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Mémoire sur BD METEOR RAOUL GIORDAN 1975 A. Dartevelle .pdf



Nom original: Mémoire_sur_BD_METEOR_RAOUL_GIORDAN_1975_A. Dartevelle.pdf
Titre: UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
Auteur: MERLIN

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1

UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
Faculté de Philosophie et Lettres
Section de Journalisme et de Communication sociale

COMMUNICATION AUTORISEE
le

ETUDE THEMATIQUE ET TYPOLOGIQUE
D’UNE BANDE DESSINEE DE SCIENCE - FICTION :
LES AVENTURES DE SPENCER,
SPADE ET TEXAS DANS LE MAGAZINE « METEOR »

COMMUNICATION AUTORISEE

378.493
B 837
n°5777
MEM TO5777M
Mémoire présenté en vue de l’obtention
du grade de licencié en Journalisme et
Communication sociale, sous la direction
de Monsieur le Professeur G. THOVERON.

Alain DARTEVELLE
Année académique 1974-1975
Mis sur informatique 2004 : Jacques Merlin
(dactylo et photo des planches)

2

Je tiens à remercier Monsieur G. Thoveron
pour ses conseils, qui ont facilité la préparation
et la présentation de ce mémoire.

3

PREMIERE PARTIE :
APERCU HISTORIQUE DE L’EVOLUTION DE LA SCIENCE-FICTION JUSQU’EN 1953.
Mai 1953 : les Editions Artima lancent en France un mensuel de
bandes dessinées de science-fiction pour adolescents, Météor. Mais cette
publication n’est pas apparue ex nihilo. On ne peut donc entreprendre
d’emblée son analyse. Il est nécessaire, au préalable, de déterminer quelle
place elle allait prendre dans la production française du genre.
Or, les années 1950 marquent un tournant pour la littérature
française de science-fiction. Cette production n’est elle-même analysable
qu’en fonction des influences américaines, capitales à cette époque. C’est
pourquoi on s’attachera d’abord à retracer la formation de la fiction
scientifique aux U.S.A., qui s’y est manifestée sous la forme de récits en
prose (dans les revues, les fanzines), de bandes dessinées et de serials. On
déterminera ensuite et dans quelle mesure le public français y était
sensibilisé.

A. L’EVOLUTION AUX U.S.A.
1. Les revues de science-fiction.
Aux U.S.A., c’est en avril 1926 qu’apparaît la première revue
composée essentiellement de récits de science-fiction. Elle s’appelle Amazing
Stories, et son directeur, Hugo GERNSBACK, a déjà fait parler de lui,
puisqu’en 1911, il avait publié un roman d’anticipation technique, Ralph 124
C41+, qui, malgré son peu de qualité littéraire, n’en introduit pas moins,
entre autres, les préfigurations de la télévision et du radar. Gernsback est
une figure centrale de l’histoire du genre qui nous occupe, et c’est en son
honneur qu’on appelle « Hugo » le prix annuel de science-fiction, homologue
de l’Oscar cinématographique. Il est vrai que Gernsback a créé le vocable de
« science-fiction »(1), pour le sous-titre au premier numéro d’une de ses
revues ultérieures, Science Wonder Stories, en juin 1929, ainsi que le
signale Léon E. Stover.(2) Aujourd’hui, ce vocable ne suffit plus à recouvrir
l’ensemble des productions d’un genre aux frontières d’ailleurs difficiles à
cerner, mais il caractérisait bien la tendance, nouvelle à l’époque, de ce
qu’on considère maintenant comme la SF classique : la fiction, produit de
l’imagination, devait être basée sur une assise scientifique sérieuse.
Avant Gernsback, on recense des œuvres qui relèvent de deux
domaines différents : le fantastique et le space opera.
Le fantastique – plus particulièrement un domaine du fantastique
qu’on a appelé heroïc fantasy (fantaisie épique) ou encore SF mythologique –
est illustré par des écrivains de grand talent comme Abraham MERRITT et H.P.
LOVECRAFT. On y trouve des histoires d’épouvante, dans des mondes lointains
ou non déterminés, où passe le souffle de l’épopée. Pas question de critères
scientifiques sérieux. Comme le résume bien Kingsley Amis, « aux robots, aux
astronefs, aux techniques, aux équations, » le fantastique « substitue des
elfes, des manches à balais, des pouvoirs occultes et des incantations. »(3)
et (4)
____________________
(1) On utilisera désormais le sigle SF.
(2) cf. Léon E. STOVER, La science-fiction américaine, p.25.
(3) Kingsley Amis, L’univers de la science-fiction, p.23.
(4) Cette veine aura sa propre revue, Weird Tales, fondée en 1923.

4

Quant à l’autre genre, le space opera, il se sert de
l’exploration interplanétaire et de son attirail technologique comme d’un
nouveau décor où transposer les péripéties des histoires traditionnelles
d’aventures. On est proche du western et du roman de cape et d’épée. Dans le
space opera, Mars succède à l’Arizona, le héros porte à sa ceinture un
désintégrateur atomique au lieu d’un revolver, les traîtres sont remplacés
par de malveillants extra-terrestres que seuls une peau verte et parfois un
sixième doigt distinguent de leurs ancêtres...(1) Le but recherché est de
procurer une évasion dans l’aventure, et ce dans le cadre d’un nouvel
exotisme. Flash Gordon en sera un exemple parfait, dans le domaine de la
bande dessinée, et son créateur, Alex RAYMOND, a d’ailleurs été influencé par
le grand initiateur en prose que fut Edgar Rice BURROUGHS, auteur, dès 1912,
d’Under the Moons of Mars. Ce célèbre récit, paru dans All-Story Magazine,
montre le héros projeté sur Mars sans que la moindre explication scientifique
soit donnée. Il est fasciné par la planète... et s’y retrouve. Burroughs fit
même de son célèbre Tarzan le héros de semblables aventures épiques, dans des
romans tels que Tarzan and the Lost Empire et Tarzan and the City of Gold.
Mais Gernsback, lui, est partisan de prévisions technologiques
sérieuses. Il se réclame de Jules VERNE, est grand lecteur d’H.G. WELLS.
D’ailleurs, Amazing Stories porte en frontispice une reproduction du monument
funéraire de Jules Verne à Amiens, et publie Hector Servadac. Gernsback y
déclare : « Il y a et beaucoup de pseudo SF de qualité douteuse dans le
passé. Des auteurs, trop enthousiastes mais de mince formation scientifique,
se sont rués dans l’édition et ont consciencieusement égaré le lecteur, en
déformant des faits scientifiques, en vue de résultats nettement impossibles.
(...) Nous garantissons à nos lecteurs qu’ils n’acquerront pas, à la lecture
de nos récits, une fausse formation scientifique. »(2)
Ces bonnes résolutions ne seront malheureusement pas toujours
tenues ; des auteurs publiés dans Amazing Stories se laisseront aller au
délire de leur imagination, sous le couvert de vagues alibis scientifiques.
Mais une telle déclaration de principe est importante, en tant que
significative d’un état d’esprit. C’est avec cette image de marque qu’Amazing
rencontrera le succès, de même que les revues postérieures. « Amazing réussit
magnifiquement, avec 100000 exemplaires parus dès le premier numéro. Après ce
succès apparurent Astounding Stories of Super Science, Startling Stories,
Astonishing Stories, Thrilling Wonder Stories et Marvel Science ; leur
tirage, plus limité, allait de 20000 à 30000 exemplaires. » (3) Amazing était
imprimé sur un papier bon marché, mais son format de 21 x 29 cm était
supérieur à celui des pulps traditionnels (17 x 25 environ). Son succès
déclinera jusqu’à l’effondrement final en avril 1936. Le tirage d’Astounding
Stories, revue qui, apparue en janvier 1930, avait monopolisé les meilleurs
auteurs, augmentait conjointement. Cette revue deviendra Astounding Science
fiction en mars 38, et s’appelle Analog depuis 1950. Tout comme J. Sadoul,
Leon E. Stover souligne l’importance d’Astounding, surtout à partir d’octobre
1937, quand John CAMPBELL devint rédacteur en chef de ce magazine. « ... tous
les autres périodiques s’en inspiraient pour le suivre ou pour le condamner.
Et c’est aussi le magazine qui nourrit les plus célèbres du genre. Leur
renommée est due à John Campbell...; c’est lui qui durant toutes ces années
leur a fourni sans compter les intrigues et les idées qu’ils ont développées
dans leurs récits divertissants et éducatifs. (4)
___________
(1) Kingsley AMIS, L’univers de la science-fiction, p.49.
(2) Cité par Jacques VAN HERP, Panorama de la science-fiction, p.264.
(3) Leon E. STOVER, La science-fiction américaine, p.21.
(4) Leon E. STOVER, La science-fiction américaine, p.26.

