Edgar Poe et Moys Masson, le goût du fantastique .pdf



Nom original: Edgar Poe et Moys Masson, le goût du fantastique.pdf
Titre: DANIELEWSKI Mark Z
Auteur: André Durand

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ET CINÉMA

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© textes : leurs auteurs respectifs
© éditions Calliopées 2012 - ISBN : 978-2-916608-45-7
ISSN : 2114-8716

LITTÉRATURE
ET CINÉMA
textes réunis par Daniel Leuwers

Actes du colloque international du 3 mars 2012
Prieuré de Saint-Cosme - La Riche

Edgar Poe et Loys Masson,
le goût du fantastique
De passeur en passeur, d’adaptation en adaptation

Une création littéraire, théâtrale, artistique, est parfois le reflet d’un
fait de société, voire même d’une destinée personnelle. Peu importe le
canal de communication qu’il soit journal ou télévision. Sa visée peut
être renforcée lorsqu’elle est portée à l’écran.
C’est le cas du Metzengerstein, qui préfigure l’entrée en littérature
d’Edgar Poe, et d’Hilda Muramer, son adaptation théâtrale de Loys
Masson - mise en scène par Jacques Trébouta pour la télévision française après la mort de Masson - qui annonce la disparition du célèbre
poète de la Résistance. Charles Baudelaire en fut le passeur-traducteur
afin que le lecteur français ait accès à l’univers fantastique apprécié à
l’époque Romantique pour ses aspects irrationnels ; Jacques Trébouta
en fut un autre pour le petit écran.
Quelles sont les circonstances de la création des deux œuvres, les
thèmes évoqués, le message, leurs particularités ? De quoi les deux auteurs veulent-ils témoigner ? Quels en sont les convergences et les divergences ? L’adaptation est-elle fidèle à l’œuvre préexistante ?
Le commentaire-résumé du Metzengerstein d’Edgar Poe puis de
l’Hilda Muramer de Loys Masson, séparés par cent quarante ans
d’histoire, permet ainsi d’en établir une assez précise comparaison.
Metzengerstein d’Edgar Poe

Dans le courant de l’année 1831, le périodique Philadelphie Saturday
Courier lança un concours de contes1 avec un prix de cent dollars. Séduit par l’idée de remporter la récompense, le jeune Edgar Allan Poe
envoya cinq brefs récits mais fut déçu lorsqu’il apprit qu’il n’était
point sélectionné. Toutefois le journal le gratifia en publiant ses histoires. La première parut le 14 janvier 1832 sous le titre éponyme de
Metzengerstein sur le registre du fantastique2. L’histoire fut republiée
dans le Southern Literary Messenger en janvier 1836.
Novels en anglo-américain. Au XIXe siècle, le sens du mot conte est double. Il désigne non seulement le genre littéraire mais aussi, d’un point de vue générique, tout
texte narratif ou raconté (conte et nouvelle). C’est ce second sens qu’il convient de
retenir, puisque le récit de Poe se classe résolument dans la nouvelle.
2 Les autres nouvelles parurent dans l’ordre suivant : Le Duc de l’omelette le 3 mars,
Un Événement à Jérusalem le 9 juin, Perte d’haleine le 10 novembre et Bon-Bon le 1er décembre.
1

