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Les chouettes interviews de Danika – Daph K. Travis – 9 octobre 2020

Écrivais- tu dans ton enfance ? Si oui, étais-ce déjà dans le genre dans lequel tu sévis
actuellement ? Si non, à quel âge as-tu commencé ?
J’ai commencé à écrire à l’âge de sept ans. J’avais créé une revue mensuelle pour ma mère, avec des
histoires « à suivre », des jeux, des bandes dessinées… J’y passais mes week-ends. Ces histoires « à
suivre » étaient des récits d’aventure, plus proches d’Indiana Jones (que je ne connaissais pas, puisque
je n’avais pas la télévision et que nous n’allions pas au cinéma, c’était trop cher, nous étions trop
pauvres) ou du Jurassic Park de Spielberg (qui n’existait pas encore), et qui mettaient en scène un
personnage tombant systématiquement dans des trappes dissimulées dans des toilettes, des cabines
d’essayage, des ascenseurs… le conduisant, après une glissade sur un interminable toboggan aux
virages innombrables, dans d’autres périodes de notre Histoire, la Préhistoire, l’ère égyptienne,
l’époque romaine… parfois aussi, il atterrissait sur une autre planète où il y rencontrait d’autres
hommes ou des créatures étranges (je me demande encore aujourd’hui d’où cette idée d’autre planète
me venait, puisque je n’avais vu ça nulle part, je ne connaissais pas encore la S-F). Il doit y avoir des
connaissances innées, des réminiscences de vies antérieures, c’en est la seule explication plausible.

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Il y avait donc déjà une vision fantastique dès le départ. Cela provenait d’un besoin de fuir le réel, le
quotidien… la morosité, l’ennui… Nous n’avions pas les moyens de voyager, et quand on est gosse,
passer ses journées à lire assis sur un canapé ne suffit pas pour s’épanouir et s’enthousiasmer par
rapport à la vie. Mais ça s’impose très vite comme une réalité parallèle et, bientôt, ça prend le pas sur
la réalité tout court pour devenir la seule dimension viable. En ville, on n’est pas aussi libre qu’à la
campagne, et j’étais la plupart du temps reclus dans le deux-pièces où nous habitions, qui puait
l’incendie parce que l’immeuble en avait connu deux, où je n’avais même pas ma propre chambre,
juste un vieux coffre dans un coin du living-room où fourrer les quelques jouets qui me restaient, car
j’avais quasi tout perdu quand mes parents s’étaient séparés, ce qui est un drame pour un enfant, pour
qui ses jouets c’est tout son monde (et je ne parle même pas de la séparation, surtout à une époque où
un couple ne rompait pas aussi facilement que de nos jours ; sur soixante enfants à l’école, nous étions
deux dont les parents ne vivaient plus ensemble, avec toutes les moqueries, tous les doigts pointés et
signes d’exclusion que cela sous-entendait). Je vivais donc en promiscuité permanente, et c’est à cette
époque-là que j’ai appris à tisser ma bulle, pour m’extirper de ce vide quotidien dont je parlais au
début, mais aussi pour oublier le fait d’être différent des autres, infériorisé et exclu, et pour m’évader
des angoisses financières et de la violence des quartiers où je grandissais. Ma famille maternelle avait
émigré d’Italie, et nous vivions dans un quartier d’immigrés venus d’un peu partout, avec tous les
problèmes que cela occasionne, notamment entre les différentes communautés qui cohabitent tant
bien que mal dans la misère et la discrimination, s’accrochant autant aux religions qu’aux drogues.
Je crois que l’écriture est née, d’une part, d’une grande solitude (il n’y avait pas d’autre enfant autour
de moi dans le cocon familial qui se réduisait désormais à ma mère et à ma grand-mère) et, d’autre
part, de ce besoin d’échapper à la réalité qui s’avérait insoutenable, cruelle, et totalement hors de
contrôle pour un enfant… et même pour un adulte, en réalité.

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Encore aujourd’hui, j’écris (du fantastique, de l’imaginaire) pour échapper à l’emprise de la réalité
avec toutes ses injustices, inégalités, brutalités, tromperies, souffrances… Sans l’art dans ma vie, pour
sûr j’aurais très mal tourné, et j’aurais sans doute été plus souvent dans les journaux comme criminel
que comme artiste. Mais ma mère et ma grand-mère étaient peintres, et d’être entouré de tableaux
m’a (inconsciemment) beaucoup impressionné, bien au-delà des rétines. Par ailleurs, ma mère lit
énormément depuis toujours. Nous ne possédions pas grand-chose, mais nous avions des livres,
achetés trois fois rien dans des librairies d’occasion, le marché de l’objet de seconde main étant une
véritable institution en Belgique, plus qu’ailleurs. Tout ça pour dire que les genres dans lesquels
j’écris se sont développés dès mon plus jeune âge en raison du contexte dans lequel j’évoluais. La
peur et la violence ont toujours fait partie de ma vie et rougeoient au centre de mon œuvre (elles sont
omniprésentes dans mes romans Blood Bar, L’enfant nucléaire, et aujourd’hui dans Wild Dandy Boy),
car j’ai grandi avec ces « battements de cœur » très particuliers. L’écriture est la béquille de mon
enfance.

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Avant de te lancer dans l'écriture d'un livre, es-tu plutôt architecte avec un plan structuré ou
freestyle donnant la part belle à l'improvisation ?
Je ne rédige jamais aucune note, aucun plan, aucune fiche préalables. En revanche, j’échafaude une
bonne partie d’un livre dans ma tête avant de commencer à accoucher de tout ce matériau sur papier.
