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La principale catégorie analytique de Novick est la "mémoire". Actuellement à la
pointe de la mode dans les cercles académiques, la "mémoire" est certainement le
concept le plus pauvre du monde universitaire depuis longtemps. Après la référence
obligatoire à Maurive Halbwachs, Novick s'attache à démontrer comment des
préoccupations actuelles donnent sa forme à la "mémoire de l'holocauste". Autrefois,
les intellectuels en rupture utilisaient des catégories politiques robustes comme
"pouvoir", "intérêts" d'un côté, "idéologie", de l'autre. Aujourd'hui, il ne reste plus que
le langage émoussé et dépolitisé des "préoccupations" et de la "mémoire". Mais, cela
ressort des sources mêmes que produit Novick, la "mémoire de l'holocauste" est une
construction idéologique d'intérêts particularistes. Bien que choisie, la mémoire de
l'holocauste, d'après Novick, est, "le plus souvent, arbitraire". Le choix, affirme-t-il, n'a
pas été dicté par "un calcul d'avantages et d'inconvénients" mais plutôt "sans
préoccupation des conséquences" 4. Les sources suggèrent plutôt le contraire.
A l'origine, mon intérêt pour l'holocauste nazi était personnel. Mes deux parents
étaient des survivants du ghetto de Varsovie et des camps de concentration nazis. A
part mes parents, tous les membres de ma famille, des deux côtés, ont été
exterminés par les nazis. Mon souvenir le plus ancien, pour ainsi dire, de l'holocauste
nazi, c'est ma mère, collée à l'écran de télévision pour le procès d'Adolf Eichmann
(1961), quand je rentrais de l'école. Bien qu'ils aient été libérés des camps
seulelment seize ans avant le procès, dans mon esprit un abîme infranchissable a
toujours séparé les parents que je connaissais de cela. Il y avait des photos de ma
famille maternelle au mur du salon (après la guerre, il ne restait aucune photo de la
famille de mon père). Je n'ai jamais pu appréhender réellement quel était mon lien
avec eux, sans parler de me représenter ce qui était arrivé. C'étaient le frère, les
soeurs et les parents de ma mère et non mes tantes, mon oncle et mes grandsparents. Je me souviens d'avoir lu, étant enfant, The Wall de John Hersey et Mila 18
de Léon Uris, des récits romancés du ghetto de Varsovie. (Je me souviens encore de
ma mère se plaignant d'avoir raté sa station de métro parce qu'elle était plongée
dans The Wall). J'avais beau essayer, je ne pouvais pas un seul instant faire le saut
en imagination qui m'aurait permis d'associer mes parents, des gens ordinaires, avec
ce passé. Et franchement, aujourd'hui encore je ne peux pas.
Le point le plus important, cependant, est ceci: à part cette présence fantomatique, je
ne me souviens pas que l'holocauste nazi se soit jamais manifesté pendant mon
enfance. La raison principale en était que personne, en dehors de ma famille, ne
semblait se préoccuper de ce qui s'était passé. Mes amis d'enfance dévoraient des
livres et discutaient passionnément de l'acutalité. Cependant, honnêtement, je n'ai
pas le souvenir d'un seul ami (ou parent d'ami) posant la moindre question au sujet
de ce que mon père et ma mère avaient subi. Il ne s'agissait pas là d'un silence
déférent mais simplement d'indifférence. Dans cette optique, on ne peut être que
sceptique devant les torrents d'angoisse des années suivantes, après l'établissement
solide de l'industrie de l'holocauste.
Parfois, je pense que la "découverte" de l'holocauste nazi par les juifs américains est
pire que son oubli. Il est vrai que mes parents souffraient en silence; les souffrrances
qu'ils avaient subies n'étaient pas reconnues publiquement. Mais cela ne valait-il pas
mieux que l'exploitation actuelle, éhontée, du martyre juif? Avant que l'holocauste
nazi devienne l'holocauste, il n'y avait eu que quelques études universitaires et
quelques volumes de mémoires publiés sur la question, par exemple La Destruction
des juifs européens de Raul Hilberg et Prisonniers de la peur d'Ella Lingens-Reiner.