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Nom original: Mémoire Master 1-Riquiez Pauline.pdf
Auteur: Justine

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Riquiez Pauline

La position de l’écrivain Louis Ferdinand Céline et la réception
critique de Voyage au bout de la nuit: quelles diffusions
médiatiques engendrent une œuvre si controversée?
(Soutenance: juin 2019)

Mémoire de 1ère année de Master Lettres,
parcours Éditions numériques et imprimées de textes littéraires, Université de Lille, Lille

Mémoire de 1ère année de Master MEA,
parcours Métiers de l’édition et de l’audiovisuel, Sorbonne Université
UFR de littérature française et comparée

M. Zieger, professeur en Littérature comparée, codirecteur de mémoire
M. Roe, professeur en Littérature française et humanités numériques, codirecteur de mémoire

Remerciements:
Ce travail de mémoire a été réalisé dans le cadre d’un double Master Lettres, parcours
Éditions numériques et imprimées de textes littéraires à l’Université de Lille ainsi que dans le
cadre du Master LPL métiers de l’édition et de l’audiovisuel à l’Université Paris-Sorbonne. Ce
projet ne se serait pas réalisé sans le soutien de plusieurs personnes que je souhaite remercier :
Merci à Monsieur Karl Zieger pour m’avoir accordé sa confiance dans la réalisation de ce
projet, pour ces nombreux conseils et sa disponibilité tout au long de cette année scolaire.
Merci à Monsieur Glenn Roe pour avoir accepté de diriger ce mémoire, pour ses conseils mais
aussi pour sa compréhension quant à mon cursus scolaire quelque peu différent cette année.
Merci à Madame Camille Desray, pour la relecture de mon Mémoire et le temps consacré.
Merci à Monsieur Bertrand Riquiez pour m’avoir aidé lors de l’impression de ce Mémoire.
Les deux formations d’excellence que j’ai eu l’opportunité de suivre cette année à
l’Université Paris IV ainsi qu’à l’Université de Lille ont été source de réflexions et
d’interrogations pour la réalisation de ce projet, merci donc aux enseignants-chercheurs.

Sommaire
Remerciements :..........................................................................................2
Sommaire.....................................................................................................3
1 La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire..........7
1.1 Légitimité controversée et affaire Goncourt....................................10
1.2 La politique de l’écrivain « proche du peuple »...............................13
1.3 Contexte socio-politique lors de la réception du livre en 1932........18
2 Le « Je » de l’écrivain et son « Moi » social...........................................26
2.1 La figure d’auteur.............................................................................27
2.2 Différencier l’auteur de l’écrivain de l’homme................................32
2.3 Ethique dans la lecture de Voyage au bout de la nuit.....................36
3 La représentation d’une œuvre : diffusion numérique de Voyage au bout
de la nuit de Louis-Ferdinand Céline........................................................42
3.1 Intervention des média dans la réception de Voyage au bout de la
nuit.........................................................................................................43
3.2 Etude de l’œuvre à l’étranger..........................................................49
3.3 Humanités numériques et étude numérique du livre......................53
Conclusion.................................................................................................58
Bibliographie.............................................................................................61
Corpus primaire.....................................................................................61
Ouvrages................................................................................................61
Travaux Universitaires...........................................................................65
Sitographie.............................................................................................66
Archives..................................................................................................66
Autres.....................................................................................................66
Annexes.....................................................................................................68
Table des matières....................................................................................73
Ce projet de mémoire n’a pas pour but de faire un plaidoyer de l’auteur ni d’adopter une
opinion politique mais de bâtir une analyse à partir de faits concrets.
« … Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valent bien, n’en
dis pas de mal !... »1. Fuyant la guerre et ses horreurs, Ferdinand Bardamu, désabusé et meurtri
se rend en Afrique où les atrocités le poursuivent marquées par la violence que le colonialisme
impose. Bardamu (littéralement, celui qui est mû par son barda) s’insurge de cette inhumanité
1

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 8.

Introduction
et se rend cette fois-ci en Amérique où il y découvre le système capitaliste réduisant les plus
pauvres à la misère et les plus aisés vers une richesse démesurée. Suivant une logique
introvertie et marginale, Bardamu y survit, occupé entre son travail à la chaîne et son histoire
d’amour avec Molly, une prostituée. Dès son retour en France, il s’exerce à la médecine de
banlieue et tente de soulager les malheurs du monde. L’histoire ne présente aucune évolution,
le personnage de Bardamu revient sans cesse en France et vers Robinson et passe son temps à
retrouver les malheurs du monde. Pourtant l’ouvrage se raccroche à la tradition du roman.
Céline rejoint ici La Rochefoucault ou encore La Bruyère dans leur vision désenchantée du
monde. « La vie c’est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit. »2
Voyage au bout de la nuit, fortement inspiré par l’unique pièce de théâtre, L’Église,
écrite par Louis-Ferdinand Céline et refusée par la N.R.F. et qui donnera lieu à l’un des romans
les plus controversés du XXème siècle. Publié en 1932, Voyage au bout de la nuit, présente un
style fondé sur un langage populaire et oral décriant les injustices sociales et interroge le lecteur
sur la condition humaine, les rapports de violence et d’individualisation. La dénonciation se
divise en plusieurs thèmes dans le roman et a pour première cible la guerre, celle de 1914-1918
où le personnage de Bardamu se retrouve pris au piège et parvient à y échapper grâce à une
blessure.
L’Œuvre et la vie de l’auteur Louis-Ferdinand Céline sont marqués par la controverse.
Ce stylicien impose une langue populaire qualifiée d’argot patriotique qui se rapproche de la
communication orale. Lui-même terriblement touché par la violence de la Première Guerre
mondiale, il ressort de cette expérience profondément désillusionné mais conserve toutefois une
vision pacifiste du monde auquel il appartient. Le pessimisme dont il fait part se retrouve dans
Voyage au bout de la nuit, roman phare de l’auteur mais également très controversé suite aux
positions extrémistes qu’il prend par la suite avec la publication des pamphlets antisémites. Dès
les années 1930, la carrière de l’auteur se révèle ambigüe du fait de son rapprochement avec
des milieux collaborationnistes et de ses positions politiques. Cependant, il ne s’agit pas dans
ce travail de se concentrer sur l’auteur Louis-Ferdinand Céline mais de comprendre en quoi une
œuvre comme Voyage au bout de la nuit a fait les frais d’une si grande polémique, sans pour
autant prendre position sur les choix et la vie de l’auteur.
Bien des critiques se sont penchés sur l’analyse sociologique de Voyage au bout de la
nuit, étudiant son argot, se référant à la vie de l’auteur d’une œuvre reflétant la situation socioculturelle de l’époque et l’intérêt qu’elle garde encore au XXI ème siècle. Nous nous sommes
2

Id., p.340.

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Introduction
donc intéressés à la réception médiatique de l’œuvre, de sa parution à nos jours en examinant la
position de l’auteur, ainsi que le contexte dans lequel l’œuvre peut être reçue. Nous nous
concentrerons sur la réception médiatique en France mais aussi à l’étranger, étant donné que
cette œuvre est un voyage. Deux éléments font scandale à la publication du roman, l’écriture
adoptée est une manière symbolique d’attaquer le langage de la société et ainsi la dénoncer. Par
ailleurs, le nihilisme absolu à la sortie de la crise de 1929. Louis-Ferdinand Céline empreinte
l’idéologie des marxistes et présente une vérité générale qui dépasse les stylistes et attaque
directement la langue. L’auteur fait, à travers son roman, un catalogue de tout ce qui, à ses yeux
et aux yeux du narrateur, contribue aux maux de l’humanité (guerre, colonialisme, misère
sociale, taylorisme, famille, vie dans les banlieues…)
Ces observations ont pu avoir lieu grâce à une large documentation accessible dans le
domaine public, puis grâce au traitement informatique qui nous a permis d’extraire des données
pertinentes. La comparaison des deux versions du texte nous a permis d’analyser les
changements effectués sur les différentes éditions dans le but de réfléchir à ces modifications
en lien avec notre étude de réception. Voyage au bout de la nuit prend place dans le patrimoine
littéraire français mais le contexte politique de l’année 1932 joue un rôle déterminant dans sa
médiatisation et dans la controverse qu’il a engendré. L’opinion française des années 1930
prend conscience de la réalité d’une France qui se précipite vers la crise, et l’ouvrage de
l’auteur « proche du peuple » résonne dans un pays qui se remet difficilement de quatre années
de guerres désastreuses.
L’œuvre aurait-elle pu avoir un tel impact si elle avait été publiée en 1930 ? Quelle
position prend l’œuvre dans le champ littéraire ? Faut-il faire la différence entre auteur et
écrivain ? Dans quel contexte socio-politique l’œuvre a-t-elle été reçue ? Quelles possibilités
offrent les médias dans la réception critique d’un livre ? Quelles opportunités peuvent nous être
données lors d’une étude de texte en lien avec les Humanités numériques ? Comment Voyage
au bout de la nuit a-t-il été reçu à l’étranger ? Quelle diffusion médiatique engendre une œuvre
si controversée ? Ce sont en partie les principales questions auxquelles nous allons nous
intéresser et nous tenterons d’y répondre dans ce projet d’analyse numérique et de réception
critique de Voyage au bout de la nuit.
De ce fait, nous nous intéresserons à la place que l’œuvre prend dans le champ littéraire
et l’impact qu’a eu l’affaire Goncourt sur l’édition et la publication. Nous nous demanderons
quelle politique de publication ou quelle stratégie d’appropriation du lecteur Louis-Ferdinand
Céline peut prendre. Nous expliquerons la réception du livre dans le contexte social et politique
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Introduction
de 1932 et l’effet qu’a pu avoir la publication de Voyage au bout de la nuit cette année-là, ainsi
que les raisons de cet engouement ou au contraire du refus de l’œuvre.
Dans la deuxième partie, nous nous concentrerons sur l’auteur lui-même et sur l’image
de marque qu’il souhaite véhiculer auprès de ses lecteurs et qu’il crée de toute pièce à des fins
commerciales. Dans le cas très précis de Louis-Ferdinand Céline, l’image de marque de
l’écrivain, l’homme et l’auteur sont trois personnes différentes que le lecteur ne distingue pas
toujours. Cela peut amener le lecteur à de mauvaises interprétations lors de sa lecture de
Voyage au bout de la nuit, dont il est primordial de savoir qu’il a été publié avant les pamphlets
antisémites. Y-a-t-il une éthique à avoir lors de la lecture d’un livre de Céline ou bien, dans une
position positiviste, est-il impossible de distinguer la lecture d’une œuvre de la vie d’un
auteur ?
Nous consacrerons le troisième chapitre à la réception médiatique de l’œuvre lors de sa
publication et son l’évolution dans le temps et dans l’espace. La confrontation de plusieurs
points de vue critiques permettra de dégager les similitudes dans la réception de l’œuvre et de
dégager ce qui dérange dans le texte en fonction du contexte. La réception et l’étude d’un texte
dépend fortement du cadre économique, social et surtout politique du pays dans lequel il est
accueilli. L’utilisation récente des Humanités numériques dans le cadre d’études en sciences
humaines a permis de comparer deux éditions d’un texte et d’y voir les changements opérés.
D’autre part, d’autres facteurs tels que le passage dans le domaine public ou encore l’édition
numérique du texte actualisent l’œuvre et remettent en place une médiatisation d’un auteur.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire

1 La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
Inévitablement, une œuvre appartenant au patrimoine littéraire français se place dans
une certaine classification des genres. Le travail effectué sur un texte dès son acceptation dans
une maison d’édition le place dans un système de structuration inspiré de la théorie du champ
de Pierre Bourdieu3. Il est nécessaire de comprendre la théorie du champ afin de visualiser le
travail de l’auteur Louis-Ferdinand Céline et la réception de Voyage au bout de la nuit. Cette
théorie positionne les œuvres au centre de deux oppositions entre dominants/dominés contre
autonomie/hétéronomie qui, une fois confrontées, permettent de distinguer les différentes
figures que l’on peut attribuer aux auteurs. Ces distinctions, permettant de placer des auteurs
dans une certaine attente ou une certaine classification qui se concentre sur une distinction de
leur conception de la littérature, l’engagement politique de l’auteur ou encore le contexte social
dans lequel l’œuvre est élaborée, relève de la sociologie de la littérature. Cette élaboration
positionne les auteurs dans un rapport de force au champ littéraire qui se construit autour d’une
classe dominante structurée dans un espace social où le capital de reconnaissance passe par la
littérature, la notoriété et les moyens économiques et sociaux qui permettent à ces classes de
prévaloir sur les classes dominées. La notion de champ est pour l’auteur un « ensemble de
forces concurrentes à l’intérieur d’un domaine d’activités devenu autonome », ce terme
emprunté à la physique signifie que le domaine d’activité est indépendant du marché général de
l’économie.
Dans le cadre de ce projet de mémoire, la deuxième opposition distingue l’horizon
d’attente du public de la demande idéologique qui se dégage du contexte de publication et
d’écriture de l’œuvre. Pierre Bourdieu, dans sa théorie du champ, est le premier à
conceptualiser un domaine d’activité ou une structure de relations qui réunissent des acteurs
sociaux autour de pratiques et d’objets. Il existe donc plusieurs champs dont le champ
politique, artistique, intellectuel ou en l’occurrence le champ littéraire qui fera l’objet de notre
interrogation. Un champ est caractérisé par son autonomie et son histoire spécifique. La société
reproduit des rapports de force que Bourdieu appelle « domination ». Les individus se
positionnent à l’intérieur du champ en fonction de ce qu’ils représentent pour la société à
laquelle ils appartiennent. (Certains cherchent à occuper une place et d’autres à obtenir une
place). La « lutte des classes » chez Bourdieu est remplacée par la « lutte des places » non pas
entre « exploitants » et « exploités » mais entre « dominants » et « dominés ». La notion de
capital est primordiale afin de comprendre cette lutte des places. Dès lors, les individus sont
3

Pierre Bourdieu, Les règles de l’art, Paris, Seuil, 1992.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
pourvus de différents types de capitaux qui évoluent en fonction du groupe social ou de la
trajectoire sociale et certains capitaux existent en fonction d’un positionnement social. Le
capital social est celui d’un individu et comporte les réseaux et relations. Le capital culturel est
constitué en partie par des diplômes, le niveau de formation et la familiarité avec les œuvres,
les produits culturels, les manières de faire, de dire. Le capital scolaire est un accès spécifique
du capital culturel. Le capital politique, quant à lui, représente la proximité ou la participation
aux instances du pouvoir politique. Enfin le capital symbolique nous intéresse ici car il s’agit
du capital le plus précieux à l’intérieur d’un champ et s’obtient avec le temps. Il suppose une
qualité de l’objet ou de l’individu et est synonyme de chef d’œuvre dans le champ littéraire.
La notion d’habitus concerne davantage la réception de l’œuvre par le public. Il décrit
les comportements sociaux. Cela désigne :
Le produit du travail d’inculcation et d’appropriation nécessaire pour que ces produits de l’histoire
collective que sont les structures objectives parviennent à se reproduire, sous la forme de
dispositions durables, dans tous les organismes (que l’on peut aussi appeler individus) durablement
soumis aux mêmes conditionnements, donc placés dans les mêmes conditions matérielles
d’existence.4

Cela se manifeste dans l’ethos, c’est-à-dire les attitudes corporelles et manières de
parler. Le social s’inscrit alors dans le corps, dans l’individu biologique. Cela peut prendre
deux formes, la première est un mouvement par lequel, à l’intérieur du champ social, un groupe
se distingue d’un autre groupe en déployant son habitus. Il s’agit de la différenciation par une
série de paramètres de comportements et de capitaux. La deuxième forme prend un sens
qualitatif comme un rapprochement de la légitimité, ce qui est distingué est légitime. Selon
Bourdieu, le champ est : « L’art d’estimer et de saisir les chances, l’aptitude à devancer l’avenir
par une sorte d’induction pratique ou même à jouer le possible contre le probable par un risque
calculé ». Toutes ces conditions ne peuvent être acquises que selon l’appartenance à une
certaine condition sociale. Dans le cas de Voyage au bout de la nuit, le roman ne peut être lu,
sauf exception, uniquement par les classes sociales ayant accès à cette œuvre. Bourdieu, autour
de cette idée, détermine une « sphère du goût légitime » hors d’atteinte des classes populaires et
qui provoque des effets de domination sociale. Ceci peut paraître paradoxal car LouisFerdinand Céline est considéré comme un écrivain proche du peuple et de ces « classes
populaires », pourtant l’œuvre Voyage au bout de la nuit possède désormais un capital
symbolique qui contredit la théorie du champ. La domination sociale est une domination
symbolique qui passe par l’intériorisation des limites des classes et permet à la société de se
reproduire en l’absence de contraintes et violences physiques. Les « dominants » et
4

Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris (1ère éd : Genève, Droz, 1973), Seuil, 2000.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
« dominés » s’accordent sur la légitimité de la violence symbolique. Dans Voyage au bout de la
nuit, le positionnement de l’œuvre dans la théorie du champ de Pierre Bourdieu a évolué selon
la réception du livre et l’évolution de l’histoire de la littérature. Louis-Ferdinand Céline, auteur
contesté et dérangeant, influence grandement la réception de son œuvre par ses idées politiques
et son rapport avec les lecteurs. Dans le processus de commercialisation de ses ouvrages et de
diffusion, la personne et la personnalité de l’auteur influencent les choix des lecteurs. Le
XIXème siècle a été marqué par le positivisme et a modifié toute la perception de la littérature
ainsi que les habitudes de lecture. En effet le positivisme est le
Système d’Auguste Comte, qui considère que toutes les activités philosophiques et scientifiques ne
doivent s’effectuer que dans le seul cadre de l’analyse des faits réels vérifiés par l’expérience et
que l’esprit humain peut formuler les lois et les rapports qui s’établissent entre les phénomènes et
ne peut aller au-delà.5

En critique littéraire, le positivisme permet d’expliquer ou d’expliciter une œuvre par
rapport à la vie de son auteur. Ainsi le positivisme était, à cette époque, à la source des sciences
humaines et orientait la recherche universitaire comme cela a été le cas pour Paul Meyer et
Gaston Paris, créateurs de la Revue critique d’histoire et de littérature6. Presque tous les
critiques étudiaient l’œuvre dans ce sens et suivaient la doctrine philosophique d’Auguste
Comte. Cette doctrine a évolué vers une structure socio-économique et a permis aux critiques
d’appréhender les livres, non seulement grâce à la vie de l’auteur, sa personnalité, ses opinions
politiques et tout ce qu’ils pouvaient être en mesure de savoir sur lui/elle, mais a aussi pris en
compte le contexte socio-économique et politique de l’époque. C’est en ce sens que l’histoire
littéraire comme discipline savante a permis au grand public de connaître et se rapprocher de
Louis-Ferdinand Céline. Voyage au bout de la nuit a été publié à une période qui a favorisé son
acception par le public et la critique mais qui a aussi permis d’ouvrir un débat plus large que le
sujet du livre-même, un débat sur l’histoire de la littérature. Avec Voyage au bout de la nuit,
des questions se posent sur le langage utilisé dans une œuvre, sur la valeur de cette œuvre, sur
le climat politique et économique de l’époque. Plus tard, après la publication des pamphlets 7 de
Louis-Ferdinand Céline, la question de l’éthique se pose : une œuvre publiée par un homme
peu apprécié peut-elle être récompensée par des prix ? Le lecteur qui choisirait de lire cette
œuvre serait-il dès lors dans un processus d’acceptation de l’œuvre ou de l’auteur et donc
d’acceptation de ce qu’il fait et pense ? La réception de l’œuvre a pris une grande envergure en
5

Positivisme, Dictionnaire de français Larousse, [en ligne],
https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/positivisme/62852, (consulté le 5 Mars 2019).
6
Paul Meyer, Gaston Paris, Revue critique d’histoire et de littérature, Paris, 1866-1935.
7
Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, Paris, Denoël, 1936 ; Bagatelle pour un massacre, Paris, Denoël, 1937 ;
L’école des cadavres, Paris, Denoël, 1938 ; Les beaux draps, Paris, Denoël, 1941 ; A l’agité du bocal, Paris,
Denoël, 1948.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
partie pour la résonnance que la publication de ce livre a eue dans le monde littéraire. Dans le
cas de l’œuvre de Céline, la question de l’anti-héro participe à l’acception (ou l’adoption) de
cette œuvre comme symbole de la quasi-totalité de la population française et plus fortement des
classes moyennes ou pauvres ayant subi la Première Guerre mondiale, tout comme l’anti-héro,
Baradamu la subit dans le livre. Le personnage principal est alors à l’image de ces gens qui ont
souffert et ont parfois eu peur pendant ces quatre années d’atrocités. Bardamu les aide à
comprendre qu’il n’y a pas de honte à avoir eu peur, baissé les bras ou ne pas avoir réussi à
protéger leurs proches car cette guerre n’était pas leur choix et ils n’ont eu d’autre solution que
de répondre aux ordres de l’Etat qui leur imposait le combat. « La guerre en somme c’était tout
ce qu’on ne comprenait pas. Ca ne pouvait pas continuer. »8 Un combat qui menait à la fatalité.
L’homme doit avancer dans son existence en portant sur lui son barda de misères. Le soldat est
mû par son barda. Le langage oralisé adopté par l’auteur permet aussi d’ouvrir le livre à un plus
large public et de transcrire au mieux ce qu’est vraiment la France. La littérature était, sauf
quelques exceptions comme les surréalistes et avant-gardistes, jusqu’alors composée d’œuvres
conventionnelles qui répondaient à un certain idéal. Cela était le cas sous la monarchie lorsque
les mécènes et le roi contrôlaient plus ou moins les écrivains de leur temps. Cet idéal est ce qui
constitue en grande partie le patrimoine littéraire de la France, mondialement reconnu.
L’utilisation de néologismes ainsi que d’un patois permet à la fois à l’auteur de « casser les
codes » mais aussi de libérer la parole de ces français à travers son œuvre. Cette écriture est un
mélange entre écriture de soi et sociologie. La question est de savoir si l’auteur a écrit ce
Voyage au bout de la nuit en toute conscience de ce que pourraient être les répercussions et en
ayant son lecteur en tête ou s’il s’agit simplement d’un pur travail de création sans but aucun
derrière la publication d’un livre si « marginal » pour les conservateurs des années 1930.

1.1 Légitimité controversée et affaire Goncourt
Plusieurs journalistes se sont opposés à l’attribution du prix Goncourt à Voyage au bout
de la nuit de par la gêne d’un point de vue moral et du vocabulaire « Rempli d’expressions
outrageusement triviales, grossières et intolérables »9. Les critiques littéraires et journalistes
ainsi que toute personne ayant un pouvoir médiatique à l’idéologie conservatrice se sont opposé
à l’attribution du Prix Goncourt contre Guy Mazeline avec Les loups10, un roman plus
conventionnel et plus traditionnellement acceptable aux yeux de l’Académie. Voyage au bout
de la nuit était favoris encore quelques jours avant le verdict, soutenu en partie par Léon
8

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 12.
Propos du Jury du prix Goncourt 1932.
10
Guy Mazeline, Les Loups, Paris, Gallimard, 1932.
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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
Daudet (écrivain, journaliste et homme politique français) pour qui l’œuvre de Louis-Ferdinand
Céline méritait amplement le prix Goncourt11. Il a finalement gagné le prix Renaudot. Pourraiton dire que le choix du jury était autre qu’un choix littéraire ? Personne ne peut le savoir
désormais mais, selon l’auteur, tout ceci était « une affaire d’éditeurs ». L’affaire du prix
Goncourt est révélatrice d’une Académie soumise aux exigences des éditeurs qui se partagent
d’année en année le prix Goncourt uniquement entre un réseau de gros éditeurs parisiens. En
effet, il s’agissait davantage d’un concours entre Gallimard et Denoël qu’un concours entre
deux auteurs de l’époque. Le résultat a fait scandale mais comme l’a dit Georges Bernanos,
écrivain français, dans un article du Figaro12 : « M. Céline a raté le prix Goncourt. Tant mieux
pour M. Céline. ». La polémique a été virulente mais il a été nécessaire d’obtenir une décision
judiciaire un an après le procès afin de clore le débat. Léon Daudet, directeur de L’Action
française, quant à lui, pense tenir là l’homme de la littérature. Pour la N.R.F, le roman, jugé par
le comité de lecture, est un pavé de 700 pages décrit par Benjamin Crémieux le 24 Juin 1932
dans la fiche de lecture du manuscrit numéro 6127 comme un « Roman communiste contenant
des épisodes de guerre très bien racontés. Ecrit par moments en français argotique un peu
exaspérant, mais en général avec beaucoup de verve. Serait à élaguer. ». Néanmoins, le
scandale du Prix Goncourt a eu l’effet pervers d’assurer le lancement du livre et sa promotion
et d’inscrire Louis-Ferdinand Céline dans le cercle des intellectuels du XX ème siècle. Le
scandale de l’Affaire Goncourt avec Louis-Ferdinand Céline n’est pas le premier de l’histoire
du prestigieux prix littéraire. Marcel Proust, avant lui, avait fait parler de lui avec A l’ombre
des jeunes filles en fleur13 face à Roland Dorgelès avec Les Croix de bois14. La presse de gauche
le décrivant comme un écrivain aussi hermétique que Mallarmé face au jeune talent, Roland
Dorgelès et son roman sur les poilus. Marcel Proust a lui aussi été soutenu par le très
controversé Léon Daudet, monarchiste, Dreyfusard et figure de l’Action française. La
polémique de 1932 n’est pas la première mais elle est la plus retentissante, à l’image de son
auteur ; provocateur et insaisissable. Elle ouvre le débat sur le rôle des média sur le travail d’un
auteur mais aussi sur la légitimité du prix littéraire, quel qu’il soit.
Gallimard n’était cependant pas le seul à utiliser des stratégies commerciales visant à
séduire les membres des Académies de prix prestigieux, Denoël a, lui-aussi, adopté une
stratégie commerciale visant à imprimer des titres nominatifs à chacun des membres et en
11

Eric Mazet, « Céline et le Goncourt : Chronologie des faits et des idées », Spécial Céline, n°*, Paris, 12
novembre 2013.
12
Georges Bernanos, « Au bout de la nuit », Le Figaro, n°*, 13 Décembre 1932, p. 1.
13
Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Paris, Gallimard, 1918.
14
Roland Dorgelès, Les Croix de bois, Paris, Albin Michel, 1919.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
cumulant les rendez-vous professionnels entre journalistes et membres du jury. Selon Bourdieu,
trois conditions sont nécessaires à l’autonomisation d’un champ d’activités. La première est
l’apparition d’un groupe de producteurs qui se spécialise dans un domaine que ce soit la
littérature, la peinture, la musique ou encore le sport. La deuxième condition est l’existence
d’instances de consécration spécifiques et, enfin, la formation d’un marché des biens
symboliques qui sont à distinguer du marché des biens de consommation. Par ailleurs,
différents modes de consécration existent, celui qui nous intéresse ici est le mode spécifique,
c’est-à-dire apporté par les acteurs spécialisés eux-mêmes comme les presses ou librairies
spécialisées. Ceci est un capital spécifique qui peut aussi être institutionnel avec les prix
littéraires, l’Académie Française ou encore les bourses. Ce capital symbolique peut naître, entre
autre, par la médiatisation de l’œuvre avant et après sa publication. En effet tout événement est
propice à assurer la promotion d’une œuvre, quitte à parfois l’inventer de toute pièce.
L’Affaire Goncourt, dans le cas de Voyage au bout de la nuit, a été plus favorable à la
réception du livre (bonne ou mauvaise), mais plusieurs autres événements sont aussi bienvenus
pour relancer ses ventes. Récemment, le passage de l’œuvre dans le domaine public ainsi que le
procès fictif suite au débat sur la réédition des pamphlets de Louis-Ferdinand Céline chez
Gallimard, ont permis de relancer les débats sur l’auteur contesté qu’il a pu être. La propre mort
de l’auteur a permis à l’éditeur de s’approprier davantage de ventes et de promotion pour la
maison d’édition. Pour le champ littéraire, l’autonomie se présente contre le marché
économique, il est impossible de calculer le succès d’un livre. Cela s’organise en deux pôles
distincts dont le « pôle de production restreinte » qui affirme comme essentielle, voire majeure,
la valeur symbolique de l’œuvre. Cette primauté est établie par des critères de jugements
spécifiques élaborés par des spécialistes et éloigne donc tout profit économique et renonce alors
à un capital spécifique au profit du symbolique. Ainsi, l’économie des biens symboliques est
une « économie à l’envers, qui oppose à la rentabilité à court terme le processus de
consécration des œuvres sur le long terme. »15. Pour expliciter, moins un auteur vend de livres
aujourd’hui, plus nous pensons qu’il est susceptible d’être le grand auteur de demain. Dans le
cas de Voyage au bout de la nuit, et en général pour les livres publiés dans une maison
d’édition, le rôle de l’éditeur est majeur dans le processus de production de la valeur, dont la
valeur économique pour le pôle de grande production, ainsi que la valeur symbolique pour le
pôle de production restreinte. Ici le livre a acquis de la valeur grâce aux média et à la polémique
faite autour du prix Goncourt. L’œuvre, mis à part sa réception en 1932, garde une résonnance
15

Pierre Bourdieu, Les règles de l’Art, Paris, Seuil, 1992.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
pour les lecteurs contemporains. Ainsi, certaines œuvres peuvent garder une valeur symbolique
dans le temps mais rien ne présume qu’il en sera ainsi à l’avenir.
A l’inverse, certaines œuvres d’abord refusées peuvent trouver une place dans le champ
littéraire, même si le sujet de celles-ci peut laisser perplexe. En effet, dans le cas de LouisFerdinand Céline, une œuvre a été réhabilitée suite au succès de Voyage au bout de la nuit. Il
s’agit des manuscrits de L’Eglise ainsi que de sa thèse La Vie et l’œuvre de Philippe Ignace
Semmelweis précédemment refusés à la N.R.F en octobre 1927 et juillet 1928. Denoël la
retouche à peine et publie cette thèse en Décembre 1936 sous le nom de La Vie et l’œuvre de
Semmelweis. Cette thèse publiée sous le nom de Louis-Ferdinand Céline (à défaut du Dr.
Destouche) et intégrée dans son Œuvre renforce sa posture d’auteur comme celui d’un médecin
qui écrit. Philippe Sollers, écrivain français, relit la thèse sur un mode littéraire soixante-dix ans
après son refus et qualifie cette œuvre comme la prémisse d’un grand écrivain.16

1.2 La politique de l’écrivain « proche du peuple »
L’inscription de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire induit un capital
symbolique qui donne à l’auteur détenteur d’un prix littéraire une image de marque. Plus
largement, cela implique un élargissement du cercle des lecteurs, et ce capital symbolique,
obtenu à l’aide d’un prix littéraire, d’une large médiatisation, de la critique ou encore, dans ce
cas, de la controverse, que cette œuvre implique et qui dure dans le temps. La maison d’édition
met en place un plan médiatique et des stratégies dont une « stratégie de l’auteur »17. Ainsi nous
pouvons nous demander comment la réception des œuvres, et en l’occurrence de Voyage au
bout de la nuit, intervient sur la création littéraire de l’écrivain qui anticipe sur la réception de
son œuvre. De la même manière, est-ce que Louis-Ferdinand Céline conçoit son ouvrage de la
sorte ou est-ce que cette hypothèse n’est qu’une critique journalistique exposée après le succès
d’un livre ? Par ailleurs, certains spécialistes de littérature pensent que l’auteur, lorsqu’il écrit,
envisage par avance les effets de son texte auprès du public. Michel de Certeau affirme alors
que « La lecture est en quelque sorte oblitérée par un rapport de forces (entre maîtres et élèves,
ou entre producteurs et consommateurs) dont elle devient l’instrument. »18. Le théoricien
distingue dans son œuvre la stratégie de la tactique. La première, plus rationnelle et objective
que la deuxième, les tactiques « misent une habile utilisation du temps, des occasions qu’il

16

Philippe Sollers, « Naissance de Céline », dans Céline (Louis-Ferdinand), Semmelweis, Paris, Gallimard,
« L’imaginaire », 1999, p. 10.
17
Mie Kying Shin, Survie littéraire et figures de l’écrivain : le cas de Louis-Ferdinand Céline, thèse de
l’université Paris IV, 1999.
18
Michel de Certeau, L’invention du quotidien I : Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 248.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
présente, et aussi des jeux qu’il introduit dans les fondations d’un pouvoir. »19. Dès lors nous
pourrions penser que l’auteur ne serait plus maître de son œuvre, mais que
sa création serait conduite par les effets que le texte pourrait produire sur les lecteurs, les
réactions qu’elle pourrait susciter, plus généralement par rapport à l’horizon d’attente20 du
lecteur. Les choix de l’éditeur conduisent aussi à une certaine soumission de l’auteur dans une
certaine hiérarchie du monde littéraire. La place du lecteur au sein de cette hiérarchie se trouve
indéfinie car il est celui qui décidera du succès de l’œuvre, mais le lecteur est aussi celui qui se
fait contrôler par des tactiques commerciales et manipuler par les choix des prix littéraires.