Quand je me mets à écrire, environ 120 pages sont déjà rédigées mentalement (soit la première partie
du livre ; mes romans se divisant toujours en trois parties plus ou moins équivalentes). Ça aide à
démarrer d’une base, à ne pas s’égarer, et à ne pas souffrir de cette fameuse « page blanche ». En
commençant un roman, j’ai aussi une première fin à l’esprit… ou plutôt, un épilogue. Je vois mes
protagonistes après l’issue de leur histoire, qui ont survécu miraculeusement (parce que je leur en fais
baver en chemin !), et je distingue assez nettement leur nouvelle vie, leur nouvel état d’esprit face à
l’existence après avoir vécu ce qu’ils ont vécu, comme on distinguerait quelqu’un qui ressort du
brouillard, sans toutefois être au courant de tous les incidents dont il a fait l’objet ou dont il a été
témoin au sein de ce brouillard, et sans avoir connaissance de tous les individus qu’il y a croisés.
En revanche, entre la première partie et l’épilogue, le cheminement change souvent au fil de l’écriture.
D’autant plus que lorsque j’entame la deuxième partie d’un roman, il y a encore beaucoup de trous à
remplir, de points d’interrogation, de choix à opérer. Et c’est le contenu de ces pièces de puzzle
manquantes qui va définir la suite des événements, bien plus que ce qui a déjà été pensé d’entrée de
jeu. La « fin » (qui précède donc l’épilogue) s’avère souvent une toute nouvelle fin, née de
rebondissements qui n’étaient pas prévus au départ. Et la fin que j’avais en tête au tout début, devient
souvent un chapitre parmi d’autres dans la deuxième ou dans la troisième partie du roman. L’histoire
va toujours plus loin que ce à quoi j’avais pensé en l’entamant. Cela me procure la motivation et le
plaisir d’écrire. Car si j’écrivais en sachant d’avance tout ce que je vais écrire dans ses moindres
paragraphes, je perdrais ce souffle d’exaltation et cette part d’égarement qui permettent à
l’imagination de continuer à fonctionner pendant la rédaction, et qui permettent de pousser un sujet
jusque dans ses derniers retranchements.

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À mon humble avis, un livre écrit sur base d’une structure complète pré-établie est un livre dénué de
tout élan et de toute stupéfaction, de sous-texte aussi et de cette multiplicité de dimensions qui font
d’un livre un grand livre. Je sais que Simenon procédait systématiquement de cette façon, mais tous
ses romans ne sont pas extraordinaires, loin de là, même si l’ensemble de son œuvre prolifique est
exceptionnelle et admirable. L’avantage de tout fixer (de tout figer) en amont, c’est qu’on gagne du
temps. Mais on se prive alors de l’opportunité de changer d’avis en chemin sur certains points pour
emprunter une voie plus intéressante que celle prévue d’entrée de jeu. L’autre danger, en structurant
à l’avance, en sachant ainsi exactement où l’on va, c’est de disséminer malgré soi des indices qui
trahissent la résolution à mi-parcours. Et là, que ce soit pour un roman ou un film, l’effet de surprise
est gâché et l’œuvre, d’un point de vue de l’intrigue à proprement parler, ne revêt plus grand intérêt.
Je veux que mes lectrices/lecteurs soient surpris. Et je veux moi aussi être surpris et amusé en écrivant !
Sinon je m’ennuie profondément comme seul un gosse peut s’ennuyer.
Je suis comme un réalisateur de films qui met en scène ce qu’il a en tête, mais qui, au fil du tournage,
va devoir s’adapter aux conditions du plateau et aux « changements de programme » dus à des
circonstances indépendantes de sa volonté. Le fait de travailler comme scénariste et assistant au
cinéma m’aide beaucoup à accepter l’idée que TOUT ce que j’ai à l’esprit au départ est susceptible
de changer au fil de l’écriture. C’est un processus qui ne doit pas demeurer figé si on veut atteindre
un certain niveau d’excellence. Stanley Kubrick réécrivait de nombreuses scènes pendant les
tournages, sous l’impulsion de l’instant, du lieu, des échanges avec l’équipe, du doute permanent, de
la crainte de ne pas avoir été au bout de quelque chose. D’où le fait que je recorrige mes textes des
dizaines de fois, repensant chaque phrase, la nature de chaque personnage, et surtout le sens de chaque
scène… Au montage (qu’il soit littéraire ou cinématographique), aucune scène ne doit être inutile.
Idéalement, le moindre plan (paragraphe) doit être indispensable. Et pour arriver à ce résultat, qui
reste cependant subjectif car lié à son propre degré de maturité et à ce que l’on recherche à un moment
précis de sa vie, cela prend du temps. « Perfection » n’est qu’un mot. La « qualité », elle, ne dépend
que d’une chose : du temps consacré en vue de s’en rapprocher.

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Quelle est ton ambiance de travail, animée ou silencieuse, solitaire ou compagnie acceptée, thé
ou café... ?
