déjà, au début de la relation, elle prenait
toujours les initiatives du coït tandis que lui, il se contentait de savourer et délivrait le minimum
syndical. La levrette, c’était uniquement les jours de fête, mais ça, c’était avant. Maintenant, elle y
avait seulement droit les années bissextiles.
En somme, elle jouissait largement mieux avec ses ustensiles ou ses doigts. Pas besoin de les
humidifier, elle ruisselait déjà. Elle soupira, pénétrée par ce plaisir interdit qu’elle s’octroyait au nez
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et à la barbe de son compagnon.
Mais elle était triste, et alors qu’elle descendait le bandeau des catégories à gauche de l’écran, à la
recherche de celle qui la stimulait abondamment, la honte l’assaillit.

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Valentina inséra son badge, poussa la porte et courut vers l’ascenseur. Son index peinturluré enfonça
le bouton frappé du chiffre 4 et la nacelle se souleva mollement, trop mollement au goût de
Valentina. Huit minutes de retard.
Lorsqu’elle avait accepté ce poste, elle n’imaginait pas devoir supporter une telle pression. Elle
s’était vite rendu compte que le quotidien d’un superviseur de plate-forme ne ressemblait pas à ce
que Karine, l’ancienne sup’, laissait entrevoir. Sans doute pour ça qu’elle s’est fait virer, songea-telle cyniquement.
« Vous verrez, c’est plus qu’un métier, lui avait soufflé Hanane, directrice du plateau, le jour de la
signature du contrat. C’est comme un sport ! »
Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’avait pas grossit le trait. Entre la gestion des
téléconseillers, la programmation des tâches, la gestion de ces mêmes tâches et sa vie sexuelle
laborieuse, elle peinait à entrevoir le bout du tunnel.
Une odeur de café planait dans la salle de réunion. Valentina débarqua en trombe, sans regarder
personne. Elle ne supportait plus les œillades accablantes de ces collègues et rivaux. La seule
personne à qui elle rendait des comptes, ici, c’était Hanane, la directrice. Postée devant un
Powerpoint rétro-projeté, elle lui porta un regard sévère, mêlé de vindicte et d’une inquiétude à
moitié feinte ; lorsqu’on se décrit soi-même comme une dirigeante « humaine avant tout » et à
l’écoute de ses salariés, il y a de fortes probabilités que ça soit tout l’inverse en pratique.
« Panne de réveil, Val’ ?
- Euh, oui, si on veut. »
En réalité, elle s’était levée dans la nuit pour tenter de ramener son conjoint dans le lit conjugal,
alors qu’il menait un quelconque assaut sur une quelconque base militaire virtuelle dans un
quelconque jeu stupide. La dispute avait dégénéré, les insultes avait fusé et dans un mouvement de
colère, elle avait donné un coup de pied dans la tour centrale de l’ordinateur. Malheureusement, le
grand perdant, dans cette affaire, c’était son pied.
« C’est bon, je peux poursuivre ?
- Allez-y, dit Valentina, dévoilant un léger décolleté. Je suis toute ouïe !
- J’étais justement en train de présenter Mikael Marques à l’équipe, c’est lui qui va nous
assister durant deux semaines, pour la transition de Joyaux vers Pégase, notre nouveau
logiciel de facturation. »
Elle ouvrit sa main vers le collaborateur et l’encouragea à venir la rejoindre devant le Powerpoint.
« Mikael, c’est à vous.
- Merci, madame Abkar. »
Mikael Marques avait la peau sombre, les cheveux ras, une boucle d’oreille en or à l’oreille gauche
et des lunettes rondes à montures dorées. Il serra la main d’Hanane et salua l’assemblée d’un geste.
Durant tout le temps que dura l’exposé, Valentina ne prit aucune note ; elle se contenta de mordiller
son stylo bic, imaginant qu’elle dévorait avec la bouche le fort relief qui s’épanouissait entre les
jambes de ce fin technicien, et qu’elle engloutissait avec les yeux. Je n’ai rien retenu, se dit-elle
après que tout le monde ait applaudit. Il va falloir qu’il rentre plus dans le détail…
6

4
Valentina pilotait la zone ouest du plateau. Elle avait sous son commandement douze conseillers,
chacun ayant la charge d’un groupement d’achat. L’aile ouest, c’était l’aile des premiers de classe ;
le travail étant plus intense et plus technique, il nécessitait un personnel mieux qualifié.
Ce standing, la jeune femme le revendiquait haut et fort. Ce matin-là, elle traversa le plateau pour
rejoindre sa zone le menton haut et avec une grâce non-feinte ; on entendait à peine le tintement de
ses boucles d’oreilles contre ses joues.
« Bonjour à tous ! »
Il y eut quelques réponses, plus ou moins d’enthousiasme selon le profil des conseillers. Très
appréciée des hommes pour ses tenues courtes et ses briefings sulfureux – vêtue d’une jupe serrée à
mi-cuisse, elle ne cessait de croiser et décroiser les jambes- , elle s’attirait cependant les foudres des
femmes, qui la jugeait provocante.
Une fois installée, elle consulta son ordre du jour et vit qu’elle devait s’entretenir avec Audrey,
l’une de ses conseillères, au sujet d’un dossier épineux. Audrey était à son poste. Voyant sa
supérieure arriver, elle ferma la fenêtre du site spécialisée dans les vêtements pour femme enceinte,
agrandit celle qui comprenait la page d’accueil du logiciel de facturation et prit l’air absorbé par
cette page littéralement vide. Ça devrait passer, se disait-elle, Valentina a la tête ailleurs en ce
moment.
« Salut ma belle, tu es en forme ? »
Deux bises claquèrent dans l’air. Audrey répondit à l’affirmative et elles revinrent ensemble sur le
dossier qui les tenait en échec depuis déjà trois semaines.
« Tu as réussis à joindre le responsable territorial ?
- Toujours pas, déplora Audrey. La semaine dernière il était en congés, maintenant il est en
arrêt maladie.
- C’est scandaleux, s’insurgea Valentina, et pendant ce temps, le client attend et après, c’est
nous qui trinquons.
- Je fais quoi, du coup ?
- Il faut que tu fasses une estimation, histoire de faire patienter le client, et on laisse en standby pour le moment,? Ok, on refait le point début de semaine prochain pour savoir ou ça en
est, d’accord ?
- D’accord. »
Sur le bureau d’Audrey, il y avait une photo de vacances la mettant en scène aux abords d’une
cascade, avec son homme, Jean-Marc, un noir antillais. Valentina avait souvent regardé cette photo
d’une façon totalement neutre, mais à présent, elle avait envie de lui poser un tas de question.
Honteuse, elle dévia sa curiosité en l’interrogeant à propos de sa grossesse. Le ventre d’Audrey était
énorme.
« Hé ben, ça pousse !
- Tu ne sais pas la dernière ? Il y en a deux, maintenant.
- Et tu en as déjà deux, ça va te faire du monde à la maison.
- Oui, j’espère que ce sera des filles, parce qu’avec cinq garçons chez moi, je vais devenir
folle.
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-

C’est qu’il est performant, le Jean-Marc, nota Valentina, se forçant à paraître aussi innocente
que possible.
Oh, ça oui, il m’épuise.
Hahaha… »

Les joues d’Audrey rosirent un peu, cet humour coquin n’était pas dans les habitudes de sa chef et
elle estimait que sa vie privée – et qui plus est l’évocation en filigrane de sa vie sexuelle – ne la
concernait pas le moins du monde. Cependant, elle était sa chef et cela lui parut donc difficile de
faire valoir cet opinion sans écoper d’une rupture conventionnelle. Valentina avait la gâchette facile,
elle était connue pour ça.
La chef eut du mal à faire face à ce moment gênant, si bien qu’elle se rabattit aussitôt sur le groupe
au complet.
« Vous vous déconnectez cinq minutes s’il vous plaît, on va faire le brief du matin. »
Les conseillers se réunirent autour de Valentina. Elle les informa de l’arrivée de Mikael Marques sur
le plateau et fit un point sur les stocks des demandes en cours. Anthony était assis juste en face
d’elle et il buvait ses paroles, hypnotisé par les cuisses offertes de sa supérieure. S’en apercevant,
Valentina le reprit d’un claquement de langue outré et tira sur sa jupe.
Anthony était beaucoup trop pâle pour elle.

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Le midi, Valentina mangeait toujours avec Farane. C’était un employé coquet et souriant. Tous deux
s’entendaient comme chien et chat en dépit de l’ascendant hiérarchique qu’elle avait sur lui.
Au menu, ce midi-là, il y avait du couscous ; de quoi reprendre des forces après une matinée des
plus épuisantes. Ils se posèrent à leur table habituelle, près de la baie vitrée qui donnait sur le parc
aux oies, et entamèrent une discussion.
« Alors, quoi de beau, pour ce week-end ? demanda-t-il d’un ton guilleret.
- Ce week-end, euh, attends… on est quel jour ?
- Ben, poulette, on est vendredi ! T’es déphasée, ou quoi ?
- Ouais, un peu, y a beaucoup de boulot en ce moment et Vincent me prend la tête, j’ai pas les
yeux en face des trous…
- Je te l’ai toujours dit, tu mérites mieux que ce gars-là… je sais que tu te vexes à chaque fois,
mais bon…
- Je sais pas, peut-être… »
Elle haussa les épaules et mâcha son morceau de merguez sans appétit ; Farane supportait pas de
voir les gens tristes autour de lui et la taux de morosité que dégageait sa copine le révoltait.
Heureusement, il avait l’habitude de réconforter toutes ses amies ; c’était lui, la bestfriend.
« Écoute, il est ringard, il joue au jeu vidéo et en plus, il est raciste.
- Ouais, mais ça fait tellement longtemps, je sais pas si je pourrai vivre sans lui, tu sais…
- Pourquoi t’essaye pas de lui parler franchement, entre quatre yeux ? Regarde-toi, t’es
magnifique, tu mérites un vrai mec, bon sang.
- À chaque fois j’essaye mais il écoute jamais. Il est borné, il se remet jamais en question et
dès que je veux élever un peu le débat, c’est tout de suite le rapport de force, il se croit plus
intelligent que tout le monde, il change jamais d’avis, il se remet jamais en question… »
Elle s’arrêta et but un grand verre d’eau fraîche. Cette technique marchait, pour couper court à une
crise de larmes. Accablé par cette sinistre énumération, Farane reprit la parole sur un ton
circonspect :
« Vous faîtes l’amour ?
- Pas depuis un bout de temps, non.
- Et le jouet que je t’ai offert pour ton anniv', tu t’en sers ?
- Ouais… avoua-t-elle, dépitée. Je sais pas ce que je ferais sans, d’ailleurs. Encore merci.
- Tu sais quoi, moi je pense que t’as besoin de te changer un peu les idées. Ce soir je vais au
Goudja avec Camille, tu vois qui ? On avait bu un rosé avec elle, l’été dernier.
- La petite blonde, là ?
- Oui, celle-là.
- Ça fait longtemps que je vais plus au Goudja… pourquoi pas, de toute façon je ne manquerai
à personne, à la maison. Il y a qui, ce soir ?
- Euh, c’est Flex Master, je sais que t’aimes pas le rap, mais…
- C’est quoi ça, encore ?
- C’est un rappeur américain, un…
- C’est un black ?
- Ouais, tu sais genre hyper sexy, très tatoué, avec des tresses… »
Et soudain, la merguez gagna en saveur.
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Vincent, Stephen et Christophe déjeunaient dans un bistrot à proximité de leur bureau. Excité par
les élections approchantes, le premier remettait toujours la politique sur le tapis, et ça ennuyait un
peu les des deux autres ; aux débats ineptes, ils préféraient nettement le récit des dernières folies de
sa chaudasse de femme.
« Non mais sérieusement, les gars, vous avez vu déjà, au bureau, y a de plus en plus de noirs et
d’arabes, ça vous fait pas bizarre, vous ?
- Je ne vois pas où est le problème, rétorqua Stephen. Avec ce qu’on leur a fait, la moindre des
choses maintenant c’est de les respecter.
- Mais on leur a rien fait ! Je leur ai rien fait, moi, et toi non plus.
- Ben, j’veux dire, la colonisation, tout ça…
- Mais c’est pas de notre faute, c’est des conneries, ça, et si on suit ton raisonnement, on
devrait bouder les allemands pour la guerre 39-45 ? Faut arrêter la rancune, aussi !
- Ça n’a rien à voir…
- Si, c’est exactement ça, Steph, et tu le sais toi-même. C’est à cause de ce genre de mentalité
de victime qu’on est en train de se faire entuber complet…
- Personnellement, je me sens chez moi, argua Christophe, après avoir terminé son verre de
rouge. J’aime bien la France mais ces trucs dont tu parles, c’est pas des sujet qui me
passionnent, tu vois, j’ai autre chose à penser.
- Eh, depuis quand t’es de gauche, toi ?
- Pour moi c’est du bidon, ces partis et ces machins politiques. Regarde-les, ils ont tous fait
les mêmes écoles, pour la plupart ils ont jamais côtoyé un smicard et ils se permettent de
décider pour les autres…»
Vincent fronça les sourcils. Il n’avait pas l’air convaincu par les arguments de son collègue. Il parle
comme un gaucho, se dit-il avec effroi.
« Tout va bien, messieurs ? » demande le serveur.
Vincent complimenta le cuistot pour le bœuf bourguignon et Stephen en profita pour commander
une autre bouteille de vin ; il en fallait, du vin, pour supporter les saillies frontistes de son collègue.
Tandis qu’il faisait table rase, hochant parfois la tête et souriant poliment, Chris s’employait à faire
réfléchir Vincent.
« Tu penses vraiment que c’est les immigrés, le problème ? Tu te trompes d’ennemis, Vince.
L’ennemi, c’est celui qui vote les lois sans rien connaître de la vie des gens, c’est eux qui nous
mettent dans la merde.
- Ouais, mais en attendant, les dirigeants ils viennent pas me faire chier à tous les feux rouges
pour me gratter des pièces.
- Essaye de prendre un peu de hauteur, je sais pas, toi tu ferais quoi à la place d’un réfugié ?
- Moi, je me ferais juste discret et j’essaierais de m’en sortir sans voler, ni violer ni imposer
ma religion.
- Et si tu devais fuir la France, t’aimerais te retrouver face à des gens qui te disent de rentrer
chez toi ?
- Eh ben, dans ce cas, j’estime que c’est à moi de leur prouver que je ne suis pas un parasite
qui vient voler leurs pains et baiser leurs femmes. Ouvrez les yeux, les mecs, on vit dans un
pays de cocus et de pédés ! Bientôt on va nous obliger à se faire enculer et à payer pour ça,
alors moi je suis désolé, mais je refuse cette situation, je suis chez moi et je défends ma
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nation, point barre. »
Et comme personne ne semblait vouloir poursuivre cette discussion pesante, Vincent se sentit
victorieux. Pour achever ses collègues, manifestement à court d’arguments, il renchérit :
« Toi qui a une gamine, Steph, ça t’emmerderait pas qu’elle te ramène un arabe, peut-être ? Et puis
qu’elle se foute un torchon sur la tête ? Tu serais comblé ? Faut arrêter d’être hypocrite, au bout
d’un moment.
- Elle fera ce qu’elle veut, si elle tombe amoureuse d’un arabe, j’essaierai de le voir comme
un humain, avant de le voir comme un arabe.
- Voilà, c’est bien ce que je dis, on est dans un pays de sans-couilles. Ce qu’ils vous
manquent, les gars, c’est une fierté et vous verrez, au rythme où ça va, bientôt on nous
forcera à pisser assis.
- Et sinon, intervint Chris, comment va ta femme ?
- Elle m’agace, en ce moment, elle pense qu’au cul, elle m’inquiète, elle est complètement
décadente, alors que moi j’ai juste envie d’être peinard devant le PC.
- Qu’est-ce qu’il faut pas entendre… se désola Chris. Moi ma femme fait grève du sexe tout
ça parce que j’ai renversé un pot de confiture sur le carrelage de la cuisine, alors crois-moi,
j’aimerais qu’elle soit un peu plus décadente, des fois. »
Peut-être parce que tu es toi-même un gros décadent, songea Vincent, fier comme un coq.

