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THEURIAU (Frédéric-Gaël), « La poésie médicale dans la médecine
narrative », Revue européenne de recherches sur la poésie, n° 5, 2019, p. 119131
DOI : 10.15122/isbn.978-2-406-10066-9.p.0119

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THEURIAU (Frédéric-Gaël), « La poésie médicale dans la médecine narrative »
R ÉSUMÉ – Le thème de la maladie en poésie est une tradition antique qui devint un
genre en raison de sa récurrence en littérature chez les poètes qui sont parfois euxmêmes médecins. La poésie médicale, pratiquée par certains patients, est également un
levier utile pour la médecine narrative dans la relation qui est au cœur de la triade
médecin-maladie-malade.
MOTS-CLÉS – Maladie, poésie, poètes médecins, médecine narrative, malade

THEURIAU (Frédéric-Gaël), « Medical poetry in narrative medicine »
A BSTRACT – The theme of illness in poetry is an ancient tradition that became a genre
because of its recurrence in the literature of poets who are sometimes doctors
themselves. Medical poetry practiced by patients is also a useful tool in narrative
medicine, in terms of strengthening the relationship at the heart of the doctor-illnesspatient triad.
KEYWORDS – Illness, poetry, doctor-poets, narrative medicine, patient

LA POÉSIE MÉDICALE
DANS LA MÉDECINE NARRATIVE1

PRÉSENTATION DE LA MÉDECINE NARRATIVE

Il existe une spécialité transversale, singulière dans son traitement
thématique, qui réunit deux domaines dont on ­n’imagine pas ­l’importance
de leur association : la littérature et la médecine. Il s­’agit plus précisément d­ ’employer une méthodologie d­ ’analyse littéraire (narratologique,
sémantique, poétique, linguistique…) au service de la santé de l­’être
humain (médecine), ce que suggère le titre ­d’un récent essai intitulé La
Médecine narrative dans les nouvelles humanités médicales : Dialectique du
médecin, de la maladie et du malade2. La visée est donc anthropologique
et le projet humaniste.
­D’abord, les « humanités médicales » ­concernent un champ interdisciplinaire visant à prendre en ­compte les sciences humaines, les sciences
sociales et les arts dans l­ ’approche et la formation médicales. Les « nouvelles » humanités médicales intègrent des enjeux inédits actuels renouvelant ­l’esprit humaniste de la Renaissance. En effet, la médecine, qui est
entrée dans sa troisième grande période depuis ses origines antiques, est
en ­constant renouvellement depuis le seizième siècle, ­jusqu’au moment
où les choses ­s’accélèrent vers la fin du xviiie siècle, intégrant les aspects
1

2

Cet article est le fruit d­ ’une recherche clinique en médecine humaine effectuée dans le
cadre du projet no 2018 045 intitulé « Médecine narrative dans ­l’humanisme médical :
dialectique du médecin, de la maladie et du patient » ayant eu ­l’avis favorable de la
Commission ­d’Éthique en Recherche Humaine du CHRU de Tours et dont le responsable
de la recherche est l­ ’auteur du présent article.
Frédéric-Gaël Theuriau, La Médecine narrative dans les nouvelles humanités médicales :
Dialectique du médecin, de la maladie et du malade, Alberobello (Italie) / Paris, AGA /
­L’Harmattan, col. italo-française L­ ’Orizzonte dirigée par Giovanni Dotoli, Encarnacion
Medina Arjona et Mario Selvaggio, no 48, 2019.

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FRÉDÉRIC-GAËL THEURIAU

de plus en plus techniques propres aux xxe et xxie siècles. Ensuite, la
« médecine narrative » est un ­concept fédéré par Rita Charon il y a
une vingtaine ­d’années aux États-Unis. Elle ­consiste à « se référer à la
pratique clinique accompagnée ­d’une ­compétence narrative : la capacité de reconnaître, d­ ’absorber, de métaboliser, d­ ’interpréter et d­ ’être
transporté par les histoires des malades3 » autour de trois mouvements :
­l’attention, la représentation et ­l’affiliation. ­L’attention est la capacité
à recevoir les signaux envoyés par le malade. La représentation est la
capacité à décrypter un sens selon les techniques narratologiques ­connues
des littéraires. ­L’affiliation est la capacité ­d’accompagner le patient dans
sa démarche thérapeutique. Enfin, la « Dialectique du médecin, de la
maladie et du malade » place ­l’art de la relation au cœur d­ ’un triangle
au somment duquel est placé le malade. Penser la relation faisait non
seulement ­l’objet de réflexions au xiie siècle avec Yves de Chartres, mais
aussi ­d’une intention manifeste et c­ onsciente au début du xixe siècle avec
Pierre-Fidèle Bretonneau qui ne ­concevait pas soigner sans ­connaître, de
la bouche même de ses patients, leur histoire pour mieux c­ omprendre
leur maladie et soigner. Au xxe siècle, arrivèrent les réflexions médicales,
philosophiques et littéraires en ce domaine.
Ainsi, l­ ’essai s­ ’articule en deux temps. D
­ ’une part l­ ’approche théorique
exposant les enjeux relationnels entre le médecin et le malade afin de
définir la place de ­l’empathie dans les sciences médicales. ­L’illustration en
couverture suggère ­d’ailleurs une certaine relation de ­confiance unissant
le médecin et son patient. ­D’autre part ­l’approche pratique établissant
la manière clinique dont peut être c­ onduite une analyse d­ ’un récit de la
parole du malade inscrite dans un protocole de recherche impliquant la
personne humaine, donc portant sur une facette de ­l’altérité. Or, est-il
possible ­d’adapter ­l’approche à une production poétique exécutée par
un patient, si tant est que le thème demeure la maladie et l­ ’histoire de
la maladie ­concernant le malade ?
La poésie médicale est en fait ­d’abord une tradition très ancienne.
Sa pratique et ses évolutions permettent ensuite ­d’établir des bases
qui serviront ­l’étude de la narration dans la forme poétique produite
3