Je travaille essentiellement chez moi, mais j’écris aussi très facilement dans les trains. Les terrasses
de café me conviennent moins, cet « entre-deux » ne m’inspire pas. J’ai besoin soit de statisme
solitaire (rester assis chez moi devant mon ordinateur) soit de mouvement en public (écrire sur papier
tandis que les paysages défilent à la fenêtre d’un train). Que je sois chez moi ou dehors, néanmoins,
j’ai besoin de me retrouver dans cette bulle que j’ai appris à tisser quand j’étais enfant. Ce qui m’aide
beaucoup à la tisser, c’est la musique. Je ne peux écrire qu’en musique, ça sert de filtre par rapport à
la rumeur du monde, ça installe un paravent, un mur entre moi et le chaos extérieur. Quand je me
trouve en public, ce filtre est d’une formidable efficacité ; je ne vois plus les gens qui m’entourent,
mon ouïe masque littéralement ma vue, fait fonction d’œillères. Je crois n’avoir jamais écrit dans le
silence, à part quand j’étais prépubère, car nous n’avions qu’une radio à piles, et les piles étaient trop
chères pour qu’on puisse faire jouer la radio en continu. Le silence me déconcentre, et chaque bruit
surgissant alors, aussi infime et bref soit-il, me rappelle la vie de tous les jours avec ses emmerdements,
ses tâches, ses contraintes, sa noirceur, sa bêtise… La musique permet aussi de couvrir mes propres
pensées, car mon cerveau pense trop, c’est comme une voix qui cause encore et encore, et la musique
est la seule chose capable de couper le son de ce flot mental, de ce monologue intérieur ininterrompu
et inépuisable… Sans musique, je ne peux pas me distancier suffisamment de la réalité et du temps
présent pour optimiser un monde fictif en gestation. À force, la musique a acquis une telle importance
dans ma vie qu’elle a intégré mes écrits. Mon dernier thriller, Wild Dandy Boy (Séma Editions, 2020),
est habité de bout en bout par la musique (pop, rock, hard-rock…) ; des chansons ont même été à
l’origine de certains chapitres, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. C’est comme une odeur qui
aurait imprégné chaque page.
Tout en travaillant, j’ai la fâcheuse manie de grignoter. Des choses qui ne sont pas toujours très saines,
je l’avoue. Avant de me mettre au travail, je me prépare des réserves de chocolat, noix, bâtonnets
salés… un cocktail salé-sucré capable de me fournir suffisamment d’énergie pour tenir des heures
durant au même niveau de concentration, car ma concentration peut être très vite brisée sous l’effet
d’un facteur extérieur, en particulier d’une incursion sonore qui serait parvenue à passer à travers le
bouclier musical que j’ai confectionné. J’en consomme comme on ajouterait du bois pour entretenir
un feu. Par ailleurs, quand mon taux de concentration est maximal, quand je suis plongé à cent pour
cent dans l’histoire en train de s’écrire comme on serait immergé dans l’océan, qui devient alors mon
unique réalité, mon oxygène, et que le monde extérieur n’existe plus du tout ou se retrouve avalé dans
un épais brouillard, à un moment donné mon cerveau fléchit et j’ai tendance alors à m’endormir. Pour
éviter ça, je me maintiens à un certain degré d’énergie grâce à ce mélange de produits salés et sucrés.
Certains écrivains ont besoin, pendant ou avant le processus d’écriture, de fumer des cigarettes, boire
de l’alcool ou s’envoyer des drogues douces ou dures, moi j’ai pris l’habitude de consommer ces
aliments sucrés-salés. Pour compenser le trop-plein de sel et de sucre, je bois de l’eau.

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Es-tu prêt à effectuer des changements dans tes habitudes d'écriture ? Changer de genre, écrire
en collaboration avec d'autres auteurs ?
Comme je le disais, j’ai beaucoup travaillé pour le cinéma comme scénariste, et niveau scénario j’ai
été amené à écrire et co-écrire, sur commande, comédies, drames sociaux, histoires de gangs de
ghetto… Des choses qui, personnellement, ne m’intéressaient pas plus que ça. Du coup, à mes yeux
la littérature est un territoire sacré, le seul où je peux vraiment écrire ce que MOI j’ai envie de dire,
de raconter, de dénoncer, de consacrer, où je peux faire part de mes propres angoisses par rapport au
monde, de mes propres valeurs, de mes propres références culturelles, de mes propres croyances sur
Dieu, la vie terrestre, l’humanité, la société, l’avenir… Alors, étant donné que les genres qui me font
vibrer sont le suspense, le polar, le fantastique et l’épouvante (psychologique, plus que gore), je n’en
changerai pas. Je suis très ouvert à me lancer dans une écriture à quatre mains, mais dans mes
domaines de prédilection uniquement. Pour collaborer sur un roman, il faut que deux auteurs soient
sur la même longueur d’ondes. Si l’un veut écrire un roman fantastique et l’autre une comédie
romantique, on va avoir un sérieux problème… dès la page 2, si vous voyez ce que je veux dire.
Pour ne rien cacher, j’ai déjà travaillé sur l’écriture d’un roman à plusieurs mains… À 40 mains, pour
être très précis ! Si, si, c’est authentique, lors d’une télé-réalité littéraire en France, appelée
l’Académie Balzac, dont j’ai même été un des finalistes vainqueurs. Ça ne s’invente pas. Même si
c’est la télé-réalité qui a le moins marché de toute l’Histoire de la télé-réalité car personne n’en a
grand-chose à f… d’une bande d’écrivains qui écrivent toute la journée assis devant un ordinateur, je
n’ai pas honte d’en avoir fait partie. J’y ai, au passage, rencontré des personnes formidables, d’une
grande sensibilité et d’une grande intelligence, avec qui je suis toujours en contact près de 10 ans plus
tard. Donc, 4 mains, en comparaison, c’est tout à fait gérable… et plus intéressant qu’à 40 mains, par
ailleurs. Car le souci, lorsque trop de gens sont impliqués dans l’écriture d’un texte, c’est qu’on
obtient au final une œuvre stérile, creuse et impersonnelle, sans aucun « ton », de la qualité d’un de
ces petits téléfilms bouche-trou sans lendemain qui passent à 14h30 sur le petit écran, car tout apport
intime a été radié au fil de l’écriture, de façon à « convenir » à tous les intervenants, au prix d’un
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bombardement de compromis frustrants et réducteurs. Du coup, le résultat est totalement insignifiant,
sans âme et sans audace. Sans aucun poids littéraire et sans aucun impact sociologique.