119

L’idée première de l’auteur était de représenter les rapports humains, comme le fit Tolstoï par la suite avec La Puissance des ténèbres,
basés sur les relations conflictuelles entre deux familles. Ensuite, il
présentait une croyance, une superstition populaire, ancestrale, pérenne, transculturelle qu’est la métempsycose comme l’avait déjà fait
Lucien de Samosate dans Le Songe ou le coq.
Aux alentours du XVIe siècle, la famille Metzengerstein avait une
influence notable sur les affaires de l’état tant politiquement que religieusement. Cette vieille famille aristocrate de souche hongroise
voyait d’un mauvais œil l’arrivée de la jeune maison des Berlifitzing
d’origine sarrasine qui acquit une influence certaine. Au cours d’un
combat qui pourrait avoir eu pour cadre la bataille de Mohács en août
1526, un Metzengerstein poignarda un Berlifitzing sous le regard
compatissant du cheval de l’ennemi perdant son sang à terre, un cheval « énorme », d’une couleur « hors de nature », caractéristiques
proches de l’hyperbole épique. Puis une prophétie, « A lofty name
shall have a fearful fall when, as the rider over his horse, the mortality
of Metzengerstein shall triumph over the immortality of Berlifitzing »3, qui suscitait l’angoisse durant des siècles, annonçait la domination du premier, et suggérait la métempsycose du second.
Deux cent cinquante ans plus tard4, le vieux comte Wilhelm, descendant du sarrasin assassiné, vivait dans la haine de son voisin et
dans la passion des chevaux de chasse. Le baron Frédérick, à peine
âgé de dix-huit ans, venait de perdre ses parents. En quelques jours, il
devint perfide, sans scrupule, et nourrissait une ardente antipathie
pour son rival.
L’histoire de la querelle entre sa famille et celle de son voisin était
représentée sur une tapisserie qui se trouvait dans une chambre du palais Metzengerstein. Son ancêtre meurtrier était figuré à côté du cadavre de son ennemi. Pour une raison inconnue, Frédérick semblait
satisfait en contemplant la tapisserie. Il était à peine troublé par
l’horreur qui se dessinait chez son voisin Wilhelm en train de brûler
avec ses écuries. Il regardait d’un œil diabolique la toile. Son regard se
tourna brièvement encore vers les lumières rouges provenant de
l’extérieur, mais revint comme hypnotisé sur le cheval.
Telle ne fut pas sa surprise de constater que l’animal avait changé
de position et d’attitude ! De compatissant, il devint furieux. Ses yeux
ne semblaient plus regarder son maître décédé, mais ceux de Frédérick.
« Un grand nom tombera d’une chute terrible, quand, comme le cavalier sur son
cheval, la mortalité de Metzengerstein triomphera de l’immortalité de Berlifitzing. »
(Traduction de Charles Baudelaire)
4 Sans doute après l’expulsion des Ottomans de la Transylvanie (Hongrie) en 1763.
3

120

L’épisode descriptif de la tapisserie dans le récit de Poe s’articule
donc en deux parties. La première ancrée dans le réel avec deux va-etvient du regard entre l’extérieur et la toile ; la seconde ancrée dans le
fantastique avec un seul va-et-vient entre la toile et le dehors. La tête,
le cou, les yeux, les dents de l’animal, peu visibles au départ,
s’apparentent dès lors à « une expression énergique et humaine ». Frédérick associe ce qu’il voit à des qualificatifs angoissants comme « gigantesque », « horrible », « étendu », « roide », « rouge ardent », « extraordinaire », « enragé », « sépulcrales », « dégoutantes ».
Le baron voulut s’enfuir, mais au lieu de se contenter de tourner le
regard, il tenta de quitter la salle. Cependant, en passant le seuil de la
porte, il vit son ombre placée exactement sur la représentation de son
ancêtre sur la tapisserie.
Ses visions sont-elles l’objet d’une technique picturale bien connue
qui veut que les yeux d’un personnage peint sur une surface plane
semblent suivre le spectateur quelle que soit sa place par rapport à la
peinture ou bien est-ce l’effet d’un délire hallucinatoire engendré par
l’ivresse de la haine ? Sa projection est-elle le fruit du hasard explicable par le feu rougeoyant du dehors ou un avertissement surnaturel
comme le pense Frédérick ? L’animal, qui prend des attitudes humaines dans son regard, n’est-il pas le reflet de l’âme du Berlifitzing
poignardé ?
Finalement il se retourna et vit son cauchemar arriver dans la réalité : ses trois écuyers ramenèrent un cheval « gigantesque », « furieux »,
« couleur de feu », « fumant », « écumant de rage », « ombrageux »,
« intraitable », qui se serait enfui des écuries de son voisin mais dont
on prétendait qu’il n’était à personne. Chose étrange, l’animal portait
les initiales du haras voisin, mais aucun domestique ne le reconnaissait. Frédérick qui aimait les défis le garda espérant dompter
l’indomptable, même le « diable », surtout s’il provenait de chez son
ennemi.
En même temps un valet de chambre chuchota à son oreille la disparition inexplicable d’un morceau de la tapisserie, ce qui inquièta fort
Frédérick. Encore un épisode surprenant. Le cheval serait-il sorti de
sa toile pour prendre vie dans la réalité ? Mais au moment où on lui
annonça la mort du vieux comte, ce qui ne semblait pas l’affecter
outre mesure - il feignit même un étonnement surfait - il retrouva son
instinct de Caligula, de « méchanceté », de faux « sourire ».
Le baron vécut dès lors en se coupant de la société, refusant les invitations les plus cordiales. On lui tourna donc petit à petit le dos car
ses refus répétés étaient perçus comme insultants par la société aristocratique qui estimait que Frédérick, en se faisant désirer, se donnait
trop d’importance. D’autres, les plus compatissants, pensaient que le

