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Une année avec des lynx du Haut-Doubs
Ses oreilles pointues surmontées d’un pinceau de poils, sa courte queue terminée d’un manchon
noir, sa fourrure tachetée, c’était bien lui, le lynx, qui, un blanc matin d’hiver, a traversé cette piste forestière
devant mon véhicule.
Je venais juste de prendre mes fonctions en tant que technicien forestier à l’ONF dans le HautDoubs, quel beau cadeau d’arrivée !
Cette rencontre chanceuse et éphémère a été à l’origine de ma passion croissante pour cet animal
magnifique et mystérieux.
2020, deux décennies se sont écoulées depuis cette première rencontre, des kilomètres passés à le
suivre dans la neige par monts et par vaux, des dizaines de photos prises et comparées avec celles déjà faites
pour savoir lequel était passé devant mes pièges, quelques rencontres furtives au détour d’une piste
forestière et d’autres plus longues sur des proies.
Des moments vécus avec toujours autant d’émotion et d’émerveillement.
Comme ce jour de juillet où je relève un de mes pièges photo installé à l’année et où j’observe de
nombreuses photos d’un lynx adulte prises sur trois jours d’affilée et, cerise sur le gâteau, la dernière où un
jeune de l’année l’accompagne….

Ni une, ni deux, je vais comparer ces photos avec ma base de données pour essayer d’identifier cette
femelle.
Il s’avère que cet individu, nommé B619 par le KORA Suisse en charge du suivi des populations
de lynx helvétiques, avait été prise la première fois en photo au stade juvénile en novembre 2017 dans le
Jura Alsacien. En effet, c’est lors d’un piégeage photographique sur proie réalisé par un membre de
l’Observatoire des Carnivores Sauvages (OCS) qu’elle avait été flashée avec sa mère et deux autres jeunes
pour excès de gourmandise.
Puis, en aout 2018, à la recherche d’un nouveau territoire, elle est photographiée par un randonneur
sur la commune d’Autechaux Roide, à 35 km à vol d’oiseau du lieu de sa première observation. Ensuite,
quelques kilomètres plus loin, sur la commune de Chamesol, elle est flashée en novembre 2018 lors d’un
piégeage sur proie. Enfin en janvier, puis en mars 2019, elle passe devant un de mes pièges photos.
Et depuis un an et demi plus de nouvelles d’elle jusqu’à son passage devant mon piège avec un petit
issu surement de sa première portée puisqu’elle est âgée à ce moment-là de 3 ans.
Ces données photographiques issues de structures différentes auront donc permis de retracer
temporellement et spatialement les déplacements de cet individu et permettent d’avoir une connaissance
relativement fine des individus présents à un moment donné et des territoires qu’ils occupent.
Je me pose quand même la question de savoir où elle a bien pu mettre bas, les barres rocheuses sont
tellement nombreuses dans le coin, ce ne sont pas les endroits tranquilles qui manquent. Avec un peu de
chance, d’autres photos seront prises me permettant d’avoir les flancs des jeunes. Il faut savoir être patient.

Fin juillet, je parcours une des forêts dont la gestion m’incombe. Je longe une barre de roche tout
en observant l’état sanitaire de ces vieux sapins qui souffrent particulièrement du manque d’eau de ces
derniers étés. Tout à coup, un mouvement 15 m devant moi attire mon regard au pied de la corniche.
Je crois halluciner ! J’ai devant moi 2 jeunes lynx assis à l’entrée d’une tanière ! Ils me fixent du
regard.
Je m’immobilise tant bien que mal, l’émotion me submerge et je les observe, petites boules de poils
rondouillardes qui voient sans doute pour la première fois de leur vie un homme.
J’en ai rêvé de ce moment-là ! Eh bien dame nature me l’offre sur un plateau. Je m’agenouille tout
doucement, les perds de vue et sors fébrilement de mon sac à dos mon appareil photo que j’ai toujours sur
moi pour immortaliser les ambiances et rencontres que j’ai la chance de vivre en forêt tout au long de
l’année.