5

« C’était un fanatique de SF et en même temps un esprit scientifique qui a
suivi des cours de physique avancée. Doté d’un tempérament très autoritaire,
il va avoir une influence considérable sur tous les jeunes écrivains qui
apparurent à cette époque, car il exigea d’eux des récits beaucoup plus
soignés quant au style et fondés sur des éléments scientifiques assurés.»(1)
« Campbell estimait que le rôle de la SF était de prédire la civilisation de
demain, de façon plausible, réaliste, et, bien sûr, scientifique. »(2)
En 1938, il y a 5 revues spécialisées, 13 en 1939, 22 en 1941. La
SF moderne, par une lente maturation, se détache du fantastique et du space
opera. Sa popularité s’accroît en même temps que les auteurs font grand cas
de l’élément scientifique, même si, parfois, les explications données sont
plutôt fantaisistes. Quoi qu’il en soit, la composition du public témoigne de
l’intérêt scientifique. Citons Amis : « L’âge moyen tourne autour de vingthuit ou vingt-neuf ans (...) Quant à la profession, on ne s’étonnera pas
d’apprendre que les ingénieurs, les chimistes, les savants abondent ; ils
forment à peu près quarante pour cent du chiffre total et encore le directeur
d’Astounding affirme-t-il que «presque tous» ses lecteurs ont «un emploi et
une formation d’ordre technique». Autres groupes numériquement importants :
les professions non-scientifiques, les étudiants d’université, les
militaires ; »(3) Donc, diversité d’un public adulte, et, assurément, une
portion importante de « scientifiques ».
« La qualité d’Astounding Stories et le choc provoqué dans le
public
par les idées de ces auteurs vont former toute une nouvelle
génération de jeunes écrivains qui se révélera entre la fin de l’année 38 et
le début de l’année 40. »(4) Il s’agira d’A.E. Van Vogt, Isaac Asimov,
Rubert Heinlein, Theodore Sturgeon, Ray Bradbury, Frederic Pohj, Lester Del
Roy, Frederic Brown, etc.
Dès les années 30, on assiste à un phénomène social, souterrain
mais indéniable, d’engouement pour la SF. Et ce phénomène social va se
cristalliser dans la vogue des fanzines.

2. Les Fanzines.
Au colloque de Cerisy-la-Salle, centré sur la paralittérature, Pierre Versins
résume clairement l’apparition des fanzines, phénomène au départ issu des
revues, et qui, par la suite, aura une action parallèle. « En avril 1926 est
sorti le premier numéro de la revue d’Amazing Stories. Gernsback, son
directeur, a ouvert la fin de son magazine aux lettres de lecteurs en
donnant, fait inouï, leurs adresses complètes. Vers 1930, les amateurs ont
décidé de s’écrire directement, puis ont publié de petites revues ronéotées
qu’on appelle « fanzines » (contraction de « Fanatic » et de « Magazine »,
soit « Magazines d’amateurs »). Il s’est ainsi créé un tas de petites revues
confidentielles, souvent de très haute tenue. Des dessinateurs et des
auteurs, célèbres depuis, y ont fait leurs premières armes, ou ont publié
eux-mêmes leurs propres fanzines, tels Damon Knight, Wilson Tucker, Robert
Bloch, Robert Silverberg, Marion Zimmer Bradley. »(5)
________________
(1) Jacques SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p.23.
(2) Idem, p.135.
(3) Kingsley AMIS, L’univers de la science-fiction, p.67.
(4) Jacques SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p.23.
(5) Entretiens sur la paralittérature, sous la direction de N. ARNAUD,
F. LACASSIN et J. TORTEL, p.283.
6

Précisons que les relations interpersonnelles entre les lecteurs ont abouti à
la création de clubs. « On considère que le premier d’entre eux, pour autant
que cela puisse être affirmé avec certitude, fut The Comet, un groupe
d’amateurs réunis autour de Raymond Palmer, qui publia le premier fanzine de
science-fiction connu, qui portait le même titre. »(1) C’est au sein de ces
clubs qu’ont été élaborés les différents fanzines. « Ceux-ci apparaissent et
disparaissent à un rythme accéléré, mais il y en a chaque année quarante ou
cinquante en circulation ; ils contiennent des textes de fiction, des
critiques littéraires, des rubriques de potins. »(2) Ajoutons que la première
convention mondiale des auteurs et lecteurs de fanzines eut lieu à New-York
en juillet 1939.
Un public de passionnés ne se contente donc pas de se cantonner au
rôle d’acheteur de revues : il devient actif dans le mouvement d’expansion de
la SF, mouvement qui ira s’amplifiant au fil des années. Pierre Versins
estimait que, des origines (les années 30) à 1967, une dizaine de milliers de
numéros de fanzines étaient parus dans le monde entier. (3) Car le phénomène
des fanzines – tout comme celui des revues de SF, d’ailleurs – va se répandre
hors des U.S.A., en Italie, en Grande-Bretagne et en France notamment. On
verra plus loin ce qui en sera pour la France.
L’impact de la SF en prose répandue par le biais des revues et des
fanzines est loin d’être négligeable, puisqu’en 1967 toujours, Versins
chiffrait ses lecteurs réguliers aux States à 200.000. Cependant, ce nombre
ne représente encore que 0,3 à 0,4 % de l’ensemble des lecteurs américains.
(4) Or, la SF, qui est avant tout un état d’esprit (la conjecture
rationnelle, comme on aime à l’appeler maintenant) pouvant emprunter
différents moyens de diffusion, occupe une place bien plus grande aux EtatsUnis. Et c’est essentiellement la bande dessinée qui lui a permis de toucher
une audience beaucoup plus considérable, moyennant cependant diverses
concessions à l’irrationnel, dans les conjectures proposées.