121

jeune homme était sous le coup du chagrin de la perte récente de ses
parents. D’autres encore, son médecin en particulier, le peuple5 en général, pensaient qu’il était atteint d’un mal mélancoli[qu]e, « morbide », « ténébreu[x] ».
En réalité, il était subjugué par le cheval qu’il montait quotidiennement. Au début, on trouvait cela plaisant, mais à la longue, on estimait que se cachait derrière cette attitude de se couper du monde une
force « démoniaque », « horrible », « surnaturel[le] », « monstrueu[se] ».
En effet, l’animal et son cavalier pouvaient chevaucher longtemps
sans se fatiguer ou faire des bonds qui dépassaient les capacités normales à la manière du Chat botté. Le cheval était traité à part et ne
portait aucun nom. Il apparaissait doué d’une intelligence qui fascinait
son nouveau propriétaire. Sans doute ce dernier soupçonnait-il à ce
moment-là une réincarnation de l’âme de Wilhelm mort dans les
flammes quelques jours auparavant. Son ennemi serait revenu sous les
traits d’un cheval démoniaque. Quel savoureux délice de maîtriser la
bête que tout le monde craignait : nul palefrenier ne se serait risqué à
s’en occuper ou à le nourrir. Quant aux domestiques, ils voyaient en
leur maître un excellent dompteur et ne mesuraient pas les changements survenus en lui. Néanmoins, un jeune page, mais il était le seul,
remarqua que Frédérick avait une attitude particulière : il était pris
d’un « imperceptible frisson » avant de monter et d’une « triomphante
méchanceté » après.
Au cours d’un orage, le cavalier et sa monture partirent nuitamment comme pour braver les éléments naturels qui se déchaînaient
tandis que le château tremblait, craquait et prenait feu mystérieusement. Peut-être l’effet de la foudre, mais ce n’était pas l’avis général.
Soudain, on vit revenir du plus profond de la forêt le maître des lieux
qui semblaient ne plus maîtriser la course de son cheval à cause du
« Démon de la Tempête » qui faisait toujours rage. On lisait
l’ « angoisse », les « convulsi[on]s », la « lutte surhumaine », la « terreur » se dessiner sur le visage de Frédérick au fur et à mesure qu’il
s’approchait du palais en flammes. Ils entrèrent comme une « furie »
par la porte principale, montèrent les degrés enflammés et disparurent
au moment où la tempête se calma.
Le protagoniste est finalement puni par le cheval de celui que son
ancêtre a assassiné : impossible à réaliser dans le monde réel, mais
possible dans celui du fantastique pour montrer que le crime originel
n’est pas resté impuni - clin d’œil par ailleurs discret au péché originel.
La nouvelle s’achève sur le spectacle du palais en feu auréolé de
« surnaturel » à la vue d’un nuage de fumée en forme de cheval qui
5

Dans le texte, Poe évoque la « multitude ».