Je me redresse les jambes flageolantes, il ne reste plus qu’un seul lynx dans mon champ de vision
qui m’observe avec curiosité. Il me jauge, je fais quelques clichés et le voilà qui prend la poudre
d’escampette et rejoint sa tanière à l’abri des regards.
Le second qui s’était évaporé 20 secondes plus tôt rejoint l’entrée de la tanière et m’observe à son
tour, même curiosité, qu’est-ce qui peut bien leur passer par la tête à ce moment-là ? L’instinct animal prend
le dessus et l’incite à se mettre à l’abri.
Que faire maintenant ? Quitter les lieux avec des étoiles plein les yeux ou faire un affut avec
l’éventualité d’observer la mère revenir à la tanière et s’occuper de ses petits ? Dilemme difficile à résoudre.
Cela sera peut-être l’unique occasion de vivre un instant pareil. J’observe les alentours, le bruit
d’une voiture qui passe à 150 m sur la route forestière me sort de mes réflexions. Elle n’a pas choisi l’endroit
le plus tranquille de mon secteur pour s’installer, loin de là. D’autant que le numéro inscrit sur ce sapin à
30 m de la tanière me rappelle que le coin sera occupé d’ici quelques semaines par un chasseur à l’affut du
moindre mouvement.
Il me serait possible de m’installer sur la corniche à mi-hauteur à 20 m de la cavité, cela n’a pas l’air
des plus confortable mais calé entre une souche et la paroi je devrais avoir une vue sur les alentours de la
tanière.
Ma présence passera peut-être inaperçue, et dans le cas contraire, vu la situation de la tanière, cela
ne sera pas plus mal si la femelle change de coin à court terme pour un endroit plus tranquille. Ce ne sont
pas les barres de roches inaccessibles qui manquent à proximité.

Ma décision est prise et me voilà installé à flanc de paroi.
Au bout d’un quart d’heure, quelle ne fut pas ma surprise de voir un troisième jeune lynx rentrer
dans la tanière pour rejoindre ses deux acolytes. Il devait surement dormir le long de la corniche hors de
ma vue et, reprenant ses esprits, s’y être trouvé bien esseulé.
Une heure vient de s’écouler, immobile, je m’imprègne peu à peu du lieu et essaye de m’y
confondre. Entre cette paroi calcaire recouverte par endroit d’une épaisse couche de mousse et de quelques
touffes de scolopendre, ces sapins centenaires qui dominent et surveillent cette fratrie blottie au fond de
leur tanière, je me sens bien, dans mon élément, entouré par ce qui me passionne et occupe mes journées
depuis de nombreuses années.
La chaleur écrasante de cet été quelque peu atténuée par le couvert forestier a calmé toute activité
dans le sous-bois. Le Pic noir vient de temps à autre interrompre le calme ambiant.
Je la vois tout à coup descendre ce goulet rocheux avec une aisance insolente et sans aucun bruit.
Elle ne m’a pas repéré et vient s’allonger à proximité de la tanière, observe les alentours. Je fais
quelques clichés. Le bruit du déclencheur l’intrigue, elle essaye de distinguer ce qui se cache dernière ces
quelques branches d’épicéas qui nous séparent. Nos regards se croisent. Instant merveilleux, ses yeux aux
reflets d’or auréolés de blancs sont d’une beauté rare, hypnotique, j’en ai les larmes aux yeux.

M’a-t-elle vu ? Elle ne bouge pas, semble confiante et l’arrivée d’un de ses jeunes qui vient contre
elle se frotter affectueusement la détourne de ce qui l’intriguait 10 secondes plus tôt. C’est une profusion
de léchouilles de la part de la mère puis le jeune s’allonge entre ses pattes pour la téter.
Au bout de 5 minutes, le jeune, surement repu, refait quelques câlins à sa mère et s’allonge devant
la tanière.
La mère s’assoit et observe les alentours ; tous ses sens sont en alerte et elle m’observe longuement.
A 20 mètres d’elle, je n’avais comme seul camouflage que mes habits verts qui devait se confondre plus ou
moins avec la végétation ambiante et quelques branches basses d’épicéas entre nous.
Le lynx est un animal aux sens aiguisés et cette femelle se devait d’être encore plus aux aguets à ce
moment-là pour assurer la sécurité de sa progéniture.
Quand je regarde encore aujourd’hui les photos prises à cet instant, je n’ai que peu de doute et je ne
sais pas par quelle magie elle semblait avoir accepté ma présence.