Figure 1: Organigramme du monde littéraire

Dès lors le statut littéraire de l’auteur peut se définir par rapport aux catégories sociales
de ses destinataires, ce qui explique en partie la place de Voyage au bout de la nuit dans le
champ littéraire. Le capital symbolique d’une œuvre utilisant un « langage populaire »
s’adresse désormais à un public ciblé ayant reçu une éducation littéraire ou un intérêt pour la
littérature. Ainsi :
Céline incarne une position qui semble à première vue démentir les lois du champ. Alors que les
œuvres d’avant-garde, d’après l’expérience des surréalistes, peuvent obtenir très vite la
reconnaissance du circuit restreint, mais ne touchent que lentement, et parfois jamais, le grand
public Voyage au bout de la nuit […] a un sort très différent, presque opposé. Son succès est
rapide, mais sa légitimité proprement littéraire a fait longtemps l’objet de controverses
passionnées.21

Dans le cas de Voyage au bout de la nuit, nous faisons face à une singularité de la
légitimation de l’auteur, d’une part l’œuvre n’est pas créée pour répondre aux attentes du
lecteur mais a pour finalité de le choquer, de bousculer ses principes et sa conception plus ou

19

Michel de Certeau, L’invention du quotidien I : Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 63.
Hans Robert Jauss, Ästhetische Erfahrung und literarische Hermeneutik, (Les traductions françaises de Jauss
sont réparties dans deux volumes : Pour une esthétique de la réception, trad. C. Maillard, Gallimard, 1978, et
Pour une herméneutique littéraire, trad. M. Jacob, Gallimard, 1988.).
21
Anna Boschetti, Sartre et Les Temps Modernes, Paris, Minuit, 1985.
20

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
moins formelle de la création d’une œuvre littéraire. 22. Louis-Ferdinand Céline avait
conscience, avant la publication de son premier roman, qu’il serait de ceux qui contournent les
catégories littéraires et se distinguent (de manière marginale pour certains critiques) des auteurs
traditionnels qui respectent la conception d’un livre comme cela pouvait être le cas au XVIIème
siècle avec les règles du classicisme ou encore de ceux qui utilisent une langue courante parlée
par les intellectuels français de l’époque. La question du champ littéraire de Bourdieu peut une
fois encore être mise en question car la hiérarchisation des œuvres dans le champ littéraire est
une hiérarchisation symbolique discriminatoire dont Louis-Ferdinand Céline dénonçait les
aspects. « Un des enjeux centraux des rivalités littéraires […] est le monopole de la légitimité
littéraire, c’est-à-dire, entre autres choses, le monopole du pouvoir de dire avec autorité qui est
autorisé à se dire écrivain […] ».23 Il existe pour Bourdieu différents modes de consécration. La
consécration spécifique faite par des acteurs spécialisés eux-mêmes dans le domaine (presse et
librairies spécialisées). La consécration institutionnelle par l’Académie française, certains prix
littéraires ou bourses. Enfin la consécration médiatique par la grande presse et le grand public
(ce que l’on appelle mass-media dans le langage éditorial).
Toutefois, l’auteur de Voyage au bout de la nuit présente une ambiguïté sur ses
intentions d’écriture et de publication. Il écrit soit disant à destination d’un public de lecteurs
« populaires » avec, par ailleurs, le désir d’académiser son œuvre en participant à des concours
littéraires. Il souhaite donc obtenir différents modes de consécrations en tant qu’auteur, quitte à
aller à l’encontre de ses positions dans le roman. La pression sociale dans l’écriture d’une
œuvre pèse davantage sur un auteur que la création artistique. En effet, l’auteur peut écrire
contre les principes d’une société et dénoncer tout ce que cette société a de mauvais, mais il ne
peut s’en détacher s’il veut que son œuvre soit reconnue. C’est le principe de l’hétéronomie 24
que retrouve l’auteur pour diverses raisons (compromission idéologique ou encore stratégie
commerciale). Cette hétéronomie de l’écriture est définie par les principes de « l’autonomie de
la littérature ». En sociologie, l’autonomie de la littérature désigne la manière dont elle
s’autorégule en fonction des règles que les instances ou la société imposent sur le champ
littéraire. Le champ autonome se dispute le capital symbolique, tandis que le pôle hétéronome
laisse s’infiltrer des influences extérieures. La théorie du champ récuse ainsi l’établissement de
Voyage au bout de la nuit comme création artistique mais le définit plutôt comme œuvre à
destination d’un public fantôme qui n’est pas explicitement désigné contrairement au lecteur
22

Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la Réception, Paris, Gallimard, 1990.
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art, Paris, Seuil, 1992, p. 311.
24
Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Vrin, 1992, p. 163-164.
23

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
auquel l’auteur s’adresse dans son œuvre et ses lettres . Robert Darnton dit ainsi de la théorie de
Bourdieu que « des positions s’opposent selon les règles d’un jeu plus ou moins dépendant des
forces dominantes de la société ».25 Ainsi la théorie du champ tend à être nuancée dans les
hypothèses qui en ressortent. En effet, le roman de Céline peut être observé à partir de la
position que l’auteur occupe dans le champ littéraire, mais cela ne signifie pas que c’est une
traduction fidèle et transparente, dans laquelle l’auteur se trouve lorsqu’il débute le processus
d’écriture de son texte. Voyage au bout de la nuit est une œuvre que l’on qualifie comme étant
un livre pour le peuple mais adressé à des intellectuels et des gens de plus haut rang. Ainsi le
champ littéraire prend place en tant qu’espace intermédiaire entre le social et le symbolique.
La notion de champ littéraire permet d’insister sur le fait qu’un auteur n’arrive pas par
hasard et qu’il développe des stratégies pour tenter de prendre position dans une « instance »
déjà fortement structurée et déterminante quant à la position de l’œuvre dans la réception
critique, ainsi que pour l’auteur. Avec cette théorie du champ, Bourdieu restitue la position de
l’écrivain et ses productions dans une perspective historique et sociale. De ce fait, Voyage au
bout de la nuit présente les mêmes intérêts que le public avec son pessimisme qui manifeste les
problèmes sociaux et économiques nés de la crise qui succède à la Première Guerre mondiale.
Le lecteur de 1932 prend conscience des mêmes enjeux économiques et sociaux que Bardamu
dans l’intrigue et retrouve plus ou moins une part de lui-même dans ce personnage. Ainsi
l’horizon d’attente du lecteur change au moment où il ébranle sa sensibilité. Louis-Ferdinand
Céline évoque des sujets encore trop récents et blessants pour certaines personnes, il accède à la
conscience du lecteur par la guerre mais tend à en résigner plus d’un, certainement ceux qui ont
encore beaucoup de peine pour évoquer un sujet aussi sensible seulement quatorze ans après ce
drame. L’écriture de Voyage au bout de la nuit était un risque à prendre et qui, avant même sa
publication, assurait une telle contestation de la part d’un certain public encore retissant à l’idée
d’évoquer de cette manière un événement aussi traumatisant.
Cette stratégie mise en place à la fois par l’écrivain et par l’éditeur pour évaluer à
l’avance la réception d’un ouvrage peut aussi prendre en compte l’écrivain lui-même. En effet,
la posture littéraire permet de contrôler plus ou moins la réception du livre. Jérôme Meizoz
(disciple de Bourdieu) parle de ce concept et définit la posture littéraire comme : « […] la
présentation de soi de l’écrivain et met donc l’accent sur la construction d’une figure d’auteur
singulière par le biais d’un ethos linguistique et de conduites littéraires. »26 La posture est une
conduite et un discours à l’articulation de la rhétorique et de la sociologie. Il s’agit d’un
25
26

Robert Darnton, Apologie du livre, Paris, Gallimard, 2011.
Jérôme Meizoz, Postures littéraires, II : La fabrique des singularités, Genève, 2011, p. 18.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
ensemble composé d’une conduite publique de l’écrivain et d’une mise en scène discursive qui
se conduit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’œuvre. L’idée de mise en scène renvoie à l’idée
d’une fabrication de soi. Louis-Ferdinand Destouches a pris le pseudonyme de Céline, pour
appuyer sa figure d’ancien combattant de guerre et de médecin. Ce pseudonyme fait naître la
figure d’écrivain sur la scène littéraire dès la publication de son premier roman, Voyage au
bout de la nuit. A travers ses interviews et ses apparitions publiques, une image de l’écrivain se
construit conjointement avec l’auteur et conforme l’histoire de Céline à la vie de Bardamu et à
sa position dans le champ littéraire dans le roman à inspiration autobiographique. Après la
Seconde Guerre mondiale, Louis-Ferdinand Céline doit réinventer sa posture littéraire après sa
condamnation.27 Il a été accusé d’avoir :
[…] en temps de guerre, sciemment accompli des actes de nature à nuire à la défense nationale
avec l’intention de favoriser les entreprises de toute nature de l’Allemagne, puissance ennemie de
la France ou de l’une quelconque des nations alliées en guerre contre les puissances de l’Axe. 28

Dans son interview avec Pierre Dumayet29dans Lectures pour tous (première émission
de télévision consacrée à l'actualité littéraire) l’auteur apparaît mal rasé, mal coiffé, revêtu de
couches superposées de vêtements, il a un débit de paroles bas et lent. L’auteur joue un rôle
d’acteur. Il met en scène sa misère physique et matérielle pour retourner son accusation. Dans
l’interview il répond aux questions sur le ton de la complainte et tente de prendre le spectateur
par pitié pour justifier ses actes et s’en faire excuser.

Figure 2: Interview de Louis-Ferdinand Céline avec Pierre Dumayet

Alain Viala explique cette position de l’auteur et cette stratégie qui fait vivre l’auteur
aux multiples facettes par-dessus l’homme grâce à sa thèse des anticipations croisées entre
auteur et lecteur. Après s’être interrogé sur l’évolution de la relation entre ces deux corps dans
l’espace de réception du livre qui prend en compte le cadre socio-économique et politique de
27

Voir photo annexe 1.
Cour de Justice, 20 Février 1950.
29
Pierre Dumayet, Louis-Ferdinand Céline, Lectures pour tous, R.T.F, 17 Juillet 1957, 19 min.
28

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
l’époque, il en déduit que l’auteur adopte « l’attitude qui consiste à faire corps avec une façon
de voir qui devient une façon de croire »30. En d’autres termes, l’auteur tente de légitimer sa
position de pouvoir en tant qu’homme maîtrisant ce discours et cette parole diffusée.

1.3 Contexte socio-politique lors de la réception du livre en 1932
Afin d’expliquer la réception de Voyage au bout de la nuit dans les années 1930, il est
nécessaire de comprendre le contexte politique de l’époque. L’année 1932 se situe dans ce que
l’on peut appeler les « années tournantes » entre la fin de la Première Guerre mondiale et les
années avant la Seconde Guerre mondiale. La publication de Voyage au bout de la nuit dans les
librairies déclenche donc une grande remise en question de l’ordre établi depuis la fin de la
Grande guerre. Le livre est profondément marqué par les événements de son temps mais il reste
pour autant ambigu. Est-ce un livre de droite ou de gauche ? Est-ce que Louis-Ferdinand Céline
est un auteur de droite ou de gauche ? Pour ce faire, il est utile de faire la différence entre les
convictions politiques de droite et celles de gauche afin de les comparer avec les idées avancées
dans le roman. Suite à la crise identitaire des années 1930, la droite tend à se diviser en deux
groupes, on pourrait l’appeler, sans mauvais jeux de mots, la querelle des anciens et des
modernes. La nouvelle droite et l’ancienne partagent tout de même des opinions communes qui
sont

celles

d’un

renforcement

du

pouvoir

exécutif,

d’un

anticommunisme

et

antiparlementarisme et enfin celle d’un nationalisme prononcé qui tend vers des logiques et
idées antisémites. La droite prône une opinion libérale, une idéologie modérée, conservatrice et
surtout marquée par les idéaux religieux catholiques. Cette idéologie est beaucoup plus sévère
et nationaliste. En ce sens, être de droite en 1930 signifie lutter contre tout ce qui n’est pas
« français », à la manière d’un patriote. La notion de lutte des places introduite par Bourdieu
n’existe pas dans ces années-là car elle met la nation en danger et classe les appartenances
sociales. La volonté d’unifier les différences sociales est une idée issue de la Première Guerre
mondiale et des tranchées, « restons unis comme au front ». Selon cette idéologie, le seul
mérite vient du travail, influencée par les notions de sacrifice, de dévouement, tirées de la
morale chrétienne.
Du point de vue de la gauche, les années 1930 sont marquées par le fascisme et tout ce
qui est défendu par les courants de droite sont considérés comme du fascisme, ce qui n’est pas
obligatoirement vrai et vérifié. Du point de vue d’un citoyen de gauche, le courant politique
peut se diviser en quatre parties illustrées par Maurice Agulhon dans son livre La République31.
30

Alain Viala, « L’éloquence galante. Une problématique de l’adhésion », Images de soi dans le discours. La
Construction de l’ethos, Paris – Lausanne, Delachaux & Niestlé, 1999, p. 178.
31
Maurice Agulhon, La République de 1932 à nos jours, Paris, Fayard, Pluriel, 2014.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire

Figure 3: Schéma de la pensée de gauche par Maurice Agulhon

Etre de gauche est, selon le schème de Maurice Agulhon le fait de croire au progrès
social et de la justice et de combattre le fascisme. Cependant, de la même manière que le
courant de droite, les gauchistes se divisent en deux groupes, d’un côté, les modérés qui
comportent les radicaux et les socialistes et, d’autre part, les communistes révolutionnaires.
Pourtant, les trois partis de gauche possèdent eux aussi des valeurs et opinions communes. Tous
marqués par la Première Guerre mondiale, ils prônent le pacifisme appuyé de l’adage « plus
jamais ça ». Pour autant, la notion de paix n’est pas à associer uniquement au courant de
gauche. Les communistes, à la différence des modérés, visent à préparer le terrain politique
pour la révolution.
Les intellectuels français gardent une grande importance dans la diffusion des idées
politiques en France, Louis-Ferdinand Céline est devenu l’un d’eux après la publication de son
premier roman. Voyage au bout de la nuit est spontanément classé à gauche à cause de son
intérêt pour les classes populaires et sa dénonciation de la violence symbolique entre les classes
sociales (à la guerre, dans les colonies, à l’usine ou dans la vie quotidienne). Le style adopté par
Céline se rapproche grandement des romans populaires dans sa manière d’évoquer l’homme
modeste voire pauvre avec ses propres mots et non à travers un narrateur omniscient souvent
utilisé dans la langue bourgeoise. Néanmoins, de nombreuses idées appartiennent à une pensée
de droite, notamment le mépris du personnage de Bardamu contre les classes pauvres. Pour
l’auteur, l’humanité entière est abîmée, les riches et les pauvres sont au même niveau.
Les hommes y tiennent à leurs souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir.
Ça leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond
d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tous au fond. C’est leur nature. 32

32

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 295.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
Voyage au bout de la nuit est par conséquent inclassable. On pourrait dire qu’il est
anarchiste à l’image de son auteur, qui ne se défend pas de l’être dans une lettre écrite à Elie
Faure : « Je me refuse absolument de me ranger ici ou là. Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je
l’ai toujours été et je ne serai jamais rien d’autre. ».33
La décision de l’Académie Goncourt a provoqué une rupture dans la perception de
Voyage au bout de la nuit. Cela a permis de faciliter l’approche du texte avec le contexte social
et politique de cette période d’entre deux guerres. La France des années trente subit le passage
d’une période d’enthousiasme et de sécurité relative à la phase d’inquiétude quant à l’arrivée
imminente d’une Seconde Guerre mondiale. Cependant, l’euphorie n’est que de courte durée
car la crise économique qui a lieu aux Etats-Unis se propage en Europe. Bien que la France soit
l’un des pays les moins touchés par celle-ci, ces complications économiques et sociales se
répercutent sur la vie politique. Cet aspect de la situation française est représenté dans Voyage
au bout de la nuit dès le retour de Ferdinand à Rancy. La famille Henrouille en est l’exemple
révélateur « -De quoi vivre ? Mais grand-mère, vous n’allez pas vivre avec vos trois mille
francs par an, voyons !... La vie a augmenté depuis la dernière fois que vous êtes sortie !... »34
La famille est représentative des familles moyennes qui se sont retrouvées d’un jour à l’autre au
chômage, à perdre petit à petit ce qu’ils possédaient et à devoir économiser le moindre sous. La
description du quartier des Garennes comme lieu insalubre et industrialisé où la place pour
l’agriculture (seul domaine qui n’est pas touché par la crise de 1930) n’est plus praticable. Les
familles habitant dans cette « rue Ventru » de la Place Lénine ne sont donc qu’une partie de la
population de classe moyenne, voire pauvre qui subit les années difficile de chômage d’après
guerre. Le système politique des années trente se divise et n’a plus réellement de pouvoir sur le
pays. Du point de vue de la littérature, on constate depuis la fin de la guerre le passage d’une
littérature du « consentement » à une littérature du « détachement » voire du « rejet » :
« J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les
civils. On était faits, comme des rats. »35 La première contient une critique de la guerre
représentée de manière réaliste, comme dans Le Feu de Barbusse36, mais qui n’incluait pas une
remise en cause de celle-ci. La littérature du détachement elle, était porteuse d’une
dénonciation complète de la légitimité et du sens même de la Grande Guerre. Louis-Ferdinand
Céline37 partageait cette condamnation en 1929 de manière franche et l’on peut supposer que
33
34

Louis-Ferdinand Céline, « Lettre à Elie Faure, fin mai 1933, dans Céline, Louis-Ferdinand, Lettres, 2009.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 254.

