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Frédéric-Gaël Theuriau

L’INFLUENCE ROMANTIQUE
DANS L’ART ACADÉMIQUE
DE FERNAND CORMON
L’alliance entre littérature et peinture

Mon Petit Éditeur

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Remerciements
Un grand merci à Amélie Da Silva, correctrice toujours aussi
présente, dont l’attention, la patience, l’écoute, les remarques et
les interrogations permirent à ce travail de recherche d’atteindre
son parachèvement.
Que soient également remerciés André Cormon vivant à Orléans et descendant du peintre en tant qu’arrière-petit-cousin1, la
Fondation Taylor2 à Paris, ainsi que les Ambassades, Musées,
Hôtels de ville et Mairies possédant les toiles ou les compositions du maître académicien.

Monsieur André Cormon tient un site Web de généalogie où l’on peut lire
une
notice
sur
le
peintre
Fernand
Cormon :
« http://www.genealogie.cormon.net ».
2 Le site Web de la très prestigieuse fondation est : « http://www.taylor.fr ».
1

L’Académisme, un art « officiel »
opposé à l’Impressionnisme
La première personnalité à s’être intéressée à la famille Cormon – le fils (peintre), le père (écrivain) et le grand-père (libraire
puis médecin) – était un bouquiniste icaunais très réputé aux
XIXe et XXe siècles en France, Ferdinand Fauchereau. Le
grand-père de Fernand Cormon, s’appelait Jean-Louis Piestre.
C’était aussi le grand-oncle du bouquiniste de l’Yonne. Le
peintre était donc son cousin éloigné. Fauchereau écrivit une
notice biographique sur les trois personnages en 1893. Elle
constitue le point de départ de la recherche puisque Cormon
tomba dans l’oubli entre 1925 et 1985. Néanmoins, à partir de
la fin du XXe siècle, quelques étudiants nippons puis français,
s’intéressèrent au peintre de manière très sérieuse en soutenant
leur mémoire ou leur thèse en Sorbonne. Leurs recherches restent assez confidentielles, car elles ne sont point éditées dans
leur ensemble.
Cormon est né au moment où le Romantisme était à son
apogée dans tous les domaines. Mais comme il était très jeune, il
ne put bénéficier directement des apports de ce courant artistique européen. Il connut surtout l’époque du Second Empire
qui lui permit de se faire un nom. Lorsque Napoléon III, à la
suite de son coup d’État du 2 décembre 1851, instaura un Second Empire dit « autoritaire », l’une des principales mesures
qu’il prit concerna la culture qu’il souhaitait canaliser pour
l’asservir et la rallier à sa politique. Les hommes de pouvoir qui
bafouent la démocratie prennent souvent l’habitude de « conte9

L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
nir » la culture qu’ils considèrent comme un danger potentiel de
propagande contre le régime en place3. En peinture, Napoléon
III instaura ainsi un « art officiel » et promut l’art académique.
Cette forme d’art existait d’ailleurs auparavant puisque chaque
époque, chaque régime, en donnait une ligne directrice propre.
En 1853, le peintre Jean-Hippolyte Flandrin (1809-1864), exécuta par exemple, sur commande, un Portrait de Napoléon III
habillé en général de brigade dans son Grand Cabinet aux Tuileries.
Il est manifeste que les peintres qui n’étaient pas favorables
au régime napoléonien tentèrent de proposer un art différent,
dit « indépendant », mal perçu du pouvoir.
Lorsque le Second Empire, cédant sous diverses pressions,
se libéralisa en 1860 et que l’Empereur décida stratégiquement
d’adoucir sa politique pour éviter une révolte, une nouvelle
peinture, qualifiée d’« impressionniste », vit le jour, même si
cette appellation ne prit effet que le 15 avril 1874 au cours de la
première exposition de l’Impressionnisme où était présente une
trentaine de peintres comme Claude Monet (1840-1926), chef
de file du mouvement, qui présenta son Impression, soleil levant de
1872.
Outre la simple objection au régime politique, les impressionnistes s’opposaient à la méthode qui consistait à peindre
dans la poussière des ateliers ou à respecter des règles strictes.
Ils puisèrent largement dans la peinture réaliste des années
1820-1850, âge d’or du Romantisme. Mais il fallut attendre 1890
pour que ce mouvement fût définitivement admis de tous.
Toutefois, quelques intellectuels et artistes ne s’opposaient
pas forcément à l’arrivé du nouveau mouvement moderne
qu’était l’Impressionnisme. Fut-ce le cas de Fernand Cormon dont les sujets étaient tantôt très académiques tantôt plus
libres ? Il peignait des portraits et des fresques immenses com3

Staline par exemple.
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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
mandées par des institutions pour décorer des bâtiments, tandis
que par ailleurs, à la manière des Impressionnistes, il peignait
des extérieurs, la nature ou encore la vie quotidienne.
À la lumière de la double parenté de Fromentin avec la littérature et la peinture, dans quelles mesures les œuvres de
Cormon se réclament-elles de la littérature, de l’histoire, de la
préhistoire, de la mythologie, de l’orientalisme ou du social ?
Ces thèmes ne sont-ils pas particulièrement romantiques pour
une époque éloignée du célèbre courant ?
L’éclairage de sa vie et des divers aspects de son œuvre apportent des éléments de réponse significatifs.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Fernand Cormon, photographie fin XIXe siècle.
Archives personnelles d’André Cormon

12

Une vie de succès
1. Une formation chaotique avec les maîtres (1863-1868)
Ferdinand Anne Piestre4, dit Fernand Cormon5, naquit au 13
bis boulevard Saint-Martin, à Paris, le 22 décembre 18456. Son
L’extrait d’une lettre de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de
Paris, adressée à André Cormon en février 1999, précise la date de naissance,
le véritable prénom de Fernand Cormon et son parcours en deux temps avec
Cabanel : « En réponse à votre lettre du 21 janvier, F. Cormon, né le
22 décembre 1845, à Paris, a été inscrit dans l’atelier de Cabanel dès 1863 et
sur le Registre des élèves de l’École en 1866 sous la dénomination de Ferdinand Piestre dit Cormon. Par la suite, en tant que Professeur et également
dans le Bénézit […], le prénom est devenu Fernand ».
5 Une photographie de Cormon se trouve dans 1893 : l’Europe des peintres,
Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1993, p. 277.
6 Le Dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs de Bénézit, Paris,
Gründ, 1999, le fait naître le 24 décembre 1854, ce qui est une erreur. James
Harding, dans Les Peintres pompiers, Paris, Flammarion, 1980, p. 107-108, le
fait naître en 1854, ce qui est inexact. Idem pour le Dictionnaire des petits maîtres
de la peinture de Pierre Cabanne et Gérald Schurr, Paris, Les Éditions de
l’Amateur, 2003, p. 293 et le Manuel de littérature et d’histoire locale de l’Yonne de
Ferdinand Fauchereau, in Frédéric-Gaël Theuriau, Œuvres complètes de Ferdinand Fauchereau, Tours, chez l’auteur, 2002, p. 108-109. Pour le jour de la
naissance, le 22 et non pas le 23 (date de la déclaration de la naissance à la
Mairie), il faut lire Gérald Schurr, Les Petits Maîtres de la peinture, Paris, Les
Éditions de l’Amateur, t. III, 1976, p. 111-112 ; le Grand dictionnaire universel
du XIXe siècle de Pierre Larousse, Paris, Administration du grand dictionnaire
universel, 2e supplément, 1890 ; le Dictionnaire des peintres à Montmartre
d’André Roussard, Montmartre, éd. André Roussard, 1999, p. 154 ; ou encore la thèse de doctorat de Chang Ming Peng, dirigée par le Professeur
Bruno Foucart, Fernand Cormon (1845-1924) : sa vie, son œuvre et son influence,
4

