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Carole Lenoble Sujet de doctorat

« Métamorphose, recyclage,
réversibilité : l’enjeu esthétique dans
la transformation d’édifices existants
dans un contexte de soutenabilité »
Sous la direction de Grégoire Chelkoff, Laboratoire CRESSON,
ENSA GRENOBLE - sujet déposé en 2015 UMR AAU Ambiances, Architecture, Urbanités. École Doctorale
454 « Sciences de l’Homme,
du Politique et du Territoire » de l’Université Grenoble Alpes

Métamorphose, recyclage, réversibilité : l’enjeu esthétique dans la transformation
d’édifices existants dans un contexte de soutenabilité

CADRE DE RECHERCHE
De tout temps, l’Homme a réutilisé et transformé les matériaux et les formes
architecturales devenues obsolètes dans de nouvelles compositions pour de nouveaux
usages : temples convertis en églises, arènes antiques investies par des habitations,
usines transformés en lieux culturels, etc. De l’antiquité à l’époque contemporaine, en
passant par le moyen-âge, la Renaissance, la Révolution Française et l’ère l’industrielle,
on a vu évoluer le rapport des sociétés à l’Histoire et au passé de manière plus
générale, la valeur donnée aux formes héritées et la relation à la matière, traduisant
une évolution du rapport au monde1.
Que ce soit de manière spontanée dans l’architecture vernaculaire ou de manière
savante, accompagnée de textes théoriques, comme ceux de Vitruve2 ou Viollet le
Duc3 ou de textes institutionnels comme les Chartes d’Athènes4 et de Venise5, les
différentes postures face à l’existant et les moyens techniques disponibles ont
engendré des résultats formels spécifiques, signifiants et porteur de sens : l’absorption
totale d’un ancien édifice dans ses transformations nouvelles, la restauration à
l’identique mettant en valeur une seule époque, l’expression signifiante d’une nouvelle
intervention dans un bâti existant, la mise en scène de l’existant comme ruine,
l’opposition formelle entre ancien et nouveau, etc. À chaque époque s’est posée de
manière plus ou moins consciente la question de ce qui devait être conservé,
transformé, recyclé, réhabilité, de ce qu’on a désigné de manière tardive notre
« patrimoine ».
Même si rien n’est radicalement nouveau, depuis la fin du XIXème siècle et
l’avènement de l’ère industrielle, on a vu émerger dans les sociétés européennes une
conscientisation des liens entre l’homme et son environnement, entre les établissements
humains et le milieu (naturel et culturel) , devenant aujourd’hui ce qu’on peut appeler
le paradigme6 de la soutenabilité et qui pose de manière différente le rapport à ce
dont nous héritons et que nous allons transmettre et donc aux formes bâties
préexistantes. La notion d’environnement a d’ailleurs évolué au cours de ce dernier
siècle7 : l’idée d’un « retour à la nature » née en Angleterre après la révolution
industrielle, renforcée par le mouvement contestataire d’après-guerre, s’est
transformée en un « environnement » à protéger, consacré par le premier sommet de
1  

Françoise  CHOAY  ,  l’Allégorie  du  patrimoine,    Seuil,  Paris,  1970.  
 Dans  De  architectura,  Vitruve  (Iier  siècle  av.  J.-­‐C.)  fait  allusion  à  la  campagne  de  réparations  et  
d’améliorations  des  bâtiments  publics  menée  sous  Marcus  Agrippa.  
3
 Viollet  le  Duc  est  connu  pour  ses  théories  sur  la  restauration  d’édifices  dans  leur  état  originel  sas  prise  
en  compte  des  différentes  périodes  qu’ils  ont  traversées.  
4
 La  Charte  d'Athènes  pour  la  Restauration  des  Monuments  Historiques  a  été  adoptée  lors  du  premier  
congrès  international  des  architectes  et  techniciens  des  monuments  historiques  à  Athènes  en  1931.  
5
 La  Charte  de  Venise  est  la  charte  internationale  sur  la  conservation  et  la  restauration  des  monuments  
et  des  sites  rédigée  lors  du                              IIe  Congrès  international  des  architectes  et  des  techniciens  des  
monuments  historiques  à  Venise  en  1964.
6
 
