Résonance du génie intuitif de Rimbaud sur le rôle médical des couleurs .pdf



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Noria

Revue littéraire et artistique
Annuelle
Directeurs

Giovanni Dotoli (Université de Bari Aldo Moro - Cours de Civilisation Française
de la Sorbonne - Paris)
Mario Selvaggio (Université de Cagliari)

Rédacteurs en chef

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Marcella Leopizzi (Université du Salente - Lecce)

Conseil scientifique

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morales et politiques - Paris), Concetta Cavallini (Université de Bari Aldo Moro),
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La revue « Noria » paraît au mois de mars de chaque année et publie des textes
en français, en italien, en anglais et en espagnol.

En couverture
Michele Damiani, La noria, aquarelle, 2019.

ISSN 2612-1948
© AGA Arti Grafiche Alberobello, 2020
70011 Alberobello (I - Ba)
Contrada Popoleto, nc - tél. 00390804322044
www.editriceaga.it - info@editriceaga.it
ISBN 978-88-9355-162-5
© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN 978-2-343-19484-4

FRÉDÉRIC-GAËL THEURIAU
Université François-Rabelais - Tours

RÉSONANCE DU GÉNIE INTUTIF DE RIMBAUD
SUR LE RÔLE MÉDICAL DES COULEURS1

1. Le rêve de Rimbaud
La « fulgurance absolue »2 du génie d’Arthur Rimbaud participa à son rêve de dépassement de la création poétique
n’écoutant que sa voix intérieure. Ses toutes premières productions, certes, peuvent sembler abordables et classiques, comme
certains sonnets composés en 1870 et proposés dans les manuels scolaires : « Le Dormeur du Val », « Au Cabaret-vert », « Le
buffet », « Ma Bohême ». Cependant ses productions, déjà mâtures
dès les premiers temps, prennent rapidement une envolée et
une force qui sont difficilement restituables dans un commentaire conventionnel. « Barbare » (1872), par exemple, est énigmatique à cause de l’absence de structure. C’est peut-être pourquoi Frédéric Thomas remarque qu’il « écrivait comme il parlait »3 ; mais malgré cela, la compréhension immédiate de sa
production poétique n’est pas forcément claire et fait gloser les

1 Cet article est le fruit d’une recherche non seulement littéraire mais
aussi clinique en médecine humaine effectuée dans le cadre du projet
n°2018 045 intitulé « Médecine narrative dans l’humanisme médical : dialectique du médecin, de la maladie et du malade » ayant eu l’avis favorable de la Commission d’Éthique en Recherche Humaine du CHRU de
Tours et dont le responsable de la recherche est l’auteur du présent article.
2 Expression que Fabrice Lucchini utilisa dans l’émission Bouillon de
culture animée par Bernard Pivot le 3 avril 1998.
3 Frédéric Thomas, Rimbaud révolution, Paris, L’échappée, 2019, quatrième page de couverture.

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« chercheurs qui tentent de comprendre l’incompréhensible en
stimulant les interrogations sur l’incompréhension »4.
La raison provient peut-être de l’une des composantes de
son acte créateur forgé sur une démarche inconsciente intuitiste, celle qui permit d’une part au Surréalisme (1924-1969)
d’entrevoir en lui un précurseur à cause des ressources puisées
dans l’inconscient, celle qui permit d’autre part à l’Intuitisme5
(2000-) d’entrevoir chez lui la présence du sens intuitif. S’il est
difficile d’évaluer le niveau de conscience de l’intuition chez
Rimbaud, son élan poétique n’en demeure pas moins instantané, flouté, mystérieux, suggestif, brut, à peine remanié, instinctif, livré à l’éveil des sens, synesthésique. Ne dit-il pas dans
« Sensation » (1870), au sujet d’une promenade dans l’herbe :
« Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds / Je laisserai le
vent baigner ma tête nue. / Je ne parlerai pas, je ne penserai
pas : » ?
Rimbaud semble procéder par imprégnation, il fait le vide
dans son esprit, il se laisse envahir par toutes les sensations
pour inscrire ses poèmes dans la spontanéité et dans une constante recherche de l’oralité en développant une sorte de sensibilité euphonique, ce qui favorisa sans doute la mise en musique
de certains de ses poèmes au XXe siècle, mais aussi une acuité
visuelle bien à lui avec l’association de cinq couleurs aux cinq
voyelles de base de l’alphabet français, le tout venant rehausser
sa créativité. Arthur Rimbaud crée une association non seulement qui lui est propre mais aussi d’ordre symbolique. Le génie
intuitif de Rimbaud sur le rôle des couleurs trouve-t-il une résonance dans certaines approches médicales ?
Tout en gardant à l’esprit la présence du substrat intuitif qui
fait tourner le moteur de sa créativité, une réflexion reste ainsi à
4 Frédéric-Gaël Theuriau, « Le nomadisme rimbaldien », in Rimbaud
poète moderne ?, dirigé par Giovanni Dotoli, Mario Selvaggio et Éric Jacobée-Sivry, Paris, Hermann, 2017, p. 82.
5 Frédéric-Gaël Theuriau, « Contribution à l’étude de l’intuition dans
l’Intuitisme », in Éric Jacobée-Sivry (dir.), L’Aventure intuitiste, Paris,
L’Harmattan, 2020.

