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Le TdM format 13x18 v 02 2019 .pdf



Nom original: Le TdM - format 13x18_v-02-2019.pdf
Titre: Le Tao du Martinet
Auteur: Sirri Lim

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Sirri Lim

LE TAO DU MARTINET

AVERTISSEMENT
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Ce livre peut être imprimé pour l’usage privé (personnel ou familial).
Toute diffusion d’exemplaires imprimés, sans permission de l’auteur,
doit être gratuite.
Merci d’avance pour le respect dont vous ferez montre à l’égard de
mon intellect.
Bonne lecture !

À mon Ange, mon Bourgeon d’espoir.
A Maa,
Tu as été si présente à mes difficiles débuts. J’aurais dû être davantage
à tes côtés.
Tu m’as transmis ta jouissance des choses simples, ton empathie et ta
dilection pour les êtres ignorés, les mal-aimés. Tu m’as appris à
étendre mon regard, à regarder vers le ciel.
Merci.

Trajectoire d’approche
Le Tao du Martinet aborde une certaine diversité de sujets,
sujets avec lesquels le·la lecteur·rice ne sera pas toujours familier·ère.
C’est pourquoi le vocabulaire associé à ces thèmes (notamment le
jargon scientifique, bio-médical, naturaliste, ou les noms d’espèces
animales et végétales) pourrait éventuellement surprendre, voire
rebuter, le·la lecteur·rice non averti·e. Ce roman ne se présente donc
pas comme un produit de consommation de masse, bien formaté, tout
prêt à être consommé, mais plutôt comme une salade sauvage (pour les
amoureuses·eux de la nature armé·e·s d’un minimum de courage et/ou
de curiosité). Pour ne pas s’abîmer les dents sur les grains de sable, il
faut prendre le temps, soigneusement, d’appréhender les choses, de
faire connaissance avec ces aliments sauvages. Le style est parfois
touffu, arborescent, peu pénétrable ; élaguer le texte l’aurait clarifié,
certes, l’aurait rendu plus présentable, plus accessible, plus « urbain ».
Mais c’est par choix délibéré que l’auteur, plus amoureux des friches
que des pelouses rasement tondues, a voulu laisser librement
s’exprimer son style inégal, en certains endroits, buissonneux, ronceux,
brut, « rustique »…
La lecture de ce roman ne sera probablement pas comparable
à une paisible balade à vélo. Elle se rapprocherait bien plus d’une
balade à pied, en montagne… où, à certains endroits, il faut crapahuter
un peu. Sans guide, pour éviter les accidents, connaître le milieu
montagnard et avoir l’habitude de marcher sont des atouts certains
pour ce genre d’exercice ; ça demande un peu de préparation, ou à
défaut, cela requiert d’y aller tranquillement, précautionneusement.
Jouir pleinement des beautés de la montagne nécessite d’avoir été
gagné au prix d’un minimum d’efforts. Pour un public non initié, peutêtre plus habitué à un monde qui tourne à toute vitesse, Le Tao du
Martinet demanderait plutôt une approche de naturaliste. Ce roman
demande qu’on y aille à petits pas, que l’on s’y attarde, que l’on prenne
le temps de s’arrêter parfois, que l’on s’accorde à faire des détours, que
l’on revienne même éventuellement sur ses pas, que l’on n’ait pas peur
de se frotter à la diversité et la complexité de la vie, que l’on accepte

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humblement de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre (tout de
suite ou définitivement), que l’on accepte la fatalité de se tromper, la
possibilité d’être faussement orienté·e (l’auteur est loin d’être
infaillible, omniscient), que l’on n’ait pas peur de croiser sur ce chemin
foisonnant une profusion de détails étrangers, au milieu desquels on
pourrait craindre de s’égarer.
Le·la lecteur·rice devra ne pas avoir une approche trop
frontale, devra accepter d’aller vers l’inconnu. Ainsi, peut-on l’espérer,
elle·il devrait être en mesure de vivre quelques moments
d’étonnement, de réflexion, de découvertes, de poésie et d’émotion.
Enfin, comme tout lieu de découvertes, y revenir (et pas forcément
seul·e) permettra au·à la promeneur·euse de (re)découvrir certains
détails, mais cette fois, avec un œil averti. Peut-être s’étonnera-t-elle·il
alors de s’être familiarisé·e avec tous ces éléments qui lui semblaient
autrefois si étrangers ? Peut-être aura-t-elle·il entre temps appris à
élever le regard ? De même que l’on ne se baigne jamais deux fois
dans le même fleuve, on ne parcoure jamais deux fois la même balade
nature… et on ne lit jamais deux fois le même livre.

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Remerciements
Alexandra, Benedikt, Cédric, Cyril, Georges, Julien D., Julien
M., Magali, Maxime, Mey, Mustapha et Virginie :
Je suis désolé de vous avoir rendu·e·s (par ma confidence, et
donc, malgré vous) complices de mon crime. Les maladresses de
contenu ou de style, et autres coquilles résiduelles de cet ouvrage ne
peuvent en aucun cas vous être imputables. Je n’en suis évidemment
que le seul responsable.
Je vous remercie infiniment pour votre enthousiasme à
l’annonce de ce qui n’était à l’époque qu’un projet d’écriture (voire
même qu’un embryon de projet d’écriture), pour m’avoir encouragé
aux différentes étapes de mon forfait, pour (ceux qui l’ont pu) avoir
relu et/ou corrigé le manuscrit du « TdM », pour votre amitié à travers
le temps, l’espace et les frontières, pour votre amitié qui me porte et
qui me permet de faire face à cette société en mutation, cette société en
crise mais en transition, enfin, pour votre amitié grâce à laquelle –
malgré tout ce chambardement – je suis encore retenu ici-bas.
Pour celles et ceux d’entre vous qui n’ont pas encore pris la
plume (mais qui m’en ont avoué l’intention), puissiez-vous bientôt la
voir venir à vous, inspirée, portée par le souffle des muses. Et comme
toujours : au grand plaisir de vous lire !
Janvier 2017.
Lim S.

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« Love is the unchanging axis on which the World revolves ».
Buster Keaton, Three ages.
(« L’amour est l’axe immuable autour duquel tourne le monde ». Les
trois âges)

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Printemps 22

« Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la
maison. Tel est le cœur. »
René Char, Fureur et mystère, Le Martinet.

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PRINTEMPS 22

Printemps merveilleux

L’instant est venu. La main posée sur la poitrine, il savait qu’il
avait fait le bon choix. L’heure n’était plus à l’hésitation. Il est temps
de sortir de la pénombre. Je mérite bien un peu de lumière. C’est déjà
la fin de la matinée. « Plus que deux marches avant de profiter de la
belle lumière printanière ! » se dit M. Grégory, de sa petite voix
paisible… Il se retrouva devant la grande porte de l’atelier, une
ancienne porte de grange. Quelques jours dessinaient en discontinu les
contours de cette immense porte et disaient au vieil homme combien le
ciel était clair.
M. Grégory s’était levé aux aurores et avait bien avancé dans
son travail. Il tenait absolument à parachever un certain nombre de
détails, afin d’avoir du temps libre pour les semaines à venir. Cet
après-midi, il allait effectivement recevoir une jeune locataire dans la
maison attenante à la sienne. Il tenait à l’accueillir avec cordialité et à
se tenir disponible pour son installation. La journée s’annonçait belle.
Une fois sorti de son atelier, le vieil homme dut attendre
quelques instants avant que ses yeux ne se fussent habitués à la forte
luminosité du jour. Les deux dernières semaines avaient été
particulièrement froides, venteuses et pluvieuses. Quand enfin il put
regarder autour de lui sans cligner des paupières, il leva son regard
dans l’azur. Une petite ombre défila mollement dans son champ de
vision. Ah… non ! Ce n’était qu’un corps flottant qui valsait librement
dans son humeur vitrée. Les « mouches volantes » – ou myodésopsies
– ne l’intéressaient guère, et ne l’inquiétaient pas non plus. En effet,
c’était une tout autre tache qu’il espérait apercevoir, une tout autre
silhouette qu’il espérait voir venir. Son ami, infatigable nomade,
passera-t-il aujourd’hui égayer ce jour particulier ? Ne serait-ce qu’en
coup de vent ?

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
Il s’agissait en effet d’un jour spécial. Cela faisait près de
vingt-deux ans que M. Grégory s’était installé dans cette ancienne
ferme et qu’il y vivait seul et isolé. Et à la fin de cette journée, le lieudit de Saint-Damien ne comptera plus une âme, mais deux. L’ancienne
maison à proprement parler, de cette ferme passée, correspondait à la
bâtisse qu’allait occuper la jeune femme. L’ancienne étable était
devenue la demeure du vieil homme tandis que la grange s’était
transformée en atelier de travail et de bricolage. Le propriétaire de
cette fermette habitait donc la petite maison alors que sa locataire allait
loger dans la grande, fraîchement apprêtée quelques mois plus tôt
seulement. Cela dit, avec l’atelier, la petite maison de M. Grégory lui
offrait bien assez d’espace de vie, sans compter les terrains
environnants qui lui appartenaient également. En fait, on pouvait dire
que ce désert hameau lui appartenait, si ce n’est une partie de la route
qui traversait les lieux et qui était propriété de la commune (petit bourg
se situant plus loin en contrebas, dans la vallée).
Le lieu-dit le plus proche, la Tisonnière, se situait juste un peu
plus bas – à peine un kilomètre à vol d’oiseau – et seul « le Gascon » y
habitait. Cet agriculteur était, jusqu’à ce jour, le seul autre habitant des
environs. D’ailleurs, il approvisionnait son voisin de temps à autre, dès
que celui-ci manquait de quelque chose. Corvéable à souhait, ce brave
travailleur de la terre passera très certainement de lui-même donner un
coup de main pour l’emménagement de la nouvelle venue. À cette
occasion, il lui offrira sans doute son premier panier de produits
fermiers.

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
Début d’après-midi, déjà. Vu l’heure, s’ils sont partis ce
matin à une heure raisonnable, ils ne devraient plus tarder… Oui, t’en
fais pas ! Elle arrivera saine et sauve ! Que veux-tu qu’il lui arrive ?
Un ronflement de moteurs se fit entendre. Ça a l’air de provenir de
l’ouest. Ce serait logique : si elle vient avec plusieurs véhicules – avec
des déménageurs, disait-elle – bien chargés qui plus est, elle ne
passera pas par la route de l’est. Elle a dû suivre mon conseil. M.
Grégory lui avait déconseillé de prendre la route arrivant de l’est,
certes plus directe et rapide de la vallée jusqu’à la Tisonnière, mais
difficilement praticable de ce lieu jusqu’à Saint-Damien. À vrai dire, la
route de l’est s’arrêtait devant la ferme du paysan, ensuite elle
redevenait l’ancien chemin vicinal parsemé de trous et de cailloux,
avec un dénivelé important et d’interminables lacets. La route de
l’ouest était bitumée presque tout le long : de la vallée jusqu’au viaduc,
en passant par la ribambelle de hameaux. Ensuite, elle ne l’était que
partiellement entre le viaduc et Saint-Damien. La circulation était
faible mais régulière entre la vallée et les nombreux hameaux. Par
contre, à partir du viaduc jusqu’à la demeure de M. Grégory, la
fréquentation y était exceptionnelle (car soumise à autorisation de la
part de ce dernier). Ce tronçon de route pouvait éventuellement
réserver des surprises, mais cela était peu fréquent.
Le vrombissement des véhicules bourdonna plus fort et
précisa sa direction d’origine. Elle arrive bien par la route du viaduc.
Elle sera là d’un instant à l’autre. « Vite, il faut que je prévienne le
Gascon ! » se dit le vieil homme qui, comme bien souvent, pensait à
moitié à voix haute.
— Le Gascon ! interpella le vieil homme.
— Oui, l’ami ! répondit-il gaiement.
— Ça y’est, elle arrive ! La petite vient par le pont, tu ne la verras
pas passer devant chez toi.
— Ah, ben tant mieux qu’elle arrive bien ! se rassura le paysan. Je
commençais presque à m’inquiéter. Ne m’attends pas, j’arrive
tranquillement. J’apporte deux trois paniers de bienvenue. Geneviève
monte avec moi. Elle m’aidera à les porter.
— Ah ! C’est trop aimable à vous deux ! À tout à l’heure !

