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G a r r ig o u

POI NTS

A

Histoire sociale
du suffrage universel
en France
1848-2000

HISTOIRE

H isto ire
H isto ire so c ia le du su ffra g e u n iv e rse l en F ran ce
Comment les Français et les Françaises sont-ils devenus
électeurs ? Une histoire sociale du suffrage universel s’intéresse
aux gestes et objets du vote plus qu’aux débats doctrinaux.
L’apprentissage citoyen n ’a pas été simple. L’effervescence
des élections d ’antan a fait place à la rigueur d’un rituel.
Ordonnée à la conquête de millions de voix, la politique est
devenue une affaire d’opinion personnelle pour les électeurs
et de métier pour quelques élus. Les relations électorales ont
continué à se transformer avec les usages de la télévision et
des sondages. Pourtant, l’institution par excellence de la
démocratie semble aujourd’hui affectée par une étrange
langueur.
A lain G arrig o u
Professeur de science politique à l’université de Paris-XNanterre.

www.seuil.com
Paris, électio n s d e 1947.
Photo © D avid Seym our / M agnum

7 8 2 0 2 0 51 820

Seuil, 27 r. Jaco b , Paris 6
ISBN 2 .0 2 .0 5 1 0 8 2 .0 / Im p. e n France 2.0 2 -2

cat. 1 4

Histoire sociale
du suffrage universel
en France

Du même auteur
Le Vote et la Vertu
Comm ent les Français sont devenus électeurs
Presses de la FNSP, 1992
Votez pour moi
(en collaboration avec Francis James,
réalisation Olivier d ’Angély, Hervé Brusini)
Documentaire Arte-Theopresse, 1995
N orbert Elias, la politique et l ’histoire
(codirection avec Bernard Lacroix)
La Découverte, 1997
La Santé dans tous ses états
(direction)
Atlantica, 2000
Les Élites contre la République
Sciences-Po et l ’ENA
La Découverte, 2001

Alain Garrigou

Histoire sociale
du suffrage universel
en France
1848-2000

Editions du Seuil

C O LLECTIO N « PO IN TS H ISTO IRE
FO N D ÉE PAR M IC H EL W INOCK
D IR IG ÉE PA R R ICH ARD FIGU IER

Cet ouvrage est la réédition revue et augmentée en format de poche de :
Le Vote et la Vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, paru
aux Presses de la Fondation nationale des sciences politiques en 1992.

is b n

:

2-02-051082-0

© Éditions du Seuil, février 2002
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procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
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www.seuil.com

INTRODUCTION

Comment devient-on électeur ?

Les élections ont-elles un autre intérêt que leurs résultats ?
Les prévisions, les espérances et les craintes soutiennent
l’attention portée aux campagnes électorales. La mise en
scène de l ’attente stimule le suspense des jours de scrutin.
L ’annonce des résultats est le point d ’orgue d ’une « soirée
électorale ». Des élections passées et présentes que subsistet-il sinon les noms des vainqueurs et parfois ceux des vain­
cus ? Pour tout le reste, la mécanique électorale semble d ’une
évidence et d ’une efficacité quasi naturelles. Quoi de plus
simple que les élections au suffrage universel ?
La République française avait fait un usage modéré du suf­
frage universel en le limitant aux élections législatives, muni­
cipales et cantonales. Sous la Vedu nom, le suffrage universel
a été étendu aux référendums et aux élections présidentielles.
Depuis 1979 ont été instituées de surcroît des élections euro­
péennes, puis des élections régionales. La logique du suffrage
universel a été étendue à toutes les formes d ’expression poli­
tique puisque la loi du nombre prévaut dans l ’évaluation de
toute volonté collective : combien une pétition a-t-elle obtenu
de signatures, combien de personnes ont participé à une mani­
festation ? Elle s’est banalisée à l ’extrême dans les sondages.
Opération conciliant une part de force du grand nombre à la
consultation de quelques-uns, ceux-ci ont gagné leur crédit de
forme légitime d’expression de l ’opinion publique. Et, comme
s’ils équivalaient à des décisions, les commentateurs les lisent
au regard de la règle de majorité. Le suffrage universel a
d ’autant moins besoin d ’être célébré qu’il n ’a plus besoin
d’être défendu. Et le meilleur indice de sa réussite est alors
l’ennui qui sourd si facilement de cette célébration en actes.

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Histoire sociale du suffrage universel en France

Quoi de plus ennuyeux qu’un jour de scrutin ? Les jour­
naux télévisés de la mi-journée ont bien du mal à soutenir par
quelques images un commentaire sans relief. Des électeurs et
des candidats passant par l ’isoloir et déposant leur bulletin
dans l ’urne sont à peu près tout ce qui accompagne la mention
à peine intéressée des taux de participation intermédiaire. En
ce qui concerne les électeurs, le devoir les a peut-être détour­
nés d ’activités plus plaisantes. L ’acte de vote lui-même se
réduit à l ’insignifiance d’un déplacement dans un bureau et de
l ’accomplissement d ’un rituel. Tout au plus existe-t-il quelque
chance de rencontrer un voisin ou ami dans les petites
communes. Seuls les présidents, scrutateurs et fonctionnaires
échappent partiellement, parce qu’ils travaillent, à cet ennui.
Devenues un rite immuable, les élections semblent ne plus
appartenir à l ’histoire.
Peut-être en est-il fatalement ainsi pour les sujets d ’accord.
Une fois le suffrage universel réalisé, il semble qu’il n ’y ait
plus grand-chose à débattre, sinon des aménagements sur la
durée des mandats ou l ’agencement des élections qui, si l ’on
en juge par les réactions qu’ils suscitent, paraissent des enjeux
vitaux aux professionnels de la politique mais ne passionnent
guère la masse des électeurs. Non seulement la création de
nouvelles consultations électorales n ’a pas suscité d ’enthou­
siasme pour les nouveaux progrès de la démocratie, mais elle
n ’a même pas rallié les suffrages : l ’abstention électorale a
dominé les nouveaux scrutins institués. L ’accord ne se
retourne-t-il pas alors contre son objet ?
A nouveau, le suffrage universel offre matière à interroga­
tion. Comme ces personnes ou ces choses dont on ne saurait
se passer mais qu’on connaît mal à force de les côtoyer, il
allait de soi. Il a sans doute fallu que des événements jettent
quelques doutes sur le bon fonctionnement de la mécanique
démocratique : si l ’on s’accommodait assez bien de sa difficile
exportation dans des pays lointains, il n ’en allait plus de même
avec la montée de l’abstention électorale en France comme
dans d ’autres « vieilles démocraties ». La simple technologie
électorale s’est enrayée dans un pays qui, outre le fait qu’il est
le plus puissant au monde, revendique le titre de modèle en la
matière : durant l ’automne 2000, la très sérieuse farce floridienne a rappelé un temps lointain où l ’on n ’était pas si sûr de

Introduction

9

savoir organiser une élection. Plus près de nous, des « faux
électeurs », en réalité de fausses inscriptions massives, ont
évoqué l ’époque où l’on faisait venir des « escadrons volants »
d ’électeurs dans les hôtels meublés de la capitale française. Les
recompositions du clientélisme dans les zones urbaines, qu’on
croyait éradiqué, ont jeté quelques doutes sur les croyances les
mieux partagées dans le progrès démocratique.
Quoi qu’il en soit, un silence a été brisé. Il est vrai que l’on
n ’avait pas vraiment pris conscience de ce silence, comme si
l ’écho des célébrations passées se répercutait toujours. On ne
remarquait même pas que les célébrations n ’étaient plus guère
renouvelées, qu’elles l’étaient en tout cas avec tiédeur. Les
accents du panégyrique sont passés de mode, à moins qu’ils
ne soient réservés à d ’autres domaines. Il est donc temps de
refaire l’histoire du suffrage universel, une histoire non point
des idées mais des pratiques.

L’histoire démocratique de la démocratie
Si le suffrage universel ne suffit pas à la démocratie, on ne
saurait parler de démocratie sans lui. La connaissance histo­
rique les assimile si étroitement que le suffrage universel par­
ticipe à la vision démocratique de l’histoire ou à l’idéologie
démocratique, que les mots pour le dire sont empruntés direc­
tement à l ’univers du sacré, de la révélation, de la téléologie.
On parle de « sacre », de « triomphe », d ’« avènement » sans
que quiconque semble s’en étonner. Les valeurs démocra­
tiques sont la chose la mieux partagée par les deux approches
dominantes, l ’histoire événementielle et l’histoire des idées.
L ’histoire positiviste envisage la démocratie comme une
succession de faits et d ’événements - révolutions, émeutes,
grèves, votes et lois - qui s’agenceraient en une suite logique,
douée de sens. Le progrès démocratique se prouverait par le
perfectionnement des mœurs politiques conduisant à plus de
liberté et par les avancées du droit. Le suffrage universel
imposerait une véritable démonstration de ce progrès : le
corps électoral s ’accroît inexorablement, touchant de nou­

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Histoire sociale du suffrage universel en France

velles catégories. Ses mécanismes seraient de plus en plus
perfectionnés, éliminant les perversions comme la corruption,
les fraudes ou le clientélisme. En s’étendant à de nouveaux
domaines et institutions, l ’élection renforcerait la souverai­
neté populaire. Dans cette perspective, on peut admettre
quelques reculs et déconvenues, mais on ne remet pas en
cause une « loi » de l ’histoire.
Si, conformément à de vieilles habitudes de prudence, les
historiens sont demeurés d’un empirisme parfois pointilliste et
réticents à l ’égard des généralisations, d ’autres se sont chargés
de rationaliser la marche démocratique par des systématisa­
tions et des conceptualisations. Le politologue Stein Rokkan
a ainsi distingué des périodes successives de l ’histoire du suf­
frage universel, parcourues par tous les pays à peu près simi­
lairement. Dans les années 1960, ces conceptions idéolo­
giques de la démocratie libérale se sont exprimées au sein
d ’un courant qu’on a significativement désigné comme celui
du « développement politique ». Certains philosophes ont pro­
phétisé la fin de l ’histoire avec l ’avènement universel de cette
démocratie fondée sur le suffrage universel.
L ’histoire positiviste masque volontiers ses présupposés
derrière l’abondance des faits et son parti pris empiriste. On ne
saurait en dire autant de l ’histoire des idées, qui met en récit
les discours sur la démocratie. Elle échappe plus difficilement
aux évaluations normatives, d ’autant plus que les historiens
des idées ne cherchent guère à occulter leurs faveurs. Leur
approche des textes, comme en un long tête-à-tête avec leurs
auteurs, participe d ’une conception scolastique du travail
intellectuel dans laquelle, comme les objets des religions ani­
mistes, les textes et les idées sont des forces actives. L ’histoire
de la démocratie se raconte comme un récit de la création des
idées, de leurs différences et de leurs oppositions. Elle prend
une tournure paradoxale si on considère que ce grand dialogue
des idées et des auteurs, prolongé par-delà les milieux, les
frontières et les époques, met en scène des acteurs parlant et
pensant la démocratie pour le peuple, à la place du peuple, au
nom du peuple, d ’un peuple lui-même élevé au statut d ’idée.
Quelles que soient les différences entre ces deux histoires,
des événements ou des textes, elles procèdent d ’une même phi­
losophie de l ’histoire. Histoires démocratiques de la démo­

Introduction

11

cratie, elles assignent un sens à l ’histoire, un sens préalable­
ment fixé dans lequel tout événement ou idée s’inscrirait et
auquel toute évaluation des faits et des idées devrait être rap­
portée. Dans cette philosophie idéaliste, le développement
autonome des idées commanderait les agissements des
hommes. La démocratie est un concept dont la définition est
préalable aux avatars matériels qui lui donnent consistance et
sont évalués au regard de cette fin. Il s’agit alors de détermi­
ner dans quelle mesure les valeurs démocratiques sont réali­
sées. Enfin, ces histoires sont politiques car les enchaînements
des causes procèdent uniquement des volontés humaines et des
luttes politiques. Les démentis empiriques à cette histoire
démocratique importent peu ; ils ne sont que des manifesta­
tions de l’incomplétude provisoire d ’un écart à l ’idéal. Dans
quelques cas, plus gênants parce qu’ils concernent des pays
élevés au rang de modèles, ils sont tout simplement oubliés.
Comment expliquer les restrictions au droit de vote, brèves ou
durables, intervenues dans plusieurs pays au XIXe siècle, peu
de temps ou longtemps après son extension ? En France, une
loi de mai 1850 réduisit rapidement le corps électoral d ’un
tiers. Le Second Empire se justifia par la restauration du suf­
frage universel, mais il en fit un usage très contrôlé et perverti
selon les normes démocratiques progressivement établies.
Plus durablement encore, les dispositions américaines prises
à la fin du XIXe siècle (Jim Crow Laws) ont massivement réduit
la participation électorale jusqu’en 1964. Il est vrai qu’aucune
réfutation empirique n ’a jamais infirmé une philosophie de
l ’histoire. Il ne s’agit pourtant ni d ’un détail ni d’un résidu de
l ’histoire si l ’on adopte une autre approche historique.