C’est une situation qu’on rencontre malheureusement beaucoup (trop) au cinéma et à la télévision, en
Belgique, en France comme aux USA (j’ai travaillé pour les trois pays, et j’y ai rencontré la même
situation, bien qu’aux USA il y ait une plus grande ouverture d’esprit, car un public plus large qui
permet une grande diversité de genres et de styles et de plus grandes prises de risques). Tout est
tellement remanié par un nombre incalculable d’intervenants (soi-disant « professionnels », qui
« savent mieux que vous ce que le public aime », le public étant souvent vu par eux comme une masse
décérébrée tout juste bonne à comprendre ce qu’on lui récite littéralement, alors qu’à mes yeux ce
n’est pas le cas) qu’en fin de compte on obtient une œuvre sans intérêt, sans profondeur, qui ne
ressemble à rien, dénuée d’âme, d’originalité, d’authenticité. Qui se veut efficace mais qui n’accroche
pas, en raison de sa vacuité. Qui manque surtout de ce degré d’impertinence qui va inscrire une œuvre
dans l’Histoire en fissurant les normes établies. Il est bien loin le temps des Marco Ferreri avec sa
Grande bouffe, de William S. Burroughs avec sa Thanksgiving prayer et autres Boris Vian avec son
J’irai cracher sur vos tombes. Et il n’y a rien de pire que d’écrire un roman inutile, qui n’apporte rien
à personne, pas même à celui qui l’écrit. De nos jours, il existe déjà suffisamment de romans et de
films pour qu’on s’arrête d’en faire. Alors, si on décide de se lancer dans une telle entreprise, surtout
à cette époque de crise économique et humaine, où il devient quasi impossible de trouver un
producteur ou un éditeur, il faut que ce combat éreintant en vaille vraiment la peine, que ça apporte
vraiment quelque chose à la littérature, au cinéma, au public et à soi-même. Sinon, c’est du gâchis,
une perte de temps monumentale.

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Y a -t-il un sujet tabou que tu n'aborderas jamais dans tes écrits ?
J’évite de traiter des doctrines « spirituelles » et politiques, quelles qu’elles soient. Mieux vaut ne pas
en parler du tout que de le faire avec des pincettes, en esquivant le sujet, en jouant la carte
nauséabonde du politiquement correct comme c’est souvent le cas à la télévision, l’arme d’hypocrisie
diplomatique la plus fabuleuse jamais conçue. Les évoquer, au mieux trouve porte close, au pire ne
fait que susciter haine et violence de la part de fanatiques, d’individus malheureux dont l’absurde est
le dernier espoir, et autres paumés de la pensée. Au lieu d’occasionner un dialogue, une vraie réflexion
et une possible remise en question par rapport à certaines choses que l’humain a décrétées comme
essentielles et vraies mais qui, à voir l’Histoire, s’avèrent faussent et lui pourrissent la vie depuis des
milliers d’années. Ces doctrines ne sont, dans le fond, qu’une alternative aux produits stupéfiants :
ces gens ont besoin de leur dose de prédication « circadienne » pour survivre, pour tenir bon
psychologiquement face à l’adversité. Il est vrai que, sans aucun soutien d’ordre chimique ou
« pseudo-spirituel », la vie terrestre est dure, cruelle, d’une violence mentale inouïe. Il faut être fort
pour survivre ici-bas. Du coup, essayer de leur faire entendre raison, c’est un peu comme tenter de
convaincre un héroïnomane que l’héroïne lui cause le plus grand tort. S’il a un couteau sur lui, il
risque de vous poignarder à mort, et non seulement on ne l’aura pas sauvé de sa prison et de sa
souffrance, non seulement on ne lui aura pas ouvert les yeux, mais en plus on n’aura fait que causer
du tort à soi-même. Cela ne sert donc à rien. Et comme il faut éviter d’écrire un roman qui ne sert à
rien, il ne sert non plus à rien de susciter des débats qui ne changeront strictement rien… sinon pour
vous-mêmes, car pour les avoir soulevés votre vie va devenir un enfer… voire s’arrêtera là. On écrit
pour changer les choses positivement, ne serait-ce que dans l’esprit d’un seul lecteur. Alors, si
d’entrée de jeu on ne peut rien changer chez personne, à quoi bon ? Même le pastafarisme n’y
changera rien...