Elle se lève, s’étire et descend le talus du côté opposé auquel elle était venue. Elle s’arrête pour
observer une dernière fois sa progéniture et s’éloigne tranquillement en silence sans daigner regarder dans
ma direction.
Ce jour-là, cette femelle m’a fait un beau cadeau en me permettant de m’immiscer dans son intimité.
Je reste là encore de longues minutes pour me remettre de mes émotions.
Les trois jeunes se rassemblent devant la tanière et s’allongent les uns contre les autres pour
reprendre leur sieste.
Je fais un dernier cliché et je m’évapore de ce lieu magique chargé d’émotion pour lui laisser toute
sa quiétude.

Je reviens sur les lieux une semaine plus tard, équipé d’une longue vue empruntée à un collègue
ornithologue. J’observe la tanière et les alentours à distance. Pas de signe de vie.
Avant l’ouverture de la chasse, pour m’assurer qu’elle n’y soit plus, je m’approche cette fois-ci de
la tanière mais des toiles tissées par une araignée à son entrée montre qu’elle n’a pas été occupée
récemment. Me voilà quelque peu rassuré.
Malheureusement, deux mois plus tard, je reçois un coup de fil d’un élu d’une de mes communes.
Il m’annonce qu’il a observé la veille le cadavre d’un jeune lynx en bordure de route départemental ainsi
qu’un lynx adulte et deux jeunes à proximité. Il me précise le lieu où je me rends dans la foulée.
J’emmène avec moi ma chienne qui pourra m’aider si le cadavre a éventuellement été déplacé car,
malgré ses 11 ans, elle a encore le flair bien développé. Sur place, pas de trace du cadavre à l’endroit
indiqué. J’observe bien une tache de sang sur le bitume correspondant à l’impact de la veille. Je passe plus
d’une heure à tourner sur le secteur et à motiver ma chienne à faire travailler son odorat mais sans succès.
Quelqu’un aurait-il ramassé la dépouille ? La mère sur place le jour d’avant, aurait-elle pu récupérer
son petit, même mort ? Le cadavre aurait-il pu faire les frais d’un charognard ? Questions qui resteront sans
réponse.
Quoi qu’il en soit, j’ai un pincement au cœur, est-ce un des jeunes observés 2 mois plus tôt à 5 km
à vol d’oiseau ? Probablement…
Une photo du cadavre prise par la personne qui accompagnait l’élu et que j’ai comparée avec celle
que j’avais prise m’apporte la réponse rapidement. Malheureusement, il ne reste donc plus que deux jeunes
à cette femelle B619.

La littérature sur l’espèce rapporte effectivement qu’en moyenne, seulement 50 % des jeunes lynx
arrivent à passer le cap de l’année. Celui-ci aura fait les frais de la circulation routière. Pourtant, dans ces
coins perdus, la circulation n’est pas très dense et c’est peu dire.
Ce n’est vraiment pas de chance…
Décembre 2020, première neige tant attendue. En effet, l’hiver précédent a été le premier depuis 20
ans où je n’avais pas pu pister le lynx faute de couverture neigeuse suffisante et cela commençait réellement
à me manquer.
L’excitation de la recherche, l’émotion de la découverte, le suivre pas à pas, parcourir son territoire,
s’imprégner de ses habitudes, observer comment il chasse et à quel point cela n’est pas une tâche si facile
pour lui vu le nombre d’attaques nécessaires pour attraper une proie. Les jours de chance pour lui, le sont

aussi pour moi qui peux alors installer un piège photo pour l’identifier. Et, le Graal, l’observation au cours
du pistage ou lors d’un affut sur proie !
De cet animal et de tout ce qui tourne autour, on en devient vite accro.
Me voilà donc accompagné d’un stagiaire les deux semaines à venir et je lui explique ma manière
de procéder pour optimiser nos chances de croiser ses traces. Effectivement, avec un territoire de 10000 à
20000 ha, c’est comme chercher une aiguille dans une meule de foin.
A force de le pister, j’ai peu à peu compris de quelle manière les différents lynx qui l’ont occupé,
parcouraient ce territoire réparti entre plateaux, crêtes rocheuses et vallées étroites.
Il y a donc quelques endroits stratégiques, comme les points hauts, barres rocheuses, croisées de
routes forestières que nous nous mettons à prospecter.
C’est au croisement entre deux pistes forestières que nous nous retrouvons nez à nez avec plusieurs
traces de pas de lynx. Reconnaissables par leurs quatre pelotes plutôt arrondies, éloignées les unes des
autres, dissymétriques pour les deux de devant et sans trace de griffe. En regardant de plus près, ils sont
trois, un adulte et deux jeunes aux empreintes légèrement plus petites et surtout nettement moins enfoncées
dans la neige fraiche. Elles datent de la veille et sont plutôt bien nettes. Est-ce la femelle de cet été ou une
autre également photographiée avec deux jeunes par un ami sur une commune avoisinante ? Seule une
photo nous donnera la réponse.