Une histoire sociale du suffrage universel
La démocratie n ’est pas sortie tout armée du cerveau d ’un
dieu ou des hommes, ni des grands mouvements collectifs
comme les révolutions. Sans qu’elle soit entièrement circons­
crite dans l ’institution du suffrage universel, celui-ci offre
prise à l ’analyse et permet de reconstituer la construction

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Histoire sociale du suffrage universel en France

démocratique. Le suffrage universel ne s’est pas imposé subi­
tement parce qu’il avait été instauré par un décret le 5 mars
1848. Témoin de premier plan, Tocqueville l ’a bien vu :
« J ’apercevais donc un effort universel pour s’accommoder de
l ’événement que la fortune venait d ’improviser et pour appri­
voiser le nouveau maître1», a-t-il écrit dans ses Souvenirs. On
pourrait dire aujourd’hui que le suffrage universel a été bien
apprivoisé au regard de son invocation par les dirigeants poli­
tiques de tous les pays. Qui représentez-vous ? rappellent-ils à
toute expression publique qui leur paraît menacer leur autorité
de représentants élus. Les masses électorales manifestent leur
accord par leur participation au vote et reconnaissent ainsi la
légitimité de ceux qui sont élus et, dans quelques cas, celle des
décisions adoptées par consultation électorale. Il n ’est plus de
légitimité supérieure au suffrage universel pour les hommes et
leurs décisions. Analyser les conditions dans lesquelles un
accord s’est historiquement réalisé sur ce principe de légitimité,
qui est moins un consensus doctrinal qu’un ensemble de
croyances partagées et de conduites réglées, telle est la ques­
tion principale d ’une histoire sociale du suffrage universel.
A en juger par son évidence aujourd’hui acquise, on
oublierait facilement que la seule possibilité du suffrage uni­
versel fut longtemps douteuse et surtout que sa mise en œuvre
n ’eut pas la belle simplicité que la vision rétrospective lui
accorde. Le suffrage universel associe un procédé de décision
collective à la définition la plus étendue pensable du corps
électoral. Le vote est une technique connue depuis fort long­
temps et jamais abandonnée, même si l ’histoire de la démo­
cratie a fait de la Grèce son berceau et son terreau mythiques,
en occultant le recours au vote dans bien d ’autres commu­
nautés, religieuses ou locales2. Le suffrage universel a intro­
duit deux composantes nouvelles : le plus grand nombre et
l ’inégalité sociale. Aucune expérience de vote n ’avait réuni
auparavant des millions d ’électeurs et aucune n ’avait coor­
1. Alexis de Tocqueville, Souvenirs, in Œuvres complètes, Paris, Robert
Laffont, 1986, p. 771.
2. On renverra par exemple au classique article de Léo Moulin, « Les
sources religieuses des techniques électorales et délibératives modernes »,
Revue internationale d’histoire politique et institutionnelle, nouv. série,
t. 3, avril-juin 1953.

Introduction

13

donné la nomination de dirigeants par des hommes de toutes
les conditions sociales. Pour qu’elle soit seulement pensable,
une telle institution nécessitait des conditions spécifiques : la
relative égalité des relations sociales et la possibilité d ’une
représentation quantitative des masses humaines. Il ne s’agis­
sait pas d ’un simple changement d’échelle. On douta même de
la capacité de réaliser une telle opération. Le défi technique
constitua une petite partie du changement des représentations
de la société que supposait l ’ouverture au plus grand nombre
et à l ’inégalité sociale. Les enjeux devenaient si vitaux que la
technologie elle-même en a été profondément transformée et
en l’occurrence complexifiée. Même de ce point de vue limité,
le suffrage universel n ’est donc pas né achevé. Cependant les
solutions techniques objectivaient des conduites, des relations
sociales et des représentations nouvelles. Loin d ’être un coup
de force de la volonté, toutes ont été d’abord le résultat de la
transformation des rapports sociaux.
On est aujourd’hui surtout sensible à la difficile coexis­
tence des inégalités sociales avec l ’égalité politique. Certains
en tirent même la conclusion que, limitée au vote et juridi­
quement définie, l ’égalité est largement illusoire. Sans doute
cette conception a-t-elle perdu de sa force, comme vision
explicite, systématisée et déclarée, avec l’effacement politique
du marxisme. Elle en est peut-être d ’autant plus présente
comme perception répandue de la politique, s’exprimant plus
volontiers dans un scepticisme apaisé que dans la révolte.
Quoi qu’il en soit, le suffrage universel n ’est concevable que
dans des conditions sociales relatives d ’égalité. Cela ne relève
pas d ’une appréciation de niveaux, mais de conditions telles
que l’abolition de distinctions de statuts juridiquement définis
tels que les ordres, ainsi que d ’une réduction des écarts de
classes. Parlant de suffrage universel, il n ’est bien entendu
plus utile de préciser « sans condition de cens », comme le
promettait déjà la proclamation du 2 mars 1848 qui avait
vocation à faire patienter dans l ’attente des textes légaux. On
avait significativement cru nécessaire de le spécifier. Plus
tard, il devint impossible de parler de suffrage universel tant
que subsistaient des collèges électoraux, comme en Prusse
jusqu’à la république de Weimar, ou dans des systèmes de
suffrage indirect comme il s’en trouve encore souvent de nos

14

Histoire sociale du suffrage universel en France

jours. Et, bien sûr, il devint impossible de parler de suffrage
universel à propos de systèmes électoraux qui excluaient les
femmes ou qui, par des procédés plus ou moins retors tels que
les tests d ’analphabétisme, excluaient les pauvres et certaines
ethnies. Si nous sommes aujourd’hui plus sensibles aux inéga­
lités sociales, le suffrage universel ne s’en est pas moins
imposé dans des sociétés de classes marquées par une grande
disparité des conditions. Ces sociétés connaissaient pourtant
une réduction des écarts sociaux. Il est donc plus juste d ’évo­
quer les transformations de l ’équilibre des forces entre
groupes sociaux, dont l ’égalité est un résultat substantiel plus
ou moins affirmé. Les élargissements progressifs ou soudains
du suffrage ont coïncidé avec les transformations conjonctu­
relles de cet équilibre des forces.
Par excellence, une révolution modifie provisoirement un
rapport de forces. De la révolution de 1848, Karl Marx comme
Victor Hugo ont pu dire qu’elle s’était faite par surprise ; il en
a été de même du suffrage universel. Le gouvernement provi­
soire l ’a adopté face aux menaces populaires qui s’expri­
maient de la manière la plus concrète par la présence des
insurgés en armes dans l ’Hôtel de Ville. Quand Lamartine
annonçait, le 25 février 1848, dans la salle Saint-Jean la pro­
chaine adoption du suffrage universel, il tentait de calmer une
foule qui mettait sa vie et celle de chaque membre du gouver­
nement en danger. L ’urgence s’inscrivit dans la publication du
décret du 5 mars, qui créait le suffrage universel. Le rapport de
forces n ’a généralement pas cette objectivité brutale et il est
provisoire. Ensuite, les nouveaux rapports de forces, moins
favorables aux dominés, amènent souvent une révision insti­
tutionnelle, comme la réduction du corps électoral dès 1850.
Dans la plupart des pays, l ’élargissement progressif du corps
électoral a procédé de luttes politiques : les groupes parle­
mentaires majoritaires espéraient tirer profit d ’un accroisse­
ment du nombre des électeurs ou étaient contraints de le
concéder. De même, les relations sociales s’inscrivent dans la
pratique du suffrage universel. L ’égalité juridiquement consa­
crée de la citoyenneté ne suffit pas à expliquer les mécanismes
de la mobilisation électorale et les résultats électoraux euxmêmes. En somme, l ’institution peut être égalitaire dans son
principe tout en s’accommodant de relations de domination

Introduction

15

sociale. Dans quelle mesure ? Si cette domination contrarie
manifestement l ’égalité de principe, elle a aussi participé au
succès du suffrage universel, du moins provisoirement, en
contribuant à la mobilisation électorale. Contrairement à une
vision de l ’institution juridique qui serait un simple enregis­
trement des rapports sociaux, le suffrage universel a apporté
son concours à leur transformation en réduisant partiellement
les écarts sociaux. Cette contribution à l ’égalisation des condi­
tions ne doit être ni négligée, ni surestimée. Si la domination
sociale a participé à sa propre réduction en opérant comme un
mode de mobilisation électorale, elle a aussi bloqué toute pos­
sibilité d ’élections libres et pluralistes dans d ’autres pays.

Candidats et électeurs
A en juger par le nombre d ’injonctions à voter qui ont
accompagné l ’histoire du suffrage universel, celui-ci ne
s’est pas imposé spontanément. L ’intérêt de la participation
n ’allait pas de soi pour les auteurs de manuels et catéchismes
électoraux3 qui accompagnaient les élections. Ces brochures
et livres visaient en même temps à familiariser les électeurs
avec le vote et à les convaincre de voter. Ils indiquaient en
effet comment il fallait procéder, une affaire élémentaire de
technique, mais aussi, déjà, la définition des bons critères du
choix électoral. Ainsi se précisait un rôle social conforme
dans lequel devaient se couler les électeurs. Le vote a été très
tôt présenté comme un devoir moral : « C ’est donc un devoir
absolu pour tout citoyen d ’aller voter », assurait le citoyen
d ’un manuel de 1848. Son interlocuteur, un instituteur, ren­
chérissait : « C ’est le plus saint de tous les devoirs. S ’abstenir
de porter son vote, ce serait quelque chose de comparable au

3.
Dans son étude exhaustive des manuels électoraux, Laurent Quéro en
a compté 55 pour la période 1790-1848, 74 pour la période 1848-1851,24
entre 1852 et 1870, 193 entre 1871 et 1939 et 21 entre 1945 et 1995.
Cf. Laurent Quéro, « Les manuels électoraux français. Objets d ’élection
(1790-1995) », Scalpel, nos 2 -3 , 1997, p. 11-58.

