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petrole une guerre d un siecle .pdf



Nom original: petrole-une-guerre-d-un-siecle.pdf
Titre: Pétrole: Une guerre d'un siècle - L'ordre mondial anglo-américain
Auteur: William Engdahl

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PÉTROLE
UNE GUERRE D’UN SIÈCLE

L’ordre mondial anglo-américain

DU MÊME AUTEUR
OGM, semences de destruction. L’arme de la faim. Jean-Cyrille Godefroy, 2008. Publié en
allemand sous le titre Saat der Zerstörung. Die dunkle Seite der Gen-Manipulation, Kopp Verlag,
2006, publié en anglais sous le titre Seeds of Destruction, 2007.
Gods of money. Wall street and the death of the american century, 2010.
Full spectrum dominance. Totalitarian democracy in the new world order, 2009.

WILLIAM ENGDAHL

PÉTROLE
UNE GUERRE D’UN SIÈCLE
L’ordre mondial anglo-américain

traduit de l’américain
par Valentin Dumas

Jean-Cyrille Godefroy

© William Engdahl 1992, 2004. This edition of A CENTURY OF WAR was first published by Pluto
Press, London 2004. This translation is published by arrangement with F. William Engdahl.
Site internet: www.engdahl.oilgeopolitics.net.
Édition allemande: Saat der Zerstörung, Die dunkle Seite der Gen-Manipulation, Kopp
© Jean-Cyrille Godefroy 2007 pour la traduction française.
ISBN 9782865532001
Site internet: www.editionsjcgodefroy.fr

Préface à l’édition française
Ce livre est une histoire du pouvoir, un pouvoir qui s’est emparé de nations ou de continents
entiers. Il montre comment le pétrole, par son importance vitale, en temps de paix comme en temps de
guerre, a été le vecteur de ce pouvoir sans pareil. Henry Kissinger l’a formulé de façon saisissante
lors du premier choc pétrolier: «Contrôlez le pétrole et vous contrôlerez les nations.»
Le rôle de la France dans cette histoire fut parfois éminent, parfois peu reluisant. Mais toujours,
elle fut partie prenante de la pièce qui se jouait. Depuis les premiers forages pétroliers de
Mésopotamie à la veille de la première guerre mondiale jusqu’aux honteux accords Sykes-Picot qui
organisèrent secrètement le dépeçage de l’Empire ottoman par les Français, les Russes et les Anglais,
la France resta un acteur majeur. Après l’échec décisif de l’expédition du capitaine Marchand face aux
troupes de lord Kitchener à Fachoda (1898), la France fut prise dans un réseau d’alliances dirigé
contre l’Allemagne qui aboutit à la boucherie que l’Histoire appelle la Grande Guerre. Dans cette
guerre, et dans toutes celles qui ont suivi jusqu’à l’occupation de l’Iraq par une soi disant «coalition
des volontés», le pétrole a joué un rôle décisif, mais occulte. Par ses décisions unilatérales, cette
coalition des volontés, conduite par un président américain, a peutêtre annoncé la fin irréversible de
l’ère américaine.
La France a participé à la plupart de ces aventures, ainsi qu’à la ruée vers l’or noir. Dans le passé,
les élites françaises ont toujours tenté de défi-nir pour leur pays une politique aussi indépendante que
possible de la «perfide Albion», comme le général de Gaulle se plaisait à appeler la GrandeBretagne. De nos jours, une perfidie plus dangereuse que celle qui entraîna la première guerre
mondiale et ses lendemains tumultueux menace l’existence de notre planète.
La France ne dispose que d’une faible marge de manœuvre pour façonner le futur d’un monde dans
lequel une superpuissance nucléaire unique revendique le rôle de maître incontesté. Le contrôle
mondial de l’approvisionnement pétrolier est l’arme de cette domination absolue.
La guerre d’Iraq de mars 2003 ne fut guère qu’une farce. Les moyens démesurés de la fameuse
opération «Choquer pour terrifier» lancée contre une petite puissance qui ne disposait ni d’armes de
destruction massive ni de la possibilité de contrer une force de projection aussi colos-sale que celle
mise en œuvre par le Pentagone, relevaient plus de la mise en scène que de la guerre véritable.
Les gouvernements français, russe et allemand, dont les deux premiers disposent d’un droit de veto
au Conseil de sécurité de l’ONU, tentèrent un moment de s’unir pour arrêter la guerre. Ils échouèrent,
et la pression de Washington sur la France pendant cette période y est pour beaucoup.
Après quatre ans de déclarations unilatérales de guerre au terrorisme des Américains, soutenus par
l’allié britannique de toujours, le monde a fini par réaliser que cette guerre n’avait rien à voir avec un
Oussama ben Laden évanescent ou avec les grottes de Tora Bora. Il s’agit de fait d’une guerre contre
l’Islam. Comme d’autres guerres des cent dernières années, cette guerre préméditée vise un but. Le
pétrole, mais souvent aussi la volonté de cacher son importance, est au cœur de cette grande stratégie
d’un géant américain endetté, décadent, dont les fondations reposent désormais sur l’argile plutôt que
sur le roc. Car pour la grande majorité des dirigeants américains, la préservation de l’Empire
américain passe par le contrôle du pétrole.
Non pas, comme le prétendent certains, que le monde occidental soit en passe de manquer de
pétrole bon marché. Le pétrole est surabondant. Mais ses réserves sont contrôlées par des compagnies
nationales dans des pays tels que l’Iraq, le Soudan ou le Venezuela, au lieu de dépendre des quatre

grandes compagnies anglo-américaines: Exxon Mobil, Chevron Texaco, British Petroleum et Royal
Dutch Shell. Situation insupportable pour l’administration Cheney-Bush qui décida d’y mettre fin.
Comme le montre cet ouvrage, les conséquences en sont catastrophiques pour le monde entier.
La vision du général de Gaulle qui envisageait l’Europe de l’Atlantique à l’Oural a été perdue par
l’actuelle génération. C’est pourtant dans cette direction que la France et d’autres puissances
eurasiatiques majeures, ainsi qu’une Russie revitalisée, pourraient tenter de constituer un contrepoids
à la domination des États-Unis sur tous les fronts.
Ce livre est une tentative modeste pour présenter quelques faits ensevelis, nous permettant ainsi de
comprendre les dangers qui nous menacent aujourd’hui. Depuis Fachoda, un fil rouge court à travers
l’Histoire, trempé de sang et de pétrole. Ce livre, qui ne s’adresse pas aux esprits bien pensants, vise à
provoquer la réflexion et la discussion parmi ceux qui voient au-delà de la manipulation quotidienne
de la réalité qu’on appelle l’information.
William Engdahl, mai 2007

Préface
La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique à la fin des années quatre-vingt
furent salués par beaucoup comme l’avènement d’une nouvelle ère de paix et de prospérité. Francis
Fukuyama, parmi d’autres, en profita pour annoncer le début de la fin de l’Histoire. Le monde entier
semblait s’ouvrir à la coopération économique, à l’investissement et aux idées démocratiques; les
barrières douanières tombaient, les portes s’ouvraient. Un peu plus d’une décennie plus tard,
l’optimisme était depuis longtemps oublié alors que les contours d’un monde très différent se
précisaient.
Durant la rédaction de cette préface à la nouvelle édition d’Un siècle de guerre, le monde
s’embourbait dans une série de guerres sanglantes, dont la plus sérieuse se situait en Iraq. Il apparut
rapidement que la déclaration de guerre du président Georges W. Bush n’avait que peu de rapport
avec une quelconque menace d’armes de destruction massive, pas plus que l’aventure américaine en
Iraq n’avait de rapport avec l’effort proclamé «d’apporter la démocratie» dans un pays qui aurait été
despotique.
Quelles pouvaient donc être les motivations des États-Unis d’Amérique pour risquer leur
crédibilité, leur réputation, ou ce que certains appelaient leur «puissance douce» (soft power), pour
apparemment si peu? La réponse est brève: il s’agit de pétrole, mais pas dans le sens cou-rant du
terme. Cette guerre n’avait pas pour cause la rapacité des compagnies pétrolières. Il s’agissait avant
tout de pouvoir et de puissance.
Dans cette guerre d’Iraq, ce sont les fondements de la «sécurité nationale», autrement dit le futur de
la puissance américaine, qui étaient en jeu. Le rôle de l’Amérique en tant que puissance hégémonique
en était l’enjeu inavoué, et c’est pour cette raison qu’aucun des principaux candidats à la présidence
américaine ne proposa d’alternative à l’occupation militaire des vastes champs pétrolifères
mésopotamiens. Pour les faucons (les stratèges bellitistes du Pentagone), l’Iraq était au programme
de l’Amérique d’après la guerre froide et la domination totale sur tous les fronts (full spectrum
dominance) était l’objectif à atteindre.
Le rôle du pétrole dans cette guerre et dans la plupart des conflits qui l’ont précédée depuis la fin
du XIXe siècle est au cœur de cette étude sur la puissance et la géographie. C’est le fil conducteur qui
court au long de ce livre.
En 1904, le géographe britannique Halford Mackinder présentait une série de thèses à la Société
Royale de Géographie de Londres intitulée Le pivot géographique de l’histoire. Près d’un siècle plus
tard, Zbigniew Brzezinski, conseil et stratège pour la sécurité américaine, parlait encore avec
admiration des travaux de Mackinder et de sa théorie géopolitique eurasienne. Sans la citer, la
stratégie américaine mondiale n’a jamais cessé de s’y référer. L’occupation des champs pétrolifères
iraquiens, la guerre au Kosovo et dans les Balkans, les interminables guerres civiles africaines, les
crises financières asiatiques, l’effondrement spectaculaire de l’Union soviétique et l’émergence
corrélative d’une oligarchie russe bénie par le Fonds monétaire international et par Washington, tous
ces événements obéissent à une même logique dans un monde où les relations sont dictées par la
géopolitique et le pouvoir.
Ce livre n’est pas une histoire ordinaire du pétrole: les faits bruts peu-vent être trouvés ailleurs,
mais la nature des forces à l’œuvre est rarement éclairée. Nous présentons ici une description, parfois
controversée, du pouvoir et de la guerre, des stratégies de domination économique et financière et

des relations entre ce pouvoir, le pétrole et la finance.
Après l’occupation américaine de Bagdad, les buts et les moyens de l’unique superpuissance
mondiale furent mis en cause les uns après les autres comme jamais depuis la guerre du Vietnam. Des
scènes honteuses d’Iraquiens torturés remplissaient les pages des médias internationaux; des
accusations de corruption et de collusion atteignant les plus hauts niveaux des institutions officielles
de Washington étaient courantes, tandis que l’indignation du monde islamique croissait face à une
politique étrangère américaine qui avait peu de rapport avec les principes des Pères fondateurs.
Pourtant, l’essentiel des débats évita d’attirer l’attention sur les fondements de la puissance
américaine et de sa sécurité nationale.
En 1945, le soleil se couchait sur l’Empire britannique. Un an plus tard, à Fulton, dans le Missouri,
Winston Churchill participait au déclenchement de la guerre froide, qui devait durer quatre décennies.
Ce fut le début de ce qu’Henry Luce dénomma le «siècle américain».
Au-delà de sa rhétorique sur la liberté, la paix et la démocratie, le siècle américain s’appuyait sur
l’hégémonie de l’Amérique sur les autres nations. Celle-ci reposait sur deux piliers dont l’un était le
rôle incontesté de la puissance militaire américaine qui établissait une domination qu’aucune alliance
de puissances n’avait été en mesure de défier depuis la fin de la seconde guerre mondiale. En essayant
de rivaliser avec elle, l’Union soviétique s’effondra finalement. En 1979, la Chine décida de coopérer
avec la toute puissante Amérique et finit par réaliser, peut-être trop tard, qu’il s’agissait d’une arme à
double tranchant. Le deuxième pilier de l’hégé -monie américaine reposait sur le rôle incontesté du
dollar en tant que devise mondiale de référence. En 1944, les États-Unis avaient créé le système de
Bretton Woods dans le seul but d’établir ce rôle exceptionnel. Bien après que la dernière once d’or
eut cessé de le soutenir, le dollar continuait pourtant à servir de monnaie de référence.
La combinaison des dominations militaire et monétaire permit aux États-Unis le luxe enviable, en
imprimant et en distribuant leurs dollars de papier au reste du monde, d’acquérir en échange des
automobiles, des équipements industriels, des textiles et n’importe quel autre bien de consommation.
Ce fut le jeu le plus audacieux que le monde eût jamais connu. Les Américains achetaient leurs
importations en distribuant leurs dollars, créant ainsi une montagne de dette dollarisée de laquelle le
monde entier dépendait. Cette hégémonie particulière permit aussi aux États-Unis de devenir le plus
grand débiteur en entretenant un déséquilibre sans fin de leur balance commerciale, de dévaluer leur
devise au-delà de toute limite concevable et de créer une accumulation de dettes publiques et privées
sans précédent. Aussi longtemps que les autres nations dépendaient du marché américain pour leurs
échanges commerciaux et de la protection militaire américaine pour leur sécurité, la partie semblait
sans fin. Au tournant du millénaire, la Chine prit le relais du Japon dans le rôle de «prêteur en dernier
ressort» vis-à-vis des États-Unis. Des centaines de milliards de dollars investis par les Chinois, les
Japonais et d’autres nations dans l’acquisition d’obligations du Trésor américain, de dettes
immobilières et d’autres valeurs soutinrent l’économie américaine bien au-delà de toute rationalité
économique.
Dès avant la première guerre mondiale, la puissance du dollar et la puissance militaire américaine
étaient intimement liées au pétrole, qui jouait un rôle fondamental dans la croissance économique
mondiale. Pour se l’approprier, les Britanniques, les Américains, les Allemands, les Français, les
Italiens et d’autres mobilisèrent leurs forces armées. Henry Kissinger formulait ainsi ce rôle
suprême: «Contrôlez l’énergie et vous contrôlerez les nations». Pendant la guerre froide, le pétrole
joua un rôle décisif dans l’effondrement de l’Union soviétique et fut à l’origine de l’orientation de la
politique étrangère américaine. Depuis la fin de l’Union soviétique, l’action militaire américaine est
plus que jamais guidée par le pétrole. Le but de ce travail consiste à éclairer le comment et le
pourquoi de ce processus.
Selon Mackinder, l’octroi à la Grande-Bretagne du mandat sur la Palestine en 1919 fut le gain

géopolitique le plus important de la première guerre mondiale. Si les intervenants dans le jeu
complexe des grandes puissances ont changé depuis, la Palestine, Israël et la géopolitique
moyenorientale restent au cœur des enjeux de pouvoir des grandes puissances de ce début de
troisième millénaire, à tel point que la nature du lien qui relie le destin du siècle américain à celui de
ce petit bout de terre reste une question passionnément débattue.
Un groupe d’idéologues ultraconservateurs situé essentiellement dans la mouvance du parti
républicain de Georges Bush a été accusé de mettre la politique étrangère américaine au service
unique de la puissance militaire. Pour défendre cette orientation, certains se posent sans vergogne en
démocrates impérialistes. D’autres, républicains et démocrates, aspirent à rendre à la politique
étrangère son caractère hégémonique traditionnel dans lequel le consensus entre les alliés reste
essentiel. Mais ces deux positions, comme les deux faces d’une même médaille, sont trompeuses. En
effet, toutes deux admettent implicitement le principe d’un pouvoir politique et économique qui n’est
plus viable et sain, ni pour les États-Unis eux-mêmes ni pour le reste du monde.
Ce livre cherche à éclairer certains aspects méconnus de cette histoire. Son but aura été atteint si les
citoyens ordinaires s’en trouvent incités à réfléchir aux conséquences de ce que nos gouvernants font
de nos mandats.
William Engdahl,
Hochheim am Main,
juin 2004

