L'un contre l'autre.Carbonne .pdf


Nom original: L'un contre l'autre.Carbonne.pdfAuteur: Luc Leens

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L’un contre l’autre
Luc Leens

Je n’ai même pas le droit de toucher le cercueil. Bon Dieu, qu’est-ce
que je risque ? Je suis déjà contaminée ! C’est même moi qui ai donné le
baiser de la mort à l’homme de ma vie.
Depuis le début du confinement, André ne mettait plus le nez dehors.
Du jour au lendemain, il a renoncé à la pétanque avec les anciens de la
carrière. « Une vie, je n'en ai qu'une. Des parties de boules, il y en aura
d'autres », a-t-il décrété. Quand il voulait se donner de l’exercice, il allait
au jardin. À soixante-quatorze ans, un de ses plus grands plaisirs était de
s’asseoir au fond de son potager pour « regarder couler la Garonne en
écoutant chanter les oiseaux ». Moi, j’ai besoin de voir des gens. Sans mon
marché du jeudi et ma visite quotidienne aux magasins de la place de la
République, je deviens neurasthénique. Je n’ai pas voulu qu’on me livre les
courses. Il est mort à cause de ça.
Quand j’ai perdu le goût et l’odorat, il était déjà trop tard pour le
mettre à l’abri. Tout a été très vite pour lui. La fièvre est arrivée un matin
et, le soir, il fallait déjà appeler l’ambulance. C’est sur sa civière que je l’ai
vu pour la dernière fois. Il essayait de me rassurer en me caressant le revers
de la main : « Ça va aller, Éliane. Ne t’inquiète pas. » Il est mort deux jours
plus tard au CHU de Toulouse. Je n’ai pas pu lui dire au revoir, ni pardon,
ni merci.

Je suis seule au premier rang. Mes enfants et leurs familles ont été
dispersés dans la salle, devenue trop vaste pour des funérailles au temps du
confinement. Je ne m’habitue pas à la taille du cercueil. Il me paraît
tellement grand pour le mètre soixante-neuf de mon mari. L’employé des
pompes funèbres m’a assuré que c’est André qui avait lui-même choisi ce
modèle grande taille lorsqu’il a pris une assurance obsèques. Je le reconnais
bien là et j’en ai les larmes aux yeux. Il avait toujours peur de manquer. De
pain pour le petit-déjeuner. De fioul pour le chauffage. D’argent pour
nourrir sa famille. Comment puis-je me moquer de ses angoisses ? Il
veillait si bien sur nous. Je l’aimais tant.
Dans la noirceur de mon désespoir, une idée jaillit soudain comme
l’éclair aveuglant d’une évidence : ce cercueil est fait pour deux ! Il l’a
acheté pour que je puisse venir me coucher à ses côtés. La cérémonie
terminée, je demanderai aux employés des pompes funèbres de le rouvrir
pour que je puisse y rejoindre mon mari. Comme nous le faisons tous les
soirs depuis cinquante-trois ans, nous nous mettrons en chien de fusil afin
que nos corps s’emboîtent pour l’éternité. Je sais que le sien est froid.
Quelle importance ? Nos cendres seront bientôt réunies.
Qu’est-ce qui me prend ? Comment cette idée insensée m’a-t-elle
traversé la tête ? Je me retourne vers mes enfants. Un seul regard aux trois
grappes de chagrins accrochées aux travées suffit pour mesurer l’absurdité
de mon projet. Ma place est parmi eux. Ils sont orphelins désormais. Moi,
je ne serai jamais seule. Jusqu’à ma mort, je sentirai ses lèvres sur mes
lèvres, sa barbe contre ma joue, sa nuque au creux de ma main, sa peau
dans ma peau.

J’avais dix-sept ans quand j’ai éprouvé pour la première fois cette
sensation. Mes parents étaient invités à un mariage. J’étais censée passer la
journée chez une amie à Sainte-Quitterie pour étudier. Au lieu de cela, j’ai
donné rendez-vous à André dans la maison déserte. Nous nous sommes
allongés tout habillés sur mon lit. Il n’était pas question de faire des folies.
Je voulais faire des études avant d’avoir des enfants. Il venait de glisser la
main sous mon chemisier lorsque j’ai entendu mes parents rentrer à la
maison. Mon père avait oublié le cadeau de mariage. Nous nous sommes
cachés dans la penderie. Nous nous serrions l’un contre l’autre sans oser
bouger d’un millimètre. À travers mes vêtements, je sentais son sexe durcir
contre mon ventre et mes seins palpiter contre sa poitrine. C’est confinée
avec André dans cet espace pas plus grand qu’un cercueil, que j’ai connu
la première extase de ma vie de femme.
La main d’un enfant se glisse dans la mienne. La petite Julie a
échappé à la surveillance de mon fils. Elle me regarde avec ses grands yeux.
Elle appuie sa tête contre mon épaule. Je ne peux pas m’empêcher de penser
que c’est André qui me l’envoie.


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