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Nom original: Nouvelle - Siphon.pdfAuteur: paul blanchot

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SIPHON

Abrité sous l’auvent de la maison, Pierre Sauveur surveillait le haut de la colline.
La route serpentait d’un flanc à l’autre, disparaissait à plusieurs reprises derrière les pins, avant de
resurgir enfin et se terminer en cul de sac juste devant lui. On se perd facilement dans ces coins paumés
de basse montagne. Les téléphones captent mal. Alors quand on attend des visiteurs, la crainte est
toujours présente qu’ils se soient égarés dans la commune d’à côté, et ne parviennent jamais à
destination. Et quelle chaleur ! Début septembre et les températures n’avaient pas baissé d’un iota.
Avec soulagement, il aperçut tout à coup une ombre orange entre les arbres. Pierre ne s’avança pas
au soleil, mieux valait attendre que la voiture soit là. Après presque une minute, ça tourne beaucoup
pour parvenir dans ce trou, la Citroën C3 orange et noir émergea de sous les arbres, tourna devant lui
et se gara près de son fourgon de la Compagnie des Eaux. Il se précipita pour saluer, grand sourire : la
première impression fait toute la différence.
Le conducteur sortit, ainsi que sa femme du côté passager. Cette dernière plaça sa main en visière
pour se cacher du soleil. L’homme, âgé d’une quarantaine d’années, grand, mâchoire carrée, libéra la
porte arrière à deux petits monstres, un garçon et une fille, de sept ou huit ans.
- Voilà, on est arrivés ! entendit-il prononcer.
Les deux gamins partirent en courant sur l’esplanade, visiblement contents du dépaysement, et de
pouvoir se dégourdir les jambes. Les présentations furent vite faites. Pierre souriait toujours, sortant
quelques blagues :
- Pour des amoureux de la nature, on ne peut rêver mieux ! (Suivi d’un bienveillant) Pas trop
déboussolé de déménager à l’improviste comme ça ?
Ce à quoi l’homme répondit avec professionnalisme :
- Ça fait partie du métier, faut saisir les opportunités qui se présentent.
- Tellement vrai, conclut Pierre encore plus souriant s’il était possible.
La visite d’installation se fit en moins d’une demi-heure. La maison sembla reprendre vie en un instant
tant il y avait de gens d’un seul coup, d’animation et de rires… à en dissimuler parfois le ronflement de
l’eau en arrière fond. À un moment néanmoins une question faillit assombrir la bonne humeur affichée
par Sauveur :
- Et les anciens occupants alors ? Je me suis étonné qu’on nous appelle avec autant d’urgence !
Il ne se laissa pas démonter, après tout il s’y était préparé :
- Pour être honnête, autant certains s’adaptent très vite et demeurent des années, autant d’autres
ne sont pas faits pour ça. Et on ne le sait qu’en y ayant vécu…
- Oui, je vous crois. D’un premier abord, l’endroit est magnifique !
… Et de cet aspect de l’affaire, il n’en fut plus question. C’est ainsi soulagé que le technicien des Eaux
put enfin regagner sa fourgonnette, non sans avoir lancé un :
- Et vous voilà officiellement gardien.
Alors qu’il s’asseyait au volant, puis s’engageait dans la pente, en retrouvant avec plaisir l’ombre des
arbres, il ne put réprimer un frisson. Vers la fin de la visite, l’impression désagréable qu’on le surveillait
ne l’avait plus lâché, comme si une présence se tenait là, tapie quelque part. Soudain la transpiration
dans le creux de son dos devint encore plus gênante, déplaisante. Et une seconde d’angoisse lui

étreignit le cœur … comme s’il avait eu très froid. Presque il en aurait accéléré au-delà de toute logique,
mais la route arrivait déjà sur une épingle à cheveux, avec face à lui une paroi en terre de dix mètres
de hauteur, grignotée à la colline, et sur le côté des pentes prononcées (certes colonisées par les
arbustes et les pins, mais elles n’appelaient vraiment pas à s’y aventurer en voiture), et donc il négocia
le virage avec le plus de calme possible, accéléra pour enchaîner plusieurs lacets.
Sauveur songea pour la énième fois qu’il devrait penser à demander sa mute, dans le Var peut-être,
ou l’arrière-pays alpin. Rester par ici lui faisait de moins en moins envie. Voire un peu peur !

