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Nom original: Didier Coutanceau, l'ermite deserteur..pdf

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L’ERMITE
Vous savez quand vous partez. Elle seule sait si vous rentrerez. Elle s’habille de sa cuirasse,
articule les vagues en catapultes. Les montagnes vous fixent mais ne peuvent rien pour vous. Ou
plutôt si. Précipiter votre perte lorsque la barque s’écrasera sur elles. Vous n’êtes plus qu’une
virgule dans la main de Dieu. Le vent vous rend sourd, vous fait pleurer les yeux. La Mer attaque
vos cinq sens. Elle s’engouffre dans vos narines, votre trachée. Elle vous insuffle sa colère
jusqu’aux poumons. Elle mâche vos alvéoles. Les vagues dansent en lambeaux, tout autour de
vous afin que vous ne perdiez jamais de vue votre fin. Le bruit des matières qui se cassent, se
fracassent et meurent en hurlant. La Mer est violente. Violente en vie. Violente en mort.
Voilà pourquoi les pêcheurs sont si beaux. La vie et la mort trônent sur un seul et même visage.
Perpétuels ressuscités.
La rage du ciel bave ses nuages. Ils pleurent des larmes sur les rochers inanimés. Le soleil ne
traversera pas les nuages. Pas aujourd’hui. Mais demain existe-t-il ?
Seul la terreur doit régner. Le soleil reste au paradis. La Mer en enfer. Elle s’offre à eux de toute sa
terreur putassière.
Elle est ici, la sève mousseuse de la mort. Les mouettes sont les anges déchues qui ne vous
sauveront jamais. Votre âme ? elles s’en foutent, elle veulent picorer vos yeux avant qu’ils ne
rejoignent les poissons. Loin sous votre barque.
La balise jaune, sous le balancement des vagues, vous fait non de la tête. « non ! retournes, à terre,
non, non non… »
Vous lui désobéissez. La mer vous félicite. L’horizon ouvre sans grincer, la porte de votre cercueil.
Traitre ! Lui qui mélange ciel et mer pour vous sourire de gris.
A votre étrave des os de bois flottent, ballotent, comme des bouts de squelette. Le vôtre ?
Didier ne savait pas nager. Antoine Recco savait la Mer.
*
Un ermite soustrait au monde vit de son silence en Catalogne. La terre ocre effrite ses gros blocs
sous nos pneus bouillants. Le paysage nous explique que l’immensité n’est pas une fable. Un
désert dont les pores asséchés ne transpirent plus. A travers le pare-brise nous voyons la ligne
d’horizon se déhancher sous les turbulences de chaleur. Il faut trouver l’ermite. Aujourd’hui.
Nous apercevons son sanctuaire en haut d’une montagne. Il est séparé de la civilisation par une
mer de terre. On serpente, on roule. De loin il surgit. Pas l’ermite, son donjon.
Le donjon a la tête cubique. Ses multiples yeux vitrés nous suivent du regard.
Anne, ma soeur Anne, c’est comment un ermite ? Poilu, barbu avec des cheveux jaunes en éponge
métallique ? Peut-être.
Un ermite qui m’écrit des mails ne mange surement pas de crapauds. Nous traversons les
perruques de blés. Nous parvenons devant le flanc épais du Sanctuaire. Pas un bruit. Seulement le
vent dans les cheveux catalans de l’Espagne.
Deux chaussures Converses s’avancent vers nous. Elles sont vêtues d’un homme en tee-shirt et
jean’s. Il s’approche et salue notre interrogation. Je le crois comme nous. Touriste suspendu.
Mais il est. Lui. L’Ermite. S’échappe de son fluide une douceur en fumigène.
J’imagine derrière les remparts de son antre, une file de moines aux crânes d’oeuf. Mais pas
l’ombre d’une âme humaine ne suinte des pierres.