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« Je te préviens tout de suite, ce soir je mate le foot. »
Vincent lui envoya ça alors qu’elle débarrassait son manteau dans l’entrée. Installé dans le canapé,
il n’avait même pas daigné se lever, il avait juste aboyé sans lui adresser un seul regard. Ses pieds
battaient une mesure paisible sur la table. Pour lui, tout était normal. Tout, sauf le silence qui suivit
son annonce.
En temps normal, Valentina se serait révolté. Le vendredi soir, ils se faisaient souvent une soirée
ciné-resto. Une activité somme toute classique et qui ne demandait pas beaucoup d’efforts. Mais
pour marquer le coup après la dispute de la nuit dernière, Vincent avait décidé de faire l’impasse sur
les loisirs du week-end.
« Tu m’as entendu ? demanda-t-il, alors que Valentina se servait un verre de vin dans la cuisine.
- Je m’en fiche, je sors ce soir.
- Q…quoi ? »
Il se leva et la considéra, les yeux écarquillés.
« Je sors ce soir, répéta Valentina. Je vais en boîte.
- Avec qui ?
- Avec Farane.
- Farane, la tapette de ton boulot ? »
Valentina se tût et soupira. Comment avait-elle pu passer à côté de la vérité durant toutes ces
années ?
« Ouep, et je sais pas à quelle heure je rentre.
- D’accord, il reste des bières ?
- J’en sais rien. »
Elle embarqua son verre à pied et alla se préparer à l’étage. Elle programma son enceinte bluetooth
et lança une playlist de R’n’B des années 90 avant de plonger dans son bain parfumé. Quand elle fut
bien délassée, elle attrapa le jouet posé dans un pot contenant divers savons et accessoires de
douche. Un plug anal trônait en évidence et Vincent ne s’en émouvait aucunement. Sans doute ne
l’avait-il tout simplement pas remarqué, lui qui ne prêtait attention à personne d’autre que luimême. En fait, il était si peu porté sur la chose qu’il ignorait probablement la fonctionnalité
première d’un tel objet.
Valentina imagina un corps derrière cette voix sirupeuse qui chantait l’amour dans toutes les
positions. Son esprit fertile conçu un mâle sombre et viril, aux muscles saillants recouverts de
tatouages. Elle imaginait une présence imposante dans cette partie de son anatomie que Vincent
n’avait presque jamais honoré. Elle imaginait la douleur. Elle l’imaginait s’y reprendre à plusieurs
fois, en crachant pour humidifier l’endroit. Et elle imaginait cette douleur devenir plaisir dément,
une fois perforée.
Cette séance solitaire la rasséréna. Elle fouilla son dressing, extirpant des vêtements légers. Parée
d’un haut fendu sur la poitrine et d’une minuscule jupe en jean, elle s’admira dans la glace. Elle
opéra quelques mouvements de bassin sur le rythme de la musique langoureuse qui l’ambiançait en
fond sonore.
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Valentina était traitée comme telle, et pourtant, elle n’avait rien d’une ménagère défraîchie ; du haut
de ses vingt-six ans, elle était belle et réussissait parfaitement sa vie. Il ne lui manquait que la
passion.

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Vincent entendit d’abord le bruit des talons fracturant les marches de l’escalier, puis il huma le
parfum. Ce même parfum qui lui avait tourné la tête, lors de leur rencontre dans cette boîte de nuit.
Il se retourna et la vit apparaître, toute en finesse, toute en courbe, tellement provocante que cela
s’apparentait à une forme de raffinement inversé.
« C’est une blague, j’espère ?
- Pardon ? »
Elle lui adressa un regard plein d’arrogance. Ainsi emballée, elle devenait invincible. Aucun homme
ne pouvait lui résister. Dans cet accoutrement, elle aurait largement pu trouver une issue favorable
au conflit israélo-palestinien. Désarmé, Vincent avait du mal à aligner deux mots, mais il se devait
pourtant d’affirmer sa posture de mâle dominant :
« Tu vas où comme ça ?
- Je te l’ai dit tout à l’heure, je sors avec Farane.
- Tu n’as pas peur d’attraper froid ?
- Non, en ce moment, j’ai hyper chaud.
- Je vois ça. »
Vincent s’approcha d’elle et passa sa main sous son short. Il eut la surprise d’effleurer directement
sa fesse. Elle ne portait pas de collant, mais bien des bas ! Il n’en fallut pas plus pour déclencher le
feu en lui. Se collant à elle, il l’emmena contre le mur et aventura ses doigts…
« Il faut que j’y aille, déclara Valentina, fermant les cuisses. Je suis attendue.
- Allez, viens, il peut bien attendre cinq minutes, ton pote.
- Non, non, non, assura-t-elle, fichant ses ongles dans les épaules de son conjoint pour
l’éloigner, à la manière d’un chat retors. En plus, je dois passer à Carrefour pour acheter une
bouteille de vodka. »
Avec son mini-sac à main en sky rouge et son bombers à motif Médusa, elle tenait le monde entre
ses mains. Vincent la déshabillait du regard en se palpant la nouille par la poche de son jogging.
« Arrête un peu, le somma-t-elle. Tu vas rater ton foot. »
Vincent se crispa, et sa femme se délecta du craquement des jointures de ses mâchoires. Jamais elle
ne l’avait repoussé. Ce refus, le premier en six ans de vie commune, lui procurait des sentiments
contraires, entre colère et frustration ; en résultait une sorte de pétrification qui l’empêchait d’agir et
qui le retenait de lutter contre le départ de sa femme grimée en talonneuse gracile.
Il la rattrapa alors qu’elle grimpait dans sa voiture rouge.
« Eh, t’étonne pas si tu te fais violer !
- Qui sait… peut-être que j’aimerais ça. »

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Pour ses trente ans, Farane avait investi dans un superbe appartement idéalement situé au cœur de
l’hyper-centre. Le genre d’immeuble ancien avec beaucoup de cachet, mais bien rénové quand
même, surtout au niveau de l’isolation. Et depuis qu’il y tenait son quartier général, cette noble
habitation était devenue le théâtre d’une débauche sans précédent.
Célibataire, Farane enchaînait les nuits endiablées à base de danse, de drogue et de sexe. La fête…
c’est comme cela qu’il dilatait le temps. Valentina ne comptait plus les jours, ou, en pleine semaine,
il débarquait sur le plateau les yeux gonflés et fleurant l’alcool. Mais cet état déplorable dans lequel
il se présentait parfois, Valentina lui pardonnait. C’était un conseiller hors-pair doté d’un langage
sophistiqué, un professionnel accessible d’une intelligence commerciale hors-norme.
Il ouvrit la porte et la vit. Il fut surpris, elle était outrageusement fignolée.
« Ah, enfin ! »
Après une chaleureuse accolade, le maître des lieux l’invita à rentrer dans sa somptueuse demeure.
Le salon décoré de luminaire hors de prix et de tableaux d’artistes incompris. Accoudée au bar en
marbre de la cuisine au design ultramoderne, Camille remuait doucement les épaules. Elle semblait
vigoureusement pénétrée par les basses d’un morceau house. C’était une blonde platine tout fine,
mais avec des seins énormes. Elle souffrait probablement de problème de dos, mais ça ne
l’empêchait de se mouvoir avec aisance ; elle semblait pénétrée par la musique.
De ce que Valentina savait d’elle, Camille était un peu comme Farane ; une célibataire épicurienne
qui ne se refusait aucun plaisir. Il y a quelques mois, voire quelques semaines, elle méprisait cette
nana. Sa première impression n’avait pas été très bonne, à vrai dire ; au bout d’un verre de rosé, elle
s’était mise à étaler ses aventures avec des noirs sans aucune pudeur. A présent, Valentina
culpabilisait d’avoir porté sur elle un tel jugement. Qui était-elle pour cataloguer une femme libre et
à l’aise avec son corps ? Ce qui l’avait fait se rabougrir et adopter une attitude distante, face à cette
jolie blonde, elle s’en rendait compte, ce n’était au final rien d’autre que la frustration. Elle prenait
conscience, elle ouvrait les yeux.
« Qu’est-ce que je te mets ?
- J’ai pris de la vodka.
-

Tu veux que je te prépare un petit cocktail ? proposa l’hôte, sautillant sur le BPM.

