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Nom original: kernos-310.pdfTitre: À propos du sarcophage d'Aghia Triada : un rituel de nécromancie à l'époque protohistorique ?Auteur: Robert Laffineur

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Kernos
Revue internationale et pluridisciplinaire de religion
grecque antique
4 | 1991

Varia

À propos du sarcophage d'Aghia Triada : un rituel
de nécromancie à l'époque protohistorique ?
Robert Laffineur

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/kernos/310
DOI : 10.4000/kernos.310
ISSN : 2034-7871
Éditeur
Centre international d'étude de la religion grecque antique
Édition imprimée
Date de publication : 1 janvier 1991
Pagination : 277-285
ISSN : 0776-3824
Référence électronique
Robert Laffineur, « À propos du sarcophage d'Aghia Triada : un rituel de nécromancie à l'époque
protohistorique ? », Kernos [En ligne], 4 | 1991, mis en ligne le 11 mars 2011, consulté le 19 avril 2019.
URL : http://journals.openedition.org/kernos/310 ; DOI : 10.4000/kernos.310

Kernos

Kernos, 4 (1991), p. 277-285.

À PROPOS DU SARCOPHAGE D'AGHIA TRIADA:
UN RITUEL DE NÉCROMANCIE
À L'ÉPOQUE PROTOIDSTORIQUE ?

Le sarcophage en calcaire peint découvert en juillet 1903 par les
fouilleurs italiens dans la chambre funéraire nO 4 au nord-est de la
villa minoenne d'Aghia Triada est sans doute un des documents de la
protohistoire égéenne qui a suscité les plus fréquents commentaires et
les plus nombreux essais d'interprétation 1. La richesse iconographique
de sa décoration, sa qualité, son bon état de préservation et la signification religieuse et funéraire des scènes représentées en faisaient, il est
vrai, un témoin privilégié, comme aussi sa situation chronologique, à
la fin de la période néopalatiale ou au début de la période postpalatiale,
postérieurement à l'époque de floraison de la grande peinture
minoenne. L'abondante bibliographie dont le monument a fait l'objet
amènerait à douter de l'opportunité d'un nouvel examen 2 , d'autant
qu'un document de cette importance, de surcroît unique en son genre, ne

2

Pour un historique des recherches consacrées au monument et une analyse
détaillée de son décor figuré, on se reportera à la monographie exhaustive de
Ch. R. LONG, The Ayia Triadha Sarcophagus. A Study of Late Minoan and
Mycenaean Funerary Practices and Beliefs, Gôteborg, 1974 (SIMA, XLI), qui
dispensera d'un inventaire des opinions émises depuis la découverte (l'ouvrage
sera cité dans la suite LONG). Les interprétations plus récentes ont été
mentionnées entre autres dans J. VANSCHOONWINKEL, La barque dans le culte
et la religion créto-mycéniens, in Revue des archéologues et historiens d'art de
Louvain, 15 (1982), p. 25-26. Pour une bonne illustration en couleurs, on
renverra à Sp. MARINATOS et M. HIRMER, Kreta, Thera und das mykenische
Hellas, Munich, 1973, pl. XXX-XXXIII, sans donner chaque fois dans la suite de
l'exposé la référence précise à telle scène ou à tel détail.
L'interprétation peut cependant progresser, comme le montre la récente
identification proposée pour les deux quadrupèdes attelés au char des
«divinités» sur un des petits côtés. Voir T. SMALL, A Goat-Chariot on the Hagia
Triada Sarcophagus, in AJA, 76 (1972), p. 327 et pl. 72, 1 et J.P. NAUERT, A
Goat-Chariot on the Hagia Triada Sarcophagus : a Further Note, in AJA, 76
(1972), p. 437. La question la plus complexe reste de savoir si les quatre
panneaux expriment un thème unique et homogène. L'unité thématique n'est
même pas assurée pour la scène de libation et la scène de présentation du long
côté principal (LONG, p. 25).

