Méditations pandémiques Simon Parcot .pdf



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1

2

Ici un livret transgenre, support papier des réflexions
et inspirations qui m'ont traversé du 17 Mars au 12
Avril 2020, pendant la période de confinement liée à la
pandémie de coronavirus.

Toujours quelque chose entre le journal de bord, le
recueil poétique et la somme philosophique.

Possibilité d'entamer la lecture au milieu, à l'envers
ou au principe.

Considérer les pages comme des apéritifs à
croustiller.

Bon appétit.

3

Sommaire

Il était une fois le virus - p.6
Puisque demain est annulé, que vive aujourd'hui - 9
« Et si l'enjeu n'était pas de rester vivants mais de
rester humains ? » - 14
Cohabiter (1- Les Livres) – 21
Cohabiter (2- Les plantes) – 24
Carnet de bord onirique (1- Arménie) – 26
Déserts – 35
Dieu est un sourire – 38
Situations – 46
L'appartementerre – 49
Laver sa terre – 52
Carnet de bord onirique (2- Pakistan) – 54
Cuites statiques - 55
Carnet de bord onirique (3- Montagne) - 61
Cohabiter (3- Les morts) - 66
Matin Lumière - 68
Rose épilogue – 70
Images - 74

4

Henri Matisse, Les Poissons rouges, 1921

5

IL ETAIT UNE FOIS LE VIRUS

Wuhan, marché aux poissons, Novembre 2019, 2h12 du matin. Une
poignée de chauves-souris vole dans la lumière blafarde d'un hangar. Attirée
par une forte odeur de mammifère, l'une d'elle réussit à se faufiler sous les
bâches bleues qui protègent les étals de viandes et de poissons. Elle réussit
tant bien que mal à trouver la chair de sa future proie, remue son nez écrasé,
ouvre bien grand ses deux yeux noirs, billes déjà injectées de sang, et mord
dans la chair d'un pangolin à 2h12 du matin.
Problème. Bien loin à l’intérieur de ses crocs réside une entité
biologique minuscule mi-organique, mi-minérale, appelée « virus », « virus
SARS CoV-2 ou COVID-19 » par une autre espèce experte en la
classification du vivant, l'homo sapiens sapiens, ce bipède à grosse cervelle,
reproduit en huit milliards d'exemplaires sur la terre : l'homme deux fois
sage est un mammifère étrange. Privé de poils, de plumes et de griffes, il
dispose tout de même d'une excroissance de son néocortex, ce qui lui permet
d'avoir un certain recul sur le réel, à savoir, dans le cas présent, de nommer
les virus et de connaître leur développement.
Le lendemain, un vieil homme vient acheter notre pangolin. Il
l'écaille, le découpe et le fait mijoter à petit feu. En ingérant le ragoût, il
ingère aussi COVID-19 qui, bête mais efficace comme un virus, file sans
plus attendre à la recherche de cellules fraîches pour se développer. Si
« COVID-19 l'avide » avait une conscience, il faudrait l'imaginer, quelques

6

jours après son entrée dans le corps humain, satisfait de ce transfert
d'organisme : il a su trouver et s'adapter à la chair d'un mammifère bien plus
vaste que la chauve-souris et que le pangolin. Mais « COVID l'avide » n'a
pas de conscience, il n'est qu'un pauvre virus qui, comme toute chose
vivante, est simplement habité par le cri de la vie qui lui ordonne de se
développer, de se multiplier, de proliférer. Ainsi, le saut d'espèces est réussi.
Que les virus sautent des espèces, voilà qui n'a rien de dramatique, nous
abritons des dizaines de ces entités sans problème de cohabitation. Mais là,
le locataire ne passe pas inaperçu : malgré tous ses efforts, l'organisme de
notre vieil humain ne s'adapte pas à COVID-19. Quelques jours plus tard,
notre homme a quelques degrés de fièvres, un rhume, et une toux sèche...
Une étrange toux sèche.
***
Virus fabriqué dans les sous-sols du monde.
Chair de la chauve souris, laboratoire de mort.
Oiseau d'enfer,
La mort vient des mondes d'en dessous et inonde les dessus.
***
Quatre mois plus tard, les êtres humains défilent sous le soleil du
Luxembourg. Êtres humains : bouts de chairs appartenant à la même espèce,
grosses fourmis menacées par l'ombre d'un virus qui plane sur la
7

fourmilière. Dans trois jours, tous seront cloîtrés chez eux. Et ensuite,
combien de corps disparaîtront ? Dix mille ? Cent mille ? Un million ? En
attendant, le soleil continuera de briller et les oiseaux de chanter, soulagés
de ce soudain silence. « Vanité des vanité, tout est vanité. Je vous le dis, en
vérité, rien de nouveau sous le soleil ».1
***
« Confinement, jour 1 ». Après un aller-retour à Paris, je suis de
retour dans l'Ouest, à Nantes, dans la maison de mes parents où je passerai
l'intégralité du confinement. S'il me semble essentiel d'écrire, je ne veux pas
proposer un « journal confinement ». Je désire m'éloigner du prosaïsme de
la vie de tous les jours et de proposer uniquement un « carnet de
méditations », fait des légers poèmes et des aphorismes saillants qui se
proposeront dans la vacuité des jours à venir. Mais, après quelques jours, je
me rends compte que cela est vain : je n'arrive pas à gommer ce qui
m'inspire, et mes mots sont immanquablement teintés de mon quotidien.
Après tout, on ne parle que de ce que l'on vit et faire autrement serait mentir.
Pour me consoler, j'aime me dire que l'art à venir sera forcément teinté par
cette crise, que les créations ne sont jamais indépendantes du contexte dans
lesquels elles émergent. A la rentrée littéraire 2021, même les bords des
poèmes les plus purs auront un lien avec COVID-19.

