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2017 2018 histoire idees politiques .pdf



Nom original: 2017-2018-histoire_idees_politiques.pdf
Titre: Cours_2015-2016-S1-LBZ_2
Auteur: luc bentz

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NOTES DE COURS 2017-2018 — L3 Science politique (Paris-Nanterre)

Histoire des idées politiques modernes :
de la Renaissance à la Révolution
Cours de M. Arnault Skornicki
L3 de science politique, 2017-2018, Paris Nanterre
askornicki@parisnanterre.fr
Réf. JL51DX91
Brochure de TD : http://sciencepolitique.parisnanterre.fr (onglet L3).
Quant aux fautes qui se pourraient trouver en l’impression, comme de
lettres transposées, omises, ou superflues, la première édition les excusera, et
la discrétion du lecteur savant qui ne s’arrêtera à si petites choses.
— Joachim DU BELLAY, « Adresse au lecteur »
en postface à la Deffence et Illustration de la langue francoyse (1549).

Le cours ouvert aux étudiants en droit et obligatoire pour les étudiants de science politiques (matière
à TD). Deux absences (29/9 et 15/12).

Conseils de lecture
La bibliographie (p. 6 du plan de cours) incite à prendre un contact direct avec les auteurs.
Il faut se lancer, quitte à glisser sur les passages qui rebutent (on y reviendra). L'intérêt, voire le plai sir de la lecture doivent primer. Machiavel est ainsi agréable à lire mais convoque parfois des évènements de son temps qu'on peut lire en diagonale dans un premier temps. Il faut éviter un rapport scolaire, « discipliné », à la lecture des grands auteurs.
Les dictionnaires, les anthologies permettent de préparer les TD.

Notes partagées dans un cadre collaboratif avec les étudiants de L3 de science politique de l'université ParisNanterre (2017-2018). Diffusion et utilisation commerciale strictement prohibées. Il est rappelé que la propriété
intellectuelle du contenu est celle d'l'enseignant et que ce partage s'inscrit dans le cadre du fair use.

-2018-HISTOIRE_IDEES_POLITIQUES — DERNIÈRE MODIFICATION : 02/12/2017 À 17:15

PLAN

DE COURS

Conseils de lecture................................................................................2
Introduction..................................................................................................... 4
A) La formation du concept d'État.........................................................4
B) Objectifs............................................................................................ 5
C) Plan de cours....................................................................................5
Première partie. L'autonomisation de la raison politique : la Renaissance et la
réforme....................................................................................................... 6
Chapitre 1. L'humanisme civique et la Renaissance italienne....................7
A) Qu'est-ce que la Renaissance...........................................................7
B) L'humanisme civique : liberté, vertu et république...........................8
Chapitre 2. Le moment Machiavel............................................................12
A) Machiavel est-il machiavélique.......................................................12
B) Le Prince, le mal et la politique.......................................................15
C) La persistance du républicanisme...................................................19
Chapitre 3. La pensée politique de la réforme protestante.......................20
A) La réforme luthérienne....................................................................21
B) La radicalisation calviniste..............................................................22
N

INTRODUCTION

Introduction
15/09/17

Le cours va de la Renaissance aux révolutions américaine et française de
la fin du XVIIIe siècle. Il s'inscrit dans une histoire très contextualisée.
Pendant longtemps, l'histoire des idées politiques a été réduite à
quelques auteurs étudiés de manière décontextualisée et censés se répondre
sur quelques idées générales réputées constantes. Il s'agit alors de rétroprojeter des classements politiques sur des réalités du passé qui leur étaient
étrangères. On provoque alors des contresens par anachronisme.
Les idées ne « tombent pas du ciel ». Il faut évider une conception platonicienne des idées selon laquelle les penseurs politiques dialogueraient par
delà les siècles. Or les penseurs politiques, même s'ils usent d'un langaga
abstrait, ne répondent qu'aux questions de leur temps, aux combats politiques dans lesquels eux-mêmes peuvent être engagés ou auxquels ils s'intéressent.
Le principal axe de ce cours sera la formation du concept d'État.

A) La formation du concept d'État
Le concept d’État émerge en Europe de la Renaissance au XVIIIe siècle.
L’État ne se confond pas avec le pouvoir : c'est la forme moderne de la domination politique.
Le concept d’État, et même d’État souverain, n'allait pas de soi à la Re naissance et à l'époque moderne. Il a été contesté par ceux qui s'opposaient
au principe d'une entité souveraine absolue.
C'est avec Thomas Hobbes (et Jean Bodin avant lui) pour qu'on fasse de
l’État le pivot de la pensée politique moderne. C'est, selon la formation la
plus extrême de Hobbes, the right of States and duties of subjects (« droit
des États et devoirs des sujets »). Il y a d'autres approches (pour Rousseau,
c'est l'ensemble des citoyens). L'approche de Hobbes est nouvelle. Au Moyen
Âge, un habitant pouvait considérer qu'il relevait d'abord d'autorités religieuses, locales, etc., bien avant celle du roi.
L’État est une forme de pouvoir politique qui est abstraite et impersonnelle. L’État se distinguerait à la fois de la personne des gouvernants et de
celle des gouvernés, les dirigeants et les sujets. C'est une entité politique,
une institution politique qui survit à ses porteurs comme à ceux qui sont soumis à son autorité.
On attribue (faussement sans doute) à Louis XIV la formule « l’État, c'est
moi ». En revanche, avant de mourir, il a déclaré : « Je meurs, mais l’État
subsistera toujours ». L’État ne se confond pas avec le chef de l’État. Cela
renvoie chez Louis XIV à la doctrine médiévale des deux corps du roi (corps
du roi physique, mortel ; corps « immortel » qu'on peut assimiler à la couronne ou au royaume, en d'autres termes l'institution royale). Mais la
conception moderne implique aussi qu'il soit indépendant des gouvernés.
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Toute autre utilisation ou diffusion — notamment à but commercial — est strictement prohibée.

INTRODUCTION

Un État peut même connaître plusieurs régimes (l’État français de la Révolution à nos jours : cinq républiques, deux régimes monarchiques, deux
empires…).
La démocratie athénienne reposait sur le tirage au sort. Dans le concept
grec de cité (polis), d'où étymologiquement dérivent politique et police (initialement au sens d'administration générale, avant un usage courant plus
restreint au sens de « force de l'ordre »).
Cicéron définissait la République (Res publica) comme la chose appartenant au peuple : cela ne correspond pas au sens moderne de pouvoir politique suprême (ou souverain) sur un territoire et une population donnés. Au Moyen Âge, les rois de France ont ainsi lutté contre les volontés hégémoniques extérieures (papauté ou Saint-Empire germanique).
La formation du concept d’État sera mise en relation avec le contexte des
conceptualisation. On ne peut comprendre Machiavel si l'on ne connaît la situation politique de l'Italie à la Renaissance. La conception de la souveraineté comme « puissance absolue et perpétuelle » chez Jean Bodin ne se comprend pas si l'on ignore qu'il était contemporain des guerre de religion ; ni
Hobbes sans la guerre civile anglaise ; ni Locke sans l »Révolution glorieuse » (Glorious Revolution) de 1688 à laquelle il a participé.

B) Objectifs
Le cours doit permettre d'améliorer la culture générale en revenant sur
des conceptions parfois fausses mais répandues. Ainsi Montesquieu parle-t-il
d'équilibre entre les pouvoirs et non, comme on le croit. Machiavel est ainsi
présenté à tort comme l'apologiste du mal en politique (force, ruse), alors
que c'est plutôt un partisan du moindre mal, ce qui requiert de renoncer à
toute vision utopique. Pour Rousseau, assimilé à la République depuis la Révolution, considérait que ce type de régime ne pouvait s'appliquer qu'à de
petits États, alors qu'il considérait que la France devait être régie par une
monarchie absolue.
On précisera ainsi certaines notions (république, droit de résistance à
l'oppression, etc.).

C) Plan de cours
Il est traité de manière chronologique. Il est fondamental de remonter
jusqu'à la Renaissance. Les deuxième et troisième parties traitent de l'Angleterre et de la France qui ont connu des développements différents de la pensée politique, elle-même fonction de développements différenciés de l’État :
absolutisme et raison d’État en France, alors que l'Angleterre a connu une
grande révolution au XVIIe siècle, ce qui en faisait le laboratoire de la pen sée politique (Hobbes, Locke, James Harrington — le grand rival de Hobbes).
La quatrième partie (des Lumières à la Révolution) couvrira les « révolutions atlantiques » (parallélisme entre la Révolution américaine et la Révolution française.

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

Première partie.
L'autonomisation de la raison politique :
la Renaissance et la réforme
15/9/2017

1

Il faut revenir sur l'héritage médiéval qui joue à plusieurs niveaux, et
d'abord religieux : le christianisme a renouvelé la pensée politique.
Il faudrait même remonter à la conversion de l'Empire romain au christianisme. En effet, il a subordonné la politique, la Cité à la loi de Dieu (exigence
du Salut éternel de l'âme, la vie éternelle). Un Père de l'Église de l'Antiquité
tardive, Saint-Augustin, a ainsi expliqué que la cité des hommes était subor donnée à la cité de Dieu.
La Cité, en ce sens, est un ordre imposé par Dieu aux hommes déchus depuis le péché originel. Cela correspond à une vision autoritaire de la politique. C'est aussi la subordination des autorités politiques au pape, chef de
l’Église.
Au XIe siècle, le pape Grégoire VII entame des réformes. On impose alors
aux prêtres un rapprochement de leur mode de vie de celui des moines (interdiction du mariage des prêtres). Sur le plan politique s'éabore alors la
« théorie de la théocratie pontificales. Le pouvoir politique devient, dans
cette conception, le serviteur temporel du pape. Si le pape ne dirige pas les
populations, il détermine les missions de gouvernants (empereur, rois) qu'il
prétend pouvoir déposer s'ils ne remplissent pas leur mission dans le sens
souhaité. C'est une question très disputée jusqu'au XIVe siècle et qui a des
incidences sur le débat politique dans les cités italiennes (voire notamment
Florence et Machiavel).
Par réaction contre les ambitions politiques du pape s'est développée une
pensée politique défendant la sécularisation de la politique contre les prétentions papales. C'est notamment le fait de juristes dans la France de Philippe
le Bel. C'est en particulier le cas de l'impôt (la fiscalité est une constante
dans l'histoire des idées politiques). La question de l'immunité fiscale de
l’Église a alors été posée. Dans cette période, on a redécouvert le droit romain en Italie et en France. Il se mêle alors au droit coutumier ou au droit
commun.
On a redécouvert les philosophes grecs du IVe siècle avant Jésus-Christ,
et notamment la Politique ou Politiques d'Aristote. Cela a donné aux acteurs
médiévaux le moyen de penser la vie de la Cité indépendamment de la religion et a poussé à la sécularisation de la politique, en donnant à la politique
une vision plus éloignée de la finalité religieuse. Saint Thomas d'Aquin, philosophe et théologien de la fin du Moyen Âge s'est lui-même emparé d'Aristote1.

À la fin du Moyen Âge, c'est la philosophie arabre (Al Farabi, Avicenne, Averroes) qui a permis la renaissance de la philosophie arabe à
partie d'Aristote : Saint Thomas d'Aquin a ainsi pillé Averroes tout en le combattant.

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

Il n'y a donc pas de rupture radicale entre le Moyen Âge et l'humanisme
de la Renaissance (même s'il s'est appuyé sur les auteurs de l'Antiquité
contre l'Église). La Réforme protestante, quant à elle, a lutté contre les déviations de l'Église catholique.

Chapitre 1.
L'humanisme civique et la Renaissance italienne
A) Qu'est-ce que la Renaissance
§ 1. L'humanisme renaissant :berceau italien, mouvement européen
Elle est née en Italie au XIVe siècle, avec l'émergence d'artistes et d'écrivains. Dante (la Divine comédie) se révèle ainsi être aussi un auteur politique. C'est un mouvement culturel d'ampleur en Europe. Même si le berceau en est italien, il a poussé plus loin (France, Allemagne, mais aussi PaysBas ou Hongrie). Il s'étend du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle. Il embrasse
tous les domaines (artistique, littéraire, philosophique, scientifique, politique), mais n'est pas uniforme.
En architecture, sculpture, peinture, l'art italien entend renouer avec le
classicisme grec ou latin. Aux écrits romanesques glorifiant la chevalerie, la
Renaissance remet en valeur la poésie (Pétrarque). Dans un autre genre, le
Don Quichotte de Cervantes vit dans l'illusion d'un monde qui n'existe plus.
Au plan philosophique, la théologie recule. La rhétorique, la grammaire se
développent ou renaissent. Pour les hommes de la Renaissance, ce n'est pas
qu'un souci de communication, c'est un souci éthique : s'exprimer mieux
pour penser mieux.
L'invention de l'imprimerie (1468) par Gutenberg a révolutionné la diffusion de l'écrit. Elle explique sans doute le succès de la Réforme de Luther
(diffusion du Nouveau Testament traduit en allemand courant).
Les cités italiennes ont créé une culture différente de la culture dominante : cités laïques et non pas ecclésiastiques, civiles et non militaires.
L'Italie avait réuni les conditions artistiques, culturelles, politiques pour se
situer à l'avant-garde de l'Europe et se situer en rupture avec le Moyen Âge.
Il ne s'agissait pas, pour les contemporains, d'inventer quelque chose
de nouveau. Cela s'inscrivait pour eux dans un cycle (renaissance
après l'obscurité), dans une conception qui restera très largement partagée jusqu'au XVIIIe siècle. De là découle l'idée d'une résurrection de l'idéal
antique. Florence, Venise, se sont ainsi imaginé des affinités avec les cités
antiques (Rome, Athènes) dont elles se voyaient autoritaires.
La redécouverte des anciens se double d'un retour à la confiance dans
l'homme et ses activités. C'était une manière de mettre à distance la conception chrétienne de l'homme pécheur mais aussi la providence comme intervention de Dieu dans la vie des hommes. Les hommes « retrouvent » ainsi

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

des marges de manœuvre en dehors ou à côté de la « divine providence ».
Pic de la Mirandole écrit ainsi De la dignité de l'homme pour réconcilier la
sagesse de l'antiquité dans les sociétés chrétiennes.
L'humanisme a eu son volet politique : « l'humanisme civique » (appellation d'historiens contemporains).

§ 2. Le cadre politique italien
L'Italie n'est unifiée qu'au XIXe siècle. À la Renaissance, l'Italie est éclatée en cités qui connaissent des conflits internes (succession de régimes à
Florence), mais subissent aussi les effets d'interventions extérieures (États
du pape, pays étrangers comme la France ou le Saint-Empire romain germanique).
Avant le XVe siècle, les Italiens étaient confrontés aux revendications du
pape et de l'empereur. La première solution a été de prendre appui sur l'empereur contre le pape pour défendre l'indépendance des cités italiennes.
C'était la position de Dante (De la monarchie) : « le pouvoir temporel ne doit
pas prendre ses ordres à Rome » qui pense que seul l'Empire, protecteur naturel, peut assurer la paix universelle.
Marsile de Padoue, au début du XIVe siècle, écrit le Défenseur de la paix
où il prend partie pour l'empereur contre le pape (en considérant que l'empereur doit obtenir le consentement du peuple). Il exclut que l’Église assure
un quelconque pouvoir politique. Le pouvoir temporel de l’Église permettrait
aux évêques d'
imposer leur injuste despotisme aux fidèles chrétiens.

Ce ralliement au pape, après le Quattrocento (années en 14**) ne constituait pas une solution pour la génération suivante, confrontée aux pressions
impériales. Elle a donc préconisé l'autogouvernement de la Cité, autrement
dit la République. La Cité appartient au peuple, et non au pape, à l'empereur, au roi de France, etc. La redécouverte de l'Antiquité a permis de théoriser le principe de la cité indépendante et libre dans laquelle le peuple —
même si ce n'est pas une démocratie directe — le peuple a un rôle à jouer.
Cicéron, dans ce cadre, est l'auteur antique de référence dans cette période.