Ni une, ni deux, nous nous équipons et commençons le pistage.
Les félins poursuivent cette piste puis bifurquent à l’équerre pour descendre dans le talus versant
sud. Cela s’annonce mal, plus nous descendons et plus la neige se fait rare en sous-bois et nous finissons
par les perdre. Je décide de continuer de descendre au droit pour tomber sur une autre piste forestière en
contrebas qui elle est encore recouverte par un peu de neige. Et, effectivement, voilà leurs traces qui se
prolongent maintenant sur la piste jusqu’à une place de dépôt avec de nombreuses piles de bois. Le trio
prend apparemment plaisir à monter dessus en tous sens. Ils poursuivent ensuite leur chemin à travers bois
en prenant un peu d’altitude ce qui devrait faciliter le pistage.
Arrivés sur la crête, ils basculent sur l’autre versant qui tombe à pic. Nous les suivons jusqu’à
l’aplomb d’une barre rocheuse. La contourner va nous prendre un peu de temps et la neige se fait rare en
contrebas comme sur l’autre versant. Cela ne vaut pas le coup de continuer, d’autant qu’il y a de grandes
chances qu’ils soient descendus au fond du vallon pour remonter sur le versant d’en face.
Nous retournons à la voiture pour rejoindre la route au creux de la vallée. Effectivement, nous
retrouvons leurs traces dans un champ le long de la route. C’est reparti pour un tour ! Tant que nous les
suivons dans les champs le pistage reste possible mais ils finissent par poursuivre en forêt nous obligeant à
arrêter nos recherches pour aujourd’hui.

Le lendemain, nous prospectons sur la partie sommitale du versant où nous les avions perdus la
veille. Bingo ! Mais nous ne retrouvons cette fois-ci qu’une seule trace, surement celle de la mère.
Ses déplacements et son comportement sont bien différents de ceux de la veille. Au lieu de se
déplacer de manière linéaire, l’individu prospecte minutieusement les bordures entre champs et forêts à la
recherche d’une proie à surprendre. Nous croisons de nombreuses couches fraiches de chevreuil où la neige
a fondu sous la chaleur des ongulés. A proximité, les traces laissées dans la neige par le lynx et les chevreuils
nous laissent imaginer que ce lieu a été le témoin d’une attaque foudroyante de la part du félin.
Des bonds de 3 à 4 m, des changements de direction marqués par de nombreux dérapages, des brins
d’herbes arrachés sous la puissance de ses pattes aux griffes acérées sorties pour l’occasion. Cela a dû être
un moment de panique dans les rangs des chevreuils qui ont réussi malgré tout à lui échapper.
Bis repetita 500 m plus loin, où il surprend à nouveau des chevreuils dans un petit bosquet au milieu
d’un champ. Même effort intense avec toujours aussi peu de réussite.
Il continue à descendre et nous perdons sa trace par manque de neige.
Troisième jour. Nous repartons depuis le fond de vallée et remontons le versant nord pour
éventuellement y croiser sa trace. Ce n’est qu’arrivés sur le plateau que nous retrouvons les traces fraiches
de nos trois compères. Cette fois-ci la mère prospecte accompagnée de ses deux jeunes qui ont l’air plus
occupés à s’amuser qu’à essayer d’attraper une proie pour calmer leur appétit. Nouvelle attaque et nouvel
échec. Ils descendent maintenant dans la vallée versant sud où nous perdons leurs traces. Retour à la voiture
pour rejoindre le fond de vallon ou nous avions retrouvé leurs traces le premier jour. Intuition qui se
confirme, leurs empreintes traversent la route puis remontent dans le versant en direction du plateau où le
pistage avait débuté.
Nous trouvons sur une piste deux excréments de petits diamètres qui, s’ils ne se trouvaient pas sur
la piste des lynx, m’auraient plutôt fait penser à du renard. Mais là, pas de doute, ce sont donc les jeunes
qui se sont allégés avant de monter dans le versant !