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C’est sans doute pour ça aussi que j’écris de la « fiction pure ». Pour fuir une réalité que je ne peux
de toute façon pas modifier, repenser concrètement et pratiquement, aussi kafkaïenne et triste soitelle. L’art n’est pas rédempteur, contrairement à ce que certains idéalistes-rêveurs se plaisent à
affirmer. La Beat Generation et les hippies flower power, avec leur musique, leur poésie, leur
littérature, leur mode de vie, leur foi en une alternative plus saine pour le corps et l’esprit, plus
respectueuse de l’environnement, ont aussi cru pouvoir changer le monde. Dénonçant la guerre du
Vietnam, l’emprise de Wall Street, la surconsommation… Il y a eu aussi le Black Woodstock, tombé
dans l’oubli, lui aussi militant pour des causes justes relatives aux populations afro-américaines : il
s’appelait le Harlem Cultural Festival, a eu lieu entre 1967 et 1969 et a compté près d’un million de
spectateurs comme Woodstock ; personne n’en parle jamais, ce qui prouve ce que ça prouve, soit dit
en passant, mais cela c’est encore un autre débat… C’était une période artistiquement féconde et
fascinante, que j’adore, mais force est d’admettre que ces révolutionnaires humanistes n’ont
fondamentalement rien changé à l’échelle mondiale, tout au plus ils ont inspiré des remises en
question à certains endroits, initié un retour au respect de la nature qui caractérisait les indiens
d’Amérique jadis (mais qui n’est pas suivi par la majorité, surconsommation oblige), ou laissé sur
leur sillage quelques adeptes isolés et impuissants un peu partout, sans parler des gourous déviants
qui ont défrayé plus d’une fois la chronique. Les végétariens d’aujourd’hui, par exemple, bien que
leur nombre ne cesse de croître, n’empêcheront jamais le massacre des animaux en masse. Plutôt que
d’être pris en considération sur base de leurs points forts en mettant de côté leurs faiblesses et faux
prétextes, les hippies ont, au contraire, été discrédités par les autorités gouvernementales (qui tenaient
à leur pouvoir plus que tout), dépeints comme des drogués s’adonnant à des événement culturels
prétextes à des orgies et à des abus en tous genres, pédophilie et autres (ce qui était effectivement le
cas pour une partie d’entre eux, mais assurément pas pour tout le mouvement).
Et on est revenu au monde capitaliste en plus fort encore, avec ses législations discriminatoires, ses
dogmes moyenâgeux de la pensée idéals pour discipliner le peuple (ce « Dieu est avec nous » servi à
toutes les sauces et dans toutes les langues), ses pouvoirs financiers encore affermis par cette tentative
de révolution échouée. L’argent étant la plus grande religion de tous les temps, la seule à laquelle tout
le monde adhère… par la force des choses. Quand on se lance dans une révolution, il faut être « sûr
de son coup », sinon on revient au point de départ et en pire, sans plus aucun espoir de refaire une
tentative par la suite. L’époque actuelle nous le prouve noir sur blanc. S’il existe un Dieu, il faut croire
que ce monde, tel qu’il se dessine, est le seul qui Lui convienne, puisqu’Il ne s’y oppose pas, puisque
les choses fonctionnent, depuis toujours, selon une logique violente et sadique de conquête,
d’assujettissement de l’autre, d’appât du gain, de pouvoir, de disparités, de persécutions de toutes
sortes… Ce monde en dit long sur la nature ténébreuse et bestiale de l’« Intelligence scientifique mais
inhumaine » qui l’a créé. Mais je m’arrête là sur le sujet, sinon je risquerais de soulever un de ces
débats verbeux et inutiles que j’évite justement dans mes écrits, de manière trop frontale tout au moins.
Tout sauf ça ! Je n’ai pas de temps à perdre.
(rires)

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Suite à un retour de lecture qui "spoil" ton intrigue, comment réagis-tu ? Es-tu plutôt tolérant
ou intransigeant ?
Les meilleurs romans que j’ai lus ne le sont pas uniquement parce que l’intrigue est solide et la fin
magistrale (même si une fin géniale est toujours la bienvenue). Mais parce que les personnages sont
forts, le sous-texte percutant, l’atmosphère captivante, le langage magnifique… Ce sont des romans
qui peuvent se relire toujours avec le même plaisir, même si l’on sait comment ils se terminent. Un
roman dont la seule force est la résolution de l’intrigue est plutôt pauvrichon. J’aime qu’un roman ou
un film travaille sur de nombreuses couches de sens et d’atmosphère. Au cinéma, j’admire
énormément Stanley Kubrick de ce point de vue-là. Je connais A Clockwork Orange, The Shining et
Full Metal Jacket et par cœur à force de les avoir visionnés et analysés encore et encore, mais je peux
les revoir chaque année, non pas pour l’histoire, même si la structure narrative y est exemplaire, mais
pour la forme, le sous-texte, la densité ironique, l’esthétique, la puissance de l’acting, le plaisir sonore
et visuel.
Dans un roman aussi, il faut, au-delà de l’intrigue, une puissance de l’acting des personnages, une
densité ironique, une esthétique, un plaisir sonore et visuel. Une implication sensorielle qui agisse audelà de l’activité purement cérébrale de la lecture et de la compréhension du squelette narratif. C’est
ce qui fait la vraie richesse d’une œuvre, et sa longévité. J’écris un roman de la même manière que je
tournerais un film. Une œuvre dont seule la trame est bonne s’avère comparable à un burger dans un
fast-food. Vite consommé, pur « plaisir du moment », et ensuite on passe à autre chose. Et une heure
après, on a de nouveau faim… Je retravaille mes romans entre dix et vingt fois, presque
obsessionnellement, mais en m’attardant chaque fois sur une autre couche de langage, de sens et de
perception. Donc, de connaître la fin, on s’en fout un peu, même s’il ne faut pas pour autant la négliger,
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car une fin forte fera que quelqu’un se souviendra d’un roman ou d’un film. La fin, par ailleurs, est
ce qui donne tout son sens à une histoire, mais « juste une bonne fin » ne suffit pas à rendre une œuvre
majeure, si tout le reste est médiocre.
On peut spoiler la fin de Wild Dandy Boy, on n’a, pour autant, encore rien raconté du tout, parce que
ce qui compte ce n’est pas où on arrive (d’ailleurs, la fin elle-même reste ambiguë, une fin ouverte à
plusieurs interprétations, donc même cette issue est pratiquement impossible à spoiler), mais comment
on y arrive. Et ce « comment » repose sur tellement d’éléments que c’est impossible à « spoiler ». En
tout cas, si un roman est réussi à tout point de vue, le fait de « trahir » sa conclusion ne change rien.
