Quenouille, roue et ciseaux .pdf


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Nom original: Quenouille, roue et ciseaux .pdf
Auteur: Henri

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Dans son profond sommeil, pendant de longues périodes (Mais que signifiait ce terme,
dans cet état hors du temps et de l’espace ?) il n’y avait rien. Oublieuse de sa propre identité,
elle flottait dans un océan de nuit, un grand vide sans mot ni image. Puis, les rêves
déployaient leurs formes changeantes. Sans être jamais exactement les mêmes, ils
présentaient des situations récurrentes : celle où elle régnait en sage souveraine, celle où,
encore enfant, elle jouait avec ses poupées aux pieds de ses parents, et celle avec le jeune
homme. Les songes de cette dernière catégorie baignaient dans une ambiance de grand
trouble. Quelquefois, elle n’échangeait avec lui que des baisers et de chastes enlacements.
Dans d’autres scènes, par contre, c’étaient des caresses sur leurs corps nus, allant parfois
jusqu’à cette étreinte que, dans la réalité, elle ne connaissait que par ouï-dire…Et, sans
raison particulière, tout se transformait. Elle rêvait d’autre chose et ne se souvenait déjà plus
de ces émois qui, pourtant, revenaient régulièrement. Mais jamais elle ne se réveillait…
Le cavalier s’étonna du peu de fréquentation aux abords de la cité où le firent pénétrer
les jeunes filles. On n’y voyait pas les riches commerçants ni les bateleurs, bonimenteurs et
prédicateurs habituels aux entrées des grandes villes. Il ne circulait que quelques charrettes de
paysans escortées de soldats, des bergers conduisant leurs troupeaux vers le marché et de
modestes marchands ambulants. Plus surprenant encore, le blason gravé sur la muraille était
recouvert de mousse, et indéchiffrable. Seul le groupe de statues polychromes qui surmontait
la grand-porte semblait entretenu.
Il représentait trois femmes autour d’un rouet, toutes les trois vêtues du même
manteau noir à capuchon. La première avait le côté gauche du visage caché par sa capuche et
le corps enveloppé dans son manteau. Ce qu’on en voyait révélait une toute jeune fille, très
belle. Elle tenait la quenouille tandis que la deuxième, en pleine force de l’âge, faisait tourner
la roue et tissait ainsi le fil, son manteau ouvert sur une robe rouge.
Le capuchon lui couvrait les yeux mais laissait tomber son épaisse chevelure sur ses
épaules et ses seins généreux. Faisant face à la première, la troisième se drapait aussi
entièrement dans son vêtement et son visage, caché du coté droit, laissait apparaitre une
vieille femme maigre et ridée. Elle brandissait les ciseaux pour couper le fil. Ce petit royaume
célébrait l’étrange culte des trois Dames. Le chevalier avait entendu parler de cette religion, et
reconnu tout de suite la procession venue à sa rencontre sur la route, en chantant une mélopée
dans une langue inconnue.
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La troupe se composait de filles aux têtes voilées, portant de longues robes blanches,
leur quenouille symbolique à la main. Certaines n’étaient encore que des enfants.
― Salut à toi, Prince de sang ! Lui dit en s’inclinant celle qui marchait en tête et devait
avoir dix-sept ans.
― Qui vous dit que je suis un Prince de sang ? Demanda le cavalier
― Nous sommes prêtresses de la Première Dame, et avons eu la vision de ta venue
dans la vasque sacrée du temple.
À chacune des trois Dames correspondait un ordre de prêtresses, qui suivaient un
ensemble d’obligations et d’interdits, avec en contrepartie de nombreux honneurs et
privilèges, ainsi que des pouvoir magiques et mystiques. Le premier ordre se composait de
vierges. Elles possédaient entre autres le droit de gracier les condamnés à mort, la capacité
dominer les animaux sauvages et d’avoir des visions dans l’eau et le cristal.
Elles pouvaient le quitter pour se marier et redevenir laïques, ou rejoindre l’ordre de la
deuxième Dame, jusqu’à la fin de leurs capacités procréatrices, quand s’ouvraient les portes
du plus mystérieux, celui de la troisième. La puissance des religieuses augmentait à chaque
fois. Pourtant, celles qui passaient par les trois temples au long de leur vie n’étaient pas si
nombreuses car les contraintes rituelles se multipliaient aussi.