Deux mois plus tôt
La voiture s’était arrêtée devant la maison, trois portes ouvertes.
Les pleurs avaient repris à cet instant précis, si bien que personne ne bougea pendant longtemps, le
véhicule écrasé sous la chape d’une chaleur éprouvante.
Un jeune garçon d’une douzaine d’années finit par sortir au soleil, immobile, tête baissée. Le costume
noir qu’il portait était visiblement bien trop petit pour lui, la poussée de croissance avait commencé à
jouer des tours à sa garde-robe. La veste remontait jusqu’au milieu de son avant-bras, le pantalon à mi
cheville. Quelle importance ?
L’été grillait l’air autour de lui, l’affolement des crissements, grincements, résonnaient dans la nature
alentour comme si on se trouvait en pleine guerre. Un naïf se serait étonné que sous une telle chaleur
tout ne se soit pas tu. Au contraire. La terre et les êtres hurlaient. La résine des pins puait aux narines
comme portée à ébullition, à quelques secondes de s’enflammer. La peau rougissait à travers les
vêtements, brûlait en quelques secondes sous l’assaut de l’astre implacable, la sueur coulait et séchait
en même temps. À deux doigts de former un mirage, l’air ondulait, plissant le paysage, le déformant,
altérant toute perception.
Par bonheur, toujours en arrière fond, l’écoulement rapide des eaux demeurait vivace. Et ce fut cet
appel d’une fraicheur bienvenue qui aiguilla finalement le garçon, l’emportant à pas de zombie loin de
la fournaise.
Le reste de la journée fut la plus longue peut-être de toute sa vie, sans fin ; et tout en même temps,
elle disparut dans un no man’s land incompréhensible entre abandon total, crises de larmes répétées,
vacuité de l’existence, non-sens absolu d’être encore en vie. L’apitoiement du garçon tournait autour
d’un manque effrayant, d’une absence qui lui broyait le cœur, sorte d’incompréhension irrésoluble...
Sans qu’il en ait conscience, son père passa de leur maison à celle du canal et vint remonter la grille
intérieure, puis il sortit pour remonter celle extérieure en amont, avant de disparaître. De sa mère, la
plus affectée d’eux trois, il ne sut rien, et ne s’en soucia pas un instant. La famille avait volé en
morceaux en quelques heures, en quelques jours, chacun d’entre eux devenant le fantôme de ce qu’il
n’avait jamais été.
Assis par terre contre les rambardes métalliques, Olivier fixait sans la voir la furie de l’eau qui se
précipitait au terme du canal en-dessous de lui, et s’engouffrait dans un grondement de fin des temps
à l’intérieur du siphon, jusque dans les profondeurs de la terre. Des gouttelettes flottaient dans l’air.
Le ronflement vigoureux de l’eau, surtout, emportait le garçon dans une torpeur bienvenue. Il aurait
pu rester ainsi ad vitam, sauf que rien ne dure jamais ad vitam !
En été, le soir tombe tard. Le ciel finit par bleuir, la nuit approchait.
Par les grandes fenêtres de la maison du canal, on apercevait le flanc de colline face à lui, et d’autres
collines encore au-dessus. On distinguait surtout le tracé courbe des murs de soutènement qui
guidaient l’eau jusqu’à eux, et la tour de guet qui marquait les deux cents mètres avant la maison. En
levant les yeux, Olivier crut apercevoir une silhouette noire. Il retint son souffle, happé par la terreur…
avant qu’un vent de révolte ne brise toute logique. Le Guetteur semblait au travail là-bas, comme à

chaque fois que personne ne se trouvait dans les parages. Le garçon se releva en se tirant au
bastingage. L’angoisse et la peine se disputaient en lui avec la révolte et l’appel de la vengeance. Étaitce le spectre qui avait entraîné la mort de son frère ?
Vincent et Olivier avait moins de deux ans d’écart ; ils avaient grandi comme des jumeaux, toujours
unis dans les jeux et les aventures, dans les périples à travers les collines et la surveillance des rives,
pour seconder leur père. À deux, ils ne craignaient personne. Certes l’homme en noir faisait peur.
Sacrément peur même. Mais ensemble ils surmontaient cela, n’osant avouer à l’autre qu’ils pouvaient
faillir et ne pas être assez forts. Ce bout de nature magnifique, qui aurait dû être leur domaine réservé,
s’était révélé obscurci par cet intrus fantomatique, démoniaque, l’ombre dans un tableau idyllique.
Oui, on leur interdisait l’accès au canal, mais ils avaient bravé cet interdit peu à peu, identifiant les
coins dangereux, les pentes qui descendaient droit dans l’eau, les passages qui permettaient de
traverser.
Tout cela repassa en une seconde à l’esprit d’Olivier, tout comme la découverte de son frère Vincent,
sur l’esplanade dehors, effondré suite à une rupture d’anévrisme. Et l’ombre du Guetteur au loin qui
semblait dire : « voilà, vous avez perdu, les gamins ! ».
Malgré la témérité d’un tel acte, Olivier s’élança hors de la maison, descendit les marches qui
menaient le long de l’eau et s’élança en courant vers la silhouette noire au loin, occupée à Dieu sait
quoi dans le grand virage que suivait le canal. Il dépassa la porte du guet, la nuit devenant plus
prégnante à chaque mètre gagné ; le ciel pourtant était dégagé, des milliers d’étoiles brillaient au
firmament, la chaleur baissait de quelques degrés. Le garçon sentit les larmes lui monter aux yeux, la
rage aux lèvres, une peine immense dans le cœur :
- Vous l’avez tué ! hurla-t-il. Vous l’avez tué !
S’il avait osé, le garçon l’aurait attaqué à coups de poing. La forme sombre le dépassait d’un bon
mètre, engoncée dans un ciré noir, chapeau sombre sur la tête, de la même matière. Ses mains
s’affairaient sur un large et long bâton, plongé dans le courant puissant juste en-dessous d’eux. Malgré
l’inutilité d’un tel geste, le gamin se baissa et ramassa une grosse pierre, de la taille de ses deux mains,
et n’osant approcher plus, il la balança à la tête du monstre insensible, condensé de nuit et de ténèbres
à lui tout seul.
- Monstre ! Rendez-moi Vincent….
Le nom de son frère déclina dans de nouveaux pleurs. La rage mourut soudain à ses lèvres lorsque
d’un mouvement sec, la tête du Guetteur se tourna vers lui. Jamais il n’avait approché autant du
monstre. Sa peau se révéla constellée de verrues et de boutons, son sourire laissait voir quelques
chicots immaculés au milieu de l’obscurité la plus dense. Et la frayeur submergea le garçon au moment
où le spectre avançait vers lui, trop rapidement pour réagir, et faire autre chose que hurler. L’homme
tenait une gaffe, longue tige en bois terminée par un crochet recourbé vers l’intérieur (Olivier en avait
manié pour aider son père, et la perspective du croc de métal rajouta encore à l’angoisse), or le
Guetteur se contenta de frapper par le bas du manche, le balayant sur le côté. Le garçon percuta le sol
et sentit ses jambes disparaître dans le vide, ses pieds s’enfoncer dans l’eau. Il glissait dans le canal.
Ses mains râpèrent au rebord sans rien accrocher. Il chuta tout entier, sombrant sous l’eau, happé par
la virulence des flots lancés à pleine vitesse.
Le garçon toucha le sol poli par le courant et malgré la panique se projeta vers le haut. Son costume
collait à lui, ses chaussures avaient pris soudain un poids démesuré. Les mises en garde de ses parents
affluèrent à son esprit : « Danger noyade », voilà ce qui était placardé tout le long du canal, et surtout
au niveau des grilles. Olivier se força à rouvrir les yeux, le guet était déjà sur lui, avec sa grille inclinée.
Plaqué par la force du courant, il ne pourrait jamais remonter à la surface. Repoussant la vision horrible
du Guetteur en train de l’attaquer, comme une image rémanente sur sa pupille, l’instinct de survie prit
le relais. Battant des jambes, il émergea de l’eau un quart de seconde avant d’être frappé par les lames
parallèles de la grille, il s’appuya dessus de toutes ses forces et se tira vers le haut. Ses mains hurlèrent