« Vous vivez seul là dedans ? »
« oui je suis ermite. C’est un peu l’idée. »
Cet endroit est saisissant. Une atmosphère de Cité Interdite se prélasse dans les étreintes d’un
passé s’effaçant.
Dans l’ombre du porche, une grande cour gonfle sa panse aérienne. Une chapelle étrange nous fait
face. Sa structure de pierre, est vitrifiée par une immense fenêtre quadrillée de fer d’atelier. J’aime
ce lieu stoïque qui hésite entre ruine, église et art contemporain.
Nous nous scellons au pas de Didier. L’ermite. Nous traversons la paroi de verre à la rencontre
d’une chapelle vide, peuplée de bancs. Un être sombre m’attire sans me convoquer. Une Vierge
Noire. Petite. Mais son secret appuie sur les murs, soulève la voûte et enfonce le sol. Elle tient un
enfant. Dans son dos un soleil de rouge et d’or s’étale en une explosion symétrique. Elle est sang
et lumière. J’ai du mal à la quitter des yeux. Noire la vierge. Elle me parle en articulant le silence.
Elle porte un enfant qui ne grandit jamais. Un enfant soudé d’airain à son sein.
Mamma Recco et son enfant noirci de ténèbres ?
Nous sortons en marchant sur les dalles gravées de symboles ancestraux. Dehors, la crête
irrégulière des remparts fais rebondir mon regard. Des vitraux parfois brisés surgissent. Leur
expression poussiéreuse me pénètre. Je mange la poussière par les yeux.
Nous rejoignons le quartier privé de l’ermite en empruntant un escalier. Des petits espaces qui en
cachent d’autres. La porte d’entrée puis un bref couloir et nous entrons dans la pièce principale.
Atmosphère dénuée de l’inutile. Ici l’inutile repose en miettes grouillantes au fond de la vallée. Ici
nous sommes dans la piscine du ciel.
La frugalité frôle les contours de ce lieu intime.
Ôter l’inutile. Laisser l’esprit poser ses meubles. Le laisser aller et venir entre la pièce et la vue
vertigineuse. Le ciel, la colline, les nuages. Ils vont et viennent comme chez eux. Les nuages se
posent sur la table vierge. Le ciel s’enroule dans le rideau sans motif pour le remplir de lui-même.
La colline ondule entre les livres de l’étagère puis s’en va poser ses mamelles sauvages sur le lit,
quelque part.
Nous sommes tous les trois autour de la table. J’aime être avec ma soeur. Elle est le puits
rassurant de mon enfance.
Didier prend place. C’est un ermite en coton d’agneau. Beau de douceur. Beau comme un homme
affranchi des torpeurs du monde. Esclave et maître de sa solitude. Dans son coeur il y’a une porte
vers l’Au-delà. Il y puise la pierreries spirituelle pour apaiser l’agitation du Monde. Le Monde qui
s’écroule sous le bruit meurtrier de l’inutile. Ce Monde qui boit la tasse dans sa propre salive.
Son français effleuré d’espagnol nous emmène de sa musique à remonter le temps.
Je rencontre enfin un inconnu qui prononce le nom des RECCO avec un regard éclairé de l’intérieur.
Des yeux qui ne me lancent pas de couteaux. Aucune grimace ne s’éjecte de son visage pour me
manger d’accusation. Cet homme a vécu trois mois, jours et nuits avec la famille Recco. Avec
Antoine.
Didier ne savait pas nager. Antoine savait la mer.
Didier était déserteur. Patriote et coeur battant pour le drapeau français, il part en Allemagne
s’enfourner dans le kaki militaire.

Défendre la France oui. Sous des ordres aussi vides que leur propriétaire, non. Aimer le drapeau
mais pas ceux qui le hissent. Un drapeau n’a de vie que dans la liberté du vent. Déserter c’est créer
un courant d’air de révolte. Déserter c’est risquer la peine de mort en temps de guerre, et la prison
militaire en temps de paix.

