Cause Commune N19 Dossier consacré à Lucien Sève .pdf


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ÉDITORIAL H

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4 delà des seuls enjeux corporels, même le mot semble brûler la bouche comme rides et
cheveux blancs paraissent effrayer les yeux. Écoutons la langue, même parmi les progressistes : l’Union des vieux de France est depuis 1980 l’Union nationale des retraités et
personnes âgées… (de vive utilité, par ailleurs, support de précieuses mobilisations.)
Dans le débat politique commun, il faut bien une pandémie historique et une canicule pour
qu’on parle publiquement et sérieusement des maisons de retraite ou, comme on dit, des
« établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes » (EHPAD). Quel sort
réservons-nous à nos aînés, à ces possibles futurs nous-mêmes ? Sans vouloir faire ici un
procès général et universel, comment ne pas évoquer le spectacle glaçant de ces vieillards
effondrés, bouche semi-close, qui demeurent des heures durant sur de spartiates fauteuils
autour d’une télévision hurlant des programmes ineptes ? J’ai vu – hélas, sans du tout
penser être le seul – de solides vieilles dames à l’esprit vif s’effondrer mentalement en
quelques mois. Répétons-le : point de procès universel, il y a EHPAD et EHPAD. Point de
procès, surtout, aux personnels qui, avec si peu de moyens, font ce qu’ils peuvent. Ils sont
les premiers à souffrir de ne pouvoir bien faire ce travail de soin et d’attention. Reste une
arête énorme : la dignité.

« Regarder la vieillesse dans les yeux, c’est affronter
une question civilisationnelle majeure qui implique,
tendanciellement, tout un mode de production. »

De ce point de vue aussi, on voudrait discuter les théorisations qui lient rémunération et
utilité sociale. Il est certain que l’esquisse quelque peu apocalyptique qu’on vient de brosser
n’aborde pas une grande mutation historique : des millions de personnes aujourd’hui retraitées jouent un rôle très actif dans la société, pouvant se déployer hors du travail salarié
pour mieux nourrir la vie associative, politique, familiale, artistique, intellectuelle… Certes,
et le phénomène est absolument majeur. Pour autant, quel danger à sembler conditionner
des pensions de retraite à cette utilité. Et si les hasards de la vie biologique – et les cruautés
de la vie sociale – vous amènent à ne plus avoir grande utilité sociale, doit-on vous abandonner
à cette bave sur les genoux devant une terne lucarne ? Impérieux doit demeurer le principe
de dignité humaine et les droits à pension qu’ouvre une vie active de cotisations sociales.
Quel chemin devant nous pour une vie rendue à l’humanité pour des centaines de milliers
de personnes. Que d’indispensables dépenses à enfin engager.
Quelques mots encore. Achevons de mettre les pieds dans le plat, et abordons ce débat qui
accompagne plus ou moins sourdement l’actuelle pandémie : est-il bien raisonnable de
bouleverser la vie économique et sociale à ce point pour la survie de vieux qui n’ont que
quelques années à vivre encore ? Autrement dit, que vaut la vie d’un vieux ? On a vu la
réponse dans les pays qui affichent le plus cyniquement la logique du profit comme étendard :

4 • Cause H commune • SEPTEMBRE/OCTOBRE 2020