à s’accrocher aussi fortement au métal. L’eau le plaquait à l’obstacle, inondant de douleurs son torse
et ses jambes. La matière était vivante, une force pure qui pressait contre ses mollets, ses cuisses,
tentant coûte que coûte de le traverser, le contourner, pour s’engouffrer de l’autre côté de la barrière
trouée. De n’importe quelle autre manière, il n’aurait jamais survécu ; pourtant puisant dans la peur
de se noyer, le jeune garçon se hissa hors de l’eau, malgré l’inclinaison de la grille. Il attrapait à pleines
mains les lames, malgré la morsure dans sa chair, se hissait vers le rebord à quelques dizaines de
centimètres. Moins d’un mètre séparait la vie de la mort, quelques dizaines de centimètres qui
marquaient la frontière entre tous les endroits où il avait joué en toute innocence, et ceux qui
condamnaient en un instant.
Tremblant, pleurant, il osa enfin lâcher une des lames et tenter de s’agripper au muret. Cette fois, il
s’y retint et réussit à escalader.
Appuyé sur son bâton redoutable, le revenant le contemplait. Son chapeau dissimulait sa face
affreuse, et il aurait presque pu passer pour un agent de la Compagnie (habillé par temps de pluie).
L’être ne dit rien, contemplant le pauvre garçon essoufflé, ravagé tout autant par la vie qui s’accrochait
presque miraculeusement, que par celle qui lui avait été retirée. Olivier souffrait, épuisé, incapable de
repartir au combat face à une telle créature. Il ignorait comment il avait pu ne serait-ce que penser
s’en approcher, néanmoins sa préoccupation première persistait, surpassant tout :
- Mon frère, murmura-t-il.
Alors comme s’il s’était trouvé face à Charon, le garçon entendit pour la première fois le Guetteur
parler, d’une voix lointaine et froide :
- Les eaux charrient les morts jusqu’à leur dernière demeure ! Si tu t’en montres digne, et que tu
payes le prix de l’aller et du retour, peut-être peux-tu aller chercher ton frère aux portes des enfers.
Les mots mirent un moment à se frayer un chemin jusqu’à son esprit : « Aller en enfer », « Payer le
prix », « Les eaux emportent les morts », et surtout bien évidemment « Chercher son frère ». Qu’auraitil pu désirer de plus en cet instant, trempé, effrayé, détruit autant physiquement
qu’émotionnellement ? Les possibilités se multipliaient à cette évocation, ouvrant toutes grandes les
vannes de son imagination, de ses espérances. Le fleuve qui charrie les morts faisait partie des
légendes, des mythes dont on lui avait parlé, et le flot rapide des eaux occupait toute sa vie depuis ces
dernières années. Il baissa les yeux, n’osant assumer l’énormité de ce qu’on lui proposait :
- Je ferais n’importe quoi pour mon frère. murmura-t-il,
Le Guetteur tendit sa pogne, protégée par un gant elle-aussi. Le geste faisait peur, presque plus que
l’être ignoble lui-même. Si le canal était beau, limpide, comme un cours féérique à flanc de montagne,
il en était l’antithèse absolue.
- Comme tous les damnés, je n’ai qu’une parole ! entendit-il prononcer.
Malgré l’horreur, Olivier saisit la main affreuse et la réalité sembla s’altérer tout autour de lui. Son
corps disparut, ses sensations avec. Il fut emporté dans une course sauvage à travers la colline,
montant vers les sommets, ayant abandonné jusqu’à son humanité.

- Je sors Djulia, lança la jeune fille à sa mère.
- Qu’est-ce que tu vas faire dehors à cette heure-ci ?
- Il commence à peine à faire moins chaud, j’ai pas pu sortir de la journée !
Elle n’attendit pas la réponse, s’éloignant déjà par la porte de la villa, sa chienne, Djulia, trottinant à
côté d’elle. Le violet bleuté de la nuit s’installait dans les cieux, alors que les sols blancs, ravagés par la
chaleur, luisaient quant à eux comme aurait pu le faire l’éclat de la lune. Aucune obscurité, plutôt un
paysage blafard, tout entier dédié à l’absolue mainmise de l’été.

