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n
n°15 - Avril 2015

La lettre de

Edito
Dans notre dernière lettre, nous avions évoqué
le Parc National suisse, véritable icône de la
naturalité assumée dans notre vieille Europe.
Dans ce numéro, Jean-Claude Génot nous
emmène dans le Parc National de Yellowstone,
autre exemple, mais cette fois aux dimensions
du continent américain. Et en France, direzvous ? La mise en place d’espaces de naturalité
reste encore très timide, même au sein des parcs
nationaux. Alors prenons comme un signe très
positif les acquisitions de forêts naturelles
laissées en évolution libre dans le Parc National
des Cévennes. Une remarque toutefois, que
ce soit dans l’exemple suisse ou celui des USA,
dans les deux cas, les retombées économiques se
chiffrent en dizaine de millions de dollars par an.
La naturalité rapporte beaucoup. C’est normal,
elle ne coûte rien ! Pas de frais de fonctionnement
puisque le seul fonctionnement est naturel et
donc gratuit ! Bonne lecture…
Gilbert Cochet

Forêts Sauvages

Naturalité

Lettre


© J.C. Génot

2

n°15

Sommaire
Hauts Faits

g
L’acquisition de deux forêts vouées à la libre évolution
dans le Parc national des Cévennes /p. 3
En direct du front

g
L’île de Hans /p. 5
«IF» Les indignés de la forêt

g
Compiègne, l’agonie d’une forêt… /p. 6
Hauts lieux

g
Le parc national de Yellowstone :
la nature sauvage comme monument historique /p. 7

h Forêt spontanée dans les Vosges du Nord.

Pensées sauvages

gEn inTerrelation. /p. 13
g
Renouer avec le sauvage : une exigence éthique.
Sur les traces de la pensée sauvage (1ère partie) /p. 14
gLes mots pour le dire /p. 17
Bloc-notes

gVu pour vous /p. 18
gLu pour vous /p. 19
gLe bêtisier /p. 19
Nous avons besoin de vous /p. 20

Naturalité
Lettre éditée par Forêts Sauvages
4 rue André Laplace, 43000 Le Puy-en-Velay.
Courriel : contact@forets-sauvages.fr
Site web : http://www.forets-sauvages.fr
Directeur de la publication : Gilbert Cochet.
Rédacteur en chef : Jean-Claude Génot.
Comité de rédaction : Pierre Athanaze, Bernard Boisson,
Gilbert Cochet, Caroline Druesne, Jean-Claude Génot, Jean Poirot.

Naturalité
est optimisée pour
être diffusée par voie
électronique et lue
à l’écran (Affichage
/ Mode Plein écran),
pour une empreinte
papier minimale.

Conception graphique : Bertrand Dubois.
Remerciements à l’ensemble des auteurs et contributeurs
dont Stefan Alzaris, Eric Bas, Bernard Boisson, Grégoire Gautier et
Emmanuel Hussenet.
Photo de couverture : La rivière Yellowstone © J.C. Génot

Lettre éditée avec
le soutien financier
du CPIE de l’Oise.

3

Naturalité

Lettre

n°15

Hauts

faits

Hauts

faits

L’acquisition de deux forêts vouées à la libre évolution
dans le Parc national des Cévennes

Le bois noir :
une des plus belles
sapinières du Mont Lozère.
i

Approuvée en novembre 2013 après un long travail
de concertation avec le territoire, la charte du Parc
national fixe ses orientations pour les 15 années à
venir. Dans sa carte des vocations, elle a désigné plus
de 9000 ha de forêts dont la gestion recherchée est la
libre évolution. L’établissement public du Parc national
des Cévennes, en partenariat avec l’Office national des
forêts, les collectivités territoriales et les propriétaires
privés, veille à préserver ces forêts remarquables à
travers des outils contractuels ou en dernier recours
par des acquisitions foncières.
Dans le cadre de cette politique le conseil d’administration du Parc national des Cévennes a approuvé
l’acquisition à l’amiable de deux forêts privées à haut
degré de naturalité :

Lozère (commune d’Altier) est constitué en grande partie
d’une magnifique sapinière, l’un des rares peuplements
de sapins qui n’est pas issu de reboisement. Par ailleurs,
elle est fréquentée par un couple d’aigles royaux

© G. Grégoire


Le bois noir, situé sur le versant nord du mont

Naturalité

Lettre

n°15

Hauts

faits

qui trouve toute la quiétude qu’il recherche habituellement dans des secteurs de falaises. Recouvrant une
surface de 132 ha, elle fait partie d’un des plus vastes
ensembles de forêts anciennes du territoire. Les forêts
anciennes de grandes surfaces sont très rares dans les
Cévennes compte tenu de l’importance de l’activité pastorale il y a encore 150 ans, ce qui justifie encore plus
l’intérêt de cette forêt privée. Cette acquisition fait suite
à une proposition des anciens propriétaires qui souhaitaient s’assurer de la préservation de leur forêt.


© M. Roussel

4

La forêt du Sapet couvre 190 hectares et a un
très grand intérêt écologique. Cette forêt privée est située
sur la partie occidentale du mont Lozère (communes de
Lanuéjols et de Saint-Etienne-du-Valdonnez) et accueille
une belle population de grand tétras ainsi qu’une des plus
vieilles sapinières du territoire. Sachant le Parc national
des Cévennes intéressé par cette forêt l’ancien propriétaire l’a contacté lorsqu’il a pris la décision de vendre.
Cette décision des acteurs du territoire représentés
au conseil d’administration marque ainsi un pas décisif
dans la constitution d’un réseau de forêts en libre évolution. Grace à l’action conjointe du Parc national des
Cévennes pour des forêts privées et de l’Office national
des forêts pour certaines forêts publiques cette vocation
est aujourd’hui assurée sur plus de 2 300 ha. Le chemin
à parcourir pour atteindre les objectifs de la charte est
encore long mais la dynamique est lancée ! n
Grégoire Gautier

La sapinière du Sapet est confinée sur des pierriers de
granites où elle trouve des conditions favorables vis-à-vis
de la concurrence du hêtre et des coupes d’exploitations.