1 Ecclésiaste (1:2), repris par Alpha Blondy dans Vanité (2002)

8

PUISQUE DEMAIN EST ANNULE,
ALORS QUE VIVE AUJOURD'HUI !

Et si l'annulation de demain était :
Une chance de renouveler notre regard sur le réel,
Une possibilité de se pencher enfin sur l'essentiel,
Une occasion de retrouver et redécouvrir nos proches,
Une invitation à réinventer nos vies,
Une opportunité pour nous révéler à nous-même.

***
Osons prendre ce temps de confinement pour nous libérer de «
l'habitude abêtissante qui, pendant tout le cours de notre vie, cache à peu
près tout l'univers » (Marcel Proust, Albertine disparue). L'habitude ainsi
que l'injonction à la mobilité, à la production et à la performance sont les
œillères qui couvrent nos yeux. A l'inverse, l'immobilisme, le silence et
l'ennui sont les lames qui déchirent le voile, et permettent de voir le monde
sous un nouvel angle. Et chaque nouveau regard sur nous et sur le monde est
comme la possibilité d'une seconde vie.
***
9

Le confinement : mise en place forcée de l'épochè
***
Pendant des jours, les humains vont se nourrir de fiction et se gaver
d'imaginaire, révélant combien « le créateur », sous toutes ses formes, est
essentiel à la société.
***
Nous sommes comme tous gelés dans la vie que nous avons
construite, condamnés à contempler l'endroit où le navire de notre existence
nous a emmené.
***
La joie exprimée dans les rues de Paris au lendemain de l'annonce de
la fermeture des écoles était une joie carnavalesque, la joie de l'annulation
de demain, l'excitation devant l'avenir incertain. Mais, devant les réactions
de joie, devant le soulagement généralisé de ces élèves, étudiants,
travailleurs, je me suis dit qu'il est tout de même terrible de constater autant
de plaisir à quitter ce qu'ils font au quotidien. Cela signifie alors que leur vie
ne leur convient pas ? Que leur existence est une longue errance absurde ?

10

Ce matin j'ai enfin vu le ciel. Ce midi j'ai pu entendre l'oiseau. Ce
soir, des cris d'enfants me venaient dans la douceur du coucher. Dans la rue,
j'ai même croisé le regard muet d'un vieil homme qui semblait chercher le
dialogue. C'était une véritable rencontre, bien que silencieuse. Si c'est cela,
le début de l'apocalypse, alors qu'elle advienne au plus vite.
***
SARS COVID-19 a aussi le droit de vivre. Lui aussi est porté par le
souffle vital qui transcende les êtres et qui crie « je veux vivre, je veux
vivre ! ».
***
Ce midi, il doit faire plus de 20° à Nantes. Au cœur de la terre encore
fraîche, on peut entendre le frétillement des bourgeons qui cherchent à
éclore. Le printemps, cet immense orgasme de la nature, arrive à grands pas.
***
Au milieu d'une petite place, une boîte à livre abandonnée. Phrases
silencieuses qui attendent des yeux pour les voir, des langues pour les dire.

11

A voir le nombre de joggeurs se multiplier soudainement dans les
rues du quartier, je me dis que la France a enfin sa chance de remporter le
marathon des JO de 2021.
***
Crise, du latin crisis - changement d'état qui survient au cours d'une
maladie. Du grec krisis (du verbe krinein), au sens le plus strict : séparer,
juger. Ainsi, la crise est ce moment « critique » où l'on bascule d'un état à un
autre. Concernant la maladie, cela signifie l'apogée des symptômes, et la
possibilité de passer à un autre état : la guérison, ou la mort. Mais, plus
largement, toute crise est un point de bascule qui offre la possibilité d'une
prise de décision, d'un chemin à emprunter. Ainsi, l'étymologie du mot crise
permet à la fois de penser la pandémie actuelle sous un angle biologique,
mais aussi symbolique, social et politique. Quel nouvel état succédera à
cette crise ? Mort ou guérison ?
***
Le confinement du siècle XXI a ceci de paradoxal de se réaliser non
pas dans le silence et la paix mais en compagnie du perpétuel bruit de fond
causé par les réseaux sociaux et les chaînes d'information. Même confinés,
nous continuons à faire un bruit terrible depuis nos lits. Mais quand
arriverons-nous à trouver la paix ? Quand allons-nous véritablement cesser
de nous agiter ?
12

***
Dans l'espace public virtuel, trop de voix s'élèvent, trop de pensées se
confrontent. Il faut dire que trois milliards de cerveaux sont désormais
confinés, en pleine élaboration de théories pour comprendre ce que le réel
nous propose.
***
Pour éviter de mourir d'épilepsie intellectuelle, je me donne quelques
gestes barrières :
1. Éviter de se confiner dans la tête des autres. Ma propre tête me suffit.
2. Créer une cage à téléphone, pour m'assurer que c'est bien moi qui le
maîtrise et non l'inverse.
3. Ne pas lire d'articles après 20h, sans quoi on fait des rêves dignes de
Walking Dead.
4. Ne pas entasser les enjeux politiques et philosophiques de cette crise
mais se saisir de cette suspension du temps pour renouveler son
regard sur le monde.