16

Histoire sociale du suffrage universel en France

suicide... » 4. En 1863, un nouveau manuel ne variait pas
d ’un pouce : « L ’électeur doit voter. L ’abstention, quand elle
a pour cause l’indifférence et l ’égoïsme, est coupable ; quel­
quefois inspirée par de nobles sentiments, elle est toujours
stérile : l’expérience la condamne. Qui s’abstient s’annule5. »
L ’affaire ne devait être ni encore évidente ni secondaire puis­
qu’on relevait parmi les auteurs les noms de Jules Ferry ou
Charles Floquet et que le bref ouvrage eut de nombreuses
éditions. Avec quelques précautions de prudence et en prin­
cipe déconnecté de toute option politique, le devoir électoral
fut repris comme un refrain dans les manuels d ’instruction
civique et morale de l ’école laïque et obligatoire de la
République.
Progressivement, la publication de ces manuels se tarit,
comme si les directives techniques n ’étaient plus nécessaires,
mais aussi comme si l ’intérêt pour la compétition électorale
n ’avait plus besoin de stimulation morale6. Aux normes de
conduite inscrites dans les manuels, l ’expérience électorale
ajouta ses leçons pratiques. A côté de quelques accords appa­
rents comme le devoir de voter, le rôle de l ’électeur se déter­
mine dans les luttes concernant la définition légitime de la
façon et des raisons de le faire. Ainsi, les pratiques devenues
déviantes attirent l ’attention sur cette construction en pratique
du rôle d ’électeur. C ’est en votant que les Français, comme les
autres peuples confrontés à l ’élargissement du suffrage, sont
devenus électeurs. L ’apprentissage individuel des normes de
comportement et de choix s’est conjugué avec la construction
d’un modèle de conduite qui s’est progressivement imposé à
eux. L ’apprentissage se fait donc en votant en même temps que
le rôle se construit dans le vote. Ce rôle s’est construit et ins­
crit dans les pratiques électorales, c’est-à-dire non seulement
les conduites observables, mais aussi les instruments, qui ne
sont jamais de simples outils mais objectivent une relation
sociale.
4. Henri Martin, Manuel de l’instituteur pour les élections, Paris,
Pagnerre, 1848, cité ibid., p. 42-43.
5. Jean-Jules Clamaregan et al., Manuel électoral, Paris, Pagnerre, 1863.
6. La disparition du Centre d’information civique en 1999 peut être
considérée comme un indice récent de cette évolution.

Introduction

17

Sur un ton ironique ou critique, les contemporains décou­
vraient l ’électeur. Observant la campagne électorale de 1893,
Theodor Herzl, correspondant à Paris du journal autrichien
Die Neue Freie Presse, s’interrogeait sur l ’existence de cette
nouvelle espèce :
Les électeurs ne sont-ils pas un objet de série ? Je pense à la
définition des juristes : il existe des objets dont, par nature, la
qualité individuelle est indifférente (quoe communi specie
continentur), dont seuls im portent la quantité, le poids ou la
dim ension (res quoe pondere , numero, mensura valent ou
consistunt...). Et il existe aussi, à coup sûr, de telles personnes.
On parle toujours d ’elles comme si elles constituaient une unité :
la commune, le canton, le département, le pays. Y a-t-il une
erreur dans cette façon de les regrouper et en quoi consiste-t-elle ?
L a politique ne s ’occupe que de l ’« électeur » qui constitue une
notion arbitraire. Quel genre d ’homme est l ’« électeur » 7 ?

Vingt ans plus tard, en 1912, avec des préoccupations
savantes, Augustin Cochin situait l ’avènement de la « concep­
tion parlementaire et anglaise d ’un peuple d ’électeurs » dans
la Révolution française :
Ici, c ’est à l ’être individuel que s’adresse le pouvoir, c ’est-àdire la conscience explicite et actuelle de chacun, abstraction
faite du milieu, de la situation et des besoins réels, tout cela du
m oins ne gardant de sa valeur et de son poids que ce que cha­
cun sait ou veut bien en conserver, c ’est-à-dire peu de chose. De
là l ’im portance de l ’élection, du vote, seule circonstance et seul
acte qui perm ettent à cet être nouveau, abstrait, irréel - le
citoyen —d ’affirm er son existence8.

Si on a justement observé que les technologies séparaient
les univers sociaux de leur environnement, elles accompa­
gnent progressivement le vote et sont ambivalentes, à la fois
simples instruments et principes de conduite. Elles montrent
et contribuent à une autonomisation de l ’activité électorale.
7. Theodor Herzl, Le Palais-Bourbon. Tableaux de la vie parlementaire
française, La Tour-d’Aigues, L ’Aube, 1995, p. 9-10.
8. Augustin Cochin, L ’Esprit du jacobinisme, Paris, PUF, 1979, p. 80.

18

Histoire sociale du suffrage universel en France

Ainsi l ’isoloir, qui prolonge et exhibe une individuation du
vote déjà inscrite dans l ’usage du bulletin, n ’est pas un simple
dispositif technique puisqu’il matérialise les schèmes indivi­
dualistes de la citoyenneté. Cela ne signifie nullement que la
politique soit ainsi vidée de toute dimension sociale. La rela­
tion établie par le vote appartient à ce que Norbert Elias appe­
lait une « société d ’individus9 ». Or les conduites individua­
listes demeurent coordonnées, comme dans le domaine de la
mode, où l ’ensemble est orchestré par la recherche de la dis­
tinction, alors que chacune est déterminée par le goût person­
nel. L ’individu est une construction sociale. Rien ne mani­
feste plus clairement cette nature sociale des citoyens que
l ’observation des gestes électoraux, qui, sous forme de rituels,
se déroulent à l ’identique pour tous les électeurs. Ici on reste
dans les schèmes de la bonne conduite : des électeurs disci­
plinés et même, sans nuance péjorative, domestiqués, c ’est-àdire dépendants des dispositifs techniques et mentaux de
l ’opération électorale. Les opérations de comptabilité des
résultats, les représentations statistiques, les conversions des
sommes en sièges inscrivent chaque électeur dans des rela­
tions d ’interdépendance. Dans le vote, l ’individualisation est
à la fois une convention nécessaire à la comptabilité des voix
et une croyance, celle d ’agir selon des convictions politiques,
d ’avoir une opinion à soi. Cette croyance en l’opinion n ’est
pas une illusion puisqu’elle est agissante, mais elle n ’est pas
une réalité de premier degré comme le soutiennent ceux qui
voient l ’avènement de l’opinion avec la Révolution ou la créa­
tion du suffrage universel. Comment les Français sont-ils
devenus électeurs ? Ou encore : comment s’est imposée la
croyance dans la conviction politique comme principe des
comportements politiques des candidats et des électeurs ?
Selon l ’équation qui identifie le vote aux étiquettes politiques
des candidats, le suffrage universel confère autorité et légiti­
mité pour agir au nom des citoyens.

9.
« Seul le modelage social fait que se développent aussi chez l’indi
vidu, dans le cadre de caractères typiquement sociaux, les traits et les
comportements par lesquels l’individu se distingue de tous les autres repré­
sentants de la société. La société n’est pas seulement le facteur de caracté­
risation et d’uniformisation, elle est aussi le facteur d ’individualisation »
(Norbert Elias, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 103).

Introduction

19

La politisation
Les premières élections au suffrage universel enregistraient
les relations sociales à la fois dans leur déroulement et leurs
résultats. Cortèges électoraux et résultats unanimistes procé­
daient d ’un univers social dans lequel les communautés
locales étaient des unités de vie et de survie. Comment auraiton songé à émettre un vote personnel selon des idées person­
nelles alors que les individus n ’avaient guère de réalité en
dehors des solidarités sociales établies par les travaux et les
jours ? Avant que l ’électeur soit un de ces « dix millions
d ’atomes de souveraineté10», selon Charles Benoist, des
groupes ont été l ’unité réelle d ’action - le groupe profession­
nel chez les compagnons et ouvriers, la communauté villa­
geoise dans la France rurale, qui faisait dire à Jules Ferry que
la commune était la « molécule électorale11 ». Les conditions
sociales d ’existence déterminaient directement les visions
politiques. Politiques ? Le terme même prête à confusion
quand il désigne une catégorie universelle et intemporelle de
problèmes et d ’activités. Quelles pouvaient être les représen­
tations politiques de villageois très ignorants de ce qui se pas­
sait au-delà de la paroisse ? « En l ’absence de grands débats
politiques, soulignait Suzanne Berger, les votes bretons, pure­
ment circonstanciels, résultaient de questions et de pressions
locales. C ’est dans ce sens qu’ils étaient dépourvus de contenu
politique12. » Bien sûr, les Bretons n ’étaient pas seuls concer­
nés, cela s’appliquait à la plupart des régions rurales de
la France. Parler de l ’ignorance des paysans français du
XIXe siècle, comme beaucoup de leurs contemporains le fai­
saient, n ’implique nullement qu’ils étaient stupides. Ces ques­
tions ne les concernaient pas et donc ne les intéressaient pas.

10. Charles Benoist, La Crise de l’État moderne. De l’organisation du
suffrage universel, Paris, Firmin Didot, 1895, p. 9.
11. Jules Ferry, « La lutte électorale, 1863 », Discours et Opinions, éd.
P. Robiquet, Paris, Armand Colin, 1893, t. 1, p. 50.
12. Suzanne Berger, Les Paysans contre la politique, Paris, Le Seuil,
1975, p. 61.

20

Histoire sociale du suffrage universel en France

Ils se sont intéressés aux aspects politiques des programmes
électoraux et des débats parlementaires à mesure qu’ils ont
établi un lien entre ces aspects et leur propre vie, et que celleci leur est apparue dépendre de leur vote. Peu importe que
cette appropriation du vote ait souvent paru fantaisiste à
d ’autres (et à nous-mêmes, qui sommes les héritiers de cette
histoire). Elle fut aussi celle d ’autres populations et cette
situation marquait déjà un changement. Émile Souvestre
raconte comment la population parisienne attribuait l ’épidé­
mie de choléra de 1853 à l’empoisonnement des denrées et
des fontaines par les gouvernants : « C ’était là, sans doute, un
mensonge insensé, mais aussi l ’expression d ’un profond
mépris pour le pouvoir et d ’une méfiance innée chez cette tur­
bulente population, habituée à chercher dans la politique la
cause de ses maux. » Loin d ’être des lieux « naturels » d ’opi­
nion, comme le pensait André Siegfried, les villes ont connu
leur propre processus de politisation, antérieur à celui des
campagnes où les questions politiques n ’avaient pas encore
pénétré en 1848. Avant d ’en arriver là, les paysans bretons
contemporains comprenaient différemment les événements
qui les affectaient selon Émile Souvestre : « Qui eût dit à
nos paysans que le ministère les empoisonnait n ’eût pas été
compris. Pour eux, deux pouvoirs seuls existent, dont l’un est
la manifestation du bien, l ’autre celle du mal : Dieu et le
démon13. » Cette vision enchantée du monde constitue une
sorte de degré zéro de la politique. L ’intégration à la politique
moderne fut donc aussi bien une conversion à la politique
tout court.
Dans cette conversion, qu’on appelle « politisation », les
questions politiques nationales, donc éloignées, se rappro­
chaient et étaient de plus en plus considérées comme ayant
des conséquences sur les conditions de vie de chacun. En
somme, une relation s’était effectuée entre la vie privée et
la vie locale d ’une part, les affaires publiques et extra-locales
d ’autre part. La nouvelle vision n ’était pas forcément réa­
liste, elle était parfois visionnaire, empruntant encore à un

13.
Émile Souvestre, Les Derniers Bretons, Paris, Michel Lévy, 1858
p. 15, cité par Suzanne Berger, Les Paysans contre la politique, op. cit.,
p. 60-61.