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Naturalité

Lettre

n°15

En

direct

En direct
du front

L’île de Hans
À mille kilomètres du pôle Nord, au confluent entre
le chenal de Kennedy et la mer de Lincoln – mer
la plus froide de notre hémisphère – l’île Hans a un
rôle singulier. Elle est, pour les scientifiques, un point
d’observation exceptionnel des dernières banquises
pluriannuelles dont dépend l’avenir de nos climats ;

© H. Melling


i
L’île de Hans.

du

front

pour les états-majors, elle est un point stratégique
pour le contrôle de la route maritime qui conduira
prochainement au Pôle. Pour les pétroliers et compagnies marchandes, enfin, elle est le point de passage
obligé de leurs futurs transits. Le Canada et le Danemark s’en disputent la propriété sans comprendre
que pour le monde, l’île Hans représente l’un des
derniers espoirs d’empêcher l’irréparable destruction
des équilibres climatiques. Aux revendications territoriales d’un autre temps, à ce passage en force des
nations qui cherchent à s’approprier ce qui devrait
relever du bien commun, l’île Hans oppose l’idée
d’une communauté virtuelle unie par la nécessité
de conserver une planète habitable et d’interroger le
droit international sur la question
des milieux naturels sensibles.
Nul peuplement effectif – l’île est
inhabitable – nulle administration
ni même tentative pour instaurer
un système idéal. L’île Hans est
une intention, un principe. L’île
Hans est un repère. Elle incarne
la conscience qui nous met en
mouvement et que nous partageons tous.
La nature est morcelée. La
division du territoire naturel est
l’un des premiers objectifs des
forces civilisatrices. L’Arctique ne
souffre pas de ce quadrillage. Ce
qui entrave sa protection, c’est la

distance physique qui nous en sépare, et non son
morcellement. L’homogénéité territoriale est l’un des
principaux caractères de ce milieu, une autre est son
rôle de moteur des courants océaniques et de gardien des climats dont tous les autres milieux naturels
dépendent.
Le projet Hans, île universelle, a pour ambition de
focaliser en un seul et unique point l’ensemble des
appels émis au non de la nature et de la dignité humaine. L’île Hans peut devenir le miroir de la part la
plus élevée de nous-mêmes.
Tout comme les astres, les Pôles représentent des
forces qui nous échappent et ordonnent l’horloge cosmique. Ils sont inaliénables. Il y a de l’indécence dans
les revendications humaines. Et cette indécence, si
elle perdure, finira par ruiner définitivement la Terre
et à nous pousser au pire. Seule une évolution personnelle et intérieure, un éveil réel de la conscience
collective, pourra nous détourner de ce funeste et
trop prévisible destin.
La cause de la liberté de l’île Hans, qui doit échapper au pouvoir des nations et des intérêts particuliers,
est la cause de toutes les causes. Rejoignez-la pour
matérialiser votre rêve, car c’est maintenant que
notre destin se joue. n
Emmanuel Hussenet
Pour devenir l’un des protecteurs de l’île Hans
et participer à son rayonnement, rendez-vous
sur le site www.hansuniversalis.org

Naturalité

IF*

Lettre

n°15

Les

indignés

de

la

forêt

nés

© E. Bas

6



Les Indig
êt
de la For

Compiègne, l’agonie d’une forêt…
« La forêt s’offre comme un vaste jardin naturel !
Fruits appétissants, champignons parfumés, noisettes croquantes, fleurs aux couleurs éclatantes,
mousses, châtaignes…
Mais si la tentation est grande de se saisir de tous
ces dons, un animateur de l’ONF vous apprendra à
modérer votre appétit car la forêt est un milieu fragile
et complexe dont l’équilibre doit être respecté… »
A la découverte des forêts de Compiègne et de Laigues.
OT de l’agglomération de Compiègne. 2012.
Merci. Merci à l’ONF et à son animateur de réfréner
l’appétit des promeneurs et des amoureux de la
forêt. La tentation est grande en effet, d’y prélever à
outrance. Modération, fragilité, équilibre et respect…
des caractéristiques de la gestion multifonctionnelle
de la forêt de Compiègne ? Sûrement, on ne fait
pas n’importe quoi dans une « forêt d’exception ».
Mais Compiègne est surtout exceptionnelle par
l’ampleur du saccage ! Comme toujours le poids des
mots est important et là où le gestionnaire voit un
« rajeunissement », les incultes en sciences forestières

voient un massacre. D’un point de vue sémantique,
rajeunissement c’est mieux, ça donne une fraîcheur
nouvelle et ça positive même la coupe à blanc. Il n’y
aura pas de Réserve biologique intégrale (RBI) dans la
chênaie séculaire des Beaux-Monts mais une Réserve
biologique dirigée. La valeur d’un chêne est dans sa
bille de pied, pas dans le terreau de son houppier. Et
puis, sans l’aide avisé d’un gestionnaire, les BeauxMonts courent à leur perte. A la place on aura une RBI
dans les Grands-Monts au sud de la forêt, sans aucune
commune mesure avec la chênaie quadri centenaire
en dépit du nom qui change à peine. La biodiversité
s’est bien faite arnaquer ! Entre les deux, un réseau
de micro-îlots que l’on peine à repérer même sur une
carte. Résultat : l’exploitation intensive de la forêt
et la politique des îlots ont créé une nouvelle forme
de fragmentation de l’habitat à l’intérieur même du
massif forestier. Pourtant, la fragmentation de l’habitat
est une cause majeure de perte de biodiversité. A
Compiègne, les arguments des scientifiques n’ont eu
aucun poids. Aldo Léopold disait que le bon usage de la
terre repose en partie sur la conscience écologique de
ses usagers. Nous voyons bien à Compiègne que sans

* «IF» comme l’arbre en grande partie éliminé des forêts françaises à la suite des exploitations sylvicoles

h La coupe à blanc élimine
tous les très gros bois.

éthique de la terre même un plan d’action national
peut se transformer en « marchandage collectif avec
la nature ». Compiègne agonise comme tant d’autres
forêts en France et en Europe. « Des forestiers ont
perdu leur conscience forestière » m’a dit un jour le
plus grand spécialiste des forêts sauvages roumaines
en traversant la forêt de Compiègne, c’était il y a 8
ans. Nous savons aujourd’hui que l’amnésie est
généralisée. n
Eric Bas

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Naturalité

Lettre

n°15

Hauts

lieux

Le parc national de Yellowstone :
la nature sauvage comme monument historique

© J.C. Génot

Le parc de tous les superlatifs
Visiter le parc national de Yellowstone
(PNY) pour un français correspond à peu
près à la visite des châteaux de la Loire
pour un américain. Ce dernier va y rencontrer un haut lieu du patrimoine historique français tandis qu’à Yellowstone,
le français va voir ce que l’Amérique a de
plus antique : sa nature sauvage. Comme
le souligne l’écrivain anglais Jonathan
Raban1 qui connaît bien l’Ouest américain : « L’ancien véritable – le patrimoine
qui n’a pas de prix – c’est la forêt profonde,
la rivière sauvage et la vaste prairie ». Parcourir en voiture les 500 km qui séparent
Salt Lake City de Yellowstone permet de
mesurer à quel point les américains ont
défiguré leurs paysages avec des zones
urbaines et agricoles, des industries, des
routes et des zones commerciales laides
et démesurées. Ici aucune intégration
ni de paysage intermédiaire comme en
Europe, on passe de ce que Raban
f
Canyon de la rivère Yellowstone.