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
M. Grégory sortit de sa maison pour accueillir sa voisine. Il
fut légèrement étonné. Tiens, deux véhicules seulement ? Une petite
voiture – la sienne, très certainement – et une camionnette. C’est tout ?
Un troisième véhicule arrivera peut-être après ? Il s’avança vers la
voiture et aperçut Lynn. La portière s’ouvrit et la jeune femme bondit
en dehors de son automobile. Vieux modèle…
— Ouf ! Enfin arrivée, ça fait un bien fou ! déclara-t-elle en
s’étirant. Ah ! Bonjour M. Grégory ! lui lança-t-elle ensuite avec grand
charme.
— Bonjour Mlle Herzog ! répondit-il en souriant. Heureux que vous
soyez enfin arrivée ! Tout s’est-il bien passé ?
— Le voyage a été un peu long, mais vous m’aviez prévenue qu’à
travers les petits villages, ce serait « un peu étroit ». Du coup, sachant
qu’il faudrait manœuvrer adroitement dans les petites ruelles frôlant les
maisons, on s’est arrêtés avant les hameaux, un peu avant le pont. Et
heureusement que j’ai demandé cette camionnette, parce qu’un plus
gros véhicule aurait eu encore plus de difficultés ! Après le pont, c’était
encore un peu sinueux. Il y avait même quelques éboulis sur la route,
les intempéries sans doute. Mais on a roulé lentement… Bref, ça s’est
bien passé et le beau temps est au rendez-vous ! conclut-elle avec
entrain.
— N’y a-t-il pas un autre véhicule ? Vous n’amenez pas plus
d’affaires que ça ? demanda-t-il intrigué.
— Oh… eh bien, pour le moment, oui, il n’y a que ça ! Dans la
camionnette, il y a le mobilier essentiel pour m’installer et dans ma
voiture – pleine à craquer ! – j’ai quelques affaires et de quoi
travailler ! Par la suite, avec ma voiture, j’emmènerai d’autres affaires
au fur et à mesure…
« Ouf ! souffla-t-elle une nouvelle fois, avant d’aller voir le
déménageur qui était sagement resté dans son engin. On va se poser
cinq minutes si vous voulez bien, ensuite on sortira les meubles de la
camionnette et vous pourrez repartir. Je me débrouillerai pour tout
rentrer ».
L’employé acquiesça, ravi.

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
Venir s’installer ici, pour une citadine, est une vraie aventure
« humboldtienne ». Loin de tout et difficilement accessible. Des voies
de communications extrêmement lentes et parfois tributaires des aléas
météorologiques. Un désert médical, pas de commerces à des
kilomètres. Personnes dans les environs, à part deux vieux célibataires
– dont l’un, agriculteur de profession, assurera certes au moins le
ravitaillement. Pas de produits tout prêts, pré-mâchés, prêts à être
avalés après déballage, comme affectionnent tant les jeunes gens de sa
génération. Aucun loisir citadin. Cette brave enfant, sachant toutes ces
contraintes, rêvait toutefois de venir se ressourcer ici, à Saint-Damien,
« le bout du monde ». Bon, certes, elle aura toujours accès au monde
extérieur via le cybermonde, mais la présence ou l’absence de
connexion semblait bien être le cadet de ses soucis. Elle s’installe ce
jour même avec un minimum d’affaire, dans une maison dont la
domotique n’est qu’élémentaire. Dans une grande maison où elle vivra
seule une bonne partie de l’année. Elle semble vouloir prendre à
contre-pied la vie sophistiquée que la société moderne lui tend. Oui,
vraiment… Brave petite !
M. Grégory ne s’était pas trompé en acceptant Mlle Herzog
comme locataire et voisine. La sobriété avec laquelle elle venait
emménager en ces lieux, esquissait certains traits de sa personnalité et
confirmait sans doute quelques détails qu’il soupçonnait. Elle se plaira
vraiment ici. Quant à lui, il appréciera pleinement sa présence. Il en
était déjà totalement convaincu. Pourtant, bien avant que la maison ne
fût restaurée, on lui avait fait quelques propositions de vente ou de
location, mais jamais il n’avait cédé. Avant que Mlle Herzog ne tombe
sous le charme des environs et qu’elle ne se présente à lui, il comptait
ne jamais terminer de rendre cette masure habitable (pour un être
humain du moins). Il souhaitait la tranquillité dans la discrétion, être
loin des regards. Il désirait la paix. Et son prix, jusqu’ici, en était la
solitude.
Les dernières pièces du mobilier furent descendues de la
camionnette. La jeune femme libéra le déménageur. Ainsi, il sera
rentré plus tôt et la somme due sera moins importante. Bien qu’au

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
départ, elle fût gênée que son vieux propriétaire l’aidât à rentrer ses
affaires et son mobilier, elle dut admettre qu’il le faisait avec une
vigueur étonnante et un enthousiasme au moins égal au sien.
— Il fait drôlement beau aujourd’hui, et pas trop chaud ! Allez-y
doucement M. Grégory, j’ai le temps. Mes affaires ne craignent rien à
attendre dehors. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive quoi que ce soit,
vous savez ! dit-elle avec bienveillance.
— Ne vous en faites pas pour moi, je travaille toujours à mon
rythme. Lentement, longuement, mais sûrement, répondit-il pour la
rassurer.
Comme pour illustrer ses paroles, il prit alors entre ses mains une
lourde pièce en bois, la porta délicatement sur son épaule, se redressa
doucement, le dos bien droit, et l’amena le plus tranquillement du
monde à l’intérieur. La jeune femme s’étonna de ce véritable tour de
force : il était à peine essoufflé. Elle pensait justement prendre cette
pièce-là à deux, avec lui. Quand même, son indéniable verdeur ne se
mêlait-elle pas d’un soupçon de zèle ?
— Eh ben, la deuxième fois qu’on s’est vus, je vous avais déjà dit
que vous ne faisiez pas votre âge, mais là, il ne s’agit pas que de votre
apparence physique ! Vous êtes encore tout frais ! dit-elle en ne
plaisantant qu’à moitié. Vous êtes sportif ? Qu’est-ce que vous
pratiquez comme activités sportives pour vous maintenir comme ça ?
— Eh bien, en réalité, voyez mon humble carrure : je ne suis pas un
grand sportif. Je ne pratique pas véritablement de sport…
— Vraiment ? Mais alors, je serais bien curieuse de connaître votre
secret ! Une eau de jouvence ? une source miraculeuse ? Parce que si
c’est le cas, je suis preneuse, vous savez !
— En fait, pour le moment, je crains que ma formule ne soit pas
encore tout à fait au point ! Alors en attendant, je pratique quelques
« arts de longue vie ». Ce n’est pas vraiment un secret ! Par contre,
comme tout vieillard, j’en recèle quelques-uns… Mais si je vous les
disais maintenant, ça ne serait pas drôle ! conclut-il d’un air espiègle.
Malgré leur différence générationnelle, il existait
vraisemblablement une connivence entre ces deux nouveaux voisins.
D’ailleurs, l’un et l’autre l’avaient tout de suite ressentie, dès leur
première rencontre.

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
À l’approche et très perceptible : « Hi-han, hi-han ! »
— Un âne ? s’étonna la jeune femme.
— Ah ! Il arrive. C’est le Gascon, vous vous souvenez de lui ?
— Oui… bien sûr, mais…
— Il vient avec Geneviève…
—…
— Son ânesse ! précisa le vieil homme, se rendant compte du
malentendu.
— Oh, d’accord, je comprends mieux ! s’esclaffa-t-elle.
— Il apporte quelques vivres pour vous, des produits de sa ferme.
Des cadeaux de bienvenue. Ensuite, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il
nous donnera un coup de main pour rentrer vos dernières affaires… Et
peut-être même que Geneviève sera de la partie, si elle le veut bien !
— Oh, mais c’est trop gentil tout ça, je suis drôlement gâtée ! Quel
accueil ! Merci ! Merci à tous les deux ! Enfin… à tous les trois ! ditelle, véritablement touchée, avant d’aller à la rencontre du paysan et de
sa complice ânesse.
De son côté, le vieux propriétaire alla également chercher
quelques menus produits de son jardin qu’il avait soigneusement
récolté la veille pour sa voisine. Ça ne sera sans doute pas de trop.
N’ayant pas encore son propre potager, la jeune demoiselle devra
exclusivement, dans les premiers temps, compter sur ses deux voisins.
Pour la suite, le Gascon s’était naturellement engagé à lui apporter un
panier hebdomadaire de produits fermiers, à prix d’ami, selon les
besoins de la jeune femme. Comme il se rendait régulièrement à la
coopérative, il remontait des courses pour lui-même et son voisin. À
compter de ce jour, il pourra également le faire pour Mlle Herzog.
Lynn était vraisemblablement entre de bonnes mains, ses
voisins semblaient adorables. Elle se sentait déjà chez elle dans cette
résidence, au vert. En fait, il n’était pas exclu que celle-ci devînt
finalement sa résidence principale. Son minuscule appartement en ville
ne lui manquera sûrement pas, bien qu’il lui sera toujours utile comme
point de départ, pour ses déplacements professionnels ultérieurs.

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
Toutes ses affaires étaient désormais à l’intérieur, en un temps
record, et ce, sans même l’aide de la brave bête. Elle avait largement le
temps de s’étirer et de se délasser un peu, avant de souper. Elle prendra
la semaine pour s’installer, sans empressement. Tout ça lui semblait si
irréel, si utopique… alors autant prendre son temps. Si le séjour devait
tourner court, autant avoir un minimum de chose à regretter. Le doute,
la crainte et l’excitation face à l’inconnu s’immisçaient discrètement
dans ses pensées. Cette tout autre vie était-elle une bonne idée ? D’ici
là la fin de l’année, dans neuf mois, qu’aura-t-elle vécu ? Sera-t-elle
toujours là ? Qu’aura-t-elle accompli ? Aura-t-elle atteint certains des
objectifs qu’elle s’était fixés ? Regrettera-t-elle d’être venue ici ? Ce
n’était sûrement pas ce soir qu’elle pourra répondre à toutes ces
questions. Pour l’heure, tout ce qu’elle pouvait constater, c’est qu’une
nouvelle étape de sa vie se profilait dans l’indéterminisme. Mais la
douceur de cette soirée printanière l’annonçait sous les meilleurs
auspices.
C’était également une journée bien remplie pour le vieil
homme. Le travail avait bien avancé, l’emménagement n’avait pas été
trop pénible et une jeune femme allait apporter un peu de fraîcheur à sa
vie d’ermite. M. Grégory se tenait dans la petite prairie de fauche,
devant sa maison. Les mains derrière le dos, il admirait le ciel
printanier, à l’horizon sud. Le soleil allait se coucher dans une petite
heure. Il guettait l’éventuelle apparition de son ami voyageur. Il
n’arrivait jamais de derrière la maison, du côté nord. Généralement il
arrivait par l’est ou le sud-est – du côté de l’église désaffectée, qui se
trouvait de l’autre côté du chemin. Mais peut-être fera-t-il comme
Lynn cette fois : arriver par l’ouest. Avec ce beau temps, s’il n’arrive
pas ce soir, il devrait arriver demain, au plus tard. Mais peut-être
prend-il son temps ? À moins qu’il ne lui soit arrivé quelque chose ?
Non ! Pourquoi penser au pire, tout de suite ? Non, non, il reviendra.
Il allait bien il y a trois semaines, il n’y a donc aucune raison de
s’inquiéter. Ce vieux baroudeur ne s’est sûrement pas fait avoir par les
dernières intempéries. Il reviendra, comme toujours, par surprise…
comme par magie ! Les yeux levés au ciel, il retrouvait son habituelle

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
sérénité. Il murmura : « Je ne sais pas où tu es mon ami. Moi, je suis là.
Je t’attends ».
Soudain : « Sriii… sriii ! »