B) L'humanisme civique : liberté, vertu et république
22/9/2017

Le problème posé aux cités italiennes était de garder une forme d'indépendance. Contre l'emprise de la papauté, Dante ou Marsile avaient privilégié la recherche de l'appui de l'empereur (germanique). La génération du
Quattrocento a recherché une autre solution : la République, c’est-à-dire l'indépendance de la cité elle-même.
C'est à ce moment-là qu'a été mobilisée une référence à la République de
l'Antiquité, notamment la République romaine comme si les acteurs de
l'époque se sentaient des années avec les penseurs, les philosophes, les citoyens de la Rome antique dont ils se sentaient les héritiers directs. C'est au
fil de ces combats contre l'emprise du pape et contre l'Empire que s'est forPage 8 / 78

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

gé un idéal républicain de liberté, et avec lui un arsenal idéologique destiné à justifier la résistance des cités italiennes à l'égard des prétentions impériales de l'empereur. Les humanistes italiens du XVe siècle, formés par la génération précédente, avaient une culture commune et ont pris une nouvelle
dimension politique. C'est ce que certains historiens appellent l'humanisme
civique. Cette expression remonte au XIXe et au XXe siècle (elle n'est pas
d'époque). Bien que contestée, elle rend compte de la formation d'un « humanisme républicain » : être humaniste, c'est être membre actif d'une répub
lique.

§ 1. Le double visage de l'« humanisme civique »
Les humanistes italiens du XVe siècle établissent un lien avec l'humanisme littéraire, artistique, etc. et la république. L'apprentissage des textes
antiques (Athènes ou Sparte en grèce, mais surtout Rome) était aussi un apprentissage politique. C'était une ressource pour dépasser, en se passant
d'elle, la protection impériale.
L'humanisme présente un double visage :
➔ idéal politique de liberté ;
➔ idéologie justifiant un certain type de pouvoir politique qui
donne une certaine place à la participation populaire. Cette part de
pouvoir populaire reste à déterminer.
La notion de liberté — qui revient alors fréquemment sous la plume — est
une médaille avec un avers et un revers :
● l'avers, c'est l'indépendance par rapport à d'autres acteurs (pape et
empereur, puis rois d'Espagne ou de France) ;
● le revers, c'est la liberté comme droit de se gouverner à l'intérieur.
C'est une forme d'autogouvernement de la cité par elle-même. Ce
n'est pas une démocratie directe, mais cela implique d'associer le
peuple ou une partie du peuple à la conduite des affaires publiques.
Il faut toujours considérer l'humanisme civique sous ses deux
angles, sachant qu'il y a un rapport entre les deux. Pour garantir l'indépendance de la cité par à des puissances considérables, il faut d'assurer un sentiment civique chez des citoyens en les associant d'une certaine manière à
son gouvernement. Il y a aussi une dimension militaire (le citoyen-soldat).
Pour le dire autrement, c'est une armée populaire qui est préconisée. Chez
ces républicains, y compris Machiavel, il y a une forte hostilité à l'idée d'armée permanente. L'Armée n'est pas séparée de la société. La grande crainte
des républicains du XVe siècle et de Machiavel est qu'une armée « séparée »
puisse se retourner contre la République. La République est le seul régime
qui, en associant les citoyens à la gestion des affaires publiques, permet de
les impliquer. C'est une idée que Machiavel va beaucoup défendre : en défendant la République, c'est eux-mêmes que les citoyens défendent .En d'autres
termes, il faut que les citoyens aient intérêt au bien public et à la défense de
la Patrie.

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

Toute République est en proie aux divisions. La grande question est de savoir comment forger un sentiment civique commun sur ce terreau. Les réponses divergent selon les auteurs de l'époque. Certains groupes d'intérêts
arrivent à détourner le bien public à leurs propres fins. Ainsi à Florence, il y
a de grandes familles de banquiers qui luttaient entre elles pour occuper le
pouvoir politique et détourner les institutions à leur profit (voir les Médicis à
Florence).
D'autres groupes sociaux revendiquent une partie du pouvoir politique
(petits marchands, artisans). Cela conduit à des violences, changements brutaux de pouvoir, voire des révolutions ou des guerres civiles. Or tout cela déstabilise la République ce qui rend centrale la question de la perception d'un
« bien public ».
Une solution historique a été de quitter la forme républicaine en faisant
appel à une solution autocratique (un « prince »). C'est ce qui a nourri la réflexion des humanistes civiques du XVe siècle, hostile à la confiscation du
pouvoir par un prince. Unité, concorde, paix et unité de l’État sont donc les
thèmes dominants chez les humanistes civiques (sauf Machiavel lui-même).
Le dispositif intellectuel républicain des XIVe et XVe siècle s'articule autour d'une idée centrale : le meilleur moyen de conserver la liberté est d'en
confier la garde à celui qui a le plus intérêt à la liberté, et donc la paix et la
concorde — le peuple.
Le peuple, en ce sens, est tous ceux qui ne sont pas les « grands », les
puissants, les riches, les importants — ceux qui ont les moyens financiers,
techniques et culturels d'imposer leur point de vue. Ce n'est pas une question de vertu ou de méchanceté : structurellement, ils sont dans une position
de domination qu'ils veulent conserver. Cela ne signifie pas que tout le pouvoir soit exercé par le peuple (c'est plutôt un gouvernement mixte : monarchique, aristocratique, démocratique). Machiavel soutient cette thèse, mais
avec une subtilité inédite.
La grande référence antique et romaine des humanistes italiens, c'est Cicéron. Il y a d'abord une valorisation de la citoyenneté (vita activa) qui
renvoie à la participation des citoyens à la vie politique conçue comme un
service de l’État. La vita activa est plus valorisée par Cicéron, bien qu'il fût
lui-même penseur et philosophe, que la vita contemplativa.
La République se définit négativement et positivement.
Négativement, pour un Romain de l'Antiquité, est le contraire de
la Monarchie2. Derrière la monarchie, la perception était celle de l'arbitraire d'un seul. Inversement, la République n'est pas le gouvernement
de la volonté d'un seul, mais le gouvernement des lois 3. Ce n'est donc
ni un gouvernement arbitraire, ni le gouvernement d'un seul quelle qu'en fût
la forme (parfois par tirage au sort).
Positivement, la République est la chose du peuple. Cela ne signifie
pas la démocratie, mais le fait que les citoyens, selon leur rang, soient asso2

Du point de vue des apparences, le fondateur de l'Empire, Octave-Auguste, a masqué le nouveau régime derrière les formes républicaines.

3

Cette conception de la République vaut encore au XVIIe ou XVIIIe siècle.

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ciés d'une manière ou d'une autre au pouvoir. Machiavel rappelle que le
peuple avait d'autres moyens que le vote pour s'exprimer : à Rome, la politique se faisait en partie dans la rue, souvent de façon violente. L'histoire de
la République romaine est mouvementée. (Cicéron, patricien, n'en parle évidemment pas.) Mais c'est la loi qui protège le citoyen en lui garantissant des
droits civils et politiques. Dans la Rome antique, pour Cicéron, le citoyen romain, même le plus modeste, se distingue de l'esclave : sa volonté n'est pas
soumise à celle d'un maître.
Le républicanisme italien des XIVe et XVe siècle s'épanouit dans un
contexte historique différent. Florence, au XVe siècle, ne se limite pas à sa
ville-capitale. C'était une république qui dans ses moments les plus démocratiques accordait droit de cité à de larges pans de la population, y compris
dans les classes populaires. Les femmes en étaient exclues, mais les plus
pauvres — notamment lors de la « République du Grand Conseil » — y
avaient une manière de représentation.

§ 2. Le concept de virtù
Le terme est ambigu : il faut éviter les contresens. La « vertu politique »
(virtù) est la capacité à préférer le bien public à son intérêt privé. Cela
n'implique pas un sacrifice total, mais de « penser collectif ». Virtù renvoie
aussi à la force (masculine ► vir= « l'être masculin » → virilité). La vertu est
aussi une force.
L'Italie du XVe siècle connaît des bouleversements géopolitiques qui provoquent chez les Italiens un sentiment d'instabilité. La virtù est une force qui
permet de dépasser le destin. Dans un contexte où politiques extérieure et
intérieure sont mêlées (alliances des fonctions), la virtù, comme force permettant à la cité de garder son destin en main, passe par la vertu po litique et l'implication massive des citoyens dans la défense de leur
cité. Une république n'est forte que si les citoyens sont mobilisés pour elle.
Avant Machiavel, à Florence, Leonardo Bruni (1re moitié du XVe siècle) a
théorisé sur Florence comme république populaire dans la lignée de Rome. Il
y défend la participation populaire et la possibilité pour tout citoyen d'accéder aux plus hautes charges quelles que soient sa naissance et sa fortune.
Bruni n'est pas partisan de la démocratie directe, mais d'un gouvernement
mixte ou équilibré. La République est un gouvernement le pouvoir se partage entre plusieurs composantes de la cité (peuple, aristocratie…). C'est
aussi une architecture institutionnelle qui fait qu'aucune faction de la république ne puisse l'emporter sur l'autre et conserver un équilibre entre
grands, magistrats et peuple : protéger les grands et les magistrats des excès du peuple ; protéger le peuple des abus des grands et des magistrats.
Pour Bruni (Éloge de Florence), la République doit protéger aussi les étrangers.
L'humanisme civique est une langue politique mais aussi conceptuelle
avec du contenu. Les penseurs italiens ont exprimé leur manière de traiter
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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

les problèmes politiques. C'était une manière pour eux de renouveler le républicanisme et d'essayer de conforter les cités italiennes en rejetant les
conceptions alternatives à l'époque de l'ordre politique (monarchie, théocratie pontificale, empire) qui reposent sur le pouvoir d'un seul.
Cet humanisme civique proclame l'amour de la liberté, de la vertu… mais
ce n'est un pas un signe de démocratisme. Même à Florence, qui a relativement une dimension démocratique, tous les citoyens n'ont pas les mêmes
droits selon leur rang social.
Cette langue a connu une très vaste diffusion, en Europe et hors d'Europe, au-delà de la Renaissance. Elle constitué une part importante de la
culture politique européenne au moins jusqu'à la Révolution américaine la
Révolution française. Il a connu une très grande fortune au Royaume-Uni où
la pensée politique républicaine du XVIIe siècle a eu un très fort écho.

Chapitre 2.
Le moment Machiavel
La notion de « moment » est empruntée à John Pocock (voir biblio). Elle
s'explique, dans des contextes historiques différents, par des moments où les
idées politiques sont amenées à être profondément renouvelées. Machiaval
est un « moment » de renouvellement à lui seul

A) Machiavel est-il machiavélique

§ 1. Le mythe de Machiavel
Le nom de Machiavel est connu avant même de l'avoir lu. C'est le propre
du mythe. À l'article « machiavélsme », le Petit Robert donne :
Art de gouverner sans préoccupation morale du moins quant aux moyens

Si Machiavel écarte la perspective morale de sa réflexion, il ne prône pas
nécessairement le cynisme. Le machiavélisme est un mythe, une représentation collective qui s'est forgé dès après la mort de Machiavel (L'Anti-Machiavel d'Innocent Gentillet en 1587). Mais pour cet auteur, Français protestant
qui participe aux guerres de religion, Machiavel est un prétexte : il parle de
Catherine de Médicis, reine de France. Toute une littérature machiavélienne
se développe jusqu'au XVIIIe siècle.
L'article « machiavélisme » de l'Enclyclopédie est dû à Diderot qui reprend l'idée d'une duplicité de Machiavel qui, faisait semblant de donner des
leçons aux rois, aurait voulu informer le peuple :

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME
Espece de politique détestable qu’on peut rendre en deux mots, par l’art de
tyranniser, dont Machiavel le florentin a répandu les principes dans ses ouvrages4.

Le machiavélisme aurait inspiré les formules : la fin justifie les moyens,
diviser pour régner, mais aussi la raison d’État qui permet à l’État de se situer au-dessus des lois, du droit, des lois morales, mais au nom du « salut du
peuple, loi suprême ».
Il faut pourtant distinguer Machiavel de sa légende noire, le machiavélisme, pour une part invention de ses détracteurs. Il est vrai que Machiavel
rejette la vision morale de la politique parce que, pour lui, c'est une vision
dangereuse qui apporte plus de mal que de bien.
Le Prince a paru en 1532. Il n'a pas suscité alors de commentaires sur le
fait que le prince se mette au-dessus des lois. C'est plus tard, notamment
pendant les guerres de religion en France, que l’Église a mis sur le dos de
Machiavel les travers de la politique. Machiavel n'emploie pas raison d’État
(qui existait déjà). Enfin, Machiavel n'a pas pour but de renforcer la tyrannie
mais de régénérer la virtù.
Le Prince a en tête une forme particulière de gouvernement : la monarchie (ou le principat). Le prince (princeps en latin) est celui qui vient en premier, avec une idée de commandement : le prince peut venir des classes populaires ; ce qui importe, c'est qu'il exerce un pouvoir autocratique.
Pour Machiavel, il n'est pas fatal que la monarchie soit tyrannique.
Il peut y avoir une forme de vie civique. Machiavel conseille régulièrement au prince de protéger le peuple (dans une certaine limite). Le prince
peut-il régénérer la virtù dans la cité qui, si elle n'est pas indépendante à
l'intérieur, peut l'être à l'extérieur.

§ 2. La carrière d'un penseur (et d'un homme) politique
À la Renaissance, la péninsule italienne devient le champ de bataille des
ambitions rivales de grandes puissances européennes : Charles VIII, François Ier (France) ; Charles-Quint (empereur d'Allemagne et roi d'Espagne).
Au chapitre XXVI du Prince, Machiavel demande aux Italiens de s'unir, non
pour fusionner, mais « pour chasser les barbares ». Pour Machiavel, cela implique une autonomie politique, et donc militaire5.
Machiavel se rend compte que la forme républicaine du gouvernement
n'est plus en vogue, même à Florence, alors que lui-même est profondément
républicain. Le Prince peut être regardé comme une tentative de compromis.
À l'époque, les Médicis — notamment à partir de Côme de Médicis — ont détourné les institutions de manière pesante à leur profit. L'entrée des Français en Italie va provoquer une révolution à Florence. Les Médecis sont chassés et la République, qui n'existait que formellent, est rétablie. Cette révolu-

4

Voir l'article complet sur Wikisource (consulté le 22/9/17) :
https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Encyclop%C3%A9die/1re_%C3%A9dition/MACHIAVELISME.

5

Si les guerres d'Italie se traduisent par la mainmise de la papauté et des puissances sur l'Italie, elles se traduisent par une victoire culturelle
(importation en France de l'art italien sous François Ier).

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tion est conduite par Savonarole, moine aux prêches enflammés qui devient
le chef de la révolution florentine. Savonarole crée une république populaire,
mais avec une dimension religieuse chrétienne très affirmée dans un sens
puritain (« bûchers des vanités »). Cela dure moins de quatre ans. L'opinion
se retourne contre Savonarole qui finit exécuté sur le bûcher. Après Savonarole la république florentine devient plus laïque.
Machiavel est nommé secrétaire de la « seconde chancellerie » et secrétaire des « dix de liberté et de paix ». C'est un poste diplomatique important.
Machiavel devient un personnage politique important. Il vient d'une famille
aisée. Il a reçu une formation humaniste complète qui va le qualifier pour les
postes politiques qu'il occupera plus tard. Il voyage en France, en Allemagne, en Suisse. Mesurant la puissance et l'arrogance de la monarchie
française, il mesure la fragilité de Florence. Il essaie d'orienter la politique
militaire de Florence pour défendre son indépendance. Une constance de sa
politique est son hostilité au retour des Médicis. Il est connu pour cela, mais
c'est moins une hostilité à la famille Médicis elle-même qu'une hostilité à la
monarchie pour ce soutien de la République. Il préconise une politique éner gique contre les Médicis.
Malheureusement, les Français, soutiens de Florence, se retirent d'Italie
et les Médicis reviennent au pouvoir. En 1516, Machiavel est arrêté, torturé,
condamné puis exilé. Mais il ne renonce pas à ses ambitions politiques, veut
retrouver sa place dans l'administration et écrit en dix mois le Principe dédicacé à Laurent de Médicis, mais sans effet. Après quinze ans d'exil forcé, il
revient à Florence.
Le Prince est un livre mystérieux bien que Machiavel s'y exprime de manière franche et décapante. À certains moments, il y a une dimension ironique ou sarcastique. Il n'a pas voulu écrire un traité de science politique :
c'est un acteur politique, pas un philosophe — même si c'est un acteur politique lettré. Il évoque sa longue expérience politique comme une « lecture
continue des Anciens.