 D’après  le  CNRTL  (Centre  National  de  Ressources  Textuelles  et  Lexicales  ), le  paradigme  est  une  
«  conception  théorique  dominante  ayant  cours  à  une  certaine  époque  dans  une  communauté  
scientifique  donnée,  qui  fonde  les  types  d'explication  envisageables,  et  les  types  de  faits  à  découvrir  
dans  une  science  donnée.  »  http://www.cnrtl.fr  
7
 Philippe  Madec,  L’alter  architecture,  Esthétiques  et  qualité  environnementale  en  Grande-­‐Bretagne  et  
en  France,  Synthèse  de  la  recherche  menée  pour  le  PUCA  entre  2000  et  2004,  et  publiée  en  2007  aux  
éditions  Jean-­‐Michel  Place  sous  la  direction  de  Rainer  Hoddé  dans  le  livre  Qualités  architecturales.  
8
 La  conférence  des  Nations  unies  sur  l'environnement,  aussi  connue  sous  le  nom  de  conférence  de  
Stockholm,  est  une  conférence  internationale  sur  le  thème  de  l'environnement,  qui  s'est  tenue  sous  
l'égide  des  Nations  unies  à  Stockholm  en  Suède  en  1972  (Premier  sommet  de  la  terre).  
2

l’environnement à Stockholm8 en 1972 ; puis en 1987, apparaît l’expression de
« développement durable » avec le rapport Brundtland9qui, à l’environnement, ajoute
l’économie et le social comme fondement d’un développement soutenable de la
planète qui ne compromettrait pas les besoins des générations futures ; et en 2002,
l'ajout de la culture comme 4ème pilier du développement durable lors du sommet de
Johannesburg10.
Certains architectes, très tôt, ne se contentant pas de répondre à des normes ou
réglementations environnementales, se sont saisi de ces questions ou les ont mêmes
devancées, en théorisant des idées nouvelles comme Ebenezer Howard11 et sa cité
jardin dés 1902 ou en introduisant dans leurs projets des procédés techniques nouveaux
comme Buckminster Fuller et sa maison Wichita en aluminium et parachutes recyclés
par exemple dés 192712. Dans la culture contestataire d’après-guerre, en réaction au
mouvement moderne également, les sciences sociales sont venues nourrir
l’architecture et on a vu naître de nouveaux processus de projets participatifs, comme
ceux développés par Lucien Kroll en 1962 ou Paolo Solleri depuis 1951. De cette
contestation naît également un renversement visant à s’inspirer des architectures
vernaculaires et des savoir-faire locaux comme en témoignent les postures des
architectes André Ravéreau et Assan Fathy par exemple ou encore l’exposition
L’architecture sans architecte qui a fait date au Musée d’Art moderne de New-York en
1964. David Wright, lui, dés 1979 prônait l’emploi de matériaux naturels dans son
Manuel d’architecture naturelle13 réédité récemment.
Aujourd’hui, de nombreux architectes soucieux du lien établi entre leur projet et
l’environnement - entendu au sens large - sont les héritiers de ces démarches. La
question du « Faire avec et dans l’existant » tient une place grandissante dans ces
démarches comme en témoigne par exemple l’exposition à la Cité de l’Architecture
clôturée récemment (octobre 2015) « Un bâtiment, combien de vies ? » qui cite
Christian de Portzamparc affirmant «Le durable, c’est le transformable » et dans
laquelle les architectes emploient les mots de recyclage, réutilisation, réemploi,
reconquête, ré-appropriation pour parler des actions de transformations des édifices
existants. Les raisons invoquées pour défendre une architecture soutenable qui
utiliserait les édifices existant comme matière première de nouveaux projets sont
l’économie de matière et d’énergie, la lutte contre l’étalement urbain permise par la
« construction de la ville sur la ville ». Rarement finalement sont évoquées les raisons
patrimoniales et culturelles (et donc soutenables).
En effet, de manière générale, il semble y avoir un paradoxe : les projets reconnus
comme soutenables font souvent face à la difficulté de prendre en compte
conjointement les quatre piliers de la soutenabilité. Les questions touchant à
l’esthétique notamment, entendue comme la production de formes signifiantes,
semblent être le parent pauvre des démarches de projet soutenables, au profit, par
exemple, de solutions techniques ou de mise en avant de processus de fabrication
collective des projets. Parler d’esthétique semble tabou, comme le montre l’intitulé de
la 7ème biennale d’architecture à Venise en 2000 intitulée « Moins d’esthétique, plus
d’éthique » qui visait à dénoncer une prédominance de la médiatisation par l’image
des projets contemporains.
Pourtant l’esthétique est bien une question éminemment culturelle - et donc
soutenable - puisqu’elle renvoie à un imaginaire social et à des significations
collectives. Pour Anna Heringer14, le réel enjeu de la soutenabilité, c’est l’esthétique,