35

Id., p. 10.
Henri Barbusse, Le feu : Journal d’une escouade, Paris, Gallimard, 1916.
37
Voir photo du cuirassier Destouches annexe 2.
36

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
c’est pour cette raison qu’il a donné à Voyage au bout de la nuit une forme poétique
radicalement nouvelle. Louis-Ferdinand Céline montre avec l’épisode de la guerre un refus
systématique du pathos, voire une forme d’humour qui sert à montrer l’absurdité de la guerre,
mais conjugue aussi cette angoisse à la manière du rire. « Je me hâte d’avoir à rire de toute
chose de peur d’avoir à en pleurer ».38 L’état d’esprit de Beaumarchais pourrait être appliqué à
l’esprit de Céline et son écriture. L’auteur, tout comme son éditeur, Robert Denoël, étaient
conscients du contexte éminemment favorable à la réception du contenu pacifiste du roman,
l’ont utilisé pour favoriser l’admission dans le champ littéraire. La démarche de l’éditeur ne
s’est néanmoins pas limitée à ceci. L’auteur ne voulait pas seulement faire le récit de la guerre
qu’il avait vécue mais aussi reporter la manière dont il l’avait réinterprétée avec du recul entre
le moment de sa fuite et l’écriture du roman. Ceci est l’une des raisons pour lesquelles de
nombreux hiatus sont visibles entre l’expérience de l’auteur et le récit hétérodiégétique au point
de vue omniscient. La pensée désabusée de Bardamu n’est pas la seule horreur de cette guerre :
Dans ce roman en effet, la guerre n’était plus seulement un gouffre sans fond qui engloutissait les
hommes, un chaos insensé dont il fallait s’éloigner à tout prix comme tentèrent de le faire les antihéros inventés par Céline, Bardamu et Robinson, animés tous deux par une ‘audace déserteuse’ qui
les muait à travers la guerre. Elle l’était, comme l’a souligné l’historien Jay Winter, l’incarnation
du vice dans la nature humaine, le prétexte donné aux hommes pour témoigner de leur noirceur
ontologique et l’occasion dans laquelle certains d’entre eux s’engouffrèrent avec jubilation.39

Le contexte culturel de la fin des années vingt est marqué par un retour au premier plan
de la littérature de guerre. Les spécialistes ont montré qu’après l’impressionnant essor de la
littérature de « témoignage », une décrue de l’intérêt de cette littérature de guerre s’est
manifestée peu après 1919. La publication de Voyage au bout de la nuit laisse entrevoir
différentes appréhensions de la part des intellectuels de gauche à propos de Louis-Ferdinand
Céline. Ils perçoivent l’entreprise romanesque dans le cadre d’une écriture idéologique et
politique qui se manifeste en fonction d’une approche militante. La presse bourgeoise réagit
autrement. En effet, Céline remet en question les normes bourgeoise et, comme le souligne
Roger Nimier en parlant de l’auteur :
Son pessimisme chargé de vitalité, son cynisme appuyé (mais les événements appuient plus
fortsencore), ses grandes gueulantes, ses bonnes ou mauvaises raisons, son double aspect de petit
bourgeois râleur et d’aventurier correspondent à un aspect évident du monde moderne. Son génie
littéraire en aurait fait un poète dans une autre époque. Il se serait abandonné à la préciosité qui est
son péché mignon (jusque dans les titres de son livre) et à son besoin de faire danser dans les mots,
sans souci de conséquences. Mais le siècle est méchant. Il faut être bagarreur pour le comprendre.
L’écrivain s’attache à une réalité qui colle aux doigts.40

38

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, Gallimard, Folio, 1996, acte I, scène 2, p. 49.
Odile Roynette, Un long tourment : Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945), Paris, Les belles
lettres, 2015.
40
Roger Nimier, Journées de lecture, Paris, Gallimard, 1965, p. 90.
39

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
On peut expliquer ces réactions, comme l’estime Francis de Miomandre, par « l’audace
du langage, le franc-parler qui interloquent les esprits bien-pensants »41. En réalité, l’écriture de
Voyage au bout de la nuit a débuté en 1929, nous pouvons le constater grâce à une lettre
adressée à Joseph Garcin où l’auteur affirmait vouloir « un projet […], pas de politique ni de
frauduleux commerces. »42. La familiarité de son destinataire avec le milieu des proxénètes de
Londres et de Montmartre pouvait servir. Le récit devait inclure à l’origine, dans les
expériences professionnelles de Louis-Ferdinand Céline, son séjour londonien pendant la
guerre et montrer sa fréquentation du monde de la prostitution. L’enquête Témoins43 écrite par
Jean Norton Cru a suscité beaucoup de débats dans les années vingt mais est devenue un jalon
qui a marqué l’historiographie de la Grande Guerre. Le livre redonne à la littérature de guerre
une centralité perdue depuis 1918. Jean Norton Cru effectuait un classement des textes
littéraires en fonction du caractère vraisemblable de l’œuvre et de l’authenticité des écrits,
capable de servir de récit testimonial. Est-ce que Louis-Ferdinand Céline a utilisé cette enquête
pendant la rédaction de Voyage au bout de la nuit ? Nous savons d’après une lettre adressée à
Milton Hindus44 qu’il avait pris connaissance de cet ouvrage avant son départ de Paris en juin
1944. Le roman s’attaque donc à la République tout particulièrement et à sa conception du
soldat-citoyen qui s’incarne dans un service militaire obligatoire, ce que Louis-Ferdinand
Céline appelle des « soldats gratuits ».
On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes
parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède !
Quand on est pas sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut
faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une
vie…45

Par conséquent, Bardamu, à l’image de l’auteur, fuit la guerre et ses horreurs et
dénonce le fait que tous les hommes ne sont pas égaux et pas de taille à affronter un événement
comme celui-là sans entraîner des chocs traumatiques et psychologiques sur eux. Ces soldats
sont doublement trompés selon l’écrivain, par un régime qui exige d’eux une obéissance totale
et sans contrepartie afin de les mener à une mort assurée. Le roman est donc l’occasion pour
l’auteur d’affirmer sa position et son refus face à une Troisième République à feu et à sang qui
mène ses soldats à la fatalité. La défaite de l‘humain dans la guerre représentée dans Voyage au
bout de la nuit est largement teinté de nihilisme, qui conteste la légitimité de toute autorité et de
toute valeur nationaliste. Les lecteurs se retrouvent dans ce texte car ils peuvent affirmer, de la
41

Francis de Miomandre, « La peur des gros mots », Fantasio, n°*, 1er Janvier 1933.
Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Joseph Garcin (1929-1938), Paris, Ecriture, 2009.
43
Jean Norton Cru, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs des combattants édités en français de
1915 à 1928, Paris, Les Etincelles, 1929, rééd. Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2006.
44
Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949), Paris, Gallimard, 2012, rééd. Du Lérot, 1989.
45
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 8.
42

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
même manière dont le fait Céline, la corruption et le déni quant à la gravité de la situation
économique et politique d’après guerre. Céline est qualifié comme « porte-parole » d’une
catégorie de la société qui est livrée à elle-même et subit cette situation. Le langage Célinien est
à la fois un langage de l’émotion et un langage politique engagé. Le style de l’auteur invite à
l’oralisation. Le langage académique que promeut la société est inapte à traduire les émotions.
Il s’agit pour lui de retrouver l’émotion du « parlé » à travers l’écrit. La création de cette
écriture très pensée passe par des images et un argot qui sont là pour exprimer les sentiments
vrais de la misère. Le langage politique en revanche est exprimé par l’utilisation antithétique du
« bon usage » dans la société bourgeoise. Le langage est au service d’un endoctrinement, il est
manipulateur dans le sens où il ne laisse pas indifférent, que cela soit légitime ou non. La
suppression des dialectes régionaux et la création d’une langue commune premièrement parlée
en Ile-de-France imposée met un terme à tout velléité d’autonomie. Grâce à ce retour en force
d’un patois régional, Louis-Ferdinand Céline fait un coup de force en redorant la culture
française tout en se liguant contre ceux qui la défendent.
Encore aujourd’hui, Louis-Ferdinand Céline est un auteur qui conserve une côte de
popularité hors du commun. A la question posée en 2014 lors de l’émission La grande
librairie46 par François Brunel sur la chaîne de télévision France 5 « Quelle est le livre qui a
changé votre vie ? », près de six mille personnes qui ont placées Voyage au bout de la nuit en
troisième position derrière Le Petit Prince47 d’Antoine de Saint-Exupéry et L’ Étranger48
d’Albert Camus49. Voyage au bout de la nuit est publié en 1932 dans un contexte favorable à
l’extension d’un pacifisme mis en valeur et légitimé par la consécration de nombreux anciens
combattants. Le roman est une mise en forme d’un système de représentations qui constitue une
logique propre à l’œuvre et cohérente dans son ensemble. Ce système confronte en permanence
l’historien aux risques qui font son métier, entre anachronisme et surinterprétation. La
représentation des valeurs de l’armée et de la guerre sont ici à l’opposé des valeurs
Républicaines de la France de ces années là, valeurs représentées dans leur réalité historique.
L’image des soldats-citoyens véhiculée par l’école, le service militaire et le suffrage universel
n’est qu’illusion et est, grâce au roman, perçue dans toute sa radicalité.
Ce qu’on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n’était pas défendu ! Cela faisait
partie des choses qu’on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C’était même reconnu,
46

Les 20 livres qui ont changé votre vie : Louis-Ferdinand Céline, 11 décembre 2014, La grande librairie, [en
ligne], http://www.lepetitcelinien.com/2014/12/louis-ferdinand-celine-classement-grande-librairie.html.
47
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, New York, Reynal and Hitchcock, 1943.
48
Albert Camus, L’Étranger, Paris, Gallimard, Blanche, 1942.
49
Odile Roynette, Un long tourment ; Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945), Les belles lettres,
2015.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à
courre !... Rien à dire. Je venais de découvrir d’un coup la guerre tout entière.50

Le monde littéraire de 1932 n’a pas exactement compris de suite la portée du pouvoir
subversif du roman et sa capacité à représenter une société victime du traumatisme des
conséquences de la Grande Guerre.

50

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 14.

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La position de Voyage au bout de la nuit dans le champ littéraire
Le premier roman de Louis-Ferdinand Céline a suscité beaucoup de controverses à sa
sortie en 1932. Encore aujourd’hui la position de l’écrivain fait l’objet de débats. Si l’œuvre a
difficilement trouvé sa place dans le champ littéraire, il est encore difficile de classer son auteur
dans les catégories prédéfinies. En allant à l’inverse de toute tradition ou de toute règle
littéraire, Louis-Ferdinand Céline crée un chef d’œuvre qui fait de lui la cible d’une partie de la
population française et des média. Néanmoins sa figure d’auteur reste floue et il est difficile de
comprendre à quelle classe Voyage au bout de la nuit est dédié. L’auteur, à la fois considéré
comme « proche du peuple », est par ailleurs inscrit dans un désir et un besoin de
reconnaissance qu’il ne peut obtenir que de classes moyennes ou bourgeoises et d’institutions
appartenant à cette classe dominante. De plus, ce roman ne peut se positionner dans l’histoire
de la littérature, c’est pourquoi cette œuvre dure dans le temps. Elle faisait échos à
l’environnement politique et économique de l’époque d’après guerre mais est encore et toujours
le miroir de la société du XXIème siècle.
L’œuvre est aussi novatrice dans la réception qu’elle a pu avoir et l’impact médiatique
engendré par cette controverse. En effet, l’affaire du Goncourt a eu l’effet de mettre le roman
en avant et d’assurer sa promotion. Ceci a aussi permis de remettre en question cette société
bourgeoise et questionner les institutions qui dirigent le domaine littéraire depuis de
nombreuses années. En effet, ce scandale n’étant pas le premier (Proust ayant vécu le même
sort que Céline avec A l’ombre des jeunes filles en fleurs 51), cette histoire ne remet pas en
question uniquement l’académie des lettres et le jury du prix Goncourt mais aussi toute
l’institution littéraire dirigée par un petit nombre d’éditeurs majeurs.
Derrière chaque œuvre se trouve pourtant un écrivain et un éditeur. La réception
médiatique de Voyage au bout de la nuit est avant tout une stratégie provenant des éditeurs
Gallimard et Denoël mais aussi une construction de la figure d’auteur. Etant à la fois le soldat,
le docteur, l’écrivain, l’homme et passant par divers pseudonymes, la posture d’auteur de
Louis-Ferdinand Céline n’a fait que changer tout au long de sa carrière mais est aussi le reflet
d’une soumission à cette société qu’il dénonce dans son œuvre. Dès lors, peut-on réellement
apprécier une œuvre littéraire en dehors de l’homme qui l’a écrite ? Est-il possible de distinguer
l’auteur de l’homme ou de l’écrivain ? La deuxième partie de ce projet de mémoire en fera
l’objet.

51

Thierry Laget, Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire, Blanche, Gallimard, Paris, 2019.

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social

2 Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
Comme cela est expliqué dans la première partie de ce projet de mémoire, le premier
roman de Louis-Ferdinand Céline a eu un rôle déterminant dans la construction de sa figure
d’auteur. Il est difficile pour un historien de parler du rôle qu’a eu Voyage au bout de la nuit
sans avoir à évoquer ses opinions politiques et ses penchants antisémites. Telle est la difficulté
de l’historien, celle d’avoir à décrire les faits sans les juger et de rechercher les raisons d’une
telle haine sans toutefois les excuser. Le roman s’inscrit pourtant dans l’histoire de la Grande
Guerre et dans la littérature de « témoignage ». Il est donc impossible de l’expliciter sans
prendre en compte le contexte historique qui a eu une influence sur l’écriture de l’œuvre et sur
la personnalité de l’auteur. Comme expliqué dans la première partie de ce projet de mémoire,
Louis-Ferdinand Céline est un écrivain contre l’usage normatif du langage. Dans la première
phrase du roman « Ça a débuté comme ça », la dimension circulaire se retrouve, il n’y a aucune
progression, ça commence comme ça se termine. Le ton est lancé par l’écrivain et installe une
attente chez le lecteur. « Ça » est un pronom démonstratif cataphorique qui annonce ce qui va
suivre. (Différent d’anaphorique, qui annonce ce qui précède). De plus, la tournure française du
procédé d’emphase par dislocation ne peut être traduite, cela renforce pour le lecteur le
sentiment d’appartenance à une langue, à une patrie. Dès la publication de son premier
ouvrage, l’auteur semble vouloir inciter la prise de position de ses lecteurs sur sa personnalité.
Cette prise de position radicale ne permet que deux points de vue sur sa personnalité, on aime
ou on déteste. Ceci a été largement perçu dans les articles et commentaires journalistiques et
critiques sur l’auteur. Edmont Jaloux (écrivain et critique littéraire français) écrit d’ailleurs à
propos de l’auteur « M. Louis-FC, ce révolte, cet anarchiste en lutte avec toutes les formes
sociales et toutes les formes humaines, continue avec une âpre vigueur la lignée d’une tradition
les plus chères à notre pays, celle des grands satiriques. »52 Le critique place alors l’auteur dans
une lignée appartenant non seulement à l’histoire de la littérature mais aussi à l’histoire de la
France. Cela est d’autant plus étonnant lorsque l’on constate que l’auteur a été condamné par ce
même pays. Le mystère autour de la personnalité de l’auteur misanthrope, désabusé, antisémite
et si singulier qu’est Louis-Ferdinand Céline ne peut qu’expliquer la contestation faite à la suite
de la publication de Voyage au bout de la nuit, pourtant, il reste l’un des plus grands auteurs de
son temps après Proust.

Edmont Jaloux, Les nouvelles littéraires, cité d’après, Thomas Choury, Voyage au bout de la nuit. Histoire
d’un livre, 1928-1936, Mémoire de séminaire en histoire politique du XIXe et XXe siècle,
dir. Gilles Vergnon, Institut d’Etudes Politiques de Lyon, 2013.
52

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social

2.1 La figure d’auteur
Les débuts de Céline en tant qu’auteur ont été quelques peu périlleux. En 1916 et 1917,
Céline sort de la bataille des Flandres et restera traumatisé et blessé à vie par cette épreuve.
« […] bras droit brisé et peut être tympan blessé ». Dans les lettres qu’il peut envoyer à ses
proches durant cette période il est possible de trouver les premières traces d’un futur écrivain. 53
De plus, l’expérience africaine du jeune Destouches a été si marquante que plusieurs romans,
dont L’Eglise54, Féerie pour une autre fois55 et surtout Voyage au bout de la nuit en ont fondé
des traces révélant l’horreur du colonialisme et tous les débordements qui s’en suivent. Suite à
cela, l’auteur commence son travail d’écrivain en rédigeant quelques pièces de théâtre qui ne
trouveront jamais le succès escompté. Il a notamment écrit L’Eglise (pièce à caractère
autobiographique). Avec du recul, ces pièces de théâtre montraient déjà les penchants
antisémites et satiriques de l’écrivain, représentant déjà l’absurdité humaine telle qu’il la
connaissait. Le statut d’auteur que Louis-Ferdinand Céline obtient lorsqu’il se fait éditer pour la
première fois est à l’encontre de ce que les présupposés affirment. L’auteur n’est pas dans une
optique de séduction avec le public et le lectorat. Il cherche à adopter le même état de
conscience que le personnage de Bardamu, un être asocial qui repousse les hommes du mieux
qu’il peut. Cette inaccessibilité provoque davantage de désir chez le lecteur. En termes
philosophiques, on tend à dire que le sujet désirant (le lecteur) ressent un manque. L’objet
désiré (l’auteur) est alors aux yeux du sujet, ce qui va combler un manque. Ici Louis-Ferdinand
Céline, par les médias et par cette mise en scène de sa propre personne, crée le manque chez le
lecteur avec, pour base, ses mots. En effet, Voyage au bout de la nuit est une œuvre de génie
car elle est aussi novatrice. C’est la première fois à cette période, qu’une personnalité a le
courage de dénoncer, à travers un langage peu commun dans la littérature, les travers d’une
société. Céline affirme d’ailleurs dans une interview avec le professeur Y son désir de ne pas
recevoir ou répondre aux lettres de ses admirateurs ou de ne pas signer de manuscrits lors de
dédicaces. « Je ne signe jamais […] Je fais des cadeaux de tout ce qu’on veut, de tout ce que
j’ai bien volontiers, mais avec mépris, à cette goujuterie, ces chiens, tous ces chiens, le
monde… Je me dépouillerai à zéro si l’on veut mais je ne signerai pas. »56 Son mépris pour ses
admirateurs explique en partie cette personnalité hors du commun qu’est l’auteur à l’image de
son roman.