278

R. LAFFINEUR

livre pas aisément, il faut l'avouer, la clé de son interprétation 3 . Je
voudrais néanmoins, dans les quelques pages qui vont suivre, proposer
une nouvelle lecture de la décoration figurée et tenter d'aboutir à une
autre interprétation de l'ensemble du décor qui associerait les scènes
des deux longs côtés.
J'attirerai d'abord l'attention sur un élément important de la décoration du sarcophage, à savoir la figure de l'extrémité droite du long
panneau principal, qui montre une scène de libation et une «scène de
présentation»4. Le caractère inhabituel de cette figure a été très tôt
observé. L'absence de bras et la pose rigide contrastent singulièrement
avec l'allure libre et naturelle des autres figures et donnent plutôt
l'impression qu'il s'agit d'un personnage au corps emmailloté, voire
d'une momie, et semblent bien obliger à exclure une identification
comme divinité 5 . La taille réduite est également perceptible et paraît
bien résulter d'un choix délibéré, puisque l'espace disponible au-dessus
de la tête n'imposait pas une telle réduction 6 et que toutes les autres
figures du sarcophage occupent au contraire toute la hauteur du registre.
La raison est alors sans doute, comme l'a suggéré Ch. Long, que
l'artiste a voulu indiquer une figure dont le bas du corps est situé sous le
niveau du so17. On peut objecter que les équivalents d'une telle position
ne sont pas fréquents 8 ni bien identifiables et on peut être amené à
douter davantage encore du bien-fondé de cette interprétation quand on
se rappelle que la partie inférieure du corps a malheureusement disparu
avec le coin inférieur droit de la scène 9 . Mais la taille réduite me
3

4

5
6
7
8
9

Une même invitation à la prudence dans NAUERT, ibidem: «Because of the
unique position of the Hagia Triada sarcophagus in Minoan art, any
interpretation must exhibit restraint».
LONG, fig. 52, à droite. L'identification de ce long côté comme la face principale
du sarcophage résulte de la position du monument dans la tombe: le panneau
portant la scène de libation et la «scène de présentation» était dirigé vers le nord
au moment de la fouille (donc au moins au cours de la dernière utilisation de la
tombe) et il était donc le premier que l'on découvrait en pénétrant dans la
chambre; cette paroi nord était en outre plus soigneusement dressée et l'enduit
qui supportait la peinture y était disposé en une surface plus régulière (LONG,
p.25).
LoNG,p.45.
LoNG,p.44.
Ibidem.
Ds sont recensés dans LoNG, p. 44-45.
Voir le relevé original de la décoration reproduit dans M.P. NILSSON, The
Minoan.Mycenaean Religion and its Survival in Greek Religion, Lund, 1950 2,
fig. 196.

À PROPOS DU SARCOPHAGE D'AGHIA TRIADA

279

semble un argument suffisant pour permettre de voir avec quelque
certitude dans la figure de l'extrémité droite de la face principale la
représentation du défunt dont le corps est partiellement enfoncé sous le
sol. S'agit-il alors dans l'idée du peintre, comme le croit Ch. Long, de
montrer l' «esprit» du mort en train de s'enfoncer dans le sol, en
direction du monde souterrain, à l'image de l'esprit de Patrocle 10 ? Cela
implique la croyance en un au-delà souterrain, assurément vraisemblable, mais difficilement compatible, sur un même document en tout
cas, avec la présentation d'un modèle réduit de barque, qui laisserait
plutôt entrevoir la croyance en un au-delà transmarin ll .
Une fois que l'on tient pour probable le principe de cet enfoncement
partiel dans le sol, on pourrait toutefois aussi bien imaginer un mouvement en sens inverse et considérer que le défunt est représenté au
contraire au moment où il émerge du sol. Une telle apparition se
justifierait bien dans une illustration du rituel funéraire, même si elle
témoigne de l'association sur une seule et même scène du monde de la
réalité de l'exécution du rite et du monde surnaturel de l'effet qu'il est
censé produire. Ne voit-on pas alors se présenter immédiatement à
l'esprit l'épisode de l'évocation des morts, aux chants X et XI de
l'Odyssée, où l'âme des défunts surgit des Enfers au travers d'une fosse
creusée par le consultant? Et en poursuivant le parallèle entre certains
détails de l'imagerie du sarcophage et les détails du rituel décrits dans
le texte homérique, on ne peut manquer d'être frappé par les étroites
similitudes entre les deux témoignages.
On a déjà évoqué plus haut l'enfoncement dans le sol, équivalent
possible de la fosse que doit creuser Ulysse aussitôt qu'il est parvenu sur
les rives de l'Achéron:
ËvSa 0' Ë1tEtS', ilproç, xptll<PSdç 1tÉÀaç, roç crE lŒÀEUro,
p6Spov opuçat ocrov 'tE 1tuyoucrtQv ËvSa Kat ËvSa 12.