Traduction de Frédéric-Gaël Theuriau. Voir Rita Charon, “What to do with stories : the
sciences of narrative medicine”, in Canadian Family Physician, vol. 53, august 2007, p. 1265 :
“stories of illness” : “I first used the phrases “narrative medicine” in 2000 to refer to
clinical practice fortified by narrative c­ ompetence – the capacity to recognize, absorb,
metabolize, interpret, and be moved by stories of illness”.

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LA POÉSIE MÉDICALE DANS LA MÉDECINE NARRATIVE

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uniquement par des patients pour en déduire une poïesis du sens
prise en ­compte par la médecine narrative. En effet, la narration étant
­comprise c­ omme récit d­ ’un fait ou d­ ’un évènement (la maladie), q­ u’il
soit sous une forme (roman, nouvelle, ­conte, récit) ou sous une autre
(poésie), ­n’empêche pas l­ ’étude scientifique structuraliste de ce système
signifiant (narration) par la discipline sémiotique nommée narratologie.

TRADITION ANCESTRALE DE LA POÉSIE MÉDICALE
GUÉRISSEURS ET MÉDECINS

La poésie médicale est un genre de poésie scientifique qui trouve ses
racines dans ­l’Antiquité. Il ­s’agit de ­compositions orales et écrites rimées
sur des sujets médicaux par des littérateurs plus ou moins expérimentés. Elle est fondée aussi bien sur un simple alignement de vers par des
profanes que sur une ­composition plus travaillée par des experts. Parmi
les quatre grandes fonctions poétiques dégagées – expressive, engagée,
révélatrice, inventive – les fonctions révélatrice et engagée surpassent
les deux autres.
­L’Antiquité présentait un certain nombre de pratiques, souvent de
forme poétique, accompagnées de chants et musiques, de l­’ordre de
la médecine sacrée, magique et incantatoire, dans le but de trouver
des remèdes en ­s’en remettant totalement aux dieux. De ce fait, les
interprétations étaient évidemment sujettes à caution dans la mesure
où elles étaient issues des révélations oraculaires. Ces productions psalmodiées et versifiées étaient exécutées moins par des médecins qualifiés
et reconnus que par des guérisseurs en mal de reconnaissance et sans
grand savoir. Survint, durant la tradition hippocratique (ive-iiie siècle
avant J.-C.), un vent ­d’empirisme et de rationalité destiné à former des
personnes, plus prosaïquement, capables de déterminer par eux-mêmes
le meilleur traitement thérapeutique pour soigner les malades. Il semble
que la poésie, associée à la parole divine, à ­l’extase et à ­l’ivresse, était
­l’ennemie du savant parce q­ u’elle ne permettait pas de porter cette arrivée des c­ onnaissances inspiratrices, jugée trop immédiate et intuitive,
au niveau du ­conscient.