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mener sur le colorisme rimbaldien et sur l’influence des couleurs sur la santé.
2. Le colorisme rimbaldien
2.1. En amont du point zéro de la création
Le style de Rimbaud est reconnu unanimement comme
empreint d’une harmonie coloriste souvent associée au phénomène de l’hallucination mais qui peut se situer également au
niveau de celui de l’illusion. En effet, le poète tire parti du décalage créé entre sa perception visuelle erronée et la réalité expérimentale, d’où l’apparition de l’illusion d’optique forgée par le
cerveau pour se représenter sa propre réalité. En fait, son élan
poétique est le fruit d’une captation d’un signal transformé par
lui en création originale grâce à une technique analogique plus
ou moins consciente.
L’ « Alchimie du verbe » (1873) rappelle le désir de Rimbaud
de fabriquer un monde poétique qui ne trouve pas d’exemple
dans le passé. À l’image du geste créateur divin reconnu par la
civilisation judéo-chrétienne, imprégné des grands textes de la
religion par son milieu de naissance, il conçut son propre univers de langage symbolique, fait de plein et de vide, de lettres et
d’intervalles, de son et de blanc : « J’inventai la couleur des
voyelles ! – A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. – Je réglai
la forme et le mouvement de chaque consonne […]. J’écrivais
des silences ». L’énergie motrice de cette poiesis repose sur l’art
de l’intuition qu’il savait stimuler de manière à laisser le souffle
mystérieux de la création primordiale le guider sur le chemin
d’une cosmologie personnelle, telle la théorie du Big Bang qui
comporterait des règles mathématiques préexistantes ou prédéfinies6, même si cette logique échappe parfois à la compréhenIgor et Grichka Bogdanoff, dans Avant le Big Bang (Paris, Grasset,
2004), émettent une hypothèse sur les origines de l’univers basées sur un
principe mathématique. L’ouvrage, certes très contestable dans son ar6