13

« ET SI L'ENJEU N'ETAIT PAS DE RESTER VIVANTS,
MAIS DE RESTER HUMAINS »

Le matin, on est heureux qu'une nouvelle journée ensoleillée se
propose. La journée, on s'abandonne à son travail, puis, le temps se distend
et on se retrouve rapidement à 19 heures, à envisager sa soirée. Le soir, une
lourdeur tombe sur nos épaules. Les chiffres quotidiens tombent : + 108
morts en France. + 475 en Italie, etc. Les médias tournent en boucle autour
du sujet. C'est le serpent qui se mord la queue : puisque le monde est à
l'arrêt, il n'y a pas la possibilité d'entendre d'autres infos que celles reliées à
la crise.
Ce soir, l'inquiétude me rattrape violemment. Je crois que je viens de
prendre enfin la mesure de ce qui se propose : nous n'avons pas le droit de
sortir de chez nous. Nous sommes bientôt plusieurs milliards d'êtres
humains à être assignés à résidence à cause d'un virus qui se propage à une
vitesse incontrôlable. Je prends subitement conscience que ça va être long,
et que ça va profondément impacter notre psychisme. C'est un choc, une
rupture, un traumatisme qui a cela de particulier qu'il n'est pas individuel,
mais collectif. Les sensations sont à quelques détails près, sans doute les
mêmes : nous allons tous passer, certes à des degrés relatifs aux conditions
de confinement, par les mêmes processus : joie et euphorie des débuts.
Excitation, fatigue et stress de la première semaine. Énervement lors de la
seconde. Puis nous nous habituerons sans doute à cette situation, qui sera
14

entrecoupée plus fréquemment par des moments de lassitude et de cynisme.
L'heure est au doute. Après avoir eu la certitude que ce temps de
confinement était bienvenu, je me demande maintenant si les choses ne
pourraient pas évoluer en pire, ou ne pas évoluer du tout. Comment vont
muter nos sociétés après ce « traumatisme » ? Ce temps d'arrêt va t-il
vraiment éveiller de nouvelles passions ? Va t-il provoquer des prises de
consciences individuelles sur l'absurdité de la vie menée avant la crise ?
L'éloignement va t-il révéler l'importance de l'amour ? La peine du prochain
va t-elle montrer la nécessité de l'empathie et de la solidarité ? Va t-on vers
un monde plus solidaire, plus lent et plus respectueux de la planète ? Va t-on
vers un monde plus conscient ?
Ou à l'inverse, va t-on vers une reprise « à tout prix » de la bête
capitaliste chevauchée par ses sbires cravatés ? C'est à dire vers l'immolation
du code du Travail sur l'autel de l'économie, vers le sacrifice de la Liberté
par le prétexte de la santé ? Il me semble évident qu'un dé-confinement
étendu sur plusieurs mois offrirait l'opportunité inédite de renforcer et
légitimer la surveillance et l'administration des corps et des esprits,
notamment avec l'aide des nouvelles technologies. Regardons ce qu'il se
passe : nous sommes tous assignés à résidence, sommés par une figure
paternelle de rester chez nous sous peine de sanction. 60 millions de chairs
sommées de rester chez elle, 60 millions d'individus contrôlés par l’œil du
pouvoir, incarné dans les forces de l'ordre bien sûr, mais aussi par leurs
voisins, susceptibles de reprocher voir dénoncer les attitudes de chacun.
Bien sûr, le but recherché est juste et inévitable, et il en va du respect de
notre prochain que d'appliquer les règles sanitaires (il s'agit d’intérioriser la
15

nécessité de la loi pour voir si elle nous convient). Me reste pourtant en
travers la gorge le fait que cette gestion de la crise nous a été imposée, et n'a
pas été soumise à la discussion.
***
« Mais il y a eu aussi un rêve politique de la peste : non pas la fête
collective, mais les partages stricts ; non pas les lois transgressées, mais la
pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l'existence. [...]
Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des “contagions”, de
la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens
qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre ».
Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975.
***
Toujours Michel Foucault à propos du panoptique dans Surveiller et punir.:
« Cet espace clos découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont
insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, […]
où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribué entre les
vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du
dispositif disciplinaire. »
***
Nos sociétés hygiénistes font de la santé la valeur suprême de
16

l'existence, si bien que nous osons sacrifier d'autres valeurs fondamentales
(liberté et justice) au profit de cette dernière. Mais une vie résumée à sa
simple dimension biologique mérite t-elle d'être vécue ? Que vaut une vie
d'humain si elle n'est pas augmentée et fécondée par la Liberté, la Justice et
l'Amour ?
***
« Et si l'enjeu n'était pas de rester vivants, mais de rester humains »
Georges Orwell, 1984
***
Cette situation révèle parfaitement la structure pastorale du pouvoir.
Le président avec son ton ferme mais bienveillant, incarne à merveille le
rôle du Père protecteur veillant sur ses enfants, ou celui du berger sur ses
brebis. Son acolyte, le premier ministre prend des airs d'oncle sévère, prêt à
taper sur les doigts de ceux qui ne respectent pas la règle. Dans les deux cas,
le peuple est infantilisé, comme s'il était incapable de faire preuve de
responsabilité.
***
« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est
pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus
17

rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il
est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de
penser et de juger. Et avec un tel peuple vous pouvez faire ce qu’il vous
plaît ». Hannah Arendt, La crise de la culture, 1961
***
Coup d'arrêt aux rationalistes et scientistes. Assassinat de l'esprit des
Lumières : la science et la technique ne sont pas parvenues à éradiquer la
maladie de cette terre. On pensait peste et choléra derrière nous, résidus d'un
temps où l'obscurantisme nuisait à la santé des hommes. Et bien non. La
maladie est notre passé, mais aussi notre présent, et, il convient de dire
sèchement à ceux qui rêvent en des lendemains meilleurs, qu'elle est aussi
notre futur. Pourquoi ? Car elle est une condition de la vie. Car elle est
consubstantielle à la vie. Car il n'y a pas de vie sans maladie. Comme disait
Canguilhem dans Le normal et le pathologique, la santé n'est pas un état
stable et homogène mais plutôt une lutte incessante contre un ensemble de
contraintes extérieures faisant pression sur la vie. Ainsi, la maladie n'est ni le
contraire ni une déformation de la vie, mais la vie même, qui se teste sans
cesse !
***
Nous