3. La bande dessinée.
C’est également dans les années 30 que les bandes dessinées de SF
vont se développer aux States, rencontrant un succès fulgurant. Mais leur
apparition ne constitue pas un phénomène distinct des autres productions. En
réalité, les comics de SF ne sont qu’une réponse parmi d’autres à un besoin
forcené de fuir les préoccupations des années 30, besoin souligné par maints
sociologues. Le krach de la Bourse de New-York, en 1929, marque en effet de
façon spectaculaire le début d’une très grave crise économique, caractérisée
par un chômage endémique. L’importante main-d’œuvre sans travail va donc
former un très vaste public vivement désireux de fuir les réalités sociales.
L’évasion lui sera fournie par le roman, le cinéma (devenu parlant en 1929,
précisément), les bandes dessinées. (5) Et ce dans des genres tels que le
policier, le sentimental, l’historique, l’exotisme, le fantastique, et, bien
sûr, la SF.
__________________
(1) J. SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p.102.
(2) K. AMIS, L’univers de la science-fiction, pp 65 et 66.
(3) Données tirées d’une intervention de P. VERSINS dans un des Entretiens
sur la paralittérature, p. 283.
(4) Idem (3).
(5) Ou encore le dessin animé. Walt DISNEY avait fait de brillants débuts en
1928 avec le premier Mickey Mouse. Il fera preuve d’une grande audace,
produisant en technicolor Trois petits cochons, en 1933. Dès 1930, ses films
sont transposés en bandes dessinées.
7

Par exemple, le policier sera servi au cinéma par Big House (1930)
de G. HILL, Les Carrefours de la Ville (31) de R. MANOULIAN, sur un scénario
de Dashiell HAMMETT. Dashiell Hammett, ancien détective privé de l’Agence
Pinkerton, qui, avec Le Faucon maltais (31), inaugure la veine du roman noir.
Le goût de la violence qui domine ce genre se retrouvera en bandes dessinées
avec le Dick Tracy (31) de Chester GOULD. Le policier en civil est le modèle
du héros, mais ses manières rappellent souvent celles des gangsters.
Le thème des royaumes perdus, de l’exotisme, déjà présent dans les
romans de Burroughs, va se voir confirmé dans la fascination de l’Afrique qui
domine l’adaptation de Tarzan of the Apes en bandes dessinées, dès 1929, par
Hal FOSTER. Ainsi que dans Tim Tyler’s Luck, de Lyman YOUNG (frère de Chick
YOUNG, le créateur de Blondie).
Buck Rogers in the 25th Century, la première bande dessinée de SF,
paraît en 1929. Elle a Dick CALKINS pour dessinateur, et le scénariste,
Philip NOWLAN, y adapte son roman intitulé Armagedon 2419 A.D.
Y interviennent des inventions mécaniques baroques, dans le cadre de la lutte
acharnée que se livrent Buck Rogers et son ennemi attitré, « Killer » Kane.
Bien que ni les péripéties, ni le style du dessin, retardataires, ne fassent
preuve d’une grande imagination, ces aventures marquent une date pour la
diffusion de la SF.
C’est pour concurrencer Buck Rogers que le King Features Syndicate
va demander à Alex RAYMOND de dessiner Flash Gordon, dont les premières
aventures paraissent en janvier 1934. Alex Raymond (1909-1956) est sans
contexte le grand créateur de cette époque. Son talent ne se limite
d’ailleurs pas à Flash Gordon, puisqu’en même temps il sert le domaine de
l’exotisme avec Jungle Jim, et celui du policier avec X-9 (dont Dashiell
Hammett sera le dialoguiste jusqu’en 1935). Alex Raymond est à la fois un
dessinateur au style audacieux et un excellent meneur de péripéties. Les
aventures de Flash Gordon restent un modèle qui, paradoxalement, sera
difficilement imité en Europe, tant il fallait du métier pour s’y risquer.
Flash Gordon, héros tout puissant, commence par être le sauveur de la Terre
menacée de cillision avec la planète Mongo, en modifiant la trajectoire de
celle-ci. Ensuite, jusqu’en 1942, il va vivre une véritable épopée sur Mongo,
en compagnie de sa fiancée Dale et du savant Zarkov, luttant contre la
tyrannie de l’Empereur Ming. Se cette bande est remarquable tant du point de
vue de la finition graphique que de celui des dons de conteur d’Alex Raymond,
elle n’en marque pas moins un certain recul, dans l’optique d’adéquation avec
le sérieux scientifique que prônaient les revues de SF. En effet, l’influence
littéraire dominante est ici celle des romans d’Abraham MERRITT (poésie de
l’épisode The Moon Pool) et de BURROUGHS. On est dans un monde où règne avant
tout l’esprit d’aventure poétique, d’épopée, avec parfois des intrusions dans
le fantastique. Monde où se mêlent la fantasy – « spéculation fantastique
parfois en liaison avec la science mais ne dépendant pas d’une technologie
particulière »(1) – et le space-opera, défini plus haut. D’autres influences
y ont souvent été relevées : l’Illiade, l’Odyssée, Robin des Bois, ainsi que,
surtout, les romans de la Table Ronde. L’accouchement de Flash Gordon
(chausses collantes, justaucorps, pourpoint gothique) y fait clairement
référence. De plus, «avant 1938, où Raymond rationalise Mongo, on y trouve le
même type de société déséquilibrée que dans les romans de la Table Ronde :
aucune vie économique, cités et châteaux se dressent au milieu de
déserts.»(2)
_______________
(1) Définition de Robert BENAYOUN, rapportée par J.P. BOUYXOU dans La
science-fiction au cinéma, p.424.
(2) Commentaire de Pierre COUPERIE dans Bande dessinée et figuration
narrative, p.173.
8