1
Les trois piliers de l’Empire britannique
L’origine idéologique et historique de la doctrine du libre-échange et de sa mise en œuvre.
L’Empire à la recherche d’une nouvelle stratégie
Aucun facteur n’a autant contribué aux événements des cent dernières années que la lutte pour
l’approvisionnement et le contrôle des réserves mondiales de pétrole. Mais rares sont ceux qui
comprennent comment les pouvoirs politiques et économiques qui gravitent autour de cette matière
première ont pu être influencés par des intérêts principalement contrôlés par deux nations: le
Royaume-Uni et, plus tard, les États-Unis d’Amérique.
Vers la fin des années 1890, la Grande-Bretagne était la première puissance mondiale, tant aux
plans politique que militaire et économique. L’or britannique, jalousement gardé par la Banque
d’Angleterre, fondait depuis 1815 le rôle de la livre sterling comme source du crédit mondial. La
supériorité militaire prussienne avait été à l’origine de la défaite de Napoléon à Waterloo, mais
Wellington et les Britanniques s’en étaient attribué le crédit, et, avec lui, la majeure part des réserves
mondiales d’or qui affluèrent alors vers Londres. «As good as sterling » était l’expression de
l’époque pour marquer la confiance, à tel point que la loi du 22 juin 1816 fit de l’or la mesure unique
de la valeur dans l’Empire britannique.
Pendant les soixante-quinze années qui suivirent et même au-delà, la politique étrangère
britannique fut d’abord animée par l’exigence de sécuriser, dans les coffres de la Banque
d’Angleterre, le produit des nouvelles exploitations aurifères mondiales, australiennes,
californiennes ou sudafricaines. Le corollaire de cette politique consistait, quand c’était possible, à
mettre en œuvre une politique de «déni stratégique» des réserves d’or identifiées afin de leurrer les
nations rivales quant à leur importance.
Pendant les décennies qui suivirent 1815, la supériorité navale britannique sur les mers du globe fut
absolue, ce qui permit aux industriels anglais de dominer le commerce et les transports mondiaux:
leur marine marchande transportait l’acier et le charbon britanniques ou les produits de l’industrie
textile de Manchester.
Mais derrière son apparent statut de puissance hégémonique, l’Angleterre se délitait de l’intérieur.
Plus les sociétés commerciales britanniques étendaient leur crédit sur le commerce mondial, tandis
que les banques de la «City» canalisaient les capitaux empruntés vers la construction de chemins de
fer en Argentine, aux États-Unis ou en Russie, plus l’économie du Royaume-Uni s’affaiblissait. À
l’époque, rares furent ceux qui comprirent la relation impitoyable entre ces deux phénomènes
parallèles.
Le congrès de Vienne de 1814-15 avait procédé au dépeçage de l’Europe post-napoléonienne, et les
manœuvres diplomatiques de lord Castlereagh, ministre des Affaires étrangères britannique, avaient
permis à l’Empire de dominer les mers en échange de «concessions» intéressées concédées aux
Habsbourg d’Autriche et aux autres puissances européennes. La division de l’Europe continentale
ainsi assurée la rendit incapable de rivaliser avec l’expansion planétaire de la Grande-Bretagne.
Après Waterloo, le contrôle britannique des mers et le contrôle du commerce maritime mondial

qu’il permettait étaient devenus l’un des trois piliers d’un Empire britannique modernisé. Les
industriels d’Europe continentale, comme la plupart de ceux du reste du monde, durent se plier aux
conditions commerciales définies à Londres par les assureurs maritimes et les syndicats bancaires
affiliés à la Lloyd’s. Tandis que la marine de Sa Majesté Royale britannique contrôlait les principales
voies maritimes du monde et procurait des «assurances» gratuites aux vaisseaux commerciaux
britanniques, les flottes concurrentes étaient forcées d’assurer leurs navires auprès de la Lloyd’s, qui
syndiquait les riches assureurs londoniens, contre la piraterie, les catastrophes et les actes de guerre.
Le second pilier était le crédit des banques de la City, indispensable à la plupart des transactions
financières maritimes mondiales. La Banque d’Angleterre, établissement privé créé par les banques
Baring, Hambros et Rothschild, les trois établissements financiers majeurs de la City, manipulait les
plus gros stocks d’or monétaire, ravageant ainsi à volonté et sans pitié n’importe quel marché
concurrent en l’inondant d’exportations anglaises à prix cassés. Après 1815, la domination indiscutée
de la banque internationale fut le deuxième pilier de la puissance impériale britannique.
Le troisième pilier, plus déterminant à mesure que le siècle avançait, était la domination
géopolitique de la Grande-Bretagne sur les principales matières premières mondiales: coton, métaux,
café, charbon et, vers la fin du siècle, le nouvel «or noir», le pétrole.
Le libre-échange et le nerf de la puissance britannique
En 1820, le Parlement britannique approuva une déclaration de principe qui, à travers une série
d’évolutions sur une période d’un siècle ou presque, eut pour conséquence majeure le déclenchement
de la première guerre mondiale et ses suites tragiques.
Cette déclaration avait pour but la promotion du soi-disant «libreéchange absolu», un concept
élaboré quelques décennies auparavant par l’économiste écossais Adam Smith. Dès 1846, cette
déclaration de principe se concrétisa quand le Parlement abrogea les fameuses lois sur le blé (Corn
Laws), supprimant ainsi la protection de l’agriculture nationale anglaise.
Cette abrogation était fondée sur les vues prospectives de puissants intérêts marchands et financiers
de la City, qui voulaient pousser l’avantage décisif que leur procurait leur domination sur le monde et
que le «libre-échange» ne pouvait qu’accroître aux dépens d’autres nations marchandes moins
développées.
À cette époque, le Parlement légiférait sous la pression d’un puissant groupe d’intérêts maritimes
et bancaires allié à la Banque d’Angleterre, et d’Alexandre Baring qui représentait la banque Baring
Brothers. Sous l’empire du libre-échange, les banques commerciales britanniques, qui dominaient le
commerce de l’opium entre l’Inde, la Turquie et la Chine, engrangèrent des profits fabuleux. Durant
les guerres de l’opium, et dans le but de soutenir les intérêts des banques britanniques, le ministère
des Affaires étrangères de Sa Majesté somma publiquement la Chine d’ouvrir ses ports au «libreéchange».
The Economist, le nouvel hebdomadaire de propagande au service des intérêts marchands et
financiers de la City, fut fondé en 1843 avec le projet explicite de faire campagne pour l’abrogation
des lois sur le blé.
En mai 1846, le parti conservateur anglais (Tory) de sir Robert Peel lança une campagne de presse
pour promouvoir cette catastrophique abrogation. Ce fut un tournant historique désastreux, non
seulement pour l’Angleterre mais pour le monde entier qui reçut un déluge de produits agricoles à
bon marché, ruinant ainsi non seulement les paysans britanniques mais également ceux d’autres
nations. L’adage commercial simpliste «acheter bon marché, vendre à bon prix» (buy cheap, sell
dear), fut élevé au rang de stratégie économique nationale tandis que la consommation devenait
l’unique but de la production.

L’abrogation des lois de protection des prix du blé entraîna la ruine des fermiers et de l’agriculture
nationale britannique; elle fut également à l’origine de la baisse violente et soudaine des prix des
denrées alimentaires du plus grand marché d’exportation de l’Irlande, réduisant les fermiers de ce
pays à la misère.
La tragique «famine de la pomme de terre» de 1845-46 qui toucha les paysans irlandais et les
obligea à émigrer massivement, fut une conséquence directe de ce parti pris libre-échangiste de la
Grande-Bretagne. Cette politique visait d’abord à empêcher l’Irlande de développer une industrie
autosuffisante pour la confiner dans son rôle captif de grenier à grain de l’Angleterre. Mais
finalement, la poursuite illusoire du libreéchange détruisit le grenier lui-même.
Après 1846, les paysans hindous, avec leurs revenus de misère, se trouvèrent en concurrence avec
les fermiers irlandais sur le marché du «consommateur» britannique. En Grande-Bretagne, les
niveaux des salaires baissèrent avec le prix du pain. Les lois pour les pauvres offraient des
compensations aux travailleurs dont les revenus étaient inférieurs au niveau de subsistance et un
supplément de revenu indexé sur le prix de la miche de pain de froment, si bien que le niveau de vie
plongea avec le prix du pain.
L’abrogation des lois sur le blé étendit à tout l’Empire le principe de la politique de main-d’œuvre
à bon marché. Après une déferlante de produits d’alimentation à bas prix, les seuls bénéficiaires de
cette politique furent les gigantesques établissements londoniens de commerce international et les
banques qui les finançaient. Le clivage social de la société britannique s’aggrava, entre une mince
frange de population très opulente et une masse d’individus paupérisés en nombre grandissant, autre
conséquence directe du «libre-échange»1.
E. Peshine Smith, économiste américain et féroce opposant au libreéchange britannique, résumait
ainsi les effets de l’hégémonie libre échangiste de l’Empire britannique sur l’économie mondiale des
années 1850:
Telle a été la politique qui continue de dominer la législation britannique. En pratique, elle a
considéré la nation dans son ensemble comme un opérateur commercial géant face au reste du
monde, gérant un formidable stock de biens destiné non pas à l’usage mais à la vente, s’efforçant
de produire au plus bas prix afin de vendre en dessous du prix de la concurrence et considérant
les salaires payés à son propre peuple comme un manque à gagner pour les nantis2.
Peshine Smith opposait cette doctrine de l’Angleterre d’Adam Smith et de ses suiveurs qui
«réduisait une nation à une boutique géante», à la pensée économique nationale qui progressait sur le
continent européen dans les années 1850, notamment sous l’égide de l’Union douanière allemande
(Zollverein) et des autres politiques économiques nationales de Friedrich List3.
Leur politique sera dictée par leur instinct de producteur et non par celui de boutiquier.
Comme indicateur de la prospérité nationale, ils prendront en compte la production cumulée et
non le taux de profit commercial. De ce fait, les grandes nations continentales, la France, la
Russie et les États allemands – unis par le Zollverein ou Union douanière – ont pratiquement
répudié l’idée qui jusqu’à présent a dominé la politique commerciale anglaise. Ce que
l’Angleterre a gagné par cette politique a été décrit par Joseph Kay, l’un de ses écrivains
respectés et érudits. Cette nation est pour lui celle «où l’aristocratie est la plus riche et la plus
puissante du monde, où les pauvres sont plus opprimés, plus paupérisés, plus nombreux que les
autres classes sociales, plus irréligieux et beaucoup moins bien éduqués que les pauvres de
toutes les autres nations d’Europe, exceptions faites de la Russie et de la Turquie primitives, de
l’Italie asservie, du Portugal mal gouverné et de l’Espagne révolutionnaire»4.
Afin de masquer la réalité d’une doctrine qui avait pour conséquence une politique de sous

investissement dans les nouvelles technologies de production, une campagne idéologique fut lancée,
en 1851, à destination des classes dominantes qui, usant d’un argument malthusien vicieusement
controuvé, reportait les effets de cette politique sur une prétendue surpopulation.
Le libéralisme britannique fut le nom donné à la doctrine qui rationalisait cette politique
économique brutale. Au fond, le libéralisme britannique, tel qu’il fut défini vers la fin du XIXe siècle,
justifiait le développement d’une élite impériale toujours plus puissante, dirigeant au nom d’une
«masse ignorante et vulgaire» à qui on ne pouvait faire confiance pour se diriger elle-même.
Mais le but inavoué des élites libérales et du gouvernement britannique était de préserver et de
servir les intérêts d’un pouvoir très exclusif. Durant la dernière partie du XIXe siècle, ce pouvoir était
entièrement détenu par une oligarchie de banquiers et d’institutions de la City.
L’empire informel de la Grande-Bretagne
Depuis 150 ans, ces manœuvres libre-échangistes ont constitué le fondement de la stratégie
économique britannique. Le génie britannique a résidé dans cette aptitude caméléonesque à adapter sa
politique à une réalité économique internationale fluctuante. Mais le cœur de la doctrine a subsisté:
l’arme du «libre-échange absolu» d’Adam Smith opposée aux politiques économiques de
souveraineté nationale des puissances rivales.
Vers la fin du xixe siècle, la pérennité de son empire mondial fut l’objet d’un intense débat au sein
de l’establishment britannique. Sur fond de slogans exhortant à une nouvelle ère d’«antiimpérialisme», la Grande-Bretagne mit en œuvre une méthode beaucoup plus sophistiquée et bien
plus efficace pour maintenir sa domination mondiale, connue sous le nom d’«empire informel». Tout
en maintenant ses possessions impériales en Inde et en Extrême-Orient, des quantités prodigieuses de
capitaux affluèrent en Argentine, au Brésil et aux États-Unis, créant ainsi des liens de dépendance
financière plus efficaces par bien des aspects que des titres formels de colonisation.
Les notions de «relation économique spéciale» avec des «États clients», de «sphère d’influence», de
même que celui de «diplomatie de l’équilibre des forces», proviennent toutes de l’écheveau complexe
qu’était devenu l’«empire informel» britannique vers la fin du XIXe siècle.
Depuis son triomphe sur l’Armada espagnole en 1588, la Grande-Bretagne a profité des
circonstances particulières qui font d’elle une île séparée de l’Europe continentale pour se libérer des
coûts d’entretien d’une armée maintenue sur le pied de guerre, afin de se concentrer sur la maîtrise
des mers. Le pillage des richesses des vastes confins du monde lui a permis de maintenir un équilibre
des forces sur le continent, créant ou finançant à volonté des coalitions contre toute nation qui, à un
moment donné, a semblé sur le point de dominer la masse continentale euro-péenne, depuis
l’Espagne jusqu’à la Russie.
Après le congrès de Vienne de 1815, l’Angleterre perfectionna cette cynique stratégie diplomatique
d’«équilibre des forces». Jamais le ministère des Affaires étrangères de Sa Majesté n’admit que cette
stratégie fût rigoureusement définie, à l’instar d’une balance, en ajoutant le poids nécessaire au
redressement du fléau vers le point d’équilibre, mais toujours en fonction d’un point d’appui situé à
Londres, afin de défaire à son unique avantage les puissances économiques rivales.
Après 1815, ce «génie» propre à la politique étrangère britannique résida dans son habileté à
changer ses alliances, brutalement si nécessaire, selon l’évolution de sa perception des forces en
Europe ou dans le reste du monde. La diplomatie britannique exploita cette doctrine cynique, selon
laquelle la Grande-Bretagne ne devait jamais développer de relations sentimentales ou morales avec
d’autres nations en tant que partenaires souve-rains et respectés, mais devait poursuivre ses «intérêts»
propres. Ses stratégies d’alliances étaient strictement dictées par ce qui était à un moment donné
évalué comme le mieux à même de servir ses «intérêts». Vis-à-vis de la France, l’hostilité des

relations en Afrique se transforma en 1898 en «Entente cordiale» après la confrontation de Fachoda,
de même que, après des décennies passées à soutenir la Turquie ottomane pour bloquer l’expansion
russe, la diplomatie britannique développa ce qui fut connu en Angleterre et en Inde comme «le
Grand Jeu». Ces deux exemples donnent une idée de ces remaniements d’alliances spectaculaires.
Progressivement, pendant les dernières décennies du XIXe siècle, le capital britannique afflua dans
des pays qui en étaient démunis, telle l’Argentine, afin de financer, de construire et ensuite d’exploiter
les infrastructures nationales de chemin de fer et de transport, rôle habituellement encouragé par
l’attribution de généreuses concessions par les gouvernements d’accueil. Le capital britannique
participa également au développement des lignes locales de bateaux à vapeur et des ports. C’est ainsi
que l’Argentine et d’autres «États clients» devinrent économiquement dépendants des conditions
commerciales et financières dictées par les firmes et les banques d’affaires de la City. Ces États
clients s’aperçurent qu’ils avaient abandonné le contrôle de l’essentiel de leur souveraineté
économique bien plus complètement que si des troupes britanniques eussent occupé Buenos Aires
pour imposer la collecte d’un impôt au profit de l’Empire britannique.
Pendant les années 1880, les nouveaux chemins de fer argentins transportèrent les marchandises
d’exportation vers les ports, et plus spécialement le blé et le bœuf. Les exportations doublèrent tandis
que la dette extérieure, notamment envers les banques de Londres, augmenta de 700 %. Le pays était
devenu un vassal débiteur de l’Empire britannique «impérialiste à bon marché», ainsi que le qualifia
un commentateur. Il n’était manifestement pas dans les intentions des Britanniques d’utiliser leurs
relations avec des États clients pour y développer des économies industrielles fortes et souveraines. Il
s’agissait bien plutôt d’y effectuer le minimum d’investissements nécessaires à leur contrôle, tout en
s’assurant qu’aucune autre puissance rivale ne puisse faire main basse sur des matières premières
convoitées.
Pendant cette période et pour sécuriser les voies maritimes vers l’Inde, les troupes britanniques
occupèrent l’Égypte en 1882. Le canal de Suez ne devait pas tomber aux mains de la France.
L’occupation militaire britannique détruisit toutes les structures légales égyptiennes, et dès 1882 ses
soldats s’installèrent en permanence à ce point nodal de l’Empire situé entre Londres et l’Inde.
De même, leur présence en Afrique du Sud devait initialement servir à sécuriser la route australe
des Indes, empêchant ainsi les puissances rivales d’y établir des bases qui auraient pu limiter le
commerce maritime britannique.
Durant les années 1840 à 1850, plutôt que d’imposer à l’Afrique du Sud un contrôle formel,
l’Angleterre préféra isoler progressivement les républiques boers de l’océan Indien, d’abord par
l’annexion du Natal en 1843, maintenant ainsi les Boers en dehors de la baie de Delagoa, puis en
intervenant en 1869 pour empêcher Andries Pretorius d’unifier les républiques boers. Il fallait
assurer la suprématie britannique sur toute l’Afrique australe avec un minimum de moyens. Le
premier objectif de l’impérialisme britannique était le contrôle du commerce mondial.
C’est également à ce moment que les services secrets britanniques évoluèrent d’une manière
inédite. Au contraire de l’Empire français et des autres nations, l’Angleterre façonna son empire
d’après Waterloo en mariant d’une façon extrêmement sophistiquée les plus grands banquiers et
financiers de la City, les ministres du gouvernement, les chefs d’entreprises industrielles réputées
stratégiques pour l’intérêt national, avec les chefs des services d’espionnage. Parmi les promoteurs
de cette politique, on peut citer sir Charles Jocelyn Hambro, héritier de la banque commerciale de la
City et directeur de la Banque d’Angleterre de 1928 jusqu’à sa mort en 1963. Pendant la seconde
guerre mondiale, Hambro fut le dirigeant du service des Opérations spéciales des services secrets
britanniques (Special Operation Executive, SOE). Rattaché au ministère de l’Économie de guerre, qui
gérait l’effort de guerre contre l’Allemagne, il forma tous les dirigeants de ce qui, après la guerre,
allait devenir l’élite du renseignement et la CIA américaine, dont William Casey, Charles