Prisonnier d’une autre réalité, le garçon la contemplait de loin, caché sous un arbuste, agité de
pensées lubriques qu’il ne contrôlait pas, qui le révulsaient, l’effrayaient, avec l’impression de basculer
peu à peu dans la folie. Ce qu’il percevait du décor nocturne continuait à être brouillé, par instant il
bougeait, poursuivant de loin sa proie. « Va-t’en, rentre chez toi ! » hurla-t-il, mais aucun son ne
sortait. L’être qu’il incarnait bondit peu après sur la route, provoquant les aboiements du chien, la
jeune fille se retourna et paniqua. Elle cria pour appeler à l’aide, il y avait des maisons de loin en loin
le long de ce versant, ses parents auraient pu l’entendre d’ici si sa voix portait assez. Mais l’être
avançait, alors elle détala à l’opposé, descendant la pente derrière elle, entre les buissons et les
bosquets d’épicéa, à flanc de colline. Une joie malfaisante submergea le garçon, qui se vit accélérer et
s’élancer dans la descente, à la poursuite de sa proie. Le pauvre hurlait à présent, poussait des : « Non,
Non », pleurait et frappait sans aucun effet.
L’être démoniaque frappait lui aussi dans les branchages, les buis, provoquant le plus de bruit
possible, comme l’avalanche d’un animal gigantesque, sa proie descendait toujours, le chien courait,
aboyait entre ses pattes… et puis plus rien.
L’Être s’arrêta au sommet d’une butte. Une dizaine de mètres en-dessous, le canal barrait le passage.
Certes un petit pont en pierre permettait de le franchir plus loin, mais il semblait que la jeune fille ait
tracé tout droit. Le regard du monstre balaya le versant alentour, plus un mouvement, plus une
présence. Au loin au nord, on discernait un village sur son Roque. Le canal émergeait très loin au nord,
passait au bas du village avant d’emprunter un tunnel ; il ressortait sur un autre flanc avant un
deuxième tunnel, puis continuait là sous leurs pieds, avant de passer encore en souterrain pour cette
fois parvenir jusqu’à la maison du gardien et le Siphon.
Olivier émergea peu à peu, comme d’un mauvais rêve. Goût amer dans la bouche. Toujours trempé,
à l’endroit où il s’était traîné plus tôt, en sortant de l’eau. Le Guetteur se trouvait à quelques dix mètres
plus loin. Il fouraillait dans l’eau avec sa gaffe. Il en sortit un chien, attrapé par le crochet sous le cou,
la tête de l’animal dessinant un angle bizarre. Puis il harponna un corps plus grand, presque nu avec
un tee-shirt blanc et un petit short, de longs cheveux trempés.
Le spectre tourna la tête vers le garçon et sourit :
- Du beau travail, gamin. Belle prise. Je désespérais d’en choper une comme ça !
Pour le garçon, cela devenait insoutenable, tant de sentiments s’opposaient en lui, entre hébétude
et désespoir face à l’horreur la plus pure.
- Tu veux goûter un morceau ? rajouta l’homme en noir.
Ajoutant l’acte aux mots, il saisit le short de la jeune fille et à moitié le déchira, à moitié le tira au bas
des cuisses. Olivier ne put regarder, horrifié, au bord de défaillir. Dans un bruit de bottes craquantes,
le Guetteur fut au-dessus de lui, le surplombant de quatre fois sa taille :
- Ça me débecte les gamins, mais t’as le droit à ta récompense ! Suis les eaux dans le Siphon. À son
point le plus bas, une voie latérale d’évacuation sert d’affluent au fleuve des morts. Rappelle-toi, le
prix demandé donne droit à un aller et un retour, tu n’auras pas d’autre chance ! Mais pour se faire, il
te faut une protection, une clé qui ouvre tous les mécanismes. Tu sais où la trouver n’est-ce pas ?
Dégage à présent, je me demande pourquoi je t’ai pas déjà écharpé !
Il cracha par terre de mépris, alors qu’Olivier reculait de répulsion. Le spectacle était insoutenable.
Tout ce qui se passait depuis la mort de son frère le meurtrissait de l’intérieur. À chaque seconde
écoulée, les choses croissaient de mal en pire. Comment croire encore qu’il pouvait sauver quelque
chose ? Courant le long du muret, à quelques pas de l’eau lancée à plein de vitesse, il regagna les
escaliers, et s’engouffra dans la maison du canal. Son esprit se débattait entre culpabilité pour ce qui
venait d’arriver à la jeune fille et désespoir. Perdu, déboussolé, il ne se raccrocha finalement qu’à un
élément : la clé. Un peu comme un zombie, il traversa le pont intérieur par-dessus le canal et passa
dans leur maison. Là, rien ne bougeait. Une ou deux lumières avaient été allumées. Il se rappela qu’il