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
Ah, j’arrive bientôt ! Les conditions météorologiques me
permettent enfin de revenir vers mon ciel, au-dessus du replat. J’ai
grande hâte de retrouver mon lieu de naissance – cette micro-falaise
pleine d’habitants –, les paisibles coteaux aux albes fleurs ainsi que la
forêt mixte, elle qui garde, en toute saison, toujours quelques couleurs
d’espoir… Pour l’heure, voilà les champs, le gîte de l’homme qui vit
avec des bêtes, l’abri des bêtes et les prairies alentour. Allons,
amorçons une petite descente. On va bien y trouver de quoi se nourrir
un peu !
Le choix fut assez varié compte tenu de la latitude et du début
de saison… J’irai bien faire un petit crochet dans la vallée maintenant,
trouver un peu d’eau. Et il y aura peut-être aussi un peu de vie, un peu
d’animation aux abords de l’onde…
Allez, assez hydraté, remontons. J’ai déjà joyeusement
retrouvé le côté est tout à l’heure ; je vais remonter en contournant au
nord et revenir côté ouest. Avant de remonter vers mes airs, j’aimerais
tout de même revoir la cascade et la grande falaise. Mais avant ça,
direction les petites colonies humaines, je trouverai sûrement de quoi
me remplir le gosier. Même si je suis pressé de retrouver mon espace,
voguer en cette saison demande de se repaître comme il se doit.
Ah, formidable ! Meine Heimat ! Voilà enfin ma patrie : la
petite pente d’ardoise surplombant la micro-falaise de calcaire, le gîte
du vieil homme, les vertes prairies – étincelantes d’asphodèles, au
début de l’été ! –, les fourrés chantant de vie et la libre forêt, sauvage
et tellement pleine d’imprévus ! Je crois que c’est lui, là, le vieil
homme, immobile… Ah ! Toujours fidèle au poste ! Approchons-nous
un peu, il ne doit pas me voir à cette distance. Tiens ! Un détail a
changé. Sur le bord du chemin, en face du gîte, il y a une de ces
carapaces mobiles que les humains affectionnent tant. Celle-ci est un
petit gabarit. C’est bien rare d’en voir ici. Elle ne va sans doute pas
rester, elle vient peut-être des petites colonies ?
Saluons le vieil homme. « Srii ! » — Ah, je pense qu’il ne m’a
pas entendu ! Avec les saisons qui passent, j’ai l’impression qu’il met

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PRINTEMPS 22
Printemps merveilleux
de plus en plus de temps à répondre à mes appels. Son sens auditif
s’affaiblit peut-être ? Là, maintenant, à cette distance, il devrait
m’entendre. « Sriii… sriii ! »
M. Grégory orienta le regard vers sa droite, direction ouestsud-ouest. Tout en sortant son appeau de la poche, il voulait confirmer
à vue l’arrivée de son ami avant de lui répondre. Ne savait-on jamais,
l’espoir aurait pu lui jouer un tour et produire une hallucination
auditive. Il ne le voyait pas encore. Peut-être un farceur d’étourneau
sansonnet ? Quelques-uns, parfois, émettaient des cris sonnant plus ou
moins comme des appels de martinet. Les yeux du vieil homme
s’écarquillèrent lorsqu’ils aperçurent cette minuscule silhouette foncée,
si familière, flottant gracieusement dans le ciel. Ah, Angelus, je savais
que tu reviendrais mon ami ! « Sriii… sriii ! Srii ! » répondit-il au
martinet noir, avec une grande exaltation. Cela ne faisait que trois
semaines que l’oiseau voyageur s’était absenté, mais cela avait semblé
une éternité pour son ami sédentaire. Angelus, nous voilà à ton 22 ème
printemps. Bientôt, on fêtera tes 21 ans mon vieil ami.
Ah, fidèle compagnon, c’est une bien belle journée ! Elle ne
pouvait pas mieux finir. Nous voilà à nouveau réunis. Merci d’être là !
C’est un printemps merveilleux !

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PRINTEMPS 22

La ronde Ba Gua

M. Grégory s’était levé une petite heure avant le lever du
soleil. Il n’avait pas beaucoup dormi, certes, mais ça avait été d’un bon
sommeil. Il avait profité d’une première partie de nuit sans nuage pour
guetter le ciel. C’était la période du pic équinoxial des Virginides. Tant
que possible, il aimait suivre tout au long de l’année les différents
essaims d’étoiles filantes. Désormais, il fallait reprendre le travail. Le
temps de se laver et de prendre son petit déjeuner, il commença à
bricoler sous la grange, dans la pénombre, alors que le jour se levait à
peine.
Après deux courtes heures de labeur, il en avait fini pour ce
matin. Il rentra un court instant à la maison, juste le temps de
s’hydrater un peu avant de ressortir. Il fallait en profiter : ce matin, le
temps était encore radieux. Durant les semaines passées, le mauvais
temps avait quelque peu restreint le vieil homme à rester chez lui. Une
petite séance d’exercices devant la maison lui fera le plus grand bien.
M. Grégory s’avança au milieu de sa petite prairie, mais la
rosée était telle qu’il ne pourrait pas y faire ses exercices sans finir les
pieds trempés et frigorifiés. Il regarda le ciel, au cas où il aurait aperçu
son ami martinet. Ne le voyant pas – il apparaîtra sûrement plus tard –
le vieil homme profita un instant de la clarté matinale et du ramage
printanier de quelques passereaux. Quelques pépiements de moineaux
domestiques se faisaient entendre dans la haie. Sur sa gauche, le soleil
éclairait le vieil amandier en fleur. Des pétales blancs, qui avaient
résisté au vent, vacillaient aux bouts des rameaux. Le vieil homme
admirait alors son frère végétal avec une attention singulière. Il
l’admirait paisiblement. Cet arbre était comme auréolé par cette
lumière vernale. Qui en ce début de IIIe millénaire sait encore prendre
le temps de contempler un vieil arbre fruitier ? Tout comme la prairie,
le bel arbre était perlé de gouttelettes. L’hygrométrie a été suffisante, le

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PRINTEMPS 22
La ronde Ba Gua
point de rosée atteint. Simple phénomène de condensation sur un
végétal arborescent… Ah, mais quelle beauté tout de même ! Une
myriade de petites perles translucides qui constellent cet être
faussement immobile, silencieuse silhouette dorée par le soleil. Une
palette naturelle arborant quelques délicates touches blanches,
baignée dans la lumière matutinale…
« Ti-tu ti-tu ti-tu… Tsiit tsit tsip… ». M. Grégory reconnut,
provenant du houppier de l’amandier, le sympathique chant
dissyllabique et cisaillant d’une mésange charbonnière, et repéra
d’acrobates mésanges bleues, lançant de fins petits cris. Ces petits
oiseaux, à la recherche d’invertébrés, dépouillaient les fleurs
d’amandier de leurs corolles, simplement par les secousses
occasionnées sur les rameaux. À la cime, un pinson ramageait
fièrement. La gent aviaire était bien présente au rendez-vous matinal,
et cela avait toujours le don d’apaiser le maître de céans. Un court
chant mélodieux l’interpella et le fit regarder par-dessus son épaule
droite. Il aperçut un accenteur mouchet au sommet d’un buisson. Il
sourit en coin en observant ce petit oiseau, aux mœurs habituellement
si furtives : le petit espion des buissons. Du même regard, en levant
légèrement les yeux, il remarqua que les volets de sa voisine étaient
ouverts. Lynn devait sûrement être levée : il l’avait entendue fermer
ses volets la veille au soir ; elle avait dû les rouvrir ce matin alors qu’il
travaillait sous la grange.
Il traversa alors le chemin pour arriver sur le parvis de la
vieille église. Là, il avait toute la place qu’il voulait pour gesticuler
sans finir les pieds détrempés. Il prit le temps de regarder l’édifice,
esquissant son usuel sourire tranquille. « Hyek hyek…» Quelques
choucas volaient autour du clocher en émettant leurs doux cris.
« Bonjour sombres amis ! » leur répondit-il. Son regard parcourut
rapidement le ciel, sans réel espoir. « Srii srrii ! » appela-t-il, juste au
cas où. Angelus n’est pas là, sans doute occupé à se nourrir au-dessus
des étangs de chez le Gascon. Je le verrai probablement tantôt. Le
vieil homme commença alors par s’échauffer doucement le cou, puis
les articulations : poignets, coudes, épaules ; chevilles, genoux,
hanches. Il poursuivit avec de rapides étirements avant de pratiquer ses
exercices de Tao Yin. Après quelques minutes d’exercices, il

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La ronde Ba Gua
commença enfin sa ronde Ba Gua. Il avait une façon toute particulière,
personnalisée, de pratiquer le Ba Gua Zhang. Il n’avait pas vraiment
suivi les enseignements d’un maître en la matière. À partir de quelques
notions de bases, il avait inventé son style propre. Il y incluait
notamment des figures de différents styles de Wu Shu, ainsi que
d’autres de son cru, tout à fait originales. En tant que pratiquant de
« Chuan Fa » chinois, M. Grégory était tout sauf un puriste…
Néanmoins, sans être expert, il n’était pas novice non plus. Il avait
pratiqué sérieusement les « arts martiaux » chinois durant sa jeunesse,
et avec de véritables maîtres. Mais ce qu’il pratiquait à présent n’était
pas un art « pur », traditionnel, ou du moins officiellement reconnu.
C’était un art nouveau, créé en dehors d’une école traditionnelle.
Le vieil homme marcha avec une allure très particulière,
propre au Ba Gua. Ses pas décrivirent un grand cercle de plusieurs
mètres de diamètre et ses pieds semblèrent glisser au ras du sol tout en
maintenant un équilibre sûr. En début de marche, ses mains étaient
croisées derrière le dos. Ensuite, elles commencèrent à décrire des
mouvements circulaires de parades et d’attaques. Tout en suivant sa
trajectoire circulaire, M. Grégory accomplit quelques figures
acrobatiques, dont certaines étaient inspirées de l’éthologie du martinet
noir, de son vol ; et certaines autres étaient tout bonnement le fruit de
son inspiration. Malgré son âge certain, le senior faisait preuve d’une
vitalité étonnante. Pendant cinq six bonnes minutes – quelque peu
éprouvantes pour un vieil homme – il enchaîna une multitude de
figures, de mouvements et autres postures. L’étrangeté de cette
gestuelle n’avait d’égale que l’improbabilité des noms de ces figures :
« le martinet décroise ses ailes », « l’oiseau prend son envol »,
« rentrer au nid », « le martinet défend son nid », « le martinet se
faufile entre les obstacles », « les ailes fendent le vent en silence », « le
hanneton disparaît dans les rayons du couchant », « le martinet se
retourne en vol », « le martinet étourdit le faucon »… Lorsqu’il eut
terminé, il revint à son point de départ et fit à nouveau face à l’édifice
religieux. « De retour à sa cavité, le martinet range ses ailes ». Le vieil
homme s’apaisa et reprit son souffle calmement. Il était temps pour lui
de « retourner dans sa cavité » et faire un petit somme, avant de
préparer le repas de midi.