13

sion humaine. Rimbaud capte ainsi des informations grâce à
l’ouverture de tous ses sens, comme s’il avait des antennes radioélectriques : « avec des rythmes instinctifs, je me
flattai d’inventer un verbe poétique accessible […] à tous les
sens. […] je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. » Autrement dit, son inspiration consiste à recevoir des informations en les captant, les aspirant par tous ses sens comme on
inspire l’air, avant de l’expirer, d’émettre, de renvoyer le tout
par un acte créateur comme le fit le souffle divin. La poésie
rimbaldienne est donc le fruit d’une respiration vitale.
Le sonnet en alexandrins « Voyelles » (1871) renvoie à l’idée
selon laquelle la langue française repose d’abord sur le phonème vocalique, unité fondamentale de la syllabe et du mot.
L’ordre des lettres choisi par Rimbaud est calqué sur la tradition chrétienne qui reconnaît en Jésus-Christ le symbole du début de tout et de la fin du monde, donc de l’éternité, en référence au dernier livre du Nouveau Testament, l’Apocalypse7, qui use
du langage symbolique comme Rimbaud le fait au vers 1 : « A
noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, ». L’alpha et
l’oméga, respectivement la première et la vingt-quatrième et
dernière lettre de l’alphabet grec, dans la liturgie chrétienne,
sont représentés soit sur des cierges soit sur la couverture des
missels soit sur des croix à proximité de l’autel dans les églises.
Forcé d’aller à la messe par sa mère, le jeune garçon, bien que
souvent négatif et sarcastique envers la religion comme dans
« Les pauvres à l’église » (1870), en connaît parfaitement le symbolisme des rituels et des couleurs liturgiques. L’alpha et l’oméga,
le début et la fin, sont aussi contenus dans le prénom et le nom
Arthur Rimbaud qui commence par le son [a] et qui s’achève
par le son [o], suggérant qu’il est le dieu de la poésie. Il avait
pris soin de supprimer son premier prénom composé qui était
gumentation reposant sur des concepts peu crédibles dans la démonstration de leur thèse, n’en demeure pas moins un livre qui réfléchit sur le
principe qui donna le Big Bang à partir d’une intuition de ces deux auteurs dont la démarche est davantage métaphysique ou sémantique que
physique.
7 La Bible, Apocalypse, 1, 8 et 22, 13.
14

Jean-Nicolas. Quant aux couleurs suggérées par les poèmes,
soit elles sont exprimées soit elles sont sous-entendues. Il faut
donc décrypter le code rimbaldien comme dans « Barbare » dont
le message secret serait un appel à défendre la patrie, sorte
d’allégorie colorée patriotique du Siège de Paris commencé le
17 septembre 1870, durant la Guerre franco-prussienne, qui
s’acheva par la capitulation de la France le 26 janvier 1871. Le
drapeau tricolore apparaît en filigrane dans le poème : « viande
saignante » et « Les brasiers » représentent le rouge, « la soie des
mers » le bleu, « les larmes blanches » le blanc.
Le poète expose ainsi sa théorie sur l’existence d’un avant
du geste fondateur entièrement constitué d’informations
éparses situées en amont du point zéro de la création artistique,
l’équivalent du nuage d’Öpik-Oort à l’origine de l’apport continuel de comètes dans le Système solaire.
2.2. La technique de l’analogie
Vient ensuite l’explication associative entre lettre, couleur et
émotion que les images, les métaphores, les symboles suggèrent
dans son poème métapoétique « Voyelles ». Le raisonnement
transitif prévaut puisqu’il suggère que si rapport il y a entre A
(lettres) et B (couleurs), que ce même rapport existe entre B
(couleurs) et C (émotions), un rapport entre A (lettres) et C
(émotions) existe nécessairement.
D’abord le A et le E s’opposent comme le mal et le bien. Le
I et le U se confrontent aussi comme la guerre et la paix. Le O
enfin arrive non pas pour fermer une boucle mais pour tenter
de s’extraire du cercle vicieux de l’impure et du pur, donc des
éternelles « binarités infernales » pour reprendre une expression
d’Hédi Bouraoui pour « décrire la vision occidentale de la francophonie trop souvent réduite à des dichotomies de toutes natures »8. Le « O », qui peut être compris comme le « haut », crée
Frédéric-Gaël Theuriau (dir), Réfléchir sur l’œuvre de Hédi Bouraoui,
« Parcours et esthétique bouraouïens », Antibes, Vaillant, 2016, p. 23.
8