                                                                                                               
 
9  Le  Rapport  Brundtland  est  une  publication  rédigée  en  1987  par  la  Commission  mondiale  sur  

l’environnement  et  le  développement  de  l'Organisation  des  Nations  unies,  présidée  par  la  Norvégienne  
Gro  Harlem  Brundtland.  
10  Quatrième  sommet  de  la  terre,  organisé  tous  les  10  ans  par  les  Nations  Unies,  le  sommet  de  
Johannesburg  ,  aussi  appelé  Sommet  mondial  du  développement  durable  ou  appelé  sommet  de  la  Terre  
de  Johannesburg  organisé  par  les  Nations  unies  en  Afrique  du  sud  en  2002.  
11
 Françoise  CHOAY,  L’Urbanisme,  utopies  et  réalités  :  Une  anthologie,  Paris,  Seuil,  coll.  «  Points  »,    1965.  
12
 Philippe  Madec,  op.cit.  
13  David  Wright,  Manuel  d’architecture  naturelle,  Éditions  Parenthèses,  Marseille,  2004  (paru  sous  le  
titre  Soleil,  nature,  architecture  en  1979  pour  la  version  française).  
14  Elle  explique  ainsi  :  «Pour  moi,  «  soutenabilité  »  est  synonyme  de  beauté  :  une  construction  
harmonieuse  dans  son  concept,  sa  structure,  sa  technique,  le  choix  de  ses  matériaux,  de  son  
implantation,  son  environnement,  ses  usagers  et  intégrant  le  contexte  socioculturel.  Chacun  de  ses  

 

justement parce que, en cherchant à faire plus avec moins, on valorise la main
d’œuvre et l’humain et donc la mise en œuvre.
Dans le cadre d’interventions dans l’existant, la dimension culturelle de l’esthétique est
encore renforcée parce qu’elle touche aux significations formelles reflétant un certain
rapport à l’Histoire et au patrimoine entendu au sens large.
On peut donc se demander : alors qu’à travers les époques, chaque paradigme a
engendré des cultures constructives et des formes et esthétiques signifiantes dans son
rapport à l’existant, quelles significations prennent les transformations reconnus
« soutenables » d’édifices existants aujourd’hui ? Que disent-elles du rapport de la
société à l'Histoire et aux héritages ?
Pour reprendre les mots de Françoise Choay, quelle « fonction symbolique de
l’édification » ou quelles «compétences d’édifier » de telles postures « soutenables »
face à l’existant sont-elles en train de créer15 ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                   
éléments  compose  la  valeur  soutenable  et  esthétique  du  projet»  Construire  ailleurs,  catalogue  de  
   
l’exposition  TYIN  -­‐  Anna  Heringer,  Florence  Sarano,  Editions  Archibooks  -­‐  association  Villa  Noailles,  2010.
15  Françoise  Choay,  La  Terre  qui  meurt,  Fayard,  Paris  ,2011.  