122

monte au ciel. La prophétie s’est réalisée6 : un grand nom est tombé,
celui des Metzengerstein ; la « mortalité de Metzengerstein », qui
n’avait pas la capacité de sauver son âme en se réfugiant dans un autre
corps, a bien réussi à tuer le cheval, réceptacle de l’âme du dernier
Berlifitzing et sans doute aussi du premier assassiné, c’est-à-dire à
« triompher […] de l’immortalité de Berlifitzing ». En définitive, les
deux familles se sont détruites l’une l’autre en même temps sans descendance directe. La mortalité et l’immortalité se sont annihilées
comme le font la matière et l’antimatière.
Quel est l’enjeu de cette nouvelle fantastique ? Est-ce seulement un
récit fictif ? L’enjeu d’Edgar Poe est de témoigner de l’existence des
croyances qui sévissent depuis toujours, y compris à l’époque de
l’écriture du récit en 1831. L’ambiance médiévale et gothique - thèmes
obsessionnels, péchés, prophéties prémonitoires, rivalités familiales7 vient soutenir la récurrence d’éléments présents de tout temps comme
la métempsycose ou l’immortalité de l’âme. Son récit relève-t-il de la
satire, de la parodie ou du burlesque comme le signalent de manière
discordante certains critiques. Peut-être aucune des trois propositions.
Il expose un état des lieux et ne semble ni se moquer, ni critiquer, ni
dénoncer, mais simplement exposer une réalité et montrer que les
croyances populaires relèvent souvent du fantastique, de
l’inexplicable, de l’ignorance. Est-ce un bien ou un mal ? C’est ainsi ;
et depuis la nuit des temps. Ce texte permet-il de faire évoluer certaines croyances ? Même de nos jours, qui peut dire que la métempsycose n’existe pas ? Qui peut dire s’il y a un au-delà ou non ? Les
thèses cartésiennes et irrationnelles ont leurs adeptes.
Hilda Muramer de Loys Masson

Loys Masson produisit une trentaine d’œuvres à partir de 1942 :
poèmes, romans, pamphlets, nouvelles, divertissements, essais,
théâtre, cantates. Renvoyé des Lettres françaises parce qu’il était profondément chrétien, mais sans inimitié aucune à l’égard de bon nombre
de ses anciens collègues, il devint quelques semaines après rédacteur
du magazine Regards en mars 1948, fit de la radio, et entra à l’ORTF,
l’Office de Radiodiffusion et Télévision Française, dans les années
cinquante, où il rencontra la journaliste littéraire et auteur dramatique
Selon certains critiques, « la mortalité de Metzengerstein triomphera de
l’immortalité de Berlifitzing » signifie que c’est le contraire qui se passe dans la nouvelle d’Edgar Poe (David Leverenz et J. Gerald Kennedy (dir.), The Historical Guide to
Edgar Allan Poe, « Spanking the Master: Mind-Body Crossings in Poe’s Sensationalism », New York, Oxford University Press, 2001, p. 99.
7 Mark Neimeyer et Kevin J. (dir.), The Cambridge Companion to Edgar Allan Poe, « Poe
and popular culture », New York, Cambridge University Press, 2002, p. 208.
6

123

Marthe Romains8 qu’il considéra rapidement comme sa sœur spirituelle. Elle produisait et créait des émissions culturelles pour la radio
et la télévision. Le répertoire radiophonique et télévisuel de Loys Masson est quatre fois plus important que sa production livresque. Entré
comme simple journaliste à la télévision, il devint plus tard producteur
et collabora sans doute avec Marthe Romains. Il est l’auteur de
l’émission Le Poète et le mois (1952), La Volière enchantée (1953) et Clefs
pour mon jardin9.
Cet écrivain de la Résistance était un passionné de littérature.
Tourmenté psychologiquement, il connut quelques crises existentielles
à cause de problèmes de couple vers le milieu des années soixante. Il
n’est pas étonnant qu’il fût attiré par le fantastique. Il lit Edgar Poe,
notamment son Metzengerstein, et décida de mettre en scène la nouvelle
sous forme théâtrale sous le titre éponyme d’Hilda Muramer. Comme
l’auteur américain, il inséra des éléments autobiographiques mais avec
la particularité d’être révélateurs et annonciateurs de son mal-être puis
de son suicide en octobre 1969. Quoi qu’il en soit, la mort de Loys
Masson surprit tout le monde. Pourtant dans Hilda Muramer, un certain Éloys meurt dans des circonstances curieuses. En dehors de
quelques allusions dans ses ouvrages littéraires, personne n’aurait imaginé son geste fatal sans doute planifié.
Le passage de son adaptation théâtrale à la télévision reste conjectural. Loys Masson, en 1969, envisageait-il une mise en scène pour le
petit écran ? Son adaptation a-t-elle été jouée au théâtre ou est-elle
restée dans les tiroirs ? Il n’y a pas vraiment de réponse, mais il est
fort probable que l’œuvre n’ait vraiment vu le jour que quatre ans
après sa disparition. Il semble néanmoins qu’il ait songé à la déposer
légalement auprès d’un service adapté de L’ORTF qui demande, vers
1972, à Jacques Trébouta de mettre en scène l’adaptation de Masson.
Nombre de productions de cette époque manquent parce que
beaucoup d’émissions n’étaient pas enregistrées. Pour les autres, elles
sont parfois détériorées et doivent subir un rematriçage pour une
meilleure qualité de son et d’image. L’INA, l’Institut National de
l’Audiovisuel, a pour vocation de conserver, d’exploiter et de mettre à
la disposition du public les archives de la radio et de la télévision française. L’adaptation de Masson fut donc retrouvée dans les archives de
l’INA, catégorie « vidéo ». Le film a pour titre Hilda Muramer, dure 72
minutes et fut diffusé le mercredi 12 septembre 1973 à 20h35 sur la 2 e
Ils auraient pu se rencontrer à Tours dès 1940 dans la mesure où Marthe Romains
était résistante et institutrice « clandestine », c’est-à-dire non autorisée à enseigner
par l’Occupant allemand. Elle a d’ailleurs sauvé la vie de la future épouse de Piem.
9 Georges-Emmanuel Clancier (dir.), Écrivains contemporains, Paris, Mazenod, 1965, p.
546.
8