On doit pouvoir l’ouvrir à n’importe quelle page et être immédiatement happé par le récit, par la force
des personnages, par le degré d’empathie que le style suscite, par l’ambiance, par l’angoisse ou la
folie disséminées entre les lignes… C’est dans ce sens-là que je (re)travaille mes romans.
Je trouve que beaucoup de romans actuels manquent de sous-texte, de « couches » de sens. On a peur
de demander au lecteur le moindre effort, car il faut « vendre », et de cette façon on le tire vers le bas,
on affaiblit son acuité, on lui fait croire qu’il est moins intelligent qu’il ne l’est en réalité, alors que
le cerveau humain (et animal aussi, qui sait, on ignore encore beaucoup de choses sur la nature qui
nous entoure…) est une machine sans limites, sinon celles qu’on lui impose ou qu’on lui imagine. Je
crois fermement à la télépathie, aux possibilité télékinétiques, même si nous ne jouissons plus de tels
dons depuis très longtemps, à force d’avoir été trop « ancrés dans la réalité »... Sur le plan artistique,
on se contente souvent de peu. On ne produit qu’avec frilosité.
Avec le temps, j’ai lu et vu tellement de choses, que je deviens malgré moi très exigeant en matière
de création. Et ce que j’aime l’est souvent plus par nostalgie, par mémoire émotionnelle, que par
réelle conviction. Je suis un éternel insatisfait, plus encore par rapport à ce que je fais moi-même.
Mais paradoxalement, rien ne m’apporte plus de plaisir que d’écrire, ou de lire un bon livre, de voir
un bon film, d’écouter un beau morceau de musique... Cela m’a beaucoup touché d’avoir des retours
de lecteurs et chroniqueurs qui m’ont dit que Wild Dandy Boy est le genre de romans qu’on ne lâche
pas jusqu’à la dernière page, et qu’on a envie de relire plusieurs fois pour saisir tout ce que ça raconte
au-delà du fil conducteur principal, pour ressentir des émotions et pour le plaisir d’avoir son cerveau
tout retourné. L’émotion est, à mes yeux, plus essentielle que tout ce qui est raconté. Sur le long terme,
on se souviendra davantage de ce qu’on a ressenti en lisant un livre que de ce qu’on en a compris. Un
morceau de musique classique ou même de rock ne va pas vous émouvoir en raison de sa virtuosité
technique (susciter votre admiration peut-être, mais ça ce n’est pas de l’émotion), mais par cette
alchimie inexplicable qui vous fait vibrer et léviter quand vous fermez les yeux en l’écoutant. Tout
ne doit pas être rationnel et rationalisé, sinon on entre dans le cadre désincarné de l’intellectualisme,
ce qui, personnellement, me laisse de marbre. Bon, il y a des gens que ça agace, de devoir relire un
livre ou repasser un film pour saisir toute sa substance ou pour s’abandonner sans filets aux émotions
une fois qu’on ne doit plus s’occuper d’assimiler l’intrigue à proprement parler. Mais tant pis, à
chacun son « trip » ! Quand j’ai commencé à écrire ce roman, j’étais fasciné par l’univers pluriel de
David Lynch. Lost Highway, Blue Velvet (la version longue) et Twin Peaks sont des trésors par rapport
à ce travail sur les couches de sens et de perception dont je parlais. En les revoyant, il faut cesser de
réfléchir, de raisonner, juste se laisser aller, se laisser envoûter, se laisser emporter dans un autre
monde : celui du subconscient illustré.

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Quel est ton état d'esprit face au piratage ? Es-tu plutôt philosophe, c'est le jeu ou plutôt révolté,
c'est intolérable ?
Le vrai problème n’est pas le piratage. Après tout, si une œuvre est massivement piratée, c’est que
beaucoup de gens veulent la voir (ou l’avoir) mais n’y ont pas accès parce qu’elle est « trop chère ».
Une place de cinéma, un cd, un livre, ce n’est pas toujours « donné ». Cela dit, beaucoup de gens ne
comprennent pas qu’un livre, un film, un album de musique, c’est du travail, et qu’un travail se doit
d’être rémunéré. Il ne viendrait pas à l’esprit de faire bosser un plombier ou un avocat gratos, mais
un acteur ou un scénariste, ça oui (je suis bien placé pour le savoir, puisque j’exerce les deux métiers).
L’art ne doit pas reposer sur du bénévolat par défaut.
Nous sommes d’accord, il y a les profiteurs, qui veulent tout à l’œil et les artistes n’ont qu’à crever
la gueule ouverte. Mais il y a aussi ces autres qui vivent sous le seuil de pauvreté, qui n’ont pas droit
à la culture « officielle » et qui sont donc ainsi discriminés, condamnés à regarder ce que la télévision
ou internet leur propose légalement (dont 80 % de déchets), qui ne peuvent pas choisir d’acheter un
livre ou un film, mais doivent se contenter de ce qui est en libre accès ou de ce que les médias (TV...)
choisissent pour eux chaque jour. Encore que, de plus en plus, avec les supports numériques en ligne,
les prix baissent drastiquement. Ce que je proposerais, si j’étais au gouvernement, c’est une taxe
« création » sur l’internet, permettant d’avoir accès à tout en toute gratuité ou à très bas prix et en
toute légalité. Cela n’empêchera pas des gens d’acheter des livres, des dvd’s, des cd’s… car certaines
personnes aiment se procurer un objet physique. Et ceux qui préfèrent les supports virtuels, payeraient
ainsi leur part de droits d’auteur pour avoir accès à tout, sans crainte de devenir hors-la-loi, de payer
des amendes ou d’aller en prison. Il suffit de 5,00 euros par personne par mois à l’échelle mondiale.