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
père était écrivain parisien7, son grand-père libraire puis médecin à Lyon8 et son arrière-grand-oncle libraire dans la même
ville9. Du côté de sa mère et de sa grand-mère paternelle, le milieu était celui du théâtre. Mais en réalité, le peintre était issu
d’une famille de cultivateurs protestants aux origines icaunaises
plus lointaines10.
Comme il avait des dispositions pour le dessin, son père, qui
était auteur dramatique, parvint à le faire entrer, en 1863, dans
l’atelier de Cabanel11 tout juste nommé professeur à l’École des
Beaux-Arts. L’élève, trop farceur, se fit renvoyer quelques
temps après, par deux fois12. Il envoya alors son fils à
l’Académie de Bruxelles suivre les cours du peintre d’histoire et
orientaliste postromantique Jean-François Portaëls (1818-1895)
qui venait de reprendre son poste de professeur en 186513. Un
an plus tard, il retourna à l’École des Beaux-Arts de Paris où il
redevint l’élève d’Alexandre Cabanel (1823-1889) qui accepta de
le reprendre14. Il en fit un peintre de l’Académisme15 dont les
Paris IV-Sorbonne, 1994, t. 1, p. 27. L’acte de décès délivré par la Mairie du
VIIIe arrondissement de Paris mentionne la bonne date de naissance et le
prénom correct.
7 Pierre-Étienne Piestre dit Eugène Cormon (1811-1903). Sa femme, Charlotte Faris (1819-?), était comédienne.
8 Jean-Louis Piestre (1774-1866). Sa femme, Jeanne Cormon, cousine de
Jacques-Louis Barthélemy Cormon, était comédienne.
9 Jacques-Louis Barthélemy Cormon (1769-18??).
10 De Neuilly, dans l’Yonne.
11 La trace de l’inscription de Cormon chez Cabanel se trouve aux Archives
Nationales, cote : AJ 52 246.
12 Jean-Louis Marçot, Une Mer au Sahara, Paris, La Différence, 2003, p. 463.
Consulter aussi le Centre de documentation du musée d’Orsay, dossier
Cormon.
13 Portaëls a démissionné de son poste de professeur, en 1863, pour se consacrer à son atelier libre. Le peintre belge connaissait Eugène Cormon. Il
avait d’ailleurs repéré les capacités de son fils dès son plus jeune âge.
14 La trace de cette inscription se trouve aux Archives Nationales, cote : AJ
52 236.
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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
sujets nobles illustrent une histoire nationale, antique ou mythologique ; où la figuration humaine, inspirée de la Renaissance, et
le nu féminin, couché et idéalisé, priment ; où les sujets tendent
vers le pittoresque et le littéraire à partir du Second Empire. Il y
resta trois ans durant lesquels il fréquentait parallèlement les
ateliers de l’orientaliste Eugène Fromentin (1820-1876) et
Charles Busson16 (1822-1908) quand celui-ci n’était pas dans le
Vendômois.
En 1868, il tenta de passer un concours à l’École des BeauxArts. Il échoua et se rendit compte que son esprit, bien que
bouillonnant d’intelligence, était incapable de se plier aux règles
d’un examen académique et de rentrer dans un moule ; attitude
presque paradoxale pour le peintre académique qu’il deviendra
mais qui annonçait déjà un esprit ouvert sur d’autres approches
artistiques et par d’autres chemins que la voie des concours. Il
quitta donc l’École pour voler de ses propres ailes et parvenir à
ses fins par des chemins détournés.

2. Les premières expositions et expériences (à partir de
1868)
Cormon décida alors de prendre le nom de famille de sa
grand-mère paternelle17 comme pseudonyme pour signer ses
premières œuvres telle que La Mort de Mahomet (1867) qu’il préDictionnaire encyclopédique Quillet, Paris, Librairie Aristide Quillet, t. 2, 1979.
La peinture académique connaît un essor particulier entre 1845 et 1860.
16 Jean Leclant, Le Second Siècle de l’Institut de France : 1895-1995, Paris, Institut
de France, 1999, t. 1, p. 320-321 ; Roman d’Amat, Dictionnaire de biographie
française, Paris, Letouzey et Ané, 1961, t. IX, p. 663 ; Eugène Fromentin,
Correspondance et fragments inédits, biographie et notes de Pierre Blanchon,
Paris, Plon, 1912, p. 432-433.
17 Jeanne Cormon, épouse de Jean-Louis Piestre, cousine de Jacques-Louis
Barthélemy Cormon, était comédienne.
15

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
senta pour la première fois au Salon de Paris de 1868. Dès lors,
il exposera presque chaque année jusqu’à sa mort. À l’occasion
d’un salon de peinture en 1870, il obtint une médaille d’or pour
son tableau, Les Noces de Nibelungen. La scène est inspirée d’un
épisode de la Chanson des Nibelungen18 où Gunther, roi des Burgondes, devient, avec l’aide de Siegfried, l’époux de Brunehilde,
vierge guerrière et reine d’Islande.
L’œuvre de Cormon représente une femme blonde et nue,
couchée sur un lit. À gauche, Gunther tire à lui le léger voile qui
la recouvre.
Il devint ensuite garde national durant la guerre francoprussienne. En 1873, on lui attribua une médaille de deuxième
classe qui le plaça « hors concours » pour une étude orientale
originale, Sîtâ, car il fut séduit par le merveilleux, le luxe et le
mystère que l’on prête à l’Orient. Ainsi donc, le voilà élevé au
rang des maîtres « hors concours ». Mais le critique Castagnary
écrivit qu’il remporta tout de même le prix du Salon19 de 1875
pour La Mort de Râvana20 (datée de 1874) :
« Le jury a donné le prix du Salon à un peintre « hors
concours ». Le fait est assez bizarre pour être noté. Voilà
un jeune homme qui a obtenu toutes les médailles que le
règlement comporte ; il a franchi successivement tous les
degrés de l’initiation ; de récompense en récompense, il
est monté à ce rang suprême qu’on doit regarder comme
le couronnement d’une carrière d’artiste : il est hors conLa Chanson des Nibelungen (Nibelungenlied en allemand) est une épopée médiévale allemande anonyme du XIIIe siècle.
19 Le prix est fondé cette année même.
20 En réalité, ce tableau est une commande que l’État a passée à Cormon,
recommandé par Cabanel, le 19 juin 1872 (Archives Nationales, cote :
F21 206). Il mesure 3 mètres de large et 1 mètre de haut. Il s’agit d’une
œuvre décorative pour un monument. Mais il semble que le tableau soit resté
un tableau de Salon.
18

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
cours, ni plus ni moins que M. Cabanel ou M. Gérome.
Eh bien ! on lui donne un prix, sans s’apercevoir qu’on le
fait brutalement redescendre du pinacle où on l’avait juché pour retomber sur les bancs de l’école. »21
Le jury lui offrit la somme de 4 000 francs et une opportunité d’un séjour d’étude à Rome22 de trois ans aux frais de l’État23,
mais il refusa pour entreprendre une expédition au Sahara avec
le capitaine François-Elie Roudaire24 dans le cadre de sa deuxième mission des chotts25. Son ami Sylvain Dufour, commis
principal des Postes, avait joué les intermédiaires, fin 1875, pour
l’inclure à l’équipe constituée de l’officier militaire topographe
Roudaire, de l’ingénieur civil Michel Baronnet et de Cormon
lui-même qui reçut une avance de 1 000 francs du Musée des
Beaux-Arts de Paris pour cinq aquarelles qu’il devrait rapporter26.
21 Jules-Antoine Castagnary (1830-1888), Salons, Paris, G. Charpentier et E.
Fasquelle, 1892, t. 2, p. 171-172.
22 Voir l’article d’Anatole de Montaiglon, « Le Salon de 1875 », in La Gazette
des Beaux-Arts, juin 1875, p. 518. Selon Edgar Maxence (Notice sur la vie et les
travaux de M. Fernand Cormon, Paris, Firmin-Didot et Cie, 1925, p. 7), il serait
quand même allé à Rome quelques mois, mais s’en serait échappé pour partir
en Tunisie, perdant ainsi la subvention que lui avait accordée le jury du Salon.
23 Cf. Jean-Louis Ferrier, L’Aventure de l’art au XIXe siècle, Paris, ChêneHachette, 1991, p. 637.
24 Né en 1836, E. F. Roudaire intègre l’école militaire de Saint-Cyr à l’âge de
18 ans puis l’École d’État-major. De 1864 à 1869, lors d’un premier séjour
algérien, il participe sur le terrain aux travaux nécessaires à l’élaboration
d’une carte d’état-major. Après la guerre franco-prussienne, il retourne en
Algérie pour participer à de nouveaux travaux cartographiques. C’est là,
qu’en 1872-1873, chargé des nivellements géodésiques dans la région de
Biskra, il formule l’hypothèse d’une mer saharienne qui aurait recouvert une
grande partie du nord du Sahara depuis le sud des Aurès jusqu’au golfe de
Gabès.
25 Cuvettes salées souvent à sec.
26 Archives Nationales, cote : F21 206.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Il en profita, à la fin de cette année-là, pour peindre le portrait d’Élie Roudaire.
L’équipe débarqua à Tunis, le 13 février 1876, et parvint à
Gabès, en Tunisie, le 1er mars, pour soixante-trois jours27. La
mission étant plus difficile que prévu, Cormon, mis à contribution, délaissait parfois ses pinceaux pour entreprendre quelques
relevés topographiques28. Le peintre s’imprégna des curiosités
africaines et en rapporta un carnet de croquis29 qui oscillent
entre émotion romantique et concision scientifique.
Il revint en France malade et manqua le Salon de 1876. Il
proposa, à celui de 1877, un sujet religieux, Jésus ressuscite la fille
de Jaïre30 et un Portrait de M. Carrier-Belleuse31 que Mario Proth
préférait, « en dépit d’un fond maladroit, à La Fille de Jaïre »32.
Il obtint enfin une médaille de troisième classe à l’occasion
de l’Exposition Universelle internationale de Paris de 187833
pour trois allégories, L’Éducation (panneau grisaille et camaïeu),
La Naissance, le Mariage, la Guerre et la Mort (plafond) et La Bienfaisance (panneau grisaille et camaïeu) destinées à être marouflées

Jusqu’au 2 mai.
Jean-Louis Marçot, Une Mer au Sahara, Paris, La Différence, 2003, p. 305308, 312, 316, 350, 463.
29 Le croquis de Kebili, le campement de la mission (en bas à droite) est représenté
dans Une Mer au Sahara de Jean-Louis Marçot, Paris, La Différence, 2003, p.
307. Les autres dessins de son carnet de croquis de 1876 se trouvent éparpillés dans le Fonds Cormon, Fondation Taylor à Paris.
30 La fille de Jaïre désigne un personnage du Nouveau Testament. Elle est la
fille du chef de synagogue Jaïre (ou Jaïrus). Elle est associée à l’un des miracles de Jésus, celui de la résurrection de la fille de Jaïre, décrit dans les
Évangiles synoptiques aux passages suivants : Marc 5 : 21-43, Matthieu 9 :
18-26 et Luc 8 : 40-56.
31 Ernest Carrier-Belleuse (1824-1887) est sculpteur.
32 Mario Proth, Voyage au pays des peintres : Salon de 1877, Paris, H. Vaton,
1877, p. 119.
33 Le tableau La Mort de Râvana y est également exposé.
27
28

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
et à décorer la salle des mariages de la Mairie du IVe arrondissement de Paris34.