Lettre

nomme « la camelote » récente à la nature sauvage. Se rendre dans le PNY, c’est
craindre de confronter le réel au mythe
que représente ce haut lieu de la wilderness américaine. En effet Yellowstone
est le parc de tous les superlatifs : le plus
ancien du monde (créé en 1872 même
si Yosemite a été créé en 1864 mais pas
placé à l’époque sous administration fédérale2), le plus grand des Etats-Unis en
dehors de l’Alaska (près de 900 000 ha
pour le parc mais ce qu’on appelle l’écosystème Yellowstone s’étend sur 8,1 millions d’ha en comptant le parc national
de Grand Teton, des forêts nationales
et des aires de wilderness qui entourent
le PNY), le plus important système volcanique d’Amérique du Nord avec deux
tiers des geysers de la planète (10 000
sources chaudes, fumerolles, marmites
de boue bouillonnantes, terrasses) et
une caldeira de 70 km de diamètre, le
plus riche pour sa faune complète typique des Montagnes rocheuses et enfin
le parc où se trouve le plus grand lac de
montagne des Etats-Unis avec une surface de 35 500 ha. Le PNY a été créé pour
la beauté de ses paysages et son extraordinaire activité géothermique qui ont
impressionné les premiers explorateurs
européens, alors que des amérindiens,
les shoshones, vivaient déjà là (les plus
anciennes traces de présence humaine

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Hauts

lieux

remonte à 11 000 ans). 140 ans après
sa création, le PNY émerveille toujours
les visiteurs par ses paysages grandioses
faits de canyons, de chutes d’eau, de geysers, de rivières, de montagnes et de lacs.

Pas d’exploitation
mercantile…
Les visiteurs sont nombreux : 3 millions par an (moins que dans le parc national du Grand Canyon). C’est cet aspect
de la fréquentation touristique qui peut
écorner le mythe de la wilderness car le
PNY représente 500 km de routes asphaltées, 1770 km de circuits de randonnée, 9
hôtels pour plus de 2000 chambres et des
campings (2000 emplacements) dimensionnés pour recevoir des camping-cars
grands comme des bus (une des schizophrénie américaine aller dans la nature
sauvage mais avec tout le confort de la
ville), des restaurants, des stations service, des magasins, des parkings grands
comme ceux des hyper marchés et 9
centres pour visiteur et musées gérés par
le parc. Tous les établissements commerciaux sont gérés par des concessionnaires
privés. Au pays de la marchandisation
extrême, le parc national est un business
comme les autres et fort rentable qui pèse
g
Antilopes d’Amérique

80 millions de dollars. Le parc national
est une industrie touristique et le PNY est
un parc de loisir avec de nombreuses activités (randonnée à pied, en vélo ou à cheval, pêche à la mouche, visite de musées
et d’expositions) où la nature offre les attractions (geysers, chutes, canyons, faune
sauvage). On est loin de l’esprit du décret
de création du parc le 1 mars 1872 qui
voulait en faire un lieu « exempt d’exploitation mercantile, voué à la satisfaction
du peuple ». Ceci dit la création du parc
avait pour but de satisfaire les besoins
naissants de loisirs de la société américaine, plus que la protection de la nature

sauvage, d’ailleurs les prédateurs furent
combattus voire éliminés comme le loup
dans la première moitié du XXe siècle.
Tous ces équipements et aménagements
occupent 1% du parc, la rançon de la
volonté de leurs fondateurs de rendre les
parcs nationaux américains accessibles
au plus grand nombre. Ces 9000 ha aménagés pour le tourisme supportent environ 90% des visiteurs principalement sur
les 3 mois d’été, ce qui a un impact non
négligeable sur ces espaces. En période
estivale, on assiste à des embouteillages
dus aux travaux routiers assez fréquents
et à la traversée d’animaux tels que
© J.C. Génot

Naturalité



8

Lettre

bisons, cerfs ou ours. Mais au final cette
sur fréquentation est limitée aux sites
aménagés car une grande partie des visiteurs reste dans leur véhicule pour visiter le parc et marche généralement sur
de courtes distances, empruntant les
parcours en bois qui sillonnent les sites
géothermiques et les chemins asphaltés menant aux points de vue. Deux raisons à ce comportement : les américains
aiment leur véhicule climatisé et confortable et le touriste moyen ne passe que
3 jours dans le parc3. Séjourner deux semaines comme je l’ai fait vous fait sortir
des statistiques. De nombreux visiteurs
viennent dans le parc comme dans une
sorte de zoo, oubliant que les animaux
même familiers sont sauvages. Certaines
scènes en disent long sur l’ignorance d’un
large public : père et son fils prenant une
photo d’un cerf à 1,5 m de ses andouillers
bien pointus, famille en balade traversant un groupe de bison avec des jeunes,
jeune femme tentant de s’approcher d’un
grizzly, toutes ces scènes se déroulant
non loin des routes. Les rangers du parc
passent leur temps à régler la circulation
et à éviter les contacts entre le public
et les animaux sauvages. Tous ces gens
grégaires ne quittant pas leur « matrice
métallique »4, le marcheur voit son espace
dégagé. La marche est indispensable pour
qui veut découvrir les richesses naturelles

n°15

Hauts

lieux

de ce parc montagnard et forestier. Elle
demande une adaptation car 80% du parc
est au-dessus de 2000 m. En fait le PNY
est un vaste haut plateau volcanique à
2400 m d’altitude, son plus haut sommet,
le Mont Washburn culmine à 3122 m.