Kindelberger, Walt Rostow, Robert Roosa. Et, plus tard, Harriman, qui fut secrétaire adjoint au
Trésor de Kennedy et partenaire des Brown Brothers qui appartenaient à l’élite de Wall Street.
Alors que les fonctions traditionnelles du renseignement consistaient à fournir des données
recueillies par des agents d’espionnage disséminés dans les différentes capitales, les services
britanniques opéraient en combinant les immenses pouvoirs de la banque, des transports maritimes,
de l’industrie et du gouvernement. Dans le plus grand secret, ils pouvaient déployer un immense
pouvoir sur des économies étrangères peu méfiantes. Pendant l’ère du libéralisme d’après 1846, ce
mariage occulte de la puissance commerciale privée et du gouvernement fut le secret de l’hégémonie
britannique. Sa politique étrangère était fondée non sur le maintien de bonnes relations de voisinage
avec ses alliés, mais plutôt sur un calcul d’intérêts pouvant entraîner, le cas échéant, de soudains
renversements d’alliances.
La grande dépression de 1873
Pourtant, dès le début des années 1870, cette transformation libérale britannique devait entraîner
une profonde dépression économique conséquence directe d’une panique financière. La doctrine du
libre-échange reposait sur l’idée que l’Angleterre serait toujours capable d’imposer son dogme libreéchangiste à toutes les grandes nations commerçantes du monde. Cette suprématie était loin d’être
acquise.
En 1857, à la suite d’une sévère panique bancaire, un nouveau dispositif avait été institué par les
établissements financiers de la City et les directeurs de la Banque d’Angleterre pour prévenir de
futures hémorragies d’or des banques londoniennes. Cette année-là, les établissements financiers
étrangers s’étaient rués sur les réserves internationales d’or détenues par la Banque d’Angleterre,
ruinant ainsi les banques de crédit de la City et du pays. En réponse à la crise, les autorités
britanniques conçurent une politique qui devait aboutir à une évolution dangereusement simplifiée
des usages de la Banque centrale. La Banque d’Angleterre ne dépendait pas du gouvernement mais
d’un holding privé contrôlé par des intérêts financiers de la City. Elle réalisa qu’une augmentation
suffisante de son taux d’escompte ou de son taux d’intérêt principal par rapport aux taux en vigueur
chez les nations commerçantes concurrentes susceptibles à tout moment de drainer les réserves
britanniques d’or, permettait d’enrayer cet épanchement, voir de le faire refluer vers la City depuis
Berlin, New York, Paris ou Moscou, à condition que les taux fussent suffisamment élevés.
Cette politique donna à la Banque d’Angleterre un avantage décisif sur ses rivales. Peu importait
que ces taux d’intérêts usuraires fussent à l’origine d’une dépression ravageuse de l’agriculture et de
l’industrie. Depuis l’abrogation des lois sur le blé, les principaux objectifs de la politique
économique britannique étaient progressivement devenus la finance et le commerce international, au
détriment de l’industrie et de l’agriculture. Pour d’assurer la suprématie de l’activité bancaire, les
banquiers britanniques étaient disposés à sacrifier l’investissement industriel et agricole de leur
propre nation, à l’instar de ce qui advint aux États-Unis dans les années qui suivirent l’assassinat de
Kennedy. Ce fut l’origine de la «Grande Dépression» qui se prolongea de 1873 à 1896, frappant le
Royaume-Uni comme une vengeance.
Quand la pyramide des prêts étrangers destinés à la construction des chemins de fer des deux
Amériques s’effondra, déclenchant une crise financière dans le monde bancaire britannique, l’Empire
entra dans ce qui fut appelé alors la «Grande Dépression». De 1873 à 1896, pendant vingt-trois ans, en
écho au chômage croissant et aux faillites industrielles, les prix s’effondrèrent sans discontinuer de
presque 50 % en valeur nominale.
L’indigence de l’investissement industriel britannique était déjà évidente lors de l’Exposition
Internationale de 1867, à l’occasion de laquelle des produits d’une confection entièrement inédite,

notamment des textiles allemands, supplantèrent nettement les réalisations britanniques qui avaient
pourtant dominé le monde deux décennies auparavant, mais dont le niveau technologique stagnait.
Pendant cette période, les exportations britanniques de fer et d’acier, de charbon et autres produits
déclinèrent. Ce fut un tournant de l’histoire de la Grande-Bretagne. Sa prééminence industrielle était
nettement révolue au début des années 1890.
Le dogme du libre-échangisme du XIXe siècle impérial britannique et ses rationalisations
malthusiennes étaient voués à l’échec. Les fondements et la survie de l’Empire reposaient sur le
cannibalisme économique d’une part grandissante du globe. Un quart de siècle seulement après
l’abrogation des lois sur le blé, il sombrait par contrecoup dans la plus longue et la pire des
dépressions économiques de son histoire.
Après 1873, la diffusion de la «maladie britannique», autrement dit du modèle économique
cosmopolite d’Adam Smith, devint plus difficile; les nations d’Europe continentale, entraînées par
l’Allemagne, amorçaient un train de mesures de protection de leurs économies nationales qui
entraînèrent des taux de croissance industrielle spectaculaires, jamais surpassés depuis.
Face à cette nouvelle situation, la classe dominante britannique fut contrainte d’envisager de
nouveaux moyens pour préserver sa puissance dans un monde en rapide évolution. À partir de 1882,
la géopolitique du pétrole s’imposa dans ce débat. Désormais, la question portait sur les moyens
propres à maintenir la suprématie navale britannique.

2
Le plan est tracé : l’Allemagne et la géopolitique de la Grande Guerre
L’Allemagne en voie d’industrialisation rapide devient menaçante pour la suprématie de la GrandeBretagne minée par sa politique financière.
Le miracle économique allemand
Après 1873, le décalage grandissant entre l’économie déprimée de l’Empire britannique et les
économies industrielles émergentes de l’Eu-rope continentale, dont le Reich allemand était la plus
avancée, créa les conditions qui permirent l’explosion de 1914. Dans ce conflit, le pétrole tenait déjà
une place centrale, bien qu’à un degré que la plupart ne réalisèrent que beaucoup plus tard, à
l’exception d’une mince élite de banquiers et de financiers londoniens et new-yorkais.
Quelques années avant 1900, deux aspects de l’impressionnant dynamisme industriel de
l’Allemagne avaient commencé d’inquiéter les élites bancaires et politiques britanniques. Le premier
était le développement d’une flotte militaire et marchande indépendante et moderne, alors que depuis
le congrès de Vienne de 1815, la marine britannique était restée la reine incontestée des mers. La
deuxième inquiétude venait de l’ambitieux projet allemand de construction d’une liaison ferroviaire
reliant Berlin à Bagdad, alors partie de l’Empire ottoman.
Pour ces deux projets, le pétrole représentait déjà une motivation décisive pour les parties anglaise
et allemande. Nous verrons pourquoi, au tournant du siècle, ces projets furent considérés comme des
casus belli potentiels par l’establishment anglo-saxon.
Dans les années 1890, l’industrie britannique avait été dépassée tant en quantité qu’en qualité par
l’étonnant essor agricole et industriel de l’Allemagne. Alors que les États-Unis réorientaient leurs
efforts vers un développement national interrompu par la guerre civile, pendant la dernière décennie
du siècle, l’essor industriel allemand fut progressivement perçu comme la «principale menace»
contre l’hégémonie mondiale britannique. Après l’unification politique du Reich allemand de 1871,
les décennies consacrées à l’adoption progressive des principes de réforme économique de Friedrich
List, à la création d’une infrastructure ferroviaire nationale moderne et à l’édification de barrières
douanières visant à protéger une industrie nationale émergente, commencèrent de produire des
résultats notables.
Jusque vers 1850, la théorie du libre-échange d’Adam Smith et David Ricardo, deux économistes
britanniques, était reçue comme paroles d’évangile dans les universités allemandes, et l’imitation du
modèle économique britannique, apparemment performant, était la politique suivie en Allemagne.
Mais après 1870, quand l’Angleterre plongea dans la dépression qui frappa aussi l’Allemagne et
l’Autriche, les Allemands se rendirent compte peu à peu des sérieux inconvénients qu’il y avait à
continuer de suivre fidèlement le modèle britannique. Pour édifier son appareil de production
agricole et industrielle, l’Allemagne s’éloigna alors du «modèle britannique» pour se tourner
progressivement vers une forme de stratégie économique nationale. Les résultats furent
remarquables.
Le produit national brut fut multiplié par cinq entre 1850 et 1913. Pendant cette même période, le
produit per capita augmenta de 250 % et la population commença de profiter d’une augmentation

régulière de son niveau de vie, tandis que de 1871 à 1913 les salaires doublaient.
L’explosion du progrès technologique était au cœur de la révolution industrielle allemande.
L’Allemagne créa un réseau national d’écoles supérieures de technologie et de collèges à l’imitation
de l’École Polytechnique française, pour former les scientifiques et les ingénieurs de l’industrie, et un
réseau d’écoles supérieures de commerce organisé avec le concours de diverses chambres de
commerce et d’industrie, pour former ses cadres commerciaux. De plus, les sciences de la nature
furent mises à l’honneur dans les universités allemandes, ce qui entraîna l’épanouissement de la
science et de l’ingénierie. Parallèlement, un système d’écoles professionnelles d’ampleur nationale
formait des commerçants qualifiés.
Jusqu’alors, les grandes entreprises industrielles britanniques avaient largement surpassé leurs
jeunes rivales allemandes. Mais la situation changea radicalement au cours des trois ou quatre
décennies qui suivirent. Avant 1914, le charbon restait le combustible dominant de l’industrie
mondiale et des transports. En 1890, l’Allemagne produisait 88 millions de tonnes de charbon, tandis
que la Grande-Bretagne en produisait plus du double, jusqu’à 182 millions. Mais vers 1910, la
production charbonnière allemande, avec 219 millions de tonnes, avait augmenté remarquablement
tandis que celle de la Grande-Bretagne ne la dépassait plus que faiblement, avec 264 millions de
tonnes.
L’acier était au centre de la croissance allemande, talonné par les industries émergentes de
productions électrique et chimique. En Lorraine, le nouveau procédé Gilchrist-Thomas de production
d’acier, qui permit d’exploiter les minerais de fer riches en phosphore, entraîna une augmentation de
1 000 % de la production allemande en vingt ans, de 1880 à 1900, laissant la Grande-Bretagne loin
derrière.
Jusqu’en 1890, celle-ci, avec 7,9 millions de tonnes de fonte, devançait l’Allemagne qui n’en
produisait que 4,6 millions. Mais en 1910, la production de fonte allemande, qui culminait à 14,6
millions de tonnes, dépassait de 50 % la production anglaise qui n’atteignait que 10 millions de
tonnes. Cette année-là, le prix de revient de la production d’acier allemand était devenu dix fois
inférieur à celui de 1860. En 1913, l’Allemagne produisait pratiquement deux fois plus de fonte que
les Britanniques1.
L’infrastructure ferroviaire nécessaire au transport de ces flux de marchandises industrielles était à
l’origine du miracle industriel allemand. Alors que la première expansion des chemins de fer
allemands avait été entreprise dans les années 1840 et 1850 sous l’influence de l’Union douanière de
List et de son plan national de développement ferroviaire, le sou-tien de l’État permit de doubler le
kilométrage de l’infrastructure ferroviaire entre 1870 et 1913.
Dès 1913, et sous l’impulsion de personnalités telles qu’Oskar von Miller, l’augmentation de la
production d’énergie électrique centralisée et de sa transmission à longue distance permit à
l’industrie électrique allemande, qui était rudimentaire et n’employait que 26 000 personnes en 1895,
de dominer plus de la moitié du commerce international de biens d’équipement électriques.
Stimulée par Justus von Liebig et d’autres grands chercheurs, l’industrie chimique allemande
jusqu’alors très en retard par rapport aux industries anglaise et française, devint le leader mondial de
la production de colorants à base d’aniline, de produits pharmaceutiques et d’engrais. Pendant cette
période, ses chercheurs travaillèrent au développement de l’agrochimie scientifique, entraînant une
augmentation extraordinaire de la productivité agricole. Au contraire de la situation désespérée du
début des années 1800, quand les récoltes perdues entraînaient des explosions de famine et qu’il
semblait plus économique d’importer du blé de Russie ou même d’Argentine, dans les années 1890,
l’Allemagne fut en mesure de réimposer une protection douanière pour empêcher l’importation de
blé à prix réduit.
La mécanisation agricole commença également à porter ses fruits: on comptait 2 000

moissonneuses en 1882 et 300 000 en 1907. Malgré des sols sablonneux de qualité souvent médiocre,
le développement des engrais chimiques allemands permit une amélioration des rendements
agricoles. Comparés à la période qui précède 1887, au début de l’introduction des engrais, les
rendements avaient progressé de 80 % à l’époque de la Grande Guerre. Par contraste, la Russie, qui
cultivait au début de la guerre 1 200 000 hectares de plus, produisait 19 millions de tonnes de blé de
moins que l’Allemagne. Vers 1913, l’Allemagne était autosuffisante à 95 % pour sa production de
viande, malgré un doublement de la consommation per capita depuis 1870, tandis qu’au même
moment, la Grande-Bretagne importait 45 % de ses besoins en viande. Parallèlement à son expansion
agricole et industrielle, l’Allemagne, qui avait été un pays d’émigration nette au début des années
1800, devint un pays à forte progression démographique vers la fin du siècle: entre 1870 et 1914, la
population allemande augmenta pratiquement de 75 %, passant de 40 millions à plus de 67 millions
d’habitants. Après 1880, la grande industrie se développa en symbiose avec la Deutsche Bank et les
autres grandes banques allemandes, pour donner ce qui reste connu comme le modèle des «Grandes
Banques» ou plus simplement le «modèle allemand» de participations croisées entre grandes banques
et entreprises industrielles2.
Le miracle industriel allemand date de cette période d’après 1870. Le fameux redressement de
l’industrie allemande de la fin des années cinquante qui succéda aux dévastations de la guerre et à la
dépression mondiale est dû, dans une très large mesure, au rétablissement de ces fondations posées
entre 1880 et 1914.
Panique bancaire à Berlin
Paradoxalement, c’est à la suite d’une panique financière qu’une politique nationale indépendante
prit son deuxième essor en Allemagne. En 1890, la quasi-faillite de la Baring Brothers, prestigieuse
banque commerciale londonienne en proie à des pertes phénoménales consécutives à des
investissements spéculatifs argentins, déclencha une panique bancaire à Berlin du fait des liens de la
banque allemande avec cette opération spéculative sud-américaine, ce qui provoqua de proche en
proche l’effondrement d’une pyramide financière internationale.
Dans les années 1880, Berlin et les investisseurs allemands dans leur ensemble s’engagèrent dans
une course à la spéculation internationale sur les chemins de fer. Lors du krach de la Baring Brothers,
avec ses quelque 75 millions de dollars investis en titres argentins diversifiés, les illusions de bien
des Allemands quant aux merveilles de la spéculation s’évanouirent.
Au même moment, la maison berlinoise de commerce en grain Ritter & Blumenthal, l’un des
grands exportateurs de blé vers l’Europe, tenta imprudemment de monopoliser l’ensemble du marché
du blé allemand, dans l’idée de profiter des conséquences des troubles financiers argentins. Quand
son plan s’effondra, la panique financière allemande ne fit que s’aggraver, entraînant dans la faillite
la très estimée banque privée Hirschfeld & Wolf, causant ainsi des pertes énormes à la RheinischWestphälisches Bank, ce qui, relançant une ruée générale sur les banques allemandes, entraîna
l’effondrement de la bourse berlinoise qui ne se redressa qu’à l’automne 1891.
En réponse à la crise, le Chancelier nomma une commission d’enquête de vingt-huit personnalités
éminentes dirigée par le Dr Richard Koch, président de la Reichsbank, afin d’examiner les causes et
de proposer des mesures législatives capables de prévenir le retour de telles paniques. La
commission Koch comportait des représentants de l’industrie, de l’agriculture, des universités, des
partis politiques mais aussi de la banque et de la finance.
L’essentiel des conclusions de la commission fut repris dans le Börsengesetz (loi sur la bourse)
voté au Reichstag en juin 1896 et dans le Depotgesetz (loi sur les dépôts), voté au mois de juillet de la
même année, qui furent, dans le monde industrialisé, les plus sévères législations de l’époque visant à