— Je suis un prince, c’est vrai, mais un prince sans royaume ! Descendant d’un
monarque, de branche cadette, qui n’a jamais régné ! Mon père possède quelques terres et
n’étant pas l’aîné je ne peux même pas en hériter…Je me suis donc fait chevalier errant !
— Chevalier errant, tu es donc en quête d’aventure. Avec ou sans royaume, tu es
Prince et donc capable de lever la malédiction qui pèse sur nous. Veux-tu nous suivre ?
Son code d’honneur ne lui permettait pas de refuser. C’est ainsi qu’il se trouvait
conduit, entouré de pucelles voilées, à travers les rues d’une cité inconnue. Il ne pouvait
déterminer les sentiments de la population qui le regardait passer avec attention : méfiance,
espoir ? Les boutiques qu’il aperçut n’étaient guère achalandées et peu d’enfants jouaient dans
les rues. Nulle part, la joyeuse exubérance des villes comme il l’avait vue partout, avec ses
cris, ses bousculades… Bientôt, le cortège s’arrêta devant une grande bâtisse: un palais à la

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façade ornée de têtes sculptées et de blasons, dont la plupart disparaissaient aussi sous la
mousse et les salissures.
Dans la pièce où il fut introduit, le grand feu dans la cheminée ne suffisait pas à
chasser l’humidité de l’air. Des points de moisissures piquetaient les tentures. Au fond, sur
une estrade, se tenait un trône vide. Au dessus, l’image des Trois Dames qui maintenaient une
couronne chacune d’une main, l’autre tenant son attribut : quenouille, roue, ciseaux.
Une fresque sur le mur représentait trois arbres : l’un en fleurs, l’autre portant des
fruits, le troisième dépouillé comme en hiver. Face au trône, de chaque côté d’une longue
table, se tenait un groupe de personnes richement vêtues. Un homme aux cheveux gris
présidait.
— Je suis le Prince Valnor, Régent de ce pays, dit celui-ci après que le chevalier se fut
présenté. Car si tu es Prince sans royaume, notre royaume est sans souverain. Autrefois, il
était prospère, quand régnait le Roi Wilsun, mon arrière-grand-oncle. Il constituait la clé de
voûte entre les trois Dames et leurs puissances mystiques, et en maintenait l’équilibre. Par lui,
les bénédictions des trois ordres rejaillissaient sur le sol, les troupeaux et le peuple. Sa fille
unique, la Princesse Talia, belle comme l’aurore et d’une vive intelligence, devait lui succéder
sur le trône à sa mort. Le Roi vieillissait en paix : Talia serait une Reine exemplaire. Il avait
arrangé des fiançailles avec un Prince voisin pour que se continue sa lignée. Et puis…
Le chevalier promena son regard sur l’assemblée qui entourait le régent : des hommes
et des femmes nobles, pas tous âgés, mais qui portaient tous la même lassitude sur le visage.
Arrivés à ce moment du récit, ils parurent encore plus accablés : leurs têtes penchaient comme
sous un grand poids, leurs traits se tiraient.
— Et puis, un jour, la malédiction s’abattit sur elle et donc sur nous. Pourquoi,
comment? Plusieurs versions circulent à ce propos : on dit généralement que ses parents
écourtèrent la cérémonie rituelle à sa naissance : ils la consacrèrent à la Première Dame, celle
de tous les commencements, à la deuxième, celle de la croissance et du devenir, mais ils la
considéraient comme un si beau cadeau de la vie qu’ils répugnèrent à invoquer la Troisième,
celle de la fin et de la mort. Et la Troisième Dame s’est vengée. Selon d’autres, c’est la
Princesse elle-même qui fut imprudente. Sa soif de connaissance l’amena à lire des livres
interdits, car réservés aux hautes initiées de la Dame Ultime. Toujours est-il qu’elle venait à
peine de fêter ses seize ans qu’on la retrouva dans ses appartements, plongée dans un sommeil
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d’où personne ne put la tirer. Les corbeaux, oiseaux liés à la Dame aux ciseaux, croassèrent
trois jours alentour. Puis leurs cris furent remplacés par un silence plus sinistre encore.
Quelque chose avait envahi la tour où elle reposait, quelque chose d’impalpable mais
d’insupportable à toute vie, qui en chassa tout le monde.