Ça représenterait des milliards, qui pourraient être redistribués aux artistes, avec des bourses de
soutien aux créateurs dans le besoin (sans commune mesure, j’en profite pour annoncer que je compte
verser un pourcentage des ventes de Wild Dandy Boy pour soutenir les artistes, mais j’en parlerai
plus en détail prochainement sur facebook)… Alors que là, il y a des propriétaires de sites de
téléchargement illégal qui s’en foutent plein les poches notamment grâce aux publicités, depuis des
pays où les lois ne régissent pas forcément le droit d’auteur comme chez nous… Il faut
impérativement bloquer l’accès à ces sites en provenance de l’étranger, tout en favorisant la
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« gratuité » sur des sites officiels gérés depuis nos pays. Récemment, Amazon, Penguin et des auteurs
de l’Authors’ Guild (comme John Grisham…) ont mené une action en justice afin de bloquer un site
illégal ukrainien du nom de Kiss Library, où des livres étaient vendus en ligne en epub/pdf sans
aucune autorisation, sans qu’aucun droit d’auteur ne soit reversé. En rendant la culture plus accessible
financièrement, ces sites illégaux n’auraient plus aucune prise, aucune emprise, ne trouveraient plus
client. Ils n’auraient même plus de sens.
Plutôt que la répression, je préconise la contribution solidaire. 60,00 euros par an par internaute, ce
n’est pas la fin du monde. Quand on multiplie ça par 2 milliards d’internautes ou plus, ça génère
suffisamment de fonds pour soutenir la culture. J’avais déjà proposé d’instaurer ça, à des sociétés de
perception de droits d’auteurs. Mais mes courriers sont restés lettres mortes. Ou ces sociétés se sont
retrouvées face à des gouvernements indifférents, voire méprisants. Les artistes, après tout, on s’en
fout, ce ne sont que des profiteurs du Système, qui ne payent pas de factures, de loyer ou d’impôts,
c’est bien connu... Un jour peut-être prendra-t-on en compte ma suggestion… d’autant plus que je ne
suis pas le seul à suggérer ça ! Ainsi, le piratage n’existerait plus ou seulement à une échelle risible.
Un piratage qui, par ailleurs, quand il s’agit d’œuvres visuelles et sonores, propose souvent des copies
merdiques, insultantes pour les réalisateurs, les directeurs-photos, les preneurs de son qui ont fait un
boulot de qualité. Tout serait légal, « gratuit sans l’être » (puisque inclus dans la taxe planétaire) ou à
un moindre coût, et tout le monde aurait accès à tout dans des qualités optimales, via des sites de
téléchargement créés par les maisons de production, les éditeurs, les télévisions…
Il m’arrive de rechercher certains films et certaines séries/émissions d’il y a 40, 50, 60 ans, totalement
introuvables ou vendus à des prix exorbitants en éditions élitistes (genre « 40,00 euros pour un dvd »),
parfois pour des articles que je souhaite écrire sur un auteur, un réalisateur, un acteur, car je suis aussi
chroniqueur. Du coup, ça encourage le piratage, puisque, autrement, on n’a pas accès à certaines
œuvres ou certains programmes télévisuels, à moins d’être richissime. Au 21ème siècle, nous devons
pouvoir accéder à TOUT quand nous le voulons, point-barre. Nous ne sommes plus à l’époque où,
lorsqu’un film n’était plus projeté en salle, il fallait attendre des années avant de le voir à la télévision,
et attendre encore des années pour le voir diffusé une nouvelle fois. La VHS, dans sa philosophie, a
mis un terme définitif aux longues attentes. Quarante ans après la révolution VHS, nous vivons à l’ère
de l’immédiateté, du choix illimité. Rendre une œuvre inaccessible est anachronique, et c’est tuer un
artiste ! Le gros souci de notre monde, est que la culture demeure un luxe auquel certaines personnes
n’ont pas accès. Quand un livre de poche coûte 9,00 euros, ou un livre grand format 29,00 euros voire
plus, clairement on ne s’adresse pas à tout le monde, mais aux gens qui ont les moyens. C’est moins
cher en numérique, c’est vrai, mais quid des vrais pauvres qui n’ont pas d’ordinateur, de tablette, de
liseuse… ? On s’en tape ? La culture n’est pas aussi démocratique qu’elle devrait l’être. Et malgré
ces coûts élevés, tous les producteurs, éditeurs… n’entrent pas dans leurs frais. Il y a donc un souci
quelque part dans l’organigramme.
Enfin, tuer les sites illégaux grâce à des sites légaux soutenus par cette taxe planétaire, permettrait
d’empêcher la propagation d’une multitude de virus (chevaux de Troie et autres hackings) intégrés à
des films et des fichiers uploadés. Ces virus causent d’énormes dégâts et donc des pertes financières
colossales à l’échelle mondiale chaque année. Cela ferait une économie supplémentaire pour tous,
car lutter contre ces pirates informatiques a un coût, et non des moindres.
Et la question-surprise…
Dans Wild Dandy Boy, Cavannah Rainbow est un personnage aux caractéristiques physiques
spéciales, pourquoi as-tu choisi de donner cette particularité à ce jeune homme ?