3. Le temps des honneurs et de la notoriété (à partir de
1880)
En 1880, il exposa Caïn35, mais ne remporta pas le prix du
Salon car le jury n’était plus particulièrement porté vers les canons esthétiques officiels, mais cela lui valut certainement
d’obtenir la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur36, car,
dans les hautes sphères de l’État laïc, on appréciait la représentation peu commune de nos ancêtres : Adam et Ève laissent la
place aux hommes de Cro-Magnon.
La fresque épique de 7 mètres de large par 4 mètres de haut
impressionna les critiques et les spectateurs par sa taille et son
réalisme. Elle lui permit désormais d’asseoir sa notoriété. De
Chennevières, un peu déçu des précédentes compositions de
Cormon, reconnut que le peintre s’était véritablement ressaisi
avec Caïn :
« Le voilà, Dieu merci, dégagé et bien lui-même, et
cette nature fine et nerveuse nous réapparaît tout à coup
avec des qualités d’énergie robuste, qualités les plus rares
et les plus précieuses dans une école quelque peu affadie,
et dont l’artiste doit s’étonner tout le premier. »37

La réalisation du plafond fut commandée par la mairie du IVe arrondissement en 1876.
35 L’œuvre est qualifiée de très médiocre par Joris-Karl Huysmans, L’Art
moderne (1888), Paris, G. Crès, 1929, p. 158.
36 Elle fut donnée par le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts.
37 Ph. de Chennevières, « Le Salon de 1880 », in La Gazette des Beaux-Arts,
Paris, juin 1880, p. 508.
34

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
À partir de 1882, il dirigea un Atelier38 privé libre montmartrois qui devait préparer les élèves au concours39 de l’École des
Beaux-Arts et peut-être aussi de l’École Nationale des Arts Décoratifs40. Il existe trois photographies41 anonymes de cet atelier
L’atelier où Cormon dispensa ses cours se situait à Montmartre, au 10 rue
Constance en 1882. Il fut transféré au 104 boulevard de Clichy à l’automne
1883 (in Frédéric Destremau, « L’Atelier Cormon (1882-1887) », in Bulletin de
la Société de l’Histoire de l’Art français, Paris, Société de l’Histoire de l’Art français, 1997, p. 172-173 ; 181, n. 12). C’était un moyen de s’assurer une
rémunération pécuniaire régulière. L’adresse est mentionnée par ToulouseLautrec en 1883 (in Correspondance, édition établie par Herbert D. Schimmel,
Paris, Gallimard, 1992, lettre 86). D’après Robert Fernier, 17 quai Malaquais
(atelier Cormon), Paris, éd. Paris Publications, 1934, l’atelier officiel de Cormon se trouvait à l’École des Beaux-Arts de Paris, au 17 quai Malaquais,
vraisemblablement, entre 1899 et 1924. En effet, l’hôtel qui s’y trouvait et
qui était la propriété de la famille princière Caraman-Chimay depuis 1640,
fut vendu à l’État, le 20 octobre 1892, qui l’affecta à l’École des Beaux-Arts.
Il faut aussi tenir compte de la présence de l’atelier personnel de Cormon,
c’est-à-dire d’un local où il pouvait peindre sans donner de cours à des
élèves. Il apparaît qu’il en possédait un dès 1868 au 40 rue Fontaine ; il serait
situé au 38 rue Rochechouart en 1880, au 13 rue d’Aumale à partir de 1889
(adresse mentionnée par l’auteur inconnu de l’article sur « Cormon », in Les
Parisiens de Paris, Paris, 1903, n°5, p. 61) et au 159 rue de Rome vers 1910. En
outre, ses adresses personnelles (qui sont parfois aussi celles de son atelier
personnel) sont mentionnées dans le Dictionnaire des peintres à Montmartre
d’André Roussard, Montmartre, éd. André Roussard, 1999, p. 154.
39 En effet, après 1880, l’École des Beaux-Arts remporte un tel succès qu’il
n’est plus possible de prendre tout le monde. Un concours difficile est mis
en place dans le cadre duquel les candidats doivent se former dans des « ateliers libres ».
40 L’école s’appelle ainsi entre 1877 et 1925.
41 Les deux premières photographies sont prises à quelques minutes
d’intervalle en 1885. Une troisième date de 1887. Elles se trouvent au Musée
Toulouse-Lautrec d’Albi. Il s’agit de reproductions provenant du Département des Estampes de la Bibliothèque Nationale de France. Frédéric
Destremau expose le problème de datation des photographies dans sa thèse,
Louis Anquetin et Henri de Toulouse-Lautrec : amitié, environnement, rencontre et
résonance, Paris IV-Sorbonne, Institut d’Art et d’Archéologie de Paris, 1994,
p. 135-138.
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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
datant de 1885 et de 1887. Émile Bernard fit une modeste description des lieux :
« J’étais conduit à Cormon avec tous mes croquis. Je
fus plus impressionné par l’atelier que par le peintre […].
Je revois toujours le milieu où je fus introduit et qui était
imprévu pour moi. Aux murs des copies d’après les
Maîtres des Musées, des esquisses, puis des coins pleins
d’armes, de broderies, de riches étoffes, la statue dorée
d’un bouddha, un divan. »42
Il possédait également un grand cabinet personnel de travail
où il pouvait honorer les commandes qu’on lui passait.
Cormon devint le maître43 de Paul Gauguin (1848-1903),
d’Henri Matisse (1869-1954), d’Henri de Toulouse-Lautrec
(1864-1901), de Vincent Van Gogh (1853-1890) et d’autres
élèves dont les noms suivent : Adolphe Albert (1853-1938),
Louis Anquetin (1861-1932), Maurice Asselin (1882-1947),

Émile Bernard, L’Aventure de ma vie, manuscrit des Archives des Musées
nationaux, cité par Frédéric Destremau, « L’Atelier Cormon (1882-1887) », in
Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, Paris, Société de l’Histoire de
l’Art français, 1997.
43 Sources : Dictionnaire de Bénézit, op. cit. ; Histoire de la peinture moderne : Matisse, Munch, Rouault, Genève, Albert Skira, 1950, p. 16, 124 ; Histoire de la
peinture moderne : de Baudelaire à Bonnard, Genève, Albert Skira, 1949, p. 88,
137 ; Le Larousse des grands peintres, Paris, Librairie Larousse, 1976, p. 379,
402, 413, 424 ; 1893 : l’Europe des peintres, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1993, p. 244, 273, 274, 282, 295, 306 ; Frédéric Destremau, « L’Atelier
Cormon (1882-1887) », in Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, Paris,
Société de l’Histoire de l’Art français, 1997, p. 171-183 ; Charles Saunier,
Anthologie d’art français : la peinture au XXe siècle, Paris, Larousse, 1923 ; ainsi
que différentes monographies sur les peintres cités.
42

21

L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Cabinet personnel de travail de Fernand Cormon, photographie anonyme, 1885.
Archives personnelles de Frédéric-Gaël Theuriau

Amand Jacques Assus (1892-1977), Gaston Balande (18801971), Victor Émilien Barthélemy (1885-XXe), Jean Désiré Bascoulès (1886-1976), Louis Jean Beaupuy (1896-1974), Pierre
Albert Bégaud (XIXe-XXe), Xu Beihong (1895-1953), Émile
Bernard (1868-1941), Jacques Beurdeley (1874-1954), Joseph
Charles Beuzon (XIXe-XXe), Louis Bideault (1847-XXe), Fernand Achille Lucien Bivel (1888-1950), Eugène Guillaume
Boch (1855-1941), Ernest Bordes (1852-1914), Pedro Alexandrino Borges (1856-1942), Victor Elpidiforovitch BorissovMussatov (1870-1905), Georges Bottini (1874-1907), Reginald
Bottomley (XIXe-XXe), Louis Paul Bouchard (1853-1937),
Georg Hendrik Breitner (1857-1923), Podroz do Bretanii
(1890-1939), Pierre Brissaud (1885-1964), Victor Brugairolles
(1869-1936), Odette Bruneau (1891-1984), David Davidovich
22