Introduction

21

regard enchanté sur les choses du monde. Dans un premier
temps, elle se mêlait souvent à un intérêt pour des questions
très matérielles, telles que la construction de routes ou de fon­
taines publiques. Dans cette situation, les enjeux électoraux
commençaient à mobiliser sans s’appuyer sur les ressorts de
la domination ou des solidarités communautaires. En même
temps, ceux-ci avantageaient encore un candidat riche ou dans
la sphère du gouvernement. Ils donnaient donc une grande
place à des représentations faiblement politisées de l’élection.
Dans un second temps, les électeurs furent plus souvent inti­
mement animés par des convictions politiques, à mesure que
les votes antérieurs étaient eux-mêmes assimilés à des opi­
nions politiques par le simple fait d ’un ralliement à un candi­
dat pourvu d ’une étiquette. Les intérêts locaux et matériels se
sublimaient aussi en visions idéologiques, c’est-à-dire des
conceptions générales de l ’ordre social qui englobaient toutes
les formes d ’intérêts. Bien entendu, la vision idéale qui en est
le terme, celle d ’un vote personnel et désintéressé, n ’est
jamais pleinement accomplie sinon comme croyance.
La chronologie de cette politisation est forcément très large
puisqu’elle touche les groupes sociaux à des moments très dif­
férents. La Révolution française pour la population urbaine,
notamment parisienne, la monarchie de Juillet pour les com­
pagnons et ouvriers sont des étapes assurément importantes
d ’une politisation qui n ’exclut pas des reculs. Des débats
chronologiques ont pu se nouer pour situer la politisation de
la grande majorité des paysans français - dès la IIe République
dans le Var ou seulement au début du xxe siècle dans certains
départements ruraux14. Comme cette conversion à la politique
a pris des formes très variables, événementielles (révolutions
ou grèves) ou organisationnelles (clubs, chambrées, sociétés
secrètes et bientôt partis politiques)15, elle a été selon les cas
14. On reconnaîtra par exemple l ’opposition entre les thèses classiques
de Maurice Agulhon et Eugen Weber. Cf. Maurice Agulhon, La République
au village (1970), Paris, Le Seuil, 1979 ; Eugen Weber, La Fin des terroirs.
La modernisation de la France rurale (1870-1914), Paris, Fayard, 1983.
15. Il faudrait ici multiplier les références aux travaux sur ces événe­
ments et ces organisations ou formes de sociabilité qui ont transformé les
visions des hommes et, d’une certaine manière, les ont définitivement
muées en visions politiques du monde.

22

Histoire sociale du suffrage universel en France

brutale ou progressive. Dans ce processus, les élections ont
contribué à la politisation en impliquant des grandes masses
humaines à intervalles réguliers. La participation relativement
stable et massive au vote, qui tournait autour de trois quarts
des électeurs inscrits, suggère l ’importance de cette modalité
de la politisation. En outre, les élections ne se résumaient pas
à un jour de scrutin. Les réunions électorales de la campagne
législative de 1893 n ’attirèrent pas moins de 170 000 Parisiens
sur 350 000 électeurs inscrits, soit près de la moitié du corps
électoral selon la préfecture de police16. Les élections furent
ainsi une vaste propédeutique de la citoyenneté.

Les transformations de la politique
Montrer comment le suffrage universel s’est imposé et a
formé la démocratie serait une tâche suffisante si on pouvait
se limiter à cela. Or une histoire démocratique du suffrage
universel est une formulation inadéquate parce que le suffrage
universel ne concerne pas seulement la démocratie. La foca­
lisation sur le questionnement démocratique n ’a pas seule­
ment les défauts d ’un point de vue normatif, elle occulte en
partie les conséquences du suffrage universel sur l ’activité
politique. L ’institution d ’une concurrence pour la conquête
des trophées politiques par des élections au suffrage universel
a amené l ’organisation des partis politiques, la professionna­
lisation politique et, par voie de conséquence, la division du
travail politique entre professionnels et « profanes ». Dans une
large mesure, il s’agit là des éléments principaux de structu­
ration d ’une sphère politique autonome. Les conséquences du
suffrage universel et, plus largement, de l ’ouverture du vote
au grand nombre ont suscité les premiers travaux classiques
sur la politique démocratique. A la différence des partis poli­
tiques qui sont d ’abord des sortes de clubs parlementaires,
les grands partis qui apparurent dans la seconde moitié du

16.
Chiffre cité par Michel Offerlé, Un homme, une voix ? Histoire d
suffrage universel, Paris, Gallimard, 1993, p. 90.

Introduction

23

siècle étaient des organisations de conquête des suffrages,
d ’autant plus vastes et rationalisées que le nombre des élec­
teurs s’accroissait. Ainsi, Moisei Ostrogorski considérait
chaque développement des partis britanniques ou américains
comme une réponse organisationnelle à l ’élargissement
du corps électoral. Les finances devenaient aussi une clé de
l ’organisation partisane alors que le grand nombre d’électeurs
obligeait à collecter toujours plus d ’argent et à le gérer de
manière à échapper aux réglementations. Suivant largement
Ostrogorski, cet auteur longtemps oublié avant que d ’être
récemment redécouvert, le sociologue Max Weber résumait
ainsi l’apparition des grandes organisations partisanes : « Ces
nouvelles formations sont des enfants de la démocratie, du
suffrage universel, de la nécessité de recruter et d ’organiser
les masses, de l ’évolution des partis vers l’unification de plus
en plus rigide au sommet et vers la discipline la plus sévère
aux divers échelons17. »
L ’approche réaliste n ’échappait pas à toute dimension
normative. Chez Ostrogorski comme chez Max Weber et
a fortiori quelques-uns de leurs continuateurs, tels Robert
Michels ou Joseph Schumpeter, l ’intérêt intellectuel se nour­
rissait de points de vue politiques. Ce n ’est évidemment pas
un hasard si les observateurs les plus lucides étaient aussi les
plus critiques et donc les mieux préparés à apercevoir les
apparences et les croyances. L ’approche réaliste de la démo­
cratie s’est partiellement élaborée contre les principes démo­
cratiques, comme l ’égalité citoyenne. Ainsi que le proclamait
le maire d ’une petite commune de la Haute-Vienne en 1885,
« tout le monde fait de la politique grâce au suffrage univer­
sel 18». Les critiques réalistes rétorquaient, sans grand risque
intellectuel mais non sans provocation, que tout le monde n ’en
faisait pas de la même manière. Max Weber exprima avec
les formules les plus simples et éclairantes le constat d ’une
division du travail politique. Engendré par l ’ampleur du tra­
vail de conquête des suffrages, par l ’organisation des partis,
XIXe

17. Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1956, p. 141.
18. Cité par Pierre Vallin, « Fête, mémoire et politique : les 14 Juillet en
Limousin (1880-1914) », Revue française de science politique, vol. 32,
n° 6, décembre 1982, p. 952. L ’auteur du propos, le Dr Vacherie, maire de
Rancon, devint plus tard député.

24

Histoire sociale du suffrage universel en France

un clivage structurait l ’activité politique car « il est exclu,
disait le sociologue, que l’on puisse organiser pratiquement
des élections dans des groupements politiques étendus sans
cette forme d ’organisation. Cela veut dire que les citoyens qui
ont le droit de vote se divisent en éléments politiquement
actifs et en éléments politiquement passifs19». En même
temps que le suffrage universel effaçait partiellement les dis­
tinctions sociales par lesquelles le droit de vote et l’éligibilité
reposaient sur le cens électoral, il amenait la professionnali­
sation politique, une nouvelle différenciation fonctionnelle et
sociale. Pour que l ’électeur, cet être abstrait, existe, « il faut
que des politiciens de métier lui présentent des formules, des
hommes20 », résumait Augustin Cochin. Les conditions ploutocratiques de l ’accès au pouvoir politique reculaient parce
que l’activité politique devenait un métier. Pour ses inven­
teurs, le suffrage universel supposait l ’accès universel aux
mandats comme une mesure exactement symétrique au droit
de vote. Comme nul n ’était éloigné du vote par sa condition
sociale, nul ne devait l ’être des mandats pour la même raison.
En même temps qu’il instituait « le vote direct et universel »
et donc « sans aucune condition de cens », le décret du 5 mars
1848 instituait une indemnité législative pour les représen­
tants. Quoique cela ne fût en aucun cas l ’objectif des législa­
teurs, il devenait possible de vivre de la politique, condition
nécessaire à la genèse du métier politique.
En partant ainsi de 1848, ne risque-t-on pas d ’accorder
trop de place à l ’acte juridique de création et de retrouver
ainsi, volens nolens, les présupposés d ’une histoire juri­
dique ? L ’histoire du suffrage universel ne devrait-elle pas
plutôt débuter sous la Révolution française, en tout cas avec
la Constitution de l ’an II qui l ’instituait? D ’ailleurs, les
hommes de 1848 pensaient bien renouer un fil interrompu
avec la Grande Révolution. En particulier, il s’agissait pour
eux autant de restaurer le suffrage universel de 1793 que de
l ’inventer de toutes pièces. Ils entendaient sans doute aussi se
rassurer face à l ’impression de totale nouveauté en même
temps ressentie. D ’ailleurs, ils connaissaient trop bien cette
19. Max Weber, Le Savant et le Politique, op. cit., p. 135.
20. Augustin Cochin, L ’Esprit du jacobinisme, op. cit., p. 81.

Introduction

25

révolution pour ne pas savoir que la Constitution de 1793
n ’avait jamais été appliquée et qu’aucune élection au suffrage
universel à cette échelle n ’avait eu lieu. Or s’il n ’est pas ques­
tion de négliger la difficulté de la conception des textes
légaux, elle n ’est en aucune mesure comparable avec celle de
la mise en œuvre inédite d ’une élection à l ’échelle de la
France du milieu du X IX e siècle. A cet égard, les élections à
l’Assemblée constituante des 23 et 24 avril 1848 constituent
notre principal point de départ chronologique, puisqu’il en
faut un. Il est plutôt moins arbitraire qu’un autre et surtout en
accord avec une perspective d ’histoire sociale qui consiste à
centrer le regard sur les pratiques électorales.
L ’arbitraire d ’un début chronologique apparaît plus nette­
ment avec le regard rétrospectif que n ’ont pas manqué de
produire les changements intervenus après 1848. Peut-on
encore parler de suffrage universel alors que les femmes
demeuraient privées du droit de vote? En toute bonne
logique, ne faudrait-il pas débaptiser le suffrage universel
avant 1944 en France ? Les études de « genre21 » ont pris en
défaut le long passé historiographique d ’une histoire mâle
discriminatoire. La féminisation du métier d ’historien rendait
inéluctable la transformation du regard rétrospectif sur l ’his­
toire en général, celle du suffrage en particulier. Le « suffrage
universel masculin » est ainsi devenu l ’expression d ’une
solution hybride et incohérente entre les principes démocra­
tiques et la révérence à l ’usage passé. En l ’occurrence, il
n ’est probablement pas de solution pleinement satisfaisante
car, si en termes démocratiques le vote féminin est indispen­
sable au suffrage universel, en termes sociologiques, il ne
change rien à l ’institution que ses inventeurs ont appelée
« suffrage universel ». Autrement dit, le vote féminin fut
adopté alors que l ’activité politique démocratique était déjà
fixée dans ses règles et pratiques fondamentales. Après plu­
sieurs décennies de « suffrage universel masculin », il impor­
tait peu que le corps électoral passe d ’une dizaine de millions

21.
Il est significatif que les études sur la condition féminine aient été
longtemps désignées (et le demeurent souvent) par l'expression américaine
gender studies, qui en situait l’origine académique et résolvait le problème
de la traduction française, le terme « sexe » ayant tous les défauts alors que
celui de « genre » n’était pas immédiatement compréhensible.