Attachons-nous à présent à la mention de la triple libation, de lait
miellé, de vin doux et d'eau pure:
àll<P' a{)'Cé[> of: カセック
1tpÔYta Lー」エGセk￀eャi

XEîcrSat 1tûcrw vEKUEcrcrt,
IlE'tÉ1tet'ta of: i,ôÉt oïvcp,

10 LONG, p. 46 (Iliade, XXIII, 100-101).
Il Voir en dernier lieu à ce propos R. LAFFINEUR, La mer et l'au-delà dans l'Egée
préhistorique, in Thalassa. L'Egée préhistorique et la mer. Actes de la 3e
Rencontre égéenne internationale de l'Université de Liège, Calvi, 23-25 avril
1990 (sous presse).
12 Odyssée, X, 516·517 et XI, 24-25.

280

R. LAFFINEUR

'to 'tphov

a.M· üoa.n I3

et observons que le long panneau principal montre précisément, dans sa
partie gauche, deux femmes qui portent des seaux ou des baquets. La
première verse le contenu du premier récipient dans un grand cratère,
tandis que sa compagne attend de faire de même avec deux autres seaux
suspendus aux extrémités d'une perche posée sur ses épaules. On s'est
interrogé sur le contenu de ces baquets et on semble s'accorder pour y
voir des récipients contenant un liquide. Le fin filet de couleur rose que
l'on pouvait encore, au moment de la découverte, voir s'écouler du
premier baquet, pourrait bien indiquer du vin 14 et l'on est tenté
d'imaginer que les deux autres contenaient le lait miellé et l'eau. Ces
trois liquides seraient ensuite transportés, dans la partie centrale de la
frise, par les trois porteurs, dans des récipients plus spécifiques, les deux
premiers en forme de bovidé - des rhytons zoomorphes -, le troisième en
forme de barque, avant que l'on ne procède aux libations proprement
dites devant l'image du défunt. L'utilisation de rhytons est bien appropriée à une libation et l'on verrait volontiers dans les trois contenants
les instruments d'une triple libation analogue à celle que doit exécuter
le héros homérique. On observera cependant que la fonction première
d'une barque n'est pas de contenir du liquide et que l'usage des modèles
réduits d'embarcation comme rhytons n'est pas attesté en Égée, mais
seulement à Chypre, au XIIe siècle l5 . On objectera surtout que si l'on
voit ainsi dans les portions gauche et médiane de la frise deux épisodes
successifs d'un même rituel, le mélange préalable des trois liquides
dans le cratère ne permet pas de faire ensuite trois libations différentes,
mais seulement trois fois la même libation et on comprend difficilement alors pourquoi on aurait figuré deux variétés de vase, deux rhytons
zoomorphes et un modèle de barque. Si l'on considère en conséquence
qu'il y a là au contraire deux rites distincts, une correspondance entre
l'image et le texte n'est pas davantage évidente, à l'exception du nombre
de porteurs et donc du nombre de libations qui vont s'accomplir. Faut-il
associer la barque à l'eau l6 et le lait à un des bovins? Et quelle est alors
13 Odyssée,:x, 518-520 et XI, 26-28.
14 LoNG, p. 36.
15 L. BASCH, Le musée imaginaire de la marine antique, Athènes, 1987, fig. 313316 (Lapithos).
16 Ou au miel mélangé au lait, par référence au curieux modèle de barque en terre
cuite de la collection Mitsotakis dont le fond est pourvu d'un rayon de miel:
C. DAVARAS, MtvO)!1(:à /CTfPIO<p0PO 1rMHapW -rijç l:vÂÂoyijç MTfHJo-ra/CTf, in AE
(1984), p. 55-95 et pl. 6.

À

PROPOS DU SARCOPHAGE D'AGHIA TRIADA

281

la raison de l'utilisation d'un second rhyton en forme de bovin pour une
libation de vin ? Mais doit-on pousser aussi loin la comparaison et
chercher une correspondance parfaite entre deux témoignages par
ailleurs éloignés dans le temps?
Poursuivons plutôt la confrontation. Circé enjoint encore à Ulysse
de sacrifier un agneau et une brebis
ËvS' ow àpvetov pÉçew SftÀ:uv 'te IlÉÀawav
eic; "Epepoc; (HpÉ\jfac;17,