« Mon chef, un lieutenant me menace de punitions militaires…/… pour l ́
accident. Comme il le fait d
une maniere un peu sauvage je ne tarde pas à risposter aidé par un sentiment de peur et de haine.
́
Je lui lance vers la tête, une grosse clef anglaise de camion qui ne l ́
atteindra pas heureusement. j ́
avais ainsi compliqué un peu plus le problème. …/…Je décide de toute manière, apres un an de
service , et venant d ́
être «promu» au grade de soldat 1er classe , de fuir , de devenir un déserteur.
Rester au régiment n ́
avait plus aucun sens pour moi »

Il fuit avec son compagnon d’armée. Où se cacher dans son pays où la délation n’est pas une
verrue ? Il faut un pays. Ce pays ne sera pas la France mais La Corse.

«  En Français il n ́
y a qu ́
un mot pour dire cavale et aucun pour désigner celui qui la fait. Nous
savons que le maquis corse a donné le mot français maquisard. Ce maquis on peut le «prendre»,
«s ́
y enfoncer», le «tenir», le «quitter». On peut employer aussi le terme « partir à l ́
aventure », les
corses disent aussi « partir en gallura » cette région du Nord de la Sardaigne où se refugiaient de
nombreux fugitifs de l ́
île au XIXème siècle.
La cavale n ́
est pas seulement réservée au truand de grand banditisme ou au terroriste , Nombreux
sont ceux qui peuvent prendre ce chemin , pour des raisons bien diverses à un moment donné de
leur vie. Il n ́
y à pas dans le fond de grandes différences entre une grande cavale médiatisée et une
autre, anonyme . Il s ́
agit dans tous les cas de fuir quelque chose.. »

Après un tour de France discret pour les aurevoirs incertains et des aides clandestines, sonne
l’appel de la Corse.

« Enfin l ́
heure d ́
embarquer arriva et nous voila heureux de quitter Marseille en fin de soirée.Nous
jetons une monnaie à la mer, ça porte chance dit ́
on.
Le lendemain nous étions dans un autre monde, nous étions loin de tout, nous étions en Corse.
Arrivés au port d ́
Ajaccio, toujours la même question , où aller?
Tout se décidait sur le moment. Il fallait essayer de trouver un petit job pour survivre. Nous
n’avions presque plus d ́
argent, de quoi tenir deux jours peut être . (…) Nous décidons de descendre
sur la côte à Propriano, petite ville , au bord du golfe du Valinco.
Pour essayer de trouver du travail dans la pêche à la langouste. Des pêcheurs pourraient nous y
embaucher, nous dirent des habitants de Sartène.
Apres avoir localisé et arpenté la petite ville nous rebroussons chemin vers l ́
extérieur de la citée.
Là, nous pénétrons non sans difficulté dans le maquis et nous installons nos tentes militaires pour
y faire notre «quartier général».
Nous sommes ici incognitos, personne ne viendra nous déranger. Le médiatisé Yvan Colonna 30
ans plus tard, choisira tout prés d ́
ici, le Mont Barbatu ,pour se fixer dans les derniers temps de sa
cavale

Ah, le maquis corse à quelque chose de magique et mystérieux, mais surtourt de protecteur.
Débusquer quelqu ́
un dans cet enchevêtrement spectaculaire, d ́
arbustes méditerranéens, c ́
est
́
pratiquement impossible. Les jours passent, et nous n ́
avons plus d ́
argent. Notre subsistance se
fait grâce à une vigne toute proche. Nous mangeons des raisins en quantité. Nous pensons à voler
pour survivre, en détruisant une vitrine de charcuterie, à l ́
heure de la fermeture. Les patés,
saucissons, jambons , que nous voyons chaque jour en passant sur le trottoir augmentent notre
faim, mais pour le moment , nous ne passerons pas à l ́
acte . Chaque jour nous allions prés du port
de pêche de la petite ville pour essayer de trouver embauche mais rien du tout .
Un soir, miracle ! A la tombée de la nuit un enfant gitan d ́
une dizaine d ́
années s ́
approche en
bicyclette, vient parler avec nous, il nous demande de l ́
attendre , il reviendrait dans 10 mn ...... En
effet ce jeune gitan nous apportât de retour ,un camembert et du pain pour manger.
Quelle fête, quelle joie pour nous ! L ́
espérance renaissait. Et ce n ́
était pas fini, l ́
enfant qui était
resté avec nous pendant que nous mangions nous présenta un marin pêcheur bien connu dans la
ville.
Lequel se promenait sur la jetée du port ,et montrait un certain intérêt pour les voiliers arrivés dans