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Pourtant il apparaît que ­l’union entre la poésie et la science en général, à caractère médical en particulier, soit possible. Le grec Nicandre de
Colophon, au iie siècle avant notre ère, ­composa, entre autres, les Thériaques
(Θηριακά) qui sont un long poème médical c­ oncernant ­l’analyse des
morsures venimeuses accompagnée de la prescription de leurs remèdes4.
Il véhicula en grande partie un savoir médical de type zoologique5. Il
­composa aussi les Alexipharmaques (Αλεξιφάρμακα) qui sont un poème
pharmaceutique traitant des poisons et des antidotes bien que beaucoup
de ses remarques étaient encore basées sur des superstitions6. Ces pièces
de vers, épiques par excellence, parce que ­composées en hexamètres
dactyliques, sont qualifiées ­d’iologiques ­puisqu’elles traitent des venins
et poisons. Le reste de son œuvre, dont il ne subsiste presque plus rien,
sinon quelques fragments en vers et en prose, permet de montrer q­ u’un
médecin peut aussi être un poète.
Dans la lignée du genre de la poésie médicale, se trouvent Andromachos
et Domocrate au iie siècle7. Ces derniers, ­comme d­ ’autres, ­s’adonnèrent à
la poésie scientifique médicale pour trois raisons : la facilité de mémorisation, la diminution des erreurs dans la posologie, les formules et les
remèdes lors de la recopie, et enfin la difficulté de falsification du vers8.
­L’italien Girolamo Fracastoro est ­l’exemple le plus ­connu de médecinpoète ayant étudié une maladie sexuellement transmissible dans un
triptyque intitulé Syphilis sive Morbus Gallicus (1530). Il y fait la synthèse
de ses travaux sous forme poétique, ­d’abord en exposant ­l’apparition
et les troubles de la maladie, ensuite en présentant les traitements et
le cas d­ ’une guérison, enfin en c­ oncevant un c­ onte allégorique autour
de ce mal. Cette stratégie d­ ’ordre poétique, mise en place de manière
croissante entre la Renaissance et le xixe siècle pour diffuser un savoir
4
5

6
7
8

Nicandre de Colophon, Œuvres, Thériaques, texte établi, traduit et annoté par Jean-Marie
Jacques, Paris, Les Belles Lettres, collection des Universités de France, t. II, 2002.
Jean-Marie Jacques, « ­L’animal et la médecine iologique : à propos de Nicandre de
Colophon », in Isabelle Boehm et Pascal Luccioni (dir.), Le Médecin initié par l­’animal :
Animaux et médecine dans ­l’Antiquité grecque et latine, Lyon, Maison de ­l’Orient et de la
Méditerranée, vol. 39, no 1, 2008, p. 49-61.
Id., Alexipharmaques, ibid., t. III, 2007.
Pascal Lucionni, Rationnel et irrationnel dans la médecine ancienne et médiévale, Saint-Étienne,
Université de Saint-Étienne, 2003, p. 60-61.
Jean-Marie Jacques, « Médecine et poésie : Nicandre de Colophon et ses poèmes iologiques », in Jacques Jouanna et Jean Leclant (dir.), La Médecine grecque antique, Paris,
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2004, p. 114-115.

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LA POÉSIE MÉDICALE DANS LA MÉDECINE NARRATIVE

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spécialisé, était c­ onsidérée c­ omme un moyen de sensibiliser davantage
la société au problème développé. Outre la médecine, c­ ’est le domaine
scientifique en général qui est transmis ainsi. Dans certains cas, le vers
­contient des nomenclatures qui se perpétuent jusque dans les années
1860 où un « décrochage » des médecins-poètes survient après quatre
cents ans de tradition croissante9.
POÈTES ET MÉDECINS-POÈTES