L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Burliuk (1882-1967), Frédéric Marius de Buzon (1879-1958),
Ibrahim Calli (1882-1960), Charles Camoin (1879-1965),
Georges Henri Carré (1878-1945), Achille Théodore Cesbron
(1849-1915), Auguste Élisée Chabaud (1882-1955), EugèneLouis Chaillery (XIXe-XXe), Roger Chapelain-Midy (19041992), Albert Charpentier (1878-1916), Claudon (XIXe-XXe),
John Willard Clawson (1858-1936), Louis Joseph Raphaël Collin (1850-1916), Charles Édouard Conder (1868-1909), Albert
Coste (1895-1985), Antonio Cristobal (XIXe-XXe), Géraud Culan (XIXe-XXe), David Raymond Daly (XIXe-XXe), Charles
René Darrieux (1879-1958), Lucien Victor Félix Delpy (18981966), Paul Demay (XIXe-XXe), Gustave Lucien Dennery
(1863-1953), Descamps (XIXe-XXe), Noël Dorville (18741938), Jean Jules Dufour (XIXe-XXe), Feyhaman Duran (18861970), Thorvald Erichsen (1868-1939), Fabian (XIXe-XXe),
Levino Fanzeres (1884-1956), Léon Fauché (1868-1950), Émile
Eugène Fauconnier (1857-1928), Robert Fernier (1895-1977),
Henri Folley (XIXe-XXe), Julio Fossa (1874-1935), Dominique
Charles Fouqueray (1869-1956), Charles Henri Franzini
d’Issoncourt (1872-XXe), Paul Léon Frequenez (1876-1943),
Takeji Fujishima (1867-1943), Démétrius Emmanuel Galanis
(1882-1966), Akseli Valdemar Gallen-Kallela (1865-1931),
François Gauzi (1862-1933), Alphonse Léon Germain-Thill
(1873-1925), Achille Granchi-Taylor (1857-1921), Abbott Fuller
Graves (1859-1936), Albert Grenier (1855-1925), Fernand Guey
(1877-1964), Émile Octave Denis Victor Guillonnet (18721967), Robert Raoul André Guinard (1896-1989), Lucien Victor
Guirand de Scévola (1871-1950), Maurice Guy-Loë (18981991), Jean Hanau (1899-1944), Augustin Hanicotte (18701957), Ferdinand Hart-Nibbrig (1866-1915), Archibald Standish
Hartrick (1864-1950), Jules René Hervé (1887-1981), Hikmet
Onat (1882-1977), Charles Constantin Joseph Hoffbauer (18751957), Thorolf Holmboe (1866-1935), Namik Ismaïl (18901935), Léon Joubert (1876-1920), Michel Kikoïne (1892-1968),
23

L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Henry John Yeend King (1855-1924), Anders Abrahamsen
Kongsrud (1866-1938), Eugène Léon Labitte (1858-1937), André Lagrange (1889-1958), Paul-Albert Laurens (1870-1934),
Charles Laval (1862-1894), Paul Émile Lecomte (1877-1950),
Georges Le Meilleur (1861-1945), Georges Lepape (1887-1971),
Hüseyin Avni Lifij (1886-1984), Lin Feng Mian (1900-1991),
Dodge Macknight (1860-1950), Fernand Maillaud (1862-1948),
Mané-Katz (1894-1962), Maurice Marinot (1882-1960),
Édouard Marty (1851-1913), Léon Mayet (1858-1939), Frederik
Melville Du Mont (XIXe-XXe), Lucien Marie François Métivet
(1863-1932), Harry Humphrey Moore (1844-1926), Gabor Moric (1889-1987), Louis Muraton (1855-1901), Alphonse Osbert
(1857-1939), Émile Ottoz (XIXe-XXe), Jacques Ourtal (18681962), Adrien Ouvrier (1890-1947), Théodore Pallady (18711956), Gaston Parison (1889-1959), Jacques Patissou (18801925), Henri Person (1876-1926), Francis Picabia (1879-1953),
Fernand Piet (1869-1942), Joseph Porphyre Pinchon (18711953), Georges Plasse (1878-?), Armand Point (1860-1932),
Edward Henry Potthast (1857-1927), Albert Anatole Pozzo
(1885-?), Loys Joseph Prat (1879-1934), André V. Prévost
(1890-1961), Gaston Pujol (XIXe-XXe), Rabache (XIXe-XXe),
Henri Rachou (1856-1944), Jean Remond (1872-1913), Giuseppe Ricci (1853-1902), Louis Ritman (1889-1963), Pierre
Victor Robiquet (1879-?), Nikolai Konstantinovich Roerich
(1874-1947), William Rothenstein (1872-1945), Henry Ryland
(1856-1924), Jean-Pierre Saint-Blancat (1863-1943), Joseph
Saint-Germier (1860-1925), Édouard-Marcel Sandoz (18811971), Boris Schatz (1867-1932), Gunnar Scott-Ruud (18971953), Henry Séné (1889-1961), Louis Paul Henri Sérusier
(1863-1927), Auguste Thomas Soulange-Bodin (1857-1906),
Chaïm Soutine (1893-1943), Adam Styka (1890-1959), MarcAurèle Suzor-Coté (1869-1937), Paul Tampier (1859-1940),
Raymond Tellier (1897-1985), Armand de Terratz (XIXe-XXe),
Louis Trézel (XIXe-XXe), Albert Vanber (1905-1994), Jean An24

L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
toine Armand Vergeaud (1875-1949), Emanuel August Vigeland (XIXe-XXe), Henri Georges Villain (1878-1939), Jacques
Villon (1875-1963), Henri Vincent-Anglade (1876-1956), Henry
Émile Vollet (1861-1945), Hubert Vos (1855-1935), Frédéric
Wenz (XIXe-XXe), Jules-Émile Zingg (1882-1942) ou Nazmi
Ziya (1881-?).
Il fut nommé Professeur pour les cours du soir à l’École des
Beaux-Arts de Paris qu’il assure entre le 10 avril 1897 et
l’automne 1899. Il fut définitivement nommé Chef d’Atelier de
l’école le 24 octobre 189944, succédant à Gustave Moreau (18261898) qui y était Professeur depuis 1888. Cormon reprit ainsi
l’atelier et une partie des élèves de son prédécesseur, abandonnant l’atelier libre du 104 boulevard de Clichy pour celui du
bâtiment affecté à l’École des Beaux-Arts au 17 quai Malaquais.
Il fut enfin élu membre du Conseil Supérieur de l’Enseignement
des Beaux-Arts le 2 janvier 190645.
Ses cours et son atelier acquirent une telle notoriété qu’on
venait du monde entier suivre son enseignement : beaucoup de
Français et de Russes, des Belges, des suisses, des Finlandais,
des Norvégiens, des Nippons, des Américains, des Roumains,
des Écossais, des Anglais, des Polonais, des Brésiliens, des Allemands, des Italiens, des Néerlandais, des Canadiens, des
Chinois et des Turcs. Les élèves se présentaient souvent à lui
munis d’une sérieuse lettre de recommandation car les places
étaient limitées.
Certains de ses élèves restèrent peu connus du public,
d’autres, en revanche, devinrent célèbres. Parmi ceux-ci, deux
courants se formèrent. D’une part, les artistes conventionnels comme Dennery, Fouqueray, Gauzi, Grenier, Rachou ;
Archives Nationales, cote : AJ 52 460.
Il remplace ainsi Léon Bonnat, nommé Directeur de l’École (thèse de
doctorat en Histoire de l’Art de Chang Ming Peng dirigée par le Professeur
Bruno Foucart, Fernand Cormon (1845-1924) : sa vie, son œuvre et son influence,
Paris IV-Sorbonne, 1994, t. 1, p. 59).

44
45

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
d’autre part, les post-impressionnistes comme Anquetin, Bernard, Laval, Toulouse-Lautrec ou Van Gogh46 et même un futur
peintre de l’École de Murols, Jules Zingg. Cet adolescent de
Montbéliard fut accepté par Giacomotti à l’École des BeauxArts de Besançon. Mais l’élève était si doué qu’il le recommanda
à Cormon qui le prit dans son atelier à l’École des Beaux-Arts
de Paris en 1900. C’était le passage obligé pour tout élève qui
voulait réussir le prestigieux et difficile concours d’admission de
l’École qu’il obtint en 1902. Cormon, qui était son professeur
écrivit en 1903 :
« Élève sérieux, vient d’être premier au concours de fin
d’année »47.
La renommée de Cormon se fondait sur une exactitude archéologique et anatomique, d’où son surnom de « Père La
Rotule »48. Un squelette ornait d’ailleurs son atelier. Il était capable de donner cette sorte d’exactitude à des sujets qui
supposaient, au contraire, les écarter au profit de la liberté
d’imagination. Le Retour d’une chasse à l’ours à l’âge de la pierre polie
de 188449 illustre fort bien les exactitudes d’une époque reculée.

46 Frédéric Destremau, Louis Anquetin et Henri de Toulouse-Lautrec : amitié,
environnement, rencontre et résonance, Paris IV-Sorbonne, Institut d’Art et
d’Archéologie de Paris, 1994, p. 138-143.
47 Citation de Jean-Pierre Zingg, Jules-Émile Zingg et l’Auvergne, Paris, éd.
Avant et Après, 1997, p. 9. Plus tard, des divergences d’opinion s’installèrent
entre le maître et l’ancien élève sur la conception de l’art.
48 Robert Maillard (dir.), Dictionnaire universel de la peinture, Paris, S.N.L. –
Dictionnaires Robert, 1975, p. 83.
49 Il aurait pris modèle de la hutte construite par son ami Deyrolles à Concarneau pour l’inclure dans son tableau (in 1893 : l’Europe des peintres, Paris,
Réunion des Musées Nationaux, 1993, p. 210).