Bien sûr, le machinisme intervient, mais il ne tient pas une très grande
place dans les premiers épisodes, et il ne constituera jamais qu’une toile de
fond. Ce trait est caractéristique du space opera.
Alex Raymond présidera aux destinées de Flash Gordon jusqu’en juin
40. Auparavant, il aura adapté la bonde dessinée en un roman, Flash Gordon in
the Caverns of Mongo. Il y a donc un phénomène d’interaction entre bandes
dessinées et littérature, de même qu’entre bandes dessinées et cinéma, ainsi
qu’on le verra plus loin. Il est vrai que les impératifs commerciaux ne
doivent surtout pas être négligés en ce domaine. Signalons aussi que la bande
dessinée est parfois très étroitement liée à l’idéologie. Ainsi, le
successeur de Raymond, Austin BRIGGS, fera combattre Flash Gordon du côté
américain, pendant la seconde guerre mondiale. Il en sera d’ailleurs de même
pour Jim la Jungle, Tarzan et Dick Tracy, entre autres.
Buck Rogers et Flash Gordon ne sont pas les seules bandes
dessinées qui se rattachent de près ou de loin à la SF. Ainsi, Brick
Bradford, du scénariste William RITT et du dessinateur Clarence GRAY,
exploitait dès août 1933 le thème du voyage dans le temps au moyen de la
chronosphère. Ce qui permet de faire revivre des civilisations disparues, ou
d’imaginer des mondes délirants. Les épisodes de SF dominent, mais côtoient
des aventures policières ou fantastiques.
De plus, dès 1936 va se dessiner toute une lignée de super-héros,
justiciers invincibles, défenseurs des valeurs traditionnelles. The Phantom,
qui a Lee FALK pour scénariste et Ray MOORE pour premier dessinateur, ouvre
la liste. Ensuite viendront Superman (1938 – scénario de Jerry SIEGEL,
dessins de Joe SCHUSTER) et Batman (1939 – Bob KANE). Ceux-ci sont doués de
super-pouvoirs qui n’ont qu’un très lointain rapport avec des données
scientifiques sérieuses. L’allusion à la science y est en fait un prétexte à
présenter des exploits spectaculaires.
Quant à Mandrake the Magician (1934 – scénario de Lee FALK,
dessins de Phil DAVIS), il relève beaucoup plus du fantastique que de la SF.
Mandrake incarne la lutte de la Magie Blanche contre la Magie Noire en la
personne de son ennemi juré, le Cobra. Ce manichéisme, typique de la
littérature populaire, est encore plus explicite dans la joute que se
livrent, au cours d’autres épisodes, le magicien et son double EKARDNAN. Au
départ, les super-pouvoirs de Mandrake ne sont pas expliqués. Par la suite,
Lee Falk fera appel à des alibis plutôt moins scientifiques que plus :
hypnotisme, télépathie, etc.
On le voit, c’est par le biais de la bande dessinée que la notion
de SF va atteindre un très large public. Même si cette notion n’est pas très
épurée, se voyant encombrée de réminiscences d’autres genres, ou tombe dans
le simplisme. La grande vogue des bandes dessinées est liée à
l’épanouissement des COMICS. Ce sont des brochures populaires à gros tirages,
composées uniquement de bandes dessinées. Le premier de ces magazines,
Funnies on Parade, paraît en 1933, mais a un caractère publicitaire. Il est
distribué par Procter et Gamble. Les premiers « vrais » comics seront
Detective Comics (1937), Action-Comics (1938) et All Star Comics (1940).
On peut situer des années 30 à la seconde guerre mondiale la
grande période des bandes dessinées de SF aux U.S.A. Ensuite, l’essor de la
télévision, dès 1946, qui satisfait un certain besoin de réalisme, et
l’esprit de désenchantement consécutif à la guerre, conduiront à une plus
grande fantaisie graphique et à un humour de dérision. On réservera alors le
succès à la satire, avec Pogo (1948) de W. KELLY, Peanuts (1950) de SCHULTZ,
les Mad Comics (1952), la Revue Mad (1955).
9

4. Les serials.
Il convient maintenant d’examiner l’impact des séries de SF sur le
cinéma, et ce sous forme de serials. Elles y apportent un esprit nouveau, qui
tranche nettement sur les autres productions du cinéma américain des années
30 et 40.
Si l’on recense les productions hollywoodiennes des années 30 à 40,
force est de constater qu’il n’y a pas de films d’anticipation basés sur la
notion de science exacte et moderne. Pour le cinéma américain, ces années
sont celles du fantastique scientifique. Il s’agit, essentiellement, de
mettre en garde contre la mauvaise utilisation de la science par des savants
fous. Et on ne se réfère pas à des découvertes bien précises, mais à la
notion abstraite, héritée du 19ème siècle, d’une science mystérieuse, ellemême génératrice de fantastique. Ce thème est un vieux leitmotiv de l’école
expressionniste allemande, et il n’est pas étonnant de le retrouver aux
U.S.A. à cette époque, puisque beaucoup de cinéastes allemands, en raison de
la montée du nazisme, émigrent et se fixent à Hollywood. Il s’agit de films
intéressants, mais qui ne sont que de lointains parents de la SF moderne.
En 1931, adapté de Mary SHELLEY, on projette Frankenstein de Jales
WHALE, avec Boris KARLOFF. Le succès amènera en 1935 La Fiancée de
Frankenstein, du même James Whale, et, en 1939, Le Fils de Frankenstein, de
Rowland V. LEE. En 1932, Rouben MAMOULIAN donne la première version parlante
de Docteur Jekyll and Mister Hyde, d’après STEVENSON. On filme également une
adaptation de Poe, avec Murders in the Rue Morgue (1931) de Robert FLOREY.
Quand à WELLS, il fournit l’argument de The invisible man (1933) de WHALE, et
de Island of dead souls (1933 – L’Ile du Dr. Moreau), d’Eric C. Kenton.
Plus tard, la situation sociale américaine s’améliorant, le
fantastique se verra intégré à la comédie, dans des films de Norman Z. MAC
LEOD, tels Topper (1937 – Le couple invisible) et Topper takes a trip (1939 –
Fantômes en croisière).
D’autre part, il ne faudrait pas omettre les Modern Times de
CHAPLIN, qui, en 1935, fait une tentative louable d’anticipation sociale.
Mais en fait, ce sont les serials tirés de comics qui se
rapprochent le plus de la véritable SF, en tenant toutefois compte des
réserves émises sur la fidélité thématique des différentes bandes dessinée
qui seront transposées. Précisons d’abord que le serial a été créé en France,
en 1908, par Victorin JASSET, avec Nick Carter, Riffle Bill, Zigomar. La
technique en a été reprise par FEUILLADE, avec Les Vampires (1915), où
apparaît une anticipation scientifique, en l’occurrence un canon électrique.
Ensuite, le serial sera importé aux States par Searl DAWLEY, Frank BOGGS,
Gilbert P. HAMILTON, etc.
« Le mot « serial » désignait d’abord une série de courts films,
chacun d’entre eux constituant une histoire complète, ayant pour héros le
même personnage. Rapidement, on nomma toutefois « serial » un film découpé en
épisodes, l’action s’arrêtant généralement à un moment crucial pour ne
reprendre que dans l’épisode suivant, présenté quinze jours ou un mois
après. »(1) Les historiens du cinéma situent l’âge d’or du serial de 1908 à
1953. »(2) Ainsi Flash Gordon, incarné par Larry Buster CRABE, a fourni la
matière de plusieurs serials : Flash Gordon (1936 – 13 épisodes), de Frederik
STEPHANI, Flash Gordon’s trip to Mars (1938) de Ford L. BEEBE et Robert HILL,
Flash Gordon conquers the Universe (1940) de BEEBE et Ray TAYLOR. 1938 voit
la naissance de Buck Rogers, par BEEBE et Saul GOODKIND, et d’un Mandrake the
Magician (sous les traits de Warren HULL), par Sam NELSON et Norman DENING.
Quant à Superman, il fera l’objet de dessins animés en couleur : Superman
(1941) de Dave FLEISHER et Superman in the mechanical monsters (1941) de
Seymour KNEITEL. Brick Bradford, lui, dut attendre 1948 pour faire l’objet du
serial de Spencer Gordon BENNET et Thomas CARR.
____________________________________
(1) et (2) J.P. BOUYXOU, La science-fiction au cinéma, p.48.
10