© J.C. Génot

Naturalité



9

Yellowstone grandeur nature
Le grand écosystème de Yellowstone est
la forêt (80% de la surface), majoritairement composée de conifères : le pin tordu
(Pinus contorta) le plus répandu, le pin à
écorce blanche (Pinus albicaulis) plus en
altitude dont les cônes sont très prisés par
les ours et qui régresse suite à des attaques
d’insectes et de champignons pathogènes,
le pin agile (Pinus flexilis), le sapin de
Douglas (Pseudotsuga menziesii) plus dispersé, le sapin subalpin (Abies lasiocarpa)
et l’épicéa d’Engelmann (Picea engelmannii) au port en fourreau très pointu5. Les
feuillus, saules, peupliers, trembles, sont
cantonnés aux vallées alluviales et aux
secteurs situés en dessous de 2000 m. Ils
ont quasi disparu dans certaines vallées à
cause du cerf appelé wapiti mais qui est
en fait la même espèce qu’en Europe. La
différence est nette avec le parc national
de Grand Teton où toutes les vallées sont
abondamment pourvues en saules dont
raffolent les élans. Les forêts de conifères
de Yellowstone sont claires avec des sous-

h
Forêt de pins incendiée en 1988.

bois riches en plantes et en arbustes à
baies et dont les diamètres des arbres ne
dépassent pas 60 à 70 cm. Leur structure
est assez hétérogène grâce au bois mort
abondant et aux chablis. On peut y croiser des gelinottes qui se déplacent et se
cachent dans la strate herbacée. Ces forêts
sont soumises aux incendies car avec le
temps elles accumulent du bois sec. C’est
ce qui est arrivé en 1988 où de nombreux
foyers d’incendie ont brûlé 320 000 ha de
forêts, soit le tiers du parc. Les traces de
ces incendies sont visibles partout dans le

PNY. Après incendie, les pins se régénèrent
sous les troncs secs. Toutefois quand le feu
est trop intense, la germination des pins
n’est plus possible et la forêt cède la place à
une strate herbacée dont profitent les herbivores entre autres, le cerf mulet et l’antilope d’Amérique. Ces forêts soumises aux
insectes, aux champignons, au vent et aux
incendies comportent de grandes quantités de bois mort. Le bois mort accumulé
est également impressionnant au débouché de certains affluents de la rivière Yellowstone. Les rivières du PNY sont

Lettre

n°15

remarquables, libres, indomptées, disposant de chutes parfois impressionnantes,
traversant des défilés, charriant du bois
et des galets et serpentant dans des paysages magnifiques. On peut y observer
le balbuzard pêcheur, le pygargue à tête
blanche, la grue du Canada, le pélican
blanc, le cormoran double crête, le cygne
trompette, le héron bleu, et la bernache
du Canada. En dehors des cours d’eau, les
zones humides (prairies humides, marais,
tourbières) sont présentes dans les vallées ou en bordure des lacs. L’ensemble
représente 5% du PNY. Quant aux milieux
ouverts, ils couvrent 15% du PNY, situés
dans sa partie septentrionale la moins
élevée. Il s’agit de prairies semi arides à
sauge car malgré un climat montagnard
cette zone reçoit peu de précipitations,
protégées des nuages humides venus du
Pacifique par les montagnes situées sur
la frange ouest du parc. Il y a également
des prairies dont l’origine manifeste est la
forêt incendiée il y a fort longtemps puis
ensuite pâturée par les bisons et les autres
herbivores qui se concentrent sur cette
zone. Ces prairies à sauge sont anciennes
car certains buissons de sauge ont plus
de 300 ans et atteignent plus de 1,5 m de
hauteur. La flore de ces prairies est composée de nombreuses espèces dont le


g
Prairie à sauge.

© J.C. Génot

Naturalité



10

Hauts

lieux

Lettre

genre est également présent en Europe
(Aster, Linaria, Hypericum, Gentiana, Epilobium , Lupinus, Senecio, Melilotus, Actea,
Achillea, Campanula, Geranium, Juniperus,
etc.). Après incendies, les lieux où la forêt
repousse sont tapissés d’une fruticée riche
en arbustes à baies dont des églantiers
sauvages et de la symphorine blanche.

Les libres processus naturels
Que peut-on dire sur la naturalité du
PNY ? Yellowstone n’est pas un espace
vierge puisque des hommes y ont vécu,
indiens (en 1882, 400 indiens résidant
sur le territoire de Yellowstone, ont été
déportés de force vers une réserve du
Wyoming par l’armée à qui fut confiée
l’administration du PNY entre 1886 et
1918), trappeurs et explorateurs. Ce
n’est pas non plus un milieu primaire,
puisque les conditions préhistoriques
ont changé sur le plan de l’influence des
hommes et sur le plan climatique. Yellowstone est tout simplement un lieu
majeur de la nature sauvage nord américaine possédant un haut degré de naturalité. Celui-ci se traduit par les dimensions du parc, l’ampleur des phénomènes
naturels comme les incendies de 1988,
les attaques d’insectes ou de champignons pathogènes, les processus géodynamiques fluviaux, la géothermie qui

n°15

Hauts

lieux

agit sur la géomorphologie, la présence
complète des grands prédateurs et d’une
grande diversité d’herbivores. Les grands
prédateurs sont l’ours brun ou grizzly,
l’ours noir, le loup, le lion des montagnes
ou puma, le lynx et le lynx roux, les trois
dernières espèces étant rares dans le
parc. Il y a un peu plus de 500 grizzlys
et quelques milliers d’ours noirs, plus
forestiers que les ours bruns. Les grizzlys
seraient entre 800 et un millier dans le
grand Yellowstone, ce que certains biologistes considèrent comme le maximum
que cet écosystème peut supporter. Mais
comme le souligne le journaliste Arnaud
Devillard : « Je n’ai jamais entendu personne indiquer le nombre maximum de
ranchs, de têtes de bétail et de pavillons
individuels que la région pouvait supporter »6. Les loups ont été réintroduits dans
le PNY en 1995 (14 individus d’Alberta
et 17 de Colombie britannique)7 et on
dénombre aujourd’hui environ une centaine de loups pour 7 meutes. La réintroduction a été menée également en dehors du PNY dans des réserves indiennes
de l’Idaho avec l’appui des communautés
locales. En 20 ans, la population de loup
a été multipliée par 3, ce qui est loin de
correspondre aux fantasmes de « prolifération » évoqués par certains en France.
Que s’est-il passé à Yellowstone ? D’abord
les loups ont formé des meutes, se sont

© J.C. Génot

Naturalité



11

h Site géothermique de Hot Spring Basin.