aprés midi .Un homme âgé d ́
une cinquantaine d ́
années, bien taillé, droit comme un chêne, le
visage brulé par le soleil ; avec une casquette de pécheur et le typique maillot rayé de marin.

était Antoine. Ayant pris connaissance de ce qu ́
il nous arrivait, il n ́
hésita pas à nous proposer
de travailler avec lui le jour suivant . Il fallait se présenter devant sa barque l’Ernest Toussaint à
l’aube à 05.30 du matin pour la pêche à la langouste. C ́
était incroyable. Nous revivions tout à
coup. »

Puis Didier m’explique sa première matinée de travail. Ils arrivent au rendez-vous à 5h.
Un couple d’anglais arrive, mais pas de Recco. Puis deux jeunes filles de 18 et 24 ans. Puis une
femme seule de 35 ans. Pas de Recco. Arrive enfin deux japonaises.
Ils pensent s’être trompés de barque. Ils sont venus pêcher et travailler. Le doute s’éteint quand
arrive un homme âgé, petit et courbé. Il est suivi d’Antoine. Le vieil homme crie en Corse, sur
Antoine et avec colère.
Ils comprennent qu’Antoine se fait engueuler par son père à cause de ce cérémonial quasi
permanent des touristes embarqués pendant les heures de travail.

« Aussi, ce même jour nous fûmes invités dans la famille Jeannot et moi à midi pour partager le
repas . Ce fût notre premier repas chez les Recco, avec le père, le vieillard qui accompagnait
Antoine dans la barque, sa mère Micheline , et lui même . La maison avait un recoin remplie de
bougies pieuses et de statuettes religieuse entourée de guirlandes électriques. Il y’avait des
photos. Dont deux grandes et encadrées. Une de Pierre le fils disparu, et un beau portrait d’un fils
nommé Thommy. Préalablement à ce repas, nous avions reçu notre premier pécule en noir bien
entendu, et l ́
assurance que demain et les jours suivants nous continuerions à travailler avec lui.
Nous mangerions en famille tous les midi.Ce premier repas fut très silencieux. Jean le père était
sourd, et la mère semblait fortement préoccupée par la visite quotidienne des gendarmes et leurs
interrogatoires. Elle ne parlait pas. Antoine non plus. Ils ne se parlaient pas entre eux. Du moins

quand nous étions là. Micheline Recco m’avait frappé par sa très forte présence. Une présence
magnétique troublante. »
Non seulement Didier et son ami partageaient le repas tous les midis, mais Antoine et la mamma
Recco ne supportant pas l’idée que ses compagnons de mer dorment à l’abandon dans le maquis
leur offre de dormir sur le grand balcon couvert. Ils logeront dans la fameuse maison aux volets
bleus. Accueillis sans conditions, ni question par la famille Recco.
Ils acceptent, soulagés. Ne voulant pas être trop envahissant dans la petite maison familiale, ils
passent leurs rares moments de libre au bar du port Le Napoléon