124

chaîne de l’ORTF. Il est indiqué qu’il s’agit d’une adaptation pour la
télévision d’une œuvre théâtrale de Loys Masson inspirée de la nouvelle fantastique Metzengerstein (1832) d’Edgar Allan Poe. Pour ce qui
concerne la production, le producteur est l’Office national de radiodiffusion télévision française. Pour le générique, le réalisateur est
Jacques Trébouta ; l’auteur de l’œuvre préexistante est Edgar Allan
Poe ; l’adaptateur est Loys Masson ; l’auteur de la musique préexistante est Igor Wakhevitch avec l’ensemble polyphonique de l’ORTF ;
les décorateurs et costumiers sont Georges Wakhevitch (directeur),
Michel Breton (assistant), Hélène Martel (assistante), Daniel Pierre
(assistant) ; le directeur de la photographie est André Diot ; enfin, les
interprètes sont Loumi Iacobesco (dans le rôle d’Hilda Muramer),
Jacques Weber (dans le rôle Frédérick von Glauda, jeune, le fiancé
d’Hilda), Paul Crauchet (dans le rôle de Wolfgang, serviteur d’Hilda),
Tony Taffin (dans le rôle de Frédérick von Glauda, âgé), Dominique
Toussaint (dans le rôle de Johann, le premier écuyer) et Hervé Joly
(dans le rôle d’Hans, le second écuyer).
Le Metzengerstein avait fait l’objet, certes, d’une première adaptation
cinématographique franco-italienne sous l’égide de Roger Vadim, Histoires extraordinaires, en 1968, avec Jane et Peter Fonda dans les rôles
principaux, mais l’intrigue restait éloignée de celle de Poe 10. Chez
Masson, si certains aspects semblent éloignés de la nouvelle de Poe,
d’autres en sont proches.
Devant deux châteaux détruits des Carpates, en Hongrie, un vieil
homme raconte comment trente ans auparavant il vit disparaître sa
fiancée la comtesse Hilda Muramer dans l’accomplissement d’une ancienne et sombre prophétie que la force de ses sentiments passionnels
n’avait point réussi à vaincre :
Un grand nom tombera de la chute la plus basse, de
l’insondable chute en vérité, quand, tel le cheval sous son cavalier, la mort de Maliring triomphera en plein péché de l’âme
immortelle de Muramer, tel le cheval sous son cavalier.

Deux familles, les Muramer et les Maliring, jadis liées puis séparées,
souhaitent la chute de l’autre.
Leurs châteaux se font face et chaque affrontement sérieux est
mortel. Le premier à périr sous la lance d’Hildefonse Muramer est
Arnold Maliring le 12 avril 1532. Le deuxième, Éloys Muramer disparaît dans des circonstances douteuses écrasé par sa monture le mercredi 22 avril 1573. A la mort de son père, le comte Julius, la jeune
Dawn B. Sova, Edgar Allan Poe: A to Z, New York, Checkmark Books, 2001,
p. 155.
10