53

Voir lettre écrite de la main gauche à ses parents annexe 3.
Louis-Ferdinand Céline, L’Eglise, Paris, Gallimard, 1933.
55
Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois, Paris, Gallimard, 1952.
56
Louis-Ferdinand Céline, Romans Tome IV, Paris, Gallimard, La pléiade, 1993, p. 685.
54

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
Ayant conscience du lectorat qui fait le succès de son livre, appartenant aux classes
moyennes voir aisées, il choisit d’adopter ce comportement avec elles, ce qui apporte l’effet de
susciter une plus grande attention de leur part. Roland Barthes 57 insiste sur le fait que
l’insistance auctoriale constitue un enjeu dans la réception de l’œuvre et pour la détermination
du sens du texte pour son lectorat. En effet le travail de l’éditeur est non seulement d’assurer la
fabrication, la promotion et la diffusion du livre mais aussi de permettre à l’auteur de se
fabriquer une « image de marque », mot utilisé dans le vocabulaire marketing, qui lui permettra
d’obtenir un capital symbolique. L’autorship désigne le statut de l’auteur. L’auteur est une
autorité, c’est-à-dire qu’il a une valeur plus ou moins grande dans le champ éditorial et
littéraire. La notion d’auteur a été abordée par Roland Barthes et Michel Foucault 58. Pour
Roland Barthes, l’auteur n’a aucune importance dans la signification du texte : il n’existe que la
langue qui traverse la personne de l’écrivain. Pour Foucault, l’auteur est une fonction qui ne
renvoie pas à un individu réel, mais à une construction historique et socioculturelle. C’est en ce
sens qu’il y a une nécessité de cultiver une image de marque et donc son capital symbolique,
qui va permettre aux auteurs de consolider leur positionnement au sein du champ éditorial :
l’éditeur, mais aussi l’auteur deviennent des marques. Les maisons d’éditions sont des marques
qui ont une position spécifique et une image au sein du champ littéraire. Dans le cas de LouisFerdinand Céline, l’homme hautain et son égo développé faisaient déjà partie de sa personnalité
après même le refus de Gallimard. Il écrit d’ailleurs en Août 1932 à son futur éditeur Robert
Denoël :
Mon vieux,
De grâce surtout n’ajoutez pas une syllabe au texte sans me prévenir ! Vous foutriez le rythme par
terre comme rien- moi seul peut le retrouver où il est. J’ai l’air baveux mais je sais à merveille ce
que je veux. […]. Considérez que vous êtes vous autres à la période romantique de cet ours (le
livre). Moi je l’ai digéré et je suis prêt à le vomir. […] Une couverture assez lourde et discrète.
C’est mon avis Bistre et noir ou gris peut être et des lettres égales et un peu épaisses. C’est tout.
C’est suffisant comme impressionnisme.
Bien Amicalement. A bientôt, L.D59

Louis-Ferdinand Céline avait déjà conscience du rôle historique que son œuvre allait
jouer. Avec du recul, on peut comprendre cet engouement pour la littérature célinienne en
supposant un attention particulière au contexte d’écriture et à la réception de l’œuvre, ce qui lui
donne tout son sens. La réception du livre fondée sur l’identification de l’antimilitarisme de
l’auteur et sur le pacifisme du narrateur a favorisé son institutionnalisation littéraire dans le
57

Roland Barthes, « La mort de l’auteur », Mantéia, n°5 Marseille, 1968, 1ere éd « The Death of the Author »,
Aspen Magazine, n°5/6, 1967.
58
Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur », collège de France, Paris, 1969.
59
Céline à Robert Denoël, août 1932, cité dans Céline et les éditions Denoël (1932-1948), p. 29.

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
contexte de la France du début des années trente. Cela a aussi contribué à la création de la
légende que l’écrivain voulait se forger de lui-même. Cette légende est celle du héro ou plutôt
de l’anti-héros de guerre gravement blessé.60 Cette évocation des traumatismes et blessures de
la Grande Guerre a été déterminante dans la stratégie de reconquête du lectorat jusqu’à sa mort
en 1961. Cette légende lui a ensuite permis d’appuyer ses idéaux antisémites qui, dans le cas de
l’auteur, étaient antérieurs à la Grande Guerre et aux épreuves vécues par celui-ci. Ces idéaux
mis à nus dans le contexte des années 1937-1941, lui ont permis de légitimer ses dires comme
conséquence du traumatisme provoqué par ce choc. Néanmoins, Louis-Ferdinand Céline n’a
jamais douté du génie de son roman (à juste titre), car il écrit à Gaston Gallimard dans la lettre
qui accompagne le roman lors de son envoi à l’éditeur « c’est du pain pour un siècle entier de
littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil… »61. Louis-Ferdinand Céline à cette
époque prend déjà la figure d’auteur confirmé dans ses choix éditoriaux et de rédaction, quitte à
expliquer à l’éditeur comment faire son travail. Il ne fait pas de la « littérature de repos »62 mais
il hérisse son lecteur sur tous les points de vue. Comment ce récit a contribué à l’insertion de
l’écrivain dans le champ littéraire de son temps ? Le désir de l’auteur de se faire publier dans la
collection Blanche de Gallimard puis dans la Bibliothèque de la Pléiade, désir de tout auteur,
indique que sa figure d’auteur et la reconnaissance auctoriale prévaut sur la nature de son
œuvre et ce qu’elle peut dénoncer. Céline est un écrivain du peuple, peut-être, mais il est
surtout un homme en quête de reconnaissance pour le travail fourni et pour ce courage de dire
la vérité quand tout le monde se tait. Le refus du comité de lecture de Gallimard pour Voyage
au bout de la nuit s’est effectué deux heures trop tard face à Denoël. Ceci fera défaut à la
maison d’édition qui luttera pendant plusieurs années pour récupérer l’auteur et de publier dans
la collection Blanche. Celle-ci sera contrainte, plusieurs années après, lors de la signature du
contrat avec Louis-Ferdinand Céline de négocier les droits d’auteur à 18%, un chiffre plus
qu’élevé, la moyenne étant de 12 à 13%. La rémunération proportionnelle dans une maison
d’édition polarise le champ de l’édition et de la littérature. L’auteur touche alors entre 5 à 12%
du prix public du livre hors TVA (qui est de 5,5%) pour un grand format et entre 5 à 10% du
prix public du livre hors TVA pour un format poche. La rémunération progressive peut se faire
en fonction du nombre d’exemplaires vendus mais ne dépasse jamais 13%.
Après la mort de l’écrivain en 1961, le processus de réhabilitation de la figure d’auteur,
entreprise dès son vivant s’est poursuivie. La première étape de ce processus a été la
60

Voir L.F Céline blessé de guerre annexe 4.
Voir lettre à Gaston Gallimard annexe 5.
62
Louis-Ferdinand Céline, lettre écrite à Léon Daudet, 1936.
61

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
publication des deux premiers romans de Louis-Ferdinand Céline Voyage au bout de la nuit et
Mort à crédit par Gallimard dans la Bibliothèque de la Pléiade. Ceci lui a permis de se classer
dans le panthéon des grands auteurs. Depuis, une succession d’artistes n’ont de cesse de
célébrer l’auteur de diverses manières. Yves-Robert Viala, Fabrice Luchini ou plus récemment
Jean-François Balmer ont adapté sur scène Voyage au bout de la nuit. Les illustrations de
Jacques Tardi63 ont-elles aussi joué un rôle considérable dans la mémoire de l’auteur.64 Grâce à
lui, le personnage de Bardamu n’est plus perçu comme un soldat solitaire et perdu mais est
assimilé à cette image terrifiante de la Guerre imaginée par le dessinateur.
En ce qui concerne le droit d’auteur, celui-ci se divise en deux parties, le droit moral et
le droit patrimonial. « L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son
œuvre »65. Le droit moral, important et décisif, est défini par trois fondamentaux dont le droit
de divulgation et donc le choix de publier ou non une œuvre, le droit de paternité, c’est-à-dire
d’apposer ou non un nom, un pseudo ou de rester dans l’anonymat, et, enfin le droit au respect
de l’œuvre. Le droit moral chez un auteur est imprescriptible, c’est-à-dire qu’il est illimité dans
le temps), inaliénable (inaccessible) et perpétuel (transmissible aux héritiers). Dans le cas du
droit patrimonial, en revanche, « L’auteur jouit sa vie durant du droit exclusif d’exploiter son
œuvre sous quelque forme que ce soit et d’en tirer un profit pécuniaire. »66. Ce droit patrimonial
est au cœur du lien qui va unir l’auteur à son éditeur. Il est applicable durant toute la vie de
l’auteur et jusqu’à soixante-dix ans après sa mort. Après cette période, l’œuvre tombe dans le
domaine public. Cela comprend le droit de reproduction de l’œuvre sur les supports déterminés
dans le contrat éditorial, le droit de représentation ainsi que le droit de rémunération pour la
représentation des œuvres de l’auteur. Le contrat d’édition est soumis à des évolutions
constantes et va fixer un certain nombre d’éléments comme la nature des droits que l’on cède
(reproduction, représentation, traduction, adaptation théâtrale et audiovisuelle). Il n’est donc
pas obligatoire de tout céder à l’éditeur. La durée du droit patrimonial peut être limité ou non
(aujourd’hui limité de trois à cinq ans). Cependant, l’auteur doit lui aussi respecter des règles
qui lui sont imposées par le Code de la propriété intellectuelle. « L’auteur garantit que son
manuscrit ne contient rien qui puisse tomber sous le coup des lois relatives à la diffamation et
l’injure, la vie privée et au droit à l’image, à l’atteinte aux bonnes mœurs ou à la
contrefaçon. »67 L’auteur doit aussi respecter le contrat éditorial et assurer la promotion de son
63

Jacques Tardi, Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Blanche, 1988, 384 p.
Voir illustrations de Jacques Tardi annexe 6.
65
Art. L212-1, « Droits moraux », Code de la propriété intellectuelle, 3 juillet 1991.
66
Art. 21, « Propriété littéraire et artistique », Code de la propriété intellectuelle, 11 mars 1958.
67
Art. L212-6, « Droits des auteurs », Code de la propriété intellectuelle, 3 juillet 1992.
64

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
ouvrage si cela n’est pas contre-indiqué. Il doit alors participer à des interviews et assurer les
dédicaces et tout ce qui peut se rapporter à la promotion du livre. A ce stade, on parle
davantage de posture d’auteur que de l’écrivain.
Auteur
Editeur
Fabrication
Diffusion, distribution
Libraire
TVA

10%
15%
15%
17,5%
38%
5,5%

Figure 4: Répartition en moyenne du prix d’un livre

Aux vues de ces informations, Louis-Ferdinand Céline n’avait certainement aucun droit
de refuser d’assurer la promotion de son livre. On peut donc affirmer qu’il possédait une place
privilégiée au sein de la maison d’édition et dans le domaine littéraire en général. Lorsqu’un
auteur se permet de négocier les conditions du contrat ainsi que le pourcentage qu’il gagne par
livre vendu, sa position est celle d’un auteur voulu et désiré de tous. Les concessions que
l’auteur peut faire en retour ne sont parfois pas des moindres. L’identité de l’auteur comme
ancien combattant et médaillé militaire68, bien qu’utile à la construction de son personnage dans
ses débuts, est rapidement détruite derrière le pseudonyme de Céline, cela a malgré tout
participé à la reconnaissance par la critique du statut de témoignage de Voyage au bout de la
nuit. Sur la photo où il pose avec sa médaille militaire à l’hôpital du Val de Grâce en Décembre
1914, il écrit au dos « Vue de héros en décadence, Louis. ». Cela n’a pas été l’unique raison du
succès du roman, et Philippe Roussin69 (directeur de recherche au CNRS) a prouvé que le
processus de reconnaissance est en grande partie dû à Céline lui-même, à travers sa figure de
médecin, de son retrait face à ce qui compose le monde littéraire ainsi qu’au rôle que le
contexte éditorial de l’époque a apporté au livre. En effet l’année 1932 est une année où
l’édition est propice à la marchandisation et à la commercialisation du livre, logique que
Denoël avait intégrée.70
En revanche, l’évocation de la Grande Guerre au début du roman, qui a donc joué un
rôle majeur dans la réception de Voyage au bout de la nuit, a fait passer la suite du texte au
second plan. Cela a amené la notion de folie comme déterminante dans la construction du
personnage de Bardamu, cette notion doit alors être interrogée dans notre projet de mémoire.
L’écart entre le silence qui est imposé sur la blessure physique dont souffrait le narrateur et les
68

Voir photo L.F Céline médaillé de guerre annexe 7.
Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire : Céline et la littérature contemporaine, Paris,
Gallimard, 2005, p. 48-49.
70
Pierre Edmont Robert, Céline et les éditions Denoël (1932-1948), Paris, IMEC Editions, 1991, p. 9-23.
69

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
troubles nerveux causés par le traumatisme souligne la fonction anti-héroïque de la guerre que
Céline souhaite décrire dans Voyage au bout de la nuit. Il souligne l’illégitimité d’un courage
que Bardamu, à l’image de l’auteur et de bien d’autres soldats, n’avaient pas et qui est balayé
par son contraire, la lâcheté. « Alors je suis tombé malade, fiévreux, rendu fou, qu’ils ont
expliqué à l’hôpital, par la peur. C’était possible. La meilleure des choses à faire, n’est-ce pas,
quand on est dans ce monde, c’est d’en sortir ? Fou ou pas, peur ou pas. »71 Le narrateur est
devenu étranger à lui-même dans ce passage du roman, incapable d’expliquer ou d’évoquer son
comportement sur les champs de bataille. En ce sens, l’hypothèse d’Henri Gordard 72, selon
laquelle une influence freudienne dans le récit célinien est possible, semble vérifiable. Le retour
au traumatisme de la Grande Guerre est chez l’auteur marqué par un délire irréel. Cette trace de
l’influence freudienne peut se retrouver également dans le portrait d’une guerre devenue « le
monde à l’envers, celui où tuer est devenu licite. ». La notion freudienne de Thanatos prend ici
place afin de mettre en lumière les pulsions de mort humaines. La psychanalyse est traitée avec
ambivalence car ce qu’elle dévoile de l’homme va dans le sens de la désillusion, du
désenchantement tandis que ces mêmes écrits vont dans le sens d’un travail littéraire novateur
et progressiste. « De refoulée, la mort était revenue dès août 1914 hanter les vivants alors que
tout avait été entrepris, en Occident, pour la mettre de côté, pour ‘l’éliminer de la vie’. »73 Ceci
expliquerait la force de l’héroïsme en 1914 et la violence à l’égard d’autrui du fait de
l’impossibilité de l’inconscient de se représenter sa propre mort. Bardamu est lucide sur le
système mais n’essaie pas de le modifier, c’est un anti-héros qui n’est pas révolté. Les grands
thèmes sont annoncés dès les premiers chapitres et sont déclinés de manière récurrente.