26

Histoire sociale du suffrage universel en France

d ’électeurs à une vingtaine car les effets de l ’extension du
suffrage au grand nombre étaient déjà accomplis. De même,
une autre prouesse intervenait dans la définition du suffrage
universel, à laquelle le vote féminin ne pouvait rien changer :
la diversité sociale. C ’était un titre de gloire et de défi pour
Louis de Cormenin, qui, après avoir tiré les mérites de la
rédaction du décret du 5 mars, lançait : « A-t-on jamais vu
dans le monde rien de semblable à ce qui se voit aujour­
d ’hui ? Où est le pays où l ’on a jamais été jusqu’à faire voter
les domestiques, les pauvres, les soldats ? Avouez que cela
n ’a jamais été imaginé jusqu’ici. » Et, rapporte Alexis de
Tocqueville, il ajouta en se frottant les mains : « Il sera bien
curieux de voir ce que tout cela va donner »22. Un peu plus
tard, Louis de Cormenin aurait même pu ajouter à la liste les
anciens esclaves libérés par l ’abolition de juin 1848 et deve­
nus immédiatement électeurs.
A lui seul, l ’inévitable arbitraire saurait d ’autant moins
justifier le choix de la France que celle-ci s’est longtemps
présentée comme le pays de naissance du suffrage universel.
On peut alors paraître retrouver une intention hagiogra­
phique. Il s’agit pourtant d ’abord de combler une ancienne
lacune. Voilà un siècle, Moisei Ostrogorski consacrait au
Royaume-Uni et aux États-Unis une étude qui apportait
notamment une description ethnographique des élections à la
fin du X IX e et au début du X X e siècle dont il n ’existe aucun
équivalent en France et qui est un utile point de comparaison.
Dans ce livre d ’un émigré russe en France, l ’auteur expliquait
avoir choisi les pays dans lesquels le développement des par­
tis était le plus avancé. Il croyait pourtant devoir se justifier
par l ’absence de continuité historique d ’une France où les
changements de régime et les révolutions avaient souvent
interrompu le cours des choses. A l ’inverse, Marx la considé­
rait comme un laboratoire politique pour cette même raison.
Ostrogorski ne s’arrêtait donc pas au fait que la France était
le pays qui avait adopté le plus tôt le suffrage universel
(même seulement masculin) et avait le corps électoral le plus
large. Comme la stabilité des régimes, l’ouverture progres­
sive du corps électoral devait rassurer Moisei Ostrogorski,
22. Alexis de Tocqueville, Souvenirs, op. cit., p. 836.

Introduction

27

partisan d ’un parlementarisme modéré. En adoptant le plus
précocement et le plus largement le droit de vote par l ’insti­
tution du suffrage universel masculin en 1848, la France a dû
faire face au problème de la naissance de l ’électeur. Les pre­
miers observateurs étaient surtout fascinés par la formation
des grands partis politiques. La France, quant à elle, fut
confrontée plus soudainement et massivement que les autres
à l ’accroissement du nombre des électeurs. En GrandeBretagne, par exemple, la réforme de 1832 n ’accorda le droit
de vote qu’à environ 700 000 personnes, soit 7 % de la popu­
lation adulte, et la réforme du conservateur Disraeli en 1867,
dont Ostrogorski considérait qu’elle était cette large ouver­
ture du droit de vote à l ’origine de la formation des partis, ne
concernait qu’un peu plus de 2 millions d ’électeurs, soit 16 %
de la population majeure. En France, plus de 8 millions de
personnes furent inscrites sur les listes électorales entre mars
et avril 1848. Le même processus de genèse de la citoyenneté
s’observe dans tous les pays qui élargissent le droit de vote.
Tout n ’est pourtant pas semblable dans ces pays, puisque les
grands partis politiques n ’ont vu le jour que plus tard en
France. Comment résoudre l’énigm e ?

Une histoire en cours
En disant de la politique démocratique qu’elle est, comme
le marché autorégulateur de Karl Polanyi, une institution
« désencastrée23 », on ne soutient pas qu’elle est séparée
absolument et définitivement de la société. Pas plus que le
marché, la politique n ’est autonome et l ’électeur seulement
électeur. Theodor Herzl, qui cherchait en 1893 cet électeur
abstrait dans la petite commune de Neuville, découvrait dans
la réunion électorale du candidat radical des hommes surtout
soucieux de l ’abolition du péage établi par le marquis local
pour emprunter le pont sur l’Oise dont il était propriétaire. Il
n ’est pas difficile de constater aujourd’hui que les électeurs
23. Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.

28

Histoire sociale du suffrage universel en France

sont inégalement conformes à l ’idéal d’un vote désintéressé,
déterminé par le bien public et exercé dans l ’intime secret.
Les votes n ’en sont pas moins considérés comme des opi­
nions politiques, et il ne viendrait à personne l ’idée de contes­
ter cette définition même si des faveurs attendues et des rela­
tions personnelles contribuent aux choix effectués. Mais
l’histoire du suffrage universel demeure une histoire sociale
moins par ces aspects stigmatisés et marginalisés que par les
déterminations sociales du vote. On a suffisamment observé
combien les inégalités sociales non seulement persistent à
orienter les votes, mais encore conditionnent l ’exercice de la
citoyenneté. La probabilité de voter est, on le sait, distribuée
socialement et en dehors de toute disposition légale de
contrainte ou d ’incitation, des électeurs s’auto-excluent de la
participation d ’autant plus qu’ils sont culturellement et socia­
lement démunis. Un « cens caché24 », de nature sociale et non
plus légale, a constamment obéré la participation électorale.
L ’intérêt ou l ’indifférence concernant la politique et donc la
probabilité de voter sont inégalement distribués dans toutes
les sociétés. L ’incompétence statutaire dément l ’universalité
de l ’opinion25.
Le rôle d ’électeur serait-il donc figé dans sa définition
élaborée dans la seconde moitié du X IX e siècle ? La représen­
tation que les individus ont d ’eux-mêmes change évidem­
ment, et la conception rigide d ’une opinion personnelle et
secrète a reculé. Pas plus que l ’individualisme n ’est coupé de
la société, il n ’est un état définitif des relations sociales.
L ’affirmation de l ’individualité passe-t-elle autant que dans
le passé par l ’exercice de la citoyenneté ? On a quelques
raisons d ’en douter. Enfin, les conditions sociales d’égalité
relative sur lesquelles s’est construit le suffrage universel
évoluent-elles bien dans le sens supposé par l ’histoire démo­
cratique de la démocratie? Sont-elles de plus en plus
réduites, comme cette dernière le postule, ou bien s’accrois­

24. Cf. Daniel Gaxie, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségréga­
tion politique, Paris, Le Seuil, 1978.
25. Cf. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement,
Paris, Minuit, 1979, p. 473 et suiv.

Introduction

29

sent-elles ? Comme l ’écrivait l ’Américain Schattschneider26,
c ’est une grande illusion que de croire que la lutte pour la
démocratie a été gagnée depuis longtemps, qu’en somme
c ’est une vieille histoire.

26.
E.E. Schattschneider, The Semisovereign People. A Realist’s View
o f Democracy in America, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1960.

Première partie

La société dans l’élection

Invariables et simples préfigurations de résultats, les jour­
nées électorales ne prêtent guère à discourir. Durant les pre­
mières décennies du suffrage universel, la presse ne les rela­
tait pourtant pas sans indiquer leur bon déroulement. On est
enclin à comprendre ces brèves mentions comme des procé­
dés conventionnels assez insignifiants. Dès les élections
d ’avril 1848, Le Constitutionnel commentait : « Les scrutins
électoraux se sont ouverts aujourd’hui dans un grand calme ;
Paris n ’a jamais été plus paisible qu en ce moment. Il y a tout
lieu de penser que les opérations électorales se dérouleront
sans trouble. » Les élections suivantes inspiraient les mêmes
remarques : « La presse est unanime à constater l’ordre avec
lequel se sont accomplies les opérations électorales. Ce calme
qui n’a été troublé ni pendant le vote ni pendant la période
préparatoire prouve que la population avait compris la gra­
vité de l’acte qu elle accomplissait… », notait Le Temps du
10 février 1871. Le Petit Journal constatait, tout d ’abord, le
22 février 1876, que « la grande manifestation du suffrage
universel s’est accomplie avec un calme parfait » et repre­
nait, le 22 août 1881 : « L ’ordre n’a été troublé nulle part, ce
qui est très important à noter. » Quel que soit le contexte, ces
commentaires indiquent la crainte que les troubles du moment
perturbent les élections ou que celles-ci les déclenchent.
Souligner le calme du scrutin revenait à le porter au crédit
de l’institution. Celle-ci restait doublement problématique
quant à la possibilité de mobiliser les masses électorales
sans accentuer ou provoquer des troubles de l’ordre public et

34

Histoire sociale du suffrage universel en France

à la capacité pratique de mener à bien les opérations. Les
mobilisations électorales suscitèrent durablement craintes ou
espoirs. Elles relevèrent de l’inédit ou de la rupture avant de
ressortir à la répétition et la routine.
Parce qu’il était nouveau, on craignait que les électeurs ne
se rallient pas au suffrage universel ; parce qu’il était issu de
la violence révolutionnaire, on redoutait qu’il la porte en lui.
Pourquoi les électeurs ordinaires abandonneraient-ils leurs
occupations quotidiennes pour intervenir dans la politique ?
Pourquoi le feraient-ils autrement qu’ils étaient réputés
l’avoir toujours fa it jusqu’alors, dans des mouvements excep­
tionnels et insurrectionnels ? Avant d ’être conçu comme une
somme d ’électeurs, le « peuple » se présentait sous les traits
opposés de l’exclusion et du soulèvement. Le suffrage univer­
sel pouvait être une solution de rechange raisonnable sans
que ses promoteurs en soient absolument certains et sans que
ses destinataires en soient immédiatement convaincus. Seul le
poids de la consécration rétrospective interdit d’apercevoir
ce qu’il y a de proprement extraordinaire dans cette attente
d ’un intérêt général pour la politique et d ’une participation
de concert, à intervalles réguliers, aux élections. Pourtant,
ils allèrent voter. Les élections furent d ’abord, plusieurs
décennies durant, une institution mal différenciée. Elles se
coulaient dans les rapports sociaux préexistants, qui, mieux
que les enjeux de haute politique ou les normes individuelles
et politiques des votes, expliquaient ces derniers.

1

L ’élection : modes d ’emploi

Organisation et improvisations
Dans son Histoire de la révolution de 1848, Daniel Stern
(pseudonyme de Marie de Flavigny) s’enflammait au souve­
nir récent des premières élections au suffrage universel :
« Partout l ’ordre et le calme régnèrent dans cet immense mou­
vement moral et matériel d ’un peuple tout entier. » Une part
d ’heureuse surprise entrait dans cette célébration : « Pas un
accident, pas un désordre grave ne vint troubler une opération
jugée matériellement impossible par les habiles. Les craintes
si vives qu’avait excitées cette journée reçurent un éclatant
démenti » 1. On doutait en effet à la fois de la capacité des
électeurs à voter et de la capacité à organiser des élections. En
deux jours, 84 % des électeurs se rendirent aux urnes et, plus
ou moins longues selon les lieux, les opérations de dépouille­
ment ne prirent que quelques jours. Le délai d ’une semaine
nécessaire à la proclamation des résultats de nombreux dépar­
tements paraît pourtant démesurément long. Il n ’étonna per­
sonne et passa pour une prouesse. La démonstration était faite
de la capacité technique à organiser des élections au suffrage
universel. Était-ce exagérer les difficultés d ’une opération
élémentaire ? En fait, on fut bien loin de la belle ordonnance
évoquée. Non seulement il y eut des troubles, parfois graves,
mais la tenue d’ensemble des élections posa les problèmes
d ’un apprentissage de la technologie électorale se prolongeant
au-delà des premières élections au suffrage universel.1

1.
Daniel Stern, Histoire de la révolution de 1848, Paris, Balland, 185
1853, t. 2, p. 362.

36

Histoire sociale du suffrage universel en France

Le 5 mars 1848, le décret d’institution du suffrage univer­
sel parut. Il en fixait le principe et les grandes modalités.
Rapidement, il fut suivi par une première instruction, le
8 mars. D ’autres vinrent2. Leur multiplication laissait percer
l ’inquiétude sur la réussite d ’élections réunissant un nombre
brusquement décuplé de participants. Après l’adoption du suf­
frage universel, il restait à en mettre concrètement en œuvre le
principe. Cela n ’allait pas de soi, le contenu des circulaires le
prouve. Le report des élections du 9 au 23 avril était une
concession à ceux qui l ’avaient demandé pour mener cam­
pagne, il ne fut pas moins un utile sursis technique, réclamé à
Ledru-Rollin par des commissaires de la République. Peu de
temps après, son secrétaire Elias Régnault se souvenait des
inquiétudes très concrètes qu’avait soulevées l’application de
la réforme :
Le jo u r des élections approchait, et chacun attendait avec une
im patience inquiète les enseignem ents de cette solennelle
épreuve. Le suffrage universel, si longtemps contesté en droit,
si longtemps signalé comme im possible m êm e dans l ’exécu­
tion matérielle, se présentait à beaucoup d ’esprits comm e un
im m ense problèm e. On se rappelait que dans les collèges
censitaires, peu de scrutins étaient paisibles, que beaucoup se
term inaient par des rixes, des voies de fait et des rencontres ;
que serait-ce donc lorsque la France entière, debout le même
jour, à la même heure, se m êlerait à la lutte politique, lorsque
les adversaires se m esureraient par m illiers, lorsque les pas­
sions enverraient des armées de votants ? Où se placerait cette
foule ? Comment s’écouleraient ces multitudes ? Où trouver des
forces nécessaires pour em pêcher ou apaiser des tum ultes ? Le
suffrage universel pouvait-il être autre chose q u ’un trouble
général, un désordre universel3 ?