 

ÉTAT DE L’ART
Pour aborder cette question, nous étudierons - pour ensuite les croiser - différents
champs de la recherche :
1. Définition de l’esthétique
En préliminaire, il sera nécessaire d’étudier les différentes notions autour de l’esthétique
et sa valeur culturelle. Du beau comme étant reflet de l’intelligible dans la matière chez
Platon16 à la manifestation de la volonté chez Schopenhauer17, de l'être chez
Heidegger18, ou encore du « beau qui se définit comme la manifestation sensible de
l'idée » chez Hegel19, nous tenterons de définir ces différentes notions afin, plus tard, de
mettre en relation les différentes résultantes formelles perceptibles par les sens et les
idées se rattachant à un paradigme.
2. Intervention dans l’existant et patrimoine
Nous nous pencherons sur les textes qui ont déjà étudié les différents rapports entre les
sociétés et l’héritage bâti au cours de l’histoire, les différentes postures d’interventions
dans l’existant et l’évolution de la notion de patrimoine.
-­‐ les textes théoriques
Parmi les multiples ouvrages théoriques sur cette question20, l’Allégorie du patrimoine
de Françoise Choay21, nous permettra de comprendre les liens entre les contextes
historiques et les croyances d’une époque, la valeur accordée au passé et les postures
face à l’existant. Divisé en six chapitres, il distingue depuis le début de la Renaissance
six périodes faites de continuité et de ruptures liées à des évènements marquants
(révolution française, deuxième guerre mondiales…) ou de mutations culturelles et
techniques, pour finir sur le culte actuel du patrimoine et ses excès. Du même auteur,
Le patrimoine en question22 est une anthologie qui recueille des textes d’une période
un peu plus large puisqu’elle remonte au XII siècle
Christian Norberg-Schulz également dans La signification dans l'architecture
occidentale23 analyse dans une série de cas allant de l’antiquité au XXème siècle les
liens entre l’expression matérielle des formes bâties par une société et le besoin
d’exprimer ses croyances.
- les traités méthodologiques abordant la question de l’intervention sur l’existant sous un
angle technique seront abordés également afin peut-être de s’inspirer de leur
méthodologie pour le sujet qui nous intéresse ici mais leur choix n’est pas fixé à ce jour ;
- les textes institutionnels comme la Charte Venise seront abordés à travers les écrits de
Françoise Choay cités plus haut.
Il est à noter également qu’un doctorat (Architecture contemporaine dans les
Monuments Historiques en France après la Charte de Venise, Projets et polémiques par
Laure Jacquin24) est en cours, s’appuyant sur l’absence de recherche sur les liens entre
théorie et projet dans les interventions sur l’existant justement.
3. Environnement, milieu, patrimoine territorial
Nous étudierons les textes fondateurs du paradigme contemporain de la soutenabilité :
-­‐
les textes institutionnels cités plus haut, en notant l’évolution de la notion de
« nature » vers celle d’ « environnement » puis de « développement durable » ;

                                                                                                               
16  

Platon,  Le  Banquet,  éd.  L.  Brisson,  Garnier-­‐Flammarion,  Paris,  1998  
Arthur  Schopenhauer,  Le  monde  comme  volonté  et  comme  représentation  (Die  Welt  als  Wille  und  
Vorstellung),  1818/1819,  vol.2  1844,  (trad.  Auguste  Burdeau),  revue  par  R.  Roos,  PUF,  1966  
18    
 
Martin Heidegger,  Essais  et  conférences  (trad.  André  Préau,  préf.  Jean  Beaufret),  Paris,  Gallimard,  
1954  et  Chemins  qui  ne  mènent  nulle  part  (1950)  (trad.  Wolfgang  Brokmeier),  Paris,  Gallimard,  
coll.  «  Tel  »,      1962  
19  
Georg  Wilhelm  Friedrich  Hegel,  Esthétique  :  cahier  de  notes  inédit  de  Victor  Cousin,  éd.  Alain  Patrick  
 