125

femme reçoit en héritage une fabuleuse fortune, mais aussi la haine
qui séparait les deux puissantes familles. Voici l’heure d’un troisième
affrontement terrible. Les Maliring, plus riches, possèdent un haras et
des chevaux splendides. Un soir, le château de Maliring est en
flammes, mais Hilda, malgré l’insistance de Frédérick von Glauder,
son fiancé, refuse tout secours aux voisins détestés. Hilda est persuadée à ce moment-là que l’âme de son ancêtre Éloys vit en elle.
Deux de ses écuyers capturent alors un cheval magnifique qu’ils
croient échappé de l’incendie. Poussée par une force irrésistible,
monte l’animal qui semble être la réincarnation de Gustav Maliring
qui vient de périr brûlé dans ses haras.
La jeune femme meurt, quelques temps plus tard, emportée par le
cheval qu’elle pensait maîtriser, brûlée dans les flammes qui ravagent
mystérieusement son propre château. Son ancien fiancé témoigne des
circonstances inexplicables qui survinrent comme la fresque représentant un cheval tout droit sorti des feux de l’enfer et qui semblaient
prendre vie dans la bibliothèque du château des Muramer. Les deux
familles se sont éteintes sans descendance directe. Le cheval et sa cavalière périrent dans les flammes du château au-dessus duquel s’élevait
un épais nuage en forme de cheval. Trente ans plus tard, dans un récit
cadre, le fiancé raconte.
Cette fiction fantastique fut tournée dans des décors qui restituent
remarquablement l’irruption du surnaturel et de l’irrationnel dans la
réalité quotidienne, ponctuée par des virgules musicales inquiétantes
qui mettent en valeur les événements mystérieux qui se produisent
dans la vie réelle des protagonistes. La musique soutient ainsi la peur,
l’inquiétude, l’hésitation des personnages qui ne parviennent pas à
s’accorder entre une explication irrationnelle et une explication logique des phénomènes qui leur arrivent.
L’écart entre le récit de Poe et celui de Masson est important à
première vue puisque l’œuvre de celui-ci dure environ 1 heure 12 minutes, tandis que celle de celui-là est équivalant à 24 minutes en lecture continue. En outre, Masson a dû transformer de la narration, de
la description et très peu de dialogue, le tout en dialogue théâtral. Cependant l’aspect fantastique et la trame de l’histoire sont préservés
dans l’adaptation. Néanmoins le film reste assez complexe à comprendre de prime abord, raison pour laquelle les téléspectateurs de
l’époque n’ont pas été sensibles à cause de la réflexion importante et
nécessaire à adopter pour « entrer » dans l’histoire. L’œuvre d’Edgar
Poe adaptée par Loys Masson est donc trop philosophique et psychologique pour la fin des Trente Glorieuses.

126

Approche du genre fantastique : comparaison de l’œuvre
de Poe et de Masson

Le « fantastique » relève du registre littéraire. Cependant, dans la
mesure où il y a systématisation de son utilisation par les auteurs, son
statut a évolué vers un genre littéraire qui utilise des thèmes comme
les pactes avec le diable, les vampires, les fantômes, et caetera.
Le genre fantastique apparaît avec Le Diable amoureux, en 1772, de
Jacques Cazotte considéré comme le précurseur du récit fantastique.
Le « fantastique » se distingue du « merveilleux » dans le sens où celuici présente des événements « admirables » (du latin mirabilis, -e) alors
que celui-là propose des faits sortis tout droit de l’ « imagination » (du
grec phantasia). Entre les deux genres, un point commun les relie : le
rapport au surnaturel. Mais une différence fondamentale les distingue concernant le statut du personnage face aux événements. Dans
le merveilleux, le personnage et le milieu dans lequel il évolue semblent symbiotiques, cohérents. Il ne semble s’étonner de rien. Alors
que dans le fantastique, le personnage, terrifié par l’apparition de phénomènes qu’il perçoit comme étranges, ne cesse de s’interroger sur ce
qui est réel ou non. Il est dans une perpétuelle incertitude et hésitation
entre une explication surnaturelle et rationnelle du phénomène. Se
crée alors une sorte d’indentification du lecteur au personnage.
Le roman (ou conte) fantastique trouve son origine dans le roman
gothique en rapport avec l’univers médiéval. Selon André Breton, il
est considéré comme l’expression des secousses morales et politiques
du Siècle des Lumières.
Le tableau suivant permet de constater plus facilement les convergences et les divergences entre l’œuvre de Poe et celle de Masson qui
ont comme point commun le fantastique.
CONVERGENCES
TITRES
Époque
premier
meurtre
Arme
crime

du
du

Nom du défunt
Nom
du
meurtrier
Date
du
meurtre intermédiaire

Éponyme
Représente le personnage principal
XVIe siècle
Une arme qui fait
partie
de
l’équipement
du
chevalier
Un membre de la
famille du rival
Un ancêtre du personnage principal