Brisé par le chagrin Wilsun, le frère de mon arrière-grand-père, mourut quelques
années après. La Troisième Dame trancha aussi rapidement le fil de sa femme. Le château,
déserté, tomba en ruine, mais la tour où dormait Talia resta sans dommage. Des ronces et des
arbres poussèrent à une vitesse anormale autour et plus personne n’y a pénétré depuis. Ceci se
passait il y a près de cent ans, mais nos prêtresses visionnaires sont formelles : la princesse y
dort toujours, ni vivante ni morte, et elle n’a pas changé d’aspect, c’est toujours celui d’une
fille de seize ans.
Valnor désigna le trône vide, au fond de la salle.
— Talia est l’héritière directe de ce trône inoccupé. Si elle était vivante, elle viendrait
s’y assoir. Si elle était morte, ce serait moi le Roi, son descendant le plus proche, mais son
état nous prive d’une souveraineté légitime.
Il toucha son visage.
— Malgré mes rides et ma barbe grise, je suis cadet de deux générations de cette jeune
fille. Mais quand la mort est suspendue la vie l’est aussi ! Et comme la Reine est l’âme de son
royaume, seule pouvant intercéder entre les forces surnaturelles et naturelles, depuis cent ans
la vie du pays est en suspens. La terre donne plus de pierres que de légumes et nous devons en
acheter ailleurs, à fort prix. Les bêtes mettent très rarement à bas et bien peu d’enfants
naissent. J’ai moi-même une fille de trente ans, qui est dans l’impossibilité de me donner une
descendance. De plus, autrefois, l’harmonie existait entre les trois ordres. Depuis, ceux des
deux premières Dames cherchent comment échapper à la malédiction. Par contre le troisième
estime qu’il ne peut aller contre un arrêt de Celle qu’il sert.
On ne sait pas ce qui se trame chez les prêtresses noires, celles de la Dame aux
ciseaux, ni où en est leur loyauté à la famille royale. Cela a bien sûr des conséquences
politiques, certains clans puissants du pays étant depuis longtemps liés à la troisième Dame.
C’est d’autant plus redoutable que son ordre possède les plus grands pouvoirs,
particulièrement dans le domaine de la destruction. Je n’ose imaginer ce qui arriverait si, au
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lieu d’un équilibre de la puissance des trois Dames, celle de la stérilité et de la mort devenait
prépondérante…
— Mais en quoi puis-je vous aider ?
— J’y viens, jeune Prince ! Nos visionnaires nous ont appris aussi qu’un Prince
étranger au royaume, et donc à la malédiction, peut briser le sortilège et réveiller Talia. Et,
étant d’une lignée royale, tu pourras l’épouser et recréer une dynastie.
— Épouser une princesse, devenir Roi…Depuis cent ans je ne dois pas être le premier
qui l’ai tenté, non ?
— Non, jeune Prince ! Mais les autres n’ont pas pu affronter la « non-vie » qui défend
la tour. Ta chance est que nos prêtresses ont beaucoup médité, étudié, et peut- être trouvé le
moyen de t’aider à vaincre. Celles de la Première Dame, les blanches, t’ont amené ici, celle de
la deuxième, les rouges, vont prendre soin de toi maintenant.
Comme les statues de la Grand-Porte, le temple de la Deuxième Dame était une des
rares constructions préservée de la décrépitude. Rond et surmonté d’une coupole de marbre
rose, il évoqua au Prince-Chevalier un sein féminin, avec à son sommet un téton constitué
d’une sculpture de la Dame en majesté. Des mosaïques en décoraient la base, aux motifs de
végétaux, d’animaux, de scènes de cultures et de travaux des saisons, d’amour et de vie
quotidienne…Les prêtresses blanches l’accompagnèrent jusqu’à la grille du jardin. Selon la
règle, les membres d’un ordre ne pouvaient pénétrer dans le temple d’un autre. Elles se
retirèrent après s’être inclinées devant leurs consœurs rouges. Les habitantes du lieu
entourèrent le jeune homme et l’amenèrent jusqu’à une vaste salle circulaire, au cœur de
l’édifice.
Une gigantesque statue de la Deuxième Dame y trônait, une grande roue fixée sur un
axe entre ses bras écartés. Il en connaissait la fonction divinatoire. Les religieuses épinglaient
chaque jour sur la roue, de façon aléatoire, des cartes portant des signes ésotériques, et la
faisaient tourner pour prendre des décisions ou répondre aux questions des fidèles.