« Rapidement comme dans tous les villages nous fûmes avisés par les personnes rencontrées
dans les bars, que la famille où nous étions présentait des caractéristiques très particulières. Elle
avait été marquée par plusieurs assassinats, règlements de comptes, vendettas .. ce qui en Corse

a rien de très étrange ni suspect. Mais aussi que l ́
un des frères d ́
Antoine était un des hommes
les plus médiatisés de France pour ses assassinats en séries, 7 au total, il s ́
agissait de Thommy
Recco. 
Nous apprirent ce jour là, tous les trois avec l’Evadé, la malédiction des Recco. Nous avions atterris
dans la famille la plus sulfureuse de Propriano. Mais ça ne nous a pas démontés. Puisque nous
étions reçus avec beaucoup de bienveillance et de coeur chez les Recco.
C’étaient leurs histoires pas les nôtres. »
Didier comprends mieux l’état de fatigue de la mère Recco.

« elle était marquée, si triste, elle se murait dans le silence. Durant ces trois mois elle resta comme
ça sans évolution »
Il la décrit comme une femme froide, exigeante et qui avait souffert. Quand elle voyait les femmes
monter en maillot sur le bateau d’Antoine, elle en parlait en terme de putains et les traitait de tout.

« elle avait une autorité suprême sur ses fils et leur travail. Ils n’avaient pas le droit de rentrer à
terre sans poissons. Ils n’avaient pas d’échappatoire, si ce n’est de braconner, très rarement quand
les eaux étaient vides.

Quant à Antoine les mauvaises langues du village savaient qu’il aimait aller faire la pêche à la
langouste , entouré de femmes, des touristes toujours de passage. Mais tous étaient unanimes
pour dire que la famille Recco était un exemple, comme grands travailleurs et professionnels de la
mer . De toute manière la loi du silence qui règne en Corse, interdisait de dire plus que ce qui se
savait par les médias. En dire plus pouvait représenter un certain danger.
Nous, nous voyions les gendarmes venir souvent chez la mère Recco à la maison justement, avec
en mains des documents, judiciaires certainement...Nous restions cachés dans le balcon quand
cela arrivait. Ils étaient là 5 à 10 minutes , puis ils repartaient sans plus, sans remarquer notre
présence .

A bord de la barque, Didier et son ami cerne rapidement la situation. Ils décident de ne pas se
formaliser sur les phénomènes étranges, et de travailler sans relâche pour ne pas perdre ce travail
qui leur permet de survivre en cavale.

« Antoine arpentait régulièrement le port à la recherche de nouveaux touristes. Surtout des
femmes. Ils repéraient les randonneuses, car c’était en général des touristes peu fortunées qui
acceptait facilement une découverte de la mer, qu’elles n’auraient jamais eu les moyens de se
payer. Il les invitait très gentiment à la pêche à la langouste, et ensuite à venir partager un
barbecue le soir sur la plage pour déguster la pêche du jour avec les compagnons du village et la
guitare.
A bord de l’Ernest-Toussaint nous étions déjà quatre à cinq pêcheurs. Il y’avait aussi un homme
dont j’ai oublié le nom. Qui était un évadé de Fleury-Merogis. Un homme fort et énergique dans le
travail. Il avait cinq ans de plus que nous. Nous remontions les filets tous les quatre et au bout de
dix minutes, Antoine nous laissait à notre tâche et commençait à « s’occuper » des touristes.
Il les branchait. Avec un succès bien incertain souvent. Ca le frustrait. Et il tentait sa chance à
nouveau le soir avec les téméraires qui revenaient finir la journée au barbecue le soir sur la plage.
Un jour il s’est pris une castagne par un mec. Il faut dire que lorsque les femmes étaient en couple,
il les draguait quand même.
Une autre fois il y’avait trois femmes à bord et la mer était démontée. Nous étions tous en cirées
jaunes.
A 7 heure du matin, ce jour là, il lui fallait une femme à tout prix. Il est descendu dans la cale
moteur, et est remonté en cirée jaune mais équipé d’un préservatif prêt à l’action.
Ca nous a semblé étrange et déplacé. Mais nous continuions à lever les filets. C’était un travail
lourd et compliqué. Mais chacun de nous gardions un oeil sur cette femme, à l’arrière prêts à
intervenir si cela dégénérait.
Cela n’a jamais été le cas en notre présence. Excepté une seule fois. Il en a coincé une au fond de
la barque de force. Là nous sommes allés tout les trois vers lui et c’est l’Évadé qui a bondit sur
Antoine, pour l’empêcher de lui faire du mal. L’Évadé était le seul de nous trois capable de faire
face à Antoine. Ils se sont disputés avec violence. Antoine était un homme très musculaire,
impressionnant de force. Il est devenu fou comme un animal et a essayé d’étrangler l’Évadé. On l’a
libéré avec difficulté.
Quand il y’a eu la mort de ces deux campeuses l’été suivant ça ne m’a pas surpris. »
Didier me confirme cette personnalité très troublante d’Antoine Recco.
A terre c’était un homme d’une extrême douceur, bienveillant, d’une gentillesse sans commune
mesure. Un homme droit qui les payait très bien et rubis sur l’ongle. Un homme qui leur apportait à
manger avec sa barque quand ils ont dû aller replanter leur tente dans le maquis pour éviter les
visites des flics trop régulières dans la maison Recco.
Didier, même après l’altercation à bord, n’a jamais été en conflit avec Antoine. Ils étaient
compagnon de pêche. C’était un pacte d’amitié.