reproduits et ont eu un impact sur les
populations de coyotes. Puis très vite
deux meutes se sont affrontées et le mâle
dominant d’une des meutes a été tué.
La proie principale des loups est le cerf
mais tuer un cerf est risqué pour le loup
puisque chaque année 6 à 7 loups sont
retrouvés morts des suites de leurs blessures occasionnées par les cervidés pendant la chasse, montrant ainsi que dans
la nature sauvage le loup n’est pas tout
puissant. Certains loups sont retrouvés
noyés car ils attaquent les cerfs dans les

rivières comme j’ai pu le constater au
cours d’une observation assez extraordinaire. Cette prédation sur les cerfs et
la vigilance accrue des cervidés liée à la
présence des loups, que les scientifiques
ont nommé l’écologie de la peur, entraîne
une moins forte pression sur la végétation feuillue (tremble, saule et peuplier).
Les loups sont devenus une attraction
touristique majeure du PNY, renforçant
encore l’attractivité de Yellowstone et
les rentrées d’argent. Du coup le loup est
devenu un produit d’appel et pour

12

Naturalité

Lettre

quelques dollars on peut acheter une
fiche plastifiée (à emporter sur le terrain)
avec les photos des animaux identifiés de
chaque meute pour l’année concernée.
Une information utile pour les observateurs des loups et les scientifiques qui les
suivent mais qui, pour les amoureux de
la nature, diminue fortement le caractère
sauvage de l’animal, réduit à un simple
matricule d’un zoo du troisième type. La
liste des herbivores est impressionnante
: bison, élan (rare), cerf, cerf mulet, cerf à
queue blanche (d’implantation récente),
antilope d’Amérique, mouflon du Cana-

n°15

Hauts

lieux

da et chèvre des montagnes (rare). Le
bison est une espèce emblématique pour
les américains car l’espèce symbole de la
« frontière » a failli disparaître et Yellowstone abrite les descendants de cet
herbivore des grandes plaines. La rançon
du succès est que les 5 000 bisons vivant
dans le PNY exercent une forte pression
de pâturage sur les milieux ouverts dont
l’effet se cumule avec celle des cerfs. Les
bisons quittent le parc lors des hivers
trop rigoureux et sont reconduits dans
le parc à cause du risque de transmission de la brucellose au bétail (aucun cas

renseigné à ce jour). Même si la faune, la
flore et la géologie sont remarquables,
les libres processus naturels constituent
le plus précieux trésor de Yellowstone.
Mais malgré sa taille et celle de sa zone
tampon, le PNY n’est pas à l’abri des
impacts d’une exploitation minière ou
pétrolière. n
Jean-Claude Génot
Je remercie Kevin Sanders, biologiste,
pour m’avoir communiqué des
informations précieuses et montré
certains sites dans le PNY.

Bibliographie
1
Raban J. 2014. Seconde nature. La défiguration
des paysages de l’Ouest américain. Editions
Nevicata. 63 p.

Muir J. The Yellowstone National Park.
VistaBooks. 80 p.
2

3
Héritier S. 2014. Voyager à sa propre rencontre.
Lecture des déplacements touristiques dans les
espaces protégés canadiens. Natures, miroirs des
hommes ? L’Harmattan : 193-211.
4
Bryson B. 1998. American rigolos. Chroniques
d’un grand pays. Petite Bibliothèque Payot/
Voyageurs. 377 p.

Alden P. & Grassy J. 2014. Field Guide to the
Rocky Mountain States. National Audubon
Society. 447 p.

© J.C. Génot

5

6
Devillard A. 2013. Grizzly Park. Le mot et le
reste. 331 p.
7
Welsch J. & Moore S. L. 2012. Yellowstone &
Grand Teton National Parks and Jackson Hole. A
great Destination. Explorer’s Guides. 239 p.

Naturalité

Lettre

En



inTerrelation

© J.C. Génot

13

« On est souvent surpris de
constater à quel point le dogme de
la nature « propriété » de l’homme
a marqué la pensée occidentale.
Qu’un forestier puisse déclarer
que la forêt a besoin de l’homme,
c’est qu’il ne songe qu’à la forêt
jardinée, exploitée, source de profit
et oublie la vraie forêt, celle qui est
encore autonome et libre. Mais on
s’étonnera de trouver sous la plume
d’un ardent défenseur du milieu
naturel cet aphorisme : « la nature
n’a de sens que par l’homme,
c’est pour lui qu’elle existe1...
» Ici encore, on n’a sans doute
songé qu’à la nature domestiquée,
peignée, asservie de nos paysages
occidentaux : il en existe encore,
Dieu merci, bien d’autres. »
Théodore Monod ,
citation extraite du livre Et si
l’aventure humaine devait échouer,
éditions Grasset, 2000.
1

Philippe Saint-Marc.

g
Forêt sauvage en Slovénie

n°15

Pensées

sauvages

14

Naturalité

Lettre

n°15

Pensées

sauvages

Renouer avec le sauvage : une exigence éthique.
Sur les traces de la pensée sauvage (1ère partie)

© S. Alzaris


Qu’est-ce qui nous pousse à nous frayer
un passage dans les terres du sauvage ?
Quelles peurs avons-nous à surmonter
pour accepter de perdre le contrôle ?
Quelle posture existentielle, quelle attitude intérieure nous faut-il adopter pour
goûter la saveur du sauvage ? L’expérience du sauvage n’est-elle pas solidaire
d’une « pensée sauvage » dont il nous
appartient de réveiller le sens ?
L’accueil du sauvage ne semble
aujourd’hui possible, dans une société
malade de la gestion, que si nous réenracinons notre être dans les sources du
sensible, dans une sagesse qui est rapport à l’inconnu et ouverture à l’altérité.
La pensée sauvage n’est pas une pensée
du sauvage, mais une pensée en acte,
sensible et artiste, concrète et vivante,
qui s’exprime par l’exigence éthique et la
nécessité existentielle de renouer avec la
nature sauvage.

f
Entrée dans le sauvage

De l’art de se frayer un passage : une expérience sauvage
Je m’en souviens encore, de cette vallée
perdue, qui résistait péniblement à la
domestication des paysages alentour.
Elle m’a attiré, tel un charme, hors des
sentiers battus. De mon récent séjour
dans les Cornouailles britanniques, c’est
sans conteste l’expérience naturaliste la
plus marquante qu’il m’ait été donné de
vivre ; nul autre paysage n’a pu rivaliser
avec cette nature hirsute et indomptée
qui a réveillé en moi l’appel du sauvage !
Lorsque nous nous sommes retrouvés,
mes amis et moi, immergés de manière
inopinée dans cette « jungle », nous
avions alors deux options possibles : soit
rebrousser chemin pour retrouver le sol
ferme du sentier balisé, qui devait nous
conduire assurément sur la côte, soit
tenter de nous frayer un passage au sein
de cette nature exubérante et enchevêtrée, mais sans l’assurance d’atteindre
la mer en temps voulu. Le crépuscule
étendait son ombre sur nos esprits et