rite que l'on rapprochera du sacrifice de taureau illustré sur la face
arrière du sarcophage d'Aghia Triada. La victime n'est certes pas la
même - encore que deux petits capridés soient représentés sous la table à
sacrifice et qu'Ulysse se voit conseiller, une fois rentré en Ithaque, de
sacrifier en outre aux morts la meilleure de ses vaches 18 -, mais un
détail de la décoration du réceptacle funéraire mérite d'être observé en
relation avec le rituel d'évocation des morts. Le sang de l'animal
sacrifié s'écoule de manière très perceptible dans un récipient tronconique à une seule anse dans lequel on doit reconnaître non pas un
seau ou un baquet tronconique complet posé sur le sol mais plutôt la
partie supérieure d'un rhyton-cornet à demi enfoncé dans le so119. Cette
figuration particulière a son correspondant exact sur un vase-anneau
de Mycènes qui porte un accessoire à identifier sans le moindre doute
comme la moitié supérieure d'un rhyton-cornet que l'on a voulu figurer
enfoncé dans le so120. Le sang de l'animal immolé peut ainsi pénétrer,
par cet intermédiaire, dans la terre et on peut penser que son rôle est
alors, comme dans le récit homérique, de se rapprocher des âmes des
défunts qu'il est censé attirer vers la surface afin de permettre la
consultation 21 .
17 Odyssée, X, 527-528.
18 Odyssée, X, 522-523 et XI, 30-31.
19 LONG, p. 63. Cet écoulement et cette dispersion dans la terre doit amener à
écarter l'hypothèse originale de R. PARIBENI, reprise plus récemment par
I. SAKELLARAKIS (Das Kuppelgrab A von Archanes und das kretischmykenische Tieropferritual, in Prahistorische Zeitschri{t, 45 [1970], p. 185 et
193), selon laquelle le sang du taureau serait recueilli dans le cratère de
l'extrémité gauche de lu face opposée.
20 LONG, p. 63 et fig. 92. La surface de l'anneau, avec ses motifs de fleurettes
peintes et son serpent plastique, représente vraisemblablement le sol.
21 J'avais interprété antérieurement cette pénétration du sang de la victime dans
la terre comme un moyen de permettre au liquide de vie d'accomplir son action
vivifiante dans la sépulture et comme une manifestation symbolique de

282

R. LAFFINEUR

Seule, finalement, l'offrande de farine que le héros doit exécuter
dans la fosse 22 n'est apparemment pas attestée dans l'iconographie du
sarcophage, à moins qu'il ne faille interpréter de cette manière le geste
du personnage féminin présent derrière la table de sacrifice ou reconnaître des pains ou des gâteaux dans les éléments contenus dans la sorte
de panier visible au-dessus de l'autel en avant de la même scène 23 . Il
reste aussi que la présence de musiciens sur les deux longs côtés du
sarcophage - une joueuse de lyre derrière les deux femmes de la face
principale et un joueur de double flûte près de la table à sacrifice - n'est
pas mentionnée par le poète dans la description des rites préparatoires à
la consultation des âmes des morts. Sur un plan plus général enfin, la
localisation du rituel diffère assez sensiblement dans les deux cas.
L'épisode odysséen se déroule en pleine nature, tandis que la représentation peinte a pour théâtre un environnement construit et aménagé
composé d'un édicule à l'extrémité droite du registre, derrière l'
«esprit» du défunt, d'un autel, d'une façade d'édifice cultuel avec
cornes de consécration et de colonnes posées sur des bases et munies de
couronnements en forme de double hache. L'ensemble évoquerait
davantage, en moins monumental il est vrai, un véritable sanctuaire
qui annoncerait le nécromanteion de l'Achéron de la période historique.
On sait que les vestiges mis au jour sur le site du nécromanteion
d'Éphyra, au confluent de l'Achéron et du Cocyte, ne sont pas antérieurs

croyances en la régénération après la mort. L'alternative proposée aujourd'hui
n'est peut-être pas entièrement incompatible avec une telle conception. Voir à
ce propos R. LAFFINEUR, Fécondité et pratiques funéraires en Egée à l'âge du
Bronze, in Archaeology and Fertility Cult in the Ancient Mediterranean. Papers
presented at the First International Conference on Archaeology of the Ancient
Mediterranean, Malta, 2-5 September 1985 (1986), p. 84-85 et Weitere Beitriige
zur Symbolik im mykenischen Bestattungsritual, in Kolloquium zur Agiiischen
Vorgeschichte, Mannheim, 20.-22.2. 1986, Schriften des Deutschen
Archiiologen-Verbandes, IX (1987), p. 126-127.
22 Odyssée, X, 520 et XI, 28.
23 De même, le jet d'une pierre que le pèlerin devait sans doute accomplir afin de
conjurer le mauvais sort - si du moins on doit interpréter comme le résultat de
ces gestes répétés le tas de pierres découvert dans un couloir du nécromanteion
d'Éphyra - n'a pas d'équivalent dans l'iconographie du sarcophage, pas plus
que dans le texte homérique. Ace propos, S.I. DAKARIs, Das Taubenorakel von
Dodona und das Totenorakel bei Ephyra, in Neue Ausgrabungen in
Griechenland, Antike Kunst, 1. Beiheft (1963), 52.