restreindre la spéculation financière. Les contrats à terme sur le blé furent notamment interdits. Le
sévère encadrement que ces lois imposèrent permit d’éviter les effets déstabilisants sur la vie
économique d’une spéculation boursière intempestive.
Le Börsengesetz de 1896 institua une forme d’organisation de la finance et de la banque allemande
distincte de la banque anglo-saxonne telle qu’on la rencontre en Grande-Bretagne ou en Amérique.
Plus encore, après 1890, nombre de compagnies financières londoniennes réduisirent leur activité sur
le marché allemand ainsi bridé, diminuant d’autant l’influence financière de la City sur la politique
économique allemande. De façon significative, ces différences fondamentales entre la banque et la
finance anglo-saxonnes et le «modèle allemand», toujours pratiqué en Allemagne, en Hollande, en
Suisse et au Japon, sont encore perceptibles aujourd’hui3.
La nécessité d’une infrastructure maritime et ferroviaire
Tandis que la politique nationale industrielle et financière britannique, particulièrement après 1873,
entravait le progrès technologique industriel, l’inverse se produisait en Allemagne. Vers 1900, les
tendances divergentes entre les deux pays étaient évidentes pour tous. Mais dans les années précédant
1914, le tiraillement grandissant entre l’Allemagne et l’Angleterre se focalisait sur deux aspects
particuliers de l’impressionnant développement économique allemand. D’abord son émergence
spectaculaire en tant que puissance maritime majeure menaçait inéluctablement la domination
maritime britannique vieille de plusieurs décennies.
Avant de disposer de sa propre flotte commerciale moderne et d’une marine militaire pour la
défendre, l’Alemagne restait incapable de maîtriser ses affaires économiques. La Grande-Bretagne,
qui régnait sur les mers du globe, avait pour première ambition de conserver cette place, ce qui
déterminait toute sa stratégie géopolitique. Dans ces conditions, une majorité croissante se rendait
bien compte que la vie économique allemande resterait dépendante d’une puissance maritime
étrangère pour l’es-sentiel de son commerce international, vital pour elle.
En 1870, la totalité de la flotte marchande du Reich allemand atteignait tout juste 640 000 tonnes.
Elle était à cette époque la cinquième du monde, derrière les flottes anglaise, américaine, française et
norvégienne. En 1914, après une croissance rapide, elle arrivait en deuxième position, juste après la
flotte anglaise.
En 1870, les marchandises d’exportation allemandes étaient soumises aussi bien aux prix qu’aux
flottes des autres nations, et d’abord à ceux de la Grande-Bretagne; mais vers 1914, la situation avait
spectaculairement évolué. Vers 1901 déjà, neuf millions de tonnes étaient enlevées des ports
allemands par 52 000 bateaux battant pavillon allemand; vers 1909, ces chiffres atteignaient 65 000
bateaux et treize millions de tonnes. À ce moment-là, 70 % de tout le commerce allemand dépendait
de la mer; le contrôle des conditions commerciales était une question vitale pour la sécurité
économique de l’Allemagne. Mais rares étaient ceux qui, dans les milieux financiers et maritimes
londoniens, envisageaient cette perspective avec bienveillance.
Les progrès parallèles de l’ingénierie et de la production d’acier furent directement appliqués au
développement d’une flotte marchande moderne. Le remplacement des navires à voile par des
bâtiments à vapeur, le renforcement des coques de bois par des éléments métalliques, puis leur
remplacement par des coques d’acier, permirent d’augmenter la taille de la flotte marchande et
d’améliorer son efficacité. En 1891, celleci disposait de trois vapeurs d’une taille supérieure à 7 000
DWT *. Vers 1914, le pavillon allemand en comportait cinq supérieurs à 20 000 DWT, neuf compris
entre 15 000 et 20 000 DWT et soixante-six compris entre 7 000 et 10 000 DWT.
Pendant ce temps, le transport maritime se développait avec une rapidité et une efficacité
extraordinaires. En 1914, deux grandes compagnies, la Hamburg American et la North American

Lloyd, détenaient 40 % de toute la flotte commerciale allemande. Le secret de cette croissance
spectaculaire tenait à leur organisation, aux économies d’échelle et à leur détermination à construire
les navires les plus modernes.
Un observateur français contemporain de l’extraordinaire succès de la marine de transport
allemande notait:
C’est cette concentration qui permet l’amortissement rapide du capital et, en conséquence, la
mise au rebut des navires démodés et le rajeunissement perpétuel de la machinerie flottante. Dans
la marine marchande allemande, vous ne trouverez pas de vaisseaux vieux de trente ou quarante
ans. Ce que l’industrie allemande, autrement dit la métallurgie, l’électrotechnique etc., accomplit
par la production standardisée, les services commerciaux allemands l’obtiennent par la
fréquence et la régularité des embarquements… Dans le cas allemand, la création de lignes
maritimes ne suit pas le commerce, elle le précède et en le précédant, elle l’amène à l’existence4.
En 1888, à la suite de son incorporation dans le Reich allemand, Hambourg, puis Brême et le port
de Brême devinrent les centres de construction d’équipements portuaires les plus modernes de toute
l’Europe, drainant l’essentiel du fret ferroviaire du Nord de l’Europe centrale destiné à l’exportation
vers les marchés mondiaux. Pendant les quinze années qui précédèrent la guerre de 1914, et grâce à
l’établissement d’une politique nationale d’infrastructure encourageant le transport au moindre coût,
l’Allemagne étendit sa présence maritime à travers le monde, y compris sur les marchés
habituellement monopolisés par les Britanniques, dans leurs colonies et autres sphères d’influences
traditionnelles, en Égypte, voire même en Amérique du Nord et du Sud. En 1897, un peu plus d’un an
après avoir pris des mesures de contrôle restreignant la spéculation, mesures approuvées par le
Reichstag, le grand amiral von Tirpitz annonça le premier programme allemand de construction
navale qui, voté en 1898, fut suivi en 1900 par une deuxième loi qui doublait ce premier programme.
En 1906, la Grande-Bretagne avait armé le Dreadnought, premier d’une nouvelle classe de navires
de guerre équipés de grosse artillerie, plus rapide et qui disposait d’une puissance de feu supérieure à
celle de tous les navires de guerre existants. En réponse, l’Allemagne passa discrètement la même
année une loi qui prévoyait le remplacement de sa flotte tous les vingt ans. Vers 1909, au grand
étonnement des Anglais, les Allemands armèrent quatre vaisseaux de la série Nassau, supérieurs à
ceux de la classe des Dreadnought, eux-mêmes dépassés par des séries de super-dreadnoughts *
encore plus modernes conçus par des constructeurs anglais et allemands. La Grande-Bretagne n’avait
jamais imaginé que l’Allemagne pût développer aussi rapidement une flotte si moderne dans ses
propres chantiers navals. En 1951 à l’occasion d’une conférence à l’université d’Oxford, alors qu’il
présentait un historique des antécédents de la Grande Guerre de 1914, sir Llewellyn Woodward notait
laconiquement: «L’Allemagne, comme n’importe quelle puissance, était libre de dévelop-per pour
elle-même une flotte aussi puissante qu’elle le souhaitait. La question posée était celle de son
opportunité dans le cadre d’une évaluation réaliste. Une flotte de guerre allemande ne pouvait être
qu’un défi à la Grande-Bretagne, la puissance maritime dominante»5.
Vers 1910, il apparaissait de plus en plus clairement à certains Britanniques que des remèdes d’une
ampleur inédite seraient nécessaires pour faire face à l’extraordinaire développement économique de
l’Allemagne. Pour la première fois, comme nous allons le voir, le pétrole était devenu un facteur
crucial de la géopolitique.
* DWT ou Dead Weight Tonnage, ou tonnage général en déplacement, totalisant le volume des cales,
des machines et des logements (NdT).
* La série des Dreadnought avait brutalement démodé les flottes de tous les pays. Le terme

«dreadnought» fut repris par les constructeurs des différents pays pour situer l’avancement
technologique de leur production. On parle ainsi de «pré-dreadnought» et de «super dreadnought»
qui peuvent être anglais, allemands ou autres (NdT).

3
Le contrôle du pétrole:
début d’une lutte mondiale
La Grande-Bretagne manœuvre pour garder son rang dans un monde où le pétrole prend une
importance grandissante.
Un amiral britannique voit au-delà de la lampe à pétrole
En 1882, la boue noire et lourde que nous appelons «pétrole» n’avait que peu d’intérêt commercial
hormis celui de combustible pour les nouvelles lampes à huile minérale, une technique développée à
Berlin en 1853 par Stohwasser, qui fabriquait ces lampes en Allemagne. Le pétrole, qu’on appelait à
l’époque «huile de roche», suintait de la pierre dans certaines régions, vers Titusville en
Pennsylvanie, Bakou en Russie et en Galicie, devenue polonaise depuis. En 1870, John D. Rockefeller
créait la Standard Oil Company pour exploiter ce marché américain des lampes à huile et d’autres
cures «d’huiles médicinales». À cette époque, le moteur à combustion interne n’avait pas encore
révolutionné l’industrie mondiale.
Mais un homme au moins avait compris les implications militaires et stratégiques du pétrole pour
le contrôle à venir des mers du globe. En septembre 1882, à l’occasion d’une allocution publique, le
capitaine Fisher, futur amiral lord Fisher, défendit pour la première fois auprès de tous ceux de
l’establishment britannique qui voulaient bien l’écouter l’idée selon laquelle la Grande-Bretagne
devait rénover sa flotte propulsée au charbon, pour l’équiper d’une machinerie alimentée par ce
nouveau combustible moins encombrant. Depuis 1870, les vapeurs russes qui naviguaient sur la mer
Caspienne étaient alimentés par un combustible lourd que les russes appelaient mazout. Fisher et
quelques autres individus clairvoyants com-mencèrent à promouvoir ce nouveau combustible. Ils
insistaient sur le fait que la puissance de la propulsion au pétrole permettrait aux Britanniques de
maintenir un avantage stratégique décisif pour le futur contrôle des mers. Un navire de guerre
propulsé par un moteur diesel alimenté au pétrole ne créait pas de panache de fumée repérable, tandis
que celui des bateaux à charbon était visible à dix kilomètres à la ronde.
Alors qu’un moteur à charbon demandait quatre à neuf heures pour atteindre sa pleine puissance,
un moteur à pétrole était opérationnel en trente minutes et pouvait atteindre sa pleine puissance cinq
minutes après. De même, le travail de douze hommes pendant douze heures était nécessaire pour
embarquer le pétrole d’un navire de guerre tandis que l’équiva-lent énergétique pour un bateau à
charbon exigeait cinq cents hommes pendant cinq jours. Pour une puissance de propulsion
équivalente, le pétrole permettait de diminuer le poids du moteur des deux tiers et le tonnage
journalier de carburant de presque trois quart par rapport au char-bon, ce qui constituait un facteur
décisif pour une flotte commerciale aussi bien que militaire, sans compter que le rayon d’action
d’une flotte alimentée au pétrole était à peu près quatre fois celui d’une flotte comparable propulsée
au charbon1. Mais à cette époque, Fisher passait pour un rêveur excentrique aux yeux de ses pairs
anglais.
Pendant ce temps, en 1885, l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler mettait au point le premier

moteur à pétrole opérationnel capable de propulser un véhicule routier. Bien que les automobiles
fussent considérées comme les jouets des très riches jusqu’au tournant du siècle, le potentiel
économique de l’ère du pétrole commençait à être plus largement perçu par un public qui allait bien
au-delà de l’amiral Fisher et de son milieu.
D’Arcy découvre le secret des roches ignées
Vers 1905, les services secrets et le gouvernement britanniques avaient enfin réalisé l’importance
stratégique du nouveau combustible. Mais les Anglais ne disposaient pas de ressources pétrolières en
propre. Ils dépendaient des Américains, des Russes ou des Mexicains pour leur approvisionnement,
situation inacceptable en temps de paix, inconcevable en cas de guerre majeure. L’année précédente,
en 1904, le capitaine Fisher avait été promu Premier Lord de l’Amirauté de Grande-Bretagne, titre
équivalent au commandement suprême des Affaires navales britanniques. Fisher organisa sans délai
un comité chargé d’«évaluer et suggérer les moyens à mettre en œuvre par la marine britannique
pour garantir ses approvisionnements en pétrole».
À cette époque, la présence britannique restait assez limitée en Perse et dans le golfe Persique, qui
faisait encore partie de l’Empire ottoman. La Perse n’était pas encore formellement intégrée à
l’Empire britannique. Pendant quelques années, la Grande-Bretagne avait maintenu ses consulats à
Bushire et Bandar Abbas et conservé des navires de guerre dans le Golfe pour dissuader les autres
puissances d’entreprendre quoi que ce fût sur ces eaux stratégiques si proches de l’Inde, source vitale
de son pillage colonial. En 1892, lord Curzon, futur vice-roi des Indes, écrivant à propos de la Perse,
déclarait: «Je considère la concession à la Russie d’un port dans le golfe Persique par n’importe
quelle puissance comme une insulte délibérée à la Grande-Bretagne, une rupture délibérée du statu
quo et une provocation internationale à la guerre»2.
En 1905, le gouvernement de Sa Majesté, par l’entremise de Sidney Reilly, connu comme le
champion des espions britanniques, s’attribua un droit exclusif absolument extraordinaire sur ce
qu’on pensait à l’époque être de vastes dépôts pétrolifères exploitables au Moyen-Orient. Au début de
1905, les services secrets britanniques envoyèrent Reilly (né Sigmund Georgjevich Rosenblum, à
Odessa, en Russie) en mission pour extorquer les droits d’exploitation des ressources minérales
persanes des mains de William Knox d’Arcy, un ingénieur australien excentrique et géologue
amateur.
D’Arcy, fervent chrétien qui connaissait très bien l’histoire perse, était persuadé que les «piliers de
feu» réputés apparaître sur les sites consacrés à Ormuzd, l’ancien dieu perse du feu, provenaient de
rituels zoroastriens impliquant le naphte huileux suintant de la roche. Pendant des années, d’Arcy
chercha du pétrole dans ces régions où se trouvent les temples perses antiques tout en retournant
périodiquement à Londres pour y solliciter un soutien financier auprès de banquiers britanniques de
plus en plus réticents.
Dans les années 1890, le nouveau roi de Perse, shah Muzaffar al-din, un homme dévoué à la
modernisation de ce qui est aujourd’hui l’Iran, avait fait appel à l’ingénieur d’Arcy, bon connaisseur
du pays, pour lui demander de superviser le développement des chemins de fer et l’industrialisation
du pays.
En 1901, en échange d’une forte somme en liquide, le shah avait accordé à d’Arcy un firman ou
concession royale lui octroyant:
pour une période de soixante ans, pleins pouvoirs et liberté illimitée pour tester, percer, forer à
sa volonté les profondeurs du territoire persan; en conséquence de quoi, tous les produits du
sous-sol qu’il trouvera sans exception resteront sa propriété inaliénable.