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
En 1887, il reçut la médaille d’honneur pour Les Vainqueurs
de Salamine50 et une autre encore à l’Exposition Universelle internationale de Paris de 188951, date à laquelle il fut nommé
Officier de la Légion d’Honneur.
Cormon séjournait parfois52 à Concarneau, en Bretagne,
chez ses amis Alfred Guillou (1845-?) et Théophile Louis Deyrolle (1844-1923). Les trois peintres s’étaient connus en 1866 à
l’École des Beaux-Arts. En 1888, il y peignit Avant la pêche qui
représente Pascal Lozivit (1843-1919), un marin pêcheur devenu célèbre par la suite parce qu’il fut le pilote du premier bateau
à vapeur assurant le service de Concarneau à Beg Meil en 1896.
En 1891, il fut influencé par le peintre Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898), président de la Société Nationale des
Beaux-Arts qu’il fonda un an auparavant. À l’image du renommé peintre historique, Cormon manifestait des qualités
nécessaires pour se plier à un programme architectural
d’envergure, ce qu’il fera abondamment après la disparition de
Puvis de Chavannes.
Il se maria avec Jeanne Prisot (185?-1924) le 12 juin 1893
dont il fit le portrait en 1887.
De leur union – un remariage pour Jeanne – naquit Madeleine, le 23 janvier 1895. Elle décédera le 5 avril 1977 en
rédigeant un testament, respecté par son mari53, en faveur du
legs des œuvres de son père et de la fortune accumulée lors des
50 Il s’agissait d’une commande de l’État du 17 avril 1886 pour une décoration. L’auteur reçut vingt-cinq mille francs (Archives Nationales, cote : F21
2068). Mais l’œuvre était, semble-il, restée un tableau de Salon.
51 L’œuvre récompensée reste inconnue mais elle devait se rapprocher d’une
représentation de la réalité contemporaine ou sociale. L’exposition fit une
belle place aux « artistes à la mode » comme Gérome, Roll, DagnanBouveret et Cormon (Éliane Wauquiez, chapitre « Beaux-Arts », in Le Livre
des expositions universelles : 1851-1989, Paris, Union Centrale des Arts Décoratifs, 1983, p. 252).
52 En 1880, 1888 et 1891.
53 Jean-Baptiste Couderc décéda le 10 octobre 1983.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
ventes aux enchères à l’hôtel Drouot à la fondation Taylor afin
de créer un prix en faveur d’artistes nécessiteux.
Cormon devint dès lors le « peintre officiel des Salons »
chargé de juger les œuvres des autres54 et devant – parfois à
contrecœur – fermer la porte aux impressionnistes souvent
évincés des salons55. Il rencontra ainsi les faveurs des milieux
officiels qui le comblèrent de commandes et de distinctions.

4. Querelle entre l’académisme et l’impressionnisme
(1884-1887)
L’enseignement de Cormon, dans son atelier56, était classique. Il était basé sur la reproduction peinte ou dessinée, à
partir d’un modèle vivant et sur la science anatomique. Il exigeait de ses élèves qu’ils détaillassent les attaches et les
articulations des modèles. Ses règles en matières picturales découlèrent directement du Classicisme et du Néoclassicisme.
Tandis que la peinture moderne tendait vers l’abstraction et la
suggestion, son art, celui de la bourgeoisie conservatrice, visait
le réalisme, la précision, la pureté, la grandeur et l’harmonie. Les
couleurs étaient limitées et tendaient plutôt sur des nuances de
marron.

54 Le 17 mai 1884, le 18 mai 1885, et de 1887 à la fin de sa vie, il fut régulièrement élu membre du jury du Salon de la Société des Artistes Français qui
lui fit gagner un peu d’argent. Il fit partie du jury de peinture à l’Exposition
Universelle internationale de Liège de 1905.
55 Maria et Godfrey Blunden, La Peinture de l’Impressionnisme, traduit de
l’anglais par Margaret et André Chenais, Genève, Skira, 1973, p. 18, 180.
56 La thèse de doctorat en Histoire de l’Art de Chang Ming Peng dirigée par
le Professeur Bruno Foucart, Fernand Cormon (1845-1924) : sa vie, son œuvre et
son influence, Paris IV-Sorbonne, 1994, t. 1, p. 375-407, évoque l’atelier Cormon et ses relations avec les élèves : Hartrick, Toulouse-Lautrec, Bernard,
Anquetin, Gauzi, etc.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Bien que généralement apprécié de ses élèves57, Cormon
avait deux détracteurs principaux. Louis Anquetin, le premier,
critiqua les méthodes du maître et se démarqua des autres
élèves. Selon lui, les principes académiques ne reflétaient pas
l’intériorité du sujet représenté. La peinture était comme morte,
sans âme. Ce fut ensuite au tour d’Émile Bernard qui se fit renvoyer de l’atelier à cause de ses peintures trop
impressionnistes58. Ce dernier emploiera des termes très durs
vis-à-vis de Cormon dans un article paru en 1895 :
« Une fois ou deux fois par semaine le maître fait son
apparition terrible. Il s’assied devant chaque élève, à tour
de rôle, retouchant à qui un bras, à qui une tête, à qui une
poitrine, sans autre explication, ni logique qu’il « voit ainsi » et que vous devez voir tel […]. Ceci dit et fait, le
maître s’en retourne chez lui, non sans avoir « attrapé »
ceux qui ne suivent pas la méthode qu’il enseigne. »59
Les idées d’avant-garde, en gestation depuis 1884 dans
l’atelier Cormon, grandirent dans l’esprit d’Anquetin qui trouva
en Toulouse-Lautrec un allié. Les deux élèves, suivis de
quelques autres, se rebellèrent durant l’été 1886. Ils manifestaient leur préférence pour l’art de Monet, de Degas, de Renoir,
de Seurat et de Cézanne, ce qui conduisit le maître à fermer
l’atelier pour cause d’insubordination et de révolte. Les fauteurs
de troubles traitaient le maître « d’arriéré »60.
Pour connaître les relations qu’il entretenait avec quelques élèves, il faut
lire la thèse de Frédéric Destremau, Louis Anquetin et Henri de ToulouseLautrec : amitié, environnement, rencontre et résonance, Paris IV-Sorbonne, Institut
d’Art et d’Archéologie de Paris, 1994, p. 143-154.
58 Il joua un rôle prépondérant dans la protestation.
59 Émile Bernard, « Lettre ouverte à Camille Mauclair », in Le Mercure de
France, Paris, juin 1895.
60 Anonyme, article sur « Cormon », in Les Parisiens de Paris, Paris, 1903, n° 5,
p. 61.
57

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Pourtant, malgré les apparences, l’atelier de Cormon n’était
pas aussi académique qu’il y paraissait. D’ailleurs, clément
d’esprit, il reprit sans regret Toulouse-Lautrec à la réouverture
de novembre 1886. Émile Bernard reconnut lui-même que
« chacun y travaillait comme il l’entendait, s’esquivant les jours
de la correction du patron »61.
Un jour, se souviendra François Gauzi62, il corrigea, sans
sermonner son auteur, une production atypique de Van Gogh
qui avait imaginé son modèle dans des couleurs vives et dans un
environnement imaginé, sans rapport avec la réalité présente.
Toulouse-Lautrec témoigna de l’esprit ouvert de Cormon qui
acceptait de corriger, tantôt dans son atelier, tantôt à son domicile, les épreuves de ses élèves entreprises à l’extérieur63 :
« Les corrections de Cormon sont plus bienveillantes
que celles de Bonnat. Il regarde tout ce qu’on lui montre
et vous encourage fortement. »64
Il ajouta par ailleurs que Cormon était un artiste « jeune et
déjà célèbre, auteur du fameux Caïn fuyant avec sa famille, qui est
au Luxembourg65. Talent puissant, austère et original »66.
Émile Bernard, « Louis Anquetin, artiste-peintre », in Le Mercure de France,
Paris, décembre 1932.
62 François Gauzi, Lautrec et son temps, Paris, D. Perret, 1954, p. 28.
63 Henri de Toulouse-Lautrec, Correspondance, édition établie par Herbert D.
Schimmel, Paris, Gallimard, 1992, lettre 80 de Toulouse-Lautrec à son oncle
Amédée Tapié de Céleyran : « [Cormon] vient nous voir souvent, et veut
qu’on s’amuse à peindre en dehors de l’atelier le plus possible ». En effet, la
peinture en plein air était pratiquée par les impressionnistes, ce qui ne semblait pas choquer Cormon.
64 Henri de Toulouse-Lautrec, Correspondance, édition établie par Herbert D.
Schimmel, Paris, Gallimard, 1992, lettre 82 de Toulouse-Lautrec à son oncle
Charles de Toulouse-Lautrec.
65 L’œuvre se trouve actuellement au Musée d’Orsay à Paris.
61