DIVERGENCES
CHEZ EDGAR
POE
Metzengerstein
représente le nom de famille
d’un homme
Imprécise : 1526 est
une conjecture

DIVERGENCES
CHEZ LOYS
MASSON
Hilda Muramer représente le prénom et le
nom d’une femme
Précise : 12 avril
1532

Épée

Lance

Un Berlifitzing

Arnold Maliring

Un Metzengerstein

Hildefonse Muramer

Aucun meurtre

Le mercredi 22 avril
1573

127

Nom du défunt
Circonstance
de la mort
Temps
de
l’histoire
principale
Cadre spatial
Nombre de
personnages
Répartition
des personnages
Fiancé

Classe sociale

Richesse
pouvoir

et

Éloys Muramer, un
membre de la famille
du personnage principal
Mort douteuse, écrasé par son cheval

Non indiqué : fin
XVIIIe siècle mais
c’est une conjecture
Hongrie, non loin
d’une forêt, deux
riches domaines avec
haras
5

Palais pour le personnage principal et château pour le rival

Château pour
deux familles

1 personnage principal

1 valet de chambre
3 écuyers

Le prénom du fiancé
chez Masson est aussi celui du personnage principal chez
Poe : Frédérick
Haute société aristocratique

Aucun fiancé

1 serviteur
2 écuyers
1 fiancé
Frédérick von Glauder

Les membres de
mille principale
barons
Les membres de
mille du rival
comtes

la fasont
la fasont

Les deux familles
sont riches et influentes
Focalisation externe

La famille du rival est
moins riche que l’autre

Prophétie

Citée au départ et
s’accomplie à la fin :
les deux membres
principaux des deux
familles rivales meurent sans descendance directe

« Un grand nom tombera d’une chute terrible, quand, comme le
cavalier sur son cheval,
la mortalité de Metzengerstein triomphera
de Berlifitzing. »

Thèmes

Surnaturel
Croyance populaire
Métempsycose
Cheval
Feu
Rivalité entre familles
Meurtre
Immortalité de l’âme

Focalisation
et statut du
narrateur

Métempsycose

Relation à l’histoire :
hétérodiégétique (narrateur
absent
de
l’histoire)
Niveau narratif : extradiégétique (Poe, narrateur au premier degré)

Évoquée clairement au
début comme croyance
qui perdure

128

les

Les membres de la
famille
principale
sont comtes ou comtesses
Pour les membres de
la famille rivale : aucune précision
La famille du rival
est plus riche que
l’autre
Relation à l’histoire :
homodiégétique
(narrateur-fiancé raconte son histoire)
Niveau narratif : intradiégétique
(le
fiancé, narrateur au
second degré)
« Un grand nom tombera de la chute la plus
basse, de l’insondable
chute en vérité, quand,
tel le cheval sous son cavalier, la mort de Maliring triomphera en plein
péché de l’âme immortelle de Muramer, tel le
cheval sous son cavalier. »

Non évoquée au début mais plus tard et
seulement suggérée
chez Hilda Muramer

Feu

Le feu prend mystérieusement dans les
haras du rival qui
meurt

Représentation murale

Elle explique le passé
et figure un cheval

Cheval

Semble changer de
position quand le regard se détourne un
bref moment
Apparition d’un vrai
cheval
après
l’incendie
Est la réincarnation
de celui qui périt
dans les flammes
Mort du protagoniste principal et du
cheval
dans
les
flammes de leur demeure avec un épais
nuage en forme de
cheval qui s’élève
dans le ciel
Fantastique

Le protagoniste principal

Le
registre
littéraire

Tapisserie. Un morceau de la toile disparaît
juste
après
l’incendie, sans doute
la représentation du
cheval
Il s’agit du cheval de la
tapisserie

Réincarnation en masculin de l’ancêtre mort
dans des circonstances
mystérieuses

Fresque

Apparition d’une silhouette de cheval sur
un mur vide non loin
de la fresque. Il
semble changer de
position puis disparaître au moment de
l’incendie. Des bruits
de sabots se font entendre
Réincarnation,
en
féminin, de son ancêtre mort mystérieusement et écrasé
par son cheval