2.2 Différencier l’auteur de l’écrivain de l’homme
En 1969, Michel Foucault s’interroge sur la circulation de certains discours par rapport
à la figure d’auteur.74 Selon lui, « La fonction auteur ne se forme pas directement comme
l’attribution d’un discours à un individu. Elle est le résultat d’une opération complexe qui
construit un certain être de raison qu’on appelle l’auteur. ». Selon lui, l’auteur serait le produit
d’une fiction que l’on tend à associer à un individu réel, créateur de textes. Ce nom d’auteur est
représentatif de plusieurs fonctions qu’on assimile à ce personnage d’auteur. Cet être ne doit, ni
être assimilé à celui qui écrit (écrivain), ni être confondu avec celui qui raconte l’histoire
(narrateur). Pour lui :
71

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 60.
Henri Gordard, Voyage au bout de la nuit commenté par., Paris, Gallimard, Folio bibliothèque, 1991.
73
Sigmund Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », Œuvres complètes, psychanalyse t. XIII
(1914-1915), Paris, PUF, 1988, p. 144.
74
Stéphane Olivesi, « Foucault, l’œuvre, l’auteur », Questions de communication, openedition, 2012.
72

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
La fonction auteur est liée au système juridique et institutionnel qui enserre, détermine, articule
l’univers des discours ; elle ne s’exerce pas uniformément et de la même façon sur tous les
discours, à toutes les époques et dans toutes les formes de civilisation ; elle n’est pas définie par
l’attribution spontanée d’un discours à son producteur, mais par une série d’opérations spécifiques
et complexes : elle ne renvoie pas purement et simplement à un individu réel, elle peut donner lieu
à plusieurs ego, à plusieurs positions-sujets que des classes différentes d’individus peuvent venir
occuper.75

Michel Foucault explique ici que le nom d’« auteur » n’est pas un nom propre car il se
rapporte uniquement à un ensemble de textes qui peuvent être classifiés, répertoriés, etc.
L’écrivain en revanche est un individu que l’on peut situer au sein d’un groupe social ou d’une
structure familiale. Il a ses opinions, ses idées et c’est en ce sens que les critiques doivent
différencier Louis-Ferdinand Céline du cuirassier Destouche ou encore du docteur. Le
personnage de Céline est l’auteur, l’écrivain était l’auteur qui n’a pas encore été publié,
l’homme est le collaborateur. Cela semble mener à la confusion, cependant, cette distinction
permet à Louis-Ferdinand Céline de se justifier et de sortir du cadre dans lequel on le place. Se
pourrait-il que cette distinction écrivain/ auteur/ homme soit en réalité ce qui permet à Céline
de trouver sa place dans le monde littéraire ? Ceci peut-il être justifiable ? « Les critiques, le
public, s’acharnent à juger mon livre mais l’homme à travers la mode, ragots, politique,
battages, haines, jamais ils ne jugent le livre, ils jugent l’auteur d’après les « on-dit », ragots,
préjugés, patati. »76 Ici, Louis-Ferdinand Céline différencie et joue, sur le ton de la complainte,
avec un lecteur quelque peu perdu entre toutes les personnalités qui le constitue. Il aimerait que
les critiques jugent l’écrivain, mais pas l’homme ni l’auteur. Cependant la figure de l’auteur est
une construction nécessaire à la promotion ou à la représentation d’un livre, qu’il soit réel ou
caché sous un pseudonyme. Cette figure d’auteur semble ici avoir pris une place trop
importante dans ce que peut être l’homme de manière à ne plus réellement distinguer l’une de
l’autre. Pourtant cela lui sert, notamment lors du procès en 1950 lorsqu’il répond dans sa lettre 77
« Réponses aux accusations formulées contre moi ». Il se défend d’avoir écrit de la littérature
fantastique, ce qui ne prend pas place selon lui dans le champ de la littérature
collaborationniste.
Pour mieux comprendre le cas de Céline, son procès est révélateur des facettes de cet
individu. Le 17 Juin 1944 à la libération de Paris, l’auteur fuit la France avec son épouse
Lucette, part se réfugier au Danemark et met plusieurs mois à atteindre cette destination en
passant par divers endroits en Allemagne. Céline est ensuite dénoncé par la police judiciaire
comme membre du comité d’honneur du Cercle européen, organisation collaborationniste. Il
75

Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur », collège de France, Paris, 1969.
Louis-Ferdinand Céline, lettre au Magot solitaire (Henry Muller, directeur des éditions de La Jeune Parque),
Carrefour, n°240, 20 Avril 1949, p. 8.
77
Voir réponse de Céline annexe 8.
76

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33

Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
est condamné, selon l’article 75 du code pénal, à la peine capitale pour tout citoyen français
reconnu coupable d’intelligence avec l’ennemi. Céline réagit à ce moment par la lettre de
« Réponses aux accusation formulées contre moi » qui se retrouve largement diffusée. Le 21
Février 1950, il est condamné devant la cour de justice et reconnu coupable avec un an
d’emprisonnement, cinquante mille francs d’amende, de l’indignité nationale et de la
confiscation de la moitié de ce qu’il possède. Son avocat, Tixier-Vignancour, obtient en Février
1951 la levée du mandat d’arrêt puis une amnistie pour l’auteur. Dans ce cas, l’écrivain et
l’auteur retrouvent leur place dans le domaine littéraire mais l’homme a souffert de cette
mauvaise publicité. Cela fait de Céline une personnalité controversée. Cependant le tribunal et
la cour de justice peinent à différencier ces deux êtres et cette différence ne semble pas possible
à cette époque. C’est ce que l’on retrouve dans les critiques faites envers l’auteur, et cela depuis
la sortie de son premier roman, le critique ou chroniqueur ne peut être partial, soit il aime, soit
il déteste. La réaction des médias, suite à cette amnistie, est forte. Là encore l’auteur reconnu et
médiatisé n’est pas différencié de l’homme. En 1951, L’Humanité décrit Céline comme un
« agent de la Gestapo ». L’opinion publique se positionne largement contre cet auteur/ homme
et pourtant il retourne en France le 7 Juillet 1951. La théorie de Michel Foucault n’a été établie
qu’en 1969, c’est-à-dire dix huit ans après les faits. Ceci aurait permis, aux lecteurs du moins,
de distinguer le narrateur de Voyage au bout de la nuit de l’auteur même. Ce narrateur est selon
Michel Foucault un écran-produit sur lequel l’auteur projette une image de lui-même destinée à
son lecteur. Le lecteur accepte donc, lorsqu’il ouvre un livre, la manipulation de l’auteur à son
égard, d’autant plus dans le cas de Louis-Ferdinand Céline où le roman est une histoire dans
une histoire, qui est celle de tout le battage médiatique fait depuis la publication de Voyage au
bout de la nuit. Les quiproquos et malentendus, les retournements de situation, la fugue et la
mise en scène élaborée par l’auteur autour de cette affaire fait de lui un personnage même de
roman. La distinction entre la réalité et le fantastique est difficile pour Louis-Ferdinand Céline,
l’histoire de sa vie pourrait donner l’impression au lecteur qu’il est lui-même pris de folie
comme Bardamu, cependant la folie n’excuse pas tout et il est primordial d’obtenir un
jugement le plus objectif possible quand on vient à parler de l’œuvre Célinienne. Le lecteur n’a,
quant à lui, aucun jugement à avoir avant d’avoir fini le livre. Ce procès, au-delà des
accusations portées envers Louis-Ferdinand Céline, pose la question de la responsabilité
auctoriale et du pouvoir des mots, ces mots qui lui ont aussi permis d’inventer des éléments de
toute pièce et qui ont obtenu le statut de preuve. Jusqu’où peut aller le pouvoir de la littérature ?

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
Céline connaissait les risques et les revers d’une telle prise de position dès la publication
de son premier roman du fait de la difficulté à le placer dans une « case ». Les journalistes et
critiques n’ont que davantage d’engouement pour cet auteur, qu’ils soient favorables ou non,
car la polémique construite autour de lui permet d’alimenter le débat dans plusieurs articles.
« Chacun se demande dans quel journal de gauche M. LFC, écrivain de gauche volontiers
anarchisant, ferait paraître son premier article. Le premier article de M. LFC a paru… Il a paru
dans un journal de droite. »78. André Chaumeix exprime, quant à lui, sa désapprobation face à
ce roman qui, d’après lui,
[...] se donne pour ce qu’il n’est pas. Le premier défaut de ce livre est de nous induire en erreur
[…] Six cent vingt pages dont beaucoup sont ordurières. Tantôt écrit par un bourgeois, tantôt
pensé par un prolétaire, ce livre déconcerte par un langage qui est ici de l’argot, du vocabulaire
populaire, ailleurs du style à formules cherchées.79

Le nombre de critiques ou journalistes littéraires à avoir dénoncé l’œuvre de Céline à sa
sortie était grand, le constat est que les journalistes de droite sont les plus sévères dans leur
jugement de l’œuvre romanesque. Les propos d’André Rousseaux (La Revue universelle),
Henri Bidou (Revue de Paris), André Chaumeix (Revue des Deux Mondes), François Le Grix
(La revue hebdomadaire) en témoignent. Il en est de même pour Henri Martine dans l’émission
Le Divan, Henri Bidou dans La revue de Paris dans un article peu ouvert d’esprit mais pourtant
logique, il y affirme son incompréhension quant à l’alternance des niveaux de langue. La
langue utilisée par l’auteur est source de discordances, et les articles favorables, de la même
manière que les articles en défaveur de l’œuvre, reposent sur la langue utilisée. Plus un auteur
invente et met à mal une langue personnelle et singulière, plus il sera doté d’une auctorialité
importante. Autrement dit, l’auteur va se caractériser par l’idée qu’il s’agit d’une personne et
d’un nom, créateur d’une idée originale et d’une écriture singulière. En ce sens, Pierre Audiat
dans La Revue de France (revue de droite nationaliste que l’on pourrait appeler aujourd’hui
extrême droite) déclare son admiration pour ce roman qui brise les lieux communs de la
littérature française « M. Louis-Ferdinand Céline a violenté la littérature ; bien d’autres
écrivains voudraient faire comme lui, mais ils n’osent ou ils ne peuvent. ».80 D’autres encore lui
reprochent de parler comme on parle dans le peuple, d’être trop complice de ses personnages
ou encore d’utiliser cet argot avec des personnages qui « se prennent pour des auditeurs ».
Cependant, c’est cette même langue qui permet aux personnages apeurés de se raccrocher les
uns aux autres, comme un espace commun à tous ces miséreux avec un sens de l’ironie caché
derrière la solitude. Le critique tente d’expliquer le fondement psychologique de la langue
78

***, « Plume au vent », Le canard enchaîné, Mars 1933.
André Chaumeix, « Romans et prix littéraires », Revue des Deux Mondes, 1er Janvier 1933, p. 208.
80
Jean-Pierre Dauphin, Les critiques de notre temps et Céline, 1976, p. 31.
79

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
Célinienne. Il y dégage toutes les facettes de cette langue et en vient au même constat que les
autres critiques : Voyage au bout de la nuit est une négation de la langue mais fait toutefois
preuve d’une mixité qui se rapproche davantage d’une confusion à l’image des personnages
confus et perdus dans la nuit.

2.3 Ethique dans la lecture de Voyage au bout de la nuit
Y a-t-il une éthique à adopter lorsque l’on ouvre un livre comme le roman Voyage au
bout de la nuit ? Bien que son roman ne soit pas de ceux considérés comme ayant une visée
antisémite ou collaborationniste. Néanmoins, l’auteur affirme que « Le seul livre vraiment
méchant de tous mes livres c’est le ‘voyage’».81 Dit-il cela dans le sens où Voyage au bout de
la nuit est son premier roman mais qu’il est aussi celui qui a suscité le plus grand débat et
d’ennuis pour l’auteur ? Dit-il cela car ce roman est profondément à caractère satirique et
représente de manière grotesque l’être humain ? L’opinion à adopter sur l’homme qu’est LouisFerdinand Destouche est à différencier de la réception et de l’approbation ou non de son travail
d’écrivain. Il affirme d’ailleurs dans une interview « Je ne crois pas qu’on puisse expliquer une
œuvre par la connaissance de son auteur ».82 Les dires de Céline sont vrais dans le sens où le
travail d’écrivain relève de l’imaginaire mais peut-on vraiment passer outre son personnage
avec le recul d’un lecteur du XXIème siècle ? Pour ce faire, il faut retourner là où tout a débuté et
revivre son expérience de la première Guerre mondiale.
Durant les années 1880, une littérature de caserne nettement antimilitariste apparait,
écrite par de jeunes écrivains ayant effectué leur service militaire avec peine. Parmi ces
écrivains, deux ont été importants pour Céline. Lucien Descaves (écrivain, journaliste et l’un
des premiers membres de l’Académie Goncourt dont il a été Président) a eu un rôle décisif dans
la réception favorable de Voyage au bout de la nuit. Il qui commence sa carrière d’écrivain par
deux textes83 dont La caserne. Misère du sabre (1887) et Sous-offs (1889) dénonçant les
souffrances physiques et morales infligées aux petits gradés. De la même manière dont il décrit
la guerre, cette expérience a eu un effet de choc qui traumatisera la vie de Louis-Ferdinand
Destouche de manière irréversible mais aussi sa relation aux autres ainsi que son rapport au
temps. Il dit d’ailleurs dans une lettre écrite à Joseph Garcin 84 (ancien combattant) en 1933
« Pourquoi cette débandade absolue ? Mais vous le savez mon vieux, sur la Meuse et dans le
Nord et au Cameroun j’ai bien vu cet effilochage atroce, gens et bêtes, lois et principes, tout au
81

Louis-Ferdinand Céline, Préface de Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, 1949.
Jean-Pierre Dauphin, Henri Godard, Céline et l’actualité littéraire (1932-1957), Paris, Gallimard, 1976.
83
Lucien Descaves, Sous-offs, La part commune, 1889.
84
Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Joseph Garcin (1929-1938), Paris, Ecriture, 2009.
82

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
limon, un énorme enlisement – Je n’oublie pas. Mon délire part de là. ».85 Il est possible d’avoir
une lecture de Voyage au bout de nuit en adoptant le point de vue de l’écrivain, c’est-à-dire une
lecture idéologique. Il est en effet possible de l’appréhender de cette manière et de percevoir
des traces de racisme en tout genre mais cela serait manquer à la compassion que peut avoir
Louis-Ferdinand Céline pour les hommes qui ont combattu auprès de lui lors de la Grande
Guerre ou qui étaient auprès de lui lors de son expérience au Cameroun. En effet ces passages
sont souvent marqués par ces dérisions et son sarcasme. Par exemple, lors de son arrivée dans
la colonie de la Bambola-Bragamance, il décrit ce qui, sans le dire, le choque le plus :
Des files de nègres, sur la rive, trimaient à la chicotte, en train de décharger, cale après cale, des
bateaux jamais vides, grimpant au long des passerelles tremblotantes et grêles, avec leur gros
panier plein sur la tête, en équilibre, parmi les injures, sortes de fourmis verticales. […] quelquesunes portaient en plus un petit point noir sur le dos, c’étaient les mères, qui venaient trimarder elles
aussi les sacs de palmistes avec leur enfant en fardeau supplémentaire. 86

L’expérience africaine de l’auteur a été, avec celle de la Première Guerre mondiale,
révélatrice de l’opinion qu’il peut avoir des hommes, opinion désespérante mais aussi vraie la
plupart du temps. L’accentuation de la violence subie ou vue lors de ces expériences a ralenti sa
correspondance pour n’écrire que trois lettres jusqu’à sa blessure, un mois après avoir
commencé la guerre et aucune lettre n’était datée. Le temps n’a plus eu d’emprise sur lui
pendant cette période où tout lui semblait irréel ou bien au contraire trop réaliste. Cette
inquiétude du combattant, sans être une excuse pour justifier les actes qu’il commettra par la
suite, place Louis-Ferdinand Céline dans la position de l’homme désabusé et meurtri par ce que
la vie lui a offert. Tous ces idéaux de jeune adulte ont été réduits à néant, ce qui est retranscrit
dans Voyage au bout de la nuit. L’exemple de « la nuit des Flandres » comme l’écrit Céline, est
en ce sens révélateur. Elle n’a pas été là pour protéger les civils comme elle le devait mais a
renforcé la dégradation des règles et réduit le peu d’ordre qu’il restait en France à cette époque.
Le personnage de Bardamu est terrifié par cette entreprise humaine à grande échelle, que ce soit
lors de la guerre ou qu’il s’agisse de l’usine Ford, le personnage craint la verticalité et les
espaces ouverts. La nuit des Flandres a été pour lui le premier choc que le lecteur retrouve à
plusieurs reprises dans le texte.
On faisait queue pour aller crever. Le général même ne trouvait plus de campements sans soldats.
Nous finîmes par coucher tous en pleins champs, général ou pas. Ceux qui avaient encore un peu
de cœur l’ont perdu. C’est à partir de ces mois-là qu’on a commencé à fusiller des troupiers pour
leur remonter le moral, par escouades, et que le gendarme s’est mis à être cité à l’ordre du jour
pour la manière dont il faisait sa petite guerre à lui, la profonde, la vraie de vraie. 87

85

Pierre Giresse, Céline en Afrique, Du Lérot éditeur, 2019.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 129.
87
Id., p. 30.
86

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
L’auteur a décidé, pour retranscrire ce passage dans son roman, de réinterpréter cet
épisode de sa vie. Voyage au bout de la nuit est un roman à inspiration autobiographique, et, de
toutes les expériences transcrites dans le livre et que l’auteur a lui-même vécues, celle du front
est sans aucun doute la plus égarée de la vérité. D’ailleurs, plusieurs écrits et témoignages
montrent que l’attitude du sous-officier Destouches ne correspond pas à celle du personnage de
Bardamu, personnage en fuite permanente et en quête de toute excuse pouvant lui permettre de
fuir la guerre, attitude que n’avait pas le courageux cuirassier Destouches. Cette description de
la Grande Guerre et du comportement de Bardamu est emblématique de ce que le lecteur de
l’époque attendait. Céline ayant conscience que l’horizon d’attente du lecteur ne pouvant être
totalement bousculé, cette partie de la guerre serait un épisode du livre qui lui assurerait les
faveurs de son lectorat. Cette reconnaissance est ce qui lui a permis de se sauver lors du procès
ou de trouver un peu de légitimité lors de ses interviews, ce qui explique que la guerre soit
présente dans une plus grande partie du texte.
Parties
La Guerre
L’Afrique
L’Amérique
Rancy
Toulouse
Paris

Pages
7-110
111-183
184-236
237-382
382-414
414-505

Nombre de pages
103
72
52
145
32
91

Figure 5: Nombre de pages par parties dans l’édition Gallimard, collection « Folio »

L’analyse de la réception critique de Voyage au bout de la nuit montre en effet que le
livre est plus apprécié pour son récit de guerre que pour celui de la colonisation. En d’autres
termes, la description de l’entreprise coloniale qui occupe une large place dans le roman a
besoin de celle de la guerre pour accéder à l’espace public et susciter un minimum d’intérêt de
la part du public français. En effet dans la pièce de théâtre précédemment écrite entre 1926 et
1927 et publiée en 1933, Céline effectue une description sombre et dure des réalités de
l’emprise coloniale dans les pays Africains. Cette Afrique est assimilée dans Voyage au bout de
la nuit à la cacophonie, l’invasion végétale, des sensations qui envahissent l’homme à lui
donner de la fièvre et le faire mourir. « Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient
fameux. On n’y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d’énormes assassinats du soleil. »88.
L’expérience africaine est une partie décisive dans la construction de l’identité de l’auteur et
occupe ainsi une place importante dans ces deux textes majeurs. Céline accentue les références
au pourrissement, à la salissure, la dépravation morale dont la traite sexuelle des noirs jusqu’à
88

Id., p. 168.