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Jacques Villon et Archibald Standish Hartrick remarquèrent
également les qualités d’écoute du maître :
« Avant mon service militaire, j’ai travaillé pendant
deux ans chez Cormon. J’y retournai après ma libération,
mais plus rarement. Cormon était un brave homme qui
nous corrigeait bien. »67
« [Cormon] was an admirable teacher, more sympathetic to novelties than most of his kind. »68
En effet, la mansuétude du maître était bien connue69. C’était
un peintre tolérant, dynamique, enthousiaste, sympathique, débonnaire, capable de transmettre ses élans fougueux à ses
élèves, et qui ne refusait pas les idées novatrices dans son art, à
condition qu’elles ne dépassassent pas certaines limites.
Néanmoins, son manque de rigueur, de fermeté,
d’instauration de relations personnelles et chaleureuses avec ses
élèves le conduisirent à subir, paradoxalement, leur rébellion. Il
comprit qu’il devait impérativement instaurer un minimum de
règles car, s’il jouissait d’une certaine gravitas, il n’était pas à l’aise
dans l’auctoritas, ce qui était peut-être dû à sa manière d’être qui
n’était point en corrélation avec son esprit bienfaisant.
66 Henri de Toulouse-Lautrec, Correspondance, édition établie par Herbert D.
Schimmel, Paris, Gallimard, 1992, lettre 76.
67 Citation de J.-P. Crespelle, Montmartre vivant, Paris, Hachette, 1964, p. 28.
68 Archibald Hartrick, A Painter’s Pilgrimage trought fifty Years, Cambridge,
University Press of Cambridge, 1939, p. 48, cité également par Melissa Mc
Quillan, Van Gogh, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Méjean-Bernaille,
Paris, Thames et Hudson, 1990, p. 111 : « [Cormon] était un professeur
admirable plus disposé à accepter la nouveauté que la plupart de ses collègues ».
69 Lire la thèse de doctorat de Frédéric Destremau, Louis Anquetin et Henri de
Toulouse-Lautrec : amitié, environnement, rencontre et résonance, Paris VI-Sorbonne,
Institut d’Art et d’Archéologie de Paris, 1994, p. 110-113, 126.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
5. Le membre de l’Institut de France (à partir de 1898)
Le 17 décembre 1898, il fut élu membre titulaire de
l’Académie des Beaux-Arts à l’Institut de France, section peinture70, au fauteuil de Jules Eugène Lenepveu (1819-1898).
Il en obtiendra la présidence pour 1911. Cormon avait déjà
en tête ce type de plan de carrière depuis quelques années. Gustave Haller s’en aperçut dès le Salon de 1893 :
« M. Cormon vise aussi l’Institut avec son portrait du
Père Didon. Quel intéressant artiste au talent chaud,
comme animé d’un souffle puissant ! »71
En effet, c’était probablement à travers la réalisation de portraits de contemporains célèbres, comme le dominicain Henri
Didon (1840-1900), ou d’anonymes modèles, qu’il espérait se
faire remarquer. Chaque année, il proposait au Salon un fameux
portrait, comme celui de Mlle B. L… (1895) ou celui de M. M…
(1896) que Gustave Haller commenta :
« Dans un milieu bleuté, la délicate Mlle B. L…, ravissante et sympathique jeune fille prise dans un sourire
entre deux phrases, est assise, retenant sur ses genoux, de
sa main souple, un gentil toutou. Son visage plein de douceur et ses grands yeux expressifs nous montrent que
l’énergie n’est pas le seul don de M. Cormon, qu’il possède aussi la finesse, la grâce et les transparences
nécessaires pour saisir toutes les beautés féminines. Où
M. Cormon a-t-il trouvé ce gentil modèle qui donne à son
grand talent une teinte d’originalité qui va si bien ? On

Journal des savants, Paris, 1885, p. 740.
Gustave Haller, Le Salon, dix ans de peinture, Paris, Calmann-Lévy, 1902, t.
1, p. 105.

70
71

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
l’aime sans la connaître pour le joli portrait qu’elle a inspiré. »72
« M. Cormon, absorbé par son grand travail pour le
Muséum, ne nous donne que le magnifique Portrait de M.
M…, où se trouvent le faire énergique du maître,
l’expression de physionomie caractéristique du modèle.
Vie, santé, intelligence, l’artiste a su tout rendre avec une
souplesse de pinceaux, une solidité de modelé qui font
l’illusion complète. »73
On lui commandait également des travaux de plus en plus
importants. En 1900, à l’occasion de l’Exposition Universelle
internationale de Paris, on confia à Cormon le soin de décorer
le grand hall de la gare d’Orsay74 reconvertie, à la fin du
XXe siècle, en Musée d’Orsay. Il choisit une composition naturaliste : des Paysages.

Ibid., p. 256.
Ibid., p. 344.
74 La Peinture à Orsay, chapitre « Naturalisme et symbolisme » de Geneviève
Lacambre, Paris, Scala, 1986, p. 126.
72
73

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Fernand Cormon, Membre de l’Institut, début XXe siècle.
Archives personnelles de Frédéric-Gaël Theuriau

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON

Durant la construction du nouvel Hôtel de Ville de Tours
(1897-1904), l’architecte Victor Laloux (1850-1937) et le Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts désignèrent les
artistes75 – des sculpteurs et des peintres – pour participer à
l’embellissement du bâtiment ; ils seraient rémunérés par l’État
et la Ville de Tours76. Le choix sur Cormon fut fixé définitivement77 en mai 1899. Il rencontra, à cette occasion, l’architecte
officiellement nommé et en profita pour dessiner le portrait de
sa femme78 l’année suivante.
Il visita la Touraine et peignit une Vue d’Amboise à la suite
d’une commande de la Compagnie du Chemin de fer d’Orléans
pour décorer l’extrémité Ouest de la gare d’Orsay79 inaugurée
en 1900.
Concernant la décoration de la Mairie de Tours, un arrêté
ministériel du 10 juin 1899 commanda donc officiellement à
Cormon la « décoration picturale »80 de la salle des mariages. En
juin 1902, l’œuvre presque achevée fut envoyée en plusieurs fois
à Tours pour être marouflée81.
D’abord le plafond qui comporte cinq divisions : la composition centrale circulaire représentant une allégorie de la défense
« Lettre de Victor Laloux au Maire de Tours » du 30 mars 1899 (Archives
Municipales de Tours, cote : 1M dossier 9).
76 « Lettre du Préfet d’Indre-et-Loire au Maire de Tours » du 27 avril 1899
(Archives Municipales de Tours, cote : 1M dossier 9). Cormon est payé
40 000 francs.
77 « Lettre de Victor Laloux au Maire de Tours » du 8 mai 1899 (Archives
Municipales de Tours, cote : 1M dossier 9).
78 Le portrait de Madame Laloux, femme de l’architecte tourangeau, née
Camille Monthiers (1862-1948) date exactement du 20 juillet 1900.
79 La gare d’Orsay à Paris est à l’époque le terminus de la Compagnie du
Chemin de fer de Paris à Orléans.
80 Archives Nationales, cote : F21 218-Cormon.
81 « Bordereau d’envoi de la Mairie de Tours à Victor Laloux » du 6 juin 1902
et « Lettre de Victor Laloux au Maire de Tours » du 8 juin 1902 (Archives
Municipales de Tours, cote : 1M dossier 9).
75

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
du foyer et de la patrie qui rappelle les valeurs de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, encadrée de quatre compartiments
circulaires symbolisant des amours. L’ensemble s’appelle La
Ville de Tours méditant sur le sort de ses enfants morts à la guerre82
(1902).
Ensuite les peintures murales : deux Divinités fluviales (1902)
sur les trumeaux83 du mur ouest, les Vendanges (1902) et l’Élevage
(1902) sur le mur sud et La Noce (1903) sur le mur est qui représente le banquet d’une noce à la campagne avec quarante-quatre
personnages84.
Vers 1904, le peintre fit la connaissance de Fernande Olivier
(1881-1966), un modèle professionnel qui posait dans son atelier. Lorsqu’en été 1904 elle s’installa chez Picasso, elle lui
rapporta, par indiscrétion, que Cormon recevait souvent des
personnages connus et influents, ce qui rendit fou de jalousie
Picasso85 qui se mit à le détester ainsi que son style Pompier : il
le jugea hermétique à la nouveauté. Picasso n’avait cependant

Vincent Droguet, L’Hôtel de ville de Tours, Orléans, AREP, 1999, p. 24.
Pan de mur entre deux fenêtres.
84 Le tableau mesure 12 mètres de long par 3,50 mètres de haut. On reconnaît des notables tourangeaux : Victor Laloux (architecte), Camille Laloux (sa
femme), Henri Varenne (sculpteur), Pic-Paris (maire), Michel Ducoux, Bidault (sénateur), Belle (sénateur), Letellier, Soudée, Lardin de Musset
(préfet), Meusnier (secrétaire général), Mlle France Barget (la mariée), Mme
Paul Boncour, Laurent (huissier). Source inconnue provenant des Archives
Municipales de Tours, cote : 1M dossier 9. Cormon est évoqué dans le Journal d’Indre-et-Loire du 5 septembre 1904, L’Illustration (Paris) du 10 septembre
1904, La Nouvelle République (Tours) du 18 juin 2004 et le Magazine de la Touraine d’automne 2004. Il faut lire aussi les commentaires de La Noce par
Vincent Droguet, L’Hôtel de ville de Tours, Orléans, AREP, 1999, p. 25-26 et
Tours : décor et mobilier, Orléans, AREP, 1993, p. 171-172 ; Véronique MoreauMiltgen, « Laloux et le décor », in Bulletin de la Société Archéologique de Touraine,
n°41, 1987, p. 898.
85 Pierre Daix, Dictionnaire Picasso, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins,
1995, p. 212-213, 645.
82
83