15

un effet d’élévation final recherchée par le poète pour
s’opposer à la trivialité terrestre du A. Le O, qui peut être compris comme le « Ô », sert à invoquer et à introduire tous les registres liés aux vives agitations de l’âme, comme le suggère
Alain Rey9 qui propose la « joie », l’ « admiration », la « douleur », la « crainte », la « colère », la « surprise »,
l’ « indignation ». « Ô » exprime l’épique (admiration), le satirique (reproche, colère), le comique (joie, satisfaction), le tragique (regret, douleur), le lyrique (désir, étonnement, surprise,
passion, vœu) et le fantastique (crainte, effroi)10. Ce « O » contient donc à lui seul trois binômes contraires rappelant la Trinité qui contient le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le « ô » lamartinien lyrique domine cependant le dernier tercet qui rappelle
aussi, dans l’expression « O l’Oméga », le sens étymologique du
« ô », c’est-à-dire « chez » (latin classique) ou « avec » (latin tardif), issu d’une altération abrégée des formes romanes « ob »,
« od », « ab » qui proviennent du latin apud. Rimbaud, grand
connaisseur et pratiquant du latin, publié dans Le Moniteur de
l’Enseignement secondaire en 1869 pour plusieurs compositions latines11, maîtrisait l’étymologie à la perfection.
Par rapport à la théorie de la décomposition de la lumière
avancée par Isaac Newton en 1671, hormis le noir (lettre A) qui
absorbe toutes les couleurs et le blanc (lettre E) qui les rejette
toutes, Rimbaud classe le rouge, le vert et le bleu, soient 50%
des couleurs fondamentales12, dans l’ordre décroissant de longueur d’onde du spectre lumineux, de 750 nm à 450 nm. L’un
9 Alain Rey (dir.), Le Grand Robert de la langue française, Paris, Le Robert, 2001, t. 4, p. 2035 et Dictionnaire historique de la langue française, Paris,
Le Robert, 2016, t. 2, p. 1525.
10 Frédéric-Gaël Theuriau, « Notion de registre littéraire », CMC Review, Toronto (Canada), Université York, vol. 4, n°2, 2017.
11 « Ver erat » (15 janvier 1869), « Jamque novus » (1er juin 1869), « Nascitur Arabiis » (15 novembre 1869).
12 Six couleurs visibles correspondent à un champ chromatique défini par tranches de longueur d’onde : rouge (750-620 nm), orange (620590 nm), jaune (590-570 nm), vert (570-495 nm), bleu (495-450 nm), violet (450-380 nm).

16

des sens les plus marqués chez Rimbaud est manifestement la
vue à travers la manifestation d’impressions colorées13 dont le
rapprochement avec la science de l’optique est troublant dans
le poème « Guerre » (1872-1875). Non seulement le titre du recueil dont il est tiré, Illuminations, place les poésies sous le feu
des projecteurs visuels, mais encore le début du poème met en
avant la prédominance visuelle : « Enfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie ». Ses impressions qui passent par les couleurs ne sont
pas apparues avec le courant de peinture connu sous le nom
d’Impressionnisme, mais avec celui littéraire du Naturalisme en
1860 qui consiste à créer des impressions à travers des descriptions. Chez Rimbaud, cela passe par les sons mais surtout par
les couleurs. À suivre son raisonnement analogique, ses visions
participèrent à faire de lui ce qu’il est devenu, créant une sorte
de connexion directe entre le monde sensible ou intelligible du
visible (environnement) et son expression corporelle (son physique), laquelle reflète une émotion (son âme intérieure)14.
Ainsi apparaît une correspondance mimétique entre une
couleur et une impression comme si une loi mathématique régissait et unissait l’une et l’autre. Le rêve de Rimbaud de concevoir un protocole de création poétique singulier et novateur,
basée sur le système analogique binaire, couleur-émotions, ou
tertiaire, objet-couleur-émotion, est sans doute inédit en poésie,
mais repose en réalité sur des précédents réels inscrits de ma-

13 Suzanne Bernard, « La palette de Rimbaud », Cahier de l’Association
internationale des études françaises, Paris, 1960, n°12, p. 105-119.
14 Frédéric-Gaël Theuriau, Aux sources des décors balzaciens, Paris, Le
Manuscrit, chapitre II, p. 16 : « On s’est moqué de Rodin parce qu’il a
cherché un homme ressemblant à Balzac en Touraine, mais ce n’est pas
absolument faux comme raisonnement, car, s’il est physiquement un méridional, il subit l’influence du climat, de la lumière, de la vie tourangelle.
Il faut compter avec le mimétisme qui arrive à donner des airs de parenté
à des gens très différents qui vivent ensemble et avec les habitudes de
vie, de penser qui sont communes et influent fatalement sur les expressions et peu à peu sur les traits mêmes ».