D’Arcy paya l’équivalent de 20 000 dollars en liquide et accorda au shah 16 % de royalties sur les
ventes de tout le pétrole découvert. C’est ainsi que l’australien excentrique s’adjugea l’un des
documents les plus précieux de l’époque, «lui accordant, à lui, à tous ses descendants, amis et
associés» les droits exclusifs d’exploiter le potentiel pétrolier de la Perse jusqu’en 1961. Le premier
forage productif fut découvert dans la région de Shushtar, au nord du golfe Persique3.
Sidney Reilly réussit à localiser d’Arcy en 1905, au moment où il était sur le point de signer un
partenariat d’exploration pétrolière avec un Français par l’entremise de la branche parisienne de la
banque Rothschild, avant de retourner dans son Australie natale.
Déguisé en prêtre et jouant avec adresse des profonds sentiments religieux de d’Arcy, Reilly le
persuada de renoncer à ses droits exclusifs sur les ressources pétrolières persanes au profit de
l’Anglo-Persian Oil Company, compagnie britannique qu’il présenta comme une entreprise «très
chrétienne». Par la suite, et conformément à la volonté du gouvernement britannique, lord Strathcona,
financier écossais, devint l’actionnaire majoritaire de l’Anglo-Persian tandis que le propre rôle du
gouvernement britannique restait dissimulé. Reilly avait ainsi réussi à mettre la main pour la GrandeBretagne sur la première ressource pétrolière majeure.
De Berlin à Bagdad par le train
En 1889, un groupe de banquiers et d’industriels allemands mené par la Deutsche Bank s’assura
une concession auprès du gouvernement ottoman pour construire un chemin de fer à travers
l’Anatolie depuis Constantinople, la capitale impériale. Dix ans plus tard, en 1899, l’accord fut prolongé par le gouvernement ottoman qui approuva l’étape suivante de ce qui devint le projet allemand
de chemin de fer Berlin-Bagdad. Le deuxième accord, qui faisait suite à la visite de l’empereur
allemand Guillaume II en 1898 à Constantinople, confirmait l’importance croissante que les relations
germano-turques avaient prises pendant ces dix années.
Depuis 1890, l’Allemagne avait décidé de bâtir une solide alliance économique avec la Turquie
afin d’étendre vers l’est l’exportation de ses pro-duits industriels. Le projet de chemin de fer BerlinBagdad était la pièce maîtresse d’une stratégie économique brillante et réaliste. Mais les enjeux
d’approvisionnement pétrolier restaient à l’arrière-plan et la Grande-Bretagne s’opposa au projet.
L’origine des tragiques violences moyenorientales perpétrées depuis les années 1890 remonte
directement à cette période.
Pendant plus de deux décennies, la question de la construction d’une liaison ferroviaire moderne
reliant l’Europe continentale à Bagdad fut un point de friction au cœur des relations angloallemandes. D’après Karl Helfferich, directeur de la Deutsche Bank chargé à l’époque des
négociations de ce projet ferroviaire, aucun autre sujet ne générait de plus grandes tensions entre
Londres et Berlin dans la décennie d’avant 1914, à la possible exception de la question de la flotte
navale allemande alors en pleine expansion4.
En 1888, un consortium mené par la Deutsche Bank s’assura une concession pour la construction et
l’exploitation d’un chemin de fer reliant Haidar-Pascha, dans la banlieue de Constantinople, à
Angora. La nouvelle «Compagnie des chemins de fer anatoliens», créée pour l’occasion, avait pour
actionnaires des Autrichiens, des Italiens et une petite participation anglaise. Le chantier avança si
bien qu’il fut terminé avant l’échéance, et la construction prolongée jusqu’au sud de Konia.
En 1896, le chemin de fer Berlin-Konia entrait en service, irriguant profondément l’intérieur des
hautes terres anatoliennes sur un tronçon de quelque mille kilomètres de voies nouvelles déployées
en moins de huit ans dans une région économiquement déshéritée. C’était un véritable exploit de
construction et d’ingénierie. L’ancienne et riche vallée située entre le Tigre et l’Euphrate se trouvait
désormais à portée d’une infrastructure de transport moderne. Jusque-là, les seules infrastructures du

Moyen-Orient avaient été britanniques ou françaises, toutes faites de très courts tronçons, en Syrie ou
ailleurs, et destinées à rejoindre les ports importants, mais jamais à ouvrir de larges pans de
l’arrièrepays à une industrialisation moderne.
Pour la première fois, le nouveau chemin de fer procurait à Constantinople et à l’Empire ottoman
un lien économique vital avec tout son espace intérieur asiatique. Cette liaison ferroviaire, qui devait
ensuite être étendue vers Bagdad et se poursuivre jusqu’au Koweït, allait constituer la liaison la plus
rapide et la plus économique entre l’Europe et tout le sous-continent indien.
Du point de vue britannique, c’était précisément le problème. R.G.D. Laffan, à l’époque conseiller
militaire de haut rang attaché à l’armée serbe, avertissait que «si Berlin-Bagdad se réalisait, un
énorme bloc de territoires continentaux inexpugnable par une puissance maritime et produisant toutes
sortes de richesses économiques serait unifié sous l’autorité allemande». Il ajoutait que «par cette
barrière, la Russie serait coupée de la Grande-Bretagne et de la France, ses amis occidentaux».
À cette distance, les armées allemandes et turques pourraient facilement mettre en danger nos
intérêts égyptiens et, par le golfe Persique, notre empire des Indes serait menacé. Le port
d’Alexandrette et le contrôle des Dardanelles donneraient bientôt à l’Allemagne une puissance
navale énorme en Méditerranée.
Fort de ces remarques, Laffan élabora la stratégie britannique capable de saboter la liaison BerlinBagdad.
Un coup d’œil à la carte du monde nous montre comment la chaîne des États s’étire de Berlin
à Bagdad: l’Empire germanique, l’Empire

1. Traité conclu entre les Britanniques et le cheikh al-Sabah du Koweït (1899)
Accord du cheikh du Koweït concernant la non réception de représentants étrangers et la non
cession de territoire à des puissances ou à des sujets étrangers.
La rédaction de ce titre honorable et légal a pour but de convenir par la présente entre le lieutenantcolonel Malcolm John Meade, I.S.C., Résident politique de Sa Majesté britannique, pour le compte du
gouvernement britannique d’une part et le cheikh Mubarak-bin-cheikh Subah, d’autre part, que ledit
cheikh Mubarak-bin-cheikh Subah de par ses libres volonté et désir prend l’engagement et lie par la
présente, lui-même, ses héritiers et ses successeurs à ne recevoir aucun agent ou représentant
d’aucune puissance ou gouvernement au Koweït, ou en aucune autre place située dans les limites de
son territoire, sans la sanction préalable du gouvernement britannique; et il s’engage aussi avec ses
successeurs et ses héritiers, à ne pas céder, vendre, hypothéquer ou donner pour occupation ou pour
n’importe quel autre but aucune portion de son territoire aux gouvernements ou aux sujets de
n’importe quelle autre puissance sans le consentement préalable du gouvernement de Sa Majesté pour
ce but. Cet engagement s’étend également à n’importe quelle partie du territoire dudit cheikh Mubarak
qui pourrait être actuellement en possession des sujets de n’importe quel autre gouvernement.
En gage de conclusion de ce titre honorable et légal, le lieutenant-colonel Malcolm John Meade,
I.S.C., Résident politique de Sa Majesté britannique dans le golfe Persique et le cheikh Mubarak-bincheikh Subah, le premier pour le compte du gouvernement britannique et le second pour son propre
compte, celui de ses héritiers et successeurs, apposent chacun, en présence de témoins, leurs
signatures sur ledit, le dixième jour du Ramadan 1316, correspondant au vingt-troisième jour de
janvier 1899.
(Sd.) M. J. MEADE Résident politique dans le golfe
Persique

MUBARAK-AL-SUBAH
(L.S.)
Témoins

(Sd.) E. Wickam HORE, Capitaine, I.M.S.

MUHAMMAD RAHIM BIN
ABDUL NEBI SAFFER
(L.S.)

(Sd.) J. CALCOTT GASKIN
1: Le texte de l’important accord de 1899 obtenu pour le gouvernement britannique avec le cheikh
Mubarak el-Sabah du Koweït. Depuis lors, la Grande-Bretagne a considéré le Koweït comme faisant
partie de sa sphère d’intérêts particuliers dans le golfe Arabe.

2. La presse britannique face au projet de chemin de fer Berlin-Bagdad (1899)
Le chemin de fer vers Bagdad
De notre correspondant; Vienne, le 29 septembre, 1899.
Mon attention a été retenue par un aspect important du projet de chemin de fer rival vers Bagdad. Il
s’avère qu’un accommodement entre les trois lignes existantes, c’est-à-dire la ligne allemande trans-

anatolienne, la ligne anglaise Smyrne-Aidin et la ligne française de Smyrne à Afium Karahissar, via
Kassab, avec l’adoption de la proposition alternative allemande pour l’extension de la transanatolienne jusqu’à Bagdad et le golfe Persique, constituerait le seul projet stratégiquement
acceptable et économiquement possible.
Les deux exigences stratégiques les plus essentielles de la Turquie sont: un système de
communication adapté rayonnant depuis la capitale permettant l’envoi rapide de troupes dans
n’importe quel endroit menacé et un terminus du réseau de chemin de fer asiatique à l’abri d’une
attaque potentielle par une flotte ennemie. Un terminus sur le Bosphore remplit cette condition. Avant
que cette exigence de base ne soit satisfaite, il est peu probable que le sultan consente à la construction
d’une ligne depuis la côte et moins que tout, depuis une position stratégiquement aussi importante que
l’est Alexandrette, qui permettrait à une puissance contrôlant la mer de déverser des troupes dans le
centre des ses possessions asiatiques. Ces considérations auront été soulignées par les conseillers
militaires allemands du padisha. D’autre part, une des prolongations possibles proposée par les
Allemands, celle qui commence précisément au terminus actuel d’Angora de la ligne transanatolienne, permettrait une communication directe de Constantinople avec la ville de Diarbakir, qui
est reconnue comme le centre stratégique de la résistance aux ambitions russes sur le Kurdistan et la
vallée du Tigre. L’autre route possible qui partirait de l’actuel terminus de Konia à travers Affi-tab et
Orfah, amènerait également des troupes sur le champ de bataille, bien qu’elle soit relativement à
l’abri de l’attaque d’une force venant de la mer.
L’intrigue du chemin de fer vers Bagdad
Les intérêts allemands en Asie Mineure se donnent beaucoup de mal; et si le Dr Zander et ses amis
échouent à mener leur projet à bien, cela ne sera pas faute d’avoir tenté de jouer toutes les cartes
possibles. Naturellement, la presse n’est pas épargnée et les correspondants d’ici, d’ailleurs et de
partout, répondent comme des marionnettes à ceux qui tirent les ficelles et insè-rent dans leurs
journaux des bribes d’informations convenables concernant les derniers épisodes du projet allemand
de chemin de fer vers Bagdad. La dernière information provient de Vienne et étant donné que le
correspondant du Times de cette ville a repris pour ses lecteurs l’information sans se donner la peine
d’exercer son sens critique, cela pourrait être utile à la connaissance générale que nous ajoutions à sa
lettre nos quelques commentaires. L’«aspect important» par lequel son attention a été retenue est
qu’«un accommodement entre les trois lignes existantes, c’est-à-dire la ligne allemande transanatolienne, la ligne anglaise Smyrne-Aidin et la ligne française de Smyrne à Afium Karahissar, via
Kassab, avec l’adoption de la proposition alternative allemande pour l’extension de la transanatolienne jusqu’à Bagdad et le golfe Persique, constituerait le seul projet stratégiquement
acceptable et économiquement possible.» C’est vraiment une phrase très inspirée étant donné que le
correspondant n’aurait pas pu arriver à cette conclusion par ses propres investigations et peu de
cogitations sont nécessaires pour en deviner la source; et bien que la conclusion, évaluée du point de
vue d’une exigence de précision, peine à se hisser au niveau désiré, elle nous fournit néanmoins un
«aspect important» du problème. Il appert clairement en effet que le projet du Dr Zander (annoncé à
Berlin il y a quelque deux mois et com-menté à l’époque dans nos colonnes) pour construire…
Le Times de Londres du 3 octobre 1899 et le Financial News du 6 octobre 1899 révèlent les fortes
vues géopolitiques des milieux dirigeants de la politique étrangère britannique vis-à-vis du projet
allemand de chemin de fer vers Bagdad. austro-hongrois, la Bulgarie, la Turquie. Une seule petite
bande de territoire bloque la voie et empêche les deux extrémités de la chaîne de se rejoindre: la
Serbie. La Serbie est petite, mais reste rebelle entre l’Allemagne et les grands ports de Constantinople
et Salonique, gardienne des portes de l’Orient… La Serbie est véritablement la première ligne de

défense de nos possessions orientales. Si elle venait à être brisée ou attirée dans le système «BerlinBagdad», notre vaste empire mal défendu subirait rapidement le choc de la pression germanique vers
l’est.» (souligné par l’auteur)5.
Il n’est donc pas étonnant de constater une instabilité récurrente dans les Balkans pendant la
décennie d’avant 1914; citons notamment les guerres turque et bulgare et des troubles continus dans
la région. Comme par un fait exprès, les conflits et les guerres contribuèrent à affaiblir l’alliance
Berlin-Constantinople et surtout à entraver la finalisation de la liaison ferroviaire, conformément aux
exhortations de Laffan. Mais il serait erroné de croire que le chemin de fer Berlin-Bagdad fût une
manœuvre unilatérale de Berlin contre Londres. À maintes reprises, l’Allemagne avait recherché une
coopération avec l’Angleterre pour ce projet. Depuis les années 1890, après avoir signé le contrat
avec le gouvernement turc pour terminer la dernière tranche de deux mille cinq cents kilomètres de
rails qui devait conclure la ligne jusqu’à ce qui est aujourd’hui le Koweït, la Deutsche Bank et le
gouvernement de Berlin avaient sollicité les Britanniques pour participer au financement de l’énorme
projet.
En novembre 1899, à la suite de sa visite à Constantinople, l’empereur Guillaume II avait rencontré
la reine Victoria au château de Windsor afin de solliciter personnellement une participation
britannique significative au projet Berlin-Bagdad. Comme tout le monde, les Allemands connaissaient
bien les revendications britanniques dans le golfe Persique et à Suez pour défendre le passage vers
l’Inde. Sans le soutien explicite de l’Angleterre, il était évident que le projet rencontrerait les plus
grandes difficultés financières et politiques sinon d’autres, bien pires. Mais dans tous les cas,
l’ampleur du coût du dernier tronçon ferroviaire dépassait les possibilités de financement des
banques allemandes, y compris celles de la Deutsche Bank, pourtant imposantes.
En ce qui la concerne, l’Angleterre tenta pendant les quinze années suivantes de retarder et
d’empêcher la progression du chemin de fer par tous les moyens possibles, tout en entretenant
l’espoir d’un accord final en vue de maintenir durablement l’Allemagne en porte-à-faux. Ce jeu dura
jusqu’à la déclaration de guerre d’août 1914.
Mais dans la phase finale de la négociation du chemin de fer vers Bagdad, la couronne britannique
usa de l’atout maître qu’étaient ses relations privilégiées avec le cheikh du Koweït. En 1901, les
navires de guerre britanniques croisant au large des côtes du Koweït signifièrent au gouvernement
turc que dorénavant il devait considérer comme «protectorat britannique» tous les ports du Golfe
situés juste en dessous du Chott-al-arab et contrôlés par la tribu des Anaza du cheikh Mubarak AlSabah.
Économiquement et militairement, la Turquie était alors trop faible pour réagir autrement que par
une faible protestation à l’occupation de fait de cette partie éloignée de l’Empire ottoman. Tombé
entre les mains britanniques, le Koweït réussit à empêcher l’achèvement du chemin de fer BerlinBagdad et l’accès aux eaux du golfe Persique et au-delà.
En 1907, le cheikh Mubarak Al-Sabah, personnage rugueux qui, en 1896, aurait assassiné ses deux
demi-frères alors qu’ils dormaient au palais, pour s’emparer du pouvoir dans la région, fut persuadé
de concéder le territoire de Bandar Chouaikh au «précieux gouvernement impérial britannique», sous
la forme d’un «bail à perpétuité». Le document était cosigné par le cheikh et le major C.G. Knox,
agent politique du gouvernement impérial britannique au Koweït. Des sommes conséquentes en or
britannique et de grandes quantités de fusils auraient été échangées pour rendre cette signature plus
agréable au cheikh. En octobre 1913, le lieutenant-colonel sir Percy Cox avait reçu de l’obligeant
cheikh une lettre selon laquelle celui-ci s’engageait à refuser son consentement à toute concession de
développement pétrolier sur son territoire «à quiconque autre qu’une personne nommée et
recommandée par le gouvernement britannique»6.
Vers 1902, il était de notoriété publique que le Koweït et la Mésopotamie, aujourd’hui l’Iraq, alors

dépendants de l’Empire ottoman, recelaient des réserves de pétrole. Seules les quantités et leur
accessibilité restaient un sujet de spéculations. Cette découverte entraîna de gigantesques batailles
pour le contrôle économique et militaire du monde. Elles n’ont jamais cessé depuis.
En 1912, dans le cadre du financement de la liaison ferroviaire Berlin-Bagdad, la Deutsche Bank
obtint une concession de l’empereur ottoman accordant à la Bagdad Rail Co. les pleins droits de
passage pour tous les pétroles et minéraux extraits sur une bande délimitée par deux lignes parallèles
situées à vingt kilomètres de part et d’autre du chemin de fer qui devait finalement atteindre Mossoul.
L’industrie et le gouvernement allemands avaient réalisé dès 1912 que le pétrole était le
combustible indispensable à son avenir économique, non seulement pour le transport terrestre, mais
aussi pour le transport maritime. À cette époque, l’Allemagne était prise dans l’étau de la grande
compagnie américaine Rockefeller Standard Oil. Sa branche allemande, la Standard Oil Deutsche
Petroleum Verkaufgeselleschaft contrôlait 91 % de toutes les ventes de pétrole allemand. La Deutsche
Bank n’y détenait qu’une participation minoritaire de 9 %, sans conséquences décisives. En 1912,
l’Allemagne ne disposait pas d’un approvisionnement en pétrole indépendant et sécurisé.
Mais les géologues avaient découvert du pétrole dans la partie de la Mésopotamie qui est
aujourd’hui l’Iraq, entre Mossoul et Bagdad, et le dernier tronçon du projet ferroviaire devait
précisément traverser cette zone riche d’espoirs lucratifs.
En 1912-1913, un projet de loi fut présenté au Reichstag pour créer une compagnie d’État de
développement et d’exploitation des ressources pétrolières nouvellement découvertes
indépendamment du cartel américain de Rockefeller. Ce projet finit par s’essouffler et fut reporté
jusqu’à ce que le déclenchement de la guerre en 1914 l’ajourne définitivement. Le plan de la Deutsche
Bank consistait à transporter le pétrole mésopotamien par voie ferroviaire, à l’abri d’un éventuel
blocus naval britannique, établissant ainsi pour l’Allemagne une indépendance énergétique propre à
satisfaire ses besoins en pétrole.
Le nouveau Dreadnought
Ce n’est pas avant 1909 que furent mis en œuvre les plans de l’amiral Fisher pour équiper la
marine britannique avec la propulsion à pétrole. L’Allemagne venait de lancer la première de ses
réalisations innovantes par rapport à la série britannique des Dreadnought. Le Von der Tann équipé
d’un moteur de 80 000 chevaux-vapeur, bien qu’encore alimenté au charbon, atteignait la vitesse de
vingt-huit nœuds, stupéfiante pour l’époque. Seuls deux autres navires britanniques pouvaient
rivaliser avec lui. Quant à la flotte britannique alimentée au charbon, elle atteignait sa limite
technologique et sa suprématie navale était directement menacée par le miracle économique
allemand.
En 1911, quand il succéda à lord Fisher en tant que Premier Lord de l’Amirauté, le jeune Winston
Churchill engagea immédiatement une campagne pour mettre en œuvre le plan de Fisher et équiper la
flotte de la propulsion au pétrole. Reprenant les arguments de Fisher, Churchill fit remarquer qu’à
taille égale, les bateaux à pétrole étaient beaucoup plus rapides et disposaient, à poids égal, d’un
avantage décisif par leur rayon d’action sans ravitaillement.
En 1912, les États-Unis produisaient plus de 63 % du pétrole mondial, Bakou en Russie en
produisait 19 % et le Mexique environ 5 %. La production britannique de la Compagnie d’exploration
anglo-persane n’avait pas encore atteint des sommets, mais dès cette époque, le gouvernement
britannique était convaincu que la présence britannique dans le golfe Persique était essentielle à
l’intérêt national. Comme nous l’avons vu, cette détermination avait été renforcée par l’obstination
des Allemands à mener à terme leur projet de liaison ferroviaire Berlin-Bagdad.
En juillet 1912, sur la requête insistante de Churchill, le gouvernement du Premier ministre Asquith