modernes,

nous

scientistes,

nous

rationalistes,

nous

occidentaux, nous à la poitrine gonflée, nous au regard plein de mépris
envers le « non-moderne », nous avons chassé la maladie et la mort de notre
quotidien. Comme si elles n'étaient des imperfections encombrantes – des
18

poussières - qu'il convenait de chasser au plus vite de la pièce de l'existence
avec l'aide du balais de la Science et de la Technique. Mais nous, modernes
à la poitrine gonflée, réalisons brutalement que la mort et la maladie ne se
chassent pas, puisqu'elles nous collent à la peau, puisque notre vie ne peut
être sans elles, puisqu'il est de notre condition d'humains, de vivants d'être
nés un jour et de mourir un jour. Quand allons nous baisser les armes et faire
preuve d'un peu d'humilité, de sagesse et de lucidité ? Quand allons nous
baisser les bras et accepter de regarder en face la Vérité : nous sommes au
monde en compagnie de « notre sœur la mort »2.
***
Que vaut la vie sans la compagnie de la mort ? Ou plutôt : la vie estelle possible sans son contraire, c'est à dire la mort ? C'est parce que je vais
mourir que je me sais en vie, c'est parce que je me sais mortel que je traverse
cette vie en pleine conscience de sa préciosité. Comme le blanc a besoin du
noir pour exister, comme la lumière n'existe que par contraste avec son
opposé, la vie a besoin d'être accolée à la mort pour être révélée dans toute
sa fragilité, sa préciosité, sa splendeur. Ce n'est que parce que je sais que
tout va s'arrêter que chaque instant se révèle précieux, que chaque rencontre
se révèle unique. Ainsi je béni « ma sœur la mort » car sans elle je ne
pourrais rendre grâce à la vie, car sans elle, je ne pourrais prendre
conscience de l'incommensurable chance de t'avoir rencontré, car sans elle,
je ne pourrais pas aimer.
2 Saint François d'Assise, Cantique des Créatures

19

***

Tu sais, un jour, on va mourir, tous les deux,
Car nos existences sont des larmes de matières dans le temps,
Car nos corps sont de soudaines apparitions dans l'espace, qui disparaissent
aussi vite qu'ils étaient apparus.
Entre temps, on se sera rencontré.

***

20

COHABITER
(1 – Les livres)

Pendant ce confinement, mes proches se résument d'abord à mon
frère avec qui je partage presque ma chambre, et à ma mère. Ensuite vient
mon père, qui travaille la journée, et rentre le soir. Puis, arrive une
ribambelle d'amis dont je peux entendre la voix par téléphone et parfois voir
les expressions de leurs visages. J'ai rarement été aussi intensément et
fréquemment en contact avec eux, preuve que la privation des liens ne fait
que les renforcer. En quatrième cercle, il y a mes élèves avec qui je dois
garder

un

contact

hebdomadaire,

afin

d'assurer

la

« continuité

pédagogique ». Ensuite, gravitent d'autres compagnons de confinement que
sont les plantes, les bêtes et les écrivains : je vis au rythme des deux
végétaux d’intérieur qui regardent le ciel comme un vieux couple, de la
glycine impatiente d'éclore, et des oiseaux, surpris de ce calme soudain.
Je partage aussi mon confinement avec quelques écrivains, ces êtres
qui nous accompagnent en silence. Parmi eux, en ce moment : Arnaud
Desjardin,

François

Cheng,

Christian Bobin,

Jacques

Lusseyrand,

Emmanuel Witt et Nikos Kazantzaki. En y réfléchissant, je réalise que ma
table de chevet est garnie de témoignages d'êtres qui, à l'exception du
« Zorba » de Kazantzaki, ont fait le choix d'un confinement volontaire. Le
premier, Arnaud, a choisi l'immobilité pour parvenir au nirvana. Les deux
autres, François et Christian, visent le même objectif, quoiqu'ils tentent de
21

l'atteindre par la voie de la beauté. Le quatrième, Emmanuel Witt, a choisi
de s'enfermer volontairement pendant 93 jours dans le refuge de l'Aigle
(arrimé à 3450 m d'altitude sur le glacier de l'Homme, situé sur la Meije
orientale, en Oisans) afin d'éprouver une solitude intérieure transformatrice.
Quant à Jacques Lusseyrand, disons qu'il est le seul à avoir subi un
confinement involontaire : A l'âge de 8 ans, un accident au visage le plonge
brutalement dans la cécité. Dans un livre aussi magnifique qu'inconnu
intitulé Et la Lumière fut, il conte avec poésie sa vie d'aveugle. Ainsi, à sa
manière, Lusseyrand nous narre l'histoire d'un confinement éternel dans son
propre corps. Cependant, contre toute attente, il nous explique que la cécité
n'est pas une assignation à résidence dans la prison obscure de la chair, mais
plutôt une expérience qui développe des capacités sensorielles (et
spirituelles) offrant des perspectives inédites sur le monde.
***
En ce qui me concerne, assurer la « continuité pédagogique » consiste
à donner mes cours de Philosophie en ligne sur Discord, une plateforme
interactive fortement prisée par geeks et « gamers ». Finalement, cela me
prend beaucoup plus de temps et d’énergie que prévu, et ce au détriment de
mes « projets personnels ».
Mais, il me plaît de ressusciter Socrate dans les agoras virtuelles : en
2020, le philosophe 2.0 ne se ballade plus en sandales dans les rues
d'Athènes, mais traîne désormais sa voix robotique dans les dédales du web.
Malgré le scepticisme de la direction, j'ai tout de même opté pour ce
22