§ 3. La place singulière de Machiavel dans l'humanisme civique
Comment Machiavel se situe-t-il dans cette tradition ? Il en manipule le
langage mais s'en démarche.
Il affirme l'autonomie de la politique avec le rejet de la religion ou
de la providence au profit de l'idée de fortuna (hasard, sort, contingence,
imprévu). Il pratique les Anciens, notamment la République romaine. Tels
sont les points communs avec l'humanisme civique.
Il s'en écarte sur les liens entre la politique et la morale. La politique
n'est pas liée à la morale, mais à la ruse et aux armes avec un peu de
chance. Il s'écarte du platonisme qui apparaît comme une utopie : la politique ne s'inscrit pas dans les critères moraux, elles s'inscrit dans l'histoire.

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B) Le Prince, le mal et la politique
C'est un des livres politiques les plus lus, les plus connus, les plus commentés. Il a connu la plus grande postérité. Il se lit assez facilement : il est
sans détours, direct. On peut se demander ce qui se cache derrière tant de
clarté.
Rousseau penchait pour le « républicain dissimulé »). Spinoza, pourtant
avare en compliment, le considérait comme un « auteur très perspicace ». Il
considère que Machiavel a donné des conseils très utiles pour garder la liberté.
Rompant avec l'utopisme platonicien, Machiavel, écrit au chapitre XV :
vérité effective de la chose

§ 1. Contre l'idéalisme, la politique du moindre mal
Il affirme que la mal existe dans la cité, que c'est une donnée inexpugnable et qu'il faut en tenir compte : le mal n'est pas la seule dimension de la
condition humaine, mais en fait partie. Les hommes ne sont pas tous méchants et vicieux par nature, ils sont faibles, dominés par leurs passions. Ils
recherchent les honneurs et l'argent avec un désir d'accumulation sans
fin.Le mal ou le vice, pour lui, est la trahison de la confiance qu'on a donnée.
L'élément commun de la politique devient la fraude, la trahison, le
mensonge. Même si les hommes ne sont pas complètement « méchants »,
les rares personnes qui resteraient vertueuses sont très minoritaires. Le
prince doit donc pouvoir trahir sa parole puisque ses sujets peuvent
ne pas respecteur leur parole envers lui. Sinon il s'affaiblit : outre la
perte de son pouvoir, il peut provoquer des désordres graves dans la cité. La
méchanceté des hommes impose au prince de prendre les devants.
Que doit faire le prince du mal et de la violence ? Pour Machiavel, il doit
en faire un usage économique (calculé) et circonstancié (non excessif)
selon le principe : le Prince, surtout s'il vient de prendre le pouvoir,
doit anticiper et frapper un grand coup au début de son règne pour
dissuader ses ennemis. C'est le principe, l'économie du moindre mal —
au moment important — pour diminuer le mal dans la cité. Il prend
ainsi l'exemple de César Borgia6 qui, ayant proposé à ses rivaux politiques
une conciliation, les a réunis au même endroit où il les a tous éliminés.
Dans le chapitre XV, Machiavel écrit :
Il est nécessaire à un Prince, s'il veut se conserver, d'apprendre à pouvoir ne
pas être bon, et à en user ou non selon la nécessité.

Cette formule recycle une idée ancienne en en faisant exploser les frontières. La vieille idée est que dans certaines situations un principe peut
contrevenir à la morale pour sauver l’État (par exemple dans une situation
de guerre). Avant Machiavel, tout le monde admettait que le prince dérogeât
à la morale, au bien, etc. Or Machiavel s'en prend plus spécifiquement à la

6

Voir fr.Wikipédia (22/9/17) : https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9sar_Borgia.

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tradition médiévale des « miroirs du prince » (traités consacrés, à la fin du
Moyen Âge ou au début de la Renaissance, à la manière de gouverner). Dans
cette optique, il ne doit pas être généreux mais rigoureux en matière de finances publiques (le modèle généreux peut être celui des Médicis, et la générosité servir à acheter les citoyens).
Machiavel estime que la politique est toujours la guerre (ce qui
était la situation d'exception dans les Miroirs des princes). Il faut
rompre avec l'idéal moral du prince (bon, généreux, pacifique, magnanime).
Mais il n'y a pas d'obligation de méchanceté ; c'est la nécessité (les circonstances) qui est la clé. Elle se distingue fondamentalement de la providence (intervention ou dessein de Dieu dans les affaires humaines).
La nécessité est pour lui liée à la notion de fortune (fortuna en latin)=
« le sort », le caractère imprévisible du temps et de l'histoire. L'instabilité
met les cités en situation permanente de danger .Elle est liée à la naturelle
instable et versatile des hommes, à leur incapacité à tenir leurs engagements. La vertu et la bonne volonté sont de faibles paravents face à la
puissance des passions. Si les hommes sont moins méchants que
faibles, le Prince ne peut être vertueux parmi les non-vertueux.
Le Prince doit être économe : il doit investir le mal au bon moment, selon
la nécessité. Il lui conseille de faire le mal au début de son règne (Prince
nouveau qui vient prendre le pouvoir, dont la légitimité n'est pas encore établie). Le Prince machiavélien doit faire un bon usage de la cruauté
(chapitre VIII) :
On peut parler de bon usage (si du mal il est légitime de dire du bien) pour
celles [les cruautés] qui se font d'un seul coup pour la nécessité de sa sûreté,
et puis on ne s'y enfonce point.

Tel est donc le réalisme politique du Prince, et plus largement dans l'ensemble de son œuvre.
Pour Machiavel, les deux moteurs des passions humaines sont l'argent et
les honneurs (la reconnaissance sociale). Dans l'expression de leurs passions, les hommes ne se soucient pas de l'intérêt public, mais de ce qu'ils
croient être leur intérêt. Besoins de richesse et de reconnaissance sont insatiables, indéfiniment cumulatifs. C'est ce ferment de désordre social que Machiavel, éloigné de toute vision « satanique », appelle le « mal ». Pour lui, il
faut en assumer la dimension inéluctablement tragique.
Il ne s'agit pas de convertir les hommes au bien, de les rendre vertueux (il
pense que c'est impossible), il s'agit de faire avec leur méchanceté c’est-àdire qu'il faut trouver les moyens d'inciter ou de contraindre les hommes
(tous plus ou moins méchants) à se comporter comme s'ils étaient vertueux,
autrement dit à avoir intérêt au bien public. La politique consiste donc à
se saisir des passions humaines qui, laissées à elles-mêmes, provoquent du désordre social pour en faire un ordre civil. C'est l'équation
qu'il entend résoudre.

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§ 2. Virtù et fortune (chapitre XXV)
Virtù renvoie à l'intérêt (subordination de l'intérêt privé au bien public) et
la la force (étymologie latine). Virtù et fortuna forment un couple infernal.
La fortune renvoie au hasard. Mais il la compare aussi à un torrent qui emporte les digues.
La virtù du Prince (surtout le Prince nouveau) doit domestiquer la fortune. Au-delà de la métaphore genrée (c'est un homme de son temps), il faut
surtout voir que, pour lui, la politique peut changer les choses. Tout gouvernant est confronté à de l'imprévisible, à des évènements qu'il a du mal à maîtriser. La fortune est une limite assignée à l'action politique, mais en même
temps « l'action humaine a le pouvoir de changer les circonstances ». Dans
le monde de Machiavel, les êtres humains ont plus d'autonomie que dans la
vision chrétienne antérieure du dessein de Dieu. Un prince qui a la virtù
peut, au moins dans une certaine mesure, changer le cours de l'histoire.
La fortuna que l'Italie devait affronter était les guerres d'Italie provoquées par les puissances européennes (France, Allemagne…), dévastatrices
au point d'affecter la vie politique intérieure des cités

§ 3. Le modèle agonistique et le « conflit des humeurs »
Nous n'avons pas tous les mêmes passions en fonction de notre position
sociale de la Cité. Pour Machiavel et ses contemporains, il existent deux
grands groupes qu'il nomme « les grands » et le « peuple » (qui a la puissance du nombre). C'est le grand conflit de toute cité.
Machiavel ne définit pas qui sont les grands. Quelle peut être leur position sociale dans une cité comme Florence ? Ils tirent leur grandeur de leur
position économique (les riches) mais aussi de leurs compétences techniques
(ils possèdent l'art, hérité, de l'administration). Ce ne sont pas forcément (le
Prince non plus) des aristocrates même si leur mode de vie ressemble à celui
des grandes familles européennes.
Le peuple comprend le reste de la population : c'est une définition très
large, très lâche : du petit peuple (artisans, commerçants, petits paysans) à
des professions économiquement plus riches, intellectuellement plus éduquées.
Pour Machiavel, il ne peut y avoir d'issue pacifique au conflit entre
les grands et le peuple. Les grands, en position de domination, veulent
renforcer, développer cette capacité vis-à-vis du peuple jusqu'à l'oppression.
Le peuple veut simplement ne pas être dominé ou opprimé par les grands
(desserrer son emprise). Entre ces deux désirs, il n'y a pas de conciliation
possible. Pour Machiavel, comment concilier ces « humeurs » ?
La notion de « conflit des humeurs » est empruntée à la médecine médiévales (flux des humeurs, parfois contradictoires, que le médecin doit stabiliser pour améliorer l'état de santé du patient).
Jusqu'à Machiavel, lorsqu'on traitait du conflit entre peuple et grands, on
avait tendance à promouvoir un idéal de concorde, de réconciliation et
d'équilibre. C'était présent dans la vision platonicienne ou celle de l'humaPage 17 / 78
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nisme de la Renaissance qui en hérite d'une certaine manière. La crainte
était celle de la guerre civile. Machiavel ne veut pas non plus de guerre ci vile, mais ne nie pas la réalité d'un conflit qui ne s'achèvera jamais : il faut
faire avec et, si l'on peut, convertir cette conflictualité en quelque chose de
bénéfique pour le bien public. Autrement dit : faire surgir l'ordre du
désordre.

§ 4. Classification des régimes et prince nouveau
Dans le chapitre IX du Prince, Machiaval rappelle qu'un Prince qui vient
de conquérir l’État émerge d'un conflit originel, ouvert ou larvé, entre les
grands et le peuple. Un prince porté au pouvoir par les grands doit être ac commodant avec le peuple (pour montrer qu'il n'est pas dépendant des
grands).
Le choc des désirs entre grands et peuple peut définir ce que sera le régime politique : monarchie ou principaux ; liberté (république : un gouvernement libre) ; licence (désordre, anarchie — et donc la guerre civile). La
forme du gouvernement n'est pas l'effet d'une délibération rationnelle : elle traduit l'état de rapports de forces internes à la Cité.
Entre le désir des grands et le désir du peuple, le Prince doit choisir. Quel
désir est-il le plus aisé à satisfaire d'abord ? Celui des grands (l'oppression
du peuple) est insatiable. En revanche, le désir du peuple est négatif (ne pas
être opprimé). Si le Prince se fait le protecteur du peuple contre les grands,
il gagne la force du nombre, et la puissance que cela implique — même si les
grands se retournent contre lui. Machiavel ne se fait pas d'image idéalisée
du peuple, mais son désir est moins éloigné que celui des grands du bien public : le peuple cherche d'abord sa tranquillité, quand les grands cherchent à
détourner l’État à leur profit. Le principe ne peut affronter un « peuple ennemi » alors qu'il peut s'assurer des grands :
De surcroît, du peuple ennemi, pour être trop nombreux, le Prince ne peut
jamais s'assurer. Des grands, pour être petit nombre, il peut s'assurer. Le pire
qu'un prince peut attendre d'un peuple ennemi est d'être abandonné par lui.

Mais, subtilement, Machiavel rappelle aussi que les grands ont une capacité à administrer. Le Principe ne peut être que le protecteur du peuple
sans accéder à toutes ses demandes : il doit s'en tenir au refus de
l'oppression du peuple par les grands. Protecteur du peuple, le Prince ne
lui est pas soumis : le Prince doit apparaître comme étant au-dessus du
conflit entre les grands et le peuple. Il doit viser à l'équilibre, rester en posi tion d'arbitre (sinon il risque de relancer une guerre civile, toujours risquée
pour lui).
Pour Machiavel, il ne faut pas diviser pour régner, mais bien régner pour
diviser : fonder l'autorité politique sur le peuple sans dépendre du peuple.

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§ 5. Le Prince, « grand simulateur et dissimulateur » :
le principe de la tromperie
Le prince doit avoir conscience de sa fragilité et considérer que la politique est une guerre.
Le prince doit être homme et bête :
➔ homme, le Prince se sert des institutions, des lois pour gouverner ;
➔ bête, le Prince doit l'être quand c'est nécessaireà un double titre :
➔ renard : la ruse ;
➔ lion : la force, la violence.
Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel considère qu'il est dangereux d'user en permanence la violence. Il y a un usage
politique des lois et du respect des lois qui garantit la tranquillité publique.
Quant au côté animal, c'est le « renard » qui prime :
Le Prince doit être grand simulateur et dissimulateur.

La ruse est l'intelligence du mal : le Prince se présente aux gouvernés
non tel qu'il est mais tel qu'il veut que les gouvernés le voient.
Celui qui trompe trouvera toujours quelqu'un qui se laissera duper.

Pour Machiavel, la réalité sociale et politique inclut l'imaginaire, et largement ce que l'on y projette.
Les hommes jugent plus généralement avec les yeux qu'avec les mains.
Chacun voit ce que tu parais, pas ce que tu es.

Vaut-il mieux pour le Prince être aimé que craint ? Pour être respecté, il
doit être craint — mais pas haï. Inversement, l'amour est un affect qui expose le Prince plus qu'il ne le sert. C'est un lien d'obligation fragile. Le rai sonnement de Machiavel est concret.

C) La persistance du républicanisme
§ 1. Les Discours sur la première décade de Tite-Live
Malgré sa tentative d'amadouer les Médicis, Machiavel est tenu à l'écart.
Il continue à écrire et se considère comme un homme de lettres. C'est dans
ce cadre que les Discours sont écrits. Tite Live, historien romain du Ier
siècle de notre ère dont Machiavel comment les dix premiers livres.
Machiavel y affirme son amour de la République, mais ne dit pas de
choses très différentes du Prince. Il s'interroge cependant sur la part de pouvoir que doit avoir le peuple. Il assoit sa réflexion sur la Rome antique.
Machiavel a un fond républicain mais est pragmatique : le régime peut
dépendre des circonstances et de la Cité. La monarchie peut s'imposer pour
la pérennité de la Cité, mais si monarchie il y a, il recommande une assise
populaire. Pour autant, les Discours montrent comment la République est
pour lui une référence :
L'excellence montre que les peuples n'ont jamais accru leurs richesses et
leur puissance que sous un gouvernement libre.
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Dans le Prince, c'est le Prince qui a la virtù ; dans les discours, il considère qu'elle doit appartenir à la Cité : cette socialisation est pour lui la clé
qui explique la longévité de la République romaine. La question est pour
lui de savoir comment les hommes peuvent devenir est citoyen. Sa réponse n'est pas une question de morale ou de bonne volonté des individus : il faut que les citoyens y aient intérêt. La question est institutionnelle : ce sont les institutions politiques qui produisent la vertu
collectivement en amenant les hommes à se comporter comme s'ils
étaient vertueux.
Dans les Discours, Machiavel approfondit l'étude de la conflictualité entre
les grands et le peuple (la Plèbe) en faisant l'éloge de la conflictualité. Selon
Machiavel, le peuple de Rome a souvent arraché aux patriciens d'importantes concessions après une série d'émeutes.
Il faut pour lui mettre en place de bonnes lois institutionnelles pour maintenir un rapport équilibré entre les différentes « catégories sociales ». Il faut
un « gouvernement mixte », avec des éléments démocratiques et des élements aristocratiques pour permettre au peuple de surveiller les grands (« limiter l'insolence des grands »), mais aussi aux grands de surveiller « la licence de la multitude ». La virtù doit être le produit de ces mécanismes institutionnels :
Les lois favorables à la liberté sont le produit de l'opposition entre le peuple
et les grands.