À

PROPOS DU SARCOPHAGE D'AGHIA TRIADA

283

au Ille siècle avant notre ère24 , mais la haute antiquité de l'oracle y est
attestée clairement par le témoignage d'Homère et celui d'Hérodote
relatif à la consultation du tyran Périandre 25 , de même que par la
trouvaille d'un lot de terres cuites des VIe et Ve siècles à l'image d'une
divinité chthonienne 26 . Les environs immédiats ont livré également
les traces d'une présence mycénienne non négligeable, en particulier
l'enceinte cyclopéenne de Xylokastron, et le sanctuaire lui-même avait
conservé quelques rares témoins d'une occupation au Bronze récent, qui
devait sans doute être plus importante, mais que l'aménagement des
bâtiments hellénistiques a fait presque entièrement disparaître 27 . S'il
n'y a pas là l'indice d'une pratique cultuelle et oraculaire au Ile
millénaire, la chose mérite d'être observée et elle a permis à S. Dakaris
de supposer que le culte chthonien avait selon toute vraisemblance été
introduit en Thesprotie par des immigrants venus du nord-ouest du
Péloponnèse, plus particulièrement d'Élide, où le culte d'Hadès est bien
attesté, de même que les toponymes Éphyra et Achéron28 .
On ne possède pas d'autres indices sur la possible existence de
pratiques nécromantiques à l'époque mycénienne. La fouille conduite
récemment par Th. Spyropoulos à Palaiokastro près de Gortys
d'Arcadie a toutefois révélé une tombe à tholos munie d'un dispositif
inhabituel : un opaion situé près du sommet et qui donne accès, vers
l'intérieur, à une plate-forme délimitée par deux murets et supportée par
une sorte d'exèdre. Le fouilleur est tenté de reconnaître là le premier
nécromanteion mycénien parvenu jusqu'à nous 29 , mais il convient
certes d'attendre un rapport quelque peu circonstancié de la découverte
24 Pour une synthèse des résultats des fouilles, voir DAKARIS, op. cit., p. 51-54 et
Das Totenorakel am Acheron, in E. MÊLAS (ed.), Tempel und Statten der Gotter
Griechenlands, Cologne, 1977, p. 157-164.
25 V, 92.
26 S.I. DAKARIS, Das Taubenorakel von Dodona und das Totenorakel bei Ephyra,
op. cit., p. 54 et pl. 24, 1-3; ID., Antiquité de l'Epire. Le nécromanteion de
l'Achéron - Ephyra - Pandosia - Cassopè (Athènes, s.d.), p. 17 et fig. p. 18.
27 S.I. DAKARIS, Das Totenorakel am Acheron, in E. MÊLAS (ed.), Tempel und
Stiitten der GOtter Griechenlands, Cologne, 1977, p. 164; ID., Antiquité de
l'Epire, op. cit., p.17-19.
28 Ibidem et ID., Das Taubenorakel von Dodona und das Totenorakel bei Ephyra,
op. cit., p. 51. L'activité colonisatrice des Éléens dans la région se manifeste plus
tard, vers 700, par la fondation de Pandosia. Il semble hasardeux de rattacher
la division tripartite de la partie centrale du sanctuaire à une tradition
protohistorique.
29 Voir la mention de la trouvaille dans N. PAPACHATZIS et 1. LoucAs, Chronique
des fouilles, in Kernos, 3 (1990), p. 367.