Les écrivains, proprement dits, évoquant la médecine, la maladie ou le
malade, sont, quant à eux, de plus en plus nombreux. Ésope, au vie siècle
avant J.-C., c­ omposa des fables apologétiques : Le Médecin ignorant, Le Médecin
et le malade, Le Malade et le Médecin. Le poète de La Pléiade Joachim Du
Bellay, dans « À Phœbus », ­s’adresse à Apollon en faisant son éloge pour
ses ­compétences médicales10. Jean de La Fontaine écrivit la courte fable
XII sur Les Medecins, dans le livre V de ses Fables, dans laquelle il fait se
­confronter deux avis différents sur le mal dont souffre un patient11. Cette
disputatio se poursuit ­d’ailleurs même après son décès, ce qui est le reflet
­d’une réalité existante à l­’époque. Une remarque similaire avait déjà été
notée par Tristan l­’Hermite dans le roman-mémoires de 1643, Le Page
disgracié, où l­ ’on void de vifs caractères d­ ’hommes des tous tempéramens et de toutes
professions, au sujet ­d’une jambe cassée. La Fontaine ­s’était sans doute inspiré
de cet auteur, tout ­comme il avait peut-être en tête ­l’œuvre de Fracastoro
ou le traité du médecin Monginot12 ou encore le principe de la circulation
Muriel Louâpre, « La poésie scientifique : autopsie ­d’un genre », in La Poésie scientifique, de
la gloire au déclin, études réunis par Muriel Louâpre, Hugues Marchal et Michel Pierssens,
Paris, Épistémocritique, 2014, p. 37, 41.
10 Joachim Du Bellay, La Defense et illustration de la langue française, avec ­L’Olive de nouveau
augmentee, La Musagnœomachie, L
­ ’Antérotique de la vieille & de la ieune Amie, Vers Lyriques,
&c., Paris, Federic Morel, 1561, p. 71 : « Tu sçais toutes medicines, / Herbes, plantes
et racines, / Qui chassent le mal des corps : / Tu sçais toutes les sciences, / Les arts, les
experiences / Des Augures et des sorts. » (extrait).
11 Jean de La Fontaine, Fables, livre V, fable XII, Paris, s.e., 1668 : « Le Medecin Tant-pis
alloit voir un malade, / Que visitoit aussi son ­confrere Tant-mieux. / Ce dernier esperoit,
quoique son camarade / Soûtinst que le gisant iroit voir ses ayeux. / Tous deux ­s’estant
trouvez differens pour la cure, / Leur malade paya le tribut à Nature ; / Aprés ­qu’en ses
­conseils Tant-pis eust esté cru. / Ils triomphoient encor sur cette maladie. / L­ ’un disoit,
Il est mort, je l­’avois bien prévû. / S­ ’il ­m’eust cru, disoit l­’autre, il seroit plein de vie. »
(extrait).
12 François de La Salle, dit Monginot, De la guérison des fièvres par le quinquina, Lyon,
Guillaume Barbier, 1679.
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sanguine découvert par William Harvey en 1628, ­lorsqu’il ­composa, à la
demande de la duchesse de Bouillon13, le poème médico-pharmaceutique
Du Quinquina, en deux chants – soient 600 vers – où il évoque la fièvre, la
circulation du sang et les ­conditions ­d’usage du fébrifuge14, ­conformément
­d’ailleurs à l­’influence humaniste qui plaçait les sciences médicales dans
la lignée de la c­ onnaissance de l­ ’Homme par la mise en place de méthodologies rationnelles qui tranchaient nettement avec les siècles passés,
­d’où les progrès progressifs en anatomie, en psychiatrie, en infectiologie.
À la même époque, Molière, dans ­L’Amour médecin (1665) et Le Médecin
malgré lui (1666), portait au théâtre des situations cocasses par rapport
au monde médical pour les tourner en dérision et les exagérant quelque
peu. La tradition se poursuivit chez des auteurs c­ omme Pierre Corneille
avec « La Peste » (1684), André Chénier avec « La Femme malade » (fin
xviiie siècle), Pierre-Jean de Béranger avec les chansons satiriques « Le
Docteur et ses malades » (1816) et « Le Malade » (1825), Alphonse Daudet
avec « Le Croup » (1858), Edmond Rostand avec la « Lettre ­contre les
Médecins » dans Cyrano de Bergerac (1897), et, récemment, Sybille Rembard
avec « Cancer » (2009).
Parallèlement, depuis la période médiévale, de plus en plus de médecins-écrivains exerçaient leur profession tout en menant une carrière
littéraire qui pouvait ou non évoquer la médecine : Buonamici, Rabelais,
Schiller, Tchékhov, Gáspár, Namur pour ne citer que les plus ­connus
parmi des centaines. Contrairement à ceux qui c­ onsidéraient la créativité
littéraire ­comme un support fondamental de transmission du savoir
médical, la médecine ne devint q­ u’un thème autour duquel se nouait une
histoire fictive qui ­n’avait pas la prétention ­d’être directement didactique.
Actuellement, le Groupement des Écrivains Médecins (GEM) décerne,
depuis sa fondation en 1949, divers prix littéraires : le prix Littré, le
prix Clément Marot, le prix Ferdinand Méry.
Ainsi, le thème médical est-il lié à la poésie qui était ­l’une des voies
impénétrables empruntées par les divinités pour ­conseiller les humains
13 Gilles Banderier, « Le Poème du Quinquina et la poésie de la Renaissance », La Fontaine et
­l’héritage de ­l’Europe humaniste, Revue Le Fablier, no 13, Paris, 2001, p. 37-44.
14 Jean de La Fontaine, Poëme du Quinquina, Paris, Barbin et Thierry, 1682, p. 15-16 : Le
sang ­s’acquitte encor chez nous ­d’un autre office. / En passant par le cœur il cause un
battement. / ­C’est ce ­qu’on nomme pouls, sûr & fidele indice / Des degrez du fievreux
tourment. / Autant de coups q­ u’il réïtere, / Autant & de pareils vont ­d’artere en artere /
­Jusqu’aux extrémitez porter ce sentiment. » (extrait).

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dans la mise en place des thérapies. Le genre se fit ensuite plus pratique
en tant que support ­conçu par les médecins et destiné à une transmission
fiable des informations médicales. Leurs doctes savoirs se trouvèrent
ensuite réinvestis par des écrivains médecins puis par des écrivains qui
en firent leur thème de prédilection pour informer, avertir ou divertir
la société avec plus ou moins d­ ’exactitude. Il est c­ ompliqué de mesurer,
en outre, le rapport entre la vie des auteurs des poésies médicales et leur
expérience de la maladie. Il ­n’est donc pas aisé de savoir si ce sont des
productions distanciées ou non de leur propre vécu face à la maladie. Il
existe actuellement une vogue qui perdure depuis la seconde moitié du
xxe siècle ­concernant les récits de vie liés à la maladie. Cependant, la
place de la poésie de vie apparaît moindre mais elle pourrait fort bien
entrer dans ­l’un des domaines des nouvelles humanités médicales ­qu’est
la médecine narrative.