Si les grands faisaient seuls la loi, il n'y aurait pas réellement de loi, mais
le règne de la force. C'est l'affrontement institutionnalisé avec le peuple qui
oblige les grands à tempérer leurs ambitions.

§ 2. Un rival de Machiavel François Guichardin (1483-1540)
Machiavel, depuis trente ou quarante ans, a nourri une réflexion approfondie en philosophie politique. On est revenu notamment sur l'intelligence
politique du peuple, garant de liberté. Dans les sciences sociales, on a mis en
avant sa théorie de la conflictualité. Machiavel a connu une immense postérité, et une postérité multiple (Machiavel et la raison de l’État, et la dissimulation vs une pensée machiavéliste).
Il a connu une postérité républicaine en Europe et aux États-Unis au
moins jusqu'à Rousseau et sans doute au-delà.

Chapitre 3.
La pensée politique de la réforme protestante
La pensée humaniste de la Renaissance et la pensée politique de la Réforme expliquent la pensée politique moderne. La Réforme protestante a pris
naissance en Allemagne et a eu des conséquences religieuses et politiques
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considérables en Europe. C'est le mouvement religieux et politique le plus
important au XVIe siècle, puisqu'il a coupé la Chrétienté et ses États en deux
après la conversion de certains princes.

A) La réforme luthérienne
§ 1. Trajet et projet de « frère Martin Luther » (1483-1546)
Martin Luther7 était sujet du royaume de Saxe. Sa famille paternelle était
d'origine paysanne aisée. Sa famille maternelle était aisée. Luther commence à faire des études de droit (Erfurt). En 1505, il est saisi par l'angoisse
de la mort lors d'un orage et invoque sainte Anne, patronne des mineurs. Il
décide de changer de vocation et fait vœu d'entrer au couvent (contrairement au monastère, le couvent n'est pas coupé du monde). Il ordre dans un
ordre mendiant particulièrement rigoureux et devient « frère Martin Luther ». Il poursuit ses études de droit et de théologie, est ordonné prêtre en
1507. Vers 1511-1512, il fait un séjour à Rome.
Mais c'est le trafic (commerce) des indulgences 8 qui fait basculer Luther.
La pratique était séculaire. Le pape avait autorisé l'archevêque de Mayence
à monnayer des indulgences dont la moitié du paiement devait servir à financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome. La campagne de
diffusion donne lieu à des pratiques très « commerciales ». Luther adresse à
l'archevêque une lettre de protestation à laquelle sont annexées 95 thèses
sur les indulgences.
Contester les indulgences, c'était contester l'autorité du pape (Léon X).
L'affaire des indulgences devient rapidement l'affaire Luther. Le ton de Luther devient « insolent et ironique ». Rome ne réagit pas, mais Luther persiste. Quelques mois plus tard, il fait afficher au château de Wittenberg un
placard (affiche) invitant à discuter de ses thèses. Son texte latin est imprimé et diffusé à grande échelle dans toute l'Allemagne.
La critique de Luther est double :
1) Les indulgences donnent une fausse sécurité aux fidèles. On ne peut
les pousser à la contrition et en même temps exalter les indulgences.
2) Il critique l'autorité que pourrait avoir le pape sur le Purgatoire.
En 1518, devant le légat du pape, il refuse de se rétracter sans débat. Il
est dans l'idée qu'il faut rappeler à l'ordre l'Église au nom de Dieu. Mais
deux ans plus tard (1520), il publie « les grands outils réformateurs » :
● Appel à la noblesse chrétienne de la nationa allemande touchant la
réforme de la chrétienté ;
● De la captivité babylonienne de l’Église ;
● La Liberté du Chrétien.
En 1521, il est excommunié. L'empeureur Charles-Quint le convoque à la
Diète de Worms ; devant le refus de Luther de comparaître, il est mis au ban
7

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_Luther (6/10/17).

8

Une indulgence est une intercession accordée par l'Église auprès de Dieu pour une rémission totale ou partielle des péchés. Les indulgences
donnaient lieu au versement d'une somme, ressource majeure du financement de l'Église.

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de l'Empire. Sur le chemin du retour, les troupes de Frédéric de Saxe interviennent et le mettent en lieu sûr.
Pendant un an, Luther se cache et traduit la Bible en allemand. Elle sera
diffusée par l'imprimerie.
Dès 1521, le mouvement dépasse Luther. À Erfurt, des prêtres catholiques sont attaqués ; ailleurs des moines rompent leurs vœux. Se déclenche
ensuite la « Guerre des paysans ». Mais Luther prend position contre la
rébellion et pour l'obéissance. En 1523, les positions de Luther mais aussi
d'autres prédicateurs se développent.
Luther est de plus en plus « sanctifié », représenté en portrait. Le SaintEmpire germanique est incapable d'endiguer le mouvement évangélique protestant.
La doctrine théologique luthérienne se comprend comme une tentative de
retour aux fondements évangéliques du christianisme : c'est la foi et le retour aux Écritures, en valorisant plus l'Ancien Testament que le catholicisme.
Cela implique un rapport plus personnel du fidèle à la foi, aux Saintes Écri tures et à Dieu.
La doctrine théologique de Luther repose sur le retour aux fondements
évangéliques du christianisme, tels qu'ils se déploient dans le Nouveau Testament mais aussi dans l'Ancien Testament dont il a encouragé la lecture.
Réforme n'a pas alors le sens actuel (« changer pour aller vers un mieux »,
né au XVIIIe siècle). La réforme luthérienne n'est pas un progrès pour l'avenir, mais un retour à la foi seule comme aux écritures.
Cette approche est subversive : elle remet en cause l'autorité du prêtre,
intercesseur obligatoire entre le fidèle et Dieu, et, singulièrement, celle du
pape. Le rapport à Dieu, à la religion, aux textes sacrés devient plus person nel, plus individuel.
La conception luthérienne de la nature humaine est fondamentalement pessimiste : il la rattache au péché originel, dogme ancien du christianisme (lié à l'éviction biblique d'Adam et Ève du jardin d'Eden). Le mal est
consubstantiel à la nature humaine. Rien ne sert d'espérer le salut par les
Œuvres (en se comportant « vertueusement » comme doit le faire un bon
chrétien) : quand on croit aimer Dieu « par les Œuvres », on est dans
l'égoïsme et l'orgueil. Croire que Dieu puisse se laisser acheter est, pour Luther, hérétique. Luther avait éprouvé le désespoir, à l'époque où il était encore catholique, en ressentant l'impossibilité du salut par les Œuvres. Pour
Luther, la justice de Dieu est impénétrable. Cela renvoie à la doctrine
de la prédestination : Dieu, indépendamment des Œuvres, a choisi qui serait sauvé et qui serait damné. Au salut par les Œuvres, il substitue le
« salut par la foi » en s'en remettant à la toute puissance de Dieu en espérant être sauvé « par la grâce du Seigneur ». Cela ne dissuade pas le chrétien de suivre les commandements de Dieu, mais cette soumission ne suffit
pas. Si les bonnes œuvres, « l'homme bon fait de bonnes oeuvres » :
De même que la foi rend un homme croyant et juste, de même la foi accomplit les bonnes œuvres.
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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

Luther balaie donc la vieille conception de l'Église, même si c'est pour lui
un retour : c'est la « communauté des fidèles unis par le cœur », et non plus
une communauté soumise au pape et aux évêques :
L'essence de l'Église consiste dans les rapports immédiats des fidèles avec
son invisible chef, le Christ, sa force et sa vie.

Immédiats signifie ici non pas maintenant, mais en l'absence de médiation. Luther fait disparaît la différence entre laïcs et clercs. Il va jusqu'à
dire : « nous sommes tous prêtres » (sacerdoce universel).

§ 2. Les implications politiques de la réforme luthérienne
Chez Luther, le politique et le religieux sont mêlés. Au XVIIe siècle, on
parlera même de théologico-politique.
Au début des années 1520, Luther a produit « les grands écrits réformateurs », notamment une Adresse à la noblesse chrétienne de la nation allemande. L'Allemagne compte alors une pluralité d'États et de principautés (le
Saint-Empire romain germanique n'est pas un État centralisé). L'Adresse est
une charge contre le pape et la curie (les services centraux de l'Église, en
langage moderne). En 1523, Luther publie De l'autorité temporelle [=l'Etat,
le pouvoir politique] et dans quelle mesure on lui doit obéissance.
Pour Luther, il ne doit pas y avoir de clergé. S'il doit y avoir une classe sacerdotale, elle ne doit être au-dessus ni des fidèles ni du pouvoir civil. Il n'y a
pas de « prêtres consacrés », mais des « pasteurs » qui ne peuvent
contraindre personne : ils ne donnent que des conseils et, par exemple, ne
peuvent contraindre le pouvoir civil.
La foi est chose absolument libre. On ne peut forcer les cœurs, même en se
mettant en quatre.

Il ne peut y avoir d'Église soumise à un homme, ici le pape chef de
l'Église. C'est en quoi le pape, en se prétendant le chef de l'Église et l'intermédiateur suprême entre les fidèles est Dieu, est l'Antéchrist.
Luther en tire la conclusion qu'aucune affaire temporelle ne doit être évoquée à Rome (à l'Église).
Il faut que le pape n'ait sur l'empereur aucun pouvoir.

Le pouvoir civil a un rôle coercitif ; celui de l'Église est spirituel (professer la parole de Dieu). Il faut une séparation stricte des fonctions temporelles et religieuses : l'Église ne peut avoir d'autorité sur le pouvoir politique.
Ce principe a une conséquence : l'obéissance (presque) inconditionnelle
au pouvoir civil quel qu'il soit. Il s'appuie sur une citation de Saint-Paul (cf.
Épîtres dans le Nouveau Testament) qui affirme que la foi est plus importante que la loi, mais précise :
Tout pouvoir vient de Dieu.

Luther en tire la conséquence que tout pouvoir installé est légitime et que
lui désobéir est désobéir à Dieu :
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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME
Que toute âme soit sujette à l'autorité en vigueur, car il n'existe d'autre autorité que celle de Dieu.

Le prince, pour Luther, n'a pas d'autorité religieuse, même si doit
appuyer la vraie foi et la diffusion de l'Évangile. Pour autant, il faut lui
obéir.
D'autre part, les êtres humains étant par nature mauvais et pécheurs du
fait du péché originel (cf. saint Augustin), il ne faut pas en attendre une so ciété harmonieuse et pacifique. Plus radical que Machiavel, il considère qu'il
faut user de la force pour ces « bêtes féroces » que sont les hommes. Les autorités temporelle doivent arrêter le mal par le mal (la violence, la loi, la menace, instruments non exclusifs mais nécessaires pour maintenir l'ordre public).
Luther donne cependant des conseils aux princes pour qu'ils
agissent en princes chrétiens. Outre qu'ils doivent protéger la « vraie religion », ils doivent retenir la violence, s'entourer de conseils et agir avec rigueur et sévérité, mais aussi justice et mesure.
Si un prince agit mal, la rébellion n'est pas légitime pour autant. La seule
réponse qu'il admette est « l'émeute spirituelle » (mental riot chez les AngloSaxons).
Si un principe oblige ses sujets à suivre une foi qu'ils ne souhaitent pas, il
y a conflit entre la conscience des fidèles et le pouvoir d'obéissance. Luther
exclut la révolte violente et prône la désobéissance passive (ne pas appliquer
le commandement).
En 1524 éclate la révolte des paysans allemands qui se réclame de Luther. Elle remet en cause l'ordre social féodal. Clairement, Luther va se prononcer contre cette révolte et pour sa répression, pourtant impitoyable. Le
théologien protestant Thomas Müntzer9 a pourtant appuyé cette révolte et
est donc entré en conflit avec Luther qu'il met en cause (Müntzer, partisan
d'une théocratie populaire, est exécuté en 1525).
Le positionnement politique de Luther s'exprime au moment où se développent des monarchies absolues protestantes.

§ 3. Les raisons d'un succès
Le succès de la réforme protestante est dû à plusieurs facteurs.
Le luthérianisme s'est propagé d'abord dans le Nord de l'Allemagne. Au
XVIe siècle, il a pu apparaître comme une sorte de prophète qui manquait à
l'Allemagne depuis le déclin du pouvoir impérial alors que l'hostilité vis-à-vis
de l'Église croissait. Luther est venu à point nommé. En quelques mois, il est
passé du statut de « simple frère » à celui de référence.
La foi luthérienne s'est d'abord propagée dans les milieux marchands. Luther mettait en cause certains dogmes catholiques comme le prêt à intérêt,
pas condamné par l'Église, mais limité et règlementé. Luther a eu un succès
chez les paysans en raison de son message social (critique de l'Église et de

9

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_M%C3%BCntzer (13/10/2017).

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

ses privilèges). Mais il a connu le succès chez des élites politiques et dirigeantes qui ont vu en lui un allié précieux contre le pape et les privilèges,
notamment fiscaux, de l'Église catholique sur le .
En 1529, six principautés et quatorze « villes libres » avaient embrassé la
foi luthérienne. Elles protestent contre la Diète impériale qui avait condamné la réforme. C'est à partir de la qu'on appelle les réformés les protestants.
C'est à partir de là également que la rupture avec l'Église intervient.
En 1555, la paix d'Augsbourg partage l'Allemagne entre protestantisme
et catholicisme selon le principe Cujus regio, ejus religio (tel prince, telle religion). On admet aux minorités religieuse un « droit d'émigration pacifique » vers un État conforme à leur foi. Cette paix a renforcé les États monarchiques (y compris paradoxalement les monarchies catholiques).
Les deux tiers de l'Allemagne sont protestants à la fin du XVIe siècle : ce
rapport de forces ne changera pas.

B) La radicalisation calviniste
Le protestantisme, par nature chez Luther, exclut toute autorité religieuse ou ecclésiale puisque qu'il est fondé sur le refus d'une monarchie
pontificale et un rapport personnel et individuel à Dieu. Il n'est pas étonnant
qu'il y ait eu différentes approches dans le protestantisme naissant. Après
Luther, Jean Calvin10 est une figure centrale du protestantisme.
Chez Jean Calvin, la « radicalisation » par rapport à Luther s'exprime sur
deux plans :
1) au plan religieux, il est plus intransigeant, notamment sur la question de la prédestination.
2) contrairement à Luther, il ouvre la possibilité d'une résistance à la
tyrannie.

§ 1. Le « deuxième patriaache » : Jean Calvin (1509-1584)
Calvin est un Français qui a reçu une formation d'humaniste de la Renaissance. En 1534, il adhère au protestantisme (il se considère alors comme un
disciple de Luther). Il fuit Paris puis la France, se réfugie à Bâle puis à Genève, alors république indépendante, dont il prend le contrôle.
Il publique l'Institution de la religion chrétienne. C'est un texte qui défend les protestants persécutés en France et offre une synthèse des idées réformatrices.
Calvin est chargé par les autorités genevoises de réformer l'Église protestante. Il devient l'unificateur du protestantisme en France et en Angleterre.
Dans sa rupture avec les dogmes et les rites de l'Église catholique, Calvin est
plus radical. Mais il conçoit aussi la religion comme plus active sur le plan
politique que chez Luther. Outre qu'il fait de Genève une théocratie, il donne
au pouvoir religieux les moyens d'une certaine coercition physique. Il correspond avec un théologien espagnol, Michel Servet, qu'il fait venir à Genève

10

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin (13/11/2017).

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PREMIÈRE PARTIE. L'AUTONOMISATION DE LA RAISON POLITIQUE : LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

pour débattre avec lui (Michel Servet 11 conteste le dogme de la Sainte Trinité12), puis condamner et exécuter (1553). Le calvinisme va se diffuser en
France et au Royaume-Uni.