-

Non, ça ira, je vais me faire des culs-sec. »

Farane sortit trois shooters et ils les enquillèrent à une vitesse folle, si bien qu’une heure plus tard,
ils dansaient et riaient aux éclats, se tapant dans les mains et se serrant dans les bras.
Puis il y eut un temps calme correspondant à un morceau plus doux et inévitablement, une
conversation à priori banale dévia vers le cul. Cela impressionna Valentina, d’entendre des récits si
pervers. Elle n’était pas coincée, mais elle observait toujours une réserve sur sa vie privée, elle ne
parvenait pas à se lâcher comme eux. Peut-être était-ce dû à son poste à responsabilité, qui exigeait
une totale maîtrise de soi et cela dans n’importe quelle situation. En tout cas, elle voulait que ça
change. Elle voulait être comme eux.
Ce n’était pas eux qui avaient une mauvaise influence sur elle, c’était Vincent. Désormais, elle n’en
doutait plus.
15

10
« Une fois qu’on y a goûté, c’est difficile de faire marche-arrière.
- Tu veux dire… c’est dur de retourner avec un blanc ?
-

Ouep. Confirma Camille. Par exemple, toi tu fais quelle pointure ?

-

Euh, du 37, pourquoi ?

-

Après avoir testé avec un black, c’est comme-ci t’essayais de marcher dans un quarante. »

Une astucieuse comparaison qui les fit éclater d’un rire sonore. Le chauffeur Uber, un jeune
maghrébin au volant d’une Audi, jeta un regard suspicieux aux deux filles dans le rétro. Depuis
qu’il escortait des gens d’un point A à un point B pour une somme modique, il en avait entendu, des
saletés, mais des conversations de cette nature, aussi décomplexées, ça n’arrivait pas si souvent. Les
blancs, songea-t-il, calmez vos sœurs.
Farane se retourna vers la banquette et apporta sa précieuse expertise en terme de gros gabarit :
« Moi j’ai testé une fois, eh ben je peux vous le dire, plus ja-mais. Never ever ever ! surjoua-t-il en
agitant sa nuque de gauche à droite.
- Ah bon, pourquoi ? l’interrogea Valentina, inlassablement curieuse. C’était pas bien ?
-

Ben, c’était surtout douloureux. se souvint-il. Je me rappelle plus du prénom du gars, mais je
peux te dire que j’ai marché en canard pendant trois semaines.

-

Alors, la taille, c’est pas une légende… dit Valentina, mordillant sa lèvre.

-

En fait, ça dépend. tempéra Camille, blacked aguerrie. Ils n’ont pas tous trente centimètres,
mais il faut avouer que c’est bien ça qu’on recherche, non ?

-

Ben moi, j’ai un peu peur, justement, parce que des fois avec Vincent j’ai un peu mal, alors..

-

Ça, à mon avis, c’est parce que tu n’es plus très excitée par lui.

-

C’est vrai que ça fait longtemps qu’on est ensemble, concéda-t-elle.

-

Toutes les nanas qui disent que la taille ne compte pas, c’est des grosses menteuses. »

Vincent était correctement fichu, en tout cas, largement dans la moyenne des hommes qu’elle avait
connus avant de le rencontrer. Il n’était ni dans les plus petits, ni dans les plus grands ; sans avoir
cherché à le mesurer, elle supputât qu’il devait atteindre dix-sept ou dix-huit centimètres les jours
de grande forme. Rien d’exceptionnel, certes, mais elle s’en était accommodé et avait joui de temps
en temps, ce qui n’était pas l’apanage de toutes les femmes ; elle s’estimait heureuse.
« Et puis la différence, aussi, c’est que quand tu couches avec eux, tu as l’impression de faire
quelque chose de bien pour l’humanité. confessa Camille. Je veux dire, après tout ce qu’on leur a
fait subir, avec l’esclavage, et la colonisation, moi je me sens coupable de tous ces crimes. Leur
donner mon corps, c’est ma façon de réparer les erreurs qu’on a pu faire… »
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Cela se voyait qu’elle n’était pas totalement sûre de ce qu’elle disait.
« C’est vrai, je ne voyais pas les choses comme ça, je suis nulle en Histoire, je t’avoue… plaisanta
Valentina, un peu gênée par les regards malveillants du chauffeur. Mais du coup, comment tu fais
pour les choisir ?
-

Je suis passée par plusieurs étapes. Au début, j’allais sur les sites de rencontre classique
comme Tinder ou Adopteunmec. Ça, c’était quand j’accordais encore de l’importance au critère physique. Mais avec le temps et l’expérience, j’ai changé de ma façon de faire. Je peux
te dire, au départ, c’est difficile d’assumer qu’on cherche juste du cul et la question de la
taille, quand on discute sur ce genre de site, elle ne rentre pas en compte, tu vois, sinon tu
passes pour une grosse perverse. Du coup je me suis retrouvé face à des gars bien mignon,
mais tout rikiki, alors j’ai abandonné.

-

Et tu fais comment, maintenant ?

-

Maintenant je me passe des conventions : une petite annonce sur les sites comme Wannonce
ou Vivastreet, catégorie « adulte / plan sans lendemain », j’exige du vingt centimètres minimum, il me fournit une photo avec preuve, tu sais, genre son pseudo ou son nom sur un bout
de papier, ensuite il vient, il me tronche, il se barre et c’est plié ! »

Elle se frotta les mains. Cela paraissait si simple, pour elle, de s’abandonner à ses désirs. Elle était
fraîche et désirable, c’était une plante bien abreuvée. Alors que l’Audi débouchait au bout de la rue
qui menait au Goudja, elle ajouta :
« Et cet été, je pars en Jamaïque.
- Avec qui ?
-

Toute seule. En tout cas pour l’instant. »

Et elle lui adressa un petit clin d’œil évocateur.

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La file d’attente s’étendait sur cinquante mètres, il n’y avait rien sous quoi s’abriter et le crachin
commençait à recouvrir le bitume ; c’était la crise. En état d’alerte, Farane et ses deux copines se
concertèrent.
« On aurait dû venir avant, ça va être chaud, là.
- Mais non, positiva Farane. T’inquiète pas, on va bien trouver une solution. »
Puis il souffla à Camille d’un air complice :
« Hé, regarde le videur, c’est pas le mec qui t’as raccompagné la dernière fois ? »
La blonde se décala pour sortir du rang et se hissa sur la pointe des pieds. Curieuse, Valentina
l’imita.
« Si, c’est lui. »
La dernière fois, c’était il y a trois mois. Ils étaient venus pour voir les Trisomix21 et ce type l’avait
démonté si fort qu’elle en avait presque les vertèbres soudées depuis. Elle haussa les sourcils ; étaitce un air victorieux qui se dessinait sur ce visage faussement angélique ?
« Tu es sortie avec ? demande Valentina
- Euh, sortir, c’est un bien grand mot. »
Cela voulait tout dire. Valentina haussa les sourcils de la même façon qu’elle ; c’était une sale
manie qu’elle avait de toujours imiter les gens qu’elle enviait. Farane enroula son bras autour du
cou de Camille et lui susurra ;
« Ben vas-y, qu’est-ce que t’attends, va lui demander de nous faire rentrer plus vite !
- Je lui avais filé un faux numéro et je l’ai foutu dehors tout de suite après, je sais pas si c’est
une bonne idée.
- Mais si, justement ! s’excita Farane, qui voyait toujours le bon côté des choses. Dis-lui que
t’as changé d’avis et que t’as trop envie de le revoir.
- Il en avait une toute petite, en plus…
- Oh, ça suffit maintenant, sois pas égoïste. »
Farane la poussa en dehors du rang. Je te hais ! grommela-t-elle dans ses dents. Le videur était très
grand, et elle, toute petite, si bien qu’elle dût presque sauter les bras en l’air afin d’attirer son
attention… ou n’avait-il tout simplement pas envie de la voir ?
Comme elle insistait, il daigna poser son regard sombre sur elle.
« C’est pourquoi madame ?
- Tony, salut tu vas bien ? »
Elle offrit sa joue, mais le videur ne mangeait visiblement pas de ce pain-là.
« Moi c’est Moussa.
- Euh, oui, Moussa, je suis bête, pardon… »
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La nuit dissimulait le visage cramoisi de la blonde, honteuse d’avoir confondu ce plan avec un autre
plan, qu’elle n’arrivait d’ailleurs pas à remettre. Mais elle aurait tout le temps d’y penser, une fois
au chaud, à l’intérieur du Goudja. Et elle y rentrerait, pour sûr. C’était une battante et une gagnante,
elle passerait sans mal sur le corps de cette armoire à glace ;
« Je suis avec deux copines, tu peux nous faire passer ? »
Comme elle monopolisait le portier, la grogne commençait à se propager dans la queue. Des fêtards
éméchés se mirent à pousser des cris d’animaux et Camille reçut même quelques insultes. Il fallait
se dépêcher.
« Pourquoi je te laisserais passer alors que tu m’as expulsé de chez toi comme une chaussette.
- Oh, Moussa, je suis désolée… »
Elle s’accrocha à lui, pressant sa poitrine opulente contre ses abdominaux.
« Si t’es gentil ce soir, tu seras récompensé.
- C’est bon, dit-il. Allez-y.
- Merci Moussa. »
Camille fit un pas en arrière et appela ses compères par des gestes visibles mais discrets. Dans les
rangs, c’était l’indignation.
Un clubber déchiré voulut s’interposer.
« Hé c’est dégueulasse, pourquoi elles peuvent rentrer et pas nous ? »
Il termina sa soirée aux urgences, le nez fracassé.
Sur son visage ensanglanté figurait un moulage assez fidèle des phalanges furieuses du grand
Moussa.

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Farane était l’une de ces sommités locales, l’un de ces types déjantés dont les oiseaux de nuit se
racontaient les frasques comme des contes merveilleux. Au Goudja, il se sentait comme à la maison.
Diplômé de slalom en foule dense, il ouvrit la marche, scindant une mer de danseurs moites, serrant
des mains, embrassant des joues et palpant des fesses à tour de bras.
Dans son sillage, la blonde et la brune avaient l’air de V.I.P. Elles s’installèrent autour d’une table
basse dans la partie surélevée du club tandis que Farane saluait le barman en lui caressant la nuque
et le torse. Il revint les bras chargés d’un sceau contenant un magnum de vodka, des boissons
énergisantes et une montagne de glaçons.
« M’aidez pas, surtout ! »
Pour se faire entendre, dans la cacophonie ambiante, il fallait donner de la voix. Le DJ diffusait tous
les tubes hip-hop du moment. Des basses extrêmement lourdes, des voix robotisées, des paroles
crues… une ode ultra-violente au système mondial. Une poésie urbaine et sexuelle qui faisait vibrer
Valentina.
« Flex arrive à trois heures ! hurla Farane. Regardez, il y a tout son crew dans le carré privé, ils sont
là-haut. »
Farane désigna discrètement une bande de gangstas aux vêtements amples. Ils arboraient bandanas,
chaînes en or et tatouage faciaux. Valentina songea qu’ils planquaient sans doute des armes à feu,
en-dessous de ces tee-shirt qui leurs descendaient aux genoux.
Quand elle sortait souvent en club, il y a quelques années, elle dansait sur de la house ou de
l’électro et de la dance. Là, elle ne savait ni comment se tenir, ni quel mouvement exécuter ; elle ne
possédait pas ce sens du rythme, elle n’était qu’une pauvre occidentale, raide et superficielle. Pour
elle, l’Afrique rimait avec souplesse et spontanéité, et c’était de cela, dont elle avait besoin.
Vincent ne l’avait jamais invité à danser. Tout ce qu’il savait faire, en soirée, c’était se torcher la
gueule, se battre et pleurer sa mère sur le chemin du retour. Et parfois même, il vomissait, c’est
pourquoi désormais elle limitait leurs sorties à des cinés-restos.
Et ces types-là, au fond du club, ils ne devaient pas avoir du tout la même vie que Vincent. Ils
n’étaient pas des salariés désincarnés, ils vivaient de la fête du plaisir et de l’excès. Valentina avait
toujours été une femme excessive. Elle réclamait toujours plus, au contraire de son conjoint qui se
complaisait dans sa médiocrité.
La bouteille descendait rapidement. Les trois amis se déhanchaient autour de la table. Valentina
peinait à se lâcher malgré l’alcoolisation massive qu’elle s’était infligée. Cela faisait longtemps que
n’avait plus laissé sa féminité s’émanciper sur un bon gros beat.
Elle jetait de brèves œillades vers le coin carré, suspendu dans les airs par des chaînes en métal. Elle
espérait se faire repérer par ces mastodontes d’outre-Atlantique. Cependant, elle resta discrète, dans
ses appels de phare ; certes elle avait faim, mais elle ne voulait pas passer pour une fille facile.
Après tout, elle était presque mariée.
Presque…
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Vincent avait toujours rechigné à lui offrir une bague et pour se justifier, il avançait souvent une
portée symbolique surannée, ou une tradition dépassée… mais c’était de la poudre aux yeux et
Valentina le savait bien ; en réalité, elle sortait juste avec un mec radin et dépourvu d’imagination.
Alors, non Vincent ne lui avait jamais offert de bague, ni ne l’avait demandé en fiançailles, ni rien
de cet acabit.
« Tant pis pour lui »
L’un des gangsters regardait dans sa direction. Comme un tireur d’élite, il semblait la contenir dans
son viseur. Il était étalé dans la banquette, sa main gauche posée sans gêne sur son entrejambe.
Malgré l’obscurité et les stroboscopes épileptiques, elle y distinguait une grosseur, une forme
cylindrique écrasée s’étalant sur le haut de sa cuisse.
À l’évidence, ce n’était pas son flingue.