Olivier,  Paris,  Vrin,  2005  
20  
État  de  l'art  fait  par  la  mission  prospective  sur  le  patrimoine  dirigée  par  Maria  Gravari-­‐Barbas  :    
Maria  Gravari-­‐Barbas    (dir.)  Atelier  de  Réflexion  Prospective  Nouveaux  défis  pour  le  Patrimoine  culturel.  
Rapport  final,  Université  Paris  1,  2014.  
21    
Françoise  Choay,  op.cit.  
22
 Françoise  Choay,  Le  patrimoine  en  question,  anthologie  pour  un  combat,  Seuil,  Paris,  2009.  
23
 Christian  Norberg-­‐Schulz,  La  signification  dans  l'architecture  occidentale,  Mardaga,  Paris,  1977.  
24
 Architecture  contemporaine  dans  les  Monuments  Historiques  en  France  après  la  Charte  de  Venise,  
Projets  et  polémiques,  par  Laure  Jacquin,  sous  la  direction  de  Jean-­‐Philippe  Garric.  Thèse  en  préparation  
à  Paris  Est,  dans  le  cadre  de  VTT    (Ville,  Transports  et  Territoires),  en  partenariat  avec  IPRAUS    (Institut  
Parisien  de  Recherche  Architecture  Urbanistique  Société  (laboratoire))  depuis  le  19-­‐10-­‐2011  
17  

 

-­‐
les textes théoriques qui enrichissent la question des liens entre l’homme et son
environnement en questionnant notamment le rapport à l’existant entendu au sens
large.
Des chercheurs tels que le géographe Augustin Berque ont enrichi nos perceptions
occidentales de l’environnement en faisant le lien entre différents champs, par des
concepts orientalistes comme les notions d’écoumène ou de médiance: « la
médiance se trouvait définie comme le sens ou l'idiosyncrasie d'un certain milieu, c'està-dire la relation d'une société à son environnement. Or, ce sens vient justement du fait
que la relation en question est dissymétrique. Elle consiste en effet dans la bipartition de
notre être en deux « moitiés » qui ne sont pas équivalentes, l'une investie dans
l'environnement par la technique et le symbole, l'autre constituée de notre corps
animal.»25.
Dans cette lignée, la philosophe et chercheuse Chris Younes développe également
ces notions : « Un édifice s’insère toujours dans un milieu complexe, à la fois
géographique, topographique, climatique, historique, social ; et aussi, il modifie un
milieu qui est déjà architecturé, ouvragé, un milieu formel et matériel. L’architecture
intervient au cœur des établissements humains. Elle est une pièce essentielle dans le
grand jeu des « maisons des hommes », territoire nommé « écoumène » : oikouménè gè
(la terre habitée). Les savoirs concernant ces modalités d’habitation – écologie,
économie, mais aussi poésie et philosophie, éthique et éthologie – nous apprennent à
quel point l’architecture est en charge de l’être-au-monde »26.
Héritier de l’ « Habiter comme manière d’être au monde » de Heidegger27, Christian
Norberg Schulz, dans la continuité de son ouvrage cité plus haut, déplore dans Genius
Locci28 ou dans l’Art du lieu, permanences et mutations29, la crise dans l’aménagement
des villes et des campagnes et la perte du sens du lieu en nous offrant une visite des
grandes formes et figures de l’Habiter.
Nous nous intéresserons également à d’autres écrits fondateurs de la soutenabilité car
faisant références, même si plus prospectifs comme ceux de l’architecte et urbaniste
Alberto Magnaghi qui fait le lien entre développement durable et la question du local
en proposant un modèle de « développement auto-soutenable » et en considérant le
territoire comme un patrimoine commun : « Le territoire est un acte d’amour, il naît de
la fécondation de la nature par le culture. (…) Une renaissance s’impose donc,
moyennant de nouveaux actes fondateurs, capables de produire à nouveau du
territoire, ou plutôt de nouvelles relations fertiles entre les établissements humains et le
milieu naturel. »30. Françoise Choay d’ailleurs à la fin de son livre La terre qui meurt31, en
posant explicitement la question des significations produites aujourd’hui, renvoie vers
les territorialistes et Alberto Magnaghi, les seuls selon elle à proposer aujourd’hui un
projet soutenable de société.
4.
Les architectes et la soutenablilité
Puis nous resserrerons l’étude de la notion de « soutenabilité » à la production
architecturale. En étudiant :
- des textes d’architectes parlant de leur propre démarche, en étant attentif à
l’évolution de la notion de « soutenablilité » ;
- des articles de revues non scientifiques (médias) sur la production de ces architectes ;
- les textes de critiques, théoriciens ou chercheurs qui analysent la production des
architectes soucieux des liens établis avec leur environnement, l’évolution des postures
parallèlement aux préoccupations au sein de la société et la question de leur relation à
la signification des formes produites, comme celui de Philippe Madec déjà cité plus
haut ou le livre de James Steele, par exemple, paru en 2005 qui retrace l’intégration
progressive des questions environnementales dans l’habitat par une approche
historique depuis Charles Rennie Mackintosh au milieu du XIX siècle jusqu’à aujourd’hui,
tout en étudiant les rapports entre les savoir-faire traditionnels et les technologies les
plus modernes.
Ou encore l’article de Rémy Rouyer en 200132 qui divise ces architectes en quatre
courants : les « high-tech » qui mettent davantage « en cohérence l’ensemble des