L’interprétation se faisait par des calculs savants suivant la position où s’arrêtait tel ou tel
signe, l’heure, la saison et d’autres considérations que le Prince ignorait. Attribut principal de
la Deuxième Dame, elle symbolisait la destinée, avec ses hauts et ses bas, ainsi que l’eternel
recommencement de la vie.
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Les prêtresses rouges, disposées en deux rangs, formaient un chemin jusqu’à la statue,
devant laquelle se tenait une femme d’une trentaine d’années. Une roue brodée de fils d’or
ornait tout le devant de sa robe, une couronne également d’or posée sur ses longs cheveux
noirs.
— Je suis Mère Amarilia, supérieure de ce temple. Comme tu es un étranger extérieur
à notre culte, afin que tu comprennes, je parlerai par images : le temps est comme un fleuve
qui entraine la vie sans cesse, où rien n’est figé. Les saisons s’enchaînent, la graine doit
tomber en terre pour que pousse la plante et naissent les fruits nouveaux. Mais dans la tour de
notre Reine, le fleuve s’est gelé : plus d’automne, donc plus de printemps, et cela rejaillit sur
tout son royaume. Autrefois, nos prières et bénédictions suffisaient pour fertiliser les champs
et les ventres arides. Or, depuis cent ans, nos pouvoirs sont réduits à maintenir une vie
misérable dans le Royaume. Pire encore, pour nous qui incarnons la fonction de l’amour et de
la maternité, rares sont celles qui enfantent dans nos rangs, et nos hommes manifestent bien
peu d’ardeur pour nous.
Pourtant que cette femme est belle ! Pensa le chevalier, en contemplant la supérieure.
Tout en parlant, elle lui effleurait le visage et les épaules du bout de ses doigts, joua un peu
avec les boucles de ses cheveux. Mère et amantes, les Prêtresses rouges comptaient aussi dans
leurs rangs des courtisanes sacrées. Certaines maisons de plaisirs dépendaient directement de
l’ordre. D’autres étaient des femmes de pouvoir qui dirigeaient des provinces entières.
Elle recula et le fixa de ses yeux d’émeraude.
— Ce qu’une des Dames a fait a besoin de l’intervention d’une autre Dame pour être
défait. Nous allons célébrer le rituel que nous n’accomplissons qu’exceptionnellement, celui
qui fait s’incarner La Dame en nous. Elle te donnera de quoi vaincre.
Visiblement, tout avait été préparé. Sur un geste de leur supérieure, les religieuses
formèrent un cercle autour d’elle et du Prince, à l’exception d’un petit groupe qui s’installa au
pied de la statue avec des instruments : flûtes, luth, tambourin et percussions. Une musique
rythmée et envoûtante s’éleva, les autres se lancèrent dans une danse aux figures complexes,
tout en maintenant un cercle parfait qui tournait vers la droite. Puis le cercle se resserra, la
moitié des danseuses en formant un autre qui tournait à l’intérieur du premier, dans l’autre
sens. À certains moments, les sens s’inversaient brusquement. Au centre, Mère Amarilia
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restait immobile. Le capuchon de sa robe rabattu sur ses yeux, elle psalmodiait tout bas les
noms secrets de La Dame.
Rapidement, le chevalier se sentit gagné par une transe singulière : la sensation qu’à
travers ces femmes le monde entier tournait autour de lui, comme une grande…roue
cosmique. Les figures réalisées par les danseuses racontaient toute l’histoire de la vie, des
croissances, des déclins, des luttes pour survivre, des désirs et des craintes, des joies et des
peines. Soudain Amarilia poussa un grand cri et toutes, danseuses et musiciennes, se jetèrent
face contre terre.