média, très apprécié par mes élèves. En effet, pourquoi ne pas laisser la
possibilité aux enseignés de choisir les médias, la structure et l'espace qu'ils
trouvent appropriés pour apprendre ? Leur enlever ce choix serait ne pas
faire confiance en leur responsabilité et leur autonomie. Ce serait aussi partir
du principe qu'un bon enseignement ne peut se faire qu'assis le cul sur une
chaise rigide dans une salle froide et silencieuse, avec un professeur, qui,
fichu sur une estrade, est supposé diffuser le savoir dans un ruissellement
pyramidal. Or, en donnant mes cours sur Discord, c'est un peu comme si
j'acceptais en classe que mes élèves ramènent leurs fauteuils en cours et que
je donne mes leçons dans un hamac accroché au plafond. Ainsi, je
désacralise ma fonction de professeur, j'horizontalise autant que possible le
rapport au savoir, et je leur donne la possibilité de participer activement à sa
création.

23

COHABITER
( 2 - Les plantes)

Ce matin, je rencontre mon jardin. 80 m2 en guise d'univers.
D'abord, j'ai rendu visite à Gepetto, notre nain de jardin, confiné
depuis sa naissance dans un coin d'herbes folles. Gepetto est notre maître à
tous en matière de confinement. Il fixe la terre tel un Bouddha-à-bonnetrouge, plein de compassion et de tendresse pour les habitants du jardin.
Pendant les périodes de trouble, je vais m'entretenir silencieusement avec lui
: un simple regard sur son visage stoïque permet de retrouver paix et
sérénité.
Puis, je suis allé serrer la branche de nos deux jeunes oliviers. Le
premier est en terre, et tente de trouver sa place à côté du palmier, véritable
maître des lieux. Même s'il fait pâle figure à côté du palmier, il sait du fin
fond de ses racines qu'il le vaincra dans la durée. Dans cinquante ans, il
régnera en sage antique sur l'agora végétale. De la lumière coulera sur ses
longs cheveux blancs, il distribuera ses grâces aux bêtes et aux plantes (si
notre jardin était la place publique athénienne, les oliviers seraient les
stoïciens et les palmiers de jeunes hédonistes effrontés).
Le second olivier est encore en pot. On remarque dans la courbure de
24

son tronc qu'il a eu la l'intelligence de s'écarter de la terrasse surplombante
qui menace sa croissance. Qui a pu dire que les plantes étaient privées
d'intelligence ?
Sur le chemin du retour, mon regard s’arrêta sur le hamac qui tendait
sa blancheur nonchalante sous les palmes.
Un chat coula hors du lierre et vint chasser le moineau. Barre-toi
chat ! Tu aimerais un monde sans le chant de tes proies ?
Puis, j'ai butté sur la vieille souche qui repose en silence au milieu du
village. Cette vieille souche est la relique de Sequoïa XVI, trentième roi du
jardin. Un jour, le peuple de l'herbe lui coupa la tête, aidé par des hommes
qui leur promettaient la liberté. Depuis, les jeunes palmiers effrontés tentent
de conserver une démocratie précaire.
De retour sur la terrasse, il me faut désormais donner parole à Dame
Glycine, reine du duché de la terrasse. Dame Glycine se prépare en coulisse
à la grande représentation de l'année : d'ici quelques jours, le rideau du
printemps tombera, et ses branches stériles se transformeront en immense
incendie violet. Alors, notre ciel deviendra couleur et des pétales tomberont
de partout. Les chaînes d'information annonceront que la barre des 4000
morts en France a été franchie, mais ici, ce sera la fête : Dame glycine, dans
un orgasme violet, montrera sa gloire à l'ensemble de l'univers, c'est à dire à
notre jardin, notre jardin de 80 m2.
25

A l’intérieur de la maison, juste derrière notre véranda, deux plantes
se dressent en silence. La première, la plus importante, est un Plectranthus
fructicosus, que l'on préfère appeler « Sacha » (déjà que les plantes ne sont
pas très communicatives, comment se rapprocher d'elles si elles conservent
leurs noms latins ?). La seconde, connue sous le nom de « Marc », est un
Senecio angulatus. Si je vous parle d'elles c'est qu'il se passe entre ces deux
plantes quelque chose de proprement incroyable digne de révolutionner
toute la métaphysique occidentale : depuis peu, Sacha, sûre de sa discrétion,
a détourné deux de ses branches, pour enlacer Marc, prouvant ainsi de
manière irréfutable que la solidarité existe aussi chez les plantes. De loin, on
dirait un vieux couple qui s'étreint et attend patiemment dans leurs fauteuils,
le retour du soleil.
***
La pierre philosophale, c'est notre regard. Lui seul peut convertir
80m2 en un véritable univers. Il suffit de poser un regard attentif et oisif sur
les choses pour que l'ordinaire se dévoile sous ses plis, une infinité de détails
cachés dans les interstices du monde.
***
Aujourd'hui, j'ai blessé le palmier du jardin. J'ai voulut tendre ma
slackline entre la terrasse et son tronc. Or, pour que la corde soit bien
tendue, il faut exercer une pression maximale sur les deux extrémités.
26

Malgré sa robustesse, je l'ai vu se courber de douleur. En l'écrivant, je
ressens à nouveau dans ma chair la traction exercée sur ses racines. S'il avait
une voix, il gémirait de douleur. Mais les plantes et les bêtes ne parlent pas
et ne peuvent fuir ce que l'homme leur fait subir. Comment vivre dans cette
indifférence au mal qu'on commet ? Éprouver à nouveau sa souffrance me
donne l'envie de vomir. Vite, je m'en vais décrocher cette foutue corde.