                                                                                                               
25
 Augustin  Berque,  Écoumène,  introduction  à  l'étude  des  milieux  humains,  Paris,  Belin,  2000,  p.128.  Voir  
aussi  :  Augustin  Berque,  Médiance,  de  milieux  en  paysages,  Paris,  Belin/Reclus,  2000  (1ère  éd.  1990).  
Chris  Younès  et  Benoît  Goetz,  Mille  milieux,  Le  Portique,  2010,  p1.    
27  
Martin  Heideger,  Bâtir,  Habiter,  Penser,  conférence  prononcée  en  1951  à  Darmstadt  
28
 Christian  Norberg  Schulz,  Genius  Locci,  Bruxelles,  Mardaga,    1981.  
29
 Christian  Norberg  Schulz,  ou  dans  l’Art  du  lieu,  permanences  et  mutations,  Paris,  Le  Moniteur,    1997.  
30
 Alberto  Magnaghi,  Le  Projet  local,  Editions  Mardaga,  Liège,  2003,  p7.  
31
 Françoise  Choay,  op.cit.  
32
 Rémy  Rouyer,  Architecture,  écologie  et  développement  durable,  style  ou  démarche  ?    
26  

 

paramètres portant sur l’économie d’énergie que sur une réflexion sur l’usages et les
matériaux ou leur recyclage » (Renzo Piano, Norman Foster, Françoise Jourda) ; les
« éco-tech » qui « cherchent à mettre en valeur des dispositifs architecturaux à la
sensibilité écologique » en utilisant dans des projets très dispendieux de matière la
« métaphore végétale » (Edouard François, Ducan Lewis, François Roche) ; les « écosoc » qui mettent en avant les démarches participatives de la population locale et
l’auto-construction et considèrent « l’architecture comme un acte social » ; et les « lowtech » qui « s’emparent de systèmes techniques actuels(…) tout en s’appuyant sur des
compétences et ressources locales » (Gilles Péraudin, César Portela).
5.
Les architectes soutenables face à l’existant
Enfin, au croisement de ces différents champs, nous étudierons le développement dans
le discours des architectes des postures soutenables face à l’existant avec les notions
de recyclage, réemploi, métamorphose, réversibilité et déchet.
Jean-Marc Huygen, par exemple, dans son livre La Poubelle et l’architecte33, en
changeant le regard porté sur ce que nous nommons « déchets », analyse le processus
de projet et les mises en œuvre spécifiques induites par l’utilisation de matériaux de
réemploi dans la construction. Même s’il parle de matériaux de réemploi et non pas de
réemploi d’édifices, on peut transposer son discours et sa méthode d’analyse à des
bâtiments, notamment la distinction qu’il fait entre « réutilisation », « recyclage » et
« réemploi » : la réutilisation d’un objet ne change pas sa forme d’origine, juste son
contenu (la bouteille devient un vase) ; le recyclage transforme, en utilisant beaucoup