Maintenant, seuls restaient debout le Prince et la Supérieure qui lui faisait face. Étaitce encore la Supérieure ? La lumière qui éclairait son visage, toujours à moitié caché par la
capuche, ne venait pas des candélabres du temple : elle irradiait de l’intérieur. Elle paraissait
plus grande et le jeune homme se sentit inexplicablement impressionné. Doucement, elle le
prit par les épaules et son contact le fit frissonner. Lorsqu’elle parla, d' une autre voix que
celle d’Armarilia, le son semblait surgir de toutes les directions à la fois :
— Va dans la tour, et remet ma roue en mouvement ! Je te donne un peu de ma force,
uses-en avec sagesse…
Elle colla sa bouche sur celle du chevalier. Le temps du baiser, il eut des visons de
végétation qui poussait, de lune qui changeait, de courses sauvages dans les bois et
d’accouplements d’animaux…Il sentit souffler la tempête, vit des marées monter et entendit
les vagues battre les rochers…Lorsque leurs lèvres se séparèrent, il garda une chaleur qui lui
dilatait la poitrine et se répandait dans tous ses membres. La jeune femme s’effondra dans ses
bras, sans connaissance. Très vite, ce fut Mère Amarilia qui ouvrit les yeux..
— La Dame t’a fait son don. Va, maintenant, chevalier ! Et méfies-toi des prêtresses
noires, Elles chercheront à te détourner de ta quête…

Son cheval gravissait le chemin qui menait à l’ancien château, dont il percevait la
silhouette, tout en haut. Un vent froid lui glaçait le visage. Cette route autrefois large,
parcourue par les charrettes des paysans et des marchands, les troupes de chevaliers et de
soldats, était réduite à un sentier, que sa monture peinait à suivre, gênée par les buissons qui
envahissaient les côtés.
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Il voyait maintenant les hauts murs de la forteresse et en devinait la désolation : plus
aucune trace d’habitants. La végétation poussait sur les murailles où des brèches s’ouvraient
et les éboulis s’entassaient à leurs bases. Pourtant, une tour au Sud portait encore un étendard
à son sommet. Quelque chose n’allait pas : il pendait mollement sur sa hampe, malgré le vent
fort. Des corbeaux volaient dans les ruines, sauf sur la tour sud. Aucun croassement ne
s’élevait pourtant dans l’air.
Et comme pour souligner le caractère sinistre du paysage, au sortir d’un lacet de la
route, une grande bâtisse en contrebas apparut au chevalier. Elle évoquait une basilique de
pierre noire, percée de rares fenêtres, toutes garnies de vitraux aux tons pourpres et mauves.
Quelques tourelles en jaillissaient, encadrant une imposante statue de la Troisième Dame
drapée dans son manteau de nuit. Il savait que les prêtresses de la Dame aux ciseaux avaient,
au cours du siècle écoulé, déplacé leur temple tout prés du château maudit, et reconstruit une
nécropole au flanc de la colline. Était-ce une provocation envers les autres ordres et le conseil
de régence ? Ou à cause de leur règle qui voulait qu’elles vivent retirées en des lieux
sauvages ? Elles ne rencontraient le reste de la population que pour donner leurs sacrements
aux vieillards et aux mourants, pour les rites funéraires et des opérations de magie dont on ne
parlait pas en public. Certains ermites, qui renonçaient au monde pour des raisons spirituelles,
les fréquentaient aussi. Le Prince ne perçut d’abord aucun signe de vie, mais lorsqu’il fut
passé, un son de cloche, grave et lent, s’éleva du temple noir. Il se demanda si elle sonnait
pour lui.
Devant le pont-levis baissé et la herse remontée, qui ne défendaient plus rien, il attacha
son cheval et franchit l’entrée à pied. Seul le vent se faisait entendre. Il traversa la cour
principale et atteignit la tour sud, lieu de résidence de la Princesse. Ce qui avait dû être un
jardin d’agrément, clos de murailles et accessible par une porte fermée d’une grille,
l’entourait.
À partir de là, plus rien n’était naturel : la tour et les murs qui la protégeaient ne
présentaient aucun des dommages visibles dans tout le reste du château : ni fissure, ni
écroulement, même pas de plantes grimpant le long des pierres. Par contre, si partout ailleurs,
les hautes herbes et les buissons envahissaient les lieux, le jardin était empli d’un barrage
compact d’arbres noirs et de ronces. Le Prince tira sur la grille, qu’il trouva déverrouillée.
— Es-tu bien sûr de ce que tu dois faire ?
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Il vit alors celle qui se tenait pourtant tout prés de lui, dans l’ombre des murailles. Une
femme âgée, aux longs cheveux blancs, avec encore une trace de beauté dans ses traits
amaigris et ses yeux bleu-pâle. Elle portait une longue robe noire, avec pour tout ornement
une chaînette d’argent à la taille, à laquelle pendaient une paire de ciseaux.