Cela tombe bien, dans le cadre du tout nouveau Plan National d’Actions Lynx, je viens tout juste
d’intégrer l’équipe coordonnée par la Société Française pour l’Etude et la Protection des Mammifères qui
participe à l’action « régime alimentaire et structure génétique des populations de lynx boréal ». Il est donc
nécessaire de récolter des excréments de lynx pour les transmettre au laboratoire chargé de les analyser.
J’ai dans mon sac tout ce qu’il faut pour recueillir des échantillons. Muni de gants, je prélève les
2/3 de chaque excrément que je mets dans un sac plastique spécifique. Il faudra ensuite que je les stocke
au congélateur en attendant leur transit à Besançon,
Après ce petit intermède, nous reprenons le pistage qui s’arrête vite faute de neige en forêt. Nous
remontons dans le véhicule pour rejoindre le point de départ de cette série de pistages mais sans résultat.
Soit nous avons trop anticipé leur déplacement, soit ils se sont tenus dans le versant.
Début janvier, la neige est de retour promettant de belles opportunités de pistages. Effectivement,
je retrouve la piste de nos trois compères sur le plateau. Au bout de 100 m, la mère continue sur la piste
forestière alors que les deux petits poursuivent dans les bois. Je décide de continuer sur les traces de celle
qui doit trouver pitance pour rassasier ses deux petits.
Au milieu d’un champ, je trouve cette fois-ci un excrément de la mère, bien plus gros et caractéristique de
l’espèce avec ces nombreux tronçons de 3 à 6 cm avec un coté en cul de bouteille et l’autre légèrement
pointu. Ils sont durs et consistants avec de nombreux poils.

Me voilà quelque peu rassuré, cela prouve qu’elle a mangé récemment. Je prélève les échantillons
tout en pensant que les trois crottes permettront au laboratoire de vérifier les aspects de taux
d'apparentement de leurs tests génétiques.
N’empêche qu’elle prospecte chaque bosquet, chaque lisière où pourrait se cacher une éventuelle
proie. Malgré quelques attaques, la réussite n’est toujours pas au rendez-vous et j’arrête le pistage avec
l’arrivée de la nuit.
Le lendemain, je retrouve des traces fraîches de la nuit d’un individu seul, surement la mère. Elle
prospecte dans le même secteur que la veille, en passant par moment au même endroit et revient au lieu où
je les avais trouvées. C’est dans ce secteur que je perds sa trace, cette fois-ci pas pour les avoir égarées mais
parce qu’il y en avait… de trop ! Le comble ! Cela partait dans tous les sens. Surement une zone où le trio
a stationné quelque temps. Peut-être pour consommer une proie mais je n’arrive pas à mettre la main dessus.
Je me décide alors à suivre les traces des deux jeunes de la veille qui me mènent directement à une
corniche avec une belle cavité à son pied. Ils ont surement dû y rester le temps que leur mère était partie
chasser. Je la garde en mémoire pour y installer un piège photo pour la mise-bas prochaine, on ne sait
jamais !
Le devoir m’appelant sur d’autres fronts, le pistage s’arrête là pour cette semaine.
Deux jours plus tard, lors de la surveillance d’une exploitation dans la vallée du Doubs, je trouve
entre les traces fraiches des pneus du tracteur forestier, des empreintes bien rondes et bien alignées.
Cette fois-ci c’est le hasard qui me met sur les traces de cet individu. Il se déplace sur le haut du
versant et, au niveau d’une arête rocheuse, la suit en direction de la vallée. Il croise sur son parcours une
piste forestière où il a voulu s’abreuver. Malgré des coups de pattes sur la couche de glace qui recouvrait
cette ornière, il n’a pas réussi à la casser et à y étancher sa soif. Il poursuit en direction de la vallée non
enneigée où il a pu éventuellement s’hydrater dans le Doubs qui y serpente tranquillement.