§ 2. Vers une théorie du droit de résistance
Dans l'Institution de la religion divine, un chapitre sur le gouvernement
civil renvoie à Luther et au devoir d'obéissance, mais il introduit un droit de
résistance pour les gouvernements mixtes dotés d'institutions représentatives du peuple (il mentionne le tribunal de la plèbe à Rome et les états généraux en France). Il considère que les magistrats (les représentants du
peuple) sont là pour contrôler les principes. Il reste mesurer, mais, pendant
les guerres de religion en France, les calvinistes français vont s'appuyer sur
ce point pour invoquer un droit à la « résistance à la tyrannie ».

11

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet (13/11/2015).

12

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trinit%C3%A9_(christianisme) (13/11/2015).

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

Deuxième partie.
Le temps de l'absolutisme en France
La Renaissance humaniste promouvait le républicanisme, tandis que le luthérianisme était favorable à l'obéissance au pouvoir. En revanche, les deux
courants ont favorisé la séparation, sous des formes variables, de la religion
et du pouvoir civil.
C'est avec Jean Bodin qu'émerge la notion de souveraineté (la capacité
pour l’État de commander à tous). La notion de souverainté est liée aux
guerres de religion qui ont eu lieu dans la seconde moitié du XVIe siècle en
France. Ce fut une guerre civile. Cette guerre civile fut aussi un conflit de
plumes, de pensées. Ces moments de crise sont souvent des moments d'innovation dans la pensée politique.
La théorie de la souveraineté élaborée par Jean Bodin a été une réponse à
la crise de l'autorité de l’État, voire à la menace sur l’État lui-même. Cette
doctrine de souveraineté comme « puissance absolue et perpétuelle » n'était
pas destinée à soutenir le pouvoir d'un seul homme. Même si Bodin était mo narchiste, il dissociait l’État des dirigeants et des dirigés.

Chapitre 1.
Les guerres de religion
et la naissance de la souveraineté
A) La révolution huguenote en France : théories et pratiques
Au XVIe siècle, à côté du républicanisme de la Renaissance italienne, il y
a eu un courant « constitutionaliste » selon laquelle le pouvoir doit s'exercer
dans des limites déterminées : quelle est la bonne limite à assigner au pouvoir politique sans qu'il devienne tyrannique ou arbitraire ? La thèse constitutionaliste ne place la source de l'autorité du gouvernement ni dans le pape
ni directement de Dieu, mais dans le consentement du peuple au pouvoir (on
retrouvera cette formulation même, qui annonce un contrat social, chez John
Locke au XVIIIe siècle). Le roi, le souverain est institué par le peuple : s'il
franchit la limite qui distingue l'exercice légitime du pouvoir de la tyrannie,
le peuple peu destituer le souverain.
Cette idée existait au Moyen Âge mais a accompagné les grandes révolutions politiques et religieuses des XVIIe et XVIIIe siècle. C'est une tendance
qu'on doit à des courants du protestantisme.

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

§ 1. Causes et circonstances d’une révolution religieuse
Malgré la répression, le protestantisme atteint deux millions de sujets du
royaume de France en 1560. Plusieurs milieux sociaux sont touchés : milieux
commerçants, mais aussi très grande noblesse (prince de Condé, amiral de
Coligny).
En 1562, la reine Catherine de Médecis 13 gouverne la France depuis la
mort du roi Henri II. Elle est très clairement catholique, mais son problème
est d'assurer la paix civile dans le royaume. Elle accorde aux « réformés »
une certaine liberté de culte à l'extérieur des villes. La Ligue catholique que
mène le duc de Guise met un terme en massacrant des protestants à Was sy14. C'est le début des guerres de religion : il y en aura huit, entrecoupées
de trêves.
Selon le principe qui prévalait, en monarchie, il ne peut exercer qu'une
religion, celle de prince. Une autre religion met en péril l'autorité de l’État.
La minorité protestait jouait le temps et la durée : en résistant, elle pensait
pouvoir devenir minoritaire. Les chefs de la majorité catholiques n'admettaient pas que la minorité puisse dicter sa loi ou même avoir des droits dans
le royaume de France.
L’État royal veut préserver pour sa part son autorité en préparant une
« paix de religion ». Après quarante ans, l’État y parvient sous Henri IV, assassiné lui-même en 1610 par un catholique ligueur. L’État entend être le garant d'une paix civile protectrice des populations susceptible de renforcer sa
légitimité.
Charles IX15 monte sur le trône. En 1572, l'amiral de Coligny 16 monte à
Paris avec l'élite protestante pour le mariage d'Henri de Navarre, roi de Navarre protestant (le futur Henri IV) et de Marguerite de France (la reine
Margot). Le massacre des protestants est décidé : c'est le massacre de la
Saint-Barthélémy17 qui commence le 24 août 1572 (3000 morts à Paris,
10 000 dans d'autres villes).
Ce massacre a été décidé par la famille royale pour décapiter le mouvement protestant, même s'il a été incontrôlable. L'intention du pouvoir était
de couper la tête du parti protestant et de régler de manière violente le problème de la diversité confessionnelle : l'effet va être inverse (cf. en sociologie les effets pervers ou non intentionnels de décisions intentionnelles).
Le parti protestant — qui craint une menace d'extermination de la part de
l’État — va se renforcer autour de son nouveau chef, Henri de Navarre. Si
Charles Quint et le pape se félicitent du massacre, la reine Elisabeth d'Angleterre, les Cantons suisses et la République de Genève 18 et les princes protestants allemands accordent un soutien financier aux protestants de

13

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Catherine_de_M%C3%A9dicis (13/10/2017).

14

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Wassy (13/10/2017).

15

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_IX_(roi_de_France) (13/10/2017).

16

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaspard_II_de_Coligny (13/10/207).

17

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_la_Saint-Barth%C3%A9lemy (13/10/2017).

18

La République de Genève n'intègre la Confédération helvétique (Suisse) qu'en 1815.

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

France. La guerre civile va être relancée. Six ans plus tard, Jean Bodin écrit
Les Six Livres de la République.
En 1574, Henri III succède à son frère Charles IX. Il est moins sous l'emprise de sa mère et porte un projet de « paix de religion », y compris par des
moyens expéditifs (assassinat du duc Henri de Guise, chef de la faction catholique19). Il invente en partie la forme moderne de la Cour royale en promouvant des nobles de second rang voire des bourgeois pour affaiblir la
grande aristocratie. Cette remise en cause du gouvernement par conseil des
grands est mal perçue. De son vivant, Henri III a échoué, mais a préparé le
terrain pour le futur Henri IV.
Henri III doit faire face à deux partis organisés et déterminés : la Ligue
catholique que dirige le duc de Guise — suspect de vouloir s'emparer du
trône de France20 — et l'Union calviniste (protestants). En 1576, Henri III
promulgue l'édit de Beaulieu qui rend aux protestants une certaine liberté
de culte. Mais chaque camp du royaume en maîtrise une partie. Un troisième
parti apparaît alors : le parti des Politiques (« politiques » comme un groupe
de personnes).
Le parti des Politiques veut dépasser le conflit confessionel en mettant
l’État (la « République » au sens classique du terme) au dessus des conflits
confessionnels. L'appellation a été utilisée pour les discréditer parce que les
politiques mettraient la question du salut en dessous de l’État, ce qui relève
quasiment de l'hérésie pour les ultras catholiques et protestants. Ce parti est
composé de catholiques et de protestants modérés. Ils se recrutent par les
officiers (fonctionnaires civils ayant acheté leur charge) et figurent notamment dans l'entourage du duc d'Alençon, frère du roi.
La guerre « des trois Henri » (Henri III, Henri de Guide, Henri de Navarre) reprend en 1584. Le duc de Guise pousse le peuple de Paris, ligueur,
à chasser le roi de la capitale (le roi réside alors au Louvre). En décembre
1588, le duc de Guise est assassiné sur ordre du roi. Cela excite la fureur
des ligueurs contre le roi. Henri III se rapproche d'Henri de Navarre, chef du
parti protestant devenu héritier légitime du trône 21. Leurs forces conjuguées
font siège de Paris. En 1599, Henri III est assassiné par le moine Jacques
Clément. Quatre ans plus tard, Henri de Navarre abjure la foi protestante et
règne sous le nom d'Henri IV. En 1598, Henri IV promulgue l'édit de
Nantes qui admet, dans certaines mesures, la liberté de culte pour
les protestants, sauf à Paris (pour éviter les troubles) et sur les terres de la
famille de Guise. Les protestants sont admis à exercer des charges publiques. En 1610, Henri IV est assassiné par Ravaillac. Duplessis-Mornay,
un des chefs du parti protestants déclare :

19

Sur Henri de Guise, acteur majeur de l'époque, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Ier_de_Guise (15/10/2017).

20

Les questions politques et religieuses étaient bel et bien entremêlées.

21

La dynastie des Valois s'éteint avec Henri III. Henri IV est l'héritier le plus proche en remontant jusqu'à Saint Louis, ancêtre commun. Saz
légitimité au trône était remise en cause par les catholiques ultra en raison de sa religion. À l'occasion de son ultime conversion au
catholicimse, on lui prête la formule Paris vaut bien une messe. Comme dit l'adage italien : se non è vero è bene trovato !

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE
Qu’on ne parle plus entre de huguenot ni de papiste, ces mots son défendus
par nos édits (…). Si nous sommes Français, nous aimons notre patrie, nos fa milles, nous mêmes, ils doivent désormais être effacés en nos âmes. Il ne faut
plus qu’une écharpe entre nous. Qui sera bon Français me sera citoyen, me
sera frère.

Deux théories rivales vont s'opposer : théories de la résistance (monarchomaques) ; théorie de la souveraineté (qui interdit toute résistance du monarche).

§ 2. Les théories de la résistance (les monarchomaques)
14/10/2017

Jusqu'au massacre de la Saint-Barthélémy, les protestants jouaient la
carte monarchique en comptant sur la protestion du roi et en jouant sur la
durée. Ils avaient une conception assez traditionnelle au Moyen Âge d'une
monarchie correspondant à un gouvernement mixte tempéré par les parlements (organe judiciaire et administratif composé de magistrats) et les états
généraux.
Avec le massacre de la Saint-Barthélémy, l’État et loi roi sont en cause : il
faut se délier du devoir d'obéissance au monarque. Une série de pamphlets
vont dénoncer la famille royale, mais des ouvrages vont justifier philosophiquement le droit de se rebeller contre le prince — en dépit des principes luthériens d'obéissance au pouvoir civil.
Ces écrits sont qualifiés de « monarchomaques »22 [Voir citations sur
cours en ligne] par leurs ennemis (« monarchomaque »=destructeurs de
rois).. François Hotman et Théodore de Bèze — bras droit et successeurs de
Calvin à Genève. Hotman publie La Francogallia (« la France gauloise »).
C'est un usage politique de l'Histoire. De Bèze publie Du droit des magistrats sur leurs sujets. La Défense de la liberté contre les tyrans, dont l'auteur
n'est pas identifié, mais appartient à ce courant.
Tous ces écrits tournent autour de deux thèmes : 1º la justification du
droit de résistance ; 2º le consentement populaire au pouvoir. C'est l'idée de
« souveraineté populaire » qui apparaîtra plus tard même si ces théoriciens
ne sont pas démocrates au sens moderne. Si le pouvoir vient du peuple et si
le peuple accorde le pouvoir au roi, le peuple par ses représentants peut retirer ce pouvoir si le roi ne respecte pas sa parole. Ce sont les bases d'une
théorie constitutionaliste (au sens où il existe un ordre politique fondamental, non comme une constitution écrite ou matérielle).

2.1. Droit de résistance (Théodore de Bèze)
Au Moyen Âge, la théorie de la résistance a été évoquée déjà par le théologiens Guillaume d'Occam23 (contre l'autorité du pape dans son cas). Mais
chez les protestants du XVIe siècle, c'est un droit moral à résister à un sou verain menaçant leur liberté de conscience. Mais un tel droit a été envisagé
aussi par les jésuites. Théodore de Bèze, théologien mais aussi juriste de for-

22

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque (14/10/2017).

23

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_d%27Ockham (14/10/2017).

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

mation, fixe les conditions d'exercice de ce droit de résistance (jusqu'au remplacement de la dynastie en place par la force) :
● il ne peut être exercé que lorsque la communauté dans son ensemble
est menacée dans son existence (des persécutions isolées, même répétées, ne suffisent pas).
● démettre un tyran n'est pas l'assassiner (il y a des refus du tyrannicide : c'est une différence avec les monarchomaques catholiques, notamment après l'assassinat du duc de Guise) ;
● la résistance ne doit pas être isolée ;
● l'initiative ne doit pas venir du peuple mais de ses représentants (représentants aux états généraux ou instances locales, autrement dit
une certaine élite).
Pour Théodore de Bèze, on doit obéir à Dieu de préférence à toute autorité humaine : dans certaines circonstances, il faut donc désobéir à la loi humaine : 1º un souverain légitime qui devient un tyran ; 2º un souverain non
légitime (usurpateur).
Quand le souverain légitime devient un tyran, les représentants du peuple
en le devoir de jouer un rôle actif en exhortant le roi à assumer ses obligations (ils forment son conseil élargi). Si le roi persiste, ils doivent organiser
une résistance armée et déposer le prince.

2.2. Souveraineté populaire et consentement (François Hotman)
Hotman complète l'argumentation de Bèze par une relecture personnelle
de l'histoire de France. Elle lui permet de reconstruire une théorie de la légitimité du pouvoir politique opposée à la doctrine absolutiste.
Dans Francogallia (la France gauloise), il remonte à la période antérieure
de la conqupête romaine. Il prétend que la monarchie était élective, le roi
étant élu par les états généraux. Il en tire la conclusion que les états généraux ont un droit de contrôle sur le monarque. Pour lui, la monarchie des Valois, fondée sur l'hérédité et le droit divin n'est pas légitime. Si on l'admettait
cependant, il faudrait que le roi reconnût aux états généraux le droit de le
critiquer.
Dans la conception cyclique et non linéaire qu'ont les contemporains de
l'histoire (entre âge d'or constitutionaliste et corruption), Hotman promeut
le retour à l'age d'or de « l'ancienne constitution ». La question posée aux
Valois (ou à la monarchie française) est : « qui vous a fait roi ? » Il s'agit de
refonder l'ordre politique dans le sens d'une réaffirmation du pouvoir des
états généraux, mais aussi des parlements et des états provinciaux en tant
que garantie constitutionnelle (au sens de « l'ancienne constitution ») du respect par le souverain de respecter son serment d'assurer la défense du
peuple et son salut.
[Car l'état du gouvernement de ce royaume…]

Il s'écarte de la tradition luthérienne en s'écartant de l'origine divine du
pouvoir. Le pouvoir n'est pas exercé par le peuple, mais celui-ci l'a accordé
et consenti à un souverain par la médiation des états généraux. Le pouvoir
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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

est une délégation accordée par le peuple ; cette délégation est conditionnelle (respect de la parole, accomplissements de ses devoirs).
C'est une première étape de la pensée constitutionaliste moderne.
Au XVIe et au XVIIe siècle, c'est ce qui donne son sens à une série de révolutions. On ne peut pas comprendre la pensée de John Locke sans cette dimension calviniste, même si l'arrière-plan religieux est moins présent.
L’État, selon Bodin, ne se confond ni avec les gouvernants ni avec les gouvernés : l’État se survit (« perpétuité » de l’État). De même, les monarchomaques protestants, plus que les républicains italiens de la Renaissance, insistent sur la différence entre la charge politique et celui qui l'exerce. L'officier n'est pas propriétaire de son office ni même son usufruitier. Mais ils font
moins la distinction entre la souveraineté et le pouvoir du peuple, autrement
dit les gouvernants. Il n'embrassent que la moitié de la notion abstraite de
l’État selon Bodin.