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
l’exagération. Néanmoins, l’auteur dans Voyage au bout de la nuit accorde aux africains le
même traitement qu’aux européens. La radicalité de cette représentation n’a pas été perçue en
France par la critique qui a choisi de passer cette partie sous silence et de ne pas en faire la
critique ou de minimiser la portée dénonciatrice du texte. Très peu d’entre eux s’opposent aux
propos de Céline mais très peu l’approuvent aussi. Peu d’entre eux également s’en prennent au
scepticisme de Céline quant au pouvoir des blancs, Pierre Audiat (journaliste et écrivain
français) déclare d’ailleurs « L’Afrique colonisée est pareille à un vieux lion mangé par la
vermine. La vermine, c’est nous, les Blancs, sans nulle vanité, mais Céline ne donne point dans
la philanthropie noire, ah ! non, et ne s’attendrit pas sur le « bon nègre ». »89. Beaucoup
d’intellectuels de gauche ont cru à la sincérité de Céline. Sur ce point, Jean Fréville (de son vrai
nom Eugène Schkaff, (écrivain et historien français), réticent envers le roman, affirme que
l’auteur fait « […] la dénonciation de l’espèce la plus redoutable des fauves, les coloniaux
abrutis d’alcool qui pillent et assassinent les indigènes. ».90 Deux écrivains ont avant tout
contribué à inscrire Louis-Ferdinand Céline dans la catégorie des auteurs anticolonialistes. Les
deux anciens combattants André Ducasse et Elie Faure ( médecin, historien d’art et essayiste
français). « La colonie équatoriale avec le sadisme et l’absinthe, la cartouche de dynamite dans

le derrière du Noir, pour tromper l’épuisement des insomnies où la sueur agglutine aux croûtes
suppurantes les moustiques écrasés. ».91 Pourtant cette charge anticolonialiste dans Voyage au
bout de la nuit n’est pas ce qui a permis à l’auteur de s’inscrire dans le champ littéraire. Il est
possible d’émettre l’hypothèse que si Céline n’avait pas inséré le chapitre sur la guerre dans
son roman, le contexte des années 1930 n’aurait pas permis à l’auteur de faire de son livre un
succès. Pourtant l’antihumanisme va de paire avec une description intense des épreuves de la
guerre susceptible d’attirer les faveurs non négligeables des combattants de la Grande Guerre,
notamment avant l’esclandre faite lors de la rédaction des pamphlets. « Toutes ces viandes
saignaient énormément ensemble. Des obus éclataient encore à la droite et à la gauche de la
scène ».92 Dans son livre, Louis-Ferdinand Céline donne une grande place aux descriptions des
souffrances physiques des soldats et de leur équipement qui les transforment en robots en quête
de réconfort.
L’analyse du roman et de sa réception favorable ou non dans les médias et dans le
monde littéraire en est la preuve. C’est aussi ce qui fait de lui un être humain et qui permet à
Voyage au bout de la nuit d’être aussi révélateur de la vie humaine et des comportements
89

Pierre Audiat, La Revue de France, 15 janvier 1933.
Jean Fréville, « Les livres : Voyage au bout de la nuit , L’Humanité, 19 décembre 1932.
91
Elie Faure, Œuvres complètes : Essais, correspondances, t. 3, Paris, Le livre de poche, 1964.
92
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 18.
90

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
humains de manière intemporelle. Hormis ceci, le roman ne peut se réduire à cette simple étude
de texte à travers la personnalité, la vie, les traumatismes et les angoisses de l’auteur. L’œuvre
est d’une complexité autre qui comprend les expériences personnelles de l’auteur et son
ressenti lors de la rédaction issue de ces mêmes épreuves. Le début du Voyage au bout de la
nuit perçu comme un roman anticolonialiste, « apporte les pages les plus véridiques, les plus
profondes et le plus implacables qui aient été jamais inspirées à un homme qui refus d’accepter
la guerre. »93. Cela engendre le mécontentement de plusieurs revues littéraires notamment
Europe ou La N.R.F., connues pour leur engagement pacifiste. Paul Nizan (romancier,
philosophe et journaliste français) affirme d’ailleurs que « Cette révolte pure peut mener Céline
n’importe où : parmi nous, contre nous ou nulle part ». Ainsi, la révolte concerne autant les
gauchistes que les gens de droite et ne trouve pas réellement sa place dans le monde politique.
Tout le monde peut prendre position quant à cette affaire, pourtant « Ce n’est pas parmi nous :
impossible d’accepter sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n’exceptent
point le prolétariat »94. Céline possède une pluralité de lecteurs qui se réunissent pratiquement
tous sur le même accord, celui que l’auteur est un génie, toutes les opinions divaguent quant à
son positionnement en politique et la réception de son livre. En 1951 que le procès de Céline a
lieu et l’auteur se fait condamner par la presse d’extrême droite. L’opinion de droite est
fortement divisée à la sortie du livre, d’un côté il est rejeté par les conservateurs et de l’autre, il
obtient des avis favorables de la part de l’extrême droite.

93
94

Claude Lévi-Strauss, « Le socialisme et la colonisation », L’étudiant socialiste, 1933.
Paul Nizan, « L. –F. Céline : Voyage au bout de la nuit », L’humanité, 9 décembre 1932, p. 4.

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Le «Je» de l’écrivain et son «Moi» social
Louis-Ferdinand Céline détient une personnalité hors du commun qu’il met en avant
dans son premier roman Voyage au bout de la nuit et qu’il développe suite à la promotion de
son livre. A travers sa figure d’auteur, il développe sa personnalité d’auteur et fait de son livre
un événement à la fois littéraire avec le prix Renaudot, il en fait également un événement
médiatique avec l’Affaire Goncourt et un événement politique et social avec la dénonciation de
la société de son époque et le clivage entre classes bourgeoises et classes populaires. L’auteur,
à travers son œuvre, bouscule l’horizon d’attente du lecteur et fait de Voyage au bout de la nuit
ce qui va devenir une œuvre majeure du XXème siècle. Louis-Ferdinand Céline devient par
ailleurs un écrivain majeur de la littérature française et développe une image de marque au-delà
de sa figure d’auteur. Il acquiert donc une place importante au sein de la communauté littéraire
suite à la publication de son premier roman ce qui lui permettra de pouvoir négocier son contrat
avec la maison d’édition Gallimard quelques années plus tard. La controverse engendrée suite à
la publication de Voyage au bout de la nuit puis avec la publication des pamphlets antisémites
plus tard a poussé l’auteur à modifier son image et utiliser des stratégies afin de conserver son
lectorat.
Suite à cette polémique, une question fondamentale s’est imposée : peut-on réellement
différencier l’écrivain de l’homme ? Cette distinction est ce qui a effectivement permis à
l’auteur de conserver une légitimité et un certain pouvoir dans le champ littéraire. Il utilisera
notamment son procès comme événement qui réanime l’intérêt pour l’auteur. Le domaine de
l’édition se doit de trouver le moyen chez le lecteur de porter un intérêt au livre et tout
événement dans la vie d’un auteur est une possibilité pour l’éditeur de renforcer son secteur
d’activité dans le monde littéraire. L’image du héros de guerre blessé au combat lui permet de
conserver tout au long de sa carrière un lien avec les français marqués par cette période
traumatisante de la Première Guerre mondiale. La personnalité de l’auteur et la controverse
générée par la publication du livre à une époque charnière en France ont suscité de nombreuses
publications dans les revues de l’époque, toutes partagées entre l’admiration et l’hésitation
quant au style de Céline.
La France au sens large s’est alors divisée en deux camps et le cas Céline a pris un
tournant politique. La droite d’un côté, réticente à une réception favorable du roman et la
gauche d’un autre côté, considérant Louis-Ferdinand Céline comme un écrivain « proche du
peuple ». Pourtant il va sans dire que le pessimisme accru de l’auteur et son antihumanisme
sont révélateurs de cette France des années 1930 et reste encore de nos jours, un miroir de
l’humanité.
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La représentation d’une œuvre: diffusion numérique de Voyage au bout
de la Nuit de Louis Ferdinand Céline

3 La représentation d’une œuvre: diffusion numérique de Voyage au bout
de la nuit de Louis-Ferdinand Céline
Comme indiqué dans la deuxième partie de ce projet de mémoire, la réception du roman
en France a été un sujet de débat virulent dès sa sortie. La controverse liée à ce livre a
notamment remis en question le travail de Louis-Ferdinand Céline à cause de son refus à la N.R
F. mais a aussi remis en question sa figure d’auteur, l’homme, la société ainsi la politique
française. Pour résumer, la sortie du roman a fait l’effet d’une tornade dans le monde littéraire
et politique français. Mais quelle est l’implication des média dans cette affaire ? Qu’en est-il de
la réception du roman à l’étranger ? Ce questionnement fera, entre autre, l’objet de notre
troisième partie dans ce projet de mémoire. Les média ont joué un rôle important dans la
reconnaissance de l’auteur mais aussi dans l’alimentation des débats sur le roman depuis toutes
ces années. La controverse liée à Voyage au bout de la nuit est non seulement littéraire mais
surtout politique. De plus, le roman se déroule dans plusieurs pays dans des contextes
différents. Quelles pourraient être les réactions de pays étrangers à notre contexte socipolitique ? Nous allons prendre l’exemple de la Russie et voir quelles ont été les réactions des
lecteurs dans une Russie soviétique deux ans après la publication française du roman. La
réaction de l’auteur face à cette critique nouvelle et sa position dans le champ littéraire mondial
fera l’objet de notre étude. Louis-Ferdinand Céline est en effet le deuxième auteur du XX ème
siècle derrière Marcel Proust à être publié internationalement. De plus, la traduction du livre à
l’étranger est un enjeu de taille dans un pays soumis à une répression politique forte et avec une
langue loin de l’argot utilisé par Louis-Ferdinand Céline dans son roman. Voyage au bout de la
nuit dérange et fascine mais c’est aussi une œuvre devenue un challenge pour certains
traducteurs et spécialistes de cette littérature. Enfin, nous aborderons la digitalisation de
Voyage au bout de la nuit et l’étude numérique possible sur un texte littéraire. Sur ce schéma,
on verra comment il est possible d’aborder le texte dans sa littérarité mais aussi dans une
logique quantitative d’étude de texte. Par ailleurs l’œuvre et l’histoire créée autour de cette
œuvre sont désormais accessibles sur internet. La digitalisation des informations permet ainsi à
tout un chacun d’avoir accès rapidement aux divers écrits, interviews, lettres et objets
concernant l’œuvre et son auteur. En plus d’un roman, Voyage au bout de la nuit peut aussi
devenir un sujet d’étude et un mystère à résoudre sur le génie de l’auteur, une chasse au trésor
des informations sur le texte et son contexte.

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La représentation d’une œuvre: diffusion numérique de Voyage au bout
de la Nuit de Louis Ferdinand Céline

3.1 Intervention des média dans la réception de Voyage au bout de la nuit
Le monde littéraire entre les années 1920 et 1930 est dans une période faste. De
nombreuses revues littéraires se sont développées au siècle précédent comme la Revue de
Paris, la Revue des deux Mondes ou encore Mercure de France, et s’ajoute à celui des
hebdomadaires. Ces années d’après guerre voient se modifier le lectorat français qui devient
plus populaire. Les lois Ferry de 1880- 1882 rendant l’école gratuite et obligatoire ainsi que
l’évolution de la presse écrite a permis de diminuer le taux d’an analphabétisation à la fin du
XIXème siècle. Il y avait 1,6% d’analphabètes en 1879 contre 0,04 en 1913.
Date

Pourcentage

1800

25%

1830

40%

1870

75%

1900

90%

Figure 6: Pourcentages de lecteurs en Europe centrale au XIXème siècle

Pourtant, les classes populaires habitant à la campagne constituent encore à cette
période un obstacle à l’alphabétisation totale de la France au XXème siècle bien que
l’information soit devenue accessible.95.
La parution du premier roman de Louis-Ferdinand Céline a été sujet de nombreux
débats dans la presse. Le journal Candide évoque le sujet pour la première fois le 17 octobre
1932, le premier compte-rendu est publié dans le journal L’information le 28 octobre 193296.
Les questions premièrement abordées se concentrent essentiellement sur la place de Voyage au
bout de la nuit dans l’histoire littéraire. La question de la langue est aussi au centre du débat :
est-ce que le langage argotique est une marque de l’auteur ou au contraire un procédé littéraire
qui relèverait d’un réel travail d’écriture à contrainte à la manière de Georges Perec qui
appartient au mouvement oulipo (ouvroir de littérature potentielle). 97 Comment peut-être perçu
le pessimisme qui traverse tout le roman par le lecteur d’entre-deux guerres ? Quels effets
pourraient produire une littérature de la sorte sur le lectorat de l’auteur ? Les chroniqueurs et
critiques français vont même jusqu’à comparer le cas de Voyage au bout de la nuit à la bataille
95

François Furet, Jacques Ozouf, Lire et écrire : l’alphabétisation des français de Calvin à Jules Ferry, 2 vol.,
Paris, 1977.
96
Lucien Wahl, « Critique de Voyage au bout de la Nuit », L’Information, 28 octobre 1932.
97
Jacques Roubaudest, La littérature potentielle, Gallimard, Folio Essais, Paris, 1988, 308p.

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d’Hernani. Cette bataille consistait en un conflit sur l’esthétique théâtrale qui a séparé, autant
d’un point de vue littéraire que politique, les classiques et les modernes. Comme le souligne
Paul Bourniquel dans son article « Rabelais hypocondre »98, « Or, on sait bien que Rabelais est
volontiers intestinal. Mais il l’est joyeusement, avec une grande et forte et naturelle simplicité
M. Céline l’est tristement et avec une préméditation de mauvais aloi que l’intérêt de la chose ne
justifie manifestement point. » Ici le contexte social et l’aspect dénonciateur du roman de
Louis-Ferdinand Céline ne sont pas des excuses au pessimisme présent tout au long du texte.
Voyage au bout de la nuit est comparable à son prédécesseur Rabelais dans la mesure où les
écrivains utilisent tous deux un comique assez cru dans la description des corps humains
La plupart des malades hospitalisés, s’avouaient à bout de ruses, vaincus par les règlements, et
retournaient en brousse se délester de leurs derniers kilos. Si la quinine les abandonnaient tout à
fait aux larves tant qu’ils étaient au régime hospitalier l’aumônier leur refermait les yeux
simplement sur les dix-huit heures, et quatre Sénégalais de service emballaient ces débris
exsangues vers l’enclos des glaises rouges près de l’église de Fort-Gono si chaude celle-là, sous
les tôles ondulées, qu’on n’y entrait jamais deux fois de suite, plus tropicale que les Tropiques. Il
aurait fallu pour s’y tenir debout, dans l’église, ahaner comme un chien.99

La similitude entre les deux auteurs vient aussi du fait qu’ils travaillent à la frontière du
roman picaresque et du conte philosophique. Leur œuvre fait figure de leçon de vie et c’est le
point essentiel qui les lie.