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
pas tort, car Cormon reprochera, en 1907, le relatif silence de
l’Institut devant l’arrivée des peintres novateurs :
« L’Académie est une élite, une élite digne de ce nom
doit avoir une haute influence. Sa voix doit être écoutée
et son action salutaire. Depuis trente-cinq ans, la voix se
tait et toute action est absente. Pourtant l’action est autour de nous, et malfaisante et destructrice. L’Académie
a-t-elle manifestée son existence par une parole ou un
geste quelconque ? A-t-elle en quoi que ce soit lutté
contre le vent d’anarchie, de folie, qui affaiblit nos Écoles
et compromet l’avenir de nos jeunes générations ? »86
Toutes ses réalisations monumentales augmentèrent la notoriété et l’influence du peintre qui obtint donc, au début de
l’année 1911, la présidence de l’Académie des Beaux-Arts. À ce
titre, lorsqu’un des membres de l’Académie disparut, Oscar
Roty, Fernand Cormon remplit son rôle en prononçant un discours à ses funérailles en tant que président le 4 mars :
« Messieurs,
Quelle tristesse pour nous, Messieurs, de dire un adieu
éternel à l’une des gloires les plus pures de notre Académie et aussi à l’homme si charmant, si excellent, si aimé
de tous, qui nous quitte aujourd’hui. Artiste sincère et exquis, ami dévoué, fidèle, ardent ; passionné d’art et tout à
la fois acquis à toute œuvre généreuse, à toute tentative
intéressante, il aimait le beau et il aimait le Bien.
Son grand talent et son caractère avaient su réunir autour de lui les admirations et les affections dont il était
digne, et sa vie, toute faite des sentiments et de nobles
86 « Lettre de Cormon à Dujardin-Beaumetz » du 16 novembre 1907, citée
dans un catalogue de vente de la librairie Privat, autographe n°5214.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
occupations, fut heureuse et féconde jusqu’au jour où
vint l’atteindre une maladie cruelle, maladie sans espoir,
dont nous avons vu les inévitables progrès affaiblir de
mois en mois cette belle intelligence et cette belle ardeur.
Ses dernières années furent tristes, si tristes, hélas ! pour
lui, pour les siens, pour son admirable femme dont le dévouement fut inlassable, pour nous tous qui ne voyions
plus en lui que le fantôme de celui dont nous étions si
fiers.
Et maintenant il reste de l’ami un souvenir qui toujours nous sera cher, et de l’artiste une longue série de
chefs-d’œuvre qui seront l’une des gloires durables de
notre époque.
Mon cher Roty, au nom de tes collègues de l’Institut,
ton vieux camarade de l’École des Beaux-Arts t’adresse
un dernier adieu ému et désolé. »87
Le 20 décembre 1911, Cormon fut à l’origine de l’apparition
d’un nouvel enseignement à l’École des Beaux-Arts : la peinture
à fresque88. Il devint président de la Société des Artistes français89, en 1912, à la suite de quoi on lui attribua le grade de
Commandeur de la Légion d’Honneur. Cormon imaginait une
grande composition sur le thème des funérailles d’un héros de
l’âge de bronze. Il exécuta des esquisses et insista auprès de
l’État pour qu’il passât commande d’une représentation sur une
toile de sept mètres sur dix. On hésitait en haut lieu car c’était le
seul peintre à avoir obtenu le plus de commande depuis 1880 : il
87 Discours publié en avril 1911 dans le Bulletin de l’Académie des Beaux-Arts de
l’Institut de France.
88 Il proposa Paul Baudouïn au poste de professeur. Le conseil supérieur
d’enseignement de l’École des Beaux-Arts adopta la proposition de Cormon
(Pierre Vaisse, La Troisième République et les peintres, Paris, Flammarion, 1995,
p. 211).
89 Elle fut fondée en 1883.

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
avait coûté 230 000 francs à l’État90. Finalement, la commande
fut passée le 16 janvier 1914 pour la somme de trente mille
francs91. Les Funérailles d’un chef gaulois sera achevée en 1920.
Les renseignements qui font défaut à partir de cette époque
peuvent être comblés par les quatre Journaux de bord que Cormon rédigea entre 1912 et le 22 mars 1920. Ils sont conservés
dans les archives de la Fondation Taylor à Paris92. Plusieurs
centaines pages sont ainsi consacrées à des pensées et des réflexions sérieuses et documentées sur l’ensemble du savoir
humain : l’homme, les peuples, la peinture, la politique, la société, la préhistoire, Napoléon Bonaparte, la musique, la littérature,
les religions, le socialisme, les romains, la science, la Première
Guerre mondiale qui le préoccupe, la philosophie, les Romantiques ou la démocratie.
Après l’Armistice du 11 novembre 1918, on retrouve une
décoration du peintre à l’amphithéâtre de l’Institut de géographie de l’université de Paris.
Il mourut le 20 mars 1924, à Paris, à la suite d’un accident de
la circulation survenue la veille : un taxi, conduit par l’alsacien

Pierre Vaisse, La Troisième République et les peintres, Paris, Flammarion, 1995,
p. 306-307.
91 Cormon avait pour ami Barthou. Son frère, Louis, devint Premier ministre
en décembre 1913. C’est donc grâce à cette connaissance que le peintre
obtint ce qu’il voulut (Archives Nationales, cote : F21 4191).
92 La fondation détient sept boîtes issues du fonds Cormon. La
« Boîte Fernand Cormon : Carnets, MS, PH » contient le Journal de bord (ou
Carnet) en 4 volumes, des documents divers (discours de Cormon aux funérailles de M. Oscar Roty, une vingtaine de feuilles remplies de signatures de
célébrités en hommage à Cormon décédé en 1924), un album de photos de
famille. La « Boîte Fernand Cormon : MS, PH, DES » contient une quarantaine de lettres de deux ou trois amis qui évoquent la peinture vers 1876,
époque où Cormon était en Tunisie, une esquisse, des lettres et des documents administratifs divers, un dossier « Cormon » (coupures de presses,
articles, photographies), une petite toile représentant une femme couleur
sépia signée « F. Cormon 1915 ».
90

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Mounemencker, l’avait renversé. Le journal Le Temps rapporta le
drame :
« Il sortait de son atelier, le sol était humide. Il glissa
sur la chaussée qu’il traversait. Un taxi arrivait à ce moment qui lui passa sur le corps. Quand on le releva, il était
sous les roues d’arrière ; on s’empressa de la porter à son
domicile, rue de Moscou, au 33 bis. Dans un état incurable, il songe cependant à innocenter le chauffeur, un
alsacien nommé Mounemencker, en rejetant sur lui-même
la responsabilité de l’accident. Le lendemain il expirait. » 93
Il fut inhumé au cimetière nord de Montmartre94 peu de
temps avant sa femme qui mourut la même année sous les
coups de malfaiteurs venus la voler. Le buste en bronze représentant Cormon qui se trouvait sur la tombe a disparu95.

Le Temps, Paris, 22 mars 1924.
Jacques Baschet, « La Mort de Fernand Cormon », in L’Illustration, Paris,
29 mars 1924, n°4230, p. 285. Sa tombe se trouve actuellement dans la 9e
division, chemin Saint Nicolas, 14e ligne, n°28, concession 508 de 1852. Les
inscriptions de sa stèle devenues illisibles par l’effet du temps furent refaites
en noir le 26 octobre 2011.
95 Il a sans doute été volé.
93
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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Tombeau de Fernand Cormon et sa famille à Montmartre en 2011.
Photographie de Frédéric-Gaël Theuriau

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Stèle de Fernand Cormon et sa famille à Montmartre en 2011.
Photographie de Frédéric-Gaël Theuriau

Le 10 janvier 1925, son successeur à l’Institut, Edgar
Maxence, prononça un discours lors d’une séance de l’Institut
de France en mémoire du disparu :
« Cormon ne fut jamais riche, mais il fut heureux. Il
travaillait dans la joie, fredonnant en peignant. Très amateur de musique, il la critiquait avec sagacité, regrettant de
ne pas en faire lui-même. Ce fut un grand sensible, un véritable artiste. »96

Edgar Maxence, Notice sur la vie et les travaux de M. Fernand Cormon, Paris,
Firmin-Didot et Cie, 1925, p. 13.

96

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Et ce n’est pas seulement de musique dont le peintre était
amateur, mais également de littérature.

43

Une peinture littéraire romantique
1. La peinture des grands classiques de la littérature (à
partir de 1859)
Fernand Cormon fut élevé dans un milieu intellectuel : son
père l’initia à la littérature classique et à l’opéra97, sa mère au
théâtre98. Lorsqu’il suivait l’enseignement de l’école catholique,
ses professeurs notaient des dons précoces dans presque tous
les domaines, mais particulièrement pour les activités artistiques. Lorsqu’il apprit l’alphabet, il enlumina ses lettres99. SaintMesmin écrivit que, vers six ans, il faisait des « découpures de
papiers qui ont servi comme modèle de broderie à des fabricants de soierie de Lyon »100. Il dessina même sur les murs neufs
de la maison de ses parents, prémices du futur peintre décorateur qu’il deviendra101.
À l’âge de quatorze ans, il composa deux dessins inspirés des
vers 481 à 608 du Chant XVIII de L’Iliade d’Homère : il s’agit
du Bouclier d’Achille102, forgé par Héphaïstos, et décrit par le
Il était régisseur de la scène à l’Opéra.
Elle était comédienne.
99 Edgar Maxence, Notice sur la vie et les travaux de M. Fernand Cormon, Paris,
Firmin-Didot et Cie, 1925, p. 6.
100 Jules de Saint-Mesmin, « Fernand Cormon », in Revue des Beaux-Arts et des
Lettres, Paris, 15 septembre 1899, p. 427-433.
101 Edgar Maxence, Notice sur la vie et les travaux de M. Fernand Cormon, op. cit.,
p. 5.
102 Le bouclier est reproduit dans l’article de Jules de Saint-Mesmin, « Fernand Cormon », op. cit.
97
98