d’énergie, l’objet d’origine qui n’est plus reconnaissable (le verre de la bouteille est
recyclé) ; le réemploi détourne l’objet d’origine de sa fonction première mais la trace
de l’ancien usage est toujours lisible (les bouteilles sont assemblées pour former un mur).
Deux aspects fondamentaux semblent peu étudiés dans les ouvrages. Le premier est
celui de la mise en relation entre contexte historique et théories de l’intervention sur
l’existant d‘une part et les pratiques de mise en œuvre d’autre part, comme le souligne
Laure Jacquin, dans sa thèse en cours. Le second est celui de la question de
l’esthétique que nous relions à la création de formes signifiantes dans un contexte
d’architecture soutenable. C’est pour cette double raison que nous nous proposons
d’investiguer ce champ de la recherche, à savoir la mise en relation entre ce que nous
appelons le paradigme de la soutenabilité étayé par des architectes, historiens,
philosophes et la nouvelle posture que cela implique par rapport à l’existant ; et
l’analyse d’édifices transformés dans ce contexte de soutenabilité, sous l’angle plus
spécifique de l’esthétique produite.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                   
       Archi  créé,  n°298,  avril  2001,  p.  90-­‐97  .  
Jean-­‐Marc  Huygen,  La  Poubelle  et  l’architecte,  Collection  L'Impensé,  Editions  Actes  Sud,  Arles,  2008.  

33  

 

PROBLÉMATIQUE
Comment les enjeux actuels de la soutenabilité redéfinissent-ils les postures
architecturales et esthétiques de l’intervention dans l’existant ? Quelles significations
formelles et esthétiques engendrent les transformations d’édifices existants produites
dans un contexte (ou dans une volonté ? dans une démarche ?) d’architecture
soutenable ?
Que disent-elles du rapport de la société actuelle à l'Histoire et aux héritages ?
Quel lien existe t-il entre le paradigme d’une époque, le discours d’un architecte, les
solutions constructives, techniques, participatives/humaines envisagées et l’esthétique/
la signification produite ?
Comment le recyclage d’un bâtiment existant ou la prévision de sa future réversibilité
dans un contexte de soutenabilité, c’est à dire prenant en compte l’environnement,
l’économie, la société et la culture peuvent-ils produire une esthétique ? Soutenabilité
et recherche formelle sont-elles compatibles ? Cet ensemble de formes signifiantes
crée t-il un système de références ?
Pour reprendre les mots de Françoise Choay, quelle « fonction symbolique de
l’édification » ou quelles «compétences d’édifier » de telles postures « soutenables »
face à l’existant sont-elles en train de créer34 ?