21

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La danseuse mettait du cœur à l’ouvrage. La raie de ses fesses polissait la barre de pole-danse. Sous
les spots pourpres, sa peau brillait comme du plastique et ses tatouages fluorescents aveuglaient les
fêtards qui s’amassaient sous son podium.
L’un d’eux se montra trop hardi en voulant agripper le mollet de la performeuse. Il fut aussitôt
plaqué au sol par l’un des vigiles et viré du club par la peau du dos ; au Goudja, on ne plaisantait
pas avec l’intégrité des artistes.
« T’as vu comment il l’a dégagé ! dit Camille, impressionnée par cette force de la nature.
-

Ouep… »

Valentina s’ennuyait un peu et elle trouvait ce spectacle un peu dégradant. Elle n’incriminait pas
cette femme qui, en un sens, avait fait de son corps une œuvre d’art plutôt qu’une marchandise,
mais elle répudiait l’attitude de ces mecs en chien, la gueule béante devant quelques mouvements
suggestifs. Cette débauche ne la choquait même pas ; en fait, elle trouvait ça ringard.
Elle était dans la moyenne d’âge du public, ce qui ne l’empêchait pas de se sentir comme une
intruse au milieu de cette faune de casquettes à l’envers et de tee-shirts fantaisie. Était-ce de
l’aigreur qui la faisait se rabougrir comme ça ? Cela lui était déjà arrivé d’avoir l’alcool triste, mais
ça restait rare. Elle n’avait pas picolé depuis un bail et il lui apparut que la digestion s’annonçait
plus difficile que prévu. Elle s’accouda dos au comptoir, elle mourait de chaud. Le bar était bondé,
on approchait des 3:30 et Flex Master n’avait toujours pas pointé le bout de son bling-bling.
Je suis trop vieille pour cette connerie, geignit-elle intérieurement, alors qu’elle ne parvenait même
plus à avaler son dernier verre de vodka. Déprimée, elle accusa Vincent d’avoir fait d’elle une triste
femme de maison, incapable de s’amuser. Elle ne se sentait bonne qu’à plier le linge et à suivre les
dernières tendances déco à la mode. Elle renouvelait régulièrement son intérieur, suivait plusieurs
youtubeuses, avait un compte Instagram et un compte Pinterest qu’elle consultait plusieurs fois par
jour, parfois même durant ses heures de boulots.
Elle vivait sa vie par procuration. Elle n’était plus qu’une éponge absorbant l’énergie et les idées
des autres, les remixant et les recomposant jusqu’à une créer une sorte originalité dérisoire… elle
avait plus d’abonnements que d’abonnés.
« Ah ! Ben t’es là, toi ! Ça fait une heure que je te cherche ! »
Farane était surexcité. Comme son col V tombait à son sternum, tout le monde pouvait admirer ses
pectoraux humides. Il ne tenait pas en place, il dansait en même temps qu’il parlait, serrait des
mains et commandait des bières.
« Ouch, tu fais une drôle de tête, poulette, ça va pas ?
-

J’ai trop picolé, je…

-

Viens, t’as besoin d’un petit remontant… »

Elle se retrouva aspirée dans la foule. Farane la traîna jusqu’au fumoir, alluma une cigarette et se
rapprocha d’un petit mec au faciès persan, vêtu d’une chemise à fleurs, une épaisse montre en or au
poignet droit.
« Arash, mon ami, dis-moi qu’il te reste quelques para'.
22

-

Si si, dit-il en ouvrant sa paume moite. T’en veux combien ?

-

Un pour elle, et un pour moi.

-

Euh, Farane, je sais pas si…

-

Tais-toi et avale, c’est moi qui paie. »

Sans trop savoir pourquoi, elle jeta un regard au dealer, comme si elle espérait qu’il la sauve de son
marasme. Le sourire d’Arash était sournois par nature, il ne faisait même pas exprès d’avoir l’air si
malsain.
« T’inquiète, c’est de la bonne, t’en trouveras pas deux comme ça. »
Encerclée par un expert en marketing et le serpent de la tentation, Valentina dût se rendre à
l’évidence ; elle avait peu de chance d’en réchapper. Alors elle succomba. Le papier à cigarettes
chargé de poudre passa mal dans sa gorge sèche, elle manqua de s’étouffer.
« Merci Arash » dit Farane.
Puis, attrapant le bras de sa meilleure copine ;
« Il arrive, vite ! »

23

14
Il n’y avait plus un mètre carré de libre dans la fosse. Des gens étaient montés sur le bar. Tous
attendaient la star de la nuit. Flex Master fut annoncé sur les coups de quatre heures. Le DJ
interrompit le morceau en cours et un Master of Ceremony en survêtement remplaça la danseuse sur
le podium.
« Est-ce qu’il y a des salopes dans la salle ? »
Il parlait américain, dans un accent traînant du sud. Certains avaient compris la question, d’autres
non, mais l’effervescence aidant, les fêtards crièrent comme un seul homme :
« Ouaaaais ! »
Le chauffeur de salle sembla dérouté, puis il se souvint de ce qu’on lui avait dit à propos des
français.
« Ils ne comprennent rien, mais ils sont content quand même. »
Outre-Atlantique, c’est ce qui se disait beaucoup à propos du public français, alors il poursuivit son
numéro habituel. Après avoir interpellé « les salopes », il sollicita « les enfoirés », puis les deux
ensembles. La machine était bien rodée. Ce soir, il s’agissait d’un showcase dans une ville de
province, alors, nul besoin de mettre les formes. Le plan du rappeur était simple : performer les trois
ou quatre tubes qui l’avait propulsé au top des tendances avec la main soudée entre le micro et sa
bouche, histoire que personne ne se préoccupe du playback éhonté auquel il allait se livrer. Sa
véritable voix n’avait strictement rien à avoir avec celle qui sortait du studio, mixée, masterisée et
transformée.
Il y eut encore dix minutes d’attente et Flex débarqua enfin sur le podium, entouré par une bande de
gardes du corps peu commode. Il était apparu subrepticement durant une interruption d’éclairage
savamment orchestrée. Il offrait son corps recouvert de tatouages à une foule au bord de
l’explosion. Il arborait des solaires à verres fumés jaunes et une chaîne en or en forme de baguette
de pain.
« Je vous aime, France ! Vous êtes les meilleurs ! »
Il portait son pantalon en-dessous des fesses, exhibant un caleçon large dont les motifs étaient des
petits fusils mitrailleurs.
« Comment il est canon… s’extasia Camille.
- Grave ! Je lui fais tout ce qu’il veut ! »
Farane eut un rire tressautant ; ce n’était pas le genre de Valentina que d’émettre ce type de
remarque. La drogue fait effet, comprit-il. Et les trois amis se mirent à sautiller tandis que Flex
entamait son premier morceau en playback. Sobrement intitulé « Hoes on my dick ». Tout le monde
connaissait ce refrain entêtant :
« And she ridin’ my dick like never before, she sippin my juice like I’m liquor store ! »
Pendant que les gens sautaient et s’égosillaient sur ce rythme endiablé, Camille et Valentina se
démenaient pour attirer le regard de l’américain ou à défaut, des gars de son équipe, tous postés
24

derrière lui, martiaux, les bras croisés, portant sur la foule en délire des regards glaciaux de joueurs
de poker. Indéniablement, ces types venaient de loin et ils avaient l’intention de goûter les
spécialités locales avant de retourner aux États-Unis.

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15
Une demi-heure plus tard, on ralluma les lumières. Tout était terminé. Flex et son gang partirent
aussi furtivement qu’ils étaient venus, agiles comme des ninjas, et ce malgré ces chaînes de bijoux
qui les encombraient.
« Déjà ? ronchonna Camille.
- Eh, c’est un américain, c’est pas Christophe Maé, il a sans doute un avion à prendre. Derrière les stars, c’est des humains, faut pas oublier…»
Fidèle à lui-même, Farane relativisait. Mais tant d’optimisme, passé une certaine heure, cela
devenait vite irritable. Il ne connaissait pas la frustration, ce type-là, pas comme sa collègue. Pour
Valentina, ce n’était même plus un état passager, ou une réaction ponctuelle…c’était clairement
devenu un trait de caractère ; elle avait tellement l’habitude d’être frustré que son corps accoutumé
créait et développait l’éventail des conditions nécessaires à son désarroi.
Si bien que parfois, elle se mettait à croire à un complot visant à la nuire. C’est quand même dingue,
se disait-elle, dès que je commence à m’amuser, la fête est terminée.
Les trois amis s’engouffrèrent dans le sas bondé et patientèrent pour récupérer leurs vestiaires. Ici, il
n’y avait personne pour les faire passer avant les autres. Parmi cette foule de gens défoncés et
déçus, Farane détonait par son énergie et sa fougue. On sentait que, pour lui, la nuit débutait tout
juste.
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant, on va où ?
- Ben, du coup, soupira Camille, moi je vais devoir me taper Tony là, euh, j’veux dire Moussa.
-

Pas de chance, chantonna Farane, qui s’en foutait et l’assumait. Et toi ma belle ?

-

Je sais pas, dit Valentina. Faudrait peut-être que je rentre, je…

-

Oh, mais attends, il est à peine cinq heures, là, pour une fois que je te tiens, tu restes ! Faut
que j’appelle une copine, dit-il en débusquant son smartphone. Y avait une soirée dans un
loft dans la Vieille Ville, apparemment.

-

Je me suis levé à sept heures, ce matin, j’suis claquée.

-

Eh, poulette, regarde-moi dans les yeux. »

Elle soutint aisément son regard mais perdit son sérieux ; comme les autres, elle était défoncée et
malgré son profond dépit, elle accusait un trop plein d’énergie qui la forçait à sourire. Il valait
mieux qu’elle évite d’interagir avec Vincent dans cet état ; elle ne supporterait pas de le voir affalé
devant son ordinateur – elle était sûre qu’il le serait.
Camille regretta son sacrifice du début de soirée. Moussa finissait à sept heures du matin et elle
allait devoir attendre avec lui, dans le froid, dans son mini-short et son blouson d’été. On était début
Mars et le vent sifflait fort.
A côté d’elle, Val et Farane débattaient encore sur la suite des hostilités. Farane était tombé sur le
répondeur, donc pour la soirée au loft, c’était râpé.
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« On peut aller dans le centre, au Net ou…
- Oh, non, pas le centre, c’est plein de kékés, c’est nul. »
Ouais, mais il y a des kékés noirs, songea Val, sans oser le dire à haut voix.
« Sinon, proposa Farane, on peut bouger à Anvers, j’ai un after là-bas, mais ça fait de la route… »
Et alors qu’il s’apprêtait à débaucher un véhicule pour les y conduire, une voiture allemande aux
vitres fumées, s’immisça dans la ruelle du Goudja. Des basses lourdes et agressives émanaient de
l’habitacle
Le passager baissa la vitre et quand toute la fumée fut évacuée, Valentina le reconnut tout de suite :
c’était le gangster de tout à l’heure, celui qui l’avait maté en début de soirée. Il lui porta un regard si
sombre qu’on l’aurait cru prêt à sortir un flingue et à rafaler tout le monde.
« Hep ! Venez ! »
Val et son complice se concertèrent, l’air anxieux.
« C’est un mec qui était dans la bande de Flex !
- C’est à nous qu’il parle ?
-

On dirait bien. »

Ils regardèrent autour d’eux et convinrent qu’effectivement, personne d’autre ne semblait concerné
par cette invitation.