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La ronde Ba Gua
7H. L’ordinateur de poche de Lynn était posé à côté de son
matelas, il commença à illuminer la chambre d’une lumière bleutée et
émit une douce ambiance sonore de réveil. La jeune femme avait fermé
ses volets la veille. Et n’ayant pas encore touché aux interrupteurs de la
maison (il n’y avait pas de commande vocale pour la programmation, il
fallait tout faire manuellement), elle avait demandé à son appareil
multifonctions qu’il compensât la lumière matinale, le temps pour elle
de se lever. La domotique de cette maison était rudimentaire, mais cela
n’avait aucune espèce d’importance. Réapprendre à faire les choses
soi-même était l’un de ses objectifs. « Back to basics ! », comme disent
les Anglais.
Un quart d’heure plus tard, la jeune femme se leva d’une
humeur on ne peut plus joviale. Le processus de réveil progressif lancé
par son ordinateur avait visiblement bien fonctionné. Elle ouvrit ses
volets et jeta un coup d’œil panoramique à l’extérieur. Le soleil était
levé depuis un petit moment. Malgré une humidité nocturne résiduelle,
la journée s’annonçait belle. La très légère brume n’allait sûrement pas
tarder à se dissiper. La fenêtre de sa chambre donnait sur l’horizon
sud : le chemin au premier plan ; mais ensuite pelouses, chaos rocheux,
prairies, friches et forêt à perte de vue ; et enfin, lointains reliefs à
l’horizon. Elle avait également une très belle vue sur la vieille église,
direction sud-est. Celle-ci ajoutait une petite note de mystère ou de
spiritualité au paysage. Quelle chance avait-elle de jouir d’un tel
espace et d’une telle vue ! C’était à peine croyable ! Certes, les
conditions étaient rustiques et pas à la pointe de la technologie. Mais
l’efficacité énergétique du matériau et des installations, la douceur du
climat local, l’orientation idéale de la maison et le peu de
consommation qu’elle allait engendrer donneraient au final un bilan
énergétique tout à fait correct et probablement bien en deçà de la
moyenne citadine. « Maison bioclimatique ? » s’interrogea-t-elle
fugacement… Avec ses petits moyens, elle n’aurait de toute façon
jamais trouvé un logement pareil, dans un endroit aussi bucolique et
avec si peu de conditions de garantie financière. Son vieux propriétaire
ne courait visiblement pas après l’argent et lui faisait confiance –
confiance désormais bien rare, lorsqu’il s’agissait de louer un bien
immobilier. Ce n’était pourtant pas, a priori, quelqu’un de naïf… Et

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PRINTEMPS 22
La ronde Ba Gua
depuis tout ce temps, elle aurait été la première personne assez hardie
et – selon lui – digne de confiance pour venir vivre ici, à son
voisinage… Incroyable !
7H20. Elle se rendit à la salle de bain. 7H35. Elle descendit
prendre son petit déjeuner. Ce matin, ses céréales – les mêmes que
d’habitude – avaient un goût exceptionnellement bon. Le pain, la
confiture et le miel que ses voisins lui avaient offert étaient un vrai
régal. Tout était délicieux. Et son café bien corsé vivifiait ce moment.
Tout était… tellement parfait ! Elle avait trouvé son Eldorado sans
même l’avoir spécialement cherché. L’année passée avait été quelque
peu difficile pour elle. Elle n’aurait jamais imaginé alors, que le cours
des choses prendrait une tournure aussi prometteuse. « Allez ma belle !
On a peut-être toute la semaine, mais faut s’y mettre un peu chaque
jour ! » se dit-elle pour s’encourager. Le programme des prochains
jours allait être assez léger. Elle aurait largement le temps de ranger et
d’aménager l’ensemble de ses affaires et de préparer son ambiance de
travail pour la semaine suivante. La perspective de pouvoir travailler
en grande partie à domicile, à Saint-Damien, était extrêmement
motivante.
8H. Lynn remonta à l’étage, repassa rapidement à la salle de
bain puis se changea. Sa journée de rangement commençait enfin. Une
petite demi-heure plus tard, alors que Lynn portait des vêtements pour
les ranger, elle ne put s’empêcher de jeter un regard à l’extérieur. Il
faisait tellement beau dehors ! Les doux guilleris des moineaux, de
même que l’aubade des autres troubadours ailés, la convoquaient si
irrésistiblement à la fenêtre ! C’est alors qu’elle aperçut une sombre
petite silhouette traversant le chemin : son vieux propriétaire, vêtu de
noir. Il se dirigeait vers l’église et s’arrêta au milieu de la cour.
Intriguée, la jeune femme se demandait bien ce qu’il allait y faire, mais
elle continua son rangement…
Repassant devant sa fenêtre, elle regarda à nouveau en
direction du vieux bâtiment : M. Grégory faisait des étirements. Rien
de spécialement intéressant. Et puis le rangement n’allait pas se faire
de lui-même. Il fallait ranger quelques documents sur les étagères, au
fond de la chambre. « Les plus légers en hauteur, pour éviter les
accidents ! » se dit-elle mécaniquement. Du coin de l’œil, l’attention de

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La ronde Ba Gua
Lynn fut attirée par ce qui se passait par la fenêtre, encore une fois. À
cet instant, le vieil homme campait fermement sur ses jambes et
gesticulait lentement. « Alors c’était ça son art de longue vie : du
Qigong… hm… intéressant ! » Curieuse, elle s’arrêta un instant, le
temps d’observer ce qu’il allait se passer ensuite.
Après la séance d’échauffement, elle vit M. Grégory qui
s’apprêtait désormais à… autre chose ? Le petit homme, commença
alors à décrire un cercle en marchant, avec une démarche particulière.
Il maintenait une garde en direction… de ce qui semblait être le centre
du cercle imaginaire qu’il décrivait. Qu’était-ce donc ? Lynn n’avait
jamais vu cela. Ça lui rappelait vaguement la gestuelle du Tai Chi
Chuan… On aurait dit une espèce de danse martiale, mêlant vélocité et
grâce, alternant rythme dynamique et rythme posé. Force et souplesse,
rapidité et ralentissement… quelle étrange chorégraphie ! Ses gestes
étaient essentiellement basés sur des mouvements circulaires. Le tout
était d’une prestance harmonieuse et respirait de sérénité. Ce n’était
peut-être pas du Tai Chi finalement ? En tout cas, elle n’avait jamais
vu cette marche circulaire. Pourtant elle avait bien des fois pu observer
des gens pratiquer le Tai Chi dans les parcs et jardins citadins… Il
faudra qu’elle le questionne là-dessus. Et puis toutes ces figures, ces
acrobaties ! Le moins que l’on pût dire, c’était que M. Grégory était
d’une forme olympienne !
La séance d’exercice physique était finie et le spectacle avec.
Le rangement, lui, n’avait pas avancé.
On frappa à la porte. « Tiens ! C’est M. Grégory ! » se dit
Lynn, avec un brin d’enthousiasme. Elle avait finalement bien avancé
ce matin, et, après avoir déjeuner sur le pouce, s’apprêtait à se poser un
instant. Mais au son des petits cognements, elle accourut au plus vite
pour ouvrir la porte. Cela tombait bien, elle pensait justement à lui, à
ce qu’elle avait vu durant la matinée.
« Bonjour Mlle Herzog ! » dit gentiment le vieil homme, en
penchant légèrement la tête et en pinçant un sourire. Il ne voulait pas la
déranger. Il ne voulait pas non plus qu’elle pense qu’il allait jouer le
propriétaire oppressant.

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La ronde Ba Gua
— Bonjour M. Grégory ! Entrez donc, je vous en prie ! répondit-elle
avec un sourire des plus accueillants.
— C’est très gentil à vous. J’espère que je ne vous dérange pas ?
— Non, non, pas du tout ! Entrez, entrez ! insista-t-elle de bon allant.
Elle conduisit son hôte à la cuisine et l’invita à s’asseoir.
— Je ne serais pas long. Je voulais juste voir si tout allait bien, si
vous aviez besoin d’aide… En cas de besoin, encore une fois, n’hésitez
pas à me signaler les problèmes ! Je tiens à ce que vous soyez bien
installée.
— Oh, ne vous en faites pas pour moi ! Je suis une grande fille, vous
savez. Je sais me servir d’une clé anglaise… et même me faire à
manger toute seule ! se plut-elle à ironiser.
— Ah ! Eh bien justement… je me demandais si vous aimeriez dîner
à la maison, ce soir ? Même si je ne doute pas que vous sachiez vousmême vous préparer à manger ! Vous connaissez déjà tout SaintDamien, l’ensemble de ma propriété, le pourtour de la maison, mais
pas encore l’intérieur, alors…
— Ce sera avec grand plaisir ! C’est vrai que l’été dernier, je n’ai vu
que l’arrière de votre maison, votre jardin-verger. On était d’ailleurs
très bien, à l’ombre, sous vos arbres ! J’ai bien hâte de découvrir
l’intérieur de votre maison… Euh… Et puisque vous êtes là, en fait, ce
matin… je vous ai aperçu sur la cour de l’église pendant que je
rangeais…
Elle s’interrompit un instant, ne voulant pas qu’il crût qu’elle
l’espionnât sciemment. Elle en rougissait presque.
— Oh, je vois ! rassura-t-il. Vous devez vous demander ce que je
devais bien fabriquer là-bas ! J’espère que je ne vous ai pas fait peur
avec mon accoutrement et cette mystérieuse « chorégraphie ».
D’habitude, il n’y a personne pour me voir faire cela. Vous avez dû
trouver tout ça bien étrange…
— Oh, non, pas du tout ! En fait, j’étais très intéressée ! Dans un
premier temps, j’ai cru reconnaître que vous pratiquiez du Qigong… si
je ne dis pas de bêtise…
— Oui, c’est bien ça ! Personnellement, je préfère employer le terme
« Tao Yin ». « Qigong », en réalité, est un terme qui a fait son

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La ronde Ba Gua
apparition plus tard lorsque cet art a été importé dans la culture
occidentale. Mais cela désigne la même chose.
— Ah oui ?! reprit-elle avec excitation. Je m’intéresse moi-même un
peu aux arts martiaux, vous savez. Au lycée, j’avais choisi l’option
autodéfense pour les activités sportives ! À l’époque, aucun
établissement ne le proposait encore comme sport principal. Et puis j’ai
continué à pratiquer quelques disciplines d’autodéfense, durant mes
années à la fac. C’est ainsi d’ailleurs que j’avais déjà vu des gens
pratiquer des exercices de Qigong. Enfin, je voulais dire de… euh…
comment vous dites déjà ?
— Tao Yin. Littéralement, cela signifie « entretenir de la voie »,
dans le sens « préparer la voie ». Le « Qigong », signifie « travail du
souffle ». Je vous épargne les détails sur les caractères chinois, même
si cela est très significatif… De nos jours, on parle même de « Tao Yin
Qigong ». De même que l’on parlait de Wu Shu en Chine et que c’est
le terme « Kung Fu » qui se soit répandu en Occident. Et d’ailleurs, au
final, on parle parfois de « Kung Fu Wu Shu » aujourd’hui. Si cela
vous intéresse, on pourra reparler de tout ça un jour…
— Avec plaisir, bien sûr ! Et je me demandais aussi… Ensuite, je
vous ai également vu pratiquer une sorte de Tai Chi, tout en marchant
en rond. Est-ce qu’il s’agissait d’un style de Tai Chi particulier ?
— Oh ! Eh bien, la confusion est compréhensible. En fait, il
s’agissait de Ba Gua Zhang.
— Vraiment ? Je n’ai jamais entendu parler de cet art martial.
— Le sujet vous intéresse réellement ?
— Oui, énormément !
— Très bien, hésita-t-il un instant… Le Ba Gua Zhang… Il s’agit
d’un des nombreux « Chuan Fa » chinois, autrement dit un « art du
poing ». Il est vrai, qu’ici, en France, nous parlons « d’arts martiaux »,
asiatiques notamment. Alors qu’il serait plus juste, philosophiquement,
de parler de « Wu Shu » – « art de la bravoure » en chinois – ou de
« Budo » – « voie de la bravoure » en japonais. La transposition de ces
pratiques dans le monde occidental, sans en avoir gardé leur contexte
philosophique, les a grandement appauvris. Et pire encore, cela a mené
à un terrible contresens ! À l’origine, il est question d’un art, d’une
philosophie d’agir avec bravoure et noblesse de cœur. Le recours à la

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PRINTEMPS 22
La ronde Ba Gua
force n’en est en rien le principe, uniquement la solution ultime à
adopter si l’on a pas su trouver de solution pacifique. Théoriquement,
le plus haut degré de combat est l’absence de combat. Et le seul vrai
combat devrait être celui de l’intérieur, contre soi-même. À regret,
cette notion est bien trop souvent escamotée par les pratiquants euxmêmes, d’ailleurs – avec des acrobaties et autres démonstrations
fracassantes. Historiquement et philosophiquement, il ne s’agissait pas
d’arts guerriers. Le « wu » de la tradition chinoise – que l’on traduit
par guerrier – n’est pas forcément celui qui porte les armes et qui part
en guerre. Étymologiquement, le « wu » est celui qui met fin au conflit,
à la violence, à l’usage des armes et ce, sans usage de la force si
possible. Nous sommes loin de cette vision du règlement des
problèmes par le combat systématique, par une approche frontale,
conflictuelle. Même si en pratique, la Chine s’est établie par de grandes
et nombreuses guerres, le Wu Shu s’est développé en dehors des
armées et a toujours été empreint d’une certaine sagesse, ou au moins
de philosophie. D’ailleurs, son origine se confond avec celle du
bouddhisme en Chine, le bouddhisme Chan, fondé par Bodhidharma,
un prince indien, qui trouva un jour racine dans une « Petite Forêt »…
Enfin ! Tout ça pour dire que j’évite d’employer l’expression « arts
martiaux ». Je trouve que c’est un terme qui dévoie l’art et la
philosophie chevaleresque d’origine…
— Eh bien, je dois vous avouer que je suis bien surprise, M.
Grégory ! Lorsque vous m’aviez mentionné « des arts de longue vie »,
j’avais bien pensé à… euh… ce genre de choses – j’allais dire des
« arts martiaux » ! – mais sans exclure cette hypothèse, je pensais que
vous me faisiez marcher ! J’imaginais que vos principales activités
seraient plus le jardinage, l’entretien de votre verger, de longues
randonnées ou la musique…
Lynn rougissait presque d’avoir préjugé à partir de
l’apparence physique du vieil homme. Celui-ci la rassura alors en
plaisantant. « C’est vrai qu’avec ma tête et mon petit gabarit, on
m’imagine plus facilement courbé sur mes récoltes ou en train de
marcher infatigablement à travers rocailles et prairies ! Quant à la
musique, malheureusement pour moi, je suis totalement "analphabète"
et non pratiquant en ce domaine ! »