« Pendant cette semaine de planque, nous avons brûlé un soir avec mon compagnon de cavale,
nos papiers militaires. Nous décidons aussi, par respect pour Antoine qui pratiquait avec nous la
loi de l’hospitalité jusqu’à l’extrême, de lui dire la vérité. Lui avouer que nous étions des déserteurs

de l’Armée et recherchés. Il n’y a eu aucun jugement de sa part ni de la famille Recco. Cela ne
changea rien à leur hospitalité chaleureuse. »

Ce qui fascina Didier et l’effraya aussi, c’est ce contraste redoutable entre Antoine à terre et en
mer. « Dès qu’il posait le pied dans sa barque, il se transformait. Il était quelqu’un d’autre. Il

devenait Tout-puissant. A bord c’était le Maître et personne n’avait droit de citer à part lui. La mer
c’était chez lui. Il devenait autoritaire, intransigeant, directif. »
Il me raconte, encore fasciné quarante après, ce don incroyable qu’avait les Recco. Antoine lisait la
mer comme un livre ouvert. Il parvenait à lire des centaines de mètres sous la surface, l’anatomie
des fonds. Il connaissait et sentait les courants comme s’il les avait lui même créé.
Il ne faisait qu’un avec la mer, même dans les tempêtes. Didier a ensuite pêché avec Jeannot
Recco le petit frère.

« J’ai travaillé avec Jeannot à Tizzano. C’était un homme fabuleux. D’une gentillesse
extraordinaire. Un homme réservé, calme, Jeannot. Préoccupé seulement par la pêche. Avec lui
pas de touristes à bord et encore moins des fêtes. Lui aussi était un surdoué. Les Recco sont nés
dans la mer alors que tous les autres pêcheurs sont nés au bord de la mer. C’est de là que
naissaient les jalousies. Personne avec toute la volonté du monde ne pouvait rivaliser en mer avec
un Recco. »
Mais un mystère continue d’obséder Didier au fin fond de son ermitage catalan.

« Je ne sais pas pourquoi j’ai été hanté toute ma vie par cette histoire des Recco »
Un incident que Didier pensait résolu et oublié lui est revenu plusieurs années plus tard.
Après la Corse il comptait partir dans l’Atlas, en Afrique du Nord. Son rêve.
L’Évadé qui était un « savant du milieu carcéral » lui propose de lui fournir des faux passeports
moyennant finances. Didier accepte et le paye. Mais à la suite de cet accord, l’Évadé n’est jamais
revenu travailler. Disparu dans la nature du jour au lendemain.
Ca n’est que quelques années après, en apprenant les « sombres exploits » d’Antoine sur les deux
campeuses qu’il a fait le rapprochement.
L’Évadé avait mystérieusement disparu les jours qui ont suivi la bagarre à bord de
l’Ernest-Toussaint.
Cette fameuse bagarre où pour la première fois un homme avait osé aller contre Antoine Recco. En
mer. Loin de la terre. Là où la mer soulève dans certains, des puissances sourdes et meurtrières.
L’Évadé en point d’interrogation.