Naturalité

Lettre

tentait de nous dissuader de poursuivre
notre aventure exploratrice… La végétation était dense, la rivière capricieuse, le
sol boueux, et les coteaux formaient une
barrière infranchissable d’arbustes aux
épines acérées. La progression était difficile et non sans risque. Nous avions le
sentiment d’être perdus dans cette nature
qui n’en finissait pas de faire obstacle à
notre avancée. Mais c’est cette difficulté
qui, paradoxalement, stimulait notre
plaisir d’être là. Malgré nos incertitudes
et nos doutes, notre désir de poursuivre
notre exploration se doublait du bonheur
de se sentir immergés dans la nature sauvage, dans cette solitude essentielle qui
réveillait nos peurs de l’inconnu. Nous
ne savions pas jusqu’où nous pourrions
aller, ni si nous pourrions atteindre la
mer avant que la nuit ne nous surprenne.
À chaque pas, nous entrions un peu plus
dans les terres du sauvage…

Le rapport à l’inconnu et
la déprise du sujet
Pour que cette expérience du sauvage
puisse advenir, nous avons dû accepter
de quitter le sol ferme des assurances
tout risque et des sécurités en tout genre,
abandonner notre posture de maîtrise
et notre volonté de savoir. L’appel du
sauvage ne se fait entendre qu’à la suite

n°15

Pensées

sauvages

d’un processus de déprise. Nous n’étions
plus en position de surplomb, en face
de la nature, à contempler tranquillement ces magnifiques paysages côtiers
du haut d’une falaise ; nous étions dans
un corps à corps avec la nature, dedans,
comme perdus au sein de cette sylve
englobante. Si un sentier balisé nous
offre des « vues » paysagères, un cheminement qui se fraye un passage, dans
l’épaisseur du sauvage, lui, dote la nature
d’une haute teneur en inconnu. Chaque
pas nous réservait sa part d’inattendu et
de mystère. Nous avions déjoué en nous
cette irrépressible volonté de prise qui
occulte tout rapport à l’inconnu et toute
rencontre avec l’altérité.
Le sauvage dérobe le connu dans l’inconnu. En cela est sa vertu ! Il rejoint
l’art et la poésie qui portent en eux cette
exigence du rapport à l’inconnu. « Comment vivre sans inconnu devant soi ? »,
interroge René Char dans son recueil
Fureur et mystère. « Le poète fait face à
l’inconnu », nous dit Jean Starobinski qui
épouse la parole du poète, et l’inconnu,
« c’est ce dont je ne suis pas le maître »1.
Le sauvage, ne renvoie-t-il pas alors à
cette part de l’homme rebelle à l’hégémonie du contrôle et à la transparence
généralisée ? Le sauvage n’est-il pas cette
g
La « jungle » des Cornouailles

dimension poétique qui nous habite,
profondément, c’est-à-dire, comme le dit
René Char, « la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés »2 ?

L’ouverture à l’altérité et
la surprise du réel
Dans cette expérience naturaliste, le
sauvage s’y trouve par le sens de la traversée et de l’ouvert, par le sentiment
d’une nature qui n’est pas un site, mais
un passage. Ce que nous avons vu n’est
peut-être rien d’esthétiquement satisfaisant, mais a été réellement vu, dans

le présent vivant : vu et non prévu. Le
réel, nous dit Henri Maldiney, c’est
l’imprévisible ; c’est ce qu’on n’attendait
pas3. Ainsi seule l’expérience du sauvage
peut nous délester de notre volonté de
prise, nous délivrer des « prises de vue »,
liées aux habitudes perceptives et aux
attentes cognitives, afin de nous ouvrir
à la surprise du réel !
A l’heure des mondes virtuels et de
l’abstraction déshumanisante, la perte de
sens du réel est à son comble et devient
une véritable psychopathologie sociale et
culturelle. Or le sauvage réveille en nous
le sens du réel. Dans la surprise du
© S. Alzaris

15

16

Naturalité

Lettre

n°15

Pensées

sauvages

réel, il est cette rencontre avec l’altérité.
C’est pour cela que l’expérience du sauvage est aujourd’hui salutaire et nécessaire : elle est une forme de résistance
éthique qui nous permet de retrouver le
contact avec le réel, le rapport à l’altérité,
le présent vivant. La nature n’est le réel
que quand elle est sauvage.

Bibliographie
1
Jean Starobinski, « René Char et la définition du
poème », in Marie-Claude Char (éd.), René Char,
faire du chemin avec…, Marie-Claude Billet, 1990,
p. 311.

René Char, Recherche de la base et du sommet,
Gallimard, coll. « Poésie », p. 36.

2

3
Voir, par exemple : Henri Maldiney, L’art, l’éclair
de l’être.

Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit, Gallimard,
coll. « Folio », p. 43.

4

La pensée sauvage :
une présence sensible

© S. Alzaris

L’expérience du sauvage est à l’œuvre en
nous à chaque fois que nous accueillons
cette irrésistible puissance de la nature,
du réel, qui nous approfondit et nous
élève en même temps, nous perd et nous
trouve. Elle est œuvre de l’ouverture à tout
ce qui nous échappe ; à ce qui échappe à
nos anticipations et à notre volonté de
prise et d’emprise. Elle est une voie qui
nous conduit de la déprise à la surprise.
L’expérience du sauvage réhabilite
implicitement une pensée sauvage dont
il nous appartient de désensabler les
sources vives. Cette pensée sauvage, telle
qu’elle s’est esquissée dans ce texte, est
une manière d’être au monde, une posture
existentielle dont l’étoffe est le rapport
à l’inconnu et l’ouverture à l’altérité. Elle
s’enracine dans une sensibilité éveillée,
dans l’ouverture sensible qui est au fondement de notre être. C’est une pensée

Au sens où le définit Pierre Hadot dans son
œuvre sur la philosophie antique : une pratique de
connaissance de soi et de transformation de soi.
Lire par exemple : La philosophie comme manière de
vivre (Entretiens), Le Livre de Poche.
5

méditante, poétique, qui prend le risque
du réel et qui laisse être la nature telle
qu’elle est, sans intervention humaine.
En cela, la pensée sauvage est présence
sensible. Elle est, comme l’explicite Merleau-Ponty, une « ouverture aux choses
sans concept »4.
Pour préciser les contours de cette pensée
sauvage, nous convoquerons – dans un
prochain article – la philosophie existentielle et la phénoménologie, l’anthropologie et l’ethnologie, l’art et la poésie, afin
de redécouvrir ses sources dans la raison
sensible, dans la vérité du sentir.