était trempé, et retira ses chaussures dégoulinantes. Le reste commençait à sécher sous l’effet de l’air
chaud du soir. Dans le salon, son père était avachi sur la table à manger, la tête dissimulée dans ses
bras repliés. Olivier n’osa dire un mot et passa comme un fantôme. Plus loin, il aperçut l’entrée de la
chambre à coucher. Malgré la chaleur, la forme allongée de sa mère se dissimulait sous les draps, lui
tournant le dos, on ne remarquait que ses longs cheveux noirs. Le garçon tendit la main vers une petite
commode et saisit une sorte de clé dorée, avec une hanse à l’arrière, de la forme d’un poing américain.
Le genre de clé à embouts carré et hexagonal qui permet d’activer des engrenages. Le garçon s’en
saisit des deux mains, surpris par le poids de l’objet.
Voilà le graal qui manœuvrait tous les mécanismes du canal.
Toujours sans bruit, il repassa dans l’autre maison. La nuit s’était installée, toujours aussi claire à
l’extérieur. On apercevait par les immenses vitres sur trois côtés tout le panorama à des kilomètres
autour. Par l’enfilade de la vallée côté Sud, on distinguait au loin les lumières de la côte, et la forme en
S que faisait le fleuve, loin tout en bas entre les collines, avant d’aller se jeter dans la mer. Sur sa
gauche, de l’autre côté du vallon, une bâtisse un peu comme celle-ci, mais inhabitée, signalait l’endroit
où après avoir franchi le siphon, les eaux repartaient dans un autre tunnel jusque vers la ville lointaine.
On a tous un jour ou l’autre testé le système d’un siphon. Tu remplis deux verres d’eau, un plein que
tu places en hauteur, et un presque vide. Tu mets une paille pleine d’eau entre les deux, et si le système
s’amorce, l’eau passera du verre plein à l’autre, jusqu’à ce que la hauteur de l’eau dans les deux verres
soit au même niveau. Leur père leur avait fait l’expérience quelques jours après avoir pris son poste
ici, afin de leur expliquer son travail. Olivier se souvenait de leur surprise à tous les deux, Vincent tout
près de lui. Ils avaient tenté de reproduire le procédé sans trop de réussite, sous le regard amusé de
leurs parents.
La clé déverrouilla la barrière du bastingage, et il l’écarta comme une porte au-dessus du tourbillon
immense des eaux qui plongeaient dans les profondeurs. On aurait pu croire qu’une seule galerie
énorme s’engouffrait là, mais le garçon savait que l’eau passait en fait par cinq conduites pour le moins
volumineuses. Vu d’ici, dans le tumulte assourdissant de la chute, la clé à la main, l’impression
ressentie était un vertige incroyable. Oui, on aurait dit qu’une voie vers l’enfer s’ouvrait là. Il allait se
noyer. Que lui restait-il d’autre de toute façon ? L’instinct de survie était-il assez fort en cet instant
pour l’empêcher de plonger, ou la succession d’expériences traumatisantes avait-elle eu raison déjà
de toute logique.
Il ferma les yeux, et se sentit déséquilibré en avant… emporté par la clé ?

Olivier le regretta aussitôt, hurla, se débattit. De ses bras, il se cacha la tête pour ne pas voir et
plongea dans le flot tourbillonnant, la nuit la plus totale, trempé une nouvelle fois jusque dans ses
sous-vêtements, emporté dans l’obscurité à une vitesse dépassant l’imagination. Il hurlait toujours,
l’eau glissait dans sa bouche, sur ses lèvres, sa langue, sans aller plus loin. De ses deux mains, il se
cramponna à la clé, tentant de garder les yeux ouverts, tous ses sens bousculés et chahutés, avec
l’impression de tournoyer sur lui-même. Des repères infimes, un rien plus clairs que le noir, défilaient
à toute vitesse, lui donnant la mesure de la vitesse qui l’emportait, ou était-ce son esprit qui
l’imaginait ?
Deux cent, trois cent mètres à descendre ? Combien de temps ? Comment réagir ? Et puis la pression
augmenta autour de lui, comme s’il était soumis à un écrasement grandissant. Olivier paniquait,
dépourvu de points de repère, de moyens d’interagir, ramené à ce qu’il était, juste un gamin stupide
et perdu. Soudain balloté encore plus, toujours emporté, il se rendit compte après quelques secondes
qu’il repartait dans l’autre sens. Un effet de pression sur le cœur. Il remontait… L’embouchure ! Il avait
raté l’embouchure (si tant est qu’elle existât réellement).
Tandis qu’il repartait vers le haut, propulsé à grande vitesse, il paniquait toujours, pleurait par devers
lui, et pourtant rapidement finit par se calmer. Le guetteur lui avait promis un retour. Olivier essaya de