Quelques jours plus tard, mon stagiaire est de retour ainsi que la neige venant remettre à zéro toute
trace de déplacement sur le plateau. Il m’est nécessaire de changer les piles d’un de mes pièges et c’est en
nous approchant de ce dernier que nous tombons sur une belle piste toute fraiche qui s’y dirige tout droit.
Les empreintes passent devant mais la neige qui nous aura permis de déceler son passage a recouvert mon
piège le rendant donc inapte à flasher qui que ce soit. Je le débarrasse de cette poudrée et nous voilà partis
sur les traces qui descendent en direction des barres de roches. Ces dernières sont particulièrement escarpées
et il est plus judicieux de ne pas y descendre. Nous reprenons la voiture pour prospecter d’autres coins et
c’est sur une pile de bois en bordure de route forestière que nous observons de belles traces et un marquage
urinaire.
C’est reparti pour un tour, cette fois-ci sur le plateau. Au bout de 500 m à travers bois, nous
observons et entendons 2 Grands corbeaux qui prennent leur envol lourd et bruyant dans le sous-bois. Ça
sent la proie à plein nez ! Effectivement, ce sont généralement les premiers charognards à trouver les restes
plus ou moins consommés des proies de lynx. Nous nous approchons et du poil de chevreuil et des traces
de sang laissent présager d’une attaque récente.

Malchance malgré notre chance, nous arrivons 1 ou 2 jours trop tard, il ne reste plus que la carcasse
complètement consommée et donc peu de chance que le prédateur revienne faire un tour par ici pour se
repaitre.
J’en profite pour montrer à mon stagiaire ce qui caractérise la prédation d’un lynx.
Pour ce qui est des traces de morsures et d’hématomes au niveau de la trachée, l’état de consommation
avancé ne me permet pas de lui montrer ce qui est caractéristique : nombreuses perforations de petits
diamètres (inférieures à 3 mm) accompagnées d’hématomes.
Pour le reste, la carcasse est en connexion anatomique et la peau relevée en chaussette sur les membres. La
panse, quant à elle, a été mise de côté et les charognards s’en sont déjà bien repus.
Nous reprenons la piste qui se dirige de nouveau vers cette barre de roche trop accidentée pour nous.
Nous arrêtons là le pistage pour la journée quelque peu déçus surtout pour mon stagiaire qui aurait bien
voulu faire un affut sur proie.
Le lendemain, un lynx est repassé devant mon piège et je me dis que cette fois il est dans la boite.
Mais manque de chance, c’est une panne sur le flash du piège photo qui m’empêche de mettre une image
sur ce lynx de passage…
Pour nous consoler, on suit ses traces qui nous ramènent vers la barre rocheuse, décidément. On
reprend la voiture pour descendre en dessous de la barre et nous retrouvons les traces qui traversent la route.
Il continue sa descente dans le versant, à l’affut d’une éventuelle proie et au bout de 2 heures à sa
suite, nous faisons demi-tour pour récupérer la voiture et revenir sur ses traces. Nous faisons cette opération
à deux reprises pour garder la voiture à proximité mais la fin de journée arrivant à grands pas et la perte
d’altitude rimant avec neige moins épaisse, il nous faut nous résigner à arrêter nos prospections.
Le jour suivant, non loin du lieu où nous avions fini notre journée de pistage, nous trouvons de
nouvelles traces dans le versant. Est-ce le même individu que celui pisté la veille ou un autre ? Nous voilà
partis sur ces traces à travers forêts et lisières de pâturages. La faim a l’air de le titiller, sa manière de
prospecter le trahit quelque peu.
Au bout de 3 heures de marche sur ses traces, l’heure de midi approche et la voiture pour rentrer
n’est pas toute proche. Heureusement, je sais pouvoir compter sur ma compagne pour nous récupérer et
nous ramener à notre carrosse. Cela nous évite quelques kilomètres de marche et nous permet de reprendre
la piste dès le repas pris au chaud fini.
Encore 2 heures de marche et nous voilà arrivés au pied de la barre de roche…. On a l’impression
d’avoir tourné un peu en rond…. La boucle est bouclée.
Le mois de mars a bien débuté quand la neige en quantité est de retour me permettant alors de
chausser mes skis de randonnée nordique. Par contre, il a neigé toute la nuit et une bise glaciale souffle en
continu. Je n’ai guère d’espoir de trouver quelque chose ce matin. Je longe quand même cette fameuse barre
rocheuse au cas où.
Surprise, voilà deux traces qui coupent mon chemin pour rejoindre la barre. Nous sommes en plein
rut et il se peut que cela soit les traces d’un couple formé récemment ou alors une femelle avec un petit.
Cette barre rocheuse sera-t-elle le témoin des ébats d’un couple réuni le temps de quelques jours ?
Je suis donc les traces à rebrousse poils. Elles traversent le massif forestier sur 800 m avant d’atterrir
dans un champ où le vent a effacé tout passage. Je continue ma tournée à ski sur le plateau et constate que
les chablis sont nombreux dans mes parcelles résineuses. Les sapins ont cruellement manqué d’eau l’été
passé et rougissent pour beaucoup seulement maintenant de leur déshydratation forcée.
Une semaine plus tard, je m’apprête à quitter le Haut-Doubs durant une semaine pour suivre une
formation. Il a neigé durant la nuit et j’hésite à partir prospecter avant de prendre la route. Je serais en effet
trop « frustré » de trouver quoi que ce soit et de ne pas pouvoir en profiter.
Je charge donc mes bagages et me voilà parti. Sur la route, c’est plus fort que moi, mes yeux
vagabondent de part et d’autre de la route au cas où…
Il est passé par là ce matin, marquant son territoire au pied de cette pile de grumes de sapin où mon
regard s’est posé ! Je m’arrête, regarde ma montre, j’ai un peu de marge. Allez hop, je chausse mes
chaussures de randonnée et pars sur ses traces au petit trop. Le temps m’est compté.