nomma une Commission Royale pour le Pétrole et les Moteurs à Pétrole, présidée par lord Fisher,
alors à la retraite. Au début de 1913, agissant secrètement et toujours à la demande insistante de
Churchill, le gouvernement acquit la majorité des actions de l’Anglo-Persian Oil (aujourd’hui British
Petroleum). Dès lors, le pétrole était devenu l’enjeu majeur des intérêts stratégiques britanniques7.
Dans un premier temps, la Grande-Bretagne devait garantir ses propres besoins directs en pétrole
pour le transport et la technologie énergétique à venir, mais elle devait aussi tenter, enjeu peut-être
plus critique, d’empêcher ses rivaux économiques de s’assurer des réserves de pétrole sécurisées de
par le monde, condition indispensable à la préservation de sa domination à moyen terme. En bref, si
l’industrie britannique stagnante ne pouvait entrer en concurrence avec les nouveaux moteurs
Daimler, elle devait contrôler la matière première qui permettait à ces moteurs de fonctionner. Les
conséquences sur le cours de l’histoire mondiale de cette politique britannique de contrôle des
ressources pétrolières vont devenir claires par la suite.
Le funeste voyage de sir Edward Grey à Paris
Pourquoi, en 1914, la Grande-Bretagne était-elle prête à risquer une guerre mondiale pour enrayer
le développement économique allemand? La raison ultime de la déclaration de guerre britannique
d’août 1914 gît d’abord dans «la vieille tradition politique britannique qui a permis à l’Angleterre de
se hisser au statut de grande puissance et de chercher à rester une grande puissance» déclarait le
banquier allemand Karl Helfferich en 1918. Il ajoutait: «la politique anglaise a toujours été bâtie
contre la puissance continentale politiquement et économiquement dominante».
Depuis que l’Allemagne est devenue la première puissance continen-tale, l’Angleterre s’est
constamment sentie menacée par l’Allemagne dans son hégémonie économique et sa suprématie
navale plus que par aucun autre pays. Depuis lors, les dissensions anglo-allemandes ne pouvaient
plus être dénouées et aucun accord ne pouvait être trouvé sur aucune question.
Helfferich note tristement la pertinence de la déclaration de Bismarck de 1897: «La seule condition
qui pourrait mener à une amélioration des relations germano-anglaises serait que nous bridions notre
développement économique, et cela n’est pas possible»8.
En avril 1914, le roi Georges VII et son ministre des Affaires étrangères, sir Edward Grey, firent
un voyage exceptionnel à Paris pour rencontrer le président Poincaré. Ce fut l’une des rares fois où
sir Edward Grey quitta les Îles britanniques. L’ambassadeur de Russie en France, Iswolski, les
rejoignit, et les trois puissances signèrent une alliance secrète dirigée contre l’Allemagne et les
puissances austro-hongroises. Grey s’abstint délibérément de prévenir l’Allemagne de cette alliance
secrète par laquelle l’Angleterre s’engageait à participer à toute guerre impliquant n’importe lequel
des partenaires du réseau d’alliances qu’elle avait patiemment tissé contre l’Allemagne9.
Nombreux sont ceux qui, dans l’establishment britannique, avaient compris bien avant 1914 que la
guerre était la seule solution permettant de ramener la situation européenne sous contrôle britannique.
En suivant la logique d’équilibre des forces, les intérêts britanniques imposaient de faire évoluer la
stratégie des alliances «pro-ottomane et anti-russe» du XIXe siècle vers une stratégie d’alliances «prorusse et anti-allemande». Ce changement était déjà évident dès la fin des années 1890, alors que
l’alliance naissante entre la France de Gabriel Hanotaux et la Russie de Sergueï Witte avec une
Allemagne en plein essor semblait imminente.
Fachoda, Witte, grands projets et grandes erreurs
Vers la fin des années 1890, la peur suscitée par l’expansion économique du rival allemand en plein

essor était telle, dans les milieux dirigeants britanniques, que la Grande-Bretagne décida d’un
renversement radical de l’alliance continentale qu’elle pratiquait depuis plusieurs décennies, dans un
effort audacieux pour infléchir à son avantage les événements européens.
Assez bizarrement, l’événement à l’origine de ce changement d’alliance fut un face à face militaire
à propos de l’Égypte où la Grande-Bretagne et la France avaient des intérêts majeurs par le biais de la
Compagnie du canal de Suez. En 1898, sous l’autorité du capitaine Marchand, une expédition
française qui marchait vers l’Est à travers le Sahara, rencontra les forces britanniques dirigées par le
général Kitchener, à Fachoda, sur le Nil. Une confrontation tendue s’ensuivit, chaque partie
enjoignant l’autre de se retirer, quand finalement, après avoir pris l’avis de Paris, Marchand renonça.
La «crise de Fachoda», comme on l’appela, se conclut de fait par une alliance équilibrant les forces
de la France et de la Grande-Bretagne aux dépens de l’Allemagne, à la suite de quoi la France céda
étourdiment des opportunités majeures d’industrialisation en Afrique.
La décision d’envoyer à Fachoda une force expéditionnaire sous les ordres de Marchand, à la
rencontre des Britanniques, avait été prise par Théophile Delcassé, ministre des Affaires coloniales.
Malgré des revendications françaises sur l’Égypte et le canal de Suez qui remontaient à Napoléon,
la Grande-Bretagne avait procédé à un mouvement continu vers ce qui devint de fait une occupation
militaire britannique de cette zone. Depuis 1882, les troupes britanniques avaient occupé l’Égypte
«temporairement» et des fonctionnaires civils géraient le gouvernement afin de «protéger» les
intérêts français et britanniques dans la Compagnie du canal de Suez. Les Britanniques s’étaient
approprié l’Égypte à la barbe des Français.
Delcassé avait agi contre les intérêts bien compris de la France et contre les buts politiques déclarés
de Gabriel Hanotaux, ministre français des Affaires étrangères. Absent du gouvernement pendant les
six mois critiques de la folle expédition de Fachoda, Hanoteaux travaillait à dévelop-per et
industrialiser les colonies françaises africaines. Anglophobe républicain, il avait pour l’Afrique un
projet d’unification économique centré sur le développement du lac Tchad, au moyen d’un chemin de
fer reliant, depuis Dakar, la côte occidentale française au port de Djibouti situé sur la côte de la mer
Rouge également française. Ce projet français de chemin de fer transsaharien aurait complètement
transformé le Sahara d’est en ouest tout en bloquant la plupart des objectifs stratégiques britanniques
de contrôle d’une région qui s’étendait de l’Afrique jusqu’en Inde à travers l’Égypte.
Hanotaux avait patiemment mené une politique de normalisation des relations entre la France et
l’Allemagne, évolution qui menaçait directement les manœuvres britanniques d’équilibre des forces.
Au début de 1896, le secrétaire allemand aux Affaires étrangères proposa à l’ambassadeur de France
à Berlin d’entamer une action conjointe en Afrique afin de «limiter l’appétit insatiable de l’Angleterre
[…] Il est nécessaire de montrer à l’Angleterre qu’elle ne peut plus s’appuyer sur l’antagonisme
francoallemand pour se saisir de tout ce qu’elle veut».
C’est alors que l’infâme affaire Dreyfus éclata dans la presse française. Son but direct était la
rupture des délicats efforts d’Hanotaux pour stabiliser les relations avec l’Allemagne. Le capitaine
Dreyfus était accusé d’espionner au service des Allemands. En 1894, Hanotaux intervint, avertissant
avec raison que l’affaire Dreyfus conduirait à «une rupture diplomatique avec l’Allemagne et même à
la guerre». Dreyfus fut acquitté des années plus tard et il fut révélé que le comte Ferdinand WalsinEsterhazy était à l’origine des fausses preuves contre celui-ci. En 1898, Hanotaux n’était plus aux
affaires et laissait la place à Théophile Delcassé, un anglophile malléable*.
En 1898, après Fachoda, la Grande-Bretagne avait obtenu que la France, sous l’autorité du ministre
des Affaires étrangères Delcassé, renonçât à ses intérêts coloniaux et économiques fondamentaux en
Égypte pour se concentrer sur une politique dirigée contre l’Allemagne, dans laquelle la GrandeBretagne soutenait secrètement les revendications françaises sur l’Alsace-Lorraine, de même que les
ambitions françaises dans d’autres zones sans enjeu pour les desseins britanniques. Des années plus

tard, en 1909, décrivant ces manœuvres diplomatiques britanniques autour de Fachoda, Hanotaux
remarquait:
C’est un fait historique avéré que toute expansion coloniale française a été perçue avec peur et
inquiétude en Angleterre. Pendant longtemps, l’Angleterre avait pensé que pour dominer les
mers, elle n’avait pas d’autre rival à considérer que cette puissance dotée par la nature d’une
triple bande côtière en Manche, sur l’Atlantique et en Méditerranée. Et quand, après 1880, la
France, poussée par les circonstances et stimulée par le génie de Jules Ferry commença à
reconstituer son domaine colonial démembré, elle rencontra la même résistance. En Égypte, en
Tunisie, à Madagascar, en Indochine et même au Congo et en Océanie, c’est toujours
l’Angleterre à laquelle elle se confronta.
Après Fachoda, l’Entente cordiale fut conclue et formalisée par un accord secret entre la France et
la Grande-Bretagne signé par Delcassé en 1904. La menace économique allemande était le lien qui
unissait les deux alliés improbables. Commentant après coup cette triste évolution, Hanotaux notait le
succès avec lequel la Grande-Bretagne avait réussi à imposer à la France une nouvelle politique
étrangère, «une invention merveilleuse du génie diplomatique anglais pour diviser ses adversaires».
Durant les huit années qui suivirent, la Grande-Bretagne renversa complètement sa politique
d’alliances géostratégiques dans une autre région en réorientant le développement de la Russie à son
avantage.
Au début de 1891, la Russie avait entrepris un grand programme industriel accompagné d’une
politique draconienne de protection tarifaire et de la mise en œuvre d’un programme d’infrastructure
ferroviaire. En 1892, le comte Sergueï Witte, responsable du programme ferroviaire, était devenu
ministre des Finances. Witte avait entretenu des relations étroites avec le ministre français Hanotaux
dans le but d’établir une base favorable à la création de relations franco-russes fondées sur le projet
de développement d’une infrastructure ferroviaire en Russie. Ce projet de chemin de fer transsibérien
consistait à relier la Russie occidentale à Vladivostok en Extrême-Orient. D’une ampleur de neuf
mille sept cents kilomètres, ce projet, qui aurait transformé toute l’économie russe, était le plus
ambitieux du monde. Witte, adepte passionné du modèle économique allemand de Friedrich List, avait
traduit en russe son Système national d’économie politique qui était pour lui «LA solution pour la
Russie»10.
Pour Witte, le Transsibérien était capable de promouvoir le développement des régions
culturellement arriérées de l’intérieur de la Russie. En 1890, il écrivait:
Le chemin de fer est comme un levain qui crée une fermentation culturelle dans la population.
Même s’il passe à travers un peuple absolument sauvage situé sur son chemin, il l’élève en peu
de temps jusqu’au niveau requis pour son fonctionnement.
Grâce aux défrichements que le chemin de fer transsibérien aurait facilités, la part centrale du plan
de Witte consistait à développer des relations pacifiques et productives avec la Chine,
indépendamment de la mainmise britannique sur les ports et les voies maritimes chinois.
En tant que ministre des Finances de 1892 et jusqu’à sa déposition lors de la «révolution» russe
bizarrement déclenchée en 1905, Witte transforma spectaculairement la Russie, jusque-là confinée
dans son rôle d’approvisionnement des marchands de blé anglais, en une nation potentiellement
moderne et industrialisée. Les chemins de fer devinrent la première industrie du pays et
transformèrent tous les secteurs connexes, acier et autres. Le scientifique Dimitri Mendeleïev, ami et
proche collaborateur de Witte, fondateur de l’agrochimie russe d’après les idées de l’Allemand Justus
von Liebig, fut engagé par Witte pour diriger le nouveau Bureau des standards des poids et mesures,
ce qui permit d’introduire en Russie le système métrique, facilitant ainsi les échanges avec le

continent européen.
La Grande-Bretagne s’opposa énergiquement à la politique économique de Witte et au projet de
chemin de fer transsibérien par tous les moyens dont elle disposait, y compris par des tentatives
d’influencer la noblesse russe, terrienne et réactionnaire, liée au commerce britannique du blé. Peu
après le début du projet ferroviaire transsibérien, A. Colqhum, un commentateur britannique,
exprimait le point de vue officiel du Foreign Office et de la City. À propos du nouveau projet de
chemin de fer russe, entrepris avec un financement français qui devait relier par le rail Paris à
Moscou puis à Vladivostok, Colqhum déclarait:
Cette ligne ne sera pas seulement l’une des plus grandes voies mar-chandes que le monde ait
jamais connue, mais elle deviendra aussi une arme politique aux mains des Russes dont la
puissance et l’importance sont difficiles à évaluer. Elle fera de la Russie une nation unifiée pour
laquelle il ne sera plus nécessaire de passer par les Dardanelles ou par le canal de Suez. Elle lui
donnera son indépendance économique, par laquelle elle deviendra plus forte qu’elle ne l’a
jamais été ou qu’elle n’a jamais rêvé de l’être.
Pendant des décennies, la stratégie d’alliances britannique d’équilibre des forces en Europe avait
reposé sur un soutien à l’Empire ottoman–ce que les stratèges anglais appelaient «le Grand Jeu» – qui
visait à empêcher l’essor d’une Russie forte et industrialisée. Le soutien à la Turquie qui contrôlait
l’accès aux mers chaudes par les Dardanelles, vital pour la Russie, avait été jusque-là une part
essentielle de la géopolitique britannique. Mais au tournant du siècle, le renforcement des liens
économiques entre l’Allemagne et l’Empire ottoman stimula les mouvements britanniques vers la
Russie et contre la Turquie et l’Allemagne, entraînant guerres et crises.
À la suite des tentatives infructueuses de la Grande-Bretagne pour bloquer le chemin de fer
transsibérien, que les Russes finirent malgré tout par mener jusqu’à Vladivostok en 1903, la Russie
fut humiliée par la guerre russo-japonaise de 1905, dans laquelle la Grande-Bretagne s’était contre
elle alliée au Japon. Après 1905, Witte fut forcé de démissionner de la présidence du Conseil des
ministres sous le tsar Nicolas II. Son successeur, arguant que la Russie devait se réconcilier avec la
puissance britannique, renonça, au profit des Anglais, à ses droits sur l’Afghanistan et sur de grandes
parties de la Perse, réduisant d’autant les ambitions asiatiques de la Russie. C’est ainsi que la Triple
Alliance anglo-franco-russe fut pleinement établie en 1907. La Grande-Bretagne avait réussi à créer
un réseau d’alliances secrètes qui, en encerclant l’Allemagne, avait établi les bases de la grande
explication militaire à venir contre le Reich du Kaiser. Les sept années suivantes furent occupées à
préparer l’élimination de l’Allemagne11.
Après que la Grande-Bretagne eut consolidé sa nouvelle stratégie de la Triple-Entente visant à
l’encerclement de l’Allemagne et de ses alliés, des crises et des guerres régionales continuelles furent
déclenchées dans les Balkans, le «bas-ventre mou» de l’Europe centrale. Pendant la première guerre
de 1912, dite «des Balkans», la Serbie, la Bulgarie et la Grèce, secrètement soutenues par
l’Angleterre, déclarèrent la guerre à la Turquie ottomane affaiblie, la dépouillant ainsi de la plupart
de ses possessions européennes. Une deuxième guerre fut déclenchée en 1913, consolidant les acquis
politiques de la première dans laquelle la Roumanie participa à l’écrasement de la Bulgarie. Le décor
de la Grande Guerre européenne britannique était prêt.
Le 28 juillet 1914, trois mois après les pourparlers parisiens d’Edward Grey, l’archiduc Franz
Ferdinand, héritier de la couronne autrichienne, était assassiné à Sarajevo par un Serbe, déclenchant
un enchaînement d’événements tragiques à l’origine de la Grande Guerre.
* Sur le rôle de la Grande-Bretagne dans l’Affaire Dreyfus, voir Dana Scanlon. « Gabriel Hanotaux,
The Dreyfus Affair, and How London Orchestrated the Destruction of the Franco-German Alliance »,

The American Almanac, Juillet, 1991, disponible en ligne :
http://members.tripod.com/~american_almanac/hanot91.htm. L’hypothèse de l’auteur qui est
stimulante manque, à notre connaissance, de références historiques bien établies (NdT).