Le sauvage, pour pouvoir se déployer
en toute liberté dans nos espaces naturels, appelle une profonde interrogation
sur notre être-au-monde, une refondation intérieure, une pratique de sagesse :
c’est en cela que renouer avec le sauvage
est un « exercice spirituel »5, une exigence
éthique. n
Stefan Alzaris
philosophe, artiste et naturaliste
Docteur en philosophie et professeur à
l’Université Paris-Sud 11
Président de l’association CESAME / ÉcoPhil’
(www.cesame.asso.fr)

17

Naturalité

Lettre

n°15

Pensées

sauvages

Les mots pour le dire

Nouveaux écosystèmes
Un récent ouvrage paru en 2013 (Novel Ecosystems. Intervening in the New
Ecological World Order de Hobbs R.J., Higgs E.S. & Hall C.M.) fait état d’un
nouveau langage en écologie avec l’expression « nouveaux écosystèmes ». Il s’agit
d’écosystèmes qui diffèrent en composition et en fonctionnement (interactions
entre espèces et entre espèces et environnement) des systèmes passés et
présents à la suite de changements de répartition d’espèces, climatiques ou
d’usage des sols et de modifications de valeurs en ce qui concerne la nature et les
écosystèmes. Ces nouveaux écosystèmes ont franchi un palier et ne peuvent plus
revenir en arrière vers leur état historique, à tel point que leur restauration peut
être abandonnée. Si les écosystèmes historiques ont une grande naturalité, les
nouveaux écosystèmes, eux, relèvent plus de la féralité. Ces nouveaux écosystèmes
sont d’une part composés de nouvelles espèces avec un potentiel de changement
du fonctionnement de l’écosystème, et d’autre part, le résultat volontaire ou
involontaire de l’action humaine mais ne dépendent pas de l’homme pour leur
maintien. Ces nouveaux écosystèmes sont la réponse de la biosphère à l’influence
humaine. Tous les écosystèmes modernes peuvent être considérés comme
nouveaux à cause de l’élévation des températures et du taux de CO2. Les facteurs
de nouveauté externes sont le changement climatique, le dépôt de nitrates et

les espèces invasives. La nouveauté pour un écosystème est caractérisée par un
changement de composition, de structure et de fonctionnement. Cette nouveauté
s’exprime le long d’un continuum. Les nouveaux écosystèmes sont présents
depuis des millénaires. La majorité de la biosphère terrestre a été modifiée pour
des usages intensifs depuis les 250 dernières années. Il y a 8 000 ans, déjà plus de
20% des terres libres de glace étaient « nouvelles ». Aujourd’hui on dénombre 28
à 36% de nouveaux écosystèmes.
Si le critère principal de la nouveauté est l’incapacité pour un écosystème
de revenir à son état historique au niveau biotique et abiotique alors tous les
écosystèmes sont nouveaux. S’agit-il seulement d’une « nouvelle » façon de
nommer la dynamique évolutive des écosystèmes dans l’anthroposphère
ou bien d’une réelle mutation qui s’exerce sous nos yeux vers des trajectoires
imprévisibles ? Les nouveaux écosystèmes défient les catégorisations classiques
car ils sont diversifiés mais envahis, négligeables mais résilients, nouveaux mais
naturels, anthropogènes mais sauvages. Ils nous conduisent à repenser ce que
nous définissons comme naturel.
Jean-Claude Génot

18

Naturalité

Lettre

n°15

Bloc-notes

Vuur vous
po

g L a planète verte

Réalisateur Jan Haft - Productrice Mélanie Haft - KOBA Films - www.kobafilms.fr

Un film comme tout autre support culturel est un gestionnaire collectif d’attention, et
au nom de cela je crois qu’il est plus important qu’il soit plus débattu qu’évasivement
consommé pour que sans cesse nous affinions ensemble nos perceptions sensibles de
nature, en les dénudant peu à peu des conditionnements culturels et du prêt à interpréter
qui s’empare inévitablement de nous tous, à notre insu ! Vu dans cette perspective, cela
peut aider la création audiovisuelle à explorer au-delà de ses préjugés, d’autant que ce qui
est dit pour ce film, se retrouve fréquemment dans d’autres.
Il y a plusieurs manières de faire une création audiovisuelle sur la forêt, à fortiori sur
la forêt européenne. Dans ce DVD, les enthousiasmes du réalisateur et de la productrice
sont patents. Tous deux rappellent l’adhésion innée de la sensibilité allemande pour les
forêts. Cette commande a bénéficié d’une maîtrise d’écriture audiovisuelle non initiale au
film naturaliste. Elle s’adjoint le savoir-faire du studio de cinéma et de la post-production.
L’attractivité esthétique et attendrissante est d’autant plus importante pour le public. Cette
écriture ne déroge pourtant pas aux difficultés naturalistes. Ainsi, suppose-t-elle en amont,
beaucoup de temps, et un volume de rushs très élevé pour que le réalisateur ne se sente en
rien handicapé. La musique joue très bien le jeu de l’illustration sonore sans la transcender.
Nous gardons l’impression que personne n’a été bridé dans la création. Accélérés et ralentis
démultiplient les possibilités de mouvement pour le visiteur qui ne croyait voir de la forêt
qu’un décor inerte entre l’apparente immobilité végétale et fongique et la fugacité animale
(un problème récurrent pour tout projet cinématographique abordant la forêt). Dès lors, le
contrat professionnel rassemble tous les ingrédients du prêt à plaire.
Quant à la valeur éducative du film, qu’en est-il ? Je m’abstiendrais de me représenter
au nom de tous les naturalistes et de tous les forestiers. Toutefois, s’il est fait cas de l’arbre

dépérissant comme socle de biodiversité, le bois mort
apparaît ici curieusement comme un élément paysager
démarqué dans des futaies âgées bien nettoyées. Il est
perçu par le spectateur dans un aspect monumental à
part, et non comme une phase intégrée du cycle sylvigénétique.
Sa place semble trop voulue à l’endroit consenti et non permise au-delà de sa fonction
assignée. Une telle pédagogie de la représentation pourrait satisfaire certains discours de
biodiversité sur les îlots de sénescence, mais à le dire franchement, les ambiances globales
de forêts naturelles n’apparaissent pas dans le film aux yeux de ceux qui les connaissent
vraiment ! Ce manquement interroge vivement : pourquoi avoir éluder cette dimension si
puissante des forêts ? Est seulement évoqué le fait que les incendies et les tempêtes, jugés
catastrophiques du point de vue d’intérêts anthropocentriques, ne le sont pas du point
de vue écologique, et vlan, on passe à autre chose en zappant les stades matures des
forêts naturelles ! On s’interroge aussi de savoir si le comportement animal est bien perçu
intrinsèquement, et s’il n’est pas un peu trop théâtralisé dans ce qu’il peut présenter de plus
ou moins vrai en miroir d’un comportement humain pour satisfaire la captation d’attention
du public par le réalisateur. Un curieux accent est également mis sur l’enrichissement de
la biodiversité dans l’ouverture des milieux au détriment de la biodiversité intra-forestière
spécifique. Au final, et sans même vouloir être militant, beaucoup plus fort que cela n’a pas
été soutenu en messages de fond. Ce peut être encore un cas où l’esthétisant peut éblouir
au détriment de l’éveil à l’essentiel malgré une information naturaliste de base.
Bernard Boisson