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PRINTEMPS 22
La ronde Ba Gua
Il pouffa de rire. La jeune femme fit alors de même, voyant
que M. Grégory ne le prenait absolument pas mal.
— Un jour, il faudra absolument que vous m’appreniez tout ça !
Votre Tao Yin et… l’autre truc-là… Ah ! Je suis désolée, avec tous ces
termes exotiques, je n’en ai pas retenu le dixième ! Et si vous voulez,
je vous apprendrais à pianoter un peu, lorsque je rapporterai mon
synthétiseur. C’est une antiquité, il prend de la place par rapport aux
claviers digitaux actuels, mais le rendu sonore n’est pas mal ! Mes
parents me l’ont offert pour mes cinq ans. Mais il fonctionne encore
parfaitement !
— Oh ! intervint-il posément pour calmer l’exaltation de la jeune
femme. Je crains être un peu trop vieux et trop paresseux pour
apprendre à jouer d’un instrument… Mais ce sera avec une grande joie
que je vous écouterai en jouer, et que je vous initierais au Tao Yin et
au Ba Gua Zhang. Je vous montrerai quelques techniques de Chin Na
également, je suis sûr que cela vous intéressera ! Hum… je ne resterai
pas plus longtemps, j’ai suffisamment abusé de votre temps comme ça,
dit-il en se levant.
Lynn fit alors de même. M. Grégory leva alors son index
gauche ; il se souvint de lui rappeler une chose.
— Ah oui ! Pour ce soir, surtout, n’apportez rien avec vous ! Ne
soyez pas gênée de venir les mains vides ! J’ai tout ce qu’il faut et vous
venez à peine de vous installer…
— Entendu ! acquiesça-t-elle.
— Passez donc à partir de 19H… à moins que cela ne soit trop tôt ?
— Non, non ! 19H, ce sera parfait ! Je vous raccompagne à la porte !

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PRINTEMPS 22

Florilège

« Arriver en retard, si c’est exceptionnel, c’est pas un drame.
Mais tant que possible, arriver à l’heure… » se dit-elle à voix haute.
Lynn avait parfaitement suivi son programme de rangement. Elle était
fin prête à se rendre chez son voisin propriétaire. M. Grégory l’avait
surprise aujourd’hui, avec sa connaissance des arts asiatiques. Ce
n’était pas franchement écrit sur son visage tout ça. À quoi allait bien
ressembler l’intérieur de sa maison ?
La jeune femme avait l’habitude d’essayer de se projeter dans
un avenir proche, afin de visualiser le cours des choses ou les choses
qu’elle allait découvrir. Son grand plaisir, ensuite, était de comparer ce
qu’elle avait supputé avec la réalité. Si parfois les choses
correspondaient assez bien à ses attentes (et qu’il n’y avait alors peu de
surprises), il arrivait aussi que la réalité fût bien plus austère que son
exubérante imagination. Mis à part le toit avec ses panneaux solaires
cinquième ou sixième génération et les quelques autres installations de
récupération et de recyclage, la maison de M. Grégory, vue de
l’extérieur, était typique de l’architecture du XX e siècle. À quelques
installations près, il s’agissait d’une maison traditionnelle du millénaire
passée. L’intérieur allait-il refléter le passé fermier des bâtiments, avec
de vieux outils dont le nom et l’usage sont dorénavant oubliés des
jeunes gens de sa génération ? L’odeur y serait-elle la même que dans
sa nouvelle habitation ? Ou y distinguerait-elle quelques notes de
senteurs exotiques ? La jeune citadine se demandait encore et encore ce
qu’elle allait découvrir dans cette ancienne étable. Une décoration
empreinte d’Extrême-Orient ? Peut-être n’allait-il y avoir rien de
particulier ? Dans la grange : un tas de bric-à-brac plus ou moins
poussiéreux, sans doute. La lui fera-t-il visiter au moins ? Verra-t-elle
l’étage ? La décoration de la maison était peut-être tout simplement
comme chez ses parents, voire même, comme chez ses grandsparents ? Difficile de prévoir quoi que ce soit, elle manquait de

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PRINTEMPS 22
Florilège
données sur la personnalité du vieil homme. Aucune prévision fiable
n’était possible. Quoique… si, logiquement : sobriété, simplicité,
rusticité devraient être au rendez-vous, si elle ne se trompait pas.
19H01. « On n’est pas en retard ou en avance à plus ou moins
5 minutes ». Cette phrase parentale en tête, il était temps de sonner à la
porte. L’huis était semblable au sien, une pièce pleine, sans jour vitré.
La sonnette, identique aussi. D’ailleurs, elle n’avait pas encore testé la
sienne. « Ding dong ». Notes classiques d’une vieille sonnerie. De
légers pas se firent entendre : il arrivait. Encore quelques instants avant
qu’elle ne découvrît enfin à quoi ressemblait cette demeure, de
l’intérieur.
— Bonsoir Mlle Herzog ! dit l’hôte de maison, d’un ton chaleureux.
Parfaitement ponctuelle, je l’aurais parié ! Soyez la bienvenue, entrez
donc !
— Bonsoir M. Grégory ! répondit-elle simplement, impatiente d’en
savoir un peu plus sur son propriétaire, notamment à travers ce qu’elle
allait voir de la maison.
Lynn pénétra religieusement dans le couloir et regarda autour
d’elle. Les murs y étaient recouverts de boiserie. Son hôte lui indiqua
sur la gauche de l’entrée, la salle d’eau et les toilettes du bas –
information stratégique et cruciale à savoir. La porte de droite menait à
la cuisine. Dans ce couloir éclairé parcimonieusement, le regard de la
jeune femme fut immédiatement attiré sur les rangées de reproductions
d’illustrations naturalistes. Celles-ci menaient le visiteur jusqu’à la
porte, avant le sas. À l’entrée, elle reconnut un dessin tiré de L’Histoire
Naturelle de Buffon. Ensuite, les différentes représentations
naturalistes étaient d’une finesse exquise, toutes plus belles les unes
que les autres ! Il y avait principalement des aquarelles, avec quelques
gravures. Beaucoup de ces œuvres représentaient des oiseaux ; les
autres mettaient en scène des insectes, des fleurs, des mousses, des
mammifères, des lichens ou des coquillages.
— Ce dessin, là ? dit-elle pour interpeller son hôte. Ce flamant rose,
c’est bien une œuvre de Jean-Jacques Audubon, n’est-ce pas ?
— C’est bien cela ! acquiesça le vieil homme, un peu surpris mais
non mécontent que son invitée connût cet artiste. Bien sûr, cette copie

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PRINTEMPS 22
Florilège
n’est absolument pas à l’échelle d’origine – j’aurais manqué de place !
D’ailleurs toutes les autres copies également, ne sont pas forcément au
format originel. Audubon n’est pas mon illustrateur naturaliste préféré,
mais j’ai une certaine affection pour son flamant rose et son cou tordu.
Je ne sais pas si cela vous intéresse – on pourrait rester dans ce couloir
une bonne heure ! – mais là… et là, ces oiseaux exotiques sont des
œuvres de John Gould. Par contre, ce Hibou grand-duc est de Joseph
Wolf, ainsi que ce dessin d’aye-aye. Là, ces magnifiques invertébrés
aux pointilleux détails, ce sont des dessins d’Ernst Haeckel. Et ici et là,
ces champignons et lichens sont de Beatrix Potter. Ces planches
botaniques sont de Pierre-Joseph Redouté ; celle-ci de Joseph Hooker,
un ami de Darwin… Enfin bon, je m’arrête là ! Si je devais détailler
chaque œuvre, chaque illustrateur et leur histoire, vous tomberez
d’inanition avant d’atteindre le salon !
— Ça m’a l’air passionnant ! J’espère qu’une autre fois, on aura le
temps, pour que vous me parliez au moins de certaines de ces
illustrations et/ou de leurs illustrateurs.
— Très volontiers ! Et puisque ces œuvres naturalistes ont l’air de
vous intéresser, poursuivons la visite commentée, je vous prie ! Mais
avec des œuvres quelque peu différentes…
Passés la porte, ils arrivèrent au sas où se trouvait un petit
meuble de rangement avec de vieilles paires de chaussures
relativement bien entretenues et des chaussons démodés, de même âge
sans doute. Scrutant en l’air, la jeune femme remarqua une poutre
légèrement vermoulue, mais en très bon état excepté ce détail –
sûrement traitées après coup. Les solives étaient intactes, visiblement
plus récentes. La charpente n’était sûrement pas d’origine mais datait
bien, au moins en partie, du précédent millénaire. Certains coins
supérieurs de murs étaient ornés de toiles d’araignées alors que le sol
semblait avoir été balayé récemment : pas de moutons dans les coins
inférieurs ou sur le parquet. Le vieil homme avait dû oublier de faire
les coins du haut ; personne n’est parfait ! À sa décharge, le plafond
étant d’une hauteur supérieure au standard, les coins du haut étaient
sans doute assez pénibles à faire pour un homme de son âge, seul qui
plus est. Sur la gauche, le porte-manteau était surmonté de quelques
autres dessins naturalistes. Calé au fond du mur, un autre petit meuble.

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PRINTEMPS 22
Florilège
Et sur la droite, on arrivait au salon, à sa toute extrémité, par le coin
sud-ouest. Lynn enleva son manteau avant d’y entrer, il y fera bon, à
n’en point douter.
— Voilà la pièce à vivre ! dit simplement l’hôte, en guise
d’introduction.
La salle s’étendait sur toute la longueur de l’ancienne étable.
Elle était aussi éclairée que le couloir, mais pas plus. Bien que le salon
soit exposé au nord, la température ambiante y était confortable, et ce,
toute l’année. « Ces anciens murs en pierre ont une excellente capacité
thermique » avait expliqué le vieil homme. La boiserie, ici, ne couvrait
les murs qu’en hauteur. La cheminée se trouvait au milieu du mur sud,
attenant à la cuisine. En fait, la cheminée était positionnée au centre de
la maison. Elle chauffait aussi bien le rez-de-chaussée que l’étage. À
côté de la cheminée, se trouvaient les escaliers menant à l’étage où il
n’y avait que deux pièces : une chambre et une salle d’eau. Lynn
reconnaissait les deux larges fenêtres sur le mur nord ; l’été passé,
depuis le jardin-verger derrière la maison, elle les avait vues de
l’extérieur. Au fond, sous la fenêtre de droite, se tenait un petit bureau
de travail avec de la paperasserie, et du courrier sans doute. Derrière le
bureau, dans le coin, on devinait une table basse ; puis une porte, celle
qui communique avec l’ancienne grange. Au fond de la salle, une table
ancienne, en bois massif, non vernie apparemment. Le couvert pour
deux y était mis. C’est là qu’ils dîneront. À droite de la table, une petite
bibliothèque avec quelques livres et des dossiers divers, semble-t-il.
Autant de supports papiers et même pas un écran à interfaces
multiples ? Il est bien de la génération de mes parents ! — Correction :
ils sont tout de même plus modernes, leur équipement est plus à jour
que ça. Enfin, devant la cheminée, une modeste table basse carrée,
gardée par deux fauteuils surannés. Du regard, Lynn avait fait le tour
du mobilier : rustique, sobre et simple, comme prévu. Toutes ces
choses semblaient aussi anciennes que leur propriétaire ! Mais très bien
conservées… comme leur propriétaire.
Ce tour d’horizon fut très rapide. La pièce était peu meublée,
ce qui laissait les murs libres pour être décorés de cadres. Ces derniers
étaient beaucoup plus nombreux que dans le couloir. Mais cette fois, il
ne s’agissait plus d’illustrations naturalistes. En levant un peu les yeux,