27

16
Le conducteur redémarra bruyamment, attirant l’attention torve des oiseaux de nuit ensommeillés.
Bizarre, ce conducteur, se dit Valentina. Il portait des solaires malgré l’obscurité latente des aurores.
Il tenait dans son bec un énorme cigare de beuh qui diffusait une douce odeur dans l’habitacle. Le
passager à l’engin proéminent se tourna et sourit. Pour la première fois de sa vie, aurait-on dit, tant
il semblait cruel et austère.
« Salut, vous allez bien ?
- Ouais, c’est cool, dit Farane, qui avait le contact facile. Et vous ?
-

On va dans une sauterie pas loin d’ici, avec Flex et toute bande. Expliqua-t-il, à moitié déphasé. Vous êtes partant.

-

Évidemment !

-

Je suis Gros Calibre, et voici Jo Lunette, dit-il en désignant le conducteur, qui portait effectivement des lunettes.

-

Moi c’est Farane et elle, c’est Valentina.

-

Toi, tu es un pédé, pas vrai ?

-

Euh… »

Farane se sentit soudain à l’étroit dans cette berline pourtant très spacieuse. Sa sexualité, il l’avait
appréhendé dans la terreur. Aujourd’hui, les cicatrices des coups de ceinture de son père persistaient
sur sa peau. Son père avait sombré dans l’alcool et sa mère s’était suicidée. Et le suicide, c’était
aussi haram que l’homosexualité.
Comme ce triste souvenir remontait à la surface, il rougissait à vue d’œil. Les insultes, les
moqueries, les passages à tabac, cela avait constitué une bonne partie de sa jeunesse et il redoutait
que ces gangstas du ghetto cherchent à lui faire regretter sa nature.
Mais Gros Calibre leva bien vite le voile :
« T’inquiète, mec, y a aucun problème, tu peux bien faire ce que tu veux, c’est pas notre problème.
Il faut voir le bon côté, aussi, ça fait plus de filles pour nous. »
Et il mordit sa lèvre épaisse en matant Valentina.
Flex occupait la suite la plus luxueuse de l’hôtel le plus luxueux de la ville Valentina pénétra dans
ce hall marbré et un frisson d’excitation la parcourut. Elle avait l’impression d’être une princesse
dans un conte de fée pour adulte.
« C’est par là, venez. »
Gros Calibre titubait dans le couloir menant à la suite. Son pantalon au niveau des genoux offrait à
Valentina une vue imprenable sur son cul bombé, et elle ne se privait pas.
Il frappa trois coups fermes sur la porte et un noir aux yeux explosés ouvrit la porte. Ses tresses
zébraient son visage sombre comme des rayures laineuses. Il était vêtu d’un maillot des Hawks et
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d’un jean large larvé de trous. Le uzi qu’il tenait mollement dans sa main relaxée ne contribuait pas
l’élévation de son capital sympathie.
« Yoooo… dit-il, la tête pleine d’herbe.
- Lui, c’est Freddy Le Dégueu. Suffit de le renifler pour savoir pourquoi on l’appelle comme
ça.
-

Va te faire foutre, mec.

-

Laisse-nous entrer, allez, bouge de là. »

L’odeur des kilos consumés suffisait à couvrir celle, très âcre, de la sueur du Dégueu. Ils longèrent
un couloir jonchés de pack de bières, de boîtes à chaussures, de flacon de sirop pour la toux et de
cadavres de bouteilles de Sprite.
Flex et sa bande avaient ruiné la suite. Il y régnait un bordel innommable ; le personnel mettrait
longtemps avant de venir à bout de l’odeur de beuh incrustée. Dans le salon, quatre types jouaient à
un jeu de basket sur la console. Les yeux soudés à l’écran géant, ils ne remarquèrent même pas
l’arrivée de Valentina, et elle en fut presque vexée. Partout où elle allait, les regards se tournaient
vers elle. À croire qu’à cette heure, elle était moins lumineuse.
« C’est un match pour l’honneur, commenta Gros. Ça ne rigole pas.
- Je vois ça.
-

Venez, je vais vous présenter à Flex. »

Le rappeur prenait du bon temps dans la salle de bain. L’eau continuait de couler dans la baignoire
déjà remplie et le carrelage ruisselait d’eau et de mousse. Flex chillait en très bonne compagnie :
trois nanas le pomponnaient. Une fille noire lui massait l’épaule droite, une fille asiatique l’épaule
gauche et une fille à la peau dorée opérait des mouvements de va-et-vient sous l’eau. Probablement
une latina, présuma Val.
Flex avait l’air beaucoup moins raciste que son conjoint. Gros Calibre se présenta à lui.
« Merde, mec, dit-il en désignant la brune en apnée. Elle confond ma queue avec un tuba, celle-là.
- Flex, je te présente Valentina, la nana que j’ai repérée dans le club.
-

Salut, déshabille-toi et viens nous rejoindre, bébé, n’aies pas peur.

-

Euh… »

Valentina consulta son ami. D’un haussement d’épaule, Farane l’enjoignit à faire ce dont elle avait
envie. Le dernier rempart à ce bain câlin, c’était sa morale.
« Alors, tu viens ? »
L’artiste s’impatientait. Sa poupée japonaise lui servit un trait de cognac et ralluma son cigare de
beuh. Valentina regarda une dernière fois Farane puis se délesta de ses vêtements. Au diable ! De
toute façon, Vincent n’en saurait rien.
« Wahou, s’extasia Flex, qui avait relevé ses lunettes pour ausculter la marchandise. Tu t’es pas
foutu de ma gueule, Gros. Viens, bébé, je vais te mettre bien. Jin, offre donc un cigare à la nouvelle.
- Je… je ne fume pas.
29

-

Mais si, tu vas voir, ça va te détendre. Tes seins sont incroyables, bon dieu. J’peux toucher ?

-

Euh, ouais, d’accord…

-

Wahou… » souffla-t-il en palpant.

Jin alluma le cigare et le plaça dans la bouche entrouverte de Valentina. Elle aspira et toussa. La
noire et l’asiatique rirent et à cet instant, et finalement la latina sortit la tête de l’eau.
« Bravo, la félicita Flex. Tu as battu tous les records. »
Farane avait une démarche chaloupée et son torse, dévoilé par son col dévoilait un torse sculpté aux
compléments alimentaires. Sa présence intrigua le rappeur. Comme il n’aimait pas parler
directement, lorsqu’il ne connaissait pas la personne, il sollicita son acolyte afin d’en savoir plus.
« Qui c’est, ce type ?
- C’est un homo, expliqua Gros. Un ami de Valentina.
-

Très bien, qu’il vienne, lui aussi ! Déshabille-toi, mon pote, et prends un cigare.»

Il congédia la poupée noire d’un geste dédaigneux. Sortant de l’eau, elle dévoila son fessier
hippopotamesque en allant se réfugier sous un peignoir en soie. La stupeur se lisait sur le visage de
Valentina.
« Vous, les filles blanches, vous n’avez pas de cul aussi moelleux. affirma Flex en tirant sur son
cigare. Mais une chose est sûre, vous faîtes de bien meilleures pipes.
- Oh, elle, plaisanta Farane en se fondant dans la mousse parfumée du bain, elle n’en fait pas
souvent, des pipes.
-

Laisse-moi deviner, tu es mariée, pas vrai ?

-

Euh, pas tout à fait.

-

Laisse-moi deviner, alors… mh… »

Il singea une posture de réflexion, index et pouce en V sous son menton tatoué d’une croix.
« Ton mec est trop fauché pour te payer une lune de miel décente, c’est ça ? »
Valentina rit grassement. Le cigare du rappeur la mettait dans un drôle d’état et depuis tout à
l’heure, elle tirait dessus machinalement. Son cœur tapait contre sa poitrine mousseuse.
« C’est un peu ça, oui.
- Il te saute, au moins, ce salopard ? »
Farane lâcha un rire sarcastique.
« Jin, cette pauvre fille est tendue parce que son mec ne l’honore pas. Va donc lui délasser un peu
les épaules, ça lui fera le plus grand bien. »
La jolie japonaise aux sourcils arqués s’exécuta. Féline et sensuelle comme une lionne, elle flotta
jusqu’à Valentina et se mit à la palper très fermement ; elle n’aimait pas trop que d’autres filles
empiétent sur son territoire.
30

« Je parie que tu n’as jamais vu une vraie queue, hein ma chérie ? susurra Flex d’une voix
lancinante… Eh, toi, le pédé, tu peux te branler en regardant ma queue, si tu veux.
- Euh, oui, pourquoi pas. »
Son membre tatoué de tâches reptiliennes émergea lentement à la surface. Un anaconda à l’affût
d’une proie.
Valentina sursauta.

31

17
Le petit nuage sur lequel flottait Valentina perdit subitement sa matière et la gravité reprit ses
quartiers. Amorphe, elle chuta subitement dans un vide infernal et irrésistible. Les doigts de Jin sur
ses épaules ressemblaient de plus en plus à des serres de rapace. Valentina ressentait les
mouvements au plus profond d’elle et la moindre palpation provoquait en elle de violents séismes.
« Bah alors, tu es toute verte, qu’est-ce qui t’arrive ? »
Elle avait le cœur au bord des lèvres. Sentant venir la chose, Jin sauta sur le rebord de la baignoire.
Valentina donna tout ce qu’elle avait pour retenir le flot, mais son barrage mental céda sous la
pression trop forte de son estomac.
« Merde, mec, c’est dégueulasse. »
Flex sortit du bain, Farane et la poupée noire en firent autant. Des résidus à moitié digéré d’alcool et
de biscuits apéritifs crawlaient sur l’eau.
« C’est à cause de la beuh, justifia Farane un peu humilié par la tenue de sa copine. Elle n’est pas
l’habitude, c’est pour ça…
- Eh, Calibre, la prochaine fois que tu me ramènes une pucelle à la maison, j’te jure… »
Valentina l’interrompit. Elle lâcha un jet si puissant sur le carrelage que Gros Calibre reçut des
éclaboussures sur ses baskets blanches.
« Bordel, virez moi cette gonzesse d’ici et nettoyez moi cette merde, j’ai pas du tout envie de glisser
dans du vomi ! Dégagez tous de ma vue ! Vous aussi, toi aussi, tout le monde ! »
Le rappeur vociférait avec un accent sudiste à couper au couteau, si bien que pour comprendre, il
dût s’en référer à l’intonation. Alertés par ces hurlements, les membres de sa bande délaissèrent leur
manette et se munirent de leurs armes. Lorsque Farane sortit de la salle de bain, il se retrouva face à
une rangée de canon le fixant comme des yeux sans vie. Recroquevillée contre lui, Valentina
gémissait et tremblait ; elle tapait le bad-trip de sa vie. Autour d’elle les murs se déformaient et ses
silhouette sombres et armées s’étiraient comme des chewing-gums jusqu’au plafond de cette suite
sans dessus-dessous.
Calibre appela au calme.
« C’est cool, les mecs, cette garce est raide défoncée, y pas d’embrouilles. »
Ils avaient grandi dans une zone ou les balles pleuvaient plus souvent que la pluie, alors ils étaient
plutôt diligents quand il s’agissait de jouer de la gâchette. Dans le hall de l’hôtel, Farane contacta le
chauffeur de Uber qui les avait emmenés au Goudja en début de soirée. Il paniquait un peu ; il
faisait jour et il avait une mine cadavérique, un coup d’œil dans le reflet de la porte vitrée l’horrifia.
Pendant ce temps, Valentina comatait dans le fauteuil club du lobby, en face du faux feu de
cheminée. Les yeux mi-clos, elle ânonnait des paroles incompréhensibles, l’esprit cadenassé par les
délires de la beuh maléfique. Il informa Camille de la situation via un snap avec une légende sans
équivoque :
« tu vois, c’est pas toi qui passe la soirée la plus pourrie. »
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Elle répondit du tac-au-tac avec une photo du sexe rabougri de Moussa suivit de la légende
« J’ai rien senti mdr !!! »
Cela lui arracha un bon fou rire qui détona dans le hall spacieux et vide de cet hôtel chic. Il venait
de passer une partie de la nuit dans le bain de la star la plus chaude du moment et il n’en revenait
toujours pas. Ça n’aurait jamais dû terminer si tôt ! Assis sur le bras du fauteuil club, il caressa
doucement les cheveux de Valentina.
« J’sais pas si je te pardonnerai un jour… » dit-il avec tendresse.