Les critiques littéraires et journalistes, en plus d’inscrire Céline dans l’histoire littéraire
et de le comparer à des écrivains du passé, lui trouvent également de nombreuses similitudes
avec les écrivains de son époque ou de la période qui l’a précédé. Celui qui revient le plus
souvent est Emile Zola et plus globalement le courant naturaliste. Pour la plupart, Céline va
bien au-delà de ce qu’ont pu faire ces auteurs appartenant au patrimoine littéraire français selon
certains critiques. « Louis-Ferdinand Céline a évidemment écrit le livre que tous les naturalistes
avaient projeté, rêvé et raté »100. Voyage au bout de la nuit serait selon elle le roman naturaliste
le plus abouti de ce que tous les écrivains appartenant au mouvement n’ont jamais réussi à
faire. Louis-Ferdinand Céline pousserait donc le courant littéraire au-delà de ses limites. C’est
ce que l’on peut retrouver dans les écrits de Ramon Fenandez (écrivain en lice pour le prix
Goncourt en 1932, journaliste et critique français) explique ce qui va à l’encontre de la plupart
des romans publiés après cet événement traumatisant. C’est aussi l’avis de Marcel Lapierre,
même si la littérature de guerre se développe après 1918, Céline est selon lui celui qui
développe le style romanesque guerrier.
98

Paul Bourniquel, « Rabelais Hypocondre », La Dépêche de Toulouse, 27 décembre 1932.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 145.
100
Madeleine Israël, Le Mât de Cocagne, décembre 1932.
99

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de la Nuit de Louis Ferdinand Céline
[…] toute la première partie, qui a trait à la guerre, est, quant au fond et à la discussion, d’une
puissance qui n’avait jamais été atteinte : c’est véritablement l’homme qui parle contre la guerre,
l’homme qui défend sa peau contre le mythe de la guerre libératrice. 101

Vers un autre point de vue, tout aussi favorable à la réception du livre, Georges Altman
(Journaliste, homme politique et résistant français), décrit cette écriture d’après-guerre qui n’est
pour lui que le fruit d’un homme perdu et apeuré par le monde dans lequel il vit.
Ainsi la guerre : il parait difficile d’exprimer aujourd’hui, d’une façon neuve, la laide horreur du
massacre ; or les cinquante premières pages du Voyage au bout de la nuit, sans raconter une fois de
plus la guerre, fixent sa bêtise, sa boue, son charnier et surtout la peur et la révolte d’un homme
qui n’a pas compris pourquoi il est parti, pourquoi il est là.102

Pourtant nous l’avons vu précédemment dans ce projet de mémoire, même si le livre est
d’inspiration autobiographique, il n’est pas possible d’expliquer son contenu quant à la vie et la
personnalité de l’auteur.
Afin de mieux comprendre les retombées médiatiques suite à la publication de Voyage
au bout de la nuit, il est nécessaire de comprendre le pessimisme de Céline et son dégoût
profond pour la race humaine et la vie. Jean Pallu (écrivain français) critique cette misanthropie
« Autre chose, cette haine féroce des hommes qui court tout au long du roman. Pas un ne trouve
grâce. […] Pas la moindre pitié, pas le moindre amour. On dirait une série de petites
vengeances. » Il est vrai que le personnage de Bardamu peine à faire preuve de tact et de
sympathie envers les personnes qui l’entourent et toute l’humanité en général, pourtant, il n’est
pas légitime d’affirmer qu’il n’a « pas la moindre pitié ». C’est d’ailleurs ce que son ami
Robinson exprimer lorsqu’ils sont tous les trois à Toulouse avec Madelon et que les fiancés
s’expriment à son propos, il dit d’ailleurs « Oui, c’est bien vrai ce que t’a remarqué à son sujet
Madelon, c’est un homme qu’est pas mauvais Ferdinand, mais pour la délicatesse, c’est pas son
fort, on peut le dire, et puis pour la fidélité non plus d’ailleurs !... Ça j’en suis sûr !... »103
Bardamu fait à plusieurs reprises dans le texte, des allusions montrant qu’il n’est pas totalement
indifférent au monde dans lequel il vit et aux gens qui l’entourent. De la même manière, il
repense plusieurs fois à Lola et aux soldats de la guerre. Il est vrai que Louis-Ferdinand Céline
fait preuve d’un grand pessimisme dans son livre, ce qui lui a été reproché maintes fois
Gonzague Truc critique plus loin cet aspect du caractère de Céline, cette haine qu’il dégage
envers les hommes et qui, selon lui, est aux antipodes de la recherche artistique.
Toute morale et tout dégout à part, on sent le vice initial d’une telle conception, d’une telle
présentation du monde. Elle consiste à ne saisir de l’existence que ce qu’il peut y voir de sordide,
101

Marcel Lapierre, Le Progrès de Bordeaux, 26 novembre 1932.
Georges Altman, « Le goût âcre de la vie. Un livre neuf et fort : Voyage au bout de la nuit », Monde, 29
octobre 1932.
103
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 409.
102

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de misérable, d’infâme et à situer tout l’homme dans ce qu’il y a dans l’homme de plus dégradé.
[…] Peut-on espérer quelque profit pour l’art. […] le livre répond et semble répondre : Non.104

André Rousseaux quant à lui parle d’un livre « affreux » qui « à son nihilisme total, à
une anarchie qui ne laisse rien à subsister de l’espoir d’ordre qui est le but de toute vie
d’homme, au-dedans de lui plus encore qu’en dehors »105. Ce point de vue sur le roman de
Louis-Ferdinand Céline n’est pourtant pas de l’avis de tous. Ces arguments peuvent aussi bien
être utilisés dans le sens contraire de ce que ces critiques et chroniqueurs démontrent. En effet,
le roman est si controversé que l’avis des attaquants peut aussi bien trouver une légitimité en
fonction du courant politique auquel on appartient et des valeurs que l’on peut défendre. Ainsi,
ces arguments ont été réutilisés dans le but de démontrer la lucidité et le génie de l’auteur.
« [Voyage au bout de la nuit] n’est pas une plaisanterie littéraire, mais un livre dur, neuf, fort,
disant l’âcre gout de la vie. »106. C’est dans ce sens que Voyage au bout de la nuit plait à
l’extrême-droite. Tout ce qui peut plaire à l’idéologie populiste d’une France bien pensante et
traditionnaliste est en dehors des idéaux que peut laisser entrevoir le roman. L’opposition entre
deux mondes (celui des bourgeois et celui du bas peuple) est une manière pour l’auteur de
laisser entrevoir une société essoufflée et tout un système à revoir. Cette incitation ou du moins
la perspective de retrouver un semblant d’ordre en effectuant une contre-révolution plait et
incarne ce courant politique. D’autres auteurs et critiques ont cherché à reproduire cette contrerévolution notamment Lucien Rebatet, critique fasciste révolutionnaire, critique, auteur et
journaliste collaborateur et antisémite ou encore dans la revue politique et littéraire de droite
Gringoire.
Dans le cas de Léon Daudet, participant à la réalisation du journal L’Action française
avec pour sous-titre nationalisme intégral, l’antipatriotisme de Louis-Ferdinand Céline aurait
pu lui déplaire, pourtant le journaliste adopte une posture objective face à la réception de
l’œuvre de l’auteur. « Le récit de guerre, fait par un couard, ne peut être qu’une série de
blasphèmes, plus ou moins pittoresques, qui ont moins l’avantage de la verdeur sur les tirades
pleurardes du pacifisme. »107. La guerre est la partie du livre, comme nous l’avons déjà sousentendu auparavant, qui suscite le plus de commentaires parmi les critiques et chroniqueurs. Ici
Léon Daudet ne s’attarde pas sur la critique du passage en Afrique et du colonialisme étant
donné ses penchants politiques. Cependant, le voyage aux Etats-Unis trouve à ses yeux tout le
génie de l’auteur. « Tout cela n’est que bergerie à côté de la description, hallucinatoirement
104

Gonzague Truc, « Contre un roman de l’abjection », Comoedia, 31 octobre 1932.
Rousseaux André, « Le Cas Céline », Le Figaro, 10 décembre 1932.
106
Altman Georges, op. cit.,
107
Daudet Léon, Candide, 22 décembre 1932.
105

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véridique, de New York par le Panugre du Voyage au bout de la nuit. »108. Les espaces et les
lieux dans leur verticalité en comparaison avec la campagne, le stress ainsi que la modernité de
cette ville sont à leurs tours énumérés dans une critique élogieuse. Les villes dans Voyage au
bout de la nuit sont parfaitement distinguées dans le texte, la ville horizontale que représente
Paris est pour Bardamu rassurante et accueillante contrairement à la ville verticale de New
York qu’il trouve angoissante.
Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout.
On en avait déjà vu nous des villes bien sûr et des belles encore, et des ports et des fameux même.
Mais chez nous, n’est ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves,
elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle
ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.109

Cette vision de l’espace des villes est en contradiction avec la campagne qu’il trouve
inhumaine et inquiétante. C’est dans ce sens que le voyage forme un cercle dans le roman et
que Bardamu finit toujours par revenir à Rancy.

Figure 7 : Structure du récit

Pourtant, si Léon Daudet est si favorable à la réception de ce livre, c’est sans aucun
doute grâce au retour en France et à la description du médecin parmi la misère du monde. « Il
faut avoir mariné là-dedans, comme l’a fait le docteur ‘Céline’-Destouches, pour concevoir à la
fois tant d’horreur, de désolation et de pitié. »110. En réalité, le roman de Céline trouve une
critique différente pour chaque individu et est en ce sens, si controversée qu’elle ne peut
trouver un point d’entente équitable entre les diverses instances, les diverses classes sociales ou
les divers courants politiques.
Il est par ailleurs trop simple de résumer le comportement de la droite française des
années 1930 par rapport à Voyage au bout de la nuit par un schéma (cf Figure 3 : Schéma de la
108

Id.
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, Folio, 1952, p. 184.
110
Daudet Léon, Candide, 22 décembre 1932.
109

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pensée de gauche par Maurice Agulhon). Il ne s’agit pas des partisans de la droite radicale
acceptant le livre et des conservateurs le rejetant. Plusieurs écrivains qui pourraient être
catégorisés comme catholiques et donc de droite modérée peuvent eux aussi apporter une
critique positive. C’est le cas de Georges Bernanos précédemment cité ou encore François
Mauriac.
Le Voyage au bout de la nuit […] possède de toutes grandes villes du monde moderne. Humanité
qui n’est pas le peuple, ni même le prolétariat, qui erre dans une jungle au-delà de tout espoir, de
toute pitié dans la saleté, dans la haine et dans le mépris de sa propre misère, […] de chacun de
nous en particulier, il dépend que cette sainteté [le Christ] éclate aux regards et éblouisse, enfin,
ces millions de voyageurs perdus dans la nuit.111

A travers ces mots, François Mauriac instrumentalise Voyage au bout de la nuit pour en
faire ressortir une idéologie politique, non seulement pas voulue par l’auteur mais pas non plus
vraie dans le texte. « l’Humanité n’est ni le peuple, ni le prolétariat » sous-entend que cette
Humanité n’est pas non plus les communistes ou encore les républicains. Le caractère du livre
favorable à une bonne réception de la part des partisans de droite est avéré sur certains points,
mais l’appropriation du roman par la gauche est aussi effective et davantage poussée . Une
première vague de critiques déferle dans les journaux français entre le 28 et le 31 décembre
1932 qui présentent pourtant toutes des similitudes dans les thèmes choisis. Ces idées fortes
premièrement utilisées sont celles qui ont été déterminantes dans la suite des critiques établies.
L’utilisation de l’argot comme un réel travail d’écrivain est l’une d’elles. Il est possible de faire
le constat que la critique française d’avant l’Affaire Goncourt, reste hésitante quant à
l’approbation ou au refus du livre.
Il est curieux de noter comme […] les critiques se sont vivement contredits et entrebattus : les uns
ont célébré dans cet ouvrage la révélation d’un talent prodigieux, les autres, et parmi eux quelques
amateurs habituels de la production à la mode, n’y ont vu que la négociation de tout art, un morne
amas d’obscénités, une œuvre de néant.112

En constatant les articles dans leur ensemble, on peut reconstituer un avis global qui n’a
pas explicitement été formulé. En tout, huit articles seulement sur les soixante-deux publiés
entre le 28 octobre 1932 et le 31 Juillet 1933 sont contre la bonne réception de Voyage au bout
de la nuit (G. Turc p. 20-21, V. Marguerite p. 25, E. Montfort p. 72, R. Bourget-Pailleron p.
81-83, E. Henriot p. 96-97, P. Bourniquel p. 103-105, A. Charmeix p. 118, F. Le gris p. 165172)113 et relèvent néanmoins certaines qualités du roman. A l’inverse, les nombreux auteurs
favorables au roman restent toutefois dubitatifs et cette perplexité les a empêchés d’adhérer

111

Mauriac François, « Les Plis du Manteau », L’Echo de Paris, 31 décembre 1932.
René de Planhol, « Autour de Bardamu », La nouvelle lanterne, janvier 1933.
113
André Derval, 70 critiques de Voyage au bout de la nuit (1932-1935), Institut Mémoire de l’Edition
Contemporaine, Inventaires, 2004, 240 p.
112

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totalement au livre. « Destouches a fait, à lui tout seul, la révolution littéraire qu’on désirait
sourdement. »114
Louis-Ferdinand Céline, face à ces critiques, qu’elles soient positives ou négatives,
répond de la manière à laquelle on aurait pu s’attendre de la part de l’auteur. L’auteur répond
personnellement par une lettre à chacun de ses défenseurs, en revanche, il dédie, le 16 mars
1933 une postface115 de Voyage au bout de la nuit dans Candide116 et leur répond. En Janvier
1933, un lecteur publie dans le Bulletin du Livre une lettre affirmant qu’il n’avait gardé qu’une
dizaine de pages du roman (celles qu’il jugeait valables selon lui). La polémique engendrée par
cette lettre a permis à l’auteur de répondre en détail aux accusations que l’on peut porter à son
texte. Frédéric Vitoux dans son analyse appelle d’ailleurs cette lettre comme « un minuscule art
poétique, le premier manifeste célinien »117. L’intervention des médias, bien qu’elle ait été très
mouvementée, est restée bénéfique à l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline et est ce qui lui a
permis d’obtenir une si large médiatisation. Grâce à elle, l’auteur est aujourd’hui le deuxième
auteur français le plus traduit dans le monde et nous a également permis d’étudier encore
maintenant « […] une œuvre considérable d’une force et d’une ampleur à laquelle ne nous
habituent pas les nains si bien frisés de la littérature bourgeoise. ».118

3.2 Etude de l’œuvre à l’étranger
Le climat idéologique de la Russie d’entre deux guerres soumet la littérature et plus
encore la littérature étrangère à une censure et une traduction sélective obligatoire qui nécessite
de se conformer aux habitudes éditoriales soviétiques dans un climat idéologique. Le sujet de la
censure en URSS reste encore de nos jours un sujet tabou. Cette censure varie selon les
époques et s’est mise en place sur le long terme. Ce qui s’est passé en 1917-1919 est différent
de la censure des années 1920-1930. Elle se développe dans les années 1940 et change encore
une fois de visage dans les années 1960-1980. Les livres publiés étaient globalement des livres
novateurs concernant des personnalités connues et plus particulièrement persécutées par le
régime. Néanmoins, beaucoup d’œuvres ont été détruites, c’est pourquoi il est compliqué de
reconstruire l’histoire de la censure en URSS. Les fonds du Glavlit (département de la
littérature et de la publication chargé de la censure sous Staline) sont eux aussi portés disparus.
La difficulté relève également du caractère de cette censure qui devait avant tout rester secrète
et inaccessible. Ce secteur prenait part aux affaires de l’Etat, l’histoire de la censure faisait
114

Lucile Porquerol, « Céline », Le Crapouillot, Février 1933.
Louis-Ferdinand Céline, « Qu’on s’explique ! », Candide, 16 mars 1933.
116
Voir journal Candide annexe 9.
117
Frédéric Vitoux, La vie de Céline, Folio, Paris, 2005, p. 246-247.
118
Paul Nizan, « *** », L’Humanité, 9 décembre 1932.
115

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donc partie de l’histoire de l’URSS en général. Cette censure a ensuite relancé la question du
totalitarisme et il est aujourd’hui possible de dire que cette idéologie était dominante et a
contrôlé tout la société de l’époque. Tous les événements qui appartiennent maintenant à
l’histoire et qui se sont déroulés dans le domaine culturel sont le fruit d’un plan qui a été établi
et réalisé avec persistance. La notion de « censure » en URSS dépasse la définition préétablie
en France comme « Examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications,
émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion
totale ou partielle. »119 et inclut davantage de choses en son sein. Ainsi Herman Ermolaev 120 a
classé les différences qu’il pouvait entrevoir dans un corpus important de textes publiés en
URSS. Cependant ces œuvres ne sont pas toujours le résultat de l’autorité de la censure mais
peut aussi provenir d’une auto-censure et d’un choix de la part de l’auteur ou de l’éditeur.
La censure dans la société Soviétique intervient sous plusieurs niveaux. Le premier est
celui du rédacteur de la maison d’édition ou du journal et doit s’assurer de la conformité du
manuscrit à l’organe administratif de l’exercice de la censure. Cet organe est le Glavit et est
institué par le décret du Sovnarkom (la plus haute autorité gouvernementale sous le régime de
Staline) en 1992. Les organes de sécurité peuvent aussi intervenir sur le contrôle des
publications. Les secteurs chargés de l’idéologie au sein du Comité central et le bureau
politique, les secrétaires ainsi que le secrétaire général lui-même avaient aussi un droit
d’intervention sur la censure. En plus de ces intervenants s’ajoutent les membres de l’Union
des écrivains et leur rôle à partir de 1934 ainsi que les organes diverses exécutant la censure
(censure militaire, Glavpolitprosvet, Politotdel du Gosizdat…). Certains considèrent que
l’auteur, dans son auto-censure, peut être placé au premier plan dans son intervention dans ce
geste, même s’il est difficile de la mesurer et de savoir quel est le contrôle auquel elle fait
face121.
C’est Aragon qui conseille à Esla Triolet d’amener la traduction de Voyage au bout de
la nuit en Russie dont la société bourgeoise l’a profondément marqué. Elle effectue cette
traduction en 1934, deux ans après la parution française du roman et c’est celle-ci parmi
d’autres qui va ici nous intéresser. Jurij Korneev a traduit le livre en 1994 ainsi qu’Alexandra
Junko et Jurji Gladilin en 1995 mais Elsa Triolet est celle qui contribuera à la diffusion de
l’auteur en URSS. Elsa Triolet rencontre le 6 novembre 1928 Aragon dont elle devient la muse
119

Censure, Dictionnaire français Larousse, [en ligne],
https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/censure/14086, (consulté le 21/05/2019).
120
Herman Ermolaev, Censorship in Soviet literature 1917-1991, Rowman & Littlefield Publishers, 1996, 348 p.
121
Catherine Depretto, « La censure à la période soviétique, 1917-1953 », Revue des études Slaves, 2001, pp. 651665.

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