rassembler ses esprits. Et lorsqu’il émergea à la surface de l’autre côté du siphon, sous un plafond bas
et l’entrée d’un tunnel (où l’eau recommençait à s’écouler normalement), il s’accrocha à une échelle
sur le côté et se tira hors de l’eau, conscient des changements qui s’étaient produits en lui. Une froide
détermination l’animait. On aurait presque pu dire qu’il avait muri, que les événements avaient changé
tout ce qu’il était. Son père leur avait parlé de cet endroit. Une des portes menait à l’extérieur, une
autre montait vers un immense réservoir, censé alimenter les communes alentours sur ce flanc de
montagne.
Par une sorte de corridor incliné, avec des marches à n’en plus finir, il grimpa des dizaines de mètres,
avant d’émerger dans un autre bâtiment. Il serrait toujours la clé dans sa main, réfléchissant à ce qu’il
pouvait faire maintenant. De grandes machineries se trouvaient là (pour pomper l’eau jusqu’au
réservoir), des tables de travail avec des casiers plein d’ustensiles. Olivier trouva, sans savoir qu’il
l’avait cherchée, une lampe étanche. Il s’en saisit, fixa à son poignet le fil solide qui pendait à son
extrémité puis l’alluma, l’éteignit, testant son efficacité. Parfait ! Pour un gamin d’une douzaine
d’années, la suite fut plus difficile, lire les indications, trouver le fonctionnement des pompes et du
réservoir, analyser les mécanismes. Il dut descendre dans une salle inférieure pour trouver toute la
machinerie, ouvrir des plaques de protection en plexi, grâce à la clé, et accéder à toutes les manettes
de commande.
Il n’hésita pas vraiment. D’un coup sec, il déverrouilla toutes les vannes et dans un tremblement
terrible, l’eau du réservoir commença à se déverser par les conduites jusqu’au canal. Il faudrait
plusieurs heures pour qu’il se vide. Le garçon repartit à toute vitesse, ignorant les alarmes qui
s’agitaient, après tout n’était-il pas le détenteur de la clef ? Un instant la question évidente s’imposa à
lui : son père risquerait des problèmes avec tout ça ? Il semblait que ce soir-là des choses plus
importantes soient à l’œuvre. Se trompant de porte, il émergea au dehors. En-dessous de lui, la zone
occupée par la Compagnie des Eaux dessinait au milieu de la nature sauvage une trouée artificielle,
entièrement débroussaillée et entretenue. Sous ses pas, une succession de murs et de zones
herbeuses. Son regard fila au loin, vers la maison. Sa maison. Une lumière brillait à une des fenêtres,
soudain cachée par une silhouette noire. Malgré la distance, l’enfant crut reconnaître avec un haut de
cœur le Guetteur. N’était-ce pas la chambre de ses parents de ce côté-là ?
Le désespoir s’abattit sur lui, très vite remplacé par une rage sourde. Il n’avait pas un instant à perdre.
Olivier rentra dans le bâtiment et retrouva l’accès à l’escalier qu’il dévala comme un dératé, pressé
par le temps, pressé par la folie de cette nuit, pressé par le poids sur ses épaules. La responsabilité. Ses
erreurs. Les espoirs vains. Qu’en pouvait-il savoir à son âge ? À travers les murs, l’eau cascadait avec
fureur, et lorsqu’il déboucha là où il émergeait le siphon, le système s’était inversé. L’eau tombant des
hauteurs avait repoussé l’arrivée à cet endroit. Le siphon partait à présent dans l’autre sens. Le garçon
alluma sa lampe, serra son objet protecteur et bondit dans la furie déchaînée, emporté dans la seconde
vers les profondeurs.
À nouveau les sensations liquides contre la peau, à la limite de devenir un étouffement, et lorsqu’il
s’obligea à rouvrir les yeux, la vitesse… Il tendit la torche devant lui. La lumière disparaissait au loin
dans l’obscurité, les parois défilaient comme dans une rame de métro ou dans un tube de parc
aquatique, probablement plus vite encore. Il descendit, descendit toujours. L’embranchement devait
se trouver bientôt là. Et si le guetteur avait menti ? Et s’il était en fait encore en train de se débattre
contre la grille, en se noyant ?
Le fond du puits se dévoila dans le rayon de la lampe, ainsi qu’une grande bouche sombre, encore
plus sombre que les parois du siphon. Avec les pieds, Olivier se propulsa sur le côté, lançant son bras
et la clé en avant. La magie sembla opérer et il fut comme aspiré par l’orifice, noyé au milieu de sucs,
d’odeurs écœurantes et de sensations affreuses. Il se reprit dans un boyau immonde, où le toisaient –
parmi des viscères et des lambeaux de viandes pourries - des têtes défigurées de sangliers, de chamois,
de renards, et de tant d’autres animaux. Le garçon hurla sur le coup, décontenancé par cette
découverte macabre. Derrière lui, la paroi dégoulinait de sang, de l’eau giclait par où il avait pénétré,

comme un orifice de chair capable de s’ouvrir ou de se fermer sous la pression. Les odeurs étaient
infectes : pourriture, sang caillé, intestins percés et matières fécales à ne plus savoir comment respirer.
Il se précipita en avant et progressa dans une conduite horizontale où le spectacle ne changeait guère,
rajoutant l’écœurement à l’insoutenable. Il s’enfonçait dans les chairs, peinait à sortir un pied, à
trouver où placer ses mains quand il tombait en avant. Les humeurs affreuses collaient à lui, il hurla
encore, appelant son père dans un long : « Paaappppaaaa » comme si ce dernier avait pu venir le
chercher ici. Il titubait et avançait, marchait et butait, continuait et crachait, manquant vomir malgré
son estomac vide. Sa lente progression se révéla une épreuve, un chemin de croix de l’abominable.
Son esprit essayait pourtant de s’affranchir de ce qu’il vivait, comme s’il voulait rationnaliser tout ça :
« Pourquoi toutes ces dépouilles ici ? » et la réponse vint d’elle-même. En apercevant des bâtons de
bois par endroits, des sacs aussi. Là-haut, avant le siphon, les grilles avaient pour tâche de ramasser
tout ce qui tombait dans le canal. Parmi les pierres, les détritus, les branches et les feuilles, des animaux
venus s’abreuvoir chutaient souvent dans le piège. Le niveau de l’eau se trouvait vingt ou trente
centimètres sous les murets, hors d’atteinte de quiconque. L’eau était là pourtant, fraiche,
transparente. Combien de victimes avaient poussé le museau trop loin ?
Cette évocation fit frémir Olivier. Ces derniers temps avec son frère Vincent, ils surveillaient à tour
de rôle le canal depuis la fenêtre de leur chambre à l’étage, pour guetter du gibier. L’eau en charriait
tous les quelques jours ; et ils étaient fiers d’aller s’en saisir, avant qu’une ombre noire ne vienne
réclamer sa part. Comme des gamins innocents, c’était devenu un jeu. Une fierté de prévenir leur père,
afin qu’il vienne leur donner un coup de main pour sortir leur chasse. Rarement l’animal se débattait
encore, noyé depuis plusieurs minutes. Un frisson parcourut le gamin. Le pire était de voir arriver une
couleuvre ou une vipère sur l’eau. Même ces animaux plutôt à l’aise en milieu aquatique finissaient
par se noyer contre les grilles. Parfois ils passaient à travers, parfois les grilles étaient remontées pour
nettoyage. Le fait de disposer de deux grilles à deux emplacements différents devait limiter les risques.
Peu à peu, la conduite s’élargit. Olivier retrouva une eau noire, d’aspect peu plaisante. Au loin, une
aura flamboyante dissimulait l’horizon. Il détacha une carcasse du rivage et se laissa emporter avec
elle, nageant de la main et des pieds. L’eau gagna rapidement en vitesse, les parois s’élargirent jusqu’à
devenir dans le lointain des murs colossaux, une voute prodigieuse et sombre le recouvrait. Les eaux
dévalaient sans une réelle pente dans ce qui était devenu un fleuve infernale. Des centaines de corps
noirs y étaient emportés, certains nageaient et luttaient, d’autres gisaient sur un flanc, certains
s’accrochaient comme lui à quelque masse flottante. Le garçon redressa alors la tête, inquiet, n’osant
croire à l’impossible :
- VINCENT, hurla-t-il
Sa voix brisait un tabou, choquait dans cette immensité. D’ailleurs elle parut bien faible sur le
moment, il répéta donc son appel avec plus de force. Dans les eaux sombres, on voyait des visages se
former et disparaître, des trainées de brumes grisâtres évoluer et s’agiter à chaque mouvement. Le
fleuve grondait et soufflait comme un monstre colossal en train de ramper entre les rives dépouillées.
Le regard du jeune garçon aperçut enfin une masse familière : un animal se débattait de ses quatre
pattes, tentant de garder à la surface sa maitresse. Olivier battit des mains dans l’eau pour les
rejoindre. Les distances se révélaient énormes. Pourtant après de longues minutes, il finit par les
rejoindre. Il attira la jeune fille à lui, l’obligeant à saisir la carcasse suppurante, à se cramponner à un
os saillant. Le chien réussit à nager près d’eux. Détournant le regard des naufragés, il reprit espoir et
scruta l’eau au loin. Il aurait tout donné pour aller plus vite, pour reconnaître la forme familière de son
frère. Il pouvait déjà sauver la fille et réparer son erreur, mais pouvait-il ressouder le cours de sa propre
vie, de sa famille ?
Or la seule chose qu’il cherchait semblait absente. Des corps, des formes, des têtes, à n’en plus finir
oui. Il hurla encore, encore et encore, se souciant de moins en moins de la possibilité de troubler les
lieux, d’éveiller des gardiens, d’attirer l’attention de ce qui se serait trouver là, à surveiller le dernier
chemin des âmes damnées.