33

18
Reda n’aimait pas les pédés ni les filles faciles, mais l’appât du gain l’obligeait à tolérer n’importe
quelle particularité. Tout à l’heure, Farane lui avait lâché un joli pourboire. Pour ce genre de client,
le chauffeur insomniaque ne crachait jamais sur une course au noir.
Il se gara sur une place de livraison et alluma ses warnings. Les deux décadents se pointèrent
rapidement, en titubant bras-dessus bras-dessous comme s’ils revenaient de la guerre. Farane
allongea son amie amorphe sur la banquette arrière et la gratifia d’un baiser protecteur sur le front.
« Alors, bonne soirée ? demanda Reda.
- Oh, oui, très arrosée. On sort d’un after avec Flex Master, là, c’était dingue !
-

Flex le rappeur ?

-

Ouep, affirma Farane. Mais ma copine elle tient pas l’alcool, du coup, voilà… »

Reda vit ces cuisses nues dans le rétro. Jambes négligemment écartées, elle dévoilait un satin moite.
Le Uber arriva devant l’immeuble de Farane.
« Merci beaucoup, dit-il en glissant un billet de cinquante dans le porte-gobelet.
- Et ta copine, tu la prends pas ?
- Attends, je vais te donner son adresse. »
Il allait devoir la raccompagner et cette perspective l’enivrait. Elle et lui, et personne d’autre.
Valentina n’était pas totalement inconsciente. Bien qu’elle avait une vue imprenable sur le plafond
incurvé de l’Audi, elle sentait peser sur ses jambes le regard de ce rebeu sombre. À cause de son
niveau de défonce, le réel lui semblait futile. Sa sensibilité accrue lui offrait de nouveaux pouvoirs
et de nouvelles perceptions. Elle voyait sans voir et percevait de nouveaux sons, plus aigus et plus
prégnants.
Un frottement de tissu… une respiration haletante. La main de Reda pressant sa queue par-dessus
son jean… souffle saccadé. Elle écarta les jambes. La voiture se stabilisa et le moteur cessa de
vibrer.
Reda venait de se garer dans un cul-de-sac.
Un zip… des mouvements de va-et-vient.
Tout se déroulait dans son dos et pas une seconde il ne pensa à se retourner ; tellement l’habitude
des films qu’il confondait rétro et écran d’ordinateur. L’actrice et le spectateur partageaient une
complicité tacite. Elle lui faisait un cadeau et il l’acceptait sans en demander d’avantage.
Du bout des ongles, elle tira la pièce de satin moite.
Un râle…un bruit de plastique et de papier… une décharge gluante dans les mains et un mouchoir
pour l’essuyer.
Reda s’extasia dans la langue de sa mère.
« Mashallah ! »
34

Valentina se redressa. Trop défoncée pour être mal à l’aise. Elle semblait reposée, rassérénée après
cet atterrissage voluptueux. C’était Reda, le plus gêné. Dire que quelques minutes avant l’exhibition
de la belle, il envisageait d’abuser d’elle ! Finalement, il n’avait même pas eu besoin et même si sa
morale l’encourageait à répudier profondément cette sheitana, il ne pouvait pas s’empêcher
d’éprouver une immense gratitude envers elle. Ça avait été intense, spontané et le consentement
avait été mutuel.
Ils arrivèrent aux abords du lotissement du Pont-Clément. Reda ne voulait pas que ça s’arrête. Il
respectait énormément cette femme, plus encore que ces jeunes filles pieuses qu’il était condamné à
marier pour combler sa pauvre mère. Il n’avait pas d’amie. Ça ne lui avait jamais effleuré l’esprit.
Une pute de temps en temps, sa mère le dimanche, et après… rien. Son cerveau fonctionnait à toute
allure ; il n’avait pas dormi depuis trente-six heures. Il faut que je trouve quelque chose, se répétaitil comme un automate.
« Tout à l’heure, tu parlais de renoi…j’peux t’en présenter, si tu veux.
- Gare-toi plus loin, j’veux pas que mon conjoint nous voit.
-

Ok, dit-il en manœuvrant. J’en connais, si tu veux. J’en connais plein. Tiens, j’te note mon
num.

-

Je…»

Trop tard, il plia le post-il et le glissa dans le sac à main de Valentina. Elle sortit.
Pas une fois leurs regards ne s’étaient croisés directement.

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19
Un dimanche par mois, le couple rendait visite aux parents de Vincent. Ils résidaient à une heure de
là, dans un petit village en Picardie. Pour Valentina, c’était un vrai calvaire. Elle n’avait jamais
supporté les parents de son homme et ressentait un dégoût pour cette visite dominicale. Un dégoût
pareil à celui éprouvé dans son enfance, lorsque le lundi matin, elle débutait avec les cours de
musique. Ce n’était pas le cours qui l’angoissait, mais bien la professeur, une vieille dame aigrie qui
la forçait à chanter devant toute la classe malgré sa voix de crécelle.
Combien de fois avait-elle simulé une fièvre en collant son front contre le radiateur ? Quel
subterfuge n’avait-elle pas trouvé ? Son imagination lui était d’un grand secours, à l’époque.
Aujourd’hui, c’était un vrai handicap, une source d’anxiété terrible qui lui faisait redouter chacune
de ces confrontations malsaines.
Qu’allait-elle lui sortir, encore, la mère Bernard ? Chaque mois, elle parvenait à la surprendre par la
gratuité de sa méchanceté. Et lui, le père Bernard, par la virulence de son conservatisme. Les chiens
ne font pas des chats…se dit-elle.
« On peut mettre de la vraie musique, s’il te plaît ? Ça me casse les oreilles, ton truc. »
Vincent roulait à cent soixante-dix sur la voie de gauche ; il aimait ça, la vitesse. Par contre, il
haïssait Flex Master.
« Moi, j’aime bien…
- Ouais, ben ta musique de singe, tu es gentille mais tu la garde pour quand je suis pas là,
ok ? »
Valentina dévisagea son conjoint. Elle répugnait d’avoir son sperme en elle, elle rejetait en bloc
l’expression de son ADN. Et comme elle commençait à le détester plus que de raison, elle en vint à
se demander si la haine était contagieuse.
Il retira la clef lui-même et inséra la sienne dans l’autoradio.
« Ma mère nous prépare un porc au caramel, se targua-t-il.
- Super, elle a réussi à faire rentrer ton père dans le four ?
-

Hein ? »

Il n’avait pas entendu à cause de la voix de Michel Delpech, volume au maximum. Valentina se
mordait la langue : cette fâcheuse manie qu’elle avait de penser à haute voix lui porterait grand
préjudice, un jour donné.
« Un porc au caramel, dévia-t-elle, tandis que son homme baissait le son. C’est bien ça change.
- Hé, ho, tu vas arrêter de faire ta rabat-joie dès qu’on va chez mes parents ? »
Valentina se contenta d’un sourire narquois. Tous les mois, c’était la même scène, et cette fois elle
endossa sereinement la responsabilité de cette situation conflictuelle. Elle avait appris à assumer ses
fautes, elle n’aimait sans doute plus assez son homme pour le culpabiliser.
Ce changement d’attitude ne convainc pas Vincent, qui affectionnait plus que de raison la routine et
l’inlassable répétition des choses. Son cou et son visage s’empourprait, il avait l’air d’un gland
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blanc au bord de l’explosion. Il ne s’accommodait pas de ce silence cynique, c’est pourquoi il lança
un nouvel assaut.
« Tu aurais pu t’habiller autrement, quand même, qu’est-ce qu’elle va dire ma mère ? »
Il est vrai que Valentina n’était pas très fraîche ; elle traînait encore la débauche du vendredi dans
ses baskets à rayures argentées. Pas maquillée et cheveux sale en queue de cheval, elle avait sauté
dans un pull oversize ; puisqu’elle n’était pas confortable dans cette famille de peigne-cul, il fallait
au moins qu’elle le soit dans ses vêtements.
« Hein, t’as vu ta tête ? »
Ses lèvres écumaient d’une bave rageuse. Indifférente, Valentina prêtait une silhouette à ce gros
nuage gris qui voilait le soleil.
Devant l’obsolescence de son conjoint, elle hoquetait de dédain.
C’était toujours les mêmes angles d’attaque. Tout, absolument tout chez ce type était d’une
ringardise sans nom. Sa façon de penser, sa manière de relever ses cols de chemises, son parfum
Scorpio, sa manière de conduire, ses goûts musicaux… son restaurant préféré, c’était le Buffalo
Grill ! Et à chaque fois qu’ils s’y traînaient, avant le ciné habituel du vendredi soir, elle craignait
qu’il veuille la surprendre avec une demande en mariage des plus grotesques, avec cow-boys,
indiens et tout le régiment… un cauchemar récurrent qui la réveillait parfois en pleine nuit !
Il était si maladroit que ses rares tentatives de surprises viraient souvent au malaise, comme le jour
où il lui avait organisé un anniversaire surprise au Bowling. La pire honte de sa vie. Elle se rappelait
de ce moment, de la mine déconfite de ses quelques collègues de l’époque, avec qui elle avait coupé
tout contact depuis ; pour la première fois, ce jour-là, elle avait douté.
« Woh, t’es sourde, ou quoi ? »
Il défonça l’accélérateur. Elle sursauta.
« Désolée, dit-elle. J’ai envie de vomir.
- C’est dingue d’être tout le temps malade en voiture, comme ça. »
À cause de toi.

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20
Didier Bernard buvait un whisky-glaçons devant un jeu télévisé de la première chaîne. Il se
balançait paisiblement dans son fauteuil. À chaque fois j’ai les bonnes réponses, maugréait-il.
Faudrait que je m’inscrive et que je décroche cette foutue cagnotte ! Ils sont nuls, nuls !
Affamé, il plongea sa main rugueuse dans le paquet de chips. Cet apéro solitaire durait depuis trop
longtemps.
« Qu’est-ce qu’ils font, là, ils devraient arriver, non ? »
Une petite femme rondelette sortit de la cuisine. Evelyne Bernard. Mère de trois enfants, elle portait
les stigmates de la reproduction mammifère sur son corps vieillissant. De varices conséquentes
fourmillaient sur ses mollets épais comme des poutres.
« Je viens de recevoir un texto de Vince, ils arrivent. »
Quelques instants plus tard, le S.U.V du fiston grimpait sur le trottoir du 41, rue des Lilas.
« Prends la bouteille de vin. dit Vincent, tandis qu’il vérifiait sa boîte mail.
- Quoi, t’as peur qu’il n’y en n’est pas assez ? »
Didier Bernard avait assez de vin dans sa cave pour survivre à une ère glaciaire dans un état
d’ébriété constant.
« Ça s’appelle la politesse, rétorqua sèchement Vincent. Quelque chose que tu ne connais pas.
- Et péter sous la couette quand je suis à côté, c’est poli ?
-

Ferme-là…»

Evelyne longeait le chemin pavé pour les accueillir. Son fils lui adressa un sourire crispé ; il digérait
mal toutes les couleuvres que lui avait fait avaler sa compagne durant ce trajet de l’enfer. Ils
s’embrassèrent, puis elle serra fermement la main de sa belle-fille ; entre elles deux, il n’y avait
aucune connivence. La sympathie était feinte et les sourires, forcés.
« Vous avez fait bonne route ?
- Oui, très bien… »
Valentina grinça des dents. Toujours les mêmes questions débiles, toujours les mêmes réponses
ineptes. Elle se dit que chez les Bernard, on avait élevé l’inconséquence au rang de valeur morale.
« Tu as mauvaise mine, ma fille… dit Evelyne.
- Oui… »
Je me suis tripoté devant un chauffeur Uber et je n’arrête pas d’y repenser, du coup j’ai
moyennement envie de discuter de la pluie et du beau temps avec vous jusqu’à dix-huit heures, tout
ça sous les yeux pervers et rouges de votre goujat de mari, avait-elle envie de balancer.
Elle conservait le numéro de téléphone de Reda, bien au chaud dans son portefeuille, à côté d’une
photo de Vincent. Il était beau, sur cette photo. À l’époque, il pesait quinze kilos de moins.
« Entrez vite, on va se mettre à table, Didier était impatient de vous voir.
38

-

J’étais surtout impatienter de bouffer ! »

L’odeur du porc au caramel de la mère Bernard flottait dans toute la maison. Valentina en eut la
nausée. Didier avait la face très rouge et un embonpoint important. D’ailleurs, il sortait d’une crise
de goutte mais, comme il le disait si souvent : on ne vit qu’une fois !
Ils s’installèrent à table pile au moment où le JT de treize heures commençait. Tandis que Didier
débouchait le vin, Evelyne déposait la marmite bouillante sur la table et servait une par une les
assiettes creuses.
« Alors, ma belle, mon porc au caramel t’a manqué ? »
Cela sonnait comme une provocation.
« Oui, c’est toujours un plaisir.
- J’ai aussi une tarte aux poireaux au frigo, si tu veux, en entrée. Je l’ai faite avant-hier, mais
elle est encore bonne.
-

Non merci, ça ira. »

Toute la tablée mangea avec entrain et les thèmes habituels furent évoqués. La discussion sur les
températures tourna court : elles n’étaient ni en-dessous, ni au-dessus des normes saisonnières et
pour approfondir, il aurait fallu comparer avec les années précédentes ; c’était beaucoup de travail
pour un repas dominical sans prétention.
« Eh ben, Vince, t’as été long aujourd’hui, tu te ramollis ?
- On est parti tard, mais t’inquiète, j’ai fait du cent-soixante-dix sur toute la route.
-

Cent-soixante-dix ? à ton âge, je montais bien jusqu’à cent-quatre-vingt-dix, à ton âge.

