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L’utopie théosophique
Autour des socialistes des débuts de la Société théosophique en France
De la Société théosophique d’Orient et d’Occident (1883-1885) à la branche Isis (1887-1888),
et de l’Hermès (1888-1890) au Lotus (1890-1895), les débuts de la Société Théosophique en
France sont connus par les études de Charles Blech [1], Joscelyn Godwin [2], et Marie-José
Delalande [3]. Les fondateurs du mouvement, en 1875, aux États-Unis : Helena Blavatsky
(1831-1891), Henry Steel Olcott (1832-1907) et William Quan Judge (1851-1896), venus à
Paris en 1884 d’Inde ou d’Angleterre, y interviennent directement ou par voie épistolaire.
Comme le souligne M.-J. Delalande, cette histoire présente aussi des filiations (et évidemment
des ruptures) avec le courant spirite kardéciste par La Revue spirite, ou avec l’intérêt pour le
bouddhisme qui apparaît, comme celui-ci, dans des milieux libres penseurs ; elle croise
également – de façon plus concurrente, voire conflictuelle –, le courant d’ésotérisme chrétien
qui se redéfinit à la même époque en puisant son inspiration dans l’illuminisme. Avec d’autres
références occultisantes, la théosophie inspire enfin la création dans une période de
redéfinition des codes esthétiques dans le champ d’influence du Symbolisme. C’est donc un
véritable carrefour.
Je propose ici un éclairage indirect sur l’un des aspects de cette alchimie : une frange du
socialisme français des années 1880. Plusieurs de ses représentants s’engagent dans la Société
Théosophique, où ils vont jouer un rôle de premier plan : la première réunion de la branche
Isis (qui sera seule reconnue par les dirigeants [4]), en juillet 1887, se tient dans le local de La
Revue socialiste [5] ; elle est présidée par Louis Dramard (1848-1888), collaborateur de la
revue de Benoît Malon (1841-1893) ; ce dernier, l’un des premiers ouvriers parisiens de
l’Internationale puis journaliste depuis l’Empire, ne devient pas lui-même théosophe mais
contribue à la diffusion de la nouvelle doctrine ; il a été élu durant la Commune ; un autre
ancien élu de la Commune, Arthur Arnould (1833-1895), rejoint la théosophie, dirige en 1890
le Lotus bleu – le nouvel organe théosophique en France [6] –, et préside l’Hermès puis la
loge Ananta. D’autres théosophes français encore, dans les débuts, viennent du mouvement
social : Eugène Nus (1816-1894), qui avait été actif dans l’École sociétaire, René Caillé
(1831-1896), issu du spiritualisme socialisant et libre penseur, ou Camille Lemaître (? -1894),
collaboratrice de La Revue socialiste, et dont le conjoint est actif dans la libre pensée.

1884 : le rapprochement entre socialistes et théosophes
Pourquoi cet intérêt et cet engagement chez ces hommes et ces femmes à cette époque ? Les
historiens de la Société théosophique évoquent, mais sans s’y attarder, quelques éléments de
leur passé socialiste ; il peut être intéressant de poursuivre une investigation dans cette
direction : comment cet engagement théosophique s’inscrit-il dans la chronologie du
socialisme en France ? De leur côté, les historiens du mouvement ouvrier relèvent bien ce
passage à la théosophie, mais en laissant entendre que ces hommes quittent alors l’horizon du
socialisme : tel est le cas des notices consacrées à Arnould dans le Maitron [7] ou le
Dictionnaire de la Commune de Bernard Noël [8]. Mais s’il y a rupture, des éléments de
continuité apparaissent assez nettement dans les références du Lotus et du Lotus bleu, par
leurs préoccupations et leur idéal, pour mériter d’être relevés.
Comment, ainsi, Arnould et Dramard se rapprochent-ils de la théosophie ? Si l’on en croit
Gérard Encausse (1865-1916) – du reste exclu en 1890 – il est sollicité, en 1888, par un