Mais en définitive, il n’y eut pas tellement de serials de SF.
Ils sont cependant d’un grand intérêt dans le contexte américain, car ils
témoignent de la popularité des héros de comics de SF, popularité qui incite
les producteurs à investir dans les serials. Mais, précisons-le tout de
suite, on ne pourra que peu parler de leur influence sur le domaine français,
car seuls certains de ces films à épisodes – ainsi Flash Gordon – ont été
distribués en France ou en Belgique. Ils consacrent cependant un état de
fait : la SF populaire américaine est née des comics. « Ici se manifeste un
fantastique débridé, débarrassé de symboles. L’aventure est reine. La science
n’est plus qu’un moyen pour découvrir les continents de l’espace. Les
caravelles de Christophe Colomb sont remplaces par les fusées
interplanétaires. Car, au XXème siècle, la Terre est devenue trop petite, et
c’est la leçon de ces serials de proposer à l’homme désenchanté ces voyages
merveilleux sans autre but que l’action immédiate. »(1) Tout cela, bien sûr,
est avant tout du space opera. N’oublions cependant pas qu’un public plus
difficile, mais aussi plus restreint, peut toujours se tourner vers les
revues, qui, parallèlement, affirment leur existence et prolifèrent jusqu’en
1958, où commence ce que Sadoul appelle la « période de récession ». Des 41
magazines spécialisés de 1958, il n’en restera que 6 en 68. Sadoul explique
cette désaffectation pour la fiction scientifique par l’engouement vis-à-vis
d’exploits technologiques bien réels. Le lancement du premier spoutnik date
en effet de 1957, et les auteurs de SF s’orienteront alors vers des
recherches formelles qui permettront de relancer ultérieurement le genre.

5. Le retentissement significatif d’une émission.
On ne peut omettre de signaler un événement qui, le 30 octobre
1938, a fait prendre conscience aux américains du pouvoir de suggestion que
peut receler la SF quand elle est présentée avec talent. Ce jour-là, alors
que 32 millions de personnes étaient à l’écoute, Orson WELLES, ainsi que
Joseph COTTEN et Ray COLLINS, du « Mercury Theatre », retransmirent à partir
des studios de la C.B.S. une adaptation radiophonique de la Guerre des
Mondes, de WELLS. « Cette émission fut si réaliste, entrecoupée de faux
bulletins d’information donnant des nouvelles de la lutte contre les
envahisseurs extraterrestres, et même d’une déclaration « rassurante » d’un
ministre, qu’un vent de panique souffla sur les auditeurs et que certains
d’entre eux voulurent se suicider ! »(2)

Sadoul, qui a écouté l’enregistrement de l’émission, signale que, pourtant,
le générique indiquait bien qu’il s’agissait de l’adaptation du roman de
Wells, mais beaucoup d’auditeurs ont pris l’émission « en marche », et n’ont
pas été sensibles aux flashes très brefs qui, coupant les séquences,
rappelaient le titre de l’émission.
Ce jour-là, aux U.S.A., la SF devenait presque réalité. Son
existence latente au fond des consciences se révélait de façon spectaculaire.
En France par contre, il faudra encore attendre une quinzaine d’années pour
qu’un public adulte commence à être sensibilisé à ce domaine. C’est en grande
partie sous l’influence américaine qu’il finira par l’être, on va le voir.
________________
(1) J. SICLIER et A. LABARTHE, Images de la science-fiction, p.46.
(2) Jacques SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p. 136.

11

B. L’évolution en France
1. Les romans
La France figure en bonne place dans l’histoire de la SF,
puisqu’elle compte non seulement des précurseurs tels que CYRANO de BERGERAC,
avec Le Voyage dans la Lune (1650) et Louis Sébastien MERCIER, avec L’An deux
mille quatre cent quarante (1771), mais aussi et surtout Jules VERNE, dont
beaucoup considèrent De la Terre à la Lune (1865) comme le fondement des
récits d’astronautique scientifique de bout en bout. Les Américains ne s’y
sont pas trompés et ont fait de l’écrivain français le garant du sérieux des
premières revues. Dans un premier temps, la France influençait l’Amérique,
mais uniquement parce que l’Amérique, de son propre chef, venait y chercher
des influences.
En France, Jules VERNE, publié dans Le Magasin d’Education de
HETZEL, était considéré comme un littérateur pour enfants. LANSON, dans son
Histoire de la Littérature Française, ne fait que le citer.
D’autres romanciers ont donné des œuvres de SF, mais ils ont été
considérés comme « populaires » (Maurice RENARD, Jean de LA HIRE), ou ils ont
acquis la notoriété par des ouvrages d’un autre genre. Ainsi J.-N. ROSNY
AINE. Il a signé Les Xiphéuz et Le Cataclysme (1887), La Mort de la Terre,
Les Navigateurs de l’Infini, mais c’est avec un roman préhistorique, La
Guerre du Feu, qu’il va connaître la gloire. Ce n’est que de nos jours qu’on
remet ces récits de SF à la place qu’ils méritent (1), récits sur la qualité
desquels insiste Jacques Van Horp, dans son « Panorama de la SF ». Cette
qualité est bien supérieure à celle des productions américaines des années
30.
L’espoir d’une diffusion plus grande naquit quand l’Editeur
MERICANT lança sa collection Les romans mystérieux, mais la guerre de 1914 y
lit fin. Plus tard, en 1926, on put également miser sur une reconnaissance de
la SF par un large public. « Hachette tenta (...) de lancer un prix Jules
Verne destiné à couronner chaque année un roman d’anticipation inédit, mais à
part Albert Bailly et son « Esther Alpha », ne furent primés que des romans
d’aventure fort moyens et l’entreprise se perdit dans les sables. »(2)
D’autre part, on relève des récits intéressants, œuvres d’auteurs affirmés :
La Maison des hommes vivants et Où ... de Claude FARRERE, Napus, de Léon
DAUDET, Deux fragments d’une histoire universelle, Si Louis XVI ..., La
machine à lire les pensées de MAUROIS. Mais « la science-fiction française
procédait toujours du roman français, avec ce que cela comporte de
psychologie explicative et de logique des passions. La science-fiction
américaine procédait, elle, du roman américain, de la psychologie du
Comportement, des personnages campés dès la première ligne, non pas donnés
une fois pour toute, et qui s’éclairent, tout comme l’action, dans le
développement du récit. Ajoutons une technique narrative nerveuse, variant
les angles, montant deux intrigues parallèles, suivant au besoin deux
personnages totalement différents, et inspirée des procédés narratifs de
l’écran. » ... « Un type de narration rapide, sans temps morts, sans
ralentissement de l’action était requis mais les lettres françaises avaient
perdu la tradition de Dumas, Féval, Ponson du Terrail lors de la disparition
de G. Leroux et de M. Leblanc. »(3)
_________
(1) Récits publiés en 74 dans Récits de science-fiction, Marabout 523.
(2) J. Van HERP, Panorama de la science-fiction, p. 285.
(3) J. Van HERP, Panorama de la science-fiction, p. 285.