L’ « âme » et la « rivalité », deux enjeux qui perdurent

Todorov définit le fantastique comme « l’hésitation éprouvée par
un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en
apparence surnaturel ». Ce goût du fantastique anime ainsi aussi bien
Poe que Masson. La nouvelle d’Edgar Poe, œuvre préexistante qui
inspira l’adaptation11 théâtrale de Loys Masson, elle-même devenue
une œuvre à part entière, pour aboutir à la mise en scène 12 théâtrale
pour la télévision de Jacques Trébouta, vise à déranger les mentalités
rationalistes modernes dans la culture de l’étrange. Elle est à la croisée
des chemins entre le gothique et le fantastique.
L’un des enjeux de l’œuvre de Poe et de l’adaptation théâtrale à
l’écran de Masson tourne autour de la métempsycose. Même si la
question peut paraître surprenante à notre époque où la science rationnelle prédomine, le devenir de l’âme n’est pas vraiment résolu. Le
L’adaptation de Loys Masson est au « second degré » dans la mesure où des différences importantes existent avec l’œuvre de Poe, en dehors des modifications habituelles consécutives par la transposition d’une œuvre d’un domaine ou d’un genre
dans un autre.
12 Cette adaptation au « premier degré » respecte au plus près l’œuvre préexistante :
trame de l’histoire, personnages, thèmes, etc.
11

129

film réalisé par Clint Eastwood, Hereafter13 (Au-delà), sorti en 2010,
pose la question de son devenir après la mort ainsi que celui réalisé
par Joël Schumacher, Flatliners14 (L’Expérience interdite), sorti en 1990.
La symbolique du cheval comme réceptacle de l’âme d’un défunt date
de l’époque préhistorique avec des peintures rupestres qui les représentent15. L’animal est parfois associé au feu destructeur ou purificateur. Le fait de développer des écuries avec des chevaux manifeste
une superstition universelle encore en vogue il n’y a pas si longtemps.
Par exemple, au XVIIIe siècle, le possesseur du château de Chantilly,
Louis-Henri de Bourbon qui croyait à la métempsycose se préparait
une autre vie avec une réincarnation en cheval. Il charge ainsi
l’architecte Jean Aubert de lui élever des écuries.
Le second enjeu concerne la rivalité entre deux familles sur fond
d’incompréhension, de jalousie, d’ambition, de meurtre. L’on songe
immédiatement au grand Léon Tolstoï qui, dans une pièce en cinq
actes de 1886, La Puissance des ténèbres, représentait avec autant de brio
que Flaubert et Zola la réalité de la nature humaine : une rivalité entre
deux familles paysannes qui conduit au meurtre.
En définitive, à toute époque, dans toute société, dans toute classe
sociale, ces deux thèmes, l’âme et la rivalité, ainsi que leurs matières
connexes, sont des questions qui demeurent. La mise en scène autour
du genre fantastique n’est qu’un moyen littéraire de les évoquer.
Frédéric-Gaël Theuriau

Trois personnages sont touchés par la mort chacun à sa façon. Georges, un ouvrier américain, est capable de communiquer avec les défunts. A l’autre bout du
monde, Marie, une journaliste française, voit sa vie bouleversée après avoir frôlé la
mort. Enfin, Marcus, un collégien londonien, perd son frère jumeau. En quête de
réponses, ils vont se croiser à Londres. Ce qu’ils croient ou veulent percevoir de
l’au-delà change à jamais leur vie.
14 Cinq étudiants en médecine se provoquent à tour de rôle un arrêt cardiaque durant quelques instants et de se réanimer à la dernière seconde par des électrochocs.
Le but est de raconter ce qu’ils ont perçu et de découvrir ce qu’est l’au-delà. Les débuts prometteurs des expériences se transforment peu à peu en visions cauchemardesques.
15 Quelques représentations se trouvent dans la grotte de Lascaux.
13

130

ACHEVÉ D’IMPRIMER EN SEPTEMBRE 2012 PAR L’IMPRIMERIE PROMOPRINT
POUR LE COMPTE DES ÉDITIONS Calliopées
DÉPÔT LÉGAL : SEPTEMBRE 2012 - IMPRIMÉ EN FRANCE




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