UNE POÏÉSIS DU SENS UTILE
POUR LES NOUVELLES HUMANITÉS MÉDICALES
COMPÉTENCES LITTÉRAIRE ET MÉDICALE

Toute production narrative ­d’un patient, surtout si elle ­n’est pas façonnée dans le but ­d’obtenir une création vouée seulement à la publication,
si elle est suffisamment spontanée et libre, peut se révéler être un outil
de ­compréhension et ­d’approche c­ omplémentaire en médecine narrative.
Au Centre Hospitalier de Chartres, la pratique autobiographique, qui
dépasse cependant le cadre moins développé de ­l’« entretien narratif »
durant la « séance narrative15 », pour les personnes gravement malades,
débuta en 200716. ­L’acte produit par les patients volontaires répond à
un besoin que la démarche thérapeutique intègre avec la notion de relation ­d’aide immédiate, la ­constitution ­d’un savoir narratif émanant du
patient, ­l’intégration du sens éthique du discours recueilli. Les bienfaits
de c­ onjuguer les c­ ompétences dans les domaines littéraire et médical au
15 Frédéric-Gaël Theuriau, op. cit., p. 71.
16 Ibid., p. 68.

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service du malade permettent de tirer profit de tout récit narratif que
la forme soit narrative ou plus rarement poétique.
Le poète Loránd Gáspár étudia la médecine et la c­ hirurgie pendant
neuf ans à Paris et fut sensibilisé aux approches inter- et pluridisciplinaires de ­l’après Seconde Guerre mondiale ­comme en témoigne son
œuvre littéraire où la revalorisation des thèses hippocratiques souligne
la ­constante de la souffrance du malade, tandis que les méthodes de
diagnostic et de médication évoluèrent au cours du temps17. Le substrat relationnel, présent aussi bien dans son œuvre littéraire que dans
ses pratiques médicales, fut mis en situation en Israël et en Tunisie
pendant quarante ans à travers ses deux activités qui ont c­ omme point
de ­convergence ­d’être « à ­l’écoute des voix du vivant18 ». Littérature et
médecine seraient donc liées d­ ’abord parce que le langage est l­ ’une des
bases ­communes, ensuite parce que la sensibilité y est présente, enfin
pour la place faite à l­’empathie et au transfert par la pensée.
Gérard Danou, médecin et essayiste, alors ­qu’il traversait « une crise
de sens sur [s]a vie personnelle englobant [s]on métier de médecin19 »,
fut c­ onvaincu de la nécessité de mieux mettre en rapport ces deux disciplines, dans les années 1990, ­lorsqu’il lut deux romans de Jean Reverzy,
Le Passage (1954) et Place des angoisses (1956), et ­qu’il prit ­conscience du
nécessaire passage par la littérature parce ­qu’« avant toute réflexion
critique [elle] fait sentir20 ». De même, Maria de Jesus Cabral précise que
« la lecture littéraire peut c­ onstituer une ressource et un ressort pour
réfléchir à des questions éthiques ­concrètes, rencontrées en ­contexte de
soins21 ». En effet, bien que non ­considérées c­ omme « littéraires », certaines œuvres, dont des textes médicaux ou scientifiques, sont traversées
17 Jean-Baptiste Bernard, Éthique et pratique de la relation : L
­ ’œuvre poétique de Lorand Gaspar,
thèse doctorale sous la direction de Daniel Lançon, Grenoble, Université Grenoble Alpes,
2016, p. 21 et 273.
18 Partie du titre d­ ’une c­ onférence donnée par Danièle Leclair, Julien Knebusch et Julie
Delaloye le jeudi 4 avril 2019 aux Hôpitaux Universitaires de Genève c­ oncernant une
exposition sur Lorand Gaspar.
19 Gérard Danou, « Devenir médecin et écrivain », in Martine Sagaert, André-Alain Morello
et Marc Sagaert (dir.), Médecine et écritures, Toulon, Université de Toulon, 2018, p. 63.
20 Idem. Gérard Danou s­ ’intéressa dès lors aux deux disciplines ­qu’il juge ­complémentaires
avec un premier ouvrage, Le Corps souffrant : Littérature et médecine, Seyssel, Champ
Vallon, 1994 et un récent, Langue, récit, littérature dans l­ ’éducation médicale, Limoges,
Lambert-Lucas, 2007.
21 Maria de Jesus Cabral, « Lire, cette pratique – ­L’éthique médicale au prisme de la lecture
littéraire », in Martine Sagaert, André-Alain Morello et Marc Sagaert, op. cit., p. 176.