2. Cf. Alain Garrigou, « Le brouillon du suffrage universel. Archéologie
du décret du 5 mars 1848 », Genèses, n° 6, décembre 1991, p. 161-178. Le
recueil des instructions électorales du gouvernement provisoire a été publié
en un volume : ministère de l’Intérieur, Circulaires du 5 janvier au 7 août
1848 (Bibliothèque nationale, F 18376).
3. Elias Regnault, Histoire du gouvernement provisoire, Paris, V. Lecou,
1850, p. 353-354.

La société dans l’élection

37

De sérieuses méprises donnaient la mesure de la difficulté.
Ainsi, la commission de l ’Académie des sciences, dont se
gaussait Daniel Stem, rendit le 3 avril un rapport sur « les
solutions des difficultés que présentent le dépouillement et le
recensement des votes dans les élections nouvelles ». Partant
de l’expérience des élections municipales où le dépouillement
de 100 bulletins de 12 noms exigeait 1 heure, il établissait que
le dépouillement de 300 000 bulletins de 34 noms exigerait
4 250 heures, soit 354 jours. Cet exemple, applicable à la
région parisienne, l ’amenait à suggérer un morcellement des
opérations de vote. De même, la limite minimale des suffrages
nécessaires pour être élu étant fixée à 2 000, « bien des gens
s’imaginèrent qu’on serait élu avec 2 000 voix », rapportait
Charles Seignobos, dont le père, candidat, avait fait ce calcul.
Les habitudes du scrutin censitaire expliquaient cette erreur,
qui, à en croire Falloux, fut assez fréquente quoique brève :
« On entendait des hommes graves et parfaitement intelligents
dire après mûre réflexion : “Choisissons tels ou tels de nos
voisins. Ils auront au moins 3 000 voix.” Peu à peu […], on
parvint à comprendre que les élus devraient conquérir 50
ou 65 000 voix4. » Les « inventeurs » du suffrage universel
calculèrent plus exactement. L ’esprit de géométrie s’appliqua
à parer au plus pressé avec un luxe révélateur de détails et de
prévisions - non sans approximations.
Les inquiétudes sur la durée du scrutin trouvaient un écho
dans la circulaire du 6 avril. Les services du ministère de
l ’Intérieur tentèrent de calculer l ’écoulement des électeurs
pour déterminer le nombre de jours nécessaires. On tabla sur
quatre cinquièmes de votants quelle que fût la population des
cantons. Sur quels critères ? On calcula le flux des votants à rai­
son de 200 électeurs par heure. On estima le « nombre présumé
d ’électeurs », le « nombre présumé de votants » au regard de
la population des cantons. Aussi, « dans l ’hypothèse de l ’ab­
sence d ’un cinquième des électeurs ayant droit de voter, ce
nombre, 2 000, correspond à 2 500 inscrits et à une population
d ’environ 10 000 âmes ». On prévoyait encore une heure
consacrée aux opérations de rappel : « On doit donc réduire à

4.
Charles Seignobos, Histoire de la France contemporaine, t. VI, Paris,
Hachette, 1921, p. 74-75.

38

Histoire sociale du suffrage universel en France

1 800 le nombre de citoyens pouvant voter. En sorte qu’il n ’y
aurait que les cantons ayant au plus 9 000 âmes de population
qui pourraient terminer leurs opérations en un seul jour. » La
précision de ces calculs n ’empêchait pas d ’enchaîner immé­
diatement que, « pour éviter tout mécompte, à raison aussi de
ce que le nombre des votants peut dépasser la proportion
des 4/5es, et celui des électeurs dépasser le quart de la popula­
tion, il est plus prudent de considérer que, pour qu’un canton
puisse voter en un seul jour, sa population ne doit pas excéder
8 000 âmes ». On envisagea donc de prolonger le scrutin jus­
qu’à trois jours : « Si le canton comprenait un tel nombre
d ’électeurs qu’il y eût impossibilité à ce que l’appel de ceux
de toutes les communes se fît dans la seule journée du 23 avril,
le maire du chef-lieu de canton devrait rejeter au 24 et même
au 25 avril l’appel des électeurs d ’un certain nombre de com­
munes. » La même circulaire présentait un modèle de carte
d ’électeur, stipulait les caractéristiques des bulletins de vote
- « assez grands pour recevoir, en grosse écriture, un nombre
de noms égal à celui des Représentants à élire […], en papier
fort et assez épais pour ne pas être froissé ». Leur emploi était
cependant jugé facultatif, les électeurs étant « libres d ’écrire ou
de faire écrire leur vote sur un autre papier ». Des précisions
strictes étaient fournies pour la confection des feuilles d ’émar­
gement, nommées « listes d ’appel ou feuilles d ’inscription des
votants ». La capacité des urnes constituait un autre motif de
préoccupation. Eu égard à l ’abondance de bulletins, pour­
raient-elles tous les contenir ? L ’esprit de géométrie venait à
l’aide. Les urnes parisiennes servaient d ’exemple : « A Paris,
on se sert de boîtes ayant 0 m 35 cm de hauteur sur 0 m 30 cm
de largeur et 0 m 31 cm de profondeur, et dont le couvercle
est percé d ’une fente qui permet d ’introduire les bulletins.
Chacune de ces boîtes peut contenir 2 000 bulletins ayant 0 m
15 cm de longueur et 0 m 11 cm de largeur. » Néanmoins, la
disposition d ’urnes de secours était proposée pour parer à
toute éventualité. La manière de mener les opérations électo­
rales était enfin longuement détaillée.
Un tel luxe de précautions ne suffisait-il pas ? Une circulaire
du 8 avril ajoutait de nouvelles instructions. Le ministre crut
devoir se justifier : « C ’est la première application en France
du suffrage universel. C’est la première fois que tous les

La société dans l’élection

39

citoyens y sont appelés à exercer leur part de souveraineté
dans des assemblées nombreuses. Leur patriotisme, leur sen­
timent de l ’ordre, leur respect pour la légalité garantissent que
les opérations s’accompliront sans trouble et sans confusion. »
Cela méritait d ’être dit quelques jours après une révolution.
Les craintes à la fois politiques et techniques n ’étaient pas
balayées : « Mais la longueur de ces opérations, le grand
nombre de ceux qui participeront, enfin l ’emploi de formes
nouvelles auxquelles on est obligé de recourir m ’ont paru
rendre nécessaire de vous adresser des éclaircissements… »
Ceux-ci concernaient surtout les conditions d ’ordre, qui
n ’étaient pas laissées à la seule sagesse des citoyens. Les salles
devaient être situées, « autant que possible au rez-de-chaussée
et avoir plusieurs issues ». Cela ne dispensait pas de revenir
sur la présence de gardiens : « Des factionnaires seront placés,
sous les ordres du président, pour maintenir l ’ordre. » Les
attributions étaient définies pour les opérations de dépouil­
lement. Il fallait assurer l’ordre public et l ’exactitude des
comptes. La question de la durée était particulièrement tenace
et donnait lieu à différentes hypothèses selon la rapidité des
opérations (soit 500 noms par heure, soit 600), le nombre
d’élus par département et celui des noms à proclamer. Ainsi,
dans le cas « d ’une assemblée cantonale où se présenteraient
4 000 votants, dans l ’hypothèse où tous les bulletins porteraient
chacun autant de noms qu’il y a de représentants à élire et où
le dépouillement serait réparti entre six tables ou groupes de
quatre scrutateurs supplémentaires », le Nord, avec 28 repré­
sentants à proclamer, nécessiterait 37 heures ou 3 jours de
dépouillement, les Côtes-du-Nord, avec 16 représentants,
21 heures ou 1 jour trois quarts ; les petits départements, avec
3 représentants seulement, 4 heures ; dans la seconde hypo­
thèse, il faudrait respectivement 31 heures ou 2 jours et demi,
18 heures ou 1 jour et demi, et enfin 3 heures et demie.
L ’angoisse obsessionnelle du nombre traduisait l ’impres­
sion de rupture avec les précédents électoraux. Les élections
d’avril 1848 ne constituaient pourtant pas une nouveauté
absolue pour tous les électeurs conviés à y participer, et
d’abord pour ces électeurs censitaires qui avaient désigné la
dernière Chambre de la monarchie de Juillet, en 1846. Le
corps électoral ne comprenait néanmoins que 246 000 élec­

40

Histoire sociale du suffrage universel en France

teurs, et donc moins encore d ’électeurs effectifs. Hormis
ceux-là, les électeurs qui avaient voté à l ’occasion des élec­
tions de l ’Empire5 et, a fortiori, de la Révolution restaient peu
nombreux. Ces élections à plusieurs degrés comportaient par
ailleurs de profondes différences avec les premières élections
au suffrage universel direct. Le corps électoral était soudaine­
ment étendu à plusieurs millions de personnes : 8,2 millions
d ’inscrits en avril 1848 et presque 10 millions pour l ’élection
présidentielle de décembre. Cette variation trahissait l’imper­
fection des opérations d ’inscription. Dans certains départe­
ments, on était incapable de préciser le nombre des inscrits.
Dans l ’Ain, le procès-verbal de recensement d ’avril 1848
annonçait : « Le nombre des électeurs inscrits n ’a pu être
constaté6. » Les électeurs disposant d ’une expérience dans ce
domaine étaient pourtant bien plus nombreux que la minorité
des électeurs censitaires. La loi municipale du 21 mars 1831
établissait des critères d ’appartenance aux assemblées com­
munales assez larges pour parvenir à plus de 2 millions d ’élec­
teurs. L ’expérience électorale était mieux partagée dans les
zones rurales, où 10 % de la population masculine majeure la
plus imposée bénéficiait du droit électoral, contre 3 % dans les
communes de plus de 15 000 habitants7. L ’institution du suf­
frage universel ne multipliait donc pas le nombre d ’électeurs
autant que la seule comparaison des élections législatives
l ’établit, c ’est-à-dire de 1 à 33, mais environ de 1 à 4. Dans la
commune varoise de Flassans, par exemple, le nombre des
5. Cf. Jean-Yves Coppolani, Les Elections en France à l’époque napo­
léonienne, Paris, Albatros, 1980. L ’auteur signale la faible participation à
ces scrutins. Ainsi aux élections communales de l ’an IX : « Les citoyens
disposaient d’une quinzaine de jours pour accomplir leur devoir, et […]
l’un des nombreux bureaux de vote se trouvait certainement à proximité du
domicile de chacun. On pourrait donc s’attendre à une participation élevée.
Il n’en fut rien. La défection des citoyens avait de bonnes raisons : la com­
plication du système de votation, la suspicion qu’attisaient l’organisation
matérielle de ces opérations, et surtout, l’absence d ’effectivité de ces
élections qui ne désignaient que des “éligibles” » (p. 213). Ces raisons de
s’abstenir nous semblent excessivement « politiques ».
6. Archives nationales, B II 958.
7. Pierre Rosanvallon, Le Moment Guizot, Paris, Gallimard, 1985,
p. 121 et suiv. ; Christine Guionnet, L ’Apprentissage de la politique
moderne. Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris,
L ’Harmattan, 1997.