19

Naturalité

Lettre

n°15

Bloc-notes

Luur vous
po

Le

bêtisier

g Ma vie dans les Appalaches

g La biodivercécité

L’auteur est un poète américain qui décide dans les années
1970 de tout laisser derrière lui et d’aller vivre en autarcie dans les
Appalaches, tel un Henry David Thoreau des temps modernes. Ce
livre est une ode à la beauté de la nature, mais pour autant l’auteur
n’idéalise pas sa vie parfois rude dans une cabane qu’il n’a pas
construit de ses mains contrairement à son illustre prédécesseur.
Le pacifiste devient vite chasseur quand il s’agit de défendre ses
productions alimentaires contre certains animaux sauvages tout en
restant végétarien. Le livre est un savant mélange de descriptions
des aspects pratiques d’une telle aventure et de réflexions sur la
solitude et le rapport à la nature. Il suffit de vouloir dépendre directement de son environnement
pour prendre conscience de ce que nous devons à la nature, eau, air, produits de la terre et des
leçons que nous avons à recevoir d’elle : « Comme nous avons à apprendre, nous autres humains,
de nos voisins sauvages ! ». L’homme des villes a retrouvé des réflexes sensoriels d’homme de la
nature « je me sens plus sauvage, plus proche du monde animal que de celui de mes semblables
bipèdes » mais en matière de mentalité c’est plus difficile : « J’ai mis beaucoup de temps à me
mettre à remplacer les idées utilitaristes européennes de domination, de division et de destinée
manifeste par les valeurs plus harmonieuses de mes voisins cherokees, qui prennent en compte
le caractère interdépendant des choses, dans une perspective holistique de durabilité ». L’histoire
se termine par un retour forcé à la « syphilisation » comme la nommait Edward Abbey, rattrapé
par la marée humaine, et notre homme des bois se voit contraint de retourner vivre parmi les
siens, déboussolé comme un Dersou Ouzala américain.
Jean-Claude Génot

“Développeur de biodiversité” !
Et à quand “le jardin primaire” ?
Le “jardinage de naturalité” ? Ou
la sylviculture de chablis ? N’y
aurait-il pas d’ailleurs plus de
“biodiversité” dans un arboretum
que dans une forêt primaire ? A
trop tirer le concept dans
ce qu’il peut suggérer de
quantitatif au détriment du
qualitatif ou de l’authentique
ne faudrait-il pas proposer au “développeur” de parler plutôt de “biodivercécité”.
Après, le gestionnaire, “le développeur”, oh, juste une simple extrapolation du
concept quand du discernement qualitatif et éthique fait initialement défaut.
Ensuite proposons à une agence de tourisme, le concept de biodivertissement
pour rafraîchir les âmes urbaines en peine de sensualité moussue. Et puis, on a
aussi besoin de bois-énergie pour résorber le déficit commercial de la balance
extérieure, alors pourquoi ne pas en rajouter une couche, avec le développement
du rab. Croyez-moi, ceux qui se servent n’y verront que du feu. Le problème, c’est
qu’à force de vouloir être branché avec le vocabulaire du moment, on oublie à quel
point on est déraciné dans l’esprit. Vous ne savez penser ? Mais alors tous à vos
pelles, la pâquerette à la bouche, et allons-y...
Bernard Boisson

Thomas Rain Crowe, Phébus, 2013, 294 pages.

20

Naturalité

Lettre

n°15

Nous

Fonds pour la naturalité des écosystèmes

Afin de permettre la préservation des écosystèmes
à fonctionnement naturel, nous nous engageons à :
g promouvoir la naturalité à tous les niveaux ;
g éditer un périodique trimestriel diffusé par
voie électronique, Naturalité, la lettre de Forêts
Sauvages ;
g protéger de façon intégrale des surfaces
forestières conséquentes par la maîtrise
foncière…

© C. Fabing


Notre objectif

Nos actions

besoin

de

vous

Faites un geste pour les forêts sauvages :
Offrez quelques mètres carrés de naturalité !

Forêts Sauvages

Redonner aux écosystèmes naturels toutes leurs
potentialités. La forêt libre et sans entretien
apporte gratuitement des bienfaits inestimables
à l’humanité :
g limitation de l’effet de serre ;
g régulation du cycle de l’eau ;
g épuration de l’eau et de l’air ;
g formation de sols ;
g diminution de l’érosion ;
g riche biodiversité ;
g lieux de ressourcement et d’inspiration
artistique…

avons

Faites un don à Forêts Sauvages, et nous nous engageons à reverser l’intégralité des sommes
reçues pour l’acquisition de forêts et de milieux naturels à fort potentiel de naturalité. Ainsi
acquises, ces surfaces auront la meilleure des protections qui soit : la maîtrise foncière pour
une libre expression de la nature.
Première « réserve » de Forêts Sauvages, la forêt du Bruchet (Haute-Loire), qui n’a pas connu
d’exploitation depuis plus de 60 ans, poursuivra en toute sérénité son évolution spontanée.
Cette acquisition a été possible grâce à la générosité de son ancienne propriétaire et d’un
partenariat avec la Société Nationale de la Protection de la Nature.
Forêts Sauvages travaille actuellement à l’achat de forêts aux diversités biologiques
remarquables. Et dont seule la maîtrise foncière pourra permettre la pérennité.

Nous avons besoin de vous !

Un reçu fiscal vous sera adressé dès réception de votre contribution.
Il vous permettra de bénéficier d’une exonération fiscale de 66% du montant de votre don.

Nom :. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Prénom :. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Adresse mel :. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je fais un don de. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . €
seront laissés en libre évolution.

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Bulletin à adresser à : Forêts Sauvages, 4 rue André Laplace. 43000 Le Puy-en-Velay.




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