B) La souveraineté selon Jean Bodin
§ 1. Guerre et paix de religion : le parti des « Politiques »
Le concept de souveraineté chez Bodin découle des guerres civiles et relgieuses. L’État serait le dernier rempart contre la guerre civile. L’État,
comme « chose publique », représente le bien public en général. Un certain
nombre de penseurs politiques de la Renaissance vont ainsi mobiliser le
conception de res publica (« chose publique ») comme garant de la paix publique.
Karl Schmitt, historien du droit controversé, souligne l'importance de
cette position dans l'histoire des idées politiques européennes :
De la neutralisation des guerres civiles confessionnelles est né un nouvel
ordre politique : celui de l’État souverain.

Les guerres de religion qui menaçaient la monarchie française ont paradoxalement abouti à la monarchie absolue en reléguant au second plan les
questions religieuses, même si elles n'ont pas disparu. L’État s'est placé en
position d'arbitre. Il y avait l'amorce de la confessionnalisation de l’État, ce
qui a ouvert la politique comme espace spécifique.
Le concept de souveraineté est une réponse aux guerres de religion.
L'idée est de ne pas discuter des dogmes religieux pour s'en tenir à un accord politique sous forme d'un traité entre les deux partis confessionnels (catholiques, protestants) qui s'engagent en retour à renoncer à la violence et
aux intimidations.
Cette tentative échoue, mais est formalisée par Jean Bodin. Henri IV met
en place une monarchie qui se veut pacificatrice et réconciliatrice.

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

§ 2. La « République » selon Jean Bodin :
souveraineté, absoluité, perpétuité
NDE. Les citations du § 2
seront mises sur Cours en
ligne.Ne sont présentent ici
que leurs amorces.

Jean Bodin (1529-1596) est une juriste et théoricien 24. La République,
chez Bodin, ne s'attache pas à une forme particulière de gouvernement. « La
santé et le bien être de la république » doit être privilégié. Selon un de ses
contemporains : « La république n'est pas dans l'Église, mais l'Église dans la
république ».
S'il y a une pluralité de religions, il faut renoncer à toute idée de gouvernement mixte et de droit de résistance qui lui est associé. La souveraineté
est :
Puissance absolue et perpétuelle.

Les pouvoirs supérieurs du gouvernement ne peuvent être partagés entre
des organes séparés. Cette thèse est, pour l'époque provocatrice.
Après la Saint-Barthélémy, il rejoint le parti des politiques, mais
condamne les théories « séditieuses » des calvinistes radicaux. Il publie un
ouvrage de grande ampleur. Sa formation de juriste va lui-être utile. Les Six
Livres de la République est d'une lecture peu accessible. C'est un mélange
de formalisme juridique et d'érudition historique dans lequel on se perd. Les
Six Livres de la République sont publiés en 1576.

2.1. Définition de la république
République est un droit gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui
leur est commun, avec puissance souveraine.

La République est une communauté dont la spécificité est d'être souveraine. Cette communauté est composite : c'est une communautés de communautés (« ménages » au sens de « familles »). L'unité élémentaire de la famille (pas les citoyens comme individualités), mais la République n'est pas
une famille en plus grand.
Par « droit gouvernement », on entend gouvernement juste, conforme
« aux lois de nature ».
La famille est une unité : l'individu n'existe pas politiquement en dehors
d'elle. L'Ancien Régime est une société de « corps ». C'est la conception que
porte Jean Bodin, homme de son temps. La République a des ressemblances
avec la famille (un chef gouverne la famille, auquel la famille doit obéis sance). Bodin reprend ici le droit romain (qu'il a enseigné). Par analogie, il
en va de même pour le souverain par rapport à ses sujets.
La famille bien conduite…
Le gouvernement domestique est le vrai modèle du gouvernement politique

La République n'est pas une forme de contrat social, mais l'intégration
harmonieuse de familles non souveraines. La République est une clé de
voûte de l'ordre social.

24

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Bodin (14/10/2017).

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Mais Jean Bodin insiste sur les différences : la République n'est pas le patrimoine d'un souverain qui n'est pas propriétaire de son royaume.
[Car si le … il n'y a ni République ni famille]

L'impôt chez Bodin est moins considéré comme une extorsion que comme
une ressource pour protéger les familles et leurs propriétés. C'est une condition nécessaire que les propriétaires doivent faire à l’État pour que ce dernier protège leur patrimoine.

2.2. Définition de la souveraineté
La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d'une République.
C'est le principe fondamental de toute République.

Bodin définit de manière rigoureuse de la souveraineté dont il déduit l'interdiction absolue de se rebeller contre le souverain. Il estime être le premier à avoir défini le concept de souveraineté. Il ne veut pas énoncer les ob jets sur lesquels elle s'exerce, mais la définir dans l'absolu. Toute marque de
souveraineté découle de la définition qu'il donne.
L'essence de souveraineté est pour Bodin incompatible avec toute
forme d'obligation, y compris les lois qui ont précédé le souverain ou le
droit coutumier. En affirmant que la souveraineté est « puissance absolue »,
c'est une puissance de commandement dans le sens où elle est aussi la puissance de faire la loi, au-dessus de toute loi. C'est donc la puissance inconditionnelle de faire mais aussi de casser la loi. Il s'agit des lois positives (humaines), qu'elles soient écrite ou non. Bodin ne fait exception que pour les
lois divines et naturelles (reflétant un ordre immuable et non conventionnel)
qui ne sont pas des lois positives.
Le prince souverain ne peut pas se lier les mains quand bien même il le voudrait.

La puissance est « perpétuelle », puisqu'elle n'est pas limitée dans le
temps. Si le pouvoir du souverain était limité dans le temps, il résulterait
d'un mandat qui lui a été délégué. Le prince serait dépositaire d'une puissance transférée vers lui. C'est pour lui une idée fausse de la souveraineté
qui découle d'une confusion entre le souverain et le magistrat. Le magistrat
exécute les lois et commandements. Le souverain est celui qui fait les lois et
se situe au-dessus d'elles : son pouvoir n'a pas de limite dans le temps.
Pour Bodin, le souverain peut être un monarque, une assemblée restreinte, le peuple également (souveraineté monarchique, aristocratique ou
populaire), mais il referme la possibilité qu'il a ouverte en soulignant que la
forme la plus appropriée avec l'essence de la souveraineté est la monarchie
(absolue).
La souveraineté est la possibilité de donner la loi à tous sans la recevoir de quiconque. C'est une puissance unilatérale. Dans la République de Bodin, un citoyen est d'abord un sujet obéissant à des lois
qu'il n'a pas faites. Ce n'est pas un esclave ; il a des droits : le souverain
n'est pas propriétaire de ses sujets.
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2.3. Les limites de la souveraineté chez Bodin
Pour lui, un pouvoir unique opprime moins les sujets que de multiples assujettissements aux différentes autorités. Si la liberté du souverain n'est pas
limitée (ce qui lui permet d'agir selon sa propre dynamique), elle n'est pas
conçue comme justifiant les caprices de l'autorité. Comment peut-on avoir
l'assurance que la souveraineté agisse dans l'intérêt de la communauté ?
Pour Bodin, la « puissance absolue et perpétuelle » n'est pas arbitraire.
Elle doit se conformer aux lois naturelles et aux lois divines de la révélation
[découlant d'une religion révélée comme le christianisme]. La loi naturelle
est liée à une « universelle morale ». L'action législative du souverain doit
s'y conformer. Le roi ne peut dépouiller ses sujets de leurs propriétés : il leur
retirerait les moyens de vivre. De même, il ne peut violer leur conscience par
des conversions religieuses forcées. Une souveraineté légitime, réellement
« royale » et non tyrannique, respecte les lois naturelles et notamment la
propriété des sujets.
La souveraineté étant absolue, Bodin imagine un mécanisme d'autolimitation par les lois naturelles en l'absence de tout contrôle de la souveraineté. Il
reprend ici la théorie luthérienne de la désobéissance passive de la part
des magistrats (opposition à ce qui est contraire à la loi naturelle en
ne l'appliquant pas). Elle émane des « magistrats » (au sens large, tous les
« officiers publics », judiciaires ou non). Le roi a le monopole de la loi, mais
pas le monopole d'interprétation de la loi naturelle.

2.4. La distinction entre souveraineté et gouvernement chez Bodin
20/10/2017

Jean Bodin ne réduit pas l'exercice de la souveraineté à la monarchie. Il
admet qu'il puisse y avoir d'autres régimes (y compris d'assemblée), mais il
une préférence pour la monarchie, son attribution collective risquant de la
diviser.
À l'intérieur de la forme monarchique de la souveraineté, il y a plusieurs
formes :
● souveraineté tyrannique (qui ne respecte pas la loi naturelle) ;
● souveraineté « à la turque » (pas de différence entre les propriétés
du souverain et celle de sujets dont le statut est plus proche de celui
d'esclaves) ;
● la « souveraineté royale », forme de monarchie qui, au-delà des lois
naturelles, respecte des lois traditionnelles, notamment dans le cas
de la monarchie française et de ses « lois fondamentales » : indisponibilité de la couronne (le roi ne peut en disponiser ni même la refuser) ; inaliénabilité du domaine royal ; règles de succession (loi salique : succession du trôle par primogéniture à l'exclusion des
femmes et de leur descendance).
Jean Bodin distingue la souveraineté du gouvernement. La souveraineté est le pouvoir de faire la loi, le gouvernement la charge de la mettre
en œuvre. Jean Bodin n'exclut donc pas que le gouvernement s'accomplisse
avec le concours d'autres organes (états généraux, parlements) dès lors qu'il
est bien distinct du pouvoir de faire la loi. Il n'y a pas de co-partage de la
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souverainté avec les états généraux et les parlements, mais le gouvernement
est élargi à d'autres organes que le roi.
La distinction souveraineté/gouvernement est à l'origine de la distinction
entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif. Cette notion sera notamment reprise par Rousseau.
Bodin, avec d'autres, a contribué à penser une sortie de crise politico-religieuse avec le concept de souveraineté qui permet d'assurer ce qu'on nommait « une paix de religion ». C'est le fondement historique de « l'autonomie
de la raison politique » qui donne préséance à la paix du royaume sur les
questions théologiques, moins au nom de la tolérance ou de la liberté de
conscience qu'au nom de la paix et de l'autorité du souverain. C'est d'abord
une question d'ordre public.
L’État est donc pour Bodin une institution spécifique, autonome par rapport aux gouvernés comme aux gouvernants, qui peut se poser en arbitre
garant du « salut du peuple ». « Perpétuel », l’État survit aux dirigeants
comme aux dirigés : c'est une entité abstraite, impersonnelle, n'appartenant
à personne en particulier, qui n'est le patrimoine ni du prince ni du peuple.
Le prince, même absolu ou justement parce qu'il l'est, n'est que le gardient,
l'administrateur, le gardien de la « République » (la chose publique).

Chapitre 2.
L’Europe absolutiste : théories et pratiques
Au-delà de la France, mais particulièrement en France, Jean Bodin a été
essentiel au courant « absolutiste » qui a accompagné la mise en place de la
monarchie absolue. Ce courant est divers. L'issue des guerres de religion a
renforcé l’État et singulièrement le roi.
L'absolutisme est une catégorie inventée par les historiens du XIXe siècle
pour disqualifier la monarchie absolue. Cette notion est contestée par de
nombreux historiens. On ne peut en effet surestimer sa puissance. L’État
contemporain a plus de moyens que Louis XIV pour imposer sa loi. De même,
la monarchie absolue n'était pas seulement le règle de l'arbitraire et du nondroit.
L'Europe absolutiste ne concerne pas toute l'Europe. L'Angleterre, dans
la même période, connaît deux révolutions et prend un autre dimension qui
la conduit à la monarchie parlementaire et constitutionnelle. Mais Bodin et
les autres penseurs juridiques, s'ils n'utilisent pas « absolutisme », font un
emploi très fréquent de l'adjectif « absolu » pour caractériser le pouvoir du
souverain. S'il ne faut pas confondre les discours et les pratiques, les discours ont des effets sur les pratiques. En ce sens, on peut faire un usage rai sonné d'absolutisme pour indique que la puissance de la monarchie est « absolue, perpétuelle et indivisible », mais non sans limites théoriques et pra-

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tiques. Le pouvoir politique s'exerce en principe sans contrôle (pouvoir absolu), mais il est limité.
La « souveraineté absolue » est une consolidation de la conception de
l’État moderne tel qu'on l'a défini (impersonnel, distinct des dirigés et des dirigeants, etc.).

A) Pratiques de l’absolutisme en France et en Europe
§ 1. Europe absolutiste
L'Europe occidentale était dominée par des monarchies absolues à partir
du XVIIe siècle, non sans difficultés : Henri IV fut assassiné, Louis XIII fut
confronté à des révoltes, la minorité de Louis XIV fut marquée par la
Fronde25.
L'Angleterre, on l'a vu, n'y appartient pas. La situation de l'Europe orientale est différente. Il y a des monarchies électives (Pologne). Il existe également de petites républiques. Au nombre de celles-ci, il faut compter les Provinces Unies (appellation de l'époque des Pays-Bas), puissantes économiquement, culturellement et militairement (flotte).
Le processus d'établissement de la monarchie absolue a été complexe et
long ; il a passé par la domestication de la noblesse à la Cour du roi sous
Louis XIV. C'est ce que Norbert Elias appelle « la curialisation des guerriers » pour évoquer ce phénomène dans l'ancienne noblesse d'épée. Parallèlement, le roi a favorisé la « noblesse de robe » (magistrats à l'origine desquels ont trouvait des familles bourgeoises ayant acquis leurs charges 26). Les
rois ont également créés une administration (voir les intendants27).
Les rois ont ainsi pu monopoliser la représentation politique du royaume.
Le corps du roi doit symboliser le corps du royaume. Au XVIIIe siècle, Louis
XV a réaffirmé ce principe lors de la séance de la Flagellation 28 (1766) devant le Parlement de Paris :
Que mon peuple n'est qu'un ave moi et que les droit et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont nécessairement unis
avec le mien et ne reposent qu'entre mes mains.

Le roi admettait les corps intermédiaires (parlements, états provinciaux,
corporations…), leur donnait des privilèges, pouvait les consulter… à la
condition qu'ils ne revendiquassent pas de représenter la nation. Mais les
états généraux ne furent pas réunis de 1614 (régence d'Anne d'Autrice pendant la minorité de Louis XIV) à 1789.

25

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Fronde_(histoire) (20/10/2017).

26

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Noblesse_de_robe (20/10/2017).

27

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Intendant_(Royaume_de_France) (20/10/17).

28

Sur la séance de la Flagellation, oir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_de_remontrance#Sous_Louis_XV (20/10/17).

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B) La doctrine absolutiste
La doctrine absolutiste s'est construite à partir du XVIe siècle, même s'il y
a des traces antérieures (Philippe IV le Bel au XVIe siècle). Pour cette doctrine, le souverain est « le législateur suprême » (Bodin). Il ne peut être déposé par l'Église (pape) ni par ses sujets. Les sujets lui doivent une obéissance en principe inconditionnelle : les sujets ne doivent jamais résister activement au souverain.

§ 1. Le droit divin
C'est une doctrine sur laquelle ne s'étend pas Bodin. Mais soutenir que le
roi tient son pouvoir de Dieu permet d'effacer les contingences qui ont
conduit une dynatie au règne. Le droit divin, c'est l'institution divine immédiate. Le roi est institué par Dieu « sans médiation » : cette affirmation combat la prétention du pape à instituer (et donc pouvoir destituer) les souverains ; elle combat aussi l'idée, défendue par les monarchomaques, du
consentement initial du peuple.
En articulant souveraineté et droit divin, on justifie la souveraineté inconditionnelle des sujets. On y ajoute — contrairement à la simple distinction luthérianiste de la distinction du pouvoir séculier et de l'Église — le caractère
sacré du roi. Cela vient d'assez loin (Moyen Âge : « corps merveilleux du
roi » ; guérison des écrouelles29 par les rois de France). Avec l'absolutisme,
cela permet de donner une sacralité spécifique à la politique même si le roi
ne prétend pas être le chef de l'Église. Mais cela fait du roi un personnage
« élu (choisi) par Dieu ».
C'est une approche théologico-politique. « L'absolutisme est une sorte de
religion », écrivit l'historien du XXe siècle Marc Bloch30.