Il n’a apparemment pas encore pris son petit déjeuner et se dirige vers une parcelle en régénération
où de nombreux jeunes sapins, hêtres, érables, noisetiers entourés d’un tapis de ronces doivent attirer bon
nombre d’ongulés en mal de pousses tendres à grignoter. Il sait où prospecter pour multiplier ses chances.
Mais il n’y croise pas l’ombre d’une proie et rejoint la route le long de laquelle il multiplie les marquages
urinaires. C’est son territoire et, en cette période de rut, il veut d’autant plus le faire savoir à ses congénères.
Au bout d’une demi-heure, je fais demi-tour pour partir pour de bon.
A mon retour, le printemps est là. Les températures sont mêmes quasi estivales.
Mais, une semaine après, l’hiver n’a pas dit son dernier mot, les températures dégringolent et une
fine couche de neige recouvre à nouveau les champs ce matin. Une dernière chance se profile devant moi.
Et une fois de plus, elle me sourit. Même marquage urinaire sur la pile de bois que j’avais observé
avant mon départ en stage. Cette fois-ci pas de détour dans le bois, il suit la route et marque
systématiquement toutes les piles de bois, souches, gros blocs rocheux situés de part et d’autre de la
chaussée. La route perdant vite de l’altitude, la neige se fait moins épaisse et lorsqu’il bifurque dans le bois,
c’est peine perdue. Je reprends quand même les traces dans l’autre sens mais dans les bois la couche de
neige est là aussi trop réduite pour continuer le pistage.
Cet hiver aura vraiment été exceptionnel à plus d’un titre ; d’une part en raison des chutes de neiges
fréquentes et importantes et d’autre part en raison des nombreuses pistes découvertes. Cela aura été le plus
prolifique en pistage depuis deux décennies.
La présence de cette femelle avec ses deux petits au début de l’hiver qui s’est pas mal cantonnée
dans mon secteur y est pour beaucoup et m’a offert plusieurs opportunités. Se rajoute les autres pistes liées
aux nombreux déplacements d’autres individus pendant la période de rut.
Une année à leur côté vient donc quasiment de s’écouler.
Que de beaux et intenses moments passés sur leurs traces à travers monts et par vaux.
Je crois que je ne pourrai jamais m’en lasser. Reste plus qu’à espérer que la neige sera toujours au
rendez-vous les hivers à venir ce qui sera de moins en moins sûr en dessous de 900 m avec le réchauffement
climatique… L’hiver dernier fut peut-être une exception parmi ceux à venir.
Les lynx quant à eux n’en auront que faire, tant que ces changements ne bouleverseront pas de
manière irréversible les équilibres entre le milieu dans lequel ils évoluent et les proies qui lui sont
indispensables pour vivre.
Stephan PAILLARD
Technicien forestier ONF


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