Pourtant quelque chose changea, comme on aurait pu s’en douter. D’abord un murmure, puis des
mugissements, et enfin des cataractes. Le fleuve accélérait et il approchait de son terme. Le noir le
plus total fermait l’horizon et le fleuve s’y précipitait. Olivier pourtant ne réagit pas. Il espérait toujours,
et l’espoir est parfois le pire des sentiments. Le danger grandit, ne laissant aucun doute : cela aurait
été de la folie de basculer en enfer. À force de s’en rapprocher le gouffre dégageait une peur supérieure
à toutes celles qu’il avait affrontées jusque-là.
Alors, il leva le bras avec la clé, et les eaux s’agitèrent, tourbillonnant devant eux, s’enfonçant pour
creuser un passage… où ils basculèrent.

La silhouette sélénite le fit sursauter.
Sa peau était d’un blanc violacé, des trainées noires avaient coulé sur ses jambes, sa tête penchait
sur le côté, cheveux emmêlés. La jeune fille vivait pourtant. Des bruits de clapotis lui firent tourner la
tête vers les escaliers qui descendaient au canal, le chien montait jusqu’à eux, toujours suivant sa
maîtresse.
Olivier avait eu le temps de faire le tour de la maison, sans même se changer. Des meubles étaient
renversés, des lampes brisées au sol, mais plus âme qui vive. Il regarda la clé dans sa main. Avait-il livré
ses proches à un monstre en emportant dans le siphon l’objet protecteur ?
Alors une voix fluette parla, elle était dure et sans sentiment :
- Détruis le Guetteur, l’incita-t-elle.
Le jeune garçon s’effondra par terre, le regard levé vers la présence au-dessus de lui. Elle était nue,
avec juste son tee-shirt en haut, collé à sa peau. On discernait ses formes de jeune fille, ses tétons.
Qu’avait-elle subi, et quelle conscience lui restait-il en revenant en ce monde ? Qu’avaient-il tous subi,
car entre ce qu’il avait vécu lui, et ce qu’il supposait de ses parents, il semblait que rien ne leur avait
été épargné ? Il en oubliait presque à quel point le Guetteur l’avait trompé, il préférait ne pas penser
que son frère s’était échappé et que son voyage jusqu’au fleuve des morts n’avait été qu’une vaine
tentative de sauver leur existence passée.
Peut-on souffrir autant si jeune ? La réponse était oui, clairement. Sauf qu’on préfère souvent ignorer
que ces choses existent, se dire que tout va bien, sans se soucier des autres à côté !
Rien ne bougeait, si ce n’était l’eau qui remontait toujours depuis le siphon et repartait à l’inverse du
cours qui toujours avait été le sien. Comme si une sorte de magie demeurait à l’œuvre ici, comme s’il
était nécessaire de lui rappeler qu’il avait œuvré pour tout cela. Le Guetteur. Que pouvait-il faire contre
lui ? La clé ouvrait et fermait des portes, protégeait son porteur. Ce n’était pas une arme. Et puis
soudain il sut. Son père lui avait parlé d’une légende à propos de cet ancien gardien du canal, il y avait
bien longtemps.
S’obligeant à se lever et à s’activer, il sortit de la maison et gagna l’atelier. Son regard parcourut les
collines blanches sous la voute étoilée. La végétation ressortait d’un vert profond, l’atmosphère
demeurait lourde de la chaleur du jour. Olivier s’empara d’une pelle et d’une pioche. D’un pas résolu,
il repartit vers le canal, traversa le pont extérieur au-dessus de la grille, et longea la construction. Après
un grand coude, le flanc de la colline se rapprocha de lui. « Où était le monstre ? » se demanda-t-il. La
fille suivait à quelques mètres, avec son chien. Il n’était donc pas seul. « Papa, maman ! ». Il se mit à
pleurer, toutes digues rompues. Le canal disparaissait dans une galerie, l’eau remontant en direction
de l’amont, il alluma la lampe qu’il avait gardée au poing depuis le départ et pénétra dans l’ombre.
Après quelques mètres, venue de devant lui une voix grondante le stoppa net :
- GAMIN ! Merci pour ton aide…