-

Avec la Mercedes ?

-

Non, avec la vieille Peugeot ! Ah, elle en avait sous le capot, celle-là, pas vrai Evelyne ?

-

C’est sûr ! Ca va, ma belle ? demanda madame Bernard. Il te manque quelque chose ? »

Ouais. Une queue bien dure. Un putain d’anaconda, voilà ce qu’il me manque
« Non, tout va bien, merci.
- C’est délicieux, maman. »
Et alors qu’on entendait plus que le bruit des couverts, le présentateur revint sur les heurts survenus
la nuit dernière, à Bobigny. Didier Bernard y alla de son petit commentaire fétiche :
« Regardez-moi ça, quelle merde…
- Là, c’est la guerre civile, s’alarma Vincent. Merci les gauchos, tsss…
-

Vivement que le FN passe, ils vont renvoyer toutes ces petites saloperies chez elles.

-

Il y a une famille, là, qui s’est installée dans les nouveaux logements… »

Evelyne avait déjà évoqué cette famille musulmane le mois dernier, et aussi le mois d’avant.
Valentina haussa les sourcils d’un air étonné. Elle ne dissimulait même pas son cynisme. De toute
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façon, les Bernard étaient bien trop centrés sur eux-mêmes pour interpréter ce genre de posture.
« Oh, quel genre de famille ? continua-t-elle, du fiel plein la voix.
- Une famille… enfin, tu vois….
-

Une famille de bougnoules, ouais, il faut le dire ! s’interposa Didier. Une famille de Mohammed Couscous ! »

Vincent s’étouffa avec sa gorgée de Côte du Rhône en se remémorant ce tube phare du début des
années quatre-vingt-dix avec beaucoup de nostalgie.
« Eh ben, s’exclama-t-il en levant son verre, il tape fort, celui-là !
- Ah, ça, mon gars, t’en fais boire une bouteille au nouveau et il te récite le Coran à l’envers !
-

Ce serait tellement plus simple sans ces histoires de religion, souffla la mère. Pas vrai ma
belle ?

-

Oui, c’est sûr.

-

Tu te régales avec mon porc au caramel ?

-

C’est très bon.

-

Et tu la verrais, ajouta Didier. Cette femme avec son chiffon sur la gueule, la pauvre.

-

Au bureau, c’est pareil. se lamenta Vincent. Tu sais que je me suis déjà pris une gueulante
parce que j’avais pris des saucissons pour l’apéro ?

-

C’est honteux, s’insurgea Evelyne. On n’a plus le droit de rien dire. Avant, c’était pas
comme ça.

-

Bah, t’inquiète pas que j’me suis pas laissé faire, je lui ai dis : quand on est pas chez soi, on
ferme sa gueule, point barre, non mais il se prend pour qui, ce type ?

-

Bien envoyé. »

Comment pouvait-on se complaire à ce point dans ses propres raisonnements ? Était-ce de la
paresse, ou simplement l’expression d’une indécrottable certitude ?
Ces questions l’obsédèrent au point qu’elle en eut l’appétit coupé.

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Dès qu’elle arriva au quatrième étage, Valentina se jeta sur la machine à café et se fit couler un
allongé. Ce lundi commençait comme un lundi. Après à peine trois heures d’un sommeil peuplé de
pensées tantôt macabres tantôt érotiques, elle s’était réveillée l’estomac en vrac ; ce fameux porc au
caramel, dont la simple évocation suffisait à la rendre malade, ne passait plus du tout dans ses
tuyaux.
« Hey, salut. »
Mikael Marques avait une voix assez sensuelle.
« Euh, bonjour, ça va ?
- Oui et toi… on se tutoie, hein ?
-

Oui, oui, oui ! assura-t-elle, se forçant à adopter le masque d’optimisme et de positivisme
qu’imposait son statut hiérarchique. Bon week-end ?

-

Pas mal, ouais, j’avais l’anniversaire d’un pote, on s’en est collé une belle, et toi ? »

Pour une fois qu’elle avait quelque chose à raconter, elle n’allait pas se priver !
« J’ai été au Goudja avec deux copines, c’était sympa. expliqua-t-elle en sirotant son café comme si
elle parlait d’une routine. On a été voir Flex Master, le rappeur.
- Ah, tu écoutes ça, toi ? »
Elle replaça sa mèche derrière son oreille, persuadée de marquer un point décisif.
« Ça m’arrive, ouais, et toi ?
- Mh, non, j’aime pas trop ce genre de truc, c’est hyper misogyne et puis le message que ça
délivre quoi… ça donne une mauvaise image des noirs. Tu sais, genre on pense qu’à faire la
fête et à baiser des nanas, c’est n’importe quoi.»
Dommage…
Déroutée, Valentina embraya sur une discussion plus formelle.
« C’est cool que tu sois la pour Pégase, je commençais à désespérer.
- Oh, t’inquiète, c’est facile, tu vas vite le prendre en main, ce logiciel. Hanane m’a dit que
t’étais une grosse bosseuse. »
Et pas que…
« Je suis assez investie, c’est vrai. »
Elle rougissait.
« Pardon, je peux ?
- Euh, oui, désolée. »
Depuis tout à l’heure elle bloquait l’accès à la machine à café. Elle n’avait même pas remarqué que
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Mikael triturait sa pièce de monnaie ; elle regardait un peu plus bas qu’à l’endroit de ses mains.
Mikael sélectionna un café-crème.
« Tu es disponible après 18h ? demanda-t-il en récupérant son gobelet. Ce serait bien qu’on fasse un
point, conseiller par conseiller, pour voir ce qui va et ce qui va pas, qu’est-ce que t’en penses ?
- Oui, j’allais te proposer qu’on se cale un truc après la fin du service... »
Quand il n’y aura plus personne.

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Valentina feignait quelques manœuvres sur son poste de contrôle. Autour d’elle, il ne restait plus
que trois conseillers. Mikael Marques épaulait Caroline dans le cadre d’une facturation et bien
qu’ils ne puissent pas faire autrement, du fait de l’étroitesse des îlots, la superviseuse voyait leur
proximité d’un très mauvaise œil.
Caroline riait à chacun des traits d’esprits de l’accompagnateur et il en lançait beaucoup, des traits
d’esprits. Dans le cadre d’une relation professionnelle, c’était un peu exagéré. Pour prendre la
souris, il effleurait sa main. Elle, elle avait les joues toutes rouges. Pourtant, la clim fonctionnait à
plein régime, à en attraper une angine.
Quand sonna dix-huit heures, les bips de déconnexion retentirent sur le plateau et toutes les ailes de
la plate-forme furent rapidement désertées. David et Jérémy ne traînèrent pas.
« Bonne soirée Val’, à demain.
- À demain les garçons ! » lança-t-elle, armée de son légendaire sourire forcé.
Par contre, elle constata que Caroline était encore là. Bizarre, ce n’est pas dans ses habitudes,
remarqua-t-elle. Caroline était plutôt du genre à mettre son manteau cinq minutes avant la
déconnexion et à déguerpir le plus vite possible à la fin de son service.
« Vous en avez encore pour longtemps ?
- On est sur de la mise en factu’, là. l’informa Mikael, soudainement beaucoup plus formel.
-

Encore dix minutes, à peu près. »

Caroline n’avait rien demandé mais son intonation suppliante en disait long sur son désir viscéral
d’approfondir un sujet aussi passionnant que la mise en facturation sur le nouveau logiciel. Dans ces
moment-là, Valentina aimait à jouer de son statut.
« Non, vous ferez ça demain, je dois voir quelques choses avec Mikael et j’ai des choses à faire
après. ordonna-t-elle sèchement. Mais c’est gentil de ta part Caro, saches que j’apprécie ton
implication. »
…et saches aussi que tu peux faire une croix sur ton RTT de vendredi prochain.
Mikael réunit ses dossiers et s’installa auprès de Valentina, derrière le bureau en demi-cercle qui lui
donnait une vision globale du secteur ouest du plateau
« Bon, nous voilà rien qu’à deux ! plaisanta Mikael.
- Eh oui… »
Valentina croisa ses jambes. Sa jupe remonta sur le haut de ses cuisses, dévoilant le phénix aux ailes
déployées encré sur sa cuisse gauche. Le collaborateur y porta un regard tout à fait naturel, parce
qu’il aimait bien les tatouages. Un regard trop neutre et trop furtif, au goût de Valentina. Elle
regretta que Marques n’ait pas l’idée de remonter d’un étage ; il y aurait découvert un morceau de
tissu tout froissé d’humidité.
« Alors, tu peux nous mettre sur Pégase ? Je voudrais te montrer la manipulation en cas de rejet de
notification.
- Oui, je veux bien, dit-elle avec beaucoup de candeur.
43

-

Ça met du temps à charger.

-

Ouais, les ordis galèrent un peu, ces derniers temps. »

Elle attrapa son panier à bonbons et en proposa à son collaborateur. Il opta pour de petits crocodiles
en gélatine et pendant qu’il mâchait en accédant au dossier concerné, Valentina déshabillait une
sucette goût cola.
« Donc là, tu vois, en cas de rejet, tu vois, tu vas dans l’onglet « Suivis Échanges » et tu vérifies
toutes les dates. Là, là…
- Mmh, mmh… »
Des hochements de tête vigoureux, des bruitages et des claquements linguaux approbateurs ; c’est
ainsi que Valentina avait bâti sa carrière et elle ne comptait pas changer de recette. Elle dégoulinait
tellement qu’elle craignait de faire perler le siège de sa chaise de bureau.
« Tiens, je t’ai trouvé un autre cas, essaye de le faire, pour voir.
- Euh, d’accord. »
Mikael avait procédé à un tas de manipulations et tout ce qu’elle avait retenu concernait les coutures
de sa braguette. Elle avança son bras fébrile et déposa sa paume sur la souris chaude. Le souffle de
Mikael caressait son avant-bras, c’était assez agréable.
Elle réitéra de mémoire les trois premiers clics de son collaborateur puis laissa vagabonder le
curseur sur l’écran. La tête de la sucette formait un relief arrondi contre sa joue. Elle suggérait plus
qu’un simple cours particulier traitant des rejets de notifications sur Pégase, mais Mikael était
visiblement très à cheval sur son travail.
« Je peux ? »
Il voulait la souris. Juste la souris. Il avait l’air presque agacé. Pas d’effleurage, rien.
« C’est bon, tu as compris le truc ? demanda-t-il alors qu’il venait de terminer le processus tout seul.
C’est pas compliqué, c’est juste un coup de main à prendre, mais tu verras, ça passera vite. »
Elle lui assura que oui et ils passèrent au tutoriel suivant. Ce fut d’un ennui mortel, si bien qu’une
demi-heure plus tard, lorsque Mikael emmena la conversation sur un terrain plus privé, elle eut du
mal à percuter.
« J’ai discuté avec Farane, ce midi.
- Ah ouais, il est top, hein.
-

Ouais, il a l’air d’être super cool…dit Mikael. Tu penses que… enfin tu crois qu’il a
quelqu’un ?

-

Euh, j’en sais rien, enfin ça dépend, en général oui, il est libre, mais… »

C’est là qu’elle comprit. L’horreur lui noua la gorge. Tout ce mauvais sucre sucé pour des clous !
Elle n’en revenait pas, comment avait-elle pu passer à côté de ça ? Mikael était gêné aussi, une
légère pellicule de sueur filmait son front ébène.
« C’est marrant, je n’aurais pas cru que, enfin que… »
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Elle s’embourbait dans des considérations de bas-étage.
« Ouais, je préfère les mecs.
- Ah bon mais…mais. »
Tu n’as pas l’air d’un homo, pourtant.
« Mais quoi ?
- Euh, mais rien, c’est juste que ça m’étonne.
-

Tous les gays ne sont pas hyper-efféminés tu sais.