12

Toutes les tentatives romanesques éparses se soldent donc par un
échec, dû à un manque de coordination dans l’édition et à l’absence d’une
technique narrative appropriée.

2. Les revues françaises de l’Entre-deux-guerres.
Dès 1919, la SF française va devenir clandestine. On publiera des
romans dans des revues, mais ces œuvres traitent également d’autres sujets,
ne se fixent pas pour but de servir le rayonnement de la SF. « En effet, il
n’y eut pas (...) de revues totalement spécialisées pour réunir les auteurs
et créer un mouvement cohérent. Certes des journaux comme Le Journal des
Voyages, puis, à une échelle moindre, Je sais tout et Sciences et Voyages,
ont fréquemment publié des feuilletons d’anticipation. Mais ils ont toujours
été mélangés à des récits d’aventures ou d’exploration. Ce sont donc des
auteurs isolés, qui, au hasard des publications, ont poursuivi
individuellement la tradition de Jules Vernes, l’ont éventuellement enrichie
et ont créé une forme originale de littérature d’anticipation dont les
derniers feux s’éteignirent à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. »(1)
Précisons que Je sais tout, de LAFITTE, était une revue pour enfants. De
même, L’Intrépide a publié des romans de José NOSELLI, de Pierre ADAM.
Lectures pour tous diffusera aussi quelques romans du genre.
La publication de récits de SF ne se faisait donc que plus ou
moins régulièrement, et la valeur littéraire est, elle, très irrégulière. Ce
manque de constance s’explique par des impératifs commerciaux : le public ne
répondant pas en assez grand nombre, on ne poursuit pas les efforts ébauchés.
Le manque de sensibilisation d’un public ADULTE au phénomène de la SF est une
constante des débuts chaotiques du genre en France. En 1945 encore, les
lecteurs n’étaient pas préparés : la première revue française de SF,
Anticipations, publiée à Bruxelles, ne connut que quinze numéros.
Aux diverses raisons déjà évoquées de l’enfantement douloureux de
la SF en France – manque d’une technique appropriée, d’une cohésion de
l’édition, d’un public au fait de ce genre -, on peut ajouter les limites des
thèmes abordés. « ...ces auteurs restaient prisonniers de quelques thèmes :
l’homme truqué, l’invention merveilleuse, les civilisations disparues,
l’anticipation et l’utopie. Mises à part quelques exceptions sans postérité,
c’est une SF prisonnière de la Terre et du temps, qui ignore pratiquement
pendant vingt ans ce que découvrent et explorent à la même époque les
Américains : le voyage dans l’espace, le voyage dans le temps et bientôt les
paradoxes temporels. Là se marque la différence : d’un côté un univers
prisonnier des frontières étriquées de la Terre, de l’autre un monde en
pleine expansion, qui déborde les frontières du système solaire, déferle sur
la galaxie, puis sur les galaxies. » (2)
______________
(1) Jacques SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p.307.
(2) J.VAN HERP, Panorama de la science-fiction, pp. 284-85.

13

3. La bande dessinée et l’influence américaine.
Alors que les écrivains français continuaient à ignorer les
possibilités d’exploiter un monde aux dimensions illimitées de l’univers,
celui-ci va faire irruption dans la bande dessinée, dès 1936, et ce dans les
journaux pour enfants, qui, depuis 1934 déjà, étaient prêts à accueillir les
séries américaines.
Auparavant, les journaux pour enfants gardaient un esprit très
proche du début du siècle, avec des histoires illustrées d’images plutôt que
de véritables bandes dessinées. La presse catholique avait ses propres
publications pour enfants, ainsi Bayard, Cœur Vaillant, Lisette. C’est dans
le supplément à un journal catholique, Le Petit XXème, qu’Hergé amorcera en
1929 les aventures d’un héros voué à un immense succès, avec Tintin au pays
des Soviets.
Mais en 1934, Paul WINKLER fonde le Journal de Mickey, qui
bouleverse la presse enfantine. En effet, ce journal de grand format
généralise l’emploi des couleurs. Et des « ballons » qui jusque là n’avaient
été utilisés de façon systématique que par Alain SAINT-OGAN, pour les
exploits de Zig et Puce. L’exemple de Winkler inspire bientôt quantité
d’émules. En 1935 paraissent Jumbo, et Hurrah, fondé par Gino DEL DUCA, qui
publie essentiellement des bandes dessinées d’aventures. L’Aventureux fait
son apparition en 1936, suivi par l’As, Boum et Hop là en 1937, l’Epatant en
1938.
C’est en 1936, dans une autre publication de Winkler, Robinson, que
commence l’introduction de la SF en France. En effet, Robinson publie alors
les aventures de Flash Gordon. Il fera également connaître Mandrake et Brick
Bradford, qui s’appellera Luc Bradefer pour les lecteurs français. Flash
Gordon, rebaptisé Guy l’Eclair dans Robinson, fera aussi les beaux jours de
Hurrah et de Bravo. Mais en juin 1940, au début de la guerre, la suspension
des relations commerciales avec les Etats-Unis laisse ses exploits inachevés.
Auparavant, d’autres bandes dessinées américaines auront conquis la France :
Buck Rogers, et le Tarzan de FOSTER qui figurent dans la page des jeunes de
Ric et Rac. Plus tard, Le Journal de Spirou, créé en 1946, ouvrira ses pages
à Dick Tracy et au Rod Ryder de Fred HARMAN puis à Brick Bradford.
Il est capital de le rappeler, il s’agit de bandes dessinées
ADULTES, et elles ne trouvent à leur diffusion que le canal de la presse
enfantine. Ce phénomène souligne le discrédit du grand public envers la SF,
mais aussi, plus généralement, envers la bande dessinée.
Néanmoins, Buck Rogers et Flash Gordon vont exercer une très grande
influence. Tout d’abord sur des dessinateurs, et en particulier sur l’Ecole
Belge. En 1942, pour le journal Bravo, E. P. Jacobs va dessiner une fin aux
aventures de Flash Gordon, qu’avaient interrompues les nazis. L’influence
d’Alex RAYMOND sera encore très forte dans sa première création, Le Rayon U.
Il parviendra pourtant à se créer un style personnel dans ses productions
ultérieures, parues dans le journal de Tintin (créé en 1946), où il arrive
aux célèbres Blake et Mortimer d’être confrontés à des thèmes de SF tels que
le savant fou, le voyage dans le temps (ainsi dans le piège diabolique).
André LIQUOIS trahissait lui aussi une forte influence d’Alex
RAYMOND quand il donna Vers les Mondes Inconnus (1943-44). Il utilisera
ensuite un scénario de MARIJAC pour dessiner Guerre à la Terre (1946), et
c’est seul qu’il signera L’Empire des Hommes Rouges (1949-50).
Dessinateur sportif au départ, PELLOS, bien que dans la lignée du
créateur de Guy L’Eclair, a fait preuve d’une grande maîtrise, avec
Futuropolis (1937), Electropolis (1940) et Atomas, histoire d’un surhomme
(1947). Mais ce ne sont que des coups d’éclats isolés. Par la suite, Pellos
sera le continuateur des Pieds Nickelés, dans une tout autre veine,
évidemment.