17

nière discrète aussi bien dans la littérature que dans
l’observation médicale.
3. L’influence des couleurs sur la santé
3.1. Un dérèglement de tous les sens
Le pouvoir des couleurs dépend de plusieurs facteurs : culturel, éducatif, individuel et neurologique. Le phénomène
d’amplitude vibratoire (longueur d’onde) des grains d’énergie
de la lumière, les photons, est analysé et transformé en perception colorée par la rétine sensible à ces radiations invisibles à
l’œil nu. Autrement dit, les couleurs n’existent que par le cerveau qui les génère pour mieux différencier un objet d’un autre
et faire apparaître la faculté neurologique innée ou acquise de la
synesthésie15. Quoi qu’il en soit, les effets de la couleur agissent
sur la santé comme le montre la chromothérapie.
Les expressions populaires « broyer du noir » / « être blanc
comme un linge » (registre tragique), « voir la vie en rose » /
« être fleur bleue » (registre lyrique), « se fâcher rouge » / « être
vert de rage » / « être blanc de colère » (registre satirique),
« avoir une peur bleue » (registre fantastique), « rire jaune » (registre comique), « avoir le sang bleu » (registre épique) témoignent du rapport entre les couleurs et les émotions liées aux six
registres littéraires16. Or, on se rend compte qu’une couleur induit un état d’esprit variable mais qui, globalement, opère du
même processus d’association suggestive entre deux perceptions ordinairement distinctes. Le cerveau, à l’origine de
l’illusion synesthésique, voit des sons ou entend des couleurs.
Cette faculté apporte la preuve que le fonctionnement du cerveau s’effectue aussi bien en localisations qu’en réseaux. Ainsi
la synesthésie baudelairienne est présente dans « Correspondances » (1857) où les « parfums […] verts [sont] corrompus » et
15
16

D’origine génétique ou hallucinogène.
Frédéric-Gaël Theuriau, « Notion de registre littéraire », art. cit.
18

où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Le
sonnet métapoétique en alexandrin expose un art poétique qui
tient compte de la recherche d’équivalences sensorielles et qui
fait du parnassien un précurseur du Symbolisme. Les émotions
suscitées par la couleur étaient connues d’un peintre comme
Delacroix, d’un romancier comme Balzac, d’un poète comme
Rimbaud pour qui le rouge représentait l’amour et la passion.
Le pouvoir des couleurs intensifiait sa poésie issue d’une imagination visuelle particulièrement colorée : « Un bleu et un vert
très foncés envahissent l’image » dans « Nocturne vulgaire »
(1873) qui annonce une menace obscure qui va à l’encontre du
symbolisme commun du bleu calme et du vert équilibrant. Ces
deux couleurs présentent néanmoins une affinité pour
l’émergence de l’intuition qui survient à travers le rêve et le dérèglement des sens suggérés par le poème.
Malgré des spécificités de perceptions évidentes entre les individus, une constante persiste au niveau du processus analogique entre couleur et émotion donc entre couleur et état
d’esprit, ce qui était connu bien avant Rimbaud. L’enjeu de la
médecine actuelle est de déterminer si cette influence est universelle ou si elle est finalement idiosyncrasique. L’étude scientifique de la synesthésie met au jour un phénomène neurologique naturel touchant 4% de la population fondé sur
l’accompagnement d’une sensation complémentaire lorsqu’une
perception est sollicitée. Il y en aurait plus de cent cinquante
dont les plus connues sont l’apparition d’un son au visuel ou
d’une couleur à une lettre dite chromesthésie. Cette dernière fit
l’objet d’un travail et d’une observation par le physicien français
Chabalier qui proposa le terme de pseudochromesthésie afin de
préciser que le phénomène n’est pas lié aux yeux. En 1865,
l’Archivio italiano per le malattie nervose e più particolarmente per le
alienazioni mentali consigne une constatation de Chabalier.
Quand un de ses patients pense mentalement à une voyelle, se
créée une image impressionniste, une illusion de l’esprit : « La
lettera A vestida di un color nero assai carico, l’E di grigio, l’I di