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d­ ’une poétique du discours. C
­ ’est notamment le cas, à la Renaissance,
de Bernard Palissy qui usait de la technique de ­l’analogie pour décrire
et expliquer des phénomènes que le scientifique q­ u’il était étudiait par
la seule force de ses observations pour une représentation imagée en
raison des limites du discours normal22. De fait, tout discours (poétique
ou narratif) fait entendre la voix de l­ ’énonciateur (le malade) et c­ ontient
une cohérence, une logique interne que la poétique du discours étudie
et théorise au moyen de la stylistique, de la narratologie ou de la rhétorique. De même, lorsque que le langage « normal », avec son ordre
canonique, en syntaxe française, SVO (sujet-verbe-objet), ne permet plus
de rendre ­compte de la réalité ­d’une souffrance et de ­l’expression ­d’un
mal par des mots, des phrases, du discours logique, la poésie avec toutes
ses possibilités d­ ’infinies variantes d­ ’écritures peut apparaître c­ omme
un vecteur ­communicationnel pour et par le malade.
LA PLACE DU RÉCIT POÉTIQUE PAR LE MALADE

Michèle Lechevalier, chargée des affaires c­ ulturelles aux Hôpitaux
Universitaires de Genève, organise, depuis 2017, quelques semaines
­consacrées à la découverte, la création et la lecture de poèmes écrits
par des auteurs ou par les malades eux-mêmes. L­ ’action vise à aider à
surmonter la douleur (physique et psychologique) des patients par une
évasion de la pensée afin de dénouer les angoisses et les tensions. ­L’idée
correspond au ­concept de narrative medicine qui prouve que le traitement
narratif est non seulement bénéfique pour les malades dans leur récit du
drame personnel ­qu’ils vivent pour créer du sens, mais aussi pédagogique
pour les médecins qui racontent leur pratique pour donner du sens23. Les
éléments du c­ oncept, déjà sous-jacents depuis les années soixante-dix en
Amérique du Nord, furent rassemblés par Rita Charon qui devint en
quelques sortes l­ ’ambassadrice de cette approche holistique depuis 2000
visant à ­considérer le malade dans sa globalité, ­c’est-à-dire dans toute
son histoire afin de ne point ­l’enfermer dans un cadre spatio-temporel
restreint lié à la maladie ni à le réduire à une simple synecdoque (cœur,
poumon, jambe…). Elle voit dans la littérature et la médecine une relation
22 Frédéric-Gaël Theuriau, « De la rhétorique ­comme stratégie didactique dans le Sur la
nature des eaux et fontaines de Bernard Palissy », in Bulletin des amis du Centre d­ ’Études
Supérieures de la Renaissance, Tours, SACESR, 2011.
23 Martin Winckler, En soignant, en écrivant, Montpellier, Indigènes éditions, 2000.

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intrinsèque au service de la c­ ompréhension du malade, de sa maladie, de
la ­compétence narrative du médecin, de ses interprétations, du développement de son empathie, de ses réflexions et de la ­connaissance de soi et
de ­l’autre24, ­d’où un enseignement de la littérature en vigueur dans la
quasi-totalité des facultés de médecine des États-Unis à l­ ’heure actuelle.
Pour la France, les principes de la médecine narrative restent encore peu
­connus. En 2008, une étude réalisée auprès de professionnels démontrait
que 1,8 % des médecins-écrivains25 les utilisait et que 5,9 % en avaient
vaguement entendu parler26. Partant du principe que le discours narratif
(oral ou écrit) a de vertueux q­ u’il permet de faire émerger ce que le discours médico-scientifique ne permet pas toujours de mettre en évidence27,
­l’analyse et la prise en ­considération plus systématique ­d’un récit de la
parole du malade28 fut lancée en 2018 dans ­l’humaniste (altruiste) but
­d’un projet de soin par ­l’inscription de ­l’histoire du malade et dans sa
révélation brute – et non pas forcément dans sa logique chronologique
et maniérée – sur sa maladie dans son existence passée, présente et
future29. Ce travail qui ­s’inscrit dans la veine de la médecine narrative
tente ­d’apporter une réflexion sur la relation de soin et des solutions
pratiques pourtant requises mais souvent dévoyées par les transformations et les renouvellements très techniques de la médecine moderne et
par les systèmes de santé. ­L’enjeu est de faire ressortir des résultats et
­d’en définir les bienfaits à partir de l­’étude de quelques cas cliniques.
Trouver, dans ce cadre, des poèmes c­ omposés par des malades est
possible sur Internet grâce aux réseaux sociaux et aux blogs. Encore
24 Rita Charon, “Reading, Wrinting, and Doctoring : Literature and Medicine”, in The
American Journal of the Medical Sciences, june 2000, 319 (5), p. 285-291.
25 Quelques médecins-écrivains célèbres illustrent les rapports entre littérature et médecine : François Rabelais, Anton Tchékhov, Victor Segalen, Jean Métellus, William Carlos
Williams, Gottfried Benn, Arthur Conan Doyle, Georges Duhamel, Louis Aragon…
26 Laure Berthelot-Cabaret, Le Médecin poète écrivain en France de nos jours : Caractéristiques
et apport de ­l’écriture à la relation médecin-patient, thèse de doctorat en médecine, Nancy,
Université Henri Poincaré, 2008, p. 92 et 146.
27 Dans le même ordre d­ ’idée, la reconstruction de soi par l­ ’écriture est un biais thérapeutique fort bien exposé par le roman La Conscience de Zeno ­d’Italo Svevo (1923). Si ­l’histoire
apporte des solutions dans le domaine de la psychanalyse, il ­n’en reste pas moins que les
mêmes propositions demeurent valables pour la médecine narrative.
28 Frédéric-Gaël Theuriau, La Médecine narrative dans les nouvelles humanités médicales :
Dialectique du médecin, de la maladie et du malade, op. cit.
29 Jean-Marc Mouillie, Céline Lefève et Laurent Visier (dir.), Médecine et sciences humaines :
Manuel pour les études médicales, Paris, Les Belles Lettres, 2007, p. 185.