§ 2. Un pouvoir limité : les lois fondamentales
Jean Bodin opposait à l'exercice de la souveraineté trois limites :
● les lois de Dieu ;
● les lois naturelles :
● les « lois fondamentales du royaume.
Ce ne sont pas des lois écrites ni même une constitution matérielle. Elles
ont pour objet d'assurer la stabilité du royaume. Ce sont les lois :
a) de dévolution statutaire du royaume (règle de succession symbolisée par la « loi salique »). L'exclusion des femmes était justifiée par
la crainte de voir un prince étranger s'emparer du royaume par mariage ;

29

Sur la guérison des écrouelles, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89crouelles#Historique_du_toucher_des_.C3.A9crouelles
(20/10/2017).

30

Marc Bloch (1886-1944), historien, co-fondateur de l'école des Annales : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Bloch (20/10/2017).

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b) d'inaliénabilité ou d'indisponibilité de la Couronne. Le roi ne
peut céder ou vendre la Couronne. L'héritier ne peut refuser la Couronne. Il 'héritage31.

§ 3. Deux juristes de l’absolutisme au Grand Siècle
Le « Grand Siècle » désigne aussi le « siècle de Louis XIV.

3.1. Charles Loyseau (1566-1627)
Charles Loyseau32 a écrit le Traité des seigneuries (1608)33. Il y affirme
clairement l'identité entre la souveraineté et de l’État :
La Souveraineté est du tout inséparable de l'Etast, duquel il elle estoit ostée,
ce ne seroit plus un Etast. Le Roy est parfaitement Officier avec le parfait exercice de toute puissance publique est aussi Seingeur ayant en perfection la prpriété de toute puissance publique.
La souveraineté est la forme qui donne l'être à l’État, voire l’État et la souveraienté prise in concreto sont synonymes. Elle constitste en puissant absolue et
par conséquent san degré de supérieoriré, car celui qui a un supérieur ne peut
être suprête et souverain
La « puissance absoluë, c’est-à-dire parfaite & entiere de tout point, que les
Canonistes appellent plenitude de puissance. Et par ceonsquent sans degré de
supériorité ; car celuy qui ha un superieur ne peut est supreme & souverain :
sans limitation de temps.

Loyseau retient cinq marques de souveraineté :
1) faire des loys ;
2) créer des officiers (qui vont les mettre en œuvre) ;
3) arbitrer la paix et la guerre ;
4) avoir le dernier ressort en matière de justice ;
5) forger et battre monnaie.
Loyseau n'énonce pas le droit de lever des impôts, même si à l'époque le
roi commence à lever des impôts sans consentement. En revanche, il reconnaît au roi le droit de créer des officiers (non révocables) dont l'indépendance relative (ils doivent obéissance au roi) permet d'assurer une certaine
continuité :
La puissance publique des officiers est un éclat, un rayon ou une influence
de la puissance souveraine et universelle du monarque.

L'autre moyen de lutter contre l'arbitraire royal est la société d'ordres
fortement hiérarchisée, voulue Dieu selon Loiseau, dans laquelle chacun doit
accepter la place qui lui a été assignée.

31

« On dit communément parmi nous que roy ne meur jamais en France… parce que le dernier soupir de celuy qui expire suscite pour son
successeur le plus proche de son sang dans lequel il revis, fust-il encore en maillot. la loi de l'Estat le couronne avant qu'il soit sacré »
(Philippe Fortin de la Hoguette, 1585-1669), Les élemens de la politique selon les principes de la nature, 1663à.

32

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Loyseau (20/10/2017)

33

NDÉ. C'est encore sous le règle d'Henri IV (assassiné en 1610).

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3.2. Cardin Le Bret (1558-1655)
34

Cardin Le Bret est un grand juriste du XVIIe siècle. Il a notamment écrit
De la souveraineté du roi : de son domaine et de sa couronne. Le roi a le
droit de « gouverner absolument ». Il assimile souveraineté, État et royauté.
C'est un pas supplémentaire.
La souveraineté etoit à la Royauté ce que le lumiere est au Soleil.

La souveraineté est pour lui indivisible :
La souveraineté n'est pas plus divisible que le point en géométrie.

C'est une manière de dépersonnaliser la souveraineté royale : la puissance publique est aussi impersonnelle qu'un point en géométrique.
En revanche, comme Bodin, il distingue exercice de la souveraineté et
gouvernement.
Un bon roi doit être père très débonnaire, provide [=prévoyant] et sage, modérateur, gouvernement vigilant.

§ 4. L’apogée de l’absolutisme en France : Louis XIV et Bossuet
4.1. La pensée politique d’un homme politique : Louis XIV
Louis XIV (1638-1715), « le Grand Roi », représente le sommet de la monarchie absolue. Il a laissé un texte qu'on nomme « mémoires » et qui sont
des Instructions pour le Dauphin (1666). Il y réaffirme son indépendance par
rapport au pape comme au peuple, avec le souvenir de l'exécution de
Charles Ier en 1649. Il réaffirme
Désobéir au roi, c'est désobéir à Dieu. Pour mauvais que soit un princie, la
révolte de ses sujets est toujours infiniment plus criminelle.

Il affirme :
Les rois sont des seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine
et libre de tous les biens, tant des séculiers que des ecclésiastiques, pour en
user comme de sages économes, c’est-à-dire selon les besoins de l’État.
Nous (le roi) ne sommes pas des particuliers ; nous nous devons tout entier
au public.

L'absolutisme ici conforte le pouvoir royal, mais installe aussi une idée de
l’État décentrée par rapport à la personne des gouvernants. Plus le pouvoir
monarchique s'étend, moins il est concentré dans les mains du roi (le roi a
besoin de plus de relais, de soutiens, d'appui…).
Louis XIV estime que la monarchie est l'affirmation d'une éthique politique : le roi a autant de devoirs que de pouvoir.

34

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cardin_Lebret_(1558-1655) (20/10/2017).

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4.2. Le sommet de la doctrine absolutiste : Bossuet
François Bossuet (1627-1704)35 fut évêque de Meaux. Il avait été précepteur36 du dauphin, fils de Louis XIV mort précocément. Bossuet écrit Politique tirée de l'Écriture sainte37. Alors que « politiques » était insultant au
XVIe siècle (ceux qui mettaient le politique avant le religion), un siècle après
le terme désigne un domaine d'activité spécifique légitime, dépouillé de
toute connotation antireligieuse ou hérétique au point que Bossuet peut titre
une Politique de l'Écriture sainte.
Penseur religieux, Bossuet intègre les réflexions antérieures à une réflexion catholique. Pour lui, l'autorité royale est sacrée, paternelle, absolue,
mais aussi « soumise à la raison ».
Dieu établit les rois comme ses ministres [ses serviteurs], et règne par eux
sur les peuples (…). Les princes agissent donc comme des ministres de Dieu, &
ses lieutenants sur la terre.
Il y a donc quelque chose de religieux dans le respect qu'on rend au prince
(…). Craignez Dieu, honorez le roi.

C) L’absolutisme : limites et critiques
§ 1. Limites pratiques
La monarchie absolue n'a jamais pu l'être autant qu'elle le voulait jusqu'à
la fin de l'Ancien Régime. Son administration est restée relativement squelettique en raison des manques de moyen, mais aussi des différences linguistiques, juridiques d'une contrée à l'autre. S'y ajoutaient les différents « privilèges » et l'organisation en corps qui étaient des corps autonomes, capables
de résister efficacement aux tentatives unificatrices de la monarchie.
La monarchie a été confrontée à des problèmes financiers récurrents. À
la fin de l'Ancien Régime, la France était dans l'incapacité de financer une
guerre.
Le roi ne prenait jamais seul ses décisions. Il était toujours encadré d'un
conseil et, en pratique, devait compter avec les différents groupes sociaux
qui le soutenaient. Enfin, l'autorité du roi pouvait être contrariée par
maintes institutions. Les parlements et cours souveraines pouvaient retarder
l'adoption des édits royaux ou formuler des remontrances.

§ 2. La contestation janséniste
Le jansénisme est d'abord un mouvement spirituel interne au catholicisme. Il a fleuri sous le règne de Louis XVI et s'est transformé en mouvement d'opposition. Le jansénisme a mis en cause l'aristocratie comme de

35

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet (20/10/2017).

36

Sur Bossuet, précepteur du prince royal, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet#Pr.C3.A9cepteur_du_dauphin
(20/10/2017).

37

L'Écriture sainte correspond à l'Ancien et au Nouveau Testaments.

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l'autorité royale au nom du droit des chrétiens de ne pas être victimes d'arbitraire.

Chapitre 3.
Les doctrines de la raison d’État au Grand Siècle
Le Grand Siècle est une autre formulation du « siècle de Louis XIV (16381715), roi de France de 1643 (mort de son père Louis XIII) à sa mort, mais
effectivement à partir de 1661 (mort de Mazarin : il supprime alors le poste
de « principal ministre »).
Les auteurs de l'époque ne comptent pas parmi les classiques de la philosophie politique. Ils sont réputés plus « mineurs » dans les hiérarchies
consacrées. Pour autant, on ne saurait les minorer. Naudin n'est pas un philosophe politique. Son ouvrage « néo-machiavélien » Considérations sur les
coups d’État a été très marquant au moment où la monarchie absolue se
consolidait dans la première moitié de XVIIe siècle (époque du cardinal de
Richelieu38, Premier ministre de Louis XIII).
La « raison d’État » fait toujours l'objet de discussions aujourd'hui. Même
si elle ne se pose pas dans les mêmes termes, la problématique en a été posée à l'époque : c'est le fait pour le monarque d'outrepasser sa propre légalité dans l'intérêt de l’État.
Avec Bodin, on a défini la souverainté. Cela a donné une conception affir mée du pouvoir législatif. Mais une chose est de décidé (comme y insistait
Jean Bodin), l'autre de mettre en œuvre. « Donner des commandements »,
c'est édicter des prescriptions très générales ; les exécuter, c'est aller du général au particulier. Cela pose tout le problème de l'art de gouverner et
de son articulation avec la souveraineté : édicter la loi ne suffit pas à
savoir comment on va gouverner. La loi ne fixe pas son mode d'emploi : il
est délicat de gouverner au quotidien.
L'art de gouverner ou la raison d’État (dans un sens très général) ne peut
s'appuyer seulement sur la loi : la ruse, la persuasion, la rhétorique mais
aussi l'économie jouent un rôle. Avec cette dernière, en accroissant le bienêtre du peuple, on freine les contestations du pouvoir. C'est cet art du gouvernement qui a désigné aux XVIe et XVIIe siècles, dans un sens plus large,
riche, complexe et contradictoire, « raison d'Etat ».
Mais au XVIe et XVIIe siècle, gouverner a imposé parfois de s'écarter de
la loi, voire de la morale commune. Pour affirmer la souveraineté, qui est à
l'origine de la loi, qu'il a fallu s'en écarter. C'est cet écart qui définit tous les
discours de la raison d'État.
Aujourd'hui, l'expression raison d’État évoque l'arbitraire d'un
État qui devient à lui-même sa propre finalité. L'expression « raison
d'Etat » se répand largement en Europe dans plusieurs langues au XVIe et

38

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Armand_Jean_du_Plessis_de_Richelieu (27/10/2017).

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DEUXIÈME PARTIE. LE TEMPS DE L'ABSOLUTISME EN FRANCE

au XVIIe siècle, avant même la publication du livre de Botero sur la raison
d’État. La discussion s'étend sur un siècle, jusqu'à Hobbes et Locke qui,
quoique fondateur du libéralisme politique, laisse une marge de manœuvre
(« prérogatives ») au gouvernement.
Deux grandes références reviennent dans cette littérature :
1º l'historien romain du Ier siècle de notre ère Tacite 39 ;
2º Machiavel — auquel Botera entend s'opposer..
La raison d’État se définit chez des auteurs italiens de l'époquecomme
un écart avec le droit commun
une méthode et un art pour faire régner l'ordre et la paix dans la République.

Au milieu du XVIIe siècle, l'Allemand Chelmnitz (De la raison d’État) lui
donne comme seul but :
l'expansion et la félicité de l’État pour laquelle on emploie les moyens les
plus rapides et les plus commodes.

Raison d’État a donc un sens plus large que le moderne (arbitraire) qui
est celui des arts et méthodes du gouvernement qui se mettent en place à
cette époque. En ce sens, la « raison d’État est la rationalité propre de
l’État et de ses modes de gouvernement.
La « raison d'Etat » a connudeux types de raisonnement :
1) la possibilité de s'écarter des lois civiles et naturelles en cas d'urgence (guerre civile, complot, émeute, rebellion) « pour restaurer les
fondements de l'ordre civil » (Amirato). C'est le cas de « libertins
érudits » autour du cardinal de Richelieu.
2) une raison plus « économique » d’État représentée notamment par
Botero. C'est un art de gouvernement non strictement juridique,
mais pas en violation de la loi non plus, avec des moyens plus doux,
notamment économique.

A) Absolutisme et raison d’État sous Richelieu
Louis XIII et son Premier ministre Richelieu étaient confrontés à toute
une série de révoltes, comme la sécession de La Rochelle. les révoltes antifiscales (nu-pieds), les contestations de la noblesses, mais aussi les dissensions au sein de la famille royale. Ce n'est pas par hasard que certaines théories de la raison d’État ont justifié à la fois des actes de ruse et de violence.
Après Henri IV et les guerres de religion, la consolidation de puissance éta tique n'est pas allée sans résistance. C'est ce qui explique aussi que raison
d’État ait pris l'acception péjorative qu'on lui connaît aujourd'hui.

§ 1. Le courant étatiste
Pour Richelieu, il s'agissait de diffuser des écrits et libelles pour diffuser
d'autres conceptions de l’État. Richelieu considérait que sa politique était

39

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Tacite (27/10/2017).

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chrétienne puisqu'elle visait à garantir la paix civile « que Dieu lui-même
souhaite ». Il utilise ce qu'on nommerait aujourd'hui « la propagande » et
qu'on nommait « la persuasion » (l'art de persuader au sens de la rhétorique)
pour susciter cette croyance chez les sujets eux-mêmes (« faire croire »).
Les théories de la raison d’État qui vont alors s'élaborer vont dépasser les
circonstances qui les ont provoquées. La raison d’État était jusque là nommées « secret d'Etat » (le gouvernement devait s'opérer dans les « arcanes »
du pouvoir, loin du public).
Comme le dit Pierre Charron (contemporain de Montaigne) :
Ce qui est fait en public n'est que fable et fiction. La vérité est secrète et en
privé. Il faut au milieu des renards imiter le renard.

C'est l'idée — déjà exprimée par Machiavel — que le Prince ne peut être
bon parmi les méchants sans aller à sa perte. La mise « au secret » correspondait bien à la conception de l'époque qui ne nous est pas familière. Cette
conception, au nom du bien public, est privative de l'exercice du gouvernement.
Cette conception a laissé des traces dans le vocabulaire politique courant :
secrétaire d’État, cabinet. Le sceau du secret permettait de transmettre des
instructions hors tout contrôle administratif, contrairement à d'autres instructions transmises sous forme de lettres patentes.

1.1. Libertins érudits et raison d’État
Libertin n'avait pas le sens sexualisé qu'on lui donne aujourd'hui. Il désignait quelqu'un qui, sans être athée, n'avait pas de respect pour la religion
et ses commandements ou, du moins, s'en libéraient pour penser l’action politique en pensant le gouvernement et l’État modernes dans un univers où
les hommes ne sont pas naturellement bons. Il fallait donc un gouvernement
qui fonctionne en dehors de la religion et de la morale.
On parle de libertins érudits pour les désigner parce qu'ils pouvaient,
comme Naudé, avoir une très grande culture. Pour eux, il n'y a guerre de
certitude dans la religion, la morale et le droit. Le pouvoir politique ne doit
pas hésiter à user de la ruse ou même à instrumentaliser la religion comme
l'usage des lois.