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Florilège
la jeune femme fut alors ébahie, non pas par l’exubérance de l’endroit
– bien sûr ! – mais par cette espèce de galerie muséographique qui
émergeait des murs. Elle ne l’avait pas remarquée dans un premier
temps, à trop se focaliser sur d’autres détails des lieux, comme la
rusticité des matériaux.
À l’entrée du salon, en parcourant le petit mur ouest, la jeune
femme suivait, sans s’en rendre compte, le défilement chronologique
des représentations, avant que son guide ne commenta enfin :
— Vous avez là, agencée de façon plus ou moins chronologique,
différentes représentations d’arbres phylogéniques. Tout à gauche, la
chaîne des êtres de Charles de Bovelles. Ici et là : l’échelle du vivant
selon Charles Bonnet ; le tableau de Jean-Baptiste Lamarck montrant
l’origine des animaux. Après, le corail de la vie de Darwin, le brouillon
qu’on retrouva dans ses notes. Et là, le schéma final bien connu dans
De l’origine des espèces. Plus à droite, différents arbres dessinés par
Ernst Haeckel, encore lui. Et ensuite, différents buissons évolutifs,
depuis celui de Carl Woese à l’arbre universel de David Hillis, en
passant par les divisions de Norman Richard Pace et le système en cinq
règnes de Karlene Schwartz et…
— C’est fascinant M. Grégory ! Vous êtes biologiste… ou
simplement passionné d’histoire naturelle ?! demanda-t-elle, tout en le
suivant au milieu de la pièce.
— En tant que biologiste, je ne suis qu’un amateur. Je suis ingénieur
de formation… Et je suis également « naturaliste passionné » – sans
doute un pléonasme…
— Mais c’est incroyable M. Grégory ! Vous auriez pu me le dire
plus tôt ! Notamment lorsque je vous avais dit que j’étais journaliste
scientifique ! s’exclama-t-elle avec véhémence, mais sans rancune.
— Eh bien, lorsque nous avions fait connaissance, mon but n’était
pas que vous sachiez forcément une multitude de détails à mon sujet.
Mon objectif était plutôt d’apprendre à vous connaître, vous. Si vous
deviez finalement emménager à côté, ce qui est chose faite
aujourd’hui, vous auriez alors tout le temps d’apprendre à me
connaître, selon votre désir.
— Mais si je me souviens bien, vous êtes toujours « consultant
technique » pour des entreprises, c’est bien ça ? Et comme vous

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Florilège
bricolez dans votre atelier, alors j’imaginais que vous étiez dans
l’ingénierie mécanique ou électromécanique…
— C’est le cas… mais pas seulement… J’ai un devoir de réserve, si
bien que je ne peux pas évoquer en détail mon travail… Alors comme
disait Forrest Gump : « C’est tout ce que je dirai à ce sujet », désolé !
s’excusa-t-il d’un air un peu chafouin.
— Pas de souci, vous savez ! le rassura-t-elle, et ignorant bien qui
était Forrest Gump. Parfois, je suis trop curieuse. Mais je comprends
on ne peut mieux le fait de garder certains détails pour soi…
Les yeux luisants de passion scientifique, Lynn scrutait alors
la multitude de portraits qui peuplaient le mur principal, le mur nord.
S’il pouvait y avoir autant de portraits, c’est notamment parce que le
plafond était plus élevé que la norme, comme elle l’avait remarqué
précédemment. Parmi tous ces visages, elle en reconnaissait quelquesuns. Elle y repéra notamment celui de Léonard de Vinci. Son regard
survola lentement les photographies de D’Arcy Thompson, Temple
Grandin et Nikola Tesla – personnalités qu’elle ignorait alors – avant
de s’attarder sur la grimace d’Albert Einstein, et son visage plus
familier. Au loin, Pasteur, les Curie ; à côté, le Dr Margulis. Au-dessus
d’une fenêtre, Darwin, dans sa jeunesse. Pas loin, il devait s’agir de
Lamarck et d’autres naturalistes du XVIIIe-XIXe siècle, et de l’autre
côté, elle crut reconnaître une photographie de Stephen Jay Gould. De
ce bref regard, c’est à peu près tout ce qu’elle pouvait en retirer. Sans
doute y avait-il d’autres scientifiques dont elle connaissait au moins le
nom. Mais de là à les reconnaître en image, à un âge précis de leur
existence, c’était autre chose. En outre, sa carrière ayant à peine
commencée, elle avait évidemment encore beaucoup de choses à
apprendre. L’histoire des sciences et sa kyrielle de protagonistes lui
étaient, à ce moment, globalement étrangers. Elle s’intéressait alors
plus à l’actualité des sciences.
— Lorsque vous aurez du temps et si cela ne vous embête pas,
j’aimerais beaucoup discuter de tout ça avec vous, de toutes ces
illustrations, de tous ces personnages ! déclara-t-elle avec pétulance. Je
suis sûre que tout ceci me passionnerait ! Cela fait très longtemps que

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Florilège
je souhaite entrer dans mon ordinateur certaines données. Je ne sais pas
si vous êtes au fait de ces choses-là, mais j’ai l’une de ces applications
pour constituer une fresque chronologique personnalisable,
tridimensionnelle et interactive, avec des liens temporels entre les
évènements, les personnages, les détails biographiques, les…
— Mlle Herzog, ce sera très volontiers et avec joie, répondit
posément M. Grégory, comme pour contre-balancer toute cette
effervescence et rassurer son invitée. Nous aurons tout le temps, et à
chaque fois que vous le souhaiterez, de discuter de ma « décoration »
murale ou de tout autre thème scientifique. Et vous pourrez recueillir
toute sorte de données biographiques que vous voudrez… tant qu’il ne
s’agit pas de moi ! — D’habitude, je ne suis pas très loquace, vous
savez… mais avec vous… il n’est pas impossible qu’il me soit aisé de
délier ma langue. Vous devez avoir un don Mlle Herzog ! Pour votre
métier, ce don vous sera précieux !
Apaisée, la journaliste plongea à nouveau son regard dans
cette assemblée de scientifiques défunts, ce lignage arborescent de
gens augustes. « Tous ces portraits… » murmura-t-elle de façon
inaudible.
Elle sourcilla de perplexité, momentanément perdue dans ses
pensées. Elle jeta alors des regards, de-ci de-là, tout autour de la pièce,
aussi furtivement que possible et d’un air innocent, le pensait-elle du
moins…
« Ces portraits, reprit le vieil homme, comme vous venez de le
constatez… font bien office de "portraits de famille". J’aime à penser
que je fais partie de cette phratrie atemporelle : la tribu scientifique.
Mais sans pour autant m’en considérer comme un illustre membre… »
C’est comme s’il avait lu dans ses pensées. Non seulement, il
avait remarqué son intrigue, mais de plus, il avait deviné en un éclair la
raison à cela. Ainsi, elle ne savait plus quoi répondre. Lynn attendit la
suite, s’il y en avait une…
« Vous n’en verrez point d’autres, de portraits de famille », dit-il en
ponctuant sa phrase d’un sourire paisible.
L’interlocutrice, pleine d’ardeur l’instant d’avant, ne savait
toujours pas quoi dire. Son voisin plein d’attention reprit alors très vite
la parole avant qu’un malaise ne s’installât.

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PRINTEMPS 22
Florilège
« Et ne soyez pas gênée, il est normal que vous vous posiez la
question », continua-t-il en essayant de rassurer son hôte, visiblement
rubescente de confusion.
La jeune femme se sentit plus quinaude encore. Elle n’avait
toujours pas sorti un mot.
« Rassurez-vous ! » insista-t-il. « Ce sujet n’est un mystère pour
personne. J’ai été adopté et je n’ai ni frère, ni sœur. Mes rares photos
personnelles ne se trouvent pas ici. Elles sont ailleurs… Ma chambre
est à l’étage, mais je vous en épargnerai la visite, il n’y a rien
d’intéressant à y voir… et puis dans le cas contraire, vous risqueriez de
vous poser d’autres genres de questions ! » conclut-il sur un ton de
franche plaisanterie.
D’abord déconcertée, Lynn ria ensuite de bon cœur. M.
Grégory lui fit écho. La tension était finalement retombée. Si M.
Grégory avait été adopté, ça expliquait sans doute certaines choses.
Lynn « comprenait mieux ».
— Est-ce que tous ces personnages historiques sont des
scientifiques ? demanda-t-elle, pour se départir d’un dernier doute.
— Il s’agit, il est vrai, principalement de scientifiques : des
biologistes et des écologues pour la plupart, des naturalistes, ou au
moins de grands amoureux de la nature. Mais dans le lot, il y a aussi
quelques rares mathématiciens, physiciens, inventeurs, inclassables
savants…
Elle s’arrêta un instant sur un cadre. Intriguée, elle lança un
regard interrogateur au vieil homme, mais celui-ci s’était déjà retourné.
Effectivement, au milieu de toutes ces photographies, Lynn remarqua
cette image pieuse, de petite taille et donc assez discrète. Peut-être
était-ce la seule de ce genre ? La galerie de personnages était si
foisonnante, qu’il aurait fallu s’y attarder encore un peu, pour
éventuellement en trouver une autre de ce type. Et comme le savant
guide avançait vers la porte menant à l’ancienne grange, elle lui
emboîta sagement le pas.

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L’arbre de la vie

Alors qu’ils étaient sur le point de passer le seuil de la porte,
le vieux guide se retourna soudainement. Son index gauche pointa en
l’air, avant de s’abattre plus bas, sur le côté. Il avait visiblement oublié
quelque chose dont il venait de se rappeler. « Alors ça, vous allez
adorer ! » annonça-t-il en indiquant la table basse du coin de la pièce.
Il retira cette petite table, alors accolée au mur, de sorte que
désormais, l’accès à la porte fût entravé. En outre, il se faufila entre le
mur et la table basse. La visiteuse ne comprit absolument pas ce qu’il
se passait. Il poursuivit : « Nous avons failli passer à côté, sans nous y
attarder. J’y suis tellement habitué que je ne le vois même plus. Mais
ce gadget-là, compte tenu de ce vous m’aviez dit tout à l’heure, devrait
grandement vous plaire ! »
Le vieil homme rampa à quatre pattes pour brancher la prise.
Sur la table basse, la jeune femme ne voyait qu’un appareil d’un autre
âge, visiblement pas de dernière facture. Ce n’était pas un vieil outil
fermier ou un objet d’artisanat. Ceci dit, elle ignorait ce que c’était. Cet
équipement se présentait comme une petite plaque rectangulaire, noir,
de quelques centimètres de hauteur. Au milieu, il y avait un
compartiment avec un profil concave, en nid d’oiseau. De nombreux
capteurs ornaient ostensiblement ce compartiment. Sur le côté, on
pouvait lire en lettres grises « Coralive ». La journaliste était perplexe :
avait-elle déjà entendu parler de cela ? Enfin, le maître des lieux mit en
marche le mystérieux dispositif.
— Oh ! Ça alors ! s’exclama la journaliste. Moi qui pensais que vous
n’aviez aucun appareil à interface directe ! Comment ça fonctionne ?
Je n’ai jamais vu ça ! C’est pas mal pour un vieil appareil ! Est-ce qu’il
s’agit d’une interface vocale ? Cognitive ? Non, attendez, ces gros
capteurs, là… Je parie sur une classique interface digitale !
— Gagné ! Il s’agit en effet d’une interface graphique
tridimensionnelle. Le Coralive est un projecteur holographique