— Un chevalier ne se pose pas de questions, il est là pour accomplir sa quête. Je
m’étonnais qu’aucune prêtresse du troisième ordre ne soit encore venue m’empêcher de
mener à bien la mienne…
Il tira son épée.
— Tout doux, mon beau… Je ne trouve pas chevaleresque de sortir sa lame devant une
vieille qui ne te menace pas ! Je ne suis pas là pour te nuire, mais déléguée par mon temple, te
mettre en garde : c’est ta perte qui t’attends ici, et pas la gloire. Tu apprendras que notre ordre
est lié à de tels engagements qu’il ne peut mentir lorsqu’il avertit du danger !
— Je sais aussi qu’un oracle ne peut être une certitude absolue, car aucun chemin ne
nous est définitivement tracé…Le risque de ma perte physique est celui de toutes les quêtes !
— Que sais-tu des chemins que nous parcourons ? Ce sont les Trois Dames qui
tiennent nos destinées en mains. La Première tire des fils de l’ensemble des possibles. La
Deuxième tisse ces fils sur sa trame et crée la tapisserie de l’Univers, c’est la plus grande
artiste ! Cependant, l’avantage pour nous, servantes de La troisième, c’est que quand le fil est
coupé, la trame remplie, nous pouvons voir l’autre côté de la tapisserie : c’est moins beau sur
cette face, mais on peut y voir comment les fils ont été liés ensemble ! Ce qui doit arriver
arrivera, par toi ou par un autre… Reste à savoir si ton intérêt est d’être celui-là !
— Un chevalier ne combat pas selon son intérêt…
— Tu crois que nous ne sommes que des servantes de la mort ? Nous possédons aussi
la plus haute sagesse…
Soudain la vieille ne fut plus là, comme fondue dans l’ombre d’où elle avait surgi. Il
pénétra l’espace réduit que les arbres laissaient dans le jardin de la tour.
Il fut saisi par le silence. Le vent ne soufflait plus et, plus étonnant, il ne faisait plus
froid. Le jeune homme fit un pas, puis deux dans le jardin, et leva son épée pour trancher les
branches qui lui barraient le chemin, mais son bras retomba. Àquoi bon ? Une immense
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lassitude l’envahissait. Il eut la tentation de s’allonger sur le sol et d’y rester pour toujours, de
se fondre dans l’immobilité des arbres et plus encore, des pierres. A quoi servait le
mouvement ? Sa quête ? Il n’en comprenait plus la signification…Pourquoi réveiller cette
princesse ? Il voulait dormir lui aussi. Un éclair de conscience lui dit qu’il devait faire volteface, sortir de ce jardin avant d’y être aussi pétrifié que le temps et la nature. Voilà le
phénomène qui avait fait fuir les habitants de la tour…Contre ce temps figé qui ne laissait
plus de place à la vie, toute sa vaillance, toutes ses valeurs chevaleresques étaient
impuissantes. Partir ? Retourner à son cheval, reprendre le chemin du retour…Pour quoi
faire ? Et pourquoi aller expliquer son échec ? Il valait mieux rester ici. Plus d’efforts, plus de
soucis. Sa peau lui paraissait déjà se rigidifier, il allait trouver la paix en se fondant dans le
minéral…La paix des pierres…
Alors, il eut la vision d’une roue qui se mettait à tourner au centre sa poitrine, un
cercle de feu qui irradiait vers sa périphérie, et ranimait son être. Le don de La Deuxième
Dame, transmis par son baiser, s’éveillait en lui. La première sensation qu’il retrouva fut la
chaleur de son souffle. Revigoré, il se mit à frapper les arbres de son arme, mais sans pouvoir
les entamer. Guidé par une intuition, il souffla alors sur la lame qui brilla d’un reflet rouge.
Quand il la rabattit, branches et ronces furent coupées net et il se fit ainsi un chemin jusqu’à
l’entrée de la tour.
Il poussa la lourde porte de bois ferrée. Des flambeaux, qui brûlaient depuis cent ans
sans se consumer, éclairaient l’escalier, dépourvu de toute poussière ou toile d’araignée.
Comme cela lui arrivait régulièrement, Talia, du fond de son sommeil, eut conscience
de son corps étendu et de la chambre autour…Pour la première fois, elle entendit aussi des
pas dans l’escalier. Bien qu’elle ne put ni bouger ni se réveiller, elle sut que quelqu’un venait.