HYPOTHESES
Nous posons l’hypothèse qu’il existe des liens entre le paradigme d’une époque et :
-­‐ sa conception de l’environnement ;
-­‐ et son rapport au passé, à l’Histoire et donc aux formes héritées ;
-­‐ la signification des formes produites, l’esthétique engendrée.
Les résultats esthétiques engendrés correspondraient-ils à la manière dont une société
considère son environnement, les formes matérielles dont elle hérite et, de manière plus
générale, son rapport au monde ?
Aujourd’hui, à l’heure du paradigme de la soutenabilité, de l’épuisement des
ressources et sur fond de crise économique, la transformation d’un édifice implique des
réponses spécifiques : la prise en compte de normes environnementales mais aussi
l’implication des usagers, le contexte d’économie faible et la volonté de « faire plus
avec moins », le réemploi de matériaux, la mise en valeur de la main d’œuvre, la
réversibilité des techniques d’assemblage, etc. Cette prise en compte conjointe dans
le projet architectural des aspects environnementaux, économiques, sociaux et
culturels (les quatre piliers de la soutenabilité) semble rendre difficilement compatible
soutenabilité et esthétique, l’esthétique étant souvent réduite à la simple apparence
visuelle destinée à être photographiée et souvent opposée à l’éthique.
DÉMARCHE
Les sources de l'étude sont constituées par un corpus de transformations d’édifices
achevés au cours des vingt dernières années ou en cours que l'on sélectionnera
comme exemples significatifs. À ce stade, nous ne savons pas encore si le corpus se
limitera à un certain type d’héritage (friches industrielles ou en centre ancien par
exemple) ou à un certain type de destination (équipement ou habitat par exemple).
Dans tous les cas, ils seront sélectionnés fonction d’une grille d’analyse et devront
répondre à plusieurs critères :
-­‐
être reconnus par la presse spécialisée ou par des pairs comme « exemplaires »
en matière de soutenabilité ou avoir un discours sur leur production ;
-­‐
prendre en compte l’économie et la production d’énergie, la gestion des
déchets ;
-­‐
intégrer les usagers ou les habitants à un moment de leur processus de
fabrication ;
utiliser des matériaux recyclables, recyclés, réemployés ou
bio-sourcés ;
Cette première liste de critères sera complétée à la suite des lectures qui constituent
l’état de l’art et du discours de ces mêmes architectes au sujet de leurs bâtiments.
À partir de cette sélection, nous analyserons le corpus avec de nouveaux critères :
- le processus de projet
-­‐ la part du bâti existant conservée / détruite /transformée ;
-­‐ la place de l’expérimentation ;

                                                                                                               
34

 Françoise  Choay,  op.cit.    

 

-­‐ la réutilisation de savoir-faire locaux ;
-­‐ la réversibilité ;
-­‐ etc.
A chaque fois, et de manière croisée, nous chercherons à voir si la prise en compte des
aspects environnementaux, écologiques, sociaux et culturels dans les interventions
dans l’existant engendre une culture constructive et un savoir-faire spécifiques aux
démarches soutenables. Nous analyserons ces réponses en essayant de les classer pour
savoir si elles produisent une esthétique spécifique à une démarche soutenable et des
formes signifiantes dans le dialogue établi avec l’existant et s’il y a parfois opposition,
incompatibilité, compromis entre prise en compte de la soutenabilité et recherche
esthétique.

 

BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES CITÉS DANS LE SUJET
Bibliographie « Esthétique »
Ouvrages généraux
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éd. Alain Patrick Olivier, Paris, Vrin, 2005
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Critique de la faculté de juger (1790)
PLATON, Le Banquet, éd. L. Brisson, Garnier-Flammarion, Paris, 1998
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Ouvrages généraux
CHOAY (Françoise), L’Urbanisme, utopies et réalités : Une anthologie, Paris, Seuil,
coll. « Points », 1965.
CHOAY (Françoise), l’Allégorie du patrimoine, Seuil, Paris, 1970.
CHOAY (Françoise), Le patrimoine en question, anthologie pour un combat, Seuil, Paris,
2009.
CHOAY (Françoise), La conférence d'Athènes sur la conservation artistique et historique
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VIOLLET-LE-DUC (Eugène), Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au
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Bibliothèque de l'Image, Paris,1995, fac-similé de la première édition de 1673
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MAGNAGHI (Alberto), Le Projet local, Editions Mardaga, Liège, 2003.
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Article
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Ouvrages généraux
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MADEC (Philippe), L’Alter architecture, Esthétiques et qualité environnementale en
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STEELE (James), Architecture écologique - une histoire critique, Actes Sud 2005.
WRIGHT (David), Manuel d’architecture naturelle, 1979 (paru sous le titre Soleil, nature,
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Articles
HERINGER (Anna), Entretien, in [Exposition Villa Noailles, Hyères, 2010] Construire ailleurs
Tynn et Anna Heringer, Florence Sarano (dir.), Editions Archibooks - association Villa
Noailles, 2010.
ROUYER (Rémy), Architecture, écologie et développement durable, style ou démarche
? Archi créé, n°298, avril 2001, p. 90-97.

 

 


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