1.2. Gabriel Naudé et le coup d’État
Gabriel Naudé40 (1600-1653) s'est fait recommander comme bibliographe.
Il reste au service du cardinal Bagni à Rome jusqu'à son décès (1631-1641).
Ayant passé son doctorat en médecine à Padoue pendant son séjour italien
(1633), il accède aussi aux fonction de médecin du roi. Sans être lui-même
un politique, il est très proche de la vie politique.
Dans ses écrits, il s'affirme défenseur de Machiavel contre ceux, qu'ils
jugent hypocrites, qui le condamnent en le pratiquant. Naudé est provocateur. Il ne s'embarasse pas des théories absolutistes (droit divin, devoir chré-

40

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_Naud%C3%A9 (27/10/2017).

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tien du Prince) parce qu'il estime crûment que le pouvoir est toujours fondé
sur la force, l'illusion et la ruse.
Dans les Considérations politiques sur les coups d’État (1639), il entend
insister sur les « secrets d'Etat », ces intrigues de cabinet où tout se joue à
l'abri des regards. Son ouvrage, écrit pour le cardinal Bagni, n'est publié
dans la première édition qu'à douze exemplaires — dit-il — pour un public
choisi, mais est en fait édité à quelques centaines d'exemplaires pour des
lecteurs limités.
Naudé resserre la perspective sur les mesures d'exception dans les situations où l’État est en danger. C'est pourquoi il sépare la morale et la poli tique. Il distingue même deux types de justices :
[l'une] naturelle, universelle, noble et philosophique, [l'autre] artificielle, particulière, politique, faite et rapportée au besoin et à la nécessité des Polices
[administrations] et des États.

L'autre justice s'applique aux affaires politiques dans lesquelles les luttes
de faction, les complots, les luttes souvient violentes qui sont l'ordinaire de
la politique.
La raison d’État est la raison politique propre du gouvernement dans le
cadre des États modernes. Il appelle cette raisons d'Êtat la « prudence » par
référence à Aristote (l'art de saisir les opportunités). Mais chez Aristote, la
dimension morale de la « prudence » est éliminée chez Naudé. La raison
d’État est défini par lui comme suit :
L'excès du droit commun à cause du bien public.

Autrement dit, dans le vocabulaire du XVIIe siècle, c'est la violation du
droit commun pour préserver le bien public. Il la détache du droit des gens
(droit international), du droit civil ou du droit naturel qui conduit à « léser
certains particuliers ». Il reprend comme Pierre Charron l'adage qui viendrait de Cicéron :
Salus populi suprema lex [Que la conservation du peuple soit la loi suprême]41.

Comme Machiavel, mais en se plaçant du côté de l’État et non spécialement du Prince
Pour se préserver des tromperies, méchancetés ou surprises dommageables,
|le Prince peut] jouer à fin contre fin, et auprès du renard contrefaire le renard.

Ou, comme il le dit aussi :
mêler le fiel avec le miel.

Le coup d’État n'a pas chez Naudé le sens moderne de renversement d'un gouvernement par la force (militaire en général), mais un
« coup organisé par l'Etat » pour se défendre. Les coups d’État sont :

41

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Salus_populi_suprema_lex_est (27/10/17).

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des actions hardies et extraordinaire [extra-ordinaires : guerres civiles, complots, conflits de succession] que les Princes sont contraints d'exécutier aux affaires difficiles et comme désespérées, contre le droit commun, sans garder
même aucun ordre ni forme de justice, hasardant l'intérêt du particulier pour le
bien du public.

Le « coup d’État » doit être secret et imprévisible, imprévu par ceux qu'il
vise. Dans le « coup », il y a l'idée de brutalité, mais aussi de rapidité et d'effet sur les spectateurs (« coup de théâtre »). En ce sens, autant le coup est
préparé en secret, autant son exécution est éminemment publique : il doit se
faire connaître, se faire sentir. Dans la préparation, il faut « dissimuler le fait
qu'on dissimule » :
Agir secrètement, c'est feindre de ne rien cacher.

C'est l'idée du coup de tonnerre qu'on ne voit pas venir. Le coup d’État
permet ainsi de fonder ou refonder une institution politique, un État, en endiguant tout danger qui pourrait, dans des circonstances exceptionnelles ou
des temps de crise, menacer ses fondements.
Naudé tire des exemples de l'histoire ancienne ou de l'histoire des religions. Dans une période relativement contemporaine, Naudé donne plusieurs exemples de coups d’État :
● le massacre de la Saint-Barthélémy, « action très juste, très remarquable » [le développement de la minorité protestante minait l'autorité de l’État, la question de l'hérésie étant ici hors de propos]. En
revanche, il considère qu'il a été mal exécuté, parce que trop de protestants y ont échappé et que trop de catholiques (modérés) en ont
été victimes ;
● l'assassinat du duc de Guise par Henri III qui a rétabli l'autorité de
l’État ;
● la conversion d'Henri de Navarre à la religion catholique, instrumentalisation de la religion qui lui a permis d'accéder au trône et de rétablir la paix.
Le coup d’État doit être défensif, accompli pour l’État (pas pour l'intérêt propre du Principe), ne pas être excessif :
Il faut employer les extrêmes remèdes pour les extrêmes maladies.

Le coup doit donc être une opération chirurgicale.
Les occasions de coup d’État sont :
● la fondation d'un nouveau régime (Solon à Athènes) ;
● conserver un État menacé ;
● éliminer un personnage trop puissant (arrestation de Fouquet, surintendant des finances jugé trop puissant, sur décision de Louis XIV) ;
● rétablir le « pouvoir de continuer ».
Naudé éloigne de son analyse les analyses juridiques bodiniennes sur la
souveraineté, ainsi que les théories sur le droit naturel ou le contrat social.
Naudin, comme les libertins, a défendu la monarchie et Richelieu, mais a dé-

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ployé une analyse démystificatrice de la monarchie : le droit divin est ainsi
un instrument de légitimation et non une cause de légitimité.

1.3. Le Testament politique de Richelieu
Le cardinal de Richelieu a écrit ce texte qui devait initialement rester secret. Il reprend tous les textes de la doctrine absolutiste, mais parle aussi de
la raison d’État.
Le personnage qui tient le premier rôle dans la vie politique n'est pas le
Prince, mais l’État. Le roi lui-même se doit tout entier au bien public.
L'intérêt public doit être l'unique fin de ceux qui gouvernent les États.

Le pouvoir politique ne doit pas se manifester par le caprice mais s'exercer par la raison. L'idée est plus ancienne, mais l'évolution des sciences (Galilée, Descartes, Kepler, Pascal) l'accroît :
La raison doit être le flambeau qui éclaire les Princes dans la conduite de
leur État. La raison doit être la règle et la conduite de l’État.

C'est ce qui peut conduire l’État à prendre des mesures d'exception (on
rejoint Naudé).
Richelieu peut être considéré comme un acteur majeur de la sécularisation de la vie politique. Ses nombreux adversaires l'ont accusé d'avoir remplacé la religion contre l’État :
La France n'a plus d'autre religion que l’État fondée sur les maxismes de Machiavel [Mathieu de Morgues].

► Étienne Micheau, la Raison d’État au XVIIe siècle.
Cette thèse est aujourd'hui contestée, Richelieu étant convaincu du caractère chrétien de sa politique. [NDÉ. Pour autant, il s'est allié à des princes
protestants pour contrebalancer l'influence des Habsbourg pendant la
guerre de Trente ans, suscitant l'émergence d'un « parti des Bons Français »).

B) L'autre « raison d’État » et le mercantilisme
Cet autre courant de la « raison d'Etat » propose de mobiliser d'autres
moyens, plus pacifiques et moins « rusés », pour perpétuer l'autorité de
l’État. C'est notamment le cas du progrès économique.

§ 1. La raison d’État entre guerre et économie (Giovanni Botero)
Giovanni Botero42 (1544-1617) a publié Della ragin di Stato (« de la raison
d'Etat »), dont la première édition date de 1589 (version définitive en 1598).
Ancien jésuite, il a participé à la congrégation de l'Index 43 de la papauté.
Les princes doivent user de moyens conformes à la doctrine chrétienne. Il
y a pour lui une « mauvaise raison d'Etat » fondée sur la ruse, la violence, la
conquête et que symboliste Machiavel ; il y a aussi une « bonne raison

42

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Giovanni_Botero (27/10/2017).

43

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Index_librorum_prohibitorum (27/10/2017).

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d'Etat » par exclusivement fondée sur la force (il ne méconnaît pas l'importance de la guerre et des armées, mais ne veut pas en faire le seul vecteur
de la politique). Les moyens économiques permettent d'occuper le plus de
bras possibles, diminuer le nombre d'oisifs (sans emploi) pour relever le niveau de vie de la population et lutter contre la pauvreté qui peut menacer
l'ordre public. Plutôt que de s'étendre à l'extérieur, l’État doit mobiliser ses
forces à l'intérieur en augmentant sa population et ses richesses. C'est donc
une raison d’État anti-machiavélique qui ne se situe pas dans le champ
de l'extra-ordinaire :
C'est sans doute que l'œuvre est plus grande de le conserver (…) L'on acquiert par la force, l'on conserve par la sagesse (…). Davantage, celui qui acquiert et agrandit la seigneurie trravaille seulement contre les causes externes
de la ruine des États ; mais celui qui la conserve, a affaire contre les causes externes et internes ensemble.

Le modèle de Botero est un modèle conservatoire. Il faut trouver dans
l’État ses forces en échappant à la tyrannie qui cacactérise le machiavélisme :
L’État est une ferme domination sur les peuples, et la 'raison d’État est la
connaissannce des mmoyens propres à fonder, conserver ou agrandir une telle
domination et seigneurie.

La raison d’État est une science, une connaissance qui a pour fin ultime
plus pour but la conservation que l'extension de l’État en assurant le bonheur général :
Il n'y a chose de plus grande importance pour accroître un État, et pour le
rendre fort peuplé etriche de toutbien que l'industrie des hommes et la multitude des arts et métiers.

Cette idée de l'épanouissement qui repose sur l'accroissement des richesses est à l'origine des réflexions qui conduiront à l'économie politique.
La réfection de Botero sera récupérée au XVIIe siècle et au-delà par les mercantilistes qui réfléchissent, de manière très diversifiée d'ailleurs, à l'économie en lien avec des pratiques ou des décisions politiques. On va retrouver
chez Colbert cette articulation qu'expose Botero entre « raison économique
d'Etat » et souverainté. C'est sensible chez Montchrestien.
Ces points, jusqu'à la fin de la
deuxième partie, n'ont pas été
traités en cours.

§ 2. Le mercantilisme, l’économie et l’État moderne
2.1. Qu’est-ce que le mercantilisme ?
2.2. Montchrestien et l’œconomie politique

C) La science de la « police »

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TROISIÈME PARTIE. LE TEMPS DES RÉVOLUTIONS ANGLAISES (XVIIIE SIÈCLE)

Troisième partie.
Le temps des révolutions anglaises (XVIIIe siècle)
La monarchie britannique se voulait absolue comme la monarchie française. Paradoxalement, c'est le pays qui a le mieux accueilli la tradition intel lectuelle et politique du républicanisme (le Machiavel républicain a connu
une très grande réception en Angleterre au XVIIe siècle). La pensée républicaine pensait le sujet d'abord comme citoyen, ayant droit de participer, di rectement ou indirectement par ses représentants, à la fabrique de la loi —
alors que la monarchie le pensait exclusivement comme sujet.
Dans la première moitié du XVIIe siècle, la Grande-Bretagne a connu la
« Grande Rebellion » qui a abouti à l'exécution du roi Charles Ier (1649) et
au remplacement de la monarchie par un Commonwealth dirigé par le
« Lord protecteur » Olivier Cromwell. Toute guerre civile est aussi une
guerre de plume. On a compté plus de 22 000 publications qui ont contribué
à préparer les grandes révolutions anglaises.
C'est la chute de la monarchie qui a rendu les Anglais républicains, et
non leurs convictions républicaines qui eurent raison de la monarchie. Autant en France, c'est la doctrine absolutiste qui s'est développée ; autant, en
Angleterre, c'est une pensée contraire qui s'est développée.
À la fin de ce siècle, la Glorious Revolution a définitivement exclu les
Stuart (Charles II) du trône. Les Hanovre leur ont succédé, avec une amorce
de régime parlementaire.

Chapitre 1.
Le républicanisme anglais
A) L'Angleterre, laboratoire d'une nouvelle pensée politique
§ 1. L'Angleterre absolutiste et ses ennemis
La monarchie anglaise a mis elle-même le vers dans le fruit. Elle a mis en
place une institution représentative « nationale » : le Parlement avec deux
chambres (Communes ; Lords), qui perdurent autrement jusqu'à aujourd'hui.
Le mode de scrutin de la chambre démocratique était très différent (censitaire, avec des phénomènes de corruption), mais la Chambre des communes
est devenue le principal foyer de contestation de la monarchie.
Dans un premier temps, l'appui sur les parlementaires a permis à la monarchie d'avoir des relais et une fiscalité plus efficace. Mais ce qui a favorisé
la monarchie va la faire tomber.
L'autre cause de la chute de la monarchie est religieuse. C'est le développement d'un puritanisme protestant calviniste en Angleterre, aux marges de
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TROISIÈME PARTIE. LE TEMPS DES RÉVOLUTIONS ANGLAISES (XVIIIE SIÈCLE)

l'Église officielle anglicane (Henri VIII s'est proclamé chef d'une Église d'Angleterre qui a alors rompu avec le pape de Rome). Un cas excepté, tous ses
successeurs ont suivi son chemin. L'Angleterre s'est considérée comme le
territoire du « nouveau peuple élu » (« le nouvel Israël »), avant-garde dans
une Europe encore dominée par « l'obscurantisme » du pape. Cela a conduit
les Anglais à se penser comme un peuple différent, mais cette dimension religieuse s'est manifestée dans le républicanisme britannique (on parlait du
parti de Cromwell comme des « puritains »).
Un certain nombre de parlementaires ont ainsi dénoncé le luxe et la corruption de la Cour. Le civisme a été lié à une forme de messianisme. Quand
la République anglais est proclamée, c'est le Gouvernement de Dieu (« théonomie » : la loi de Dieu s'exprime à traver la loi du peuple). Cette vision messianique se traduit aussi sous Cromwell par l'impérialisme colonial. Une partie des élites politiques de la Chambre des communes embrasse la foi calviniste qui est propice à des actes révolutionnaires. De fait, chaque camp lève
une armée et la guerre civile est longue.
Les puritains se recrutent dans la gentry (genlemen farmers), petit noblesse terrienne sans titres ni privilèges, vivant à l'écart des villes et de la
Cour. Elle ne se sent pas proche de la Cour.
Certains historiens marxistes ont estimé que la première révolution anglaise était la première révolution bourgeoise. C'est une erreur si l'on considère les riches marchands qui sont restés à l'écart, d'autant plus que le roi
protégeait leurs privilèges économiques.

§ 2. Le républicanisme anglais
2.1. Profit d'une langue politique
Pour une première génération, le discours renvoie à certaines sources du
passé récent pour eux (les monarchomaques), mais aussi d'une revendication du consentement à l'impôt et à la loi. Il repose aussi sur la Common Law
britannique.
Une deuxième génération peut être représentée par Algernon Sidney
(1623-1683), auteur du Discours sur le gouvernement (1698). Fin du XVIIe
siècle/début du XVIIIe siècle (après la Seconde Révolution de 1688), une
troisième génération est apparue (qu'on n'abordera pas).
Humanisme civique italien, dimension religieuse, Common Law sont des
éléments qu'on trouve dans des proportions variables selon les auteurs.

2.2. Le mythe de « l'ancienne constitution »
et la définition d'un gouvernement libres
Il y a eu le mythe d'un âge d'or de « l'ancienne constitution », corrompu
depuis (au sens de dégradation dans le temps). Elle aurait reposé sur un
gouvernement mixte réputé « équilibré » entre la monarchie médiévale, le
peuple (Communes) et les nobles (Lord). C'est une stratégie de légitimation
du Parlement, et notamment des Communes, par l'histoire.
Les penseurs politiques républicains ont à cet effet mobilisé (manipulé) le
caractère « immémorial » de la Common Law. Pour Sidney, il n'y a de roi que
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