Il y a peu, Olivier aurait été terrifié, or en cet instant il se surprit à ne vouloir qu’une chose, casser la
gueule à ce monstre.
- Tu as quelque chose que je convoite depuis longtemps ! rajouta le Guetteur.
« Viens la prendre » pensa-t-il. Un murmure féminin à son oreille le surprit :
- Je m’en occupe…
Alors Olivier avisa l’eau qui partait dans la bonne direction et il sauta avec ses deux outils. En une
seconde il fut emporté, avec les cris de l’homme en noir pour le maudire. Le chien bondit vers la
silhouette en ciré, puis la jeune fille se jeta à son tour dans la bagarre. Il ne vit pas la suite. Le tunnel
s’orientait sur le côté, et bientôt il émergea sur un autre flanc de colline, orienté à l’ouest celui-là. Le
courant l’emporta sous un pont en pierre. Le canal serpentait, épousant les replis de la montagne. Le
garçon avisa quelques marches dans le mur, et il parvient à s’en approcher, puis à s’y cramponner. Être
équipé de la pelle et de la pioche ne facilitait pas les choses. Il parvint à jeter l’un des deux par-dessus
le rebord, puis à s’aider de l’autre pour se maintenir et se hisser. « Allez, ne traîne pas ». La nuit
continuait à être pâle, toute la nature autour de lui comme blanchâtre. Olivier repartit aussi vite que
possible, contourna deux replis et aperçut un tertre, haut d’un mètre à peine, arrondi comme le dessus
d’une sphère.
Son père leur avait raconté qu’il s’agissait peut-être là de la tombe d’un ancien gardien. Alors qu’il
arrivait devant la butte, une forme au sol en jaillit, le faisant sursauter, et une pauvre voix éplorée
s’adressa à lui :
- Olivier, il a tué ta mère, ne le laisse pas m’enterrer là. Je deviendrai comme lui !
- Papa ?
Le corps était couvert de sang. Ses jambes semblaient sans vie, il se traînait appuyé sur ses deux bras.
- Non, sauve-toi ! rajouta son père aussi vite. Sauve ta vie, tant qu’il est encore temps. Appelle les
secours, cours te cacher chez des voisins.
Le garçon n’hésita qu’à peine, il savait ce qu’il devait faire. Attrapant la pioche, il frappa la butte,
cognant contre une pierre de taille. Le coup le fit frémir jusqu’à lui faire claquer des dents.
- Qu’est-ce que tu fais, fuis Olivier ! C’était stupide de venir. Mon bonhomme…
- Il faut extraire son corps de là, ragea le garçon. On ne peut pas le laisser s’en sortir. Le canal ! Comme
nous, je suis sûr il le craint, il a peur d’y tomber et d’être emporté.
« Sinon pourquoi voudrait-il la clé ? » pensa-t-il. Et il tapa encore, se rendant compte que de
nombreuses pierres se jouxtaient, il fallait taper entre et les sortir de là. Son père commença à l’aider,
de ses mains il saisissait les caillasses et les tirait en se contorsionnant au bas du tertre. Un cri affreux
résonna dans la nuit, un cri qui semblait celui d’une femme. Olivier sentit son cœur se serrer, il ne
pouvait faire plus. La lourdeur de l’outil pesait sur ses muscles peu développés. Dents serrées, toute
sa volonté se dressait pour ignorer la douleur, les peurs et les craintes. Enfin des os surgirent de la
terre, juste en-dessous des pierres. Son père glapit en s’en emparant et en les tirant de là. Quelques
coups encore « Allez, Allez » pour dégager tout le squelette.
Juste derrière eux, les eaux qui remontaient vers l’amont rencontraient celles qui descendaient. Et
là, un tourbillon incroyable s’était créé. Était-il étonnant qu’il se soit produit ici ou était-ce un signe ?
Le Guetteur surgit à cet instant :
- Insectes de merde ! J’aurais dû vous crever depuis longtemps…
Et il se jeta sur eux. Son père s’interposa en tentant de lui bloquer les jambes, Olivier se débattit avec
la pioche, mais elle lui fut arrachée. Alors le garçon se laissa tomber par terre et se saisit des os.
L’homme en noir trébucha soudain, et il roula du tertre jusqu’au bord du canal. Le Guetteur hurla de

rage tout en se relevant pour revenir vers eux. Le père d’Olivier tenta de s’interposer et un nouvel
affrontement s’engagea, le spectre cherchant à se débarrasser des bras solides de la limace au sol. Au
cours du combat, les deux furent déséquilibrés plusieurs fois et manquèrent passer par-dessus bord.
Son père s’accrochait même des dents, luttant pour venger sa famille.
Olivier se relevait, les bras pleins. Sans réfléchir, il fonça vers les deux combattants. Du coin de l’œil,
il aperçut la clé au sol, elle lui avait échappé. « Trop tard ! »
Il percuta les deux combattants dont le Guetteur déséquilibré, qui peinait à se relever, et tous les
trois basculèrent dans le tourbillon.

Quelques heures plus tard, les heures reprenaient leur cours normal, comme si rien jamais ne s’était
produit.


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