14

Outre l’émulation chez des dessinateurs éblouis de découvrir tant
de liberté inventive et graphique, outre l’ouverture de vues apportées à
toute une génération de jeunes lecteurs, les comics américains provoqueront
l’admiration de cinéastes : Alain RESNAIS ne reniera pas l’apport des bandes
dessinées au découpage de Je t’aime, je t’aime. Quant à FELLINI, en compagnie
du dessinateur Giove TOPPI, il jouera les E. P. JACOBS en finissant un
épisode en suspens de Flash Gordon. Précisons que la conclusion authentique
de cette série ne sera connue en France qu’en 1962, par une réédition due au
CELEG (Centre d’Etudes Littéraires d’Expression Graphiques).
Enfin, comme le souligne francis Lacassin, les bandes dessinées
américaines détermineront des vocations d’écrivains. C’est le cas de « Buck
Rogers et surtout Flash Gordon qui, dès leur publication en Europe, ont
provoqué nostalgies, émulations et vocations. Vocations de romanciers : bon
nombre de ceux qui, plus tard, se sont voués à la science-fiction, l’ont
apprise non pas dans la production littéraire d’Outre-Atlantique parvenue en
Europe vers les années 1950, mais dans les deux grandes bandes dessinées
connues sur nos rivages dès 1935-36. (1)
Mais le règne des bandes dessinées américaines ne durera
qu’une quinzaine d’années, puisque 1949 va marquer envers elles le début
d’une sorte de chasse aux sorcières. Et ce du fait de leur situation
hybride : conçues par et pour des adultes, c’est dans des magazines de jeunes
qu’elles se voient reléguées. De sorte que la violence froide d’un Dick Tracy
ou les tenues parcimonieuses de danseuses dues au crayon volontiers léger
d’Alex Raymond vont soulever des protestations. Aussi, le 12 juillet 1949, le
Parlement français vote une loi (promulguée le 26 juillet) destinée à
contrôler le contenu de la presse enfantine et instituant à son propos une
Commission de Contrôle. Suite à la pression de celle-ci, Winkler, en mars
1953, doit saborder son hebdomadaire Donald (créé en 1947), alors qu’il tire
à 300.000 exemplaires ! De même, après l’essai inutile de calmer les censeurs
en rhabillant Tarzan, Del Duca, s’étant auparavant vu retirer son inscription
auprès de la société de répartition des papiers de presse, avait été amené à
renoncer, en Octobre 1952, à publier Tarzan, dont le tirage atteignait
pourtant les 200.000 exemplaires. Le glas a sonné pour les bandes dessinées
US.

4. Les influences des années 50 : romans, revues et fanzines
américains de SF.
Au début des années 50, les bandes dessinées US doivent
battre en retraite, mais tout aussitôt l’Amérique, grâce à ses romans et aux
éditions européennes de ses revues, ainsi que par l’acclimatation en France
du phénomène des fanzines, va réaliser une nouvelle promotion de la SF.
« On peut dater de 1952 l’époque où les français découvrirent, dans
leur masse, qu’il existait des romans dont l’action se joue aussi bien dans
le temps que dans l’espace, qui jonglent avec des galaxies, avec les
dimensions, qui recréent tout, aussi bien l’histoire que la société. »(2)
Des articles de Boris VIAN et Stéphane SPRIEL(3), et aussi de Jacques BERGIER
(4) vont faire connaître les noms de LOVECRAFT, de VAN VOGT, de HEINLEIN.
____________________
(1) F. LACASSIN, Pour un 9ème art, la bande dessinée, pp 287-88.
(2) J. VAN HERP, Panorama de la science-fiction, p. 286.
(3) S. SPRIEL et B. VIAN : Un nouveau genre littéraire, la science-fiction,
dans les Temps Modernes, octobre 1952
(4) J. BERGIER, une littérature différente, dans le n° 52 Monde-Nouveau-Paru,
1952.
15

En 52 également, France-Dimanche consacre cette prise de conscience par un
article publié en page II, et intitulé : Français, attention ! Voila la
« science-fiction ». Des écrivains tels que QUENEAU, AUDIBERTI, un philosophe
tel que BACHELARD vont la découvrir avec passion. On assista alors à la
parution de récits de grands écrivains américains de SF : BRADBURY, Anthony
BOUCHER, SIMAK, etc. Ces auteurs furent publiés dans la collection Le Rayon
Fantastique, créée en janvier 1951. Elle relèvera d’une association entre
Hachette et Gallimard, et sera codirigée par G. H. GALLET et Stéphane SPRIEL.
«Une collection de SF populaire d’origine presque exclusivement française
avait vu le jour de son côté. C’est, en effet, dès le mois de septembre 1951
que les Editions Fleuve Noir ont lancé leur série Anticipation. Sa direction
fut confiée à François RICHARD, l’un des deux coauteurs des premiers titres
publiés par la collection et formant la saga des Conquérants de l’Univers.»(1)
D’autres collections suivront, comme Présence du Futur, la Série 2.000 des
Editions Métal, etc.
Malheureusement, il n’y avait pas de discernement dans ce qu’on
mettait sur le marché. « Ce fut un déferlement, roulant le meilleur et le
pire pêle-mêle : l’essai technique avec le roman pour adolescents, le
feuilleton des années 30 avec le dernier ouvrage de Van Vogt et d’Asimov,
l’essai métaphysique avec le roman d’aventures, l’ouvrage purement
fantastique avec de sévères études pour ingénieur, le tout sans préparation,
sans citer de date... »(2)
Néanmoins, l’engouement du public était indéniable. « Aussi,
quand deux revues, Les Cahiers du Sud et Esprit, se penchèrent à leur tour
sur la question, en 1953, (...) elles y consacrèrent près de deux tiers du
numéro. Elles ne pouvaient qu’entériner une situation de fait. »(3) C’est
également en 53 que les revues américaines lancèrent leurs éditions
françaises : Fiction, Galaxie, Science-fiction magazine. Précisons qu’à
l’image de leurs homologues américains, ces périodiques ont adopté le format
« digest », plus petit que celui des pulps traditionnels d’avant les années
50.
En 1955, de même que vingt ans plus tôt aux U.S.A., des clubs
d’amateurs se constituèrent en France. Ils publièrent leurs fanzines. Pierre
VERSINS, de 1956 à 63, édita Ailleurs, un fanzine d’excellente facture.
Actuellement, les revues françaises d’amateurs les plus connues sont L’Ecran
fantastique, Cyclope, Le Styx, Le Masque de la Méduse, L’Aube enclavée. Le
Journal de Jonathan Harker parait en Belgique. En 1967, Pierre Versins
estimait qu’environ 300 fanzines étaient nés en France.
On peut donc considérer que la SF, au cours des années 50, est
devenue un phénomène socialement reconnu. En rapport avec elle, on crée des
jouets, des chansons, des objets publicitaires. De même, en 1956, un énorme
robot métallique remonta les Champs-Elysées en voiture. C’était Robby, le
robot-gadget du film Forbidden Planet (Planète interdite) de Fred Mc Leod
WILCOX. L’express lui consacra une page entière.
Mais il ne faut pas se leurrer : bien que le vocable « sciencefiction » ne soit plus ignoré du grand public, les récits qui s’y rattachent
devront attendre 1969, avec la création de la collection Ailleurs et demain
par Gérard KLEIN, pour commencer à toucher largement le public intellectuel,
pour être reconnus comme des produits littéraires à part entière. Il est vrai
qu’à l’encontre des auteurs américains – véritables professionnels dès le
milieu des années 40 -, les écrivains français de SF ne peuvent (en tout cas
ne pouvaient, jusqu’à ces dernières années) vivre uniquement de ce genre. Ils
doivent poursuivre une carrière « plus littéraire » en parallèle, ou,
amateurs, vivre d’autres activités professionnelles (beaucoup sont
professeurs), et se réfugier derrière un pseudonyme pour écrire au Fleuve
Noir. Ces éditions – dont chaque livre tire à 20.000 exemplaires environ _______________
(1) J. SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p.343.
(2) et (3) J. VAN HERP, Panorama de la science-fiction, p. 287.
16