284

R. LAFFINEUR

avant de développer le rapprochement entre ce témoignage et la décoration du sarcophage d'Aghia Triada. Mais si l'on tient pour vraisemblable, provisoirement du moins, cette interprétation de Th. Spyropoulos
et celle que je suggère ici, il faut noter dès à présent que dans les deux
cas on entrevoit la perspective de l'existence d'un rituel lié au contexte
funéraire qui n'est pas exécuté au moment de l'inhumation et qui n'est
pas destiné au défunt mais qui est pratiqué de manière répétitive,
régulièrement peut-être, durant la période qui suit la mise en terre et
bénéficie avant tout aux vivants.
Que l'on ait là une manifestation de la persistance d'une tradition
de l'Égée protohistorique dans le récit homérique n'a pas de quoi
surprendre. Ce n'est qu'un exemple supplémentaire d'un phénomène
bien attesté, malgré l'écart chronologique entre le Bronze récent et le
haut archaïsme. Que cette tradition se prolonge au-delà, sur un peu plus
d'un millénaire, jusqu'à l'époque hellénistique, dans les pratiques
oraculaires du nécromanteion d'Éphyra est peut-être plus inattendu.
Mais on sait qu'un culte a été pratiqué aux périodes historiques dans
certaines tombes mycéniennes 30 et des indices particulièrement
évidents ont été observés dans ce sens récemment par G. St. Korres sur
le site de la tombe à tholos de Voïdokilia en Messénie, pour l'époque
hellénistique précisément. De nombreuses figurines et plaques de terre
cuite mises au jour dans le secteur sud-est de la fouille et dans une petite
chapelle hellénistique construite au nord-ouest témoignent, par leur
iconographie, de l'existence d'un culte héroïque et chthonien à la fin du
IVe siècle et au début du IIIe 31 . La relation de ce culte avec le monument
funéraire mycénien n'est pas douteuse, pas plus que celle des restes
d'un sacrifice de taureau, découverts par le premier fouilleur, Sp.
Marinatos, dans les niveaux supérieurs à l'intérieur de la tombe et qui
30 Voir en particulier pour la Messénie l'étude exhaustive de G. St. KORRES, 'H
Qイーッヲj￀t}ャ 。ョkセ
ôlà Gイセカ
llE'raYEvEcn:Épav XPiiCHV UÔV MVKT]VaïKWV UXipCùV
M E(y(YT] v {aç, in flpaKnKa 'rov B' ÔIEOVOVÇ (J"VVEÔp{OV 1rEÀ01rOVVT](J"!aKWV
(J"1fOVÔWV (1980), II (Athènes, 1981-1982), p. 363-450. En dehors de cette région,
l'exemple le plus significatif est sans doute celui de la tombe mycénienne 1 de
Thorikos, avec un dispositif archaïque comprenant une table à offrandes et un
bothros : J. SERVAIS, Le secteur mycénien sur le haut du Vélatouri, in Thorikos l
1963 (Gand, 1968), p. 30-31 et 37-39 (les trouvailles de poterie du même dépôt
ont été étudiées depuis par M. DEVILLERS, An Archaic and Classical Votive
Deposit from a Mycenaean Tomb at Thorikos, Miscellanea Graeca 8 [Gand,
1988]).
31 À propos de cette trouvaille et de son interprétation, G. St. KORRES, Evidence
for a Hellenistic Chthonian Cult in the Prehistoric Cemetery ofVoïdokoilia in
Pylos (Messenia), in Klio, 70 (1988), p. 311-328.

À

PROPOS DU SARCOPHAGE D'AGHIA TRIADA

285

appartiennent à une période d'utilisation difficile à préciser mais en
tout cas postérieure au Ile millénaire32 .
L'évidence en faveur de la présente interprétation est assez limitée,
on en conviendra. Elle ne me paraît pas cependant suffisamment
négligeable pour renoncer à proposer une lecture des scènes principales
du sarcophage d'Aghia Triada qui aille résolument dans une nouvelle
direction 33 et qui laisse entrevoir l'existence possible au Bronze récent
de pratiques qui semblaient attestées seulement aux époques historiques. La démarche est sans doute hasardeuse, mais n'est-ce pas en
définitive le sort de tout essai d'interprétation de documents figurés qui
ne peuvent être éclairés par le témoignage de sources écrites contemporaines ou qui sont même simplement trop isolés pour pouvoir bénéficier
du secours de l'examen comparatif?
Robert LAFFINEUR
Université de Liège,
Place du XX-Août, 32,
B - 4000 LIÈGE

32 'A vaaK:acpry IlvÀov, in Ilpal(7;tK:a âjç év iHJrivatç 'APXawÀoytl\'ijç 'Emtpdaç
(1956), p. 203.
33 Les motifs des petits côtés du sarcophage ne s'inscrivent pas à l'évidence ùans
le schéma proposé. Les personnages en char, probablement des divinités, ne se
laissent pas immédiatement identifier et les vestiges d'une procession qui
subsitent à la partie supérieure du petit côté ouest (LONG, fig. 73) ne sont que
très incomplètement conservés.


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