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LA POÉSIE MÉDICALE DANS LA MÉDECINE NARRATIVE

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faut-il être en mesure de vérifier les informations, ce qui est parfois
­complètement impossible car leur présence sur la Toile est fluctuante :
les sites se transforment, réapparaissent ailleurs, disparaissent et ne précisent pas l­ ’origine de telle ou telle production de manière scientifique
ou rigoureuse. Quelques noms plus ou moins anonymes, des maladies en
particulier, des âges, des dates ressortent aléatoirement. L­ ’on trouve aussi
bien des poésies où le désespoir domine, où le mal est « ri » (moqué),
défié, où est imaginé avec un amusement ironique le moment de la mort,
où la maladie devient une personne à qui l­ ’on s­ ’adresse, où des ­conseils
avisés sont donnés aux biens portants sur la manière de se ­comporter.
Elles rivalisent d­ ’ingéniosité pour créer des jeux de langage se situant
entre amour et haine, espoir et désespoir, sympathie et antipathie,
gloire et bassesse, acceptation de la fatalité et dénie de la réalité… Les
maladies les plus représentées c­ oncernent Alzheimer30, ­l’autisme31, le
cancer32, ­l’anorexie33, les rhumatismes34 et la dépression35.
30 François, environ 70 ans en 2016, a écrit le sonnet « Bonheur » dont voici les vers 5-6 :
« ­J’acceptais ce mal si terrifiant et vicieux : / Alzheimer, tu saccages ma vie dès l­ ’aurore ! »
31 Benjamin vivant aux États-Unis, 10 ans en 2016, a écrit, en classe, le poème « I am »
dont voici les vers 8-12 : “I feel like a boy in outer space / I touch the stars and feel
out of place / I worry what others might think / I cry when people laugh, it makes me
shrink / I am add, I am new” (­J’ai ­l’impression d­ ’être un garçon dans l­ ’espace / Je touché
les étoiles et ne me sens pas à ma place / Je ­m’inquiète de ce que les autres pensent / Je
pleure quand les gens rient, je me sens tout petit / Je suis étrange, je suis original).
32 Sylvie Troxler, environ 40 ans en 2008, épouse et maman ­d’une fille, ­composa le poème
« Cancer du sein » à la suite de l­ ’ablation de son sein droit. Voici la strophe 6 : « ­J’ai plus
­qu’un sein, / J­ ’ai plus le cancer, / J­ ’ suis moins que rien, / Une p­ auv’ misère, / Ils m
­ ’ont
bien dit / Q
­ u’ j­’allais guérir, / Mais pas q­ u’la peine, / Me f­ ’rait mourir. / Ils ont pas vu /
­Qu’sous mon sein nu, / Y avait mon cœur, / Q
­ u’allait saigner / Ils ont pas vu / Q
­ u’ sous
ma poitrine, / Y avait mon ventre / Q
­ u’allait hurler. »
33 Come beaucoup de filles atteintes de ce trouble psychologique, Césarine, peut-être âgée
de vingt-cinq ans en 2016, laissa ce témoignage poétique dont voici la fin (vers 21-25) :
« Chaque jour, il faut q­ u’on se batte / Avec elle, à grands coups de latte / Tant q­ u’il en
est encore temps… / Avant que nos forces s­ ’amenuisent / Avant q­ u’elle nous écrase, nous
épuise. »
34 Philippe Wanufle, un belge ­d’environ une quarantaine ­d’années, publia un recueil de
poésies sur sa maladie (Lettres à Polly, Charleroi (Belgique), Basson, 2013), la polyarthrite
rhumatoïde. Les vers 5-10, tirés de « Lettre à Polly, ma maîtresse », ressemblent à un
billet adressé à une femme passionnément désirée malgré ses défauts : « Parfois discrète
et douce, / Jamais au repos, / Souvent agressive, jalouse, / Méchante tantôt, / Tu me
rappelles toujours / Ta présence obsédante. »
35 Antoine Devintuite, en 2013, alors q­ u’il traversait une crise dépressive depuis un an, écrivit
« Seul » et explique, à la strophe 8, ce qui le ronge : « Terrain favori de mes angoisses, /
elle se pli aux règles du temps et de ­l’espace. / Cette chose innommable sonne au loin /
­comme un songe ou une fable. »