La société dans l’élection

41

électeurs inscrits aux élections municipales passait alors de
120 censitaires à 477 en 18488. L ’expérience électorale n ’était
partagée que par une minorité, assez importante cependant
pour que l ’institution du suffrage universel ne soit pas une
rupture totale. Les modalités pratiques de sa mise en œuvre
marquaient une certaine continuité.
La confusion entre délibération et vote était la norme des
opérations électorales censitaires réunissant des effectifs
réduits dans ce qu’on appelait significativement des « assem­
blées électorales ». Les cartes d’électeur créées avec le suffrage
universel portaient l ’empreinte de la conception censitaire du
vote. Pour les élections du 23 avril 1848, elles indiquaient le
« lieu de la réunion » et précisaient que « l ’Électeur devra être
muni de cette carte pour entrer dans la salle de réunion ».
Selon un autre modèle de carte : « Le citoyen… domicilié à …
est convoqué pour l’élection du Président de la République, qui
aura lieu dans la salle de… le dimanche 10 décembre 1848 à…
heures précises du matin. » Ces traces s ’atténueront, comme en
témoignent ces cartes d ’électeur de 1889 qui convoquaient les
électeurs à un « lieu de vote » et précisaient : « Le scrutin sera
ouvert de huit heures du matin à six heures du soir. » L ’expé­
rience du suffrage censitaire apportait donc un savoir-faire
technique des opérations de vote. Tout n ’était pas à inventer.
Bien qu’adopté pour contrarier les dominations locales, le
vote au chef-lieu de canton se situait dans le prolongement
des scrutins censitaires. Selon la loi électorale du 19 avril
1831, il n ’y avait qu’une « assemblée électorale » par arron­
dissement. Les arrondissements étaient divisés en sections
seulement lorsque le nombre d ’électeurs dépassait 6009. Il ne
devait pas être inférieur à 300. Le nombre réduit des électeurs
censitaires s’accordait avec ce choix, lui-même non dénué de
motivations politiques, qui permettait un meilleur contrôle des
élections. L ’accroissement considérable du corps électoral ne
8. Jocelyne George, « Le rouge et le blanc à travers Flassans (Var) », in
Maurice Agulhon (dir.), Les Maires en France du Consulat à nos jours,
Paris, Publications de la Sorbonne, 1986, p. 380.
9. Une première version du décret du 5 mars 1848 prévoyait la forma­
tion de cercles électoraux de 600 personnes, en s’inspirant donc des dispo­
sitions censitaires. Cf. Alain Garrigou, « Le brouillon du suffrage universel.
Archéologie du décret du 5 mars 1848 », art. cit.

42

Histoire sociale du suffrage universel en France

rendait-il pas plus judicieux le choix de la commune ? Outre
les raisons tactiques, les doutes sur la capacité de mener à bien
un tel rassemblement d ’électeurs plaidaient en faveur du statu
quo. Le chef-lieu de canton disposait du personnel formé pour
organiser les opérations électorales avec les juges de paix. Au
nom de la « commission de Constitution », Dufaure utilisait
l ’argument en septembre 1848 pour ne pas « compromettre la
sainteté du droit électoral ». Il avançait les difficultés soule­
vées par le contrôle de régularité des élections « à la vue de
ces procès-verbaux informes, irréguliers, qui nous seront
envoyés de tous côtés ».
Et puis, au chef-lieu de canton, vous avez un magistrat ; c ’est lui
qui préside aux élections. V ous aurez le maire dans la com ­
mune ; je le veux bien mais sera-t-il seul ? Et puis le m aire […].
C royez-vous que tous soient bien capables de connaître les
règles de notre droit électoral, de les appliquer rigoureusement,
de les constater sur des procès-verbaux, et de nous envoyer ces
procès-verbaux revêtus des formes régulières à l ’abri desquelles
la dignité m êm e de l ’Assem blée a besoin de se p lace r10?

Le défi proprement technique d ’un brusque changement
d ’échelle paraissait plus facile à gérer par l ’ancienne organi­
sation. Cependant, la recherche de locaux donnait la mesure
des difficultés. Dans les communes urbaines, les hôtels de
ville ne pouvaient accueillir tous les électeurs. On recourut à
des solutions improvisées. A Marseille, les bureaux de vote
composaient une liste hétéroclite. Des lieux publics divers
complétaient les deux salles de l ’hôtel de ville : salles d ’as­
sises, salles de la préfecture, écoles mutuelles, mais aussi la
Bourse provisoire, le foyer du Grand Théâtre, le foyer du
gymnase, le musée. Dans de plus petites villes, la difficulté
était redoublée à en croire la diversité des lieux de vote. A
Aubagne, les électeurs devaient se rendre dans « la cour et le
bâtiment du sieur Isnard, dans la rue du Jeu-de-Ballon ». A
Istres, le café Graille servait de salle de vote. A Martigues,
c ’était la salle du « citoyen Cheissan, au faubourg de l ’Ile ».
A Peyrolles, le rez-de-chaussée du château. A Berre, la cha­
10. Journal officiel, Assemblée nationale, 29 septembre 1848, p. 469.

La société dans Vélection

43

pelle des Pénitents-Blancs. Le scrutin étant départemental,
il fallait encore une salle assez vaste pour permettre un
dépouillement centralisé du vote. A Angoulême, aucune des
salles de l ’hôtel de ville ne fut jugée assez spacieuse. On éri­
gea une « vaste tente dressée extérieurement, en avant de la
façade principale ». Les procès-verbaux de dépouillement
notaient ces difficultés. Ainsi, le 27 avril 1848 :
Le citoyen Lacom be Pierre Jean, ju g e de Paix du canton de
Rodez, et en cette qualité, appelé à présider au recensem ent
général des suffrages exprimés dans les assemblées cantonales
du départem ent de l ’A veyron […], s ’est rendu, accom pagné du
citoyen Fontès Jean François, secrétaire du bureau électoral du
canton de Rodez, au palais de justice de cette ville, dans la salle
de la cour d ’assises qui, à cause de l ’insuffisance des salles
de l ’hôtel de ville, a été déterm inée pour le lieu de réunion
du bureau central et départem ental par un arrêté du citoyen
com m issaire de la République en date du 25 avril co u ran t11.

La décision de transfert fut donc prise seulement le lende­
main du deuxième jour de scrutin.
Les problèmes matériels ne furent pas réglés rapidement.
On utilisa plus tard des locaux divers et parfois privés comme
bureaux de vote. A Marseille, en 1871, on employait pêlemêle la caserne des Incurables, l ’Alcazar, la brasserie du
Chapitre, le 137 du boulevard Longchamp, l ’abattoir de
l ’avenue d ’Arène, la salle d’asile du boulevard Chave ou un
restaurant. Cependant, les écoles de garçons servaient déjà
communément de bureaux. De nouveaux bâtiments publics
(écoles imposées par l ’enseignement obligatoire et mairies
imposées par la loi de 1884) offraient des lieux fixes.
L ’administration dut néanmoins rappeler à quelques maires
ruraux l ’interdiction d ’installer les bureaux de vote à leur
domicile. Le lendemain des élections législatives de 1876, des
conseillers municipaux dénonçaient le maire d ’Aucazein :
[Il] a pris l ’habitude de faire procéder aux élections dans sa
m aison d ’habitation. O r il est de notoriété publique q u ’à chaque
élection, il est résulté de cette habitude des abus extrêmem ent
11. Archives nationales, C 1325.

44

Histoire sociale du suffrage universel en France
fâcheux. Pour arriver à la salle où l ’on vote, l ’électeur est obligé
de m onter au prem ier étage par un escalier obscur, de traverser
d ’abord une salle où se fait la cuisine et où se tient habituelle­
m ent la fam ille du M aire, puis une seconde salle servant de
chambre à coucher à divers m em bres de cette famille.

Les protestataires demandaient que les élections aient lieu
dorénavant « dans la maison d ’école louée par la commune à
défaut de maison commune dont Aucazein est privé » 12.
Quelques années plus tard, le préfet de l ’Ariège rappelait à
l ’ordre le maire de Siguer : « On m ’informe que les électeurs
sont appelés à voter, le 19 de ce mois, dans votre maison
d ’habitation. Aux termes des lois et règlements, le scrutin
doit avoir lieu dans un local public et connu des électeurs13. »
Dans le même département, des conseillers municipaux de la
commune d ’Ussat se plaignaient que le maire « continue à
convoquer le conseil municipal dans son auberge, dans la salle
des buveurs14 ».
L ’organisation matérielle concernait aussi les instruments
du vote. Ils paraissent rétrospectivement d ’une simplicité
absolue quand ils se réduisaient à une urne électorale. On dis­
posait déjà des urnes servant aux scrutins censitaires, mais,
pour en multiplier le nombre, on improvisa des urnes avec des
caisses en bois. Quand le scrutin fut installé dans les com­
munes par le Second Empire, celles-ci s’équipèrent. Certaines
ne mirent d ’abord à la disposition des électeurs qu’un vase, un
carton ou une soupière. L ’enquête lancée par l ’administration
à la fin du Second Empire jugeait cependant le niveau d’équi­
pement convenable. Jusqu’au début du XXe siècle, le dénue­
ment des communes rurales resta un argument pour s’opposer
à toute imposition de nouveaux frais.
Les procès-verbaux électoraux de 1848 n ’étaient pas
encore des formulaires imprimés devant être remplis selon
des normes très strictes. Ces comptes rendus manuscrits fai­
saient normalement état des résultats mais détaillaient aussi
méticuleusement le déroulement du scrutin. Empreinte du
12. Archives départementales, Ariège.
13. Ibid., 17 novembre 1880.
14. Ibid., 10 août 1881.

La société dans l’élection

45

caractère délibératif du scrutin censitaire, cette précision révé­
lait combien ces opérations nécessitaient d ’être explicitées.
Dans le canton de Châteauneuf, en Charente, le procès-verbal
consignait l ’ordre et le nom des communes successivement
appelées. Une commune retardataire prenait son tour à la
suite. Chaque maire devait siéger au bureau. Le deuxième
jour, l ’opération était renouvelée dans le même ordre, sauf
pour la commune « la plus éloignée du chef-lieu de canton »,
autorisée à passer en premier pour permettre à ses électeurs de
rentrer plus tôt. Lorsque toutes les communes se furent ainsi
présentées, « le citoyen président du bureau a fait annoncer à
son de caisse dans tous les quartiers de la ville que tous les
électeurs des communes appelées aujourd’hui qui n ’auraient
pas déposé leur bulletin dans l ’urne étaient invités à le faire
jusqu’à six heures du soir ». Le procès-verbal précisait encore
les tâches des membres du bureau : « Les bulletins ont été
remis par les électeurs au citoyen président entièrement fer­
més et il s’est assuré que chacun d ’eux n ’en contenait qu’un
à mesure de leur dépôt15. » Deux scrutateurs, était-il précisé,
paraphaient en face de chaque nom sur la liste d ’émargement,
un troisième déchirait un coin de la carte d ’électeur.
La minutie de la narration des opérations électorales trahis­
sait la prudence des responsables. Faute d ’une procédure tota­
lement standardisée, ils voulaient se garantir de toute contes­
tation en ne négligeant rien. C ’était une preuve écrite de la
bonne tenue du scrutin. Le détail n ’était jamais poussé plus loin
que lorsqu’un incident émaillait le cours des opérations. Une
protestation mineure suffisait, qui, quelques années plus tard,
serait passée sous silence. Cette description scrupuleuse servait
d’autovérification à ses rédacteurs, comme si ceux-ci tenaient
à se persuader que tout s ’était bien déroulé. Leur respect
démonstratif des formes fonctionnait à titre de réassurance.
Sans doute cela découlait-il logiquement de l’inexpérience.
Dans le même canton de Châteauneuf, le procès-verbal préci­
sait que la clôture du scrutin avait eu lieu à 16 h 30 le premier
jour d ’élection. On se garantissait contre toute réclamation,
alors que les électeurs attardés et invités « à son de caisse »
avaient eu le temps de voter. Cela n ’empêcha pas quelques
15. Archives nationales, C 1325.