4
Le pétrole devient l’arme et le Moyen-Orient le champ de bataille
Les causes peu connues de la première guerre mondiale, alors que le pétrole devient le nerf de la
guerre.
La Grande-Bretagne en faillite part en guerre
L’un des secrets les mieux gardés de la guerre de 1914-1918 fut qu’au début d’août 1914, quand la
Grande-Bretagne déclara la guerre au Reich allemand, le Trésor et les finances de l’Empire
britannique étaient en faillite. L’examen des véritables relations financières entre les principaux
intérêts en guerre révèle un extraordinaire arrière-plan de crédits secrets associés à des plans
détaillés pour redistribuer, après la guerre, les matières premières et la richesse du monde entier, et
particulièrement les zones de l’Empire ottoman qui étaient réputées receler des réserves pétrolières.
Selon la plupart des versions admises, le détonateur de la Grande Guerre fut l’assassinat par un
Serbe de l’archiduc Franz Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, le 28 juin 1914, dans la
capitale bosniaque de Sarajevo. Le 28 juillet suivant, après un mois de négociations frénétiques,
l’Autriche déclarait la guerre au minuscule État de Serbie qu’elle tenait pour responsable de
l’assassinat. L’Autriche avait été assurée de l’appui allemand dans le cas où la Russie soutiendrait la
Serbie. Le lendemain, 29 juillet, la Russie mobilisait en prévision d’une guerre.
Le même jour, l’empereur allemand adressait un télégramme au tsar Nicolas, pour le supplier de
surseoir à la mobilisation, provoquant ainsi la suspension provisoire de l’ordre du tsar. Le 30 juillet,
le haut commandement russe persuadait le tsar hésitant de reprendre la mobilisation. Le 31 juillet,
l’ambassadeur allemand à Saint-Pétersbourg, après avoir présenté au tsar une déclaration de guerre à
la Russie, d’après les témoins, fondit en larmes et sortit de la pièce en courant.
Le général allemand Staff, préparé à l’éventualité d’une guerre sur les fronts est et ouest, mit en
œuvre le plan Schlieffen. Face aux engagements de défense mutuels passés entre la France et la
Russie, l’Allemagne décida que la France devait être défaite la première, calculant avec justesse que
la Russie tarderait à mobiliser. Le 3 août 1914 l’Allemagne déclarait la guerre à la France et les
troupes allemandes y pénétraient par la Belgique.
Le 4 août 1914, huit jours seulement après la déclaration de guerre de l’Autriche à la minuscule
Serbie, la Grande-Bretagne annonçait avoir déclaré la guerre à l’Allemagne. L’engagement antérieur
de la Grande-Bretagne de protéger la neutralité de la Belgique était la raison officielle alléguée. Les
véritables raisons étaient bien éloignées de l’esprit de solidarité de voisinage.
La décision britannique d’août 1914 de partir en guerre contre l’Allemagne était pour le moins
remarquable. Alors que le Trésor britannique et la livre sterling, à l’époque le moyen de paiement
dominant du monde du commerce et de la finance, étaient de fait en faillite.
De nouvelles questions se posent depuis que sont devenus accessibles au public les documents
internes à la direction du Trésor britannique rédigés par les officiels de l’époque où Lloyd George
était le chancelier de l’Échiquier. En janvier 1914, plus de six mois avant le casus belli officiel de
Sarajevo, sir George Paish, un officiel de haut rang du Trésor britannique, fut invité par le chancelier
à réaliser une étude exhaustive de l’état critique des réserves d’or britanniques.

En 1914, l’équivalent-or de la livre sterling était le pilier du système monétaire mondial. La livre
sterling était si bien acceptée dans le monde du commerce et de la finance depuis soixante-quinze ans
qu’elle était considérée «as good as gold ». En 1914, la livre sterling jouait un rôle comparable à
celui du dollar américain avant le 15 août 1971.
Le rapport confidentiel de sir George révèle la pensée de l’époque au plus haut niveau de la City de
Londres:
Une autre influence qui attise l’effervescence pour une réforme ban-caire a été la puissance
bancaire et commerciale grandissante de l’Allemagne ainsi que le malaise croissant face au
risque que les réserves d’or de Londres puissent faire l’objet d’une ruée juste avant ou au début
d’un grand conflit entre les deux pays.
Ce rapport fut rédigé plus de six mois avant que l’héritier du trône autrichien n’eût été assassiné à
Sarajevo.
Dans la suite du rapport, Paish fait part de sa préoccupation concernant les grandes banques
commerciales allemandes, que leur sophistication croissante avait conduites à renforcer leurs
réserves d’or depuis la crise des Balkans de 1911-1912. Sir George prévenait son chancelier que dans
les conditions du moment, n’importe quelle ruée sur les banques de Londres, «entraverait
sérieusement une nation désireuse de rassembler les capitaux nécessaires à la conduite d’une grande
guerre».
Le 22 mai 1914, Basil Blackett, un officiel de haut rang du Trésor britannique, produisit un autre
rapport confidentiel adressé à Lloyd George. Ce rapport traitait de «l’effet d’une guerre sur nos
réserves d’or». Blackett écrivait:
Il est naturellement impossible de prévoir clairement l’effet d’une guerre européenne
généralisée dans laquelle l’essentiel des pays du continent de même que la Grande-Bretagne
seraient engagés, laissant seulement New York (en supposant la neutralité des États-Unis) parmi
les grands marchés financiers disponibles du monde à partir duquel l’or pourrait être attiré vers
les champs de bataille.
Aussi étonnante, au vu de la décision anglaise d’entrer en guerre ce 4 août fatidique, était la lettre
de sir George Paish adressée à Lloyd George et datée du samedi 1er août 1914 à deux heures du
matin:
Monsieur le Chancelier, cher Monsieur,
Le système de crédit sur lequel les affaires de ce pays reposent est complètement anéanti et il
est de la plus haute importance que des mesures soient prises pour réparer ces dommages sans
délai; autrement, nous ne pouvons espérer financer une grande guerre, si à son tout début nos
plus grandes maisons sont forcées à la banqueroute2.
Grâce au Bank Act de 1844, le paiement en espèces (lingots d’or et d’argent) fut promptement
suspendu par la Banque d’Angleterre. Cette décision plaça de grandes quantités d’or dans les mains de
la Banque d’Angleterre, afin que le gouvernement britannique puisse financer le ravitaillement et le
matériel pour mener la guerre déclarée peu avant à l’Allemagne. Au lieu d’or, les citoyens
britanniques récupérèrent des billets de la Banque d’Angleterre en tant que moyen de paiement légal
pour la durée de la période d’urgence. Dès le 4 août, l’establishment financier britannique était prêt
pour la guerre.
Mais, comme nous allons le voir, l’arme secrète qui devait apparaître plus tard était la relation
spéciale qu’entretenait le Trésor de Sa Majesté avec le syndicat bancaire new-yorkais de Morgan.

Le pétrole dans la Grande Guerre
Entre 1914 et 1918, pendant la période d’hostilités ouvertes, le pétrole était devenu le levier
indiscuté d’une révolution de la stratégie militaire. À l’âge du combat aérien, des tanks et des flottes
rapides, un approvisionnement abondant et sécurisé du nouveau combustible était devenu chaque jour
plus indispensable.
Dans les mois qui précédèrent août 1914, les Affaires étrangères étant dirigées par sir Edward
Grey, la Grande-Bretagne précipita ce qui devait devenir la guerre la plus sanglante et la plus
destructrice de l’histoire moderne. Selon les statistiques officielles, le nombre de morts directement
ou indirectement provoqué par la guerre fut situé entre 16 000 000 et 20 000 000, dont la grande
majorité, plus de 10 000 000, furent civils. L’Empire britannique lui-même déplora plus de 500 000
morts et près de 2 500 000 blessés pendant cette guerre de quatre ans qui devait être «la der ’ des
der ’».
On évoque pourtant rarement le fait que, bien avant 1914, les objectifs stratégiques de la GrandeBretagne n’impliquaient pas seulement l’écrasement de son grand rival industriel allemand, mais
aussi, par le moyen de la conquête, la garantie d’une mainmise britannique sur ces précieuses
ressources pétrolières. Ces ambitions faisaient partie du «Grand Jeu» qui devait mener à la création
d’un Empire britannique transfiguré, dont l’hégémonie resterait indiscutée pour le reste du siècle,
pilier d’un nouvel ordre mondial dirigé par la Grande-Bretagne.
L’étude des principaux théâtres de la guerre de 1914-1918 révèle à quel point la sécurisation des
approvisionnements pétroliers était déjà au centre des préoccupations militaires de l’époque. Au
cours de la guerre, la mobilité des actions militaires avait été prodigieusement accrue grâce au
pétrole. Sous le commandement du maréchal von Mackensen, l’occupation par l’Allemagne de la
Roumanie n’avait en fait qu’un seul objectif: faire main basse, sous l’égide d’un combinat pétrolier
unique – la Steaua Romana (l’Étoile roumaine) – sur toutes les ressources pétrolières et les oléoducs
auparavant répartis entre Anglais, Hollandais, Français et Roumains. Pendant la guerre, la Roumanie
fut la seule source d’approvisionnement garantie pour toutes les forces aériennes, les tanks et les
sous-marins allemands. La campagne britannique des Dardanelles qui devait se solder par la
désastreuse défaite de Gallipoli, avait pour objectif de sécuriser l’approvisionnement pétrolier en
provenance des champs pétrolifères russes de Bakou pour soutenir l’effort de guerre anglofrançais.
Le sultan ottoman avait en effet décrété l’embargo sur les navires transportant du pétrole russe via les
Dardanelles.
En 1918, les riches champs pétrolifères russes de Bakou situés au bord de la mer Caspienne étaient
l’objet d’efforts politiques et militaires intenses de la part de l’Allemagne, mais aussi de la GrandeBretagne, qui les occupa préventivement pendant quelques semaines critiques, interdisant ainsi au
général allemand Staff l’accès à des ressources pétrolières vitales. Le blocus de Bakou fut le dernier
coup décisif contre l’Allemagne qui demanda la paix quelques semaines plus tard, seulement quelques
mois après qu’il eut semblé que l’Allemagne avait triomphé des forces alliées. Le pétrole avait
prouvé qu’il était au coeur de la géopolitique.
Vers la fin de la première guerre mondiale, aucune puissance majeure ne doutait plus de
l’importance primordiale de l’approvisionnement pétrolier pour garantir l’avenir de la sécurité
militaire ou économique. À la fin de la guerre, plus de 40 % de la flotte navale anglaise était
propulsée au pétrole. En 1914, au début de la guerre, l’armée française disposait de 110 camions, 60
tracteurs et 132 avions. En 1918, quatre ans plus tard, les chiffres étaient de 70 000 camions, 12 000
avions, tandis que les Britanniques et, dans les derniers mois, les Américains, engageaient au combat
105 000 camions et plus de 4 000 avions. L’offensive finale anglofranco-américaine sur le front
occidental consomma la quantité stupéfiante de 12 000 barils de pétrole par jour.

En décembre 1917, l’approvisionnement français en pétrole était devenu tellement déficient que le
général Foch pressa le président Clemenceau d’adresser un appel urgent au président Woodrow
Wilson. «Toute défaillance d’essence causerait la paralysie brusque de nos armées et pourrait nous
acculer à une paix inacceptable pour les alliés». Clemenceau écrivit à Wilson:
La sécurité des Alliés est en jeu. Si les Alliés ne veulent pas perdre la guerre, il faut que la
France combattante, à l’heure du suprême choc germanique, possède l’essence, aussi nécessaire
que le sang dans les batailles de demain.
La Standard Oil de Rockefeller répondit à l’appel de Clemenceau en procurant aux forces du
maréchal Foch l’indispensable approvisionnement. Manquant d’un ravitaillement roumain suffisant,
les camions inter-dits d’accès à Bakou ne purent acheminer le pétrole vers les forces allemandes qui
furent incapables de mener l’offensive finale de 1918, malgré l’accord germano-russe de cessation
des hostilités conclu à Brest-Litovsk.
Lord Curzon, le ministre britannique des Affaires étrangères, commentait assez justement:
Les alliés allèrent à la victoire sur une mer de pétrole… Au début de la guerre, le pétrole et
ses dérivés commencèrent à figurer parmi les moyens principaux par lesquels ils [les Alliés]
pourraient conduire et gagner la guerre. Sans pétrole, comment auraient-ils pu assurer la
mobilité de la flotte, le transport de leurs troupes ou la fabrication des divers explosifs?
Le 21 novembre 1918, à l’occasion d’un dîner de la victoire tenu dix jours après l’Armistice, le
sénateur français Henry Bérenger, directeur du Comité Général du Pétrole en temps de guerre,
déclara que le pétrole était «le sang de la victoire. L’Allemagne avait trop misé sur sa supériorité en
acier et en charbon, sans tenir suffisamment compte de notre supériorité en pétrole»3.
Avec l’essor du rôle du pétrole dans la conduite de guerre, nous allons à présent suivre le fil de la
réorganisation versaillaise d’après guerre, en portant une attention particulière aux objectifs
britanniques.
La création par la Grande-Bretagne de la Ligue des Nations à l’occasion de la Conférence de Paix
de Versailles en 1919, avait été le moyen de maquiller une brutale prise de possession territoriale
impérialiste, d’une façade de légitimité internationale. Pour l’establishment financier de la City, les
centaines de milliers de vies britanniques perdues étaient un prix apparemment faible à payer pour
pouvoir dominer le développement économique du monde à venir par le contrôle des matières
premières et particulièrement de la nouvelle ressource qu’était devenu le pétrole.
La guerre secrète des Anglais en Orient
Rien mieux que l’accord secret signé en 1916, au plus fort de la bataille, ne révèle les objectifs
cachés des puissances alliées contre les puissances centrales regroupées autour de l’Allemagne, de
l’Autriche-Hongrie et de la Turquie ottomane lors de la guerre de 1914-1918. Les signataires en
étaient la Grande-Bretagne, la France et plus tard l’Italie et la Russie tsariste. Dénommés d’après les
deux officiels, français et britannique, rédacteurs du document, les accords Sykes-Picot annonçaient
le parjure et l’intention de la Grande-Bretagne de s’assurer après la guerre du contrôle des potentiels
pétroliers sous-exploités du golfe Arabe.
Tandis que la France et l’Allemagne étaient occupées à s’entretuer dans une boucherie sanglante et
inutile le long de la ligne Maginot, la Grande-Bretagne déplaçait vers le théâtre oriental la masse
énorme de plus de 1 400 000 de ses soldats.
L’engagement extraordinaire de ces ressources en hommes et en matériels, pourtant rares, vers les
confins de la méditerranée et du golfe Per-sique était officiellement justifié par la nécessité de

renforcer les capacités de combat de la Russie contre les puissances centrales, ce qui devait permettre d’exporter le blé russe à travers les Dardanelles vers l’Europe occidentale, où la demande en
était pressante.
Ce n’était pourtant qu’un argument de façade, puisqu’après 1918 la Grande-Bretagne continua de
maintenir près d’un million de soldats au Moyen-Orient alors que le golfe Persique était devenu un
«lac britannique» dès 1919. Les Français en colère ne protestèrent que faiblement quand, alors que
des millions des leurs étaient blessés sur le front occidental, la Grande-Bretagne, profitant de la
situation, remportait des victoires contre l’Empire turc affaibli. La France avait perdu presque 1 500
000 sol-dats et 2 600 000 autres étaient gravement blessés.
En novembre 1917, à la suite de la prise de pouvoir par les Bolcheviks, les communistes léninistes
découvrirent dans les archives du ministère tsariste des Affaires étrangères un document secret qu’ils
rendirent rapidement public. C’était le plan des grandes puissances visant au dépeçage de l’ensemble
de l’Empire ottoman après la guerre, pour en distribuer les meilleurs parts aux vainqueurs. Le détail
en avait été mis au point en février 1916 et secrètement ratifié par les gouvernements respectifs en
mai 1916. Le monde ne savait rien de cette occulte diplomatie de guerre. Du côté britannique, le
document avait été préparé par sir Mark Sykes, le conseil en Affaires orientales du secrétaire d’État à
la guerre, lord Kitchener. Ce document prévoyait de garantir l’assentiment français face à un
détournement massif des forces britanniques du théâtre d’opération européen vers le Moyen-Orient.
Pour arracher cette concession française, Sykes avait été autorisé à promettre pour l’après-guerre à
Georges Picot, négociateur français et ancien consul général à Beyrouth, des concessions notables
dans les territoires arabes de l’Empire ottoman.
La France devait récupérer le contrôle effectif de ce qui était appelé la «zone A», englobant la
grande Syrie (Syrie et Liban), les villes principales de l’intérieur, Alep, Hama, Homs et Damas, de
même que Mossoul, ville riche en pétrole du Nord-Est, ainsi que les concessions alors détenues par la
Deutsche Bank par le biais de la Turkish Petroleum Gesellschaft. Ce contrôle français reconnaissait
formellement une soi-disant «indépen-dance» des Arabes vis-à-vis de la Turquie, sous l’égide d’un
«protectorat» français.
Dans le cadre des accords Sykes-Picot, la Grande-Bretagne contrôlait la «zone B» située au sud-est
de la région contrôlée par la France, dans ce qui est aujourd’hui la Jordanie et, à l’est, l’essentiel de
l’Iraq et du Koweït, y compris Bassorah et Bagdad. Plus encore, la Grande-Bretagne récupérait les
ports d’Haïfa et de Saint-Jean-d’Acre, ainsi que le droit de créer une voie de chemin de fer depuis
Haïfa, à travers la zone française, jusqu’à Bagdad, et de l’utiliser pour le transport de ses troupes.
À l’Italie était promise une importante section de la côte montagneuse de l’Anatolie turque et les
îles du Dodécanèse, tandis que la Russie tsariste devait recevoir les zones de l’Arménie ottomane et le
Kurdistan au sudouest d’Erevan (4).