27

BEAUTE

Le sens de l'univers est révélé par la beauté. L'univers est fait pour
être beau, ou plutôt, pour tendre au beau.
L'univers n'est pas obligé d'être beau, il pourrait être tout à fait être
uniquement fonctionnel.
Mais ce n'est pas le cas, car nous, humains, faisons l'expérience de la
beauté du monde. Et le monde n'est pas obligé d'être beau. Mais il l'est.
Regardons une plante qui n'a pas encore fleurit : pourquoi vit-elle ?
Pour rien d'autre que la vie. Quand sonne la fin de sa vie ? Lorsque la plante
devient fleur. C'est à dire : lorsque la plante s'accomplit et se déploie
entièrement comme fleur. En puissance, la plante était appelée à se réaliser
en tant que fleur, et le miracle de cet accomplissement, c'est que la fleur soit
belle.
Ce qui vaut pour les plantes vaut aussi pour les hommes. Nous
sommes des fleurs en devenir et nous sommes appelés (non pas par une
entité extérieure mais par cette loi selon laquelle l'univers tend vers la beauté
et la perfection) à nous révéler et nous accomplir dans notre particularité,
c'est à dire, dans notre beauté. Ainsi, la beauté d'un être ne dépend pas de
canons prédéterminés : un être est beau et resplendit de sa beauté lorsqu'il a

28

travaillé à assumer et révéler pleinement sa singularité3.
** *
Je veux passer mon existence à cueillir la beauté. J'attendrai accoudé
au rebord du monde qu'elle se révèle à mes yeux. J'attendrai, s'il le faut,
toute ma vie. Je serai pauvre, car la beauté donne rarement à manger au
corps. Je serai incompris, car j'agirai comme le fou. Je mourrai jeune, car la
beauté nous brûle comme le soleil. Mais lorsque je la verrai, elle déchirera le
voile du monde et m'offrira l'éternité en une poignée de seconde.
***
L'émotion esthétique provoque une ouverture, une plénitude, une joie
indicible. C'est comme si nos pores s'ouvraient vers quelque chose de plus
grand. Le problème vient quand les por(t)es se referment et qu'on objective
cette expérience. Alors, on se remet à juger et naissent systèmes, théories,
dogmes, religions et histoire de l'Art. Pourtant, en elle-même, l'émotion
esthétique est pure ouverture, pure sensation d'élévation, de joie, de
plénitude, qui se passe de tout système de compréhension.
***
L'écriture, c'est du corps ; un poème, c'est du charnel mit sur papier.
3 Ces réfléxions sont nourries de la lecture du livre de Francois Cheng, Oeil Ouvert et cœur
battant,

29

Comme les courbes de l'encéphalogramme rendent compte de l'activité
cérébrale, le poème est rien de plus que la transcription des ondes qui
traversent l'écrivain.
Ce n'est pas des lettres que l'écrivain veut faire parvenir à son lecteur,
mais bien ce que la lettre signifie, autrement dit, l'onde ou l'émotion qui l'a
traversé.
Ainsi tout poète se rêve danseur ou comédien. Car dans la danse ou la
musique l'espace entre le sentiment et sa transcription semble aboli : le
danseur transmet ce qu'il vit en même temps où il le vit. Son corps a la
particularité d'être à la fois ce qui sent et ce qui signifie. C'est à dire en
même temps, ce qui est traversé par l'inspiration et ce qui la montre.
On pourrait le dire autrement : « le corps du danseur est sa plume ».
Ou encore : « la danse est un poème qui s'écrit à même l'espace ».
L'écrivain, lui, est danseur déchu, cherchant sans cesse à combler
l'écart entre ce qu'il vit et la feuille qui signifie.

30

***
En nous, la pensée ne règne pas en maître. Elle n'est que la vague qui
apparaît à la surface de cet abysse qu'est ma chair. Les vrais mouvements se
font en profondeur. La pensée n'est qu'une fleur.
***

31

***
La poésie travaille à recoller le monde
***

32

33

CARNET DE BORD ONIRIQUE (1 – Arménie)

Cette nuit, je suis allé en rêve dans les montagnes d'Arménie. Preuve
que l'on peut aisément voyager confiné. J'étais seul sur le siège arrière d'un
vieux bus soviétique. On filait dans un paysage d'hiver : à gauche de la
route, une plaine morte s'étendait jusqu'aux rebords de la terre. A droite, les
montagnes barraient le ciel. Tout à coup, le chauffeur s'est arrêté. J'ai tourné
brusquement la tête à droite vers les falaises : une cheminée de calcaire
menait vers quelques replats d'herbes brûlées par le soleil, le froid et le
temps. Alors, j'ai su que là-haut m'attendaient de vieux monastères tapis
dans des recoins d'histoire. J'ai su que, là-haut, de vieilles pierres
patientaient pour me chuchoter des secrets.
Elles me parleraient du rien.
Elles m'apprendraient l'humilité et le dépouillement le plus extrême.
Elles me feraient découvrir le froid et le vent qui siffle dans des couleurs de
lune.
Leur mutisme m'offrirait le silence nécessaire pour méditer sur cette chose
étrange qu'est la vie.
Je n'y suis pas allé. Je ne suis pas prêt à accueillir tant de vérité.
Au réveil, une question : ai-je été ermite dans une autre vie ?
34