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PRINTEMPS 22
L’arbre de la vie
d’arbres phylogénétiques. Il ne s’agit pas d’une frise historique
remontant le cours des personnages historiques… Non ! Là, il s’agit de
pouvoir remonter le cours des espèces, leur parenté. De se rendre
compte de la diversité biologique actuelle et passée ; des espèces
éteintes, menacées par Homo sapiens ; de l’importance relative des
différents phylums et autres taxons au cours du temps… L’appareil que
je possède n’est qu’un prototype, mais il est tout à fait fonctionnel.
J’avais travaillé sur une partie du projet, il y a plus de quinze hivers de
cela…
— « Quinze hivers » ? s’intrigua la jeune femme.
— Euh… oui, pardonnez-moi ! « Une quinzaine d’années », si vous
préférez… Et n’ayant pas les moyens de me payer ce genre d’appareil,
j’avais demandé à pouvoir garder le prototype qu’on m’avait confié.
J’avais marchandé ma rémunération en promettant de finir bien avant
l’échéance de mon contrat. J’ai tenu ma promesse, mes clients aussi.
— Ah ! Je comprends mieux pourquoi le design est aussi grossier et
pourquoi les capteurs digitaux sont aussi voyants. Vous aviez raison…
même si je ne sais pas encore tout ce que recèle cette arborescence de
la vie, ça me plaît beaucoup ! Est-ce que je peux…
— Bien sûr ! Je l’ai allumé dans ce but ! Vous allez voir, son
utilisation est très intuitive. D’abord, laissez vos mains au-dessus de
l’hologramme du corail de la vie, le temps que les capteurs identifient
vos doigts, par rapport aux lignes de vos mains. Ne vous inquiétez pas,
ces capteurs ne sont pas assez fins pour distinguer vos empreintes
digitales. Vous ne serez pas identifiée et espionnée par Big Brother…
— Voilà, mes mains sont identifiées, dit-elle avec une pointe
d’excitation.
— Ainsi, pendant votre session, aucune autre main que les vôtres, ne
pourra interagir avec le Coralive. Sinon, il faut que les autres mains
soient également présentées au début pour avoir une priorité égale aux
vôtres.
— D’accord… Je peux maintenant tourner ce « globe/buisson de la
vie » dans tous les sens ! s’extasia Lynn. Et… en jouant sur le zoom, le
regarder aux différentes échelles de temps… Génial !
Après quelques instants de plongée dans l’arborescence
virtuelle du monde vivant, la jeune femme commenta de nouveau :

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PRINTEMPS 22
L’arbre de la vie
« Plus on regarde dans le détail et plus on se rend compte de la
richesse extraordinaire de la vie ! M. Grégory… c’est incroyable, on a
l’impression de… tenir dans nos mains toute la biodiversité ! Et
même… dans sa dimension temporelle ! » balbutia-t-elle, quelque peu
émue.
Voyant que son hôte se délectait du moment en découvrant
cette invention, il attendit sagement avant d’expliquer enfin :
— Vous pouvez également, avec la barre de menu, paramétrer le
buisson pour sortir de la vision « richesse spécifique », où toutes les
espèces sont représentées par un rameau de même taille. Ainsi, vous
pouvez alors basculer en mode « biomasse/diversité », où les
« rameaux-espèces » sont représentés de façon pondérée selon leur
masse vivante ou leur flux d’énergie. Cette vision permet de se rendre
compte des biomasses relatives des différents taxons qui ont été
évalués, et ce, à travers le temps – lorsque les données sont ou ont été
suffisantes. Certes, l’évaluation de la biomasse est plus ou moins
approximative – plus ou moins fiable, donc – et le nombre de taxons
évalués varie énormément selon les données accessibles, les groupes
taxonomiques… Cela dit, cette autre vision de la vie est extrêmement
riche d’enseignements.
— C’est incroyable toutes ces informations ! La base de données
doit être phénoménale !
Lynn continuait à triturer cet hologramme de corail de la vie.
Comme retombée en enfance et absorbée par tout ce qu’elle pouvait y
découvrir en un coup d’œil, elle n’écoutait plus son guide qu’à moitié.
Celui-ci continuait à donner quelques explications :
« En fait, sa base de données devait, originellement, être alimentée
par les différents muséums d’histoire naturelle du monde entier, qui en
ont été les premiers acquéreurs et utilisateurs d’ailleurs. Les différentes
mises à jour se faisaient automatiquement, sans intervention de
l’utilisateur. Mais au bout de trois automnes de mise sur le marché, les
ventes n’avaient toujours pas décollé. Sa production s’arrêta. Les
invendus ont été démantelés, et les matériaux recyclés, paraît-il du
moins… C’est pourquoi, vous ne connaissiez pas cet appareil. Très peu
en ont été vendus, à cause du prix excessif. La plupart l’ont été aux
seuls muséums. Malheureusement, après le retrait du Coralive, d’une

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PRINTEMPS 22
L’arbre de la vie
part, ses systèmes d’exploitations – protégés contre la reprogrammation – sont devenus caducs par rapport aux systèmes
d’interface servant à intégrer les bases de données – eux, incessamment
renouvelés. Et d’autre part, pour la production en série, certaines pièces
ont été re-conçues pour se détériorer au bout de quelques années. Eh
oui, obsolescence programmée oblige ! Résultat : malgré l’avènement
des « fab labs » et la démocratisation des imprimantes 3-D, le Coralive
a été une espèce extrêmement éphémère. Triste ironie du sort… »
Ayant clairement entendu les deux dernières phrases
d’explication, la jeune femme interrompit un instant son exploration de
la diversité biologique virtuelle.
— Vous voulez dire que ce prototype est le dernier représentant de
son espèce ? s’intrigua la journaliste.
— Pas tout à fait… Quelques rares propriétaires et muséums ont
réussi à réparer et entretenir leurs appareils. Et à côté de cela, une
poignée de scientifiques irréductibles et acharnés a continué, et
continue encore, tant bien que mal à entrer de nouvelles données. Ils
doivent pour cela travailler avec des versions obsolètes de logiciels.
Tout ça, c’est un peu comme moi finalement : c’est vieux, mais ça
marche encore… Et désormais, étant donné la rareté de ces machines,
comprenez qu’elles valent leur pesant d’or. Leurs propriétaires se font
discrets à ce sujet.
Replongeant dans ses découvertes, grâce au Coralive, Lynn se
rendait compte visuellement de l’insignifiante place de la ramille
« Homo sapiens » parmi les millions et les millions d’autres ramilles
d’espèces inventoriées de notre biosphère. Un brin d’herbe dans une
prairie. Un microscopique polype dans un foisonnant récif corallien !
Objectivement, dilué dans la richesse spécifique terrienne, la créature
humaine ne valait… pas rien… mais presque ! La scientifique ne
l’ignorait pas pourtant, elle l’avait appris il y a bien longtemps. Mais
parfois il y a une grande différence entre savoir théorique et expérience
de vie, en pleine immersion. Si une sonde extraterrestre venait sur
Terre pour y faire l’inventaire des espèces, après un premier coup
d’œil, l’espèce humaine passerait totalement inaperçue parmi les
millions d’autres. Ensuite la civilisation, épiphénomène de l’espèce
humaine, serait sans doute visible. Et encore, tout dépend à quelle

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PRINTEMPS 22
L’arbre de la vie
échelle on observe. Enfin, il apparaîtrait que la malignité et la toxicité
de cet outrageux polype au sein du récif ne seraient pas à prendre à la
légère. Avec ce recul, on se rendrait compte qu’au sein de la
pléthorique biosphère, l’espèce humaine perd bien de sa prestance.
Notre prétendue prééminence, auto-octroyée, ne nous semblerait plus
aussi obvie.
L’exploratrice de la biodiversité voulut notamment observer la
richesse spécifique des Coléoptères parmi les Eucaryotes. Puis, elle
s’attarda sur l’arbre des biomasses des différents règnes du vivant. La
biomasse des Eucaryotes y représentait alors une portion plutôt
décevante ! Enfin, elle chercha à comparer, au cours des dernières
décennies, la biomasse humaine avec celles des céréales les plus
cultivées. À l’évidence, la brindille humaine faisait chichement le
poids face aux pieds de maïs, de blé ou de riz. Blessure narcissique…
si Lynn avait tenu une position anthropocentrique.
— Oh, ça que oui ! reprit-elle enfin. Vous avez là une pièce
inestimable ! Je n’en reviens pas de toutes ces données
phylogénétiques, de biomasse, ces inventaires naturalistes, toutes ces
banques de données vidéos, audios, picturales… C’est une invention
incroyable ! Quand je pense à ma minable application actuelle pour
frise chronologique ou à d’autres encore pour arbres généalogiques…
Ce ne sont que pâles copies tout ça, à côté de ce que fut le Coralive !
Enfant, j’ai appris ma géographie de façon ludique grâce à un simple
globe terrestre chez mes grands-parents. Mais qu’est-ce que j’aurais
aimé avoir ça pour apprendre la biodiversité ! Quel dommage qu’on
n’ait pas eu ce genre d’outil à l’école ! Une prise de conscience
précoce nous permettrait enfin de nous situer humblement dans le
vivant. Cela éviterait enfin une désillusion tardive et le sentiment de
destitution dus à une représentation erronée de notre place dans la
nature. Je ne comprends vraiment pas son insuccès.
— En fait, et vous le savez aussi bien que moi… De même que tout
classement est relatif, selon un choix arbitraire de critères, l’adaptation
est toujours relative à un environnement local. Elle ne tient pas à grand
chose. Pour une fine graine, aussi prometteuse qu’on puisse la croire,
naître ici ou là, se trouver un temps trop tôt ou un temps trop tard,

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PRINTEMPS 22
L’arbre de la vie
change totalement sa destinée. Ses caractéristiques intrinsèques n’ont
pas de valeur dans l’absolu. Seules ses valeurs relatives, par rapport à
des environnements donnés, ont un sens. Le Coralive a une valeur
relative incommensurable à nos yeux amoureux de la nature. Mais aux
yeux de la société qui l’a vu naître, sa valeur en tant que projet ou objet
de savoir n’était pas suffisante pour qu’on le soutienne plus avant.
Quant à sa valeur en tant qu’objet marchand, il était d’un prix trop
exorbitant pour survivre face à d’autres produits de consommation.
Dans notre société, la vie ne compte pas face au consumérisme. Cette
regrettable hécatombe est bien symptomatique de notre fracture
vitale…

Sujet du soir : Les représentations du vivant
- L’échelle du vivant selon Charles Bonnet
- Lamarck et premier arbre évolutif au Jardin du Roy
- Darwin : cette vision de la vie
- Les arbres phylogéniques d’Ernst Haeckel
- Le foisonnement des arbres : cladogrammes et premiers arbres
moléculaires
- De Carl Woese à David Hillis : des origines de la vie à l’actuelle
diversité du vivant

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PRINTEMPS 22

Le rêve de Léonard

M. Grégory l’avait encore invitée ce soir, pour lui offrir
l’occasion de voir la grange. La semaine précédente, il n’avait pas eu le
temps de la lui montrer. Lynn s’était tellement attardée sur le Coralive
– et elle ne le regrettait absolument pas – que l’heure du repas fut
venue avant qu’ils n’eussent passé la porte. Elle serait encore bien
venue pour le dîner, mais elle avait commencé à se mettre doucement
au travail. Et pour cette fois, donc, il lui semblait plus raisonnable de
ne venir que pour le souper.
Le premier dîner avait été agréable et suffisamment copieux.
La journaliste, curieuse de tout détail (surtout scientifique), était
cependant restée sur sa faim. La discussion de cette soirée avait été très
enrichissante. Mais au final, elle n’avait appris que très peu de choses
sur son propriétaire. Celui-ci était resté circonspect quand il s’agissait
de sa vie privée ou de son travail. Ce soir, elle comptait bien en
apprendre davantage sur lui : ce sera sa mission. Et si le vieil homme
n’allait pas entièrement répondre à ses questions, sans doute allait-il
encore rebondir sur une multitude d’anecdotes scientifiques, non moins
passionnantes au demeurant. Elle se demanda aussi ce qu’elle allait
voir dans son atelier. Elle s’imagina un tas d’inventions, dans tous les
recoins, des inventions aussi étonnantes que le Coralive…
Ces derniers jours, il avait encore assidûment travaillé. Il avait
pu sortir tous les matins ensuite, pour faire ses étirements et sa ronde
Ba Gua. Après ça, il allait faire un petit somme, comme à son
accoutumé. Ce planning matinal – sauf imprévus, raisons de santé ou
choses plus urgentes – était immuable. L’après-midi était généralement
moins routinier, dévolu aux diverses choses à régler, au ménage, au
jardinage, aux balades botaniques, mycologiques ou autres flâneries
entomologiques, à la lecture, voire même à la poursuite du travail,