-

Non, bien sûr, je sais bien… »

Valentina n’assumait pas d’être confronté aux limites de sa tolérance et même si elle avait un moyen
de faire pression sur Marques, à présent, elle craignait de passer pour une idiote. Elle se rattrapa un
peu :
« … j’essaierai de tâter le terrain, si tu veux, je te dirai.
- Merci, c’est super sympa. »
Elle écumait de désir et de frustration.

45

23
Après une longue et harassante journée, quoi de mieux qu’un bon casse-croûte à base de pain, de
pâté et de cornichon ? Fort de cette considération, Vincent déboucha en S.U.V dans la zone qui
regroupait un ensemble de commerces de proximité, à cinq minutes en voiture du Pont-Clément. À
cette heure-ci, la rue Albert Bailly, assez étroite, était encombrée par le passage fréquent des bus
scolaires.
Dans cette configuration, Vincent ne pouvait pas trouver une place, et encore moins une place
gratuite : elles étaient toutes occupées par les salariés des environs. Tant pis. La supérette et la
boulangerie étaient mitoyennes. Jugeant qu’il en avait pour deux minutes maximum, il se stabilisa
en double-file, alluma les warning et fila vers la supérette.
Au rayon charcuterie, il n’hésita pas et s’empara de l’une des trois dernières barquettes de terrine à
la bière. Facile à tartiner, finement poivrée et issue du commerce local. Impeccable ! Ces
caractéristiques ravissaient les papilles des gourmets patriotes tels que Vincent.
Il embarqua une bouteille de bourgogne à six euros et se dirigea vers les caisses. Une queue s’était
formée alors qu’en arrivant, le magasin lui avait semblé désert. Cinq personnes attendaient devant
lui, dont cette femme qui l’avait précédé de quelques secondes. Elle portait un panier d’une bonne
quinzaine d’articles.
« Excusez-moi, madame, ça vous dérange si je passe avant vous ? Je n’ai que deux articles, je suis
mal garé et…
- Personne ne vous a forcé à mal vous garer, rétorqua la dame. Je n’ai pas à vous laisser passer, c’est chacun son tour. »
Vincent s’empourpra instantanément. Il ne supportait pas de se faire rabrouer de la sorte par une
femme tout en sachant que, fondamentalement, elle avait raison.
Dehors, les riverains commençaient à klaxonner. Un bus bouchait la voie et le véhicule de Vincent
empêchait la circulation alternée dans les deux sens. Le cadre se mit à transpirer. Il attendit
sagement son tour et eut envie de péter un plomb lorsque la dame, avant de payer, se mit à méditer
sur les journaux télévisés du présentoir. Il serra les dents, paya et gagna la boulangerie d’un pas
pressé, sans adresser un sourire à cette mendiante qui lui tendait les mains d’un air suppliant.
Il y avait du monde dans la boulangerie aussi, et à défaut de trouver une excuse potable pour passer
devant tout le monde, il commença à hyper ventiler. Oppressé par une cacophonie de plus en plus
virulente, il pensa à inventer un proche malade ou un parent en soins palliatifs, mais ne sachant
comment composer un personnage malheureux, il s’abstint.
Désespéré, il trépigna et soupira dans l’espoir que les gens, alertés par ses signaux, s’empressent de
choisir et de débarrasser le plancher. Mais ça ne se passa pas comme ça. Les gens se moquaient de
ses enjeux personnels et c’était réciproque.
Le vieux monsieur changea trois fois d’avis et paya en pièces cuivrées. Il les sortit une à une de son
portefeuille. C’est pas vrai, se lamenta Vincent. C’est un complot ! Inquiet, il regarda par la vitrine
et ce n’était pas bon. Pas bon du tout !
Des automobilistes en colère s’étaient regroupés autour de son S.U.V. Ils discutaient entre eux et
l’un composait un numéro sur son smartphone. Vincent présuma qu’il contactait la police
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municipale. De vrais rapaces, ceux-là.
« Monsieur s’il vous plaît, c’est à vous. »
La boulangère ne fit preuve d’aucune sympathie à son endroit.
« Oui, euh, une baguette de campagne s’il vous plaît.
- Y en n’a plus. »
Elle en avait derrière toutes chaudes, tout juste du fourneau, mais elle n’avait pas envie d’aller en
chercher une. Pas pour cet ahuri en costume Brice qui se prenait pour le roi du monde.
« Bon, ben, un pain platine, ça ira.
- Hein ? Je n’entends rien avec ce boucan, là. Qui c’est qui klaxonne comme ça ?
-

Un pain platine.

-

Vous le voulez coupé ?

-

Non merci. »

Vincent aimait à couper lui-même ce genre de grosses meules généreuses ; ça conférait un côté
rustique à la dégustation et ça stimulait ses papilles.
« Et avec ceci ?
- Une chocolatine s’il vous plaît.
-

Un p’tit pain, vous voulez dire ?

-

Oui, s’il vous plaît. »

Ce n’était pas pour lui. Il avait un plan.
Sortant de la boutique, il offrit la viennoiserie à la mendiante au voile fleuri qui croupissait sur le
trottoir. Il marcha ensuite jusqu’à sa voiture mal stationnée, la boule au ventre.
« Eh, c’est à vous, la voiture ? demanda un quarantenaire rougeaud.
- Oui, désolé, j’ai acheté un petit pain pour cette dame là-bas, dit-il en pointant la SDF.
-

Ça fait une plombe qu’on poireaute ! l’engueula une jeune femme en tailleur. C’est
n’importe quoi !

-

Si tout le monde pensait comme vous, elle mourrait de faim, cette pauvre femme ! »

Et il continua son chemin vers le Pont-Clément, très satisfait de lui-même.

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« Mh…Mh… »
Elle faisait oui de la tête en signifiant son approbation par des bruitages. Comme au boulot. Sauf
qu’elle ne touchait aucune rémunération d’aucune sorte pour côtoyer son concubin.
« …et tu vois y a toujours cette vieille dégueulasse, là, avec sa robe à fleurs, sur le trottoir… se
gargarisait Vincent en postillonnant des morceaux de pâté. Eh ben, je lui ai acheté un petit pain et
j’ai fait croire que je m’étais arrêté pour ça.
- Mmh, c’est dingue, ouais…
-

Et tu sais pas le plus drôle, après ça.»

Elle ne lui prêtait qu’une seule oreille. Sur la table à manger, à côté de son assiette, son smartphone.
Elle relatait à Farane son échec lamentable de tout à l’heure.
Farinouille Faribole dit : Nan t pas sérieuse poupée :’D
Val Npi dit : Si jte jure la honte de ma vie et tu sais pas la meilleur ^^
Farinouille Faribole dit : Nans vas-y accouche ???
Val Npi dit : attention c du no fake
Farinouille Faribole dit : vasyyyyyyyyy
Val Npi dit : Il est gay et il te veut lol
Farinouille Faribole dit : mais looool je lui ai parlé que trois mins à la cafette !
Vincent interrompit son récit et s’éclaircit la gorge. Sa conjointe ne l’écoutait pas et ça l’énervait.
Val Npi dit : Fais gaffe, j’vais être jalouze
Farinouille Faribole dit : (est entrain de composer un message…)
« Who, tu m’écoutes quand je parle ?
- Mmh ?
-

Tu peux lâcher ton portable cinq minutes ? Je fais un effort pour pas aller sur l’ordi et toi tu
m’adresses à peine la parole, tu préfères baver avec l’autre fiotte, là.

-

J’vais pas faire semblant de rigoler à tes trucs. »

Elle se leva et fit une grimace dédaigneuse pour l’imiter :
« Ouais moi j’suis un mec comme ça, je bloque la route je suis content hé ouais, hé vas-y que
j’passe devant la mendiante avec sa robe à fleurs… pfff…»
Son imitation était d’une cruelle justesse. En plus, Vincent avait menti pour se mettre en avant :
personne, strictement personne n’avait daigné le laisser passer à la caisse. Il jeta un regard abattu à
Valentina. Il en avait pour son compte, mais Valentina, excédée par sa journée, enfonça un peu le
clou.
« Tu sais, un jour il va t’arriver des bricoles, t’es toujours là faire le malin, toujours à rabaisser les
autres et à te prendre pour le roi du monde… un beau jour tu vas te faire casser la tête et ce sera
bien fait pour toi ! »
Elle embarqua son portable et s’engagea dans les escaliers.
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« Tu crois que c’est facile pour moi ? fit Vincent d’une voix fébrile. Dès que j’essaie de faire des
efforts tu fais comme si j’existais plus. Tu me fais perdre toute confiance en moi, j’en ai marre, je te
raconte ma journée et toi tu…
- Mais elle est pourrie, ta journée, Vincent. »
Et il éclata en sanglot. Sceptique, Valentina considéra son homme. Depuis tout ce temps, elle
connaissait très bien : c’était un pervers narcissique, doublé d’un menteur et d’un profiteur. Il ne lui
avait encore jamais fait ce coup-là.
« C’est toi, la fiotte. Tu m’fais pitié.
- Mais pourquoi t’es aussi dure avec moi ? J’fais tout, je fais même des tâches ménagères, je
rentre avec un petit apéro pour qu’on soit bien ensemble et toi tu gâches tout….
-

Foutre tes slips sales dans le bac à linge c’est pas une tâche ménagère, c’est un minimum,
Vincent.

-

J’fais pas que ça, je…

-

Si, à part lustrer tes figurines à la con sur ton étagère qui prend toute la place dans la
chambre, tu fais rien d’autre! T’es même pas foutu de pisser droit ! ! »

C’en était trop. Après la phase sanglot, vint la phase fureur. Vincent frappa la table du flanc des
poings. Quand ils s’énervaient, ses minuscules lèvres se retroussaient et il s’empourprait
instantanément.
« Salope ! gueula-t-il en brandissant sa fourchette comme un projectile. J’te déteste, espèce de… »
Sa rage était telle qu’il en oublia de finir sa phrase. Il marcha d’un pas lourd vers Valentina. Elle ne
bougea pas. Elle resta droite et fière, sur la quatrième marche de l’escalier. Elle le dominait
ouvertement.
« Et alors, tu vas faire quoi, tu vas me frapper ? »
Elle vit le bras de Vincent fendre l’air comme le couperet d’une guillotine. Elle vit que ça arrivait,
mais elle ne fit rien. Pas une tentative, pas une esquive, rien. Quand la paume s’écrasa sur sa tempe,
elle s’écroula.
« Ouais, j’te frappe, ouais. »
Valentina avait gagné. Elle gémissait, elle sur-jouait la douleur et la terreur, ce que ne lui inspirait
pas du tout son concubin. L’euphorie qu’il l’avait possédé s’effondra sitôt qu’il comprit la portée de
son acte. C’était gravissime, et ce n’était pas la première fois.
Encore une fois, aucune surprise dans la démarche de son homme.
« Mon amour, minauda-t-il en s’agenouillant sur la troisième marche. Excuse-moi, j’voulais pas,
je… »
Elle rugit comme une lionne et sauta sur lui toutes griffes dehors. Elle lui lamina le visage en le
traitant d’enculé de sa mère, courut dans la chambre à coucher et ouvrit la vitrine en verre. Les
figurines étaient exposées sur cinq étages. Ici, pas une poussière. C’était comme un temple pour
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Vincent ; elle le surprenait parfois en train de se recueillir bêtement devant ces santons représentants
des personnages de jeux vidéo.
Vincent se présenta dans l’encadrement de la porte. Les pans de sa chemise étaient froissés et il
respirait très fort. Terrassé, il s’apprêtait à recevoir le coup de grâce sans aucune dignité. Valentina
n’avait jamais osé faire ça et malgré cette colère innommable qui l’habitait, il ne l’en croyait pas
capable.
« Val, je suis désolé, je sais pas ce qui m’a pris…
- Ta gueule gros con ! »
Elle balaya successivement les cinq étages et sauta à pieds joints sur les jouets. Sous les yeux ébahit
de son homme, elle écrasait quelques milliers d’euros. Elle n’avait aucune idée de la valeur de ces
pièces de collection en édition limitée.
Il s’effondra à genoux, tête dans les mains, complètement abasourdi.
Quelque chose venait de se briser en lui.

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