Juste avant ce mystère, Didier vivra « l’expérience Recco » la plus ultime. Comme une intronisation
sacrée dans cette tribu des flots impétueux.
Minuit. Les tôles de la maisonnette vibrent d’un trémolos inquiétant. Un vent de cyclone s’abat sur
Propriano. Les embruns quittent les flots pour lécher le balcon. Didier et son ami, harassés de leur

journée de pêche, maintienne sensiblement leur sommeil réparateur.
3h30 du matin. La porte s’ouvre comme un volet qui claque.

« allez les gars, soyez forts, il faut y aller ! »
Dans leur sursaut, la porte a laissé place à la silhouette d’Antoine. Le vent continue de soulever les
tôles comme des cartes. Le hurlement de la tempête rends l’instant flou et vif.
Antoine s’avance vers Didier et Jeannot avec une bouteille d’eau de vie.

« préparez-vous, asseyez-vous et buvez un verre. Ca va vous donner du courage »
Antoine n’était pas un buveur. Personne ne l’était dans la famille Recco. Seulement quelques
verres les soirs de fêtes. Mais il sait que s’il veut que ses deux matelots le suivent, seul l’alcool
endormira leur raison. Du moins les quelques minutes que durent une prise de décision.
Didier tremble à en mourir. Il pense qu’il va mourir. Mais cela reste en lui et seul le courage
recouvre son cirée jaune et remplit ses bottes.
Un verre chacun. Autour de la table. La flamme d’une bougie pour seul élément de vie. Le reste de
la maison emmuré dans l’invisible nuit.
Antoine leur explique qu’il ne peut laisser ses filets de pêche se faire arracher par la tempête. Ses
filets sont neufs. Les filets chez Antoine c’est sacré. Ce sont ses veines. Il mourrai pour eux.

« il nous a donné à boire pour nous donner du courage. Je n’étais pas du tout motivé. Mes bottes,
mon cirée, la barque. Tout était trempé et glacial. On a quand même bu. Ca nous a fait du bien »
Antoine aime ses matelots mais la mer c’est la mer.

« il faut y aller les amis. Il ne faut pas avoir peur de la tempête »
La nuit leur cache les détails de la colère d’écume. Mais la barque elle, leur jette à la gueule dès les
premiers roulis. La tempête est si grosse que les vagues rentrent en furie dans le port.
Sortir du port est déjà une expédition risquée.
Les filets sont là bas, très loin, de l’autre côté. Posés à quelques mètres de la falaise. Antoine sait
que s’il reste à terre, ses filets seront perdus. Il leur faut traverser toute la baie du Valinco dans un
ciel d’encre.
Sortis du port, la barque se retrouve face à des murs d’eau. Cinq mètres, puis six, et maintenant
sept !

« Antoine était un capitaine extraordinaire. Ses gestes étaient précis, claires, efficace. Conduire
une barque c’est beaucoup plus compliqué qu’un navire. Il ne prenait jamais une vague de face,
toujours en biais, il visait. On passait partout. Mais à chaque vague atteinte de son sommet, nous
retombions dans le vide juste derrière. C’était terrifiant. Pendant qu’Antoine pilotait, nous nous
accrochions comme des damnés pour ne pas tomber dans le vide et sous les flots.
Tout Propriano était plongé dans le silence. Evidemment aucun pêcheur n’était sorti, c’était de la
folie. Sauf pour les Recco. »

C’est novembre et le froid n’a que faire des grammes d’alcool déjà évaporés des pêcheurs.
La manoeuvre et pis que diabolique. Antoine doit rapprocher l’Ernest-Toussaint des falaises pour
récupérer les filets. Les deux hommes à l’arrière doivent les remonter sans jamais faire passer un
millimètre de maille dans l’hélice du petit moteur. Sinon c’est la mort pour tous. L’hélice se
bloquera dans le filet, et le bateau se fera fracasser sur la barre rocheuse comme un verre de
cristal dans un mixer.