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PRINTEMPS 22
Le rêve de Léonard
lorsque nécessaire ou que cela lui chantait. Le début de soirée pouvait
servir de créneau horaire pour les observations ornithologiques.
M. Grégory sortit prendre l’air quelques instants, juste au bord
du chemin, entre ses deux boîtes aux lettres (la première ayant été
investie de façon saisonnière par des couples de rougequeues noirs, il
avait dû en installer une deuxième avec une fente couverte, non
béante). Les mains derrière le dos, il scruta le ciel. Son visage afficha
un large sourire.
« Ah, j’espérais bien t’apercevoir mon ami ! Comment vas-tu
Angelus ? » Une forte dégradation du temps est à prévoir à partir de
demain, avec de fortes précipitations. Tu devras repartir quelque
temps, vers des cieux plus hospitaliers. Ah ! Avec les trolles et autres
renoncules, les prairies commencent à se colorer de jaune d’or. Je suis
prisonnier de la gravité, moi qui contemple l’azur d’ici-bas. Mais toi,
que vois-tu de là-haut ? Vois-tu la terre comme je vois le ciel ? —
Comment un être aussi libre aspirerait-il à être en proie à la gravité ?
« Sriii ! » salua-t-il son ami avec ardeur, en soufflant dans son
appeau, dont il ne se séparait jamais. Le martinet solitaire, de son vol
flottant, louvoyait çà et là, au-dessus de la fermette, au-dessus de la
vieille église. « Srii ! » fut sa réponse au vieil homme. Et encore :
« Srii srriii !! » Puis, d’une trajectoire glissée, prise à l’improviste,
l’oiseau disparut des environs. Mais il allait revenir dans la journée, il
ne craignait pas la dépression qui s’annonçait. Le front orageux sera
d’ailleurs une aubaine, chargé de nuées d’insectes. Il n’aura ensuite
qu’à traverser la ligne de précipitations pour atteindre le front chaud.
Et enfin, si vraiment les conditions s’avéraient trop scabreuses, il
pourra toujours s’en aller direction sud-est. Là-bas, il savait qu’il
trouverait de quoi se nourrir, pour revenir à Saint-Damien au plus vite.
« Bon, maintenant, que dois-je préparer pour ce soir ? » se
demanda l’amoureux des martinets.
Lynn venait d’entrer. Elle avait exprimé à son amphitryon que
si la soupe pouvait attendre, elle n’était pas empressée de s’attabler. Il
lui tardait plus de voir son atelier-grange. En entrant dans la salle
principale, la jeune femme ne put s’empêcher de contempler à nouveau

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PRINTEMPS 22
Le rêve de Léonard
la succession d’arbres phylogéniques, sachant que le plus récent et
sophistiqué de tous – et son préféré – était caché de l’autre côté, dans
son petit coin.
— Nous allons cette fois bien passer la porte, Mlle Herzog, déclara
le vieil homme, redevenu guide. Mais si vous voulez, avant, vous
pouvez vous attarder un peu sur le Coralive…
— Oh ! C’est très gentil… mais… je ne voudrais pas abuser, dit-elle
un peu gênée mais également très tentée.
— Une prochaine fois, pour un dîner, n’hésitez pas venir
éventuellement en avance, ainsi, vous pourrez en profiter un peu
pendant que je finirai le repas. Je serais ravi que vous l’utilisiez, et
même quand vous le voudrez.
— Je ne saurais refuser votre offre ! se réjouit-elle.
— Très bien… Mais pour ce soir, suivez-moi, je vous prie ! Bon,
vous verrez, il n’y a rien de spécial dans mon atelier…
À peine avaient-ils passé la porte, que le couloir s’alluma. Les
murs, ici, étaient très austères. Ce couloir était faiblement éclairé,
contrairement à celui de l’entrée. Et très vite, il virait à gauche. Là, une
petite fenêtre donnant sur l’arrière de la maison devait apporter un peu
de lumière durant le jour. Le long du mur, au fond sur la gauche, de
nombreux outils – loin d’être neufs, mais bien entretenus – siégeaient
sur de vieilles étagères qui montaient jusqu’au plafond. Dans le
tournant, à droite, les voisins arrivèrent devant la grande porte voûtée.
« Nous voilà à l’entrée de la grange », commenta-t-il brièvement.
Le lieu était aussi obscur que le couloir qui l’y conduisait. Il y
avait là, une grande table à roulettes. Des outils de bricolage y étaient
amassés autant dessus que dessous. Au-dessus de la table : de longues
étagères courbées par le poids du matériel entreposé (matériel de
bricolage et pièces récupérées). Éparpillés çà et là : deux ou trois cerfsvolants, décolorés et poussiéreux. Le regard de l’investigatrice s’y
attarda un instant.
— Enfant, j’étais un lucaniste passionné. Une tradition familiale,
expliqua-t-il sans plus de détails, ayant remarqué le fugace intérêt de
son hôte.
— Je vois, dit-elle tout en regardant autour d’elle.

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Le rêve de Léonard
À côté de la table, dans le coin, vers la porte voûtée, un autre
espace de rangement, dédié au jardinage. Ça correspondait
relativement bien à ce que Lynn avait prévu. Ce n’était pas totalement
amassé de façon anarchique et pas non plus rangé de façon maniaque.
Un juste équilibre, qui ne révélait rien de nouveau au sujet de M.
Grégory. Il y flottait une odeur… de terre, de sciure de bois, de vieux
bois, un léger relent minéral provenant de l’humidité des pierres
murales, et le tout mélangé à de la poussière de foin. Une odeur de
grange en fait, tout ce qu’il y a de plus normal. Étant donné la fraîcheur
du lieu, l’humidité s’était vraisemblablement invitée. L’ancienne porte
de grange n’était pas ce qu’il y avait de plus hermétique… Mais elle ne
voyait toujours pas où il pouvait bien travailler pour ses projets
professionnels. Il y avait forcément une autre pièce… Sans doute
derrière cette porte rectangulaire, d’environ 2 m de large, à
coulissement automatique.
— Et maintenant, nous allons passer à mon atelier de travail !
annonça le vieil homme. C’est là que je travaille, officiellement ! Tout
le monde ne peut pas se vanter de pouvoir travailler en sa demeure !
dit-il tout en lançant une œillade à sa voisine.
— C’est vrai, mais… moi aussi je travaille à la maison ! Nous
sommes deux ! répliqua-t-elle d’un air fier et malicieux. Bon d’accord,
j’avoue que pour les besoins de mon métier, je dois aussi me déplacer
et aller rencontrer des gens. Mais sinon, je travaille quand même pas
mal à domicile, renchérit-elle d’un ton plaisantin.
Mlle Herzog suivit son propriétaire. Un paillasson aussi large
que la porte de l’atelier, se trouvait au pas de celle-ci. L’ingénieux vieil
homme apposa sa main sur la porte noire, visiblement pas en bois. La
lumière s’alluma à l’intérieur alors que la porte s’entrouvrait à peine.
Cette dernière vint se loger dans le mur. Apparemment, il fallait
montrer patte blanche pour accéder à cette salle ! Il invita la visiteuse à
entrer la première.
« Entrez, je vous en prie ! Je vous prierais juste de bien vouloir
« insister un peu » sur le paillasson, même si vos chaussures sont
propres. Vous comprenez, la poussière… Oh ! Faites bien attention

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Le rêve de Léonard
aussi, il y a deux petites marches à descendre. À l’origine déjà, il y
avait un léger dénivelé dans cette grange ».
La jeune femme pénétrait enfin dans ce secret lieu
d’ingénierie. Sans être à la toute dernière pointe de la technologie,
l’atelier était très sophistiqué par rapport au reste de la maison. Le
contraste était assez étonnant, bien que Lynn s’y fût préparée. Que
pouvait-il y avoir d’aussi top secret, pour que M. Grégory fût si discret
à propos de son travail ? Avec cette lumière légèrement bleutée,
l’atmosphère y était assez froide, mais c’était idéal pour travailler. Les
plaques luminescentes suspendues au plafond représentaient bien les
deux tiers de la surface de celui-ci. On arrivait même plus à le
distinguer derrière ces plaques. Une fois les deux visiteurs entrés, la
porte se referma.
L’atelier se présentait en forme de « L ». On y entrait par
l'allée la plus courte. La partie la plus étendue repartait à droite, en
direction du mur attenant à la cuisine et au salon. Aucune odeur
prononcée n’était décelable (et pas de poussière dans l’air non plus,
certainement). La ventilation devait être efficace. Le sol – un genre de
linoléum un peu spécial ? – était tellement propre qu’il semblait
presque étinceler. Sans doute un effet de l’éclairage. La propreté des
lieux était comparable à celle d’un laboratoire de biologie moléculaire.
À gauche : une paillasse avec éviers, arrivées de gaz, portoirs à tubes à
essai etc. La verrerie se trouvait sans doute sous le plan de travail, dans
les divers compartiments. À droite : une longue table, avec dessus une
rangée d’ordinateurs âgés d’une bonne décennie, au bas mot. Il n’y
avait qu’une unique chaise pour travailler d’un côté ou de l’autre. Le
passage au milieu était libre et plutôt large.
« Vous reconnaissez là une paillasse tout à fait commune. Et là, les
ordinateurs qui tournent pour les simulations, les calculs… »
Lynn écoutait sagement l’ingénieur. Ils avancèrent à l’angle
de la pièce. À gauche, entre les rideaux, elle devinait une petite fenêtre,
à la vitre armée et opaque.
— Là, sous la fenêtre, voici mon bureau. À côté, la bibliothèque
avec quelques articles scientifiques, du matériel, un réfrigérateur –
pour mes expérimentations. Sur cette table, un autre ordinateur, encore
plus vieux que les autres… et qui fonctionnent toujours ! Une

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Le rêve de Léonard
imprimante papier et une imprimante 3D. Et cet amassement d’objets
disparates, ce sont quelques bricoles, des projets anciens ou en cours –
ceux sous bâches. Et au fond à droite, c’est un monte-charge pour aller
à l’étage, où j’y entrepose d’autres projets, certains prototypes,
certaines maquettes et autres matériels techniques.
— Oh, je serais très curieuse de voir ça !
— Ah ! ce sera sans doute pour une prochaine fois… parce que si je
vous dévoilais tout maintenant, ce ne serait pas drôle !
— Je comprends, dit-elle en souriant. Je ne vous demanderais pas ce
qu’il y a sous ces bâches. Mais est-ce qu’au moins vous êtes autorisé à
me révéler sur quel genre de projet vous travaillez ? interrogea la jeune
femme, d’une voix doucereuse.
— Oh oui, quand même ! répondit le vieil homme, quelque peu
attendri. Bon, théoriquement, je ne devrais absolument pas en parler.
Mais en pratique, je suis « seulement » tenu de ne pas donner de détails
qui pourraient donner un avancement concurrentiel. En ce moment, je
suis consultant sur trois projets différents : un affinage d’un système
multi-sensoriel, une révision de design d’une pièce industrielle et une
modélisation de fonctionnement concerté d’appareils. Mais rien de très
passionnant, si ça peut vous rassurer. Comme disait Forrest Gump :
« C’est tout ce que j’ai à dire à ce sujet ».
Ignorant toujours qui était Forrest Gump, Lynn fut un instant
désorientée. Elle en perdit d’ailleurs l’envie de continuer à le
questionner dans ce sens.
« Il n’y a aucun problème ! C’est normal. C’est déjà une chance que de
voir à quoi ressemble votre atelier ! » dit-elle, compréhensive.
À côté de la double bibliothèque (l’une coulissant devant
l’autre), se trouvaient les étagères où était rangé le matériel. Ici,
contrairement à l’entrée de la grange, tout était propre et parfaitement
remisé. Devant ces étagères, se trouvait un grand tableau mobile, sur
lequel étaient gribouillés dans tous les coins, de sibyllins calculs. Elle y
lut notamment : « Re*= Re ═> parfait !! », « N.B. : calculer finesse
selon angle de chute α + vérifier selon variation

  » ou encore

« Veq, voir méthode de Pennycuick ». Ne comprenant pas grand chose
à ces expressions mathématiques, elle comprit toutefois vaguement de

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