Carte détaillée des champs de pétrole de la Mésopotamie (actuellement l’Iraq), extrait de la revue
londonienne Petroleum Review datée du 23 mai 1914, avant le début de la première guerre mondiale.
Ces champs de pétrole devinrent britanniques à la suite de la guerre.
3. Carte britannique des champs de pétrole mésopotamiens (1914)
Les divisions arbitraires créées par les Britanniques, qui perdurent de nos jours pour l’essentiel,
parmi lesquelles il faut compter la création d’une Syrie et d’un Liban sous «protectorat» français, la
Transjordanie, la Palestine (Israël), l’Iraq et le Koweït en tant qu’entités britanniques, sont issues de
ces paragraphes secrets des accords Sykes-Picot. La Perse, comme nous l’avons vu, était de fait sous
contrôle britannique depuis 1905 et l’Arabie Saoudite était alors négligée par les intérêts stratégiques
britanniques qui commettaient ainsi l’une de leurs plus graves bévues, comme ils devaient le réaliser
plus tard à leur grande consternation.
En 1915, affaiblie par la désastreuse expédition de Gallipoli, la Grande-Bretagne avait été forcée
de céder à la France les concessions pétrolières de Mossoul en plus de la reconnaissance des
revendications antérieures des Français sur le Levant. Mais la perte par la Grande-Bretagne de ces
richesses pétrolières n’était qu’une esquive tactique dans ses desseins à long terme de domination des
approvisionnements pétroliers mondiaux, comme nous allons le voir.
«Vendre deux fois le même cheval»
Quand les détails de l’accord secret Sykes-Picot furent rendus publics, la Grande-Bretagne se
trouva très embarrassée par la révélation des promesses simultanées et directement contradictoires
que les Britanniques avaient faites aux dirigeants arabes en échange de leur engagement dans la
révolte contre les Turcs pendant la guerre.
La Grande-Bretagne s’était attaché l’irremplaçable assistance militaire des forces arabes sous le
commandement de chérif Hussein ibn Ali, l’émir hachémite de la Mecque, gardien des Lieux Saints
de la Mecque et de Médine. La Grande-Bretagne avait promis aux forces arabes qui servaient sous le
commandement de T.E. Lawrence – «Lawrence d’Arabie» – qu’en échange de leur aide pour défaire
les Turcs, elle leur accorderait indépendance et souveraineté pleines et entières. Ces promesses
figuraient dans une série de lettres que sir Henry Mac Mahon, haut-commissaire britannique en
Égypte, avait adressée au chérif Hussein de la Mecque, alors autoproclamé chef des Arabes.
À l’époque, Lawrence était pleinement conscient de la duplicité des Britanniques envers les Arabes.
Comme il l’admit quelques années plus tard dans ses mémoires:
Je risquai la fraude avec la conviction que l’aide des Arabes était nécessaire si nous voulions
remporter une victoire rapide et à peu de frais à l’Est et qu’il valait mieux gagner en trahissant
nos promesses plutôt que perdre… La motivation arabe était notre levier principal pour gagner
la guerre orientale. C’est pourquoi je les assurai que la Grande-Bretagne honorerait ses
engagements selon la lettre et l’esprit. Avec cette assurance, ils accomplirent des exploits; mais,
bien sûr, au lieu d’être fier de nos réalisations communes, j’en étais continuellement et
amèrement honteux5.
La perte de cent mille vies arabes fut le prix de cette «victoire rapide et à peu de frais». La GrandeBretagne désavoua rapidement sa promesse par une manœuvre qui lui permit de s’approprier les
vastes richesses politiques et pétrolières du Moyen-Orient arabe.
Et pour comble de parjure, une fois que la publication des accords Sykes-Picot eut révélé les
engagements scélérats de la Grande-Bretagne vis-à-vis de la France au Moyen-Orient, les deux

puissances publièrent le 7 novembre 1918 une nouvelle déclaration commune, quatre jours avant
l’armistice avec l’Allemagne. Celle-ci insistait sur le fait que la Grande-Bretagne et la France
combattaient pour «l’émancipation complète et définitive des peuples opprimés depuis si longtemps
par les Turcs, et pour l’établissement de gouvernements et d’administrations nationaux dont l’autorité
serait fondée sur l’initiative et le libre choix de leurs populations indigènes»6. Ce noble engagement
devait rester lettre morte. Après avoir signé les engagements solennels de Versailles, la GrandeBretagne, forte de troupes avoisinant le million d’hommes stationnés dans la région, étendit sa
suprématie militaire aux zones françaises du Moyen-Orient.
Dès le 30 septembre 1918, la France s’alignait sur les conditions britanniques pour créer les «zones
d’occupation militaire temporaire». Par cet accord, les Britanniques occupaient la Palestine turque
sous l’empire de «l’Administration des territoires ennemis occupés», agrandissant d’autant la sphère
d’influence britannique.
Après la fin de la guerre en Europe et reconnaissant l’impuissance française à déployer des troupes
suffisantes dans les zones qui lui étaient attribuées, la Grande-Bretagne offrit généreusement d’en
assurer la haute garde militaire et administrative. C’est ainsi que le général Edmund Allenby,
commandant en chef de la force expéditionnaire égyptienne, devint de fait le dictateur militaire de
tout le Moyen-Orient arabe, sphère française incluse. En décembre 1918, lors d’une discussion privée
à Londres, le Premier ministre britannique Lloyd George déclara à Clemenceau que la GrandeBretagne voulait que la France rattachât «Mossoul à l’Iraq et la Palestine de Dan à Beersheba sous
contrôle britannique». En échange, la France devait conserver ses autres revendications sur la Grande
Syrie, la moitié du produit de l’exploitation du pétrole de Mossoul et un soutien britannique en
Europe, au cas où, pendant la période d’après guerre, la France aurait àc «répondre» à une action
allemande sur le Rhin7. Ces arrangements devaient fixer le décor des événements tragiques qui
devaient suivre.
L’étrange lettre d’Arthur Balfour à lord Rothschild
Les desseins britanniques pour remanier la carte économique et militaire de l’Empire ottoman
incluaient un élément nouveau d’autant plus extraordinaire que la plupart des avocats œuvrant à la
création d’un foyer juif en Palestine, y compris Lloyd George, étaient des Britanniques «sionistes non
juifs»8.
Le 2 novembre 1917, pendant les jours les plus sombres de la Grande Guerre, alors que l’effort de
guerre russe aux côtés de l’alliance anglofrançaise s’effondrait dans le chaos économique et la prise
de pouvoir par les Bolcheviques, et alors que la puissance américaine n’était pas encore
complètement engagée sur le théâtre européen aux côtés des Britanniques, Arthur Balfour, Secrétaire
britannique aux Affaires étrangères, adressa la lettre suivante à lord Walter Rothschild, représentant
de la Fédération anglaise des sionistes:
Cher lord Rothschild,
J’ai le plus grand plaisir à vous adresser, pour le compte du gouverne ment de Sa Majesté, la
déclaration suivante qui est en sympathie avec les aspirations sionistes et qui a été soumise au
Cabinet et approuvée par lui:
Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement d’un foyer national
pour le peuple juif en Palestine et emploiera tous ses efforts pour la réalisation de cet objectif,
étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et
religieux des communautés non juives installées en Palestine, ou aux droits et statuts politiques
dont jouissent les Juifs de tous les autres pays. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir

porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. Votre sincèrement, Arthur
James Balfour 9.
Cette lettre fut la base sur laquelle, après 1919, un mandat de la Ligue britannique des Nations fut
établi sur la Palestine, mandat qui servit de cadre directeur pour procéder à des changements
territoriaux aux conséquences mondiales. La référence presque anodine de Balfour et du Cabinet aux
«communautés non juives installées en Palestine» était une référence aux Palestiniens arabes.
Il faut noter que cette lettre était un échange entre deux amis proches. Balfour et Rothschild étaient
tous deux membres d’une faction impérialiste montante en Grande-Bretagne, qui travaillait à établir
un empire mondial durable, fondé sur des méthodes sophistiquées de contrôle social.
Il est également remarquable que lord Rothschild se soit exprimé, non pas comme le chef de
n’importe quelle organisation internationale de communautés juives, mais bien plutôt en tant que
membre de la Fédération sioniste britannique dont le président était Chaïm Weizmann. Cette
organisation, financée par lord Rothschild, avait subventionné l’émigration de centaines de Juifs en
Palestine qui, depuis 1900, fuyaient la Pologne et la Russie grâce à l’association juive de colonisation
dont lord Rothschild était le président. La Grande-Bretagne offrait généreusement un territoire
éloigné de ses côtes, pendant qu’au même moment elle était loin d’être aussi accueillante aux Juifs
persécutés réfugiés sur ses propres côtes.
Mais plus que l’évidente hypocrisie de l’échange Balfour-Rothschild, le Grand Jeu britannique,
lisible à l’arrière-plan de la note de Balfour, était remarquable. La localisation géographique du
nouveau foyer juif parrainé par la Grande-Bretagne se situait dans l’une des zones les plus
stratégiques, le long de l’artère principale de l’Empire britannique élargi d’après 1914, à la fois zone
sensible sur la route des Indes et en relation avec la nouvelle zone pétrolifère arabe récemment
conquise sur la Turquie ottomane. L’installation d’une minorité juive sous protectorat britannique en
Palestine, argumentaient Balfour et ses amis de Londres, donnerait à la Grande-Bretagne des
possibilités stratégiques d’une importance énorme. C’était une manœuvre pour le moins cynique de la
part de Balfour et de son entourage.
Balfour soutient le nouveau concept d’empire
Vers le début des années 1890, un groupe de l’élite britannique, initialement issu d’Oxford et de
Cambridge, constitua ce qui devait devenir le réseau politique le plus influent du demi-siècle à venir,
et audelà. Ce groupe ne se revendiquait pas en tant que tel, mais on peut en trouver les traces dans les
milieux à l’origine d’un nouveau journal impérial, La Table Ronde (The Round Table), fondé en 1910.
Ce groupe pensait qu’un nouveau système impérial mondial, plus subtil et plus efficace, était
nécessaire pour accroître l’hégémonie de la culture anglo-saxonne pour les temps à venir.
Initialement, «le groupe de la Table Ronde», comme il était parfois appelé, était explicitement
antiallemand et pro empire. En août 1911, trois ans avant que la Grande-Bretagne ne déclare la guerre
à l’Allemagne, Philip Kerr (lord Lothian), écrivait dans La Table Ronde :
Il y a maintenant deux codes de moralité internationale, le britannique ou anglo-saxon et le
continental ou allemand. Les deux ne peuvent coexister. Si l’Empire britannique n’est pas assez
puissant pour faire prévaloir véritablement des échanges loyaux entre les nations, les standards
réactionnaires de la bureaucratie allemande triompheront et ce ne sera qu’une question de temps
avant que l’Empire britannique lui-même ne soit la victime d’un hold-up international sur le
modèle de l’incident d’Agadir. À moins que le peuple britannique ne soit assez fort pour
empêcher des rivaux arriérés de l’attaquer avec une éventuelle chance de succès, ils devront
accepter les standards politiques des puissances militaires agressives10.

Au lieu d’une coûteuse occupation militaire des colonies de l’Empire britannique, le groupe de la
Table Ronde défendait l’idée d’une «tolérance plus répressive», appelant à la création d’un
«Commonwealth of nations » britannique. Les nations membres se verraient attribuer une illusion
d’indépendance, ce qui permettrait à la Grande-Bretagne de réduire les coûts des occupations
militaires lointaines, d’abord de l’Inde à l’Égypte et ensuite vers l’Afrique aussi bien que le MoyenOrient. Le terme d’«empire informel» était quelquefois utilisé pour qualifier ce changement.
Cette faction émergente était regroupée autour du Times, journal londonien influent, où
s’exprimaient des personnalités telles que lord Albert Grey, secrétaire aux Affaires étrangères,
Arnold Toynbee, historien et membre des services secrets britanniques, mais aussi H. G. Wells,
Alfred lord Milner, du projet sud-africain, et Halford J. Mackinder, de la London School of Economics
et initiateur d’une nouvelle discipline, la géopolitique. Le laboratoire d’idées principal qui s’était
formé dans les couloirs de Versailles en 1919 devint le Royal Institute for International Affairs,
appelé également Chatham House.
L’idée d’une Palestine dominée par les Juifs, dépendante de l’Angle-terre pour sa survie, entourée
par un groupe balkanisé d’États arabes chamailleurs, était partie prenante du concept de ce groupe
promoteur d’un Empire britannique renouvelé. Mackinder, intervenant lors de la conférence de paix
de Versailles, exposa la vision que son groupe d’influence avait du rôle que devrait jouer un
protectorat britannique sur la Palestine dans le cadre du «Grand Jeu», vers un empire désormais
constitué autour d’une Ligue des Nations façonnée et dominée par la Grande-Bretagne.
Mackinder décrivit ainsi le projet palestinien, tel que le concevaient en 1919 les meilleurs esprits de
l’establishment britannique:
Si l’île-monde [l’Eurasie] doit inévitablement être le siège principal de l’humanité sur ce
globe et si l’Arabie en tant que passage terrestre depuis l’Europe vers les Indes et depuis le
cœur-de-pays septentrional [l’Asie centrale] vers le cœur-de-pays austral [l’Afrique
subsaharienne] reste prépondérante pour l’île-monde, alors la colline-citadelle de Jérusalem
jouit d’une position stratégique face aux réalités mondiales qui ne diffère pas essentiellement de
sa position idéale dans la perspective médiévale, ou de sa position stratégique entre l’ancienne
Babylone et l’Égypte.
Il notait:
Le canal de Suez permet entre les Indes et l’Europe un trafic florissant, à portée de n’importe
quelle armée basée en Palestine, et déjà un chemin de fer interurbain est en voie de construction
à travers la plaine côtière de Jaffa, qui reliera le sud au nord du cœur-de-pays.
Commentant la signification sous-jacente à la proposition que son ami Balfour avait adressée à
lord Rothschild en 1917, Mackinder notait:
Le pouvoir national juif en Palestine sera l’un des plus importants résultats de la guerre. C’est
un sujet sur lequel nous pouvons à présent nous permettre de dire la vérité… un foyer national
au centre physique et historique du monde devrait donner au Juif un rang (sic)… Il y a ceux qui
essaient de distinguer entre la religion juive et la race juive, mais la représentation populaire de
leur identité profonde n’est certainement pas complètement fausse11.
Le grand dessein du groupe de la Table Ronde visait à relier les vastes possessions coloniales
anglaises qui incluaient, au sud les riche mines d’or et de diamant sud-africaines de Cecil Rhodes et
de la Consolidated Gold Fields de Rothschild, au nord l’Égypte et son canal de Suez, passage vital, et
au-delà la Mésopotamie, le Koweït, la Perse et plus à l’est jusqu’en Inde.
En 1916, la conquête par la Grande-Bretagne de la colonie allemande du Tanganyika (l’Afrique de


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