DESERTS

J'aime Déserts, Horizons vides et Sommets escarpés. Je crois que que
j'ai l'âme couleur Sahara, que je parle la langue du Changtang et que dans
mon sang, coule la roche d'Oisans.
***
Les paysages de morts sont les meilleurs laboratoires pour penser la
vie. Leur aridité révèle le miracle de l'organique. Leur rigueur apprend à tuer
en nous tout ce qui n'est pas nécessaire, afin de révéler l'essentiel, « l'essence
de la vie », ce qui demeure au plus proche de la mort.
***
Les déserts, usines à mystiques.
***
Je pense que nous n'habitons pas un territoire mais que le territoire
habite en nous. Autrement dit, le territoire n'est pas un décor inerte dans
lequel nous évoluons mais plutôt cela même qui nous constitue. Nous ne
sommes pas des éléments au sein d'un lieu, mais parties participantes de ce
dernier : notre chair est comme une extension, un prolongement de la chair
35

des lieux.
***
Notre chair charrie des morceaux de territoire.
***
Nous ne sommes pas d'un endroit, nous sommes l'endroit d'où nous
provenons.
***
Chacun devrait s'amuser à faire sa topo-psychanalyse et travailler à
comprendre quels paysages l'habitent. Pour ma part, je sais que dans mon
sang coule roche d'Oisans et soleil brûlant : ma chair a l'empreinte des
sommets escarpés, mon âme est marquée du sceau des déserts brûlés.
***
Je porte ces paysages en moi. J'ai l'impression d'avoir tellement
infusé en eux qu'ils ont sculpté ma personne : désormais, ils m'habitent et
me possèdent. Je suis possédé par eux, je suis eux. D'une certaine manière,
je suis leur émissaire : quand je voyage, c'est l'Oisans qui se déplace en ma
chair, quand j'écris, c'est de la roche qui se dit dit, quand je parle, c'est de
36

l'horizon qui se déploie.
***
Ma langue, c'est des cristaux de roches, des sommets escarpés, du silence de
hautes-cîmes.
***
Quand j'étais enfant, ma grand-mère me répétait que j'avais le
potentiel d'un diplomate. J'ai d'abord cru que c'était les relations humaines
que je devrais gérer, ce qui me réjouissait guère. Mais je comprends
aujourd'hui que cette fonction peut être étendue au-delà des frontières de
l'humanité, et qu'on peut travailler aussi à concilier les mondes humains et
non-humains. Ainsi, je préfère me rêver « diplomate cosmique », à la
manière du chaman. Car, comme le chaman, l'écrivain est celui qui travaille
à dire les êtres qui peuplent le monde. Il est, comme lui, « traducteur de
mondes » : en sa chair se rencontrent l'identité des autres forces qui peuplent
l'univers, et il a pour fonction de traduire dans le langage des hommes ce
que ciel, roches, plantes, bêtes et esprits lui apprennent.
***

37

DIEU EST UN SOURIRE

La vie ce n'est pas la forme des êtres mais la force qui les traverse. La
vie est un don inépuisable et inconscient de lui-même. La vie est jouissance
d'exister qui ne connaît d'autre morale que celle de s'exprimer dans son
ardeur. Nietzsche a nommé cette ardeur « élan vital », Spinoza « conatus »,
Schopenhauer « Volonté », et Freud, s'inspirant de Nietzsche, le « Désir ».
Certains disent que cette ardeur n'est rien d'autre que cette ardeur. D'autres
disent que cette ardeur, c'est de l'Amour. D'autres disent que c'est cela, Dieu.
***
« L'élan vital » nietzschéen demeure absurde sans retour sur luimême. Il serait une simple fuite inconsciente de la vie si la conscience de
l'être humain n'était pas là pour qu'il se retourne sur lui même.
***
L'être humain est cette chair qui se questionne sur elle-même.

38

L'être humain est un pli de la vie qui s’interroge,
Le pli de la matière sur elle-même.
***
L'être humain est la question de Dieu, Dieu qui se questionne.
***
Le monde est courbure de Dieu sur lui-même

39

***
Dieu est un sourire
***

40

***
Nous sommes des tessons de Big Bang.
Résidus terrestres d'une éjaculation céleste.
***

41

***
La vie est un cri muet qui court dans le néant.
***

42

***
Au final, il y a deux forces : celle qui unit et relie les êtres, et celle
qui les divise. L'une est faite de compréhension, de compassion, de
bienveillance

et

d'Amour.

On

l'appelle

Dieu.

L'autre

est

faite

d'incompréhension, de dégoût, de haine. On le nomme diable, diabolos, « ce
qui divise ». Le monde est sans doute impossible sans la présence des deux.
Est-il possible d'habiter dans la division sans imaginer une force qui fait le
liant entre les parties séparées ? A l'inverse, il semble que si nous baignons
dans « l'unité divine », nous ne pourrions pas avoir la conscience de notre
existence.