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FRÉDÉRIC-GAËL THEURIAU

En somme, il n
­ ’existe pas beaucoup d
­ ’exemples ni d
­ ’expertises
autour de ­l’étude du discours narratif réel dans la poésie des malades
sur leur maladie et sur ­l’histoire de leur maladie que la médecine narrative pourrait mettre pleinement à profit. Les productions sont le plus
souvent issues d­ ’un travail effectué dans le cadre d­ ’ateliers d­ ’écriture,
­comme en Suisse, ou bien sont le fruit d­ ’initiatives personnelles isolées et
déconnectées de la dialectique du médecin, de la maladie et du malade.

RESTAURATION D
­ ’UN DIALOGUE BILATÉRAL

En définitive, la poésie médicale existe depuis des siècles et les
exemples sont plutôt nombreux. Le fait de les étudier dans le cadre de
la médecine narrative pose souci dans la mesure où il est ­compliqué,
éthiquement, ­d’analyser, au service de leurs auteurs disparus, des poèmes
et d­ ’en tirer des c­ onclusions q­ u’il serait impossible de vérifier, surtout
si ces auteurs n­ ’ont pas fait l­ ’objet ­d’un suivi médical ou d­ ’une prise en
charge de leur vivant36. Il pourrait fort bien s­’agir d
­ ’un effet de style
visant à « se mettre à la place de », à créer un effet de réel qui n­ ’est pas
obligatoirement la réalité ou la vérité. Cela reviendrait à établir des
­conjectures hasardeuses non vérifiables parce que l­’auteur du poème
ne serait plus là pour en parler et parce que les médecins seraient dans
­l’incapacité de poser un bon diagnostic en ­l’absence du patient juste sur
la base ­d’un texte. En revanche, les productions poétiques ciblées sur la
maladie par des malades réels sont plus rares. Il serait très possible de
les encourager si le patient se sent plus à ­l’aise dans ce genre que dans
le récit prosaïque. Dans ce cas, utiliser le ­contenu narratif d­ ’un poème
pour un malade en situation réelle peut rendre des services dans la
­compréhension de son mal (physique ou psychologique) afin d­ ’adapter,
éventuellement, ­l’approche thérapeutique envisagée et pour ­comprendre
­l’origine d­ ’une maladie par exemple, pourquoi pas même découvrir le
36 Par exemple, on a souvent estimé ­qu’Adolf Hitler était atteint de schizophrénie paranoïde. Cette hypothèse ne peut plus se vérifier parce q­ u’il n­ ’existe pas ou plus de preuves
directes, ­comme des rapports médicaux, datant du vivant du Führer. Tout ­n’est donc que
­conjectures facilement critiquables car l­’intime c­ onviction est insuffisante quand bien
même le diagnostic aurait été exact en réalité.

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LA POÉSIE MÉDICALE DANS LA MÉDECINE NARRATIVE

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type de maladie dont il souffre en cas de ­complexité à le déterminer
par des moyens traditionnels.
Les difficultés de c­ ommunication (liées à l­ ’intimité, à la c­ ulture ou à
la religion) et ­d’écoute caractérisent en particulier les rapports entre le
médecin et ses patients. ­Qu’il soit le fruit ­d’une volonté stratégique ou
­d’un embarras, le non-dit induit parfois une désillusion, une incompréhension, un diagnostic erroné ou une décision thérapeutique inadéquate.
La spécificité de l­ ’entretien narratif avec un patient au cours d­ ’une courte
séance narrative pourrait avoir ses avantages c­ omme pallier le manque de
temps et de personnel si souvent évoqué par le corps médical, répondre
à ­l’idiosyncrasie caractéristique de chaque être humain pour ­qu’il sente
que la relation de c­ onfiance se situe bien au cœur de la triade médecinmaladie-malade et tenir ­compte plus ­consciemment ­d’une éthique du
soin dans la relation thérapeutique. Le passage à l­ ’acte poétique par des
patients, s­ ’il existe, devrait être l­ ’objet d­ ’une demande au cours de cette
ou ces séances afin ­d’établir une base de données au même titre ­qu’un
simple récit en prose : une autre manière, donc, ­d’entrer en ­contact
avec le patient.
Lorsque cela est possible, exprimer ses maux passe par divers canaux
de ­communication, de la simple discussion à la création plus dissimulée
et longue d­ ’une œuvre. La poésie n­ ’est pas le genre le plus représenté,
du moins en apparence. Mais beaucoup de personnes écrivent pour
eux sans pour autant en informer leur entourage ou le corps médical.
Il ne serait pas étonnant de voir fleurir toute une variété de poèmes en
demandant aux patients ­comment ils font pour exorciser leurs tracas,
exprimer leur douleur, ou percevoir les arcanes de leur maladie.

Frédéric-Gaël Theuriau
Université de Tours

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