Mémoire de Philosophie Raphaël Bessis L'Entrepreneur.pdf


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qui a délaissé l’action, il est l’un des seuls êtres agissants ce qui renforce son rôle de détenteur
de l’action. L’action de l’entrepreneur équivaudrait en importance à celle de l’homme
politique, du sage ou de l’artiste et peut-être même les dépasserait. La recherche de la Justice,
de la Vérité et du Beau président respectivement aux actions de ces trois figures, motifs
également inséparables d’une recherche de pouvoir. Pourtant, aussi bien parce que son action
incorpore des fragments de ces trois motifs, que du fait qu’elle est éminemment féconde et
nécessaire pour l’homme, il vient que l’entrepreneur coïncide avec l’essence même de l’action
véritable.
A partir de l’action sociale féconde de l’entrepreneur s’opère même un renversement au
regard de notre point de vue initial : c’est sous l’impulsion de son action qu’advient
l’économiste, que l’économiste se voit conféré son statut en même temps qu’il se voit donné
un prodigieux matériau à analyser. Lorsqu’elle était réduite au troc et au commerce,
l’économie se passait de l’analyse de l’économiste qui était effacé. N’est-il pas surprenant que
les sciences économiques aient vu leur naissance précisément à la fin du XVIIIème siècle lors
des prémisses de la Première Révolution Industrielle sous l’impulsion précisément des
premiers entrepreneurs colosses et moteurs de l’économie ? Les entrepreneurs fers de lance du
capitalisme qui ont su organiser les forces productives à grande échelle et s’emparer de
l’innovation ont doté l’économie d’une complexité analytique qui a entraîné dans son sillon
l’avènement des sciences économiques.
Forts d’une nouvelle définition de l’entrepreneur comme un homme d’action mu par de
nombreux motifs, nous nous heurtons alors à un ultime paradoxe, celui de la prétendue
assimilation entre l’entrepreneur et l’entreprise. Ces deux notions sont tantôt jugées
inséparables et tantôt on oppose classiquement la « start-up » aux grandes corporations.
Précisément, bien que rigoureusement définie par une philosophie de l’action adéquate à son
sujet d’analyse, la notion d’entrepreneur nous paraît toujours revêtue d’un voile. On peine à
saisir la notion même d’entrepreneur et le séquencement des états que connaît un entrepreneur
qui passe classiquement du fondateur au dirigeant de son entreprise nous amène à nous
interroger sur l’évanescence de l’entrepreneur. Apparaît alors la contradiction fondamentale
que porte chaque entrepreneur au moment même où il crée son entreprise qui est de renoncer
ce faisant à son état d’entrepreneur. En effet, en créant une structure qui vise à cadrer puis
rationaliser son action afin de minimiser l’incertitude avec laquelle il compose, il crée une
entreprise qui mécaniquement limite l’espace de l’agir et limite peu à peu le rôle de

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