43

Andrea Mantegna, Saint-Jérôme dans le désert, 1451

44

45

SITUATIONS

D'où parle-je la « beauté », de l' « être humain », et de la « glycine » ?
Où est-ce que je me situe pour évoquer mon vécu du confinement ? Je parle
depuis mon statut d'homme, blanc, hétéro, issu d'une famille de cadres
supérieurs, à bac +5, ayant étudié lettres et philosophies, piochant le soir sur
ma table de chevet des écrits d'hommes pour la plupart blancs, et disposant
d'un jardin dans lequel pousse une glycine. Je parle depuis ce cadre à
destination

de

lecteurs

appartenant

à

ce

cadre

sociologique

et

épistémologique. Ma parole aura donc une vérité et une légitimité au sein de
ce cadre, qui est le cadre de la classe dominante.
Ainsi, je me demande ce soir si je ne parle que de moi. Autrement dit,
si mes grandes tendances à produire des généralisations sur l'« être
humain », si mes émotions esthétiques ont une véritable valeur universelle
ou ne sont juste que des expressions relatives à ma situation : en effet, a t-on
la possibilité de s'extasier devant une glycine lorsqu'on est confiné seul dans
un 9m2 en banlieue ? A t-on le temps de s'extasier devant une glycine
lorsqu'on habite à sept dans une maison et qu'on doit assurer, en plus du télétravail, la garde des enfants et la vie du foyer ? Et si glycine il y a, la perçoiton de la même manière en fonction de l'endroit où on la perçoit ? Bien sûr, il
est évident que non.
Pour autant, je persiste à croire qu'il y a en tout humain, et quelques
soient ses conditions de vie, les mêmes émotions fondamentales en face de
46

la souffrance, de la mort, de la beauté, mais s'exprimant bien sûr de manière
différente et surtout inégale en fonction de sa situation sociale. J'ai
conscience que le risque de ce propos est d'invisibiliser les injustices
sociales criantes révélées par cette crise, et de supposer, avec la
condescendance du privilégié, que c'est de la responsabilité de chacun
d'améliorer ses conditions de vie. Pourtant je crois (ou peut-être que je veux
le croire pour m'ôter la responsabilité de considérer cela) que dans n'importe
quelles conditions, l'humain demeure libre de placer son regard où il le
souhaite4 : il me semble, de par mon expérience personnelle, que même dans
la situation la plus terrible, l'humain a, au fond de lui, la possibilité, c'est à
dire la liberté de choisir vers quel horizon regarder : vers l'espoir ou vers le
de-sespoir ? Vers la joie ou vers le ressentiment ? Vers la paix ou vers la
violence ? Vers la civilisation ou vers la barbarie ? Vers la beauté ou vers la
laideur ? Vers la vie ou vers la mort ?
***
A trop d'universalisme sous prétexte d'humanisme, on prend le risque
d'invisibiliser des inégalités criantes qui doivent d'être observées. Mais à
l'inverse, à trop de relativisme on risque d'oublier ce qu'il y a de commun
entre les hommes (?)

4 C'est approximativement ce que dit Sartre à propos de la Liberté dans un texte intitulé avec
provocation « Nous n'avons jamais été aussi libres que sous l'occupation allemande », in
Situations III, 1949.

47

Il se dit partout que l'avenir sera sombre, que se profilent à l'horizon
des catastrophes inédites, que la population va s'appauvrir, que les inégalités
vont se creuser comme jamais, que la mortalité va croître. Cela est sans
doute vrai, mais il me semble que le dire, c'est déjà créer l'obscurité du
monde dans lequel nous vivrons. Comment allons-nous faire face à cela ?
Quelles passions nourrissons-nous pendant cette crise et pour l'avenir ? La
peur, l'angoisse, le ressentiment ? La colère, la tristesse, le désespoir ? Ou
bien la confiance, la sérénité, la joie, la solidarité, l'amour et surtout,
l'espoir ?
***
J'ai en horreur les prophètes de l'apocalypse qui désirent intimement
l'effondrement pour satisfaire leur propre désespoir : si l'apocalypse advient,
qu'elle advienne, mais pour autant, ne la désirons pas !

48

L'APPARTEMENTERRE

Les frontières ne sont que les portes du même appartement :
l'appartement-terre.
***
Mais la terre n'est pas notre appartement. Car dire cela impliquerait encore
de nous percevoir en tant que maîtres, possesseurs et gestionnaires de la
nature. La terre n’héberge pas le vivant comme l'appartement héberge le
locataire. Car la terre est le vivant, car nous sommes la terre.
***
Gaïa prend sa revanche et essouffle l'Humanité, afin que l'on puisse
éprouver en notre corps ce qu'on lui fait subir.
***
Gaïa essoufflée, essouffle l'homme.
***
Gaïa souffle enfin en nous essoufflant.
49

***
Mais Gaïa n'est pas autre que nous. Gaïa est nous : nous sommes expression
et participants de Gaia. Ainsi, en essoufflant Gaia, c'est nous que nous
essoufflons. L'oppression que nous faisons subir à Gaia est l'oppression que
nous nous faisons subir à nous même.
***
Comment ne pas faire le lien entre les incendies qui ont ravagé
l'Amazonie et l'Australie en Novembre puis Décembre dernier et cette
soudaine pandémie ? Après avoir détruit le poumon de la planète quelques
mois plus tôt, voilà qu'un virus s'attaque soudainement à nos propres voies
respiratoires. Telle semble être la « revanche symbolique » de Gaïa (qui
n'est pas que symbolique mais aussi réelle puisqu'il est prouvé que la
déforestation entraîne un exode des chauves-souris hors de leur habitat,
provoquant leur installation dans les métropoles humaines ainsi que
l'apparition et la diffusion de maladies nouvelles aux humains). Mais
clarifions les choses : ce n'est pas Gaïa, qui, telle un substitut de Dieu,
omnipotente et omnisciente, punit consciemment les hommes de leurs
« péchés ». Ce n'est pas Gaïa, qui, telle une belliqueuse déesse antique,
envoie un virus attaquer les voies respiratoires des coupables. Comprenons
plutôt l'analogie sous l'angle de la loi de la réciprocité : « en nous attaquant
aux poumons de la terre, nous nous attaquons à nos propres poumons. Ce
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