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
poète grec. La description du bouclier d’Achille à ce moment
précis de L’Iliade apparaît comme un motif épique. Achille, déjà
courroucé par Agamemnon, apprend avec douleur la mort de
Patrocle103. Thétis, sa mère, charge donc Héphaïstos de forger
une armure pour qu’Achille puisse venger la disparition de son
ami. Vient la description du bouclier :
« Le bouclier comprend cinq couches. Héphaïstos y
crée un décor multiple, fruit de ses savants pensers. Il y
figure la terre, le ciel et la mer, le soleil infatigable et la
lune en son plein, ainsi que tous les astres dont le ciel se
couronne, les Pléiades, les Hyades, la Force d’Orion,
l’Ourse […]. Il y figure aussi deux cités humaines – deux
belles cités. Dans l’une, ce sont des noces, des festins.
[…] Autour de l’autre ville campent deux armées, dont les
guerriers brillent sous leurs armures […] Il y met aussi
une jachère meuble, un champ fertile, étendu et exigeant
trois façons. […] Il y met encore un domaine royal. Des
ouvriers moissonnent, la faucille tranchante en main. […]
Il y met encore un vignoble lourdement chargé de
grappes, beau et tout en or […] Il y figure aussi tout un
troupeau de vaches aux cornes hautes. […] L’illustre Boiteux y fait aussi un pacage, dans un beau vallon, un grand
pacage à brebis blanches, avec étables, baraques couvertes
et parcs. […] Il y met enfin la force puissante du fleuve
Océan, à l’extrême bord du bouclier solide. »104
S’il n’a sans doute jamais existé, on imagine le travail qu’il aurait fallu pour le concevoir. Ce qui intéresse l’Histoire de l’Art
est que certaines scènes décrites – un résumé de l’histoire de
l’Humanité – peuvent être représentées conformément aux
Chant XVII.
Homère, L’Iliade, traduction du grec ancien de Paul Mazon, Paris, Les
Belles Lettres, 1998, t. 3, v. 481-608.
103
104

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
règles de la peinture. C’est pourquoi Cormon s’empare de l’idée
et restitue les principaux épisodes gravés sur le bouclier en un
ruban circulaire.
En 1910, il présenta au Salon La Bataille des dieux et le sillon
d’Achille, une toile épique relatant la première moitié du Chant
XXI de L’Iliade, plus précisément le moment où Achille tue
d’innombrables Troyens laissant derrière lui la trace (« sillon »,
au sens figuré) de sa vengeance. Raymond Boyer commente la
scène ainsi :
« Avec M. Cormon, qui retourne à L’Iliade, l’histoire
légendaire entasse nerveusement les victimes d’Achille
admiré par l’Olympe, et le poème se rapetisse au format
d’un sonnet. »105
En 1912, Gulliver chez les géantes ainsi qu’une série d’autres petits tableaux sur ce thème rappellent Les Voyages de Lemuel
Gulliver (1726) de Jonathan Swift (1667-1745).
À une date inconnue, il s’inspira d’une ballade, Erlkönig
(1782), de Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) pour son
Roi des Aulnes, tableau disparu mais qui était sans doute allégorique. En effet, ce qui intéressait le peintre, était la
représentation du merveilleux car la poésie de Goethe évoque la
mort d’un enfant attiré par une sorte de démon nommé Roi des
Aulnes106. Le côté dramatique attira également l’attention de
Cormon ainsi que la facture rigoureuse, un peu scientifique, de
l’art poétique de Gœthe.
Son idéal esthétique était manifestement celui de l’ut pictura
poesis horacien : « la poésie est comme la peinture ». L’érudition
était nécessaire à sa création artistique qui n’était pas aussi disRaymond Boyer, « Les Salons de 1910 », in La Revue de l’art ancien et moderne, Paris, juin 1910, p. 422.
106 La ballade est traduite par M. Henri Blaze dans les Poésies de Gœthe, Paris, G. Charpentier et Cie, 1890, p. 57-58.
105

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
persée que cela. Le Journal de bord de Cormon, composé entre
1912 et 1920, montre qu’il regrettait de n’être pas né plus tôt car
ses attentes classiques et romantiques étaient celles de Corot
(1796-1875), de Courbet (1819-1877), de Daubigny (18171878), de David (1748-1825), de Delacroix (1798-1863), de Géricault (1791-1824), de Gros (1771-1835), d’Ingres (1780-1867),
de Rousseau (1812-1867), de Troyon (1810-1865), de Chateaubriand (1768-1848), d’Hugo (1802-1885), de Proudhon107 (18091865). Il s’inscrivait donc dans la tradition de l’art classique et
romantique : lorsqu’il traitait le thème historique ou préhistorique, il cherchait à comprendre l’origine des choses et l’histoire
passée ; quand il abordait l’orientalisme, il recherchait l’évasion ;
en évoquant la vie des ouvriers, il désignait la question sociale.
Ce n’est pas un paradoxe de mêler tradition classique et romantique, car, si les Romantiques méprisaient certaines règles
classiques, ils se montraient en même temps respectueux de la
tradition108. De même, le Romantisme et le Réalisme ont des
affinités, puisque le courant Européen du début du XIXe siècle
est un savant mélange entre la nostalgie du passé associée au
« sens réaliste [de] sa couleur locale et [de] son atmosphère »109.
Mario Proth a dit de Fromentin, un an après sa disparition,
qu’il était un « grand peintre en littérature, un remarquable écrivain en peinture »110. La seconde assertion pourrait s’appliquer à
Cormon.

Fernand Cormon, Carnet I, p. 97-98, 21 décembre 1915.
Frédéric-Gaël Theuriau, « Des Effusions romantiques avant la lettre ou la
poétique de la rupture », in Le Romantisme aujourd’hui, Bucarest (Roumanie),
éd. EST-Samuel Tastet, 2005, p. 74-83.
109 Thomas Mann, Wagner et son temps, Paris, Hachette, Pluriel, 1978.
110 Mario Proth, Voyage au pays des peintres : Salon de 1877, Paris, H. Vaton,
1877, p. 12.
107
108

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
2. La peinture historique et religieuse (à partir de 1863)
Par ailleurs, il composa des scènes de chasse, des intérieurs,
des portraits, des animaux et des fleurs. Mais son œuvre fut
avant tout d’inspiration historique, comme La Défaite d’Attila à
Châlon sur Marne (1863). Les Vainqueurs de Salamine (1887) relate
la bataille navale, près de l’île de Salamine111, remportée par les
grecs contre les perses en 480 avant notre ère.
Au Salon de 1893, il présenta Les Grenadiers de la garde à Essling qui fait référence à une bataille napoléonienne contre les
Autrichiens qui ont capitulé devant l’armée commandée par
Masséna le 22 mai 1809. Gustave Haller commenta la toile :
« Magnifique, les Grenadiers de la garde à Essling ! On retrouve M. Cormon tout entier, son courage, la franchise
de son allure, dans le choix du sujet et dans la hardiesse
avec laquelle il est traité. »112
Il poursuivit l’année suivante avec un autre épisode de
l’épopée napoléonienne en représentant Le 14e de ligne à Eylau,
une bataille meurtrière et violente remportée par Ney contre
l’armée russe le 8 février 1807. Gustave Haller de poursuivre :
« Comme pendant à son tableau militaire de l’an passé,
M. Cormon nous montre Le 14e de ligne à Eylau, petite
toile mouvementée, brûlante, mêlée sanglante et terrible. »113

Au nord-est de la Grèce.
Gustave Haller, Le Salon, dix ans de peinture, Paris, Calmann-Lévy, 1902, t.
1, p. 68-69.
113 Gustave Haller, Le Salon, dix ans de peinture, Paris, Calmann-Lévy, 1902, t.
1, p. 131.
111
112

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L’INFLUENCE ROMANTIQUE DANS L’ART ACADÉMIQUE DE FERNAND CORMON
Il peignit également des sujets religieux d’une « froideur assez littéraire »114 comme Jésus ressuscite la fille de Jaïre (1877), un
tableau jugé médiocre et peu audacieux par Castagnary :
« La Résurrection de la fille de Jaïre est un tableau de genre
où, pour tout problème, l’auteur s’est ingénié à faire du
front de Jésus le centre éclairant de la composition. Ces
sortes d’effets ne sont pas neufs, et, même quand ils sont
réussis, on sent trop ce qu’ils ont d’artificiel pour en être
fortement ému. Ici, l’espèce d’harmonie sourde et étouffée que M. Cormon a obtenue, ne rachète pas
suffisamment la faiblesse du dessin. Le Christ est trop
long ; les pieds et les mains des personnages sont sans
forme ; les attitudes sont simiesques : il y a derrière le
Christ tel spectateur qui s’agite et secoue les bras avec des
mouvements de guenon. Seule la jeune ressuscitée a une
expression intéressante. »115
Mais sa peinture d’histoire, dont il était spécialiste, était essentiellement couplée avec un caractère éminemment
littéraire116.

114 Article sur « Cormon » de Thérèse Burollet, in Petit Larousse de la peinture,
Paris, Larousse, 1979.
115 Jules-Antoine Castagnary (1830-1888), Salons, Paris, G. Charpentier et E.
Fasquelle, 1892, t. 2, p. 290-291.
116 La thèse de doctorat en Histoire de l’Art de Marie Chang Ming Peng
dirigée par le Professeur Bruno Foucart, Fernand Cormon (1845-1924) : sa vie,
son œuvre et son influence, Paris IV-Sorbonne, 1994, t. 1, p. 77-344, établit parfaitement des ponts entre la peinture de Cormon et la littérature. Peng, étant
savant en histoire de l’art, précise également les rapports avec des peintres et
commente souvent les procédés picturaux de Cormon, ce que nous sommes
incapables de faire ou d’améliorer.

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