46

Histoire sociale du suffrage universel en France

plaintes. Un électeur protestait à la troisième personne du nonrespect de l’ouverture du scrutin à 7 heures : « Hé bien il a vu
avec peine Monsieur le juge de paix président, à 8 h 1/2, aller
frapper à la porte de quelques membres du bureau. Le soussi­
gné a également vu un électeur, le citoyen X., qui s’était pré­
senté à la mairie et qui l ’avait trouvée sans bureau installé, est
parti en murmurant et en protestant, il n ’a pas voté16. » Lors des
élections partielles du 4 juin 1848 dans l ’Hérault, les membres
du bureau du canton de Saint-Chinian se justifiaient d’avoir
renvoyé les opérations au lendemain, 5 juin : « Un très petit
nombre d ’électeurs avaient voté le 4 », expliquaient-ils, et leur
initiative visait à donner « à tous le droit d’exercer leur droit ».
La fermeture fut prononcée une heure après qu’on l ’eut annon­
cée « à son de trompe et par neuf fois » 17. Les membres du
bureau électoral d ’un canton corse répondaient à l ’accusation
d ’avoir ouvert le scrutin avec une heure de retard : « La com­
mune de Luri se trouve composée de 16 hameaux séparés par
une distance de plusieurs milles les uns des autres et il
n ’y a point d ’horloge ; de là l’impossibilité de réunir les
membres du bureau [à une] meilleure heure, ce retard n ’a
d ’ailleurs apporté aucun empêchement aux opérations18. »
Tous les bureaux de vote n ’étaient pas parfaitement respec­
tueux des horaires et peu d ’électeurs y prêtaient attention. Ces
contraintes pesaient d ’abord sur les membres des bureaux,
même s’il leur paraissait plus habile de mettre en avant l ’inté­
rêt du bon déroulement des opérations pour demander des
accommodements. En décembre 1848, le maire de SaintViaud estimait que tous les électeurs viendraient voter le
dimanche et aucun le lendemain, et, sans oser solliciter une
clôture anticipée, il faisait valoir ses difficultés au sous-préfet :
« Monsieur le Préfet dit que le scrutin sera ouvert le 10 et
que ce n ’est que le 11, au plus tôt vers 2 heures, qu’il sera
clos […]. Il en résultera que je ne trouverai personne pour for­
mer le bureau, ces gens, composés de laboureurs ou ouvriers,
me diront qu’ils sont obligés de veiller à leurs travaux19. »
16. Ibid.
17. Ibid., C 1326.
18. Ibid., C 1325.
19. Archives départementales, Loire-Inférieure.

La société dans l’élection

47

La durée des opérations électorales souleva des difficultés
durables. D ’une part, il s’agissait de permettre au plus grand
nombre d ’électeurs de voter, et selon des normes de temps
standardisées ; de l ’autre, des demandes particulières étaient
adressées à l ’autorité préfectorale pour déroger aux instruc­
tions générales. Dans un premier temps, étant donné l ’éloi­
gnement du lieu de scrutin pour certaines communes et les
nécessités de permettre l ’écoulement des électeurs dans les
cantons les plus peuplés, il fallut prévoir large. Une instruc­
tion ministérielle de 1848 fixait une dernière limite, « autant
que possible », à midi le 25 avril, afin de tenir compte des
contraintes du dépouillement : « Par cet arrangement, on évi­
terait qu’il ne se prolongeât dans la nuit. » Les résultats
devaient être centralisés au chef-lieu du département par les
soins de gendarmes à cheval et les procès-verbaux départe­
mentaux transmis à Paris. Une semaine après les élections
d’avril 1848, toutes les opérations de dépouillement n ’étaient
pas terminées. Le 19 mai 1849, L ’Illustration notait : « Nous
commençons à peine à connaître le nom des élus » du scrutin
des 13 et 14. Ne nous y trompons pas : c ’était une raison de
satisfaction quand « tous les partis s’accordent sur ce point
que le suffrage universel, dont on faisait depuis cinquante ans
un tableau si effrayant, est un instrument qui fonctionne avec
une merveilleuse facilité […] mais qui ne présente d ’autre
inconvénient que de tenir éveillés pendant quelques jours des
gens qui aimeraient mieux dormir ». En février 1871, le même
périodique déplorait : « Paris a dû attendre près de huit jours
pour connaître la liste définitive des députés élus20», avec
8 000 scrutateurs répartis entre 400 sections. Le délai d ’une
semaine n ’était plus une prouesse mais un retard. Entre-temps,
le scrutin uninominal du Second Empire avait réduit la
complexité des opérations électorales. La IIIe République le
reprit à son compte. Pour les élections du 20 février 1876, les
résultats généraux étaient connus dès le 23. Les moyens de
communication télégraphique accélérèrent encore les choses.
En 1914, les journaux étaient en mesure de publier de nom­
breux résultats partiels dès le lendemain du scrutin.

20. L ’Illustration, 18 février 1871.

48

Histoire sociale du suffrage universel en France

La lenteur était aussi à la mesure de la difficulté de réunir
un personnel bénévole et compétent. L ’Univers illustré décri­
vait les opérations de dépouillement de 1885 à Paris :
Là, des difficultés se sont présentées un peu partout. S auf dans
certains arrondissements où de grandes administrations avaient
obligeam m ent fourni leur personnel, pour quelques sections
il était im possible de trouver des scrutateurs et il s’est joué de
véritables scènes de vaudeville [ …]. À n eu f heures, dans bien
des endroits, les opérations n ’étaient pas com m encées ; on
faisait appel à toutes les bonnes volontés, les concierges des
locaux étaient priés de venir, les m archands de vin également,
enfin on a m arché tant bien que mal pendant quelque temps.
Personne, toutefois, ne se présentant pour relever les tra­
vailleurs, la fatigue, vers onze heures, s ’empare de ceux-ci, la
lum ière étant généralem ent défectueuse, leurs yeux se trou­
blent, le travail se ralentit.

Un repas est servi à minuit —« jambon, veau piqué, roastbeef froid, fromage, raisin, un demi-litre de vin par personne,
café et cognac ».
L a plupart des scrutateurs restaurés s ’em pressent de disparaître
à l ’anglaise. Il faut de nouveau se livrer à la chasse à l ’homme.
On ne réussit pas dans toutes les sections. D e guerre lasse,
quelques présidents m ettent les urnes sous scellés et annoncent
q u ’ils ne reprendront le dépouillem ent que dans la journée.
A ussitôt on télégraphie au préfet de la Seine ; celui-ci donne
l ’ordre de réintégrer de force, si c ’est nécessaire, le président de
section. Ce m oyen n ’a pas besoin d ’être employé, m ais il est
plus de quatre heures lorsque les opérations recom m encent21.

La description, peut-être excessive, rappelle qu’on était
loin d ’un dévouement enthousiaste. Les opérations électorales
restaient approximatives, faisant annuler ici un bulletin validé
ailleurs. La connaissance du Code électoral fut cependant de
moins en moins en cause à mesure que les présidents de
bureau firent leur apprentissage technique et que leur contrôle
fut plus strict. Des manuels furent édités. Les contestations
portèrent alors moins sur des aspects proprement techniques
21. L ’Univers illustré, 17 octobre 1885.

La société dans l’élection

49

que sur les manœuvres et intentions coupables qui leur étaient
associées. L ’organisation électorale dépendait cependant
étroitement d ’une autre préoccupation, qui demeura tant que
la capacité des électeurs resta douteuse et devint accessoire à
mesure qu’elle parut acquise.

Savoir voter
Le savoir-faire électoral semble assez simple pour être
immédiatement acquis. On en douta en 1848, alors que près de
la moitié des électeurs étaient illettrés. À Chanzeaux, entre
1841 et 1851, la moitié des pères étaient incapables de signer
les registres de déclaration de naissance. Chiffre à peine infé­
rieur à la moyenne nationale. Selon la qualité de la plupart
des signatures, c ’était souvent le seul nom qu’on savait
écrire22. Dans l ’Indre, 75 % des conscrits étaient illettrés. Le
fait était trop massif pour que les contemporains n ’y voient
pas un obstacle majeur à la démocratie. Savoir lire et écrire
était régulièrement présenté comme un préalable à la capacité
électorale. Revenant en 1865 sur les élections de 1848,
Eugène Ténot reliait l ’inaptitude à « exercer ce pouvoir sou­
verain » du vote à l ’ignorance des populations rurales : « La
majeure partie des paysans ne savaient pas lire ; beaucoup
avaient appris et oublié ; et parmi ceux qui savaient lire, com­
bien ne lisaient jamais ! A cette ignorance primordiale, mère
de toutes les autres, s’ajoutait l ’ignorance politique la plus
profonde, la plus incroyable23. » Quelques années plus tard,
l ’avocat Georges Coulon fixait comme premier devoir de
l ’électeur de savoir lire et écrire : « Pour connaître la pensée
d ’un candidat, il faut pouvoir interroger sa profession de foi ;
pour le nommer, tracer son nom sur un bulletin de vote […].
Ce devoir ne résulte point de la loi, il est purement moral,

22.
Laurence Wylie, Chanzeaux, village d ’Anjou, Paris, Gallimard
1970, p. 69.
23. Eugène Ténot, Le Suffrage universel et les Paysans, Paris, Librairie
centrale, 1865, p. 11.

50

Histoire sociale du suffrage universel en France

mais nous avons cru devoir l ’inscrire en tête de ce livre, tout
au moins comme une protestation faite contre l’ignorance au
nom de la liberté24 ! » L ’ignorance culturelle était ainsi assi­
milée à l ’incompétence politique : « Or en France, écrivait
Hippolyte Taine en 1872, sur 100 personnes de sexe mascu­
lin, il y en a 39 illettrées… Voilà déjà un indice d ’après lequel
on peut apprécier leur intelligence politique25. » Il ne dépen­
dait évidemment pas du suffrage universel ni même de la
création de l ’école primaire obligatoire, quelque trente ans
plus tard, d ’abolir subitement et totalement cet état de fait.
Néanmoins, l ’objectif était clairement fixé, que Jules Barni
énonçait dans son Manuel républicain de 1872 : « Le suffrage
universel appelle l ’instruction universelle. » Le manque d ’ins­
truction expliquait opportunément les déceptions électorales
répétées du passé. Jules Barni ajoutait :
Sans l ’instruction, qui éclaire les citoyens sur leurs devoirs et
leurs véritables intérêts, les votes sont nécessairem ent aveugles,
et c ’est alors que le suffrage universel, au lieu d ’être l ’expres­
sion des volontés d ’un peuple libre, devient un instrum ent de
despotisme. Que peut-on attendre, en effet, d ’homm es qui ne
savent pas m êm e lire le bulletin de vote q u ’ils sont appelés à
déposer dans l ’urne, ou qui, sachant peut-être quelque peu lire
et écrire, sont incapables, faute d ’une instruction suffisante, de
se rendre compte du sens et de la portée de leurs suffrages26?

Le degré d ’instruction nécessaire à l ’exercice du droit élec­
toral était fixé : « L ’instruction primaire, ou ce degré d ’ins­
truction sans lequel un homme ne saurait s’élever à la dignité
d ’un citoyen, étant nécessaire à tous, doit être le premier soin
d ’un gouvernement républicain27. » Les lois scolaires de la
IIIe République visaient donc aussi à créer des citoyens
capables de lire pour voter. Encore fallait-il du temps pour
qu’elles remplissent cette tâche. Il devint cependant plus dif­
ficile et irrecevable de juger la compétence politique d ’après
24. Georges Coulon, Guide pratique de l’électeur, Paris, Armand
Le Chevalier, 1868, p. 14.
25. Hippolyte Taine, Du suffrage universel et de la manière de voter,
Paris, 1872, p. 16.
26. Jules Barni, Manuel républicain, Paris, Germer Baillère, 1872, p. 15.
27. Ibid., p. 18-19.


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