Un jeune homme, comme dans ses rêves les plus troublants. Mais elle ne rêvait plus.
De lourds rideaux de velours rouge obstruaient les fenêtres de la chambre. À la lueur
des torches le chevalier remarqua d’abord les livres et parchemins entassés sur une table, à
coté d’une écritoire. Sur un meuble à l’opposé, une collation était servie : confiseries, fruits et
une carafe de vin rouge. Dans son trouble, il mit quelques instants à voir le grand lit, aux
rideaux ouverts. Étendue sur la courtepointe grenat, une jeune fille reposait, ses cheveux d’un
noir profond se fondant avec le noir de sa robe semée de perles. Pouvait-elle être aussi belle
éveillée que dans cet abandon ? Il restait en lui un peu du souffle vital qui avait permis de
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vaincre l’enchantement du jardin. Il se pencha et, reproduisant le geste de La Deuxième
Dame, il l’insuffla à travers les lèvres de la Princesse.
Pour la première fois depuis cent ans, elle sentait à nouveau le poids de son corps et
le contact du lit sous elle. Et pour la première fois de sa vie, la bouche d’un homme contre la
sienne, des mains viriles sur ses épaules…Ce qu’elle avait tant vécu dans ses rêves
centenaires s’incarnait dans la réalité…
À l’instant même où il la sentit bouger, il prit aussi conscience que l’air frais se
remettait à circuler dans la chambre. Puis, quand elle répondit à son chaste baiser par une
étreinte passionnée, que ses bras se refermèrent sur lui en l’entrainant sur la couche, il ne fit
plus attention au reste…

— J’ai lu autrefois, lui dit-elle, que l’on était triste après l’amour, qu’en penses-tu ?
— Ma foi, je pense que ce sont là les idées des clercs célibataires de certaines
religions. Tu te sens triste, toi ?
— il faut que je te raconte mon histoire…
— Excellente idée, dit le Prince en souriant. Dés ton réveil, nous nous sommes aimés
sans avoir échangé trois mots. Est-ce vrai que tes parents n’ont pas honorés la Troisième
Dame à ta naissance ?
Talia passa sa chemise sur son corps nu, et ramena du buffet les confiseries et le vin.
Elle en donna au Prince et s’en servit une coupe.
— Non. Mes parents bien m’ont consacrée aux Trois Dames, selon les prescriptions
rituelles. Très jeune, à l’école et au temple, j’étais curieuse de tout. En tant que Princesse
Royale, j’ai été initiée par les prêtresses blanches. J’appris à avoir des visions dans un verre
de cristal, à faire tomber les fièvres en imposant les mains, mais tout ça ne répondait pas à
mes questions. Comme tous les enfants, je demandais toujours « pourquoi ? ». Pourquoi la
vie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi La Première Dame m’avait fait naître Princesse et pas une
de ces petites paysannes qui vivaient dans les pauvres chaumières ? On me disait belle,
pourquoi d’autres étaient-elle laides ?
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Á l’âge de mes premiers sangs, mes interrogations devinrent alors dramatiques. : Je vis
Varna, ma nourrice adorée, vieillir, puis mourir d’un mal qui lui dévora de l’intérieur les seins
tétés dans mes premiers jours. Mes parents étant trop occupés par leur fonction royale, elle
avait été ma confidente et me laissait seule. Je réalisais qu'un jour ma beauté aussi fanerait et
que la Troisième Dame couperait le fil de mon existence. Alors pourquoi être née pour
souffrir et mourir ? Cette intelligence qu’on admirait chez moi ne faisait qu’aiguiser ma
sensibilité à la souffrance. J’ai cherché dans les livres de l’immense bibliothèque du château.
J’interrogeais mes précepteurs. Les érudits expliquaient la nature, les sages la droiture, les
magiciens la maîtrise des forces cachées. Mais aucun ne m’apportait de réponse. Sans doute
ne la connaissaient-ils pas. Je passais au deuxième temple et j’y a souvent médité devant
l’image de la roue de la vie. Elle nous entraîne dans sa rotation douloureuse, à travers les joies
passagères et les peines, les réussites et les déceptions. On est un instant au sommet, puis sans
que nous puissions freiner le mouvement, on redescend jusqu’à ce que les ciseaux de La
Troisième Dame nous en retranche. J’en déduisis que la réponse se trouvait chez Elle, qui
gardait le mystère ultime, et dont les servantes vivaient retirées, pour préserver son secret.