19

rosso, l’O di bianco, l’U di glauco »17. La ressemblance avec le
poème de Rimbaud est frappante. La composition des mots,
avec le mélange des voyelles, forme d’autres nuances colorées,
notamment avec l’exemple, toujours décrit par Chabalier, des
jours de la semaine. Cette mystérieuse association sensitive du
mélange des lettres, donc des couleurs et des états d’esprit, est
similaire à celle de Rimbaud qui, dans « Le Dormeur du Val »
(1870) écrit : « Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. / […]
Il a deux trous rouges au côté droit. », où le visuel (la lumière
du jour) est associé au son (le bruit de la pluie), où la couleur
rouge est associée à la mort, donc à la tristesse.
L’usage de ce genre de correspondance démontrée chez des
malades par la science au milieu du XIXe siècle et reprise par
les poètes n’indique pas pour autant que Rimbaud était synesthète mais seulement qu’il en fit un procédé poétique de simulation du désordre et du dérèglement qui devint une stratégie
du Nouveau Roman marqué par le courant symboliste18.
3.2. La couleur c’est la santé
Ce qui ressort de l’œuvre rimbaldienne est le rapport entre
la couleur et l’état d’esprit suggéré et suscité. Rimbaud a transposé une faculté peu commune dans sa poésie pour créer un
univers singulier dans lequel le poète pouvait induire des états
d’âmes par des correspondances symboliques dépassant l’usage
métaphorique et procédait comme le patient narrant sa maladie
et son ressenti à son médecin.

Andrea Verga, Cesare Castiglioni, Serafino Biffi (dir.), Archivio
italiano per le malattie nervose e più particolarmente per le alienazioni mentali, anno
secondo, Milan, 1865, p. 23. Traduction de Frédéric-Gaël Theuriau : « La
lettre A semble revêtue de la couleur noire très foncée, l’E d’un gris, l’I
d’un rouge, l’O d’un blanc, l’U d’un vert pâle ».
18 Frédéric-Gaël Theuriau, « La « créativité-critique » fournérienne :
transmission d’une thèse d’Hédi Bouraoui », in Daniel Leuwers et Hani
Daniel (dir.), Passages, Tours, éd. AICL, 2020.
17

20

Le lien entre la couleur et la santé était bien connu de toutes
les traditions médicales : grecques, occidentales, orientales. Or,
la médecine conventionnelle occidentale abandonna la chromothérapie et ce ne furent que quelques personnalités qui, intuitivement et par leur expérience personnelle, évoquaient des bienfaits liés aux couleurs, les voyaient comme un moyen de diagnostiquer une maladie ou encore les préconisaient comme
traitement médical : Paracelse, Avicenne, Newton, Goethe. Le
rouge était perçu comme un stimulant, le bleu et le blanc
comme des rafraîchissants, le jaune comme un antalgique. Mais
la poésie rimbaldienne ne présente pas la possibilité d’un usage
médical de la couleur qui demeure un procédé purement littéraire. Le thème de la maladie est d’ailleurs fort peu présent dans
ses vers, une dizaine de fois tout au plus, dont deux établissent
le rapport évident entre la couleur et la maladie ou l’état
d’esprit maladif : « […] les malades du foie / Font baiser leurs
longs doigts jaunes aux bénitiers » dans « Les pauvres de l’église »
(1871) et « Au roi pâle et suant qui chancelle debout, / Malade
à regarder cela ! » dans « Le Forgeron » (1870). Les lettres que
Rimbaud écrivit la dernière année de son existence à ses
proches à cause de sa santé qui se dégradait pourraient être
celles écrites par un patient actuel expliquant, avec ses mots, ses
maux. Aucune relation ou référence à une quelconque couleur.
Ressortent fortement ses douleurs, ses angoisses et son pessimisme légitimes. Il apparaît que Rimbaud ne ressentait pas du
tout la nécessité de se réfugier dans l’écriture poétique pour
narrer sa maladie ni pour trouver un refuge à ses souffrances
physiques, car, il souffrait le martyr depuis qu’il s’était fait amputer d’une jambe des suites d’une tumeur au genou et que le
moignon restant s’était nécrosé (gangrène) et le cancer généralisé. Étonnamment la poésie ne fut pas son moyen d’expression,
mais la lettre, alors qu’aujourd’hui, la médecine narrative met en
évidence et tient compte des productions poétiques de malades
ordinaires qui n’ont pas le génie poétique de Rimbaud. Pour ces
rares malades qui recourent à la poésie, il s’agit quasiment de
leur seul moyen d’exprimer un ressenti que les mots prosaïques