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Je voulais un protagoniste qui soit différent, qui ait un background d’enfant exclu en raison d’une
singularité physique (passé d’exclusion que je n’ai pas développé pour ne pas surcharger le roman en
racontant, finalement, ce qu’on peut aisément deviner avec un brin de logique et de déduction) et qui
devenait, à l’âge adulte, un personnage adulé par les foules. Cela pour souligner que ce qui est rejeté
au départ par la multitude peut parfois devenir quelque chose d’envié, de « vénéré », une des
nombreuses contradictions de l’être humain. Pas mal d’artistes ont été des enfants exclus, d’où le fait
qu’ils se soient tournés vers l’art, car être artiste c’est avant tout vouloir être aimé, intégré.
Par ailleurs, ce personnage est né de nombreuses influences d’ordre culturel. Il y avait tout d’abord
ce roman que j’avais lu au cours de mes études universitaires, dans le cadre d’un cours sur les
littératures post-coloniales de l’Empire Britannique, qui relatait l’histoire du poète Ovide banni de
Rome et expulsé dans le Grand Nord où, confronté à la nature dans toute sa splendeur, sa densité et
sa vacuité, finissait par comprendre l’absurdité de recourir aux mots au sein de l’univers
(l’annihilation du poète qui, en temps normal, ne jure que par les mots), et par se dématérialiser pour
se fondre dans la neige, ne faisant plus qu’un avec cette nature indescriptible qui l’entourait. Le roman
s’intitulait An Imaginary Life, écrit par David Malouf, un auteur australien. Ce livre m’a beaucoup
marqué. Du coup, Cavannah Rainbow (c’était déjà très ironique d’appeler un albinos « arc-en-ciel »)
revêt la carnation de la neige. Tout le roman se déroule dans la neige, et cette poudreuse incessante,
donnant le sentiment d’un hiver éternel, rappelle sa peau. Certains pourraient claironner que c’est la
preuve ultime que ce qui est raconté se déroule dans son univers intérieur et pas dans la réalité. Je ne
le contesterais pas, ni ne le confirmerais. Le fait est que, de ce point de vue purement esthétique, cela
« articule » l’idée qu’il est le monde et que le monde est lui. L’allusion à la fusion d’Ovide avec la
nature hiémale qui l’entoure dans le roman de Malouf, est incontestable.
Cette vision d’hiver permanent a pour effet de dépeindre la vie de Cavannah comme condamnée
d’avance, puisque l’hiver, associé à la neige, clôture un quadriptyque de saisons, où tout se fige, tout
s’arrête, tout meurt. En ce sens, Cavannah transporte la mort au sein même de son corps. Ou, tout au
moins, l’hiver. Sa pâleur n’est pas éloignée de celle d’un cadavre. C’est un mort errant dans un monde
en suspens. Sa vie est figée dans un tourbillon statique, entre cauchemars, fantasmes, récits
mensongers ou non, de sorte qu’on a l’impression de rester coincé au point de départ.
Bien sûr, c’est un albinisme purement métaphorique, une décoloration poussée à l’extrême, surréaliste,
proche de la couverture du LP Aladdin Sane de David Bowie, qui fut la toute première source
d’inspiration. Un autre personnage a fortement contribué à définir Cavannah/Dimitri : celui joué par
Tómas Lemarquis (Blade Runner 2049…) dans le magnifique film islandais Nói Albìnòi réalisé en
2003 par Dagur Kári. Le cinéma m’influence beaucoup plus que la littérature, en général, dans le
façonnement de mes personnages. J’ai vu plus de 10.000 films, de tous les genres, tous les styles,
toutes les époques et toutes les origines. Du coup, il me paraît difficile de faire abstraction de cette
masse visuelle assimilée consciemment et inconsciemment. De la même façon, les dizaines de
milliers de morceaux de musique que j’ai écoutés en 30 ans (pop, rock, hard rock, soul, funk, jazz,
blues, fox-trot, musique classique, musiques de films, chanson française...), continuent de ressurgir
dans ma mémoire quand j’écris. Il arrive un âge où on se transforme soi-même en une montagne de
références qui, mélangées, vont produire des choses nouvelles constituant la somme de tout ce qui les
a précédées (apport métamorphosé par la charge de notre propre vécu et de notre personnalité,
évidemment), spécialement à cette époque où on a accès à tant de choses… à tout ou presque.

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Daph K. Travis
La question de Daphnis…
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Alors, je te poserais une question qui apparaît au début d'un de mes romans préférés, Ghost
Story de Peter Straub. Il y a deux questions, en réalité, mais tu peux choisir celle des deux qui
t'inspire le plus. Le roman commence par "Quelle est la pire chose que tu aies jamais faite ?"
ou "Quelle est la pire chose qui te soit jamais arrivée ?" ;-)
Je vais répondre aux deux questions par une seule réponse car la pire chose que j’ai faite est également
la pire chose qui me soit arrivée.
Je me suis trahie, je me suis montrée infidèle envers moi-même, adultère à ma nature profonde pour
correspondre à ce qu'on attendait de moi.
Je pense que cette tromperie a été le plus grand manque de respect de ma part pour moi, certes, mais
aussi envers les personnes qui m’entouraient à l’époque.
Je me suis tellement perdue que j’évitais les miroirs, d’ailleurs, le reflet renvoyé ne s'imprimait plus
sur ma rétine.
J’ai pris conscience du problème quand je me suis retrouvée face à une photo. Il est rare que
j'apparaisse sur un cliché. Cela a été très violent pour moi. Comme tu l'as mentionné, la vie est
cruelle.
Sans tomber, nous n’apprenons pas à nous relever. Eh bien… j’ai appris à redevenir celle que je
n’aurais jamais dû cesser d’être. Cela n'a pas été sans conséquences…
Si les personnes qui m’entourent ne sont pas prêtes à m’aimer comme je suis, je ne force personne à
rester à mes côtés.

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