« Antoine était impressionnant dans ses manoeuvres. Il tenait le bateau en tension avec une
précision miraculeuse. Là je peux vous dire qu’il n’était plus question de femmes et de bikinis à
bord. Antoine affrontait la mer magistralement, il la lisait, la comprenait. Il ne lui laisserai pas ses
filets. L’instant était tellement intense, violent et critique, que nous avons complètement perdu la
notion du temps. Nous sommes rentrés sains et saufs à midi au lieu des dix heures habituels.
Nous nous sommes échoués épuisés au bar Le Napoléon. Tous les pêcheurs étaient restés à terre
près de leurs barques, et d’autres bien au chaud dans le bar. Ils nous ont regardés comme des
revenants et nous ont assénés : « mais vous êtes complètement fous !!!! Personne ne sort par un
temps pareil !!! Sauf les Recco ! Vous étiez avec les pirates ? Mais vous êtes fous !! »
Sincèrement, je ne sais pas comment je suis encore vivant. Je rends grâce à Dieu tous les jours »

Didier ne savait pas nager. Antoine savait la Mer et Dieu veillait.

Quarante ans après, un ermite caché en Catalogne adresse aujourd’hui ces quelques mots à la
famille Recco :

" MERCI POUR TOUT". 
La forte Présence Humaine ressentie aux côtés de tous les membres de la famille, m'a magnétisé.
J en garde un bon souvenir existentiel que le temps qui passe, n’efface pas. L essentiel est dit, ríen
a ajouter. Inutile de se perdre dans les mots.
Je pense aussi a tous ceux qui ont de bonnes ( ou moins bonnes) raisons, pour ne pas partager
mon point de vue. Pour eux, ce message qui vient tout droit du coeur :
" BIENVEILLANCE ENVERS LES HOMMES".
Je termine   avec un grand Merci, à la nature sauvage, de cette région de Corse que j’ai tant aimé.
Alors que le magnifique Golfe du Valinco est toujours là, a sa place, comme immortel, les hommes
s’en vont. Mais ce n est qu’un Au..Revoir ».
***

(poème de Didier qui l’avait écrit après son passage en Corse ne sachant comment exprimer son
trouble à bord de cette barque où disparaissaient les femmes. Si jamais il y’a des annexes dans le
livre, peut être que l’on peut l’y mettre ?)


Ernest toussaint. (Didier Coutenceau)
En Corse, dans le golfe du Valinco,
une barque de pêche au doux nom d ́
Ernest Toussaint,
défie Éole et les Méteores, défie les lois des hommes.
En Corse dans le golfe du Valinco,
une barque de pêche au doux nom d ́
Ernest Toussaint,
un jour de plus, le port quitte,
un jour de plus, des touristes fera naviguer.
Au large, à bord,les hommes, aux pieds marins hésitants, l
es filets, remontent.
A la vue des langoustes prisonnières des mailles,
et des rascasses rougeâtres agonisantes,
les femmes hypnotisées sont.
Prémonition! Prémonition féminine!
En Corse, dans le golfe du Valinco,
une barque de pêche,
au doux nom d ́
Ernest Toussaint,
pleine de secrets en noir et blanc,
de filets blancs, perdus dans le noir des profondeurs,
maintient en haleine.
Flots bleus, calmes, incertains, violents, de la Méditerranée.
Mer et Homme; tous deux indomptables.

-FIN-




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