— C’est étrange, dit le Prince, songeur. Une prêtresse noire m’a dit quelque chose
comme ça tout à l’heure : qu’elles voyaient l’autre coté de la vie…
Talia continua :
— Quand elles virent au château emporter le corps d’un défunt, je tentais de les
interroger. Elles me dirent qu’elles ne m’initieraient que lorsque j’en aurais l’âge, mais je ne
pouvais pas attendre. Bien qu’à peine sortie de l’enfance, je possédais la richesse et le
pouvoir. Je soudoyais des chevaliers qui, par des moyens que je préfère ignorer, me
ramenèrent des manuscrits interdits aux profanes. J’accomplis des rites secrets, je prononçai
des mots obscurs…
— C’est donc cette version qui est la vraie ! Tu es tombée dans le sommeil suite à ces
pratiques !
— Laisse-moi continuer ! Ce fut une expérience sombre et terrifiante, mais bientôt sur
un coin de ma chambre tombèrent des ténèbres qu’aucun flambeau ne pouvait percer. La
Troisième Dame se tenait là.

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Voici le pacte que je fis avec Elle : puisque je voulais échapper à la vie et donc à la
mort, je serais plongée dans un sommeil magique. Le temps serait suspendu pour moi et je
fuirai ce monde pour celui des songes, où tout peut arriver. Elle me garantit que je n’en ferais
que des beaux : j’y aurais tout ce que je pouvais souhaiter, sans les côtés désagréables de la
réalité. Quand elle me piqua de ses ciseaux, et je n’eus que le temps de m’allonger. Crois-moi,
le royaume des rêves est le seul où je voulais régner. Aucun contre-charme d’une des autres
Dames ne m’en aurait tiré.
Il ne me restait qu’un regret, qui me poursuivait au travers de ces visions : n’avoir
jamais connu l’amour et ses plaisirs. Même endormi, mon jeune corps réclamait… et en rêver
ne suffisait pas.
— C’est donc moi qui ai brisé l’enchantement ! Ce que tu m’as raconté est bien
étrange. Moi, mon dieu est celui des chemins et des errants, Il nous apprend à recevoir les
joies comme les peines. Tu peux te réjouir d’être sortie du sommeil : tu commences avec moi
une nouvelle vie !
— Mon récit n’est pas terminé. Le pacte avait une contrepartie, sur laquelle j’ai
engagé ma parole de Princesse : si un jour sortais de ma dormition, je devrais me livrer moimême à La Dame. Elle m’accorderait alors une mort douce et indolore. Dans cette hypothèse,
elle trempa ses ciseaux dans un flacon de vin…
Réalisant ce que cela signifiait, le chevalier renversa sa coupe.
— Mais…Pourquoi m’en avoir servi à moi aussi ?
— Mon Prince aimé. Grâce à toi, je n’ai plus rien à regretter…Tu m’as ramenée sur la
Roue, j’en ressors en t’emmenant avec moi…
Il se redressa, voulu se mettre debout.
— Non, c’est trop stupide…Les prêtresses rouges peuvent nous sauver…
Il en avait bu plus qu’elle et retomba lourdement sur le lit. Elle s’allongea calmement à
ses côtés et prit la main du jeune homme dans la sienne. Déjà, la torpeur la gagnait à nouveau.
Pour le sommeil définitif, cette fois. Ses yeux qui s’embuaient perçurent des ombres sur le
mur d’en face : les silhouettes de trois femmes. L'une parla d’une voix de vieillarde :
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Tout fil qui nait de La Première et que La Seconde tisse, un jour Je le couperai.
Puis trois voix, celle d’une jeune fille, d’une femme dans la force de l’âge et de celle la
vieille, dirent en même temps :
Nous ne sommes qu’Une !
Les trois ombres se fondirent en une seule qui tendit la main vers le front de la
Princesse et lui ferma les yeux. Dehors les corbeaux se mirent à croasser trois jours durant.
Les prêtresses noires ensevelirent ensembles les corps de Talia et du Prince (dont
personne ne sut jamais le nom) dans la crypte royale. Valnor, héritier légitime, monta alors
sur le trône. Le printemps suivant sa fille, qu’on croyait stérile, fut enceinte d’un nouveau
Prince de sang. Les récoltes furent abondantes.

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