21

ne peuvent pas dire au cours d’une consultation19 et d’exorciser
le mal qui est parfois rongeur de moral.
C’est seulement dans les années 1980, avec le Docteur
Christian Agrapart, que naquit la chromatothérapie qui focalise
ses recherches sur l’action curative au niveau du corps, des
émotions et du comportement20. Des effets bénéfiques sur certaines pathologies comme Parkinson, Charcot, DMLA, bipolarité, polyarthrite rhumatoïde sont possibles. Actuellement, le
Professeur Pascal Leprince en tient compte dans le service qu’il
dirige aux Hôpitaux Universitaires Pitié-Salpêtrière à Paris. Il
constate que les patients supportent mieux les difficultés de
l’hospitalisation placés dans un environnement avec certaines
couleurs dont les propriétés semblent universelles. Le violet atténue la douleur des crises migraineuses. Le vert calme et atténue les signes de fatigue. Le bleu lisse les angoisses, adoucit, relaxe et détend : idéal pour l’hypertension, les douleurs aigües. Il
serait un stimulant de l’intuition lorsqu’il est en présence du
vert. L’environnement rouge, s’il est utilisé en cas d’AVC car il
stimule l’activité cérébrale, est, contrairement aux idées reçues,
également une couleur qui repose et qui favorise
l’endormissement à cause de son effet sur la production de mélatonime, l’hormone du sommeil. Rien de magique à cela :
l’hypothalamus, siège de l’horloge biologique21, est simplement
sensible à la lumière et à ses différentes longueurs d’ondes qui
la composent en réagissant d’une manière ou d’une autre quand
une couleur domine. Les poésies colorées de Rimbaud ne procèdent pas autrement : elles suscitent des émotions chez le lecteur qui comprend bien et voit bien ce qu’il veut en fonction de
Frédéric-Gaël Theuriau, « La poésie narrative dans la médecine
narrative », Giovanni Dotoli (dir.), Revue européenne de recherches sur la poésie,
Paris, Classique Garnier, n°5, 2019.
20 Christian Agrapart, Vincent Agrapart et Michèle Delmas, Chromatothérapie, la puissance énergétique des couleurs, Paris, Sully, 2019.
21 Son rôle est de fabriquer des hormones (ACTH, TSH, FSH, LH,
STH…), de participer à l’action de certains organes (cœur, intestins,
poumons) et de réguler certaines fonctions vitales (faim, soif, température, sommeil).
19

22

sa sensibilité à la couleur et à son symbolisme. Lorsqu’il évoque
une « route rouge » dans « Enfance » (1873), un « brouillard
d’après-midi tiède et vert » dans « Larme » (1872) ou des
« vins bleus » dans « Le Bateau ivre » (1871), il retire
l’édulcorante comparaison, avec l’absence de la conjonction
comme, pour donner une brutalité et une fulgurance vive à
poésie.
La poésie rimbaldienne eut l’avantage de diffuser de manière
intuitive le principe de la synesthésie mais sans jamais parler de
médecine pour laquelle la couleur présente un intérêt thérapeutique. La chromatothérapie qui en découle n’est pas un moyen
de guérir mais seulement une technique complémentaire qui
accompagne les traitements. Les services hospitaliers et cliniques en tiennent compte de plus en plus. Rimbaud en use
pour stimuler les images recréées mentalement par les lecteurs.
4. Le regard de la médecine narrative
Le rôle de la couleur dans la vie, dans la perception des
choses, influence l’état d’esprit, ce qui était connu de Rimbaud
qui produisait des poèmes très colorés. Son œuvre de cesse
d’envoyer des signaux colorés et de manifestations d’un esprit
pré-réflexif créateur et inventeur d’une poésie plus moderne et
symbolique. La synesthésie devient alors un procédé poétique
conscient. Cependant, si la chromothérapie trouve ses limites
dans l’absence de preuves empiriques, elle se justifie pseudoscientifiquement par une constatation intuitive de ses effets. La
photothérapie est, quant à elle, reconnue par médecine qui
l’utilise, non pour susciter des émotions, mais dans des applications ophtalmologique (rétinopathie), pédiatrique (ictère) et
dermatologique (psoriasis).
La relation de corrélation entre voyelles et couleurs et
l’utilisation accrue des couleurs issues du génie intuitif de Rimbaud rencontre effectivement des échos dans les récentes démarches médicales. La médecine narrative, qui s’occupe, entre
autres, de ce phénomène poétique chez les malades, ne cons23

tate quasiment aucune production colorée de leur part. Il
semble que cette manière de faire procède d’une bonne maitrise
poétique et qu’il faut une bonne dose de créativité poétique
pour y parvenir, du moins avec le panache de Rimbaud. Dans
des panneaux fabriqués par des patients aux Hôpitaux Universitaires de Genève en 2017, le « ciel bleu » évoqué dans une
production est loin de valoir l’inspiration rimbaldienne.
Michèle Lechevalier, chargée des Affaires Culturelles des
Hôpitaux Universitaires de Genève, en Suisse, n’a pas recensé
de poésies de patients sur leurs propres maladies. Cependant
des ateliers de poésie furent élaborés afin de construire des
poèmes à partir de mots prédécoupés afin de produire un texte
transformé ensuite en sets de table distribués dans les services
des repas. La médecine narrative pourrait, à la rigueur étudier
l’agencement des mots sur le support. Mais, concernant la couleur, celle-ci est sans doute la plus évidente et interprétable. Les
sets de tables sont particulièrement colorés tandis que
presqu’aucun adjectif de couleur n’est présent. Dans 60%
d’entre eux, les nuances de rouges soulignent soit l’affection,
« j’aime mon père », « en sautant sur le lit », soit la tristesse, « silence oublié », « découpait », et sous forme de taches rappelant
les gouttes de sang. En leur présence, se trouvent des nuances
de jaune pâle ou vif évoquant la joie, « J’ai seulement des
choses très simples », « ma mère découpait du pain ». Le violet
apparaît aussi dans les même proportions (60%). 40% des productions ne contient aucune référence au rouge. Dans ce cas,
un orange énergique penchant vers le pessimisme, « de
l’angoisse », « le fond », « près de ce puits », et des verts calmes,
« souveraine », « Belle Idée », « la vie », « qui fends la pulpe »,
dominent. Il est certain que la maladie induit un dérèglement
des sens, comme la poésie de Rimbaud, puisqu’un mélange est
effectué et que les corrélations entre couleur et sentiments se
mélangent arbitrairement sur les sets de table. Un travail scientifique de fond sur la nature de la maladie dont souffrent les patients n’ayant pas été effectué à l’époque, entre 2017 et 2019, il
est impossible de définir un quelconque rapport entre les couleurs, la maladie et le degré de souffrance. Sur le site web des
24

Hôpitaux Universitaires de Genève, ces quelques mots titrés
« Les marges au centre » précisent ce qu’est la poésie : « La poésie est une terre de liberté absolue. Elle se défie des règles, des
conventions, de la bien pensance, du qu’en dira-t-on. Elle est
allergique aux diktats, aux codes, aux enfermements. Un poème
peut se composer d’un mot, écrit très grand : on le porte
comme un étendard, ou d’un mot écrit minusculement petit :
comme un secret. Elle provoque des émotions, des sentiments,
elle s’adresse à notre âme, elle peut être musicale, harmonieuse,
saccadée, douce ou violente, tout le monde peut y trouver son
bonheur »22. Curieusement, cette belle définition n’évoque pas
la puissance des couleurs poétiques pourtant manifeste.

22

https://www.arthug.ch/conference/printemps-de-la-poesie
25

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction
intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le
consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue
une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivant du Code
pénal.

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sur les presses de
AGA Arti Grafiche Alberobello
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Contrada Popoleto, nc - tel. 00390804322044
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