Se refusent d’ailleurs à dévoiler les pseudonymes. Tout cela témoigne du fait
qu’au cours des années 50 et 60, le genre était toujours victime
d’ostracisme.
D’autre part, la politique menée par les maisons d’éditions
révèle la permanence d’un préjugé déjà constaté à propos des bandes
dessinées. C’est qu’en France, les récits de SF sont destinés en priorité à
un public jeune. Aussi les auteurs doivent-ils se conformer à des
stéréotypes, sous peine de voir leurs manuscrits refusés. « L’écrivain de
série travaille sur commande ; il sait le nombre de signes qu’il doit
fournir, il sait qu’il passera devant une commission de lecteurs qui veut
ceci et cela. Ou il est inapte, ou il est inapte. C’est ainsi qu’il écrit à
peu près ce qu’on lui demande, et peut écrire tout autre chose d’ailleurs. »
(1) L’originalité n’a donc que bien peu de place dans des romans écrits sur
mesure pour un public bien spécifique. Citons Juliette RAABE. « Lorsque j’ai
fait remarquer à Caro, directeur du Fleuve Noir, le caractère infantile de
certains de ses romans, il m’a répondu : « Mais ils sont destinés à des
adolescents de 15 à 18 ans ! »(2)
Les études de marché confirment l’impact sur un public de collégiens,
d’adolescents qui continuent leurs études. Les romans de SF publiés au Fleuve
Noir correspondent donc à un niveau moyen de culture. Ce que soulignent les
résultats d’une enquête de la Faculté de Bordeaux, publiés en 63 et rapportés
par Jean-Louis BRAU : « on a analysé les différents genres de littérature,
par catégorie de lecteurs, sur des conscrits dont l’âge allait de 18 à 25
ans. On s’est aperçu que les employés de bureau lisaient beaucoup plus de
science-fiction que les ouvriers, les agriculteurs et les intellectuels.»(3)
On peut donc dire pour résumer qu’il y a un public, ce qui est
déjà un grand point, mais que ce public se voit limité en fonction des
options de base des éditeurs, options qui découlent de préjugés sur
l’aptitude à la SF à conquérir un vaste public adulte. Aussi, il ne faut pas
s’étonner si, en 1953, le magazine Météor sera lui aussi destiné à un public
jeune. D’abord fort redevable des habitudes françaises dans le domaine, ce
magazine intégrera ensuite – tout au moins partiellement – des éléments
américains, au fur et à mesure que seront mieux connues les productions
d’Outre-Atlantique. Il est en tout cas certain qu’outre ses caractéristiques
originales, qu’on va souligner, Météor jouera un rôle de diffusion non
négligeable pour la SF, puisque dès le départ, il mise sur elle seule. On va
donc procéder à son analyse, après l’assez long mais nécessaire aperçu
historique qui a précédé.

________________
(1) Juliette RAABE aux Entretiens sur la paralittérature, p. 284.
(2) Idem p. 285.
(3) Idem p. 284.
17

DEUXIEME PARTIE : LES EDITIONS ARTIMA ET LE MAGAZINE METEOR.
Une constatation s’impose d’emblée : si diverses études
consacrées à la bande dessinée en général ou à la SF font mention de la
maison Artima, la place qui lui est consacrée est des plus restreinte. Cette
parcimonie, due sans doute à des a priori qualitatifs plutôt arbitraires, est
regrettable et disproportionnée par rapport aux tirages des magazines Artima
et à leur zone de diffusion. Une très récente étude de Jean-Pierre DIONNET
remet heureusement les choses au point. « On a trop dit qu’une génération fut
bercée par Tintin, une autre par Spirou, etc. En vérité, je vous le dis, rien
n’est plus faux : pour un lecteur de Tintin, il y avait dix lecteurs des
petits fascicules Marijac, vingt fanatiques des Artima ... »(1)
Mais il est vrai que les actuelles éditions Aredit ne se montrent
pas très coopératives. Dans son Petit dico de la SF, ANDREVON signale que ses
diverses demandes manuscrites de renseignements auprès du siège d’Aredit sont
restées sans réponse. (2) Mes contacts téléphoniques avec cette Maison ont
quand même eu plus de suite, et m’ont permis de compléter les renseignements
présents à son sujet dans les travaux existants. Par contre, on a suffisamment tergiversé pour ne pas me fournir l’adresse de Giordan – dessinateur des
héros de Météor -, que j’aurais désiré rencontrer.
Dans l’Encyclopédie de la bande dessinée, H. FILIPPINI présente
comme suit cette maison d’éditions :
« ARTIMA »

Célèbre maison d’éditions ayant
fascicules dès 1947. Tout d’abord dans
l’italienne: Tarou, Bill Tornade, Jack
Bill ..., puis en 1952 dans un « grand
les mêmes personnages.

publié de nombreux
une présentation à
Sport, Tony Cyclone, Tex
format » 23 x 17,5 avec

C’est vers 1956 qu’Artima présente des fascicules
contenant des bandes de comic books (les autres étant réalisés
par des dessinateurs français ou espagnols) : Atome Kid, Cosmos,
Sidéral ...
En 1960, Artima adopte le format de poche, mettant fin à
une collection chère aujourd’hui encore aux lecteurs des années
50. En 1962, les Editions Artima sont reprises par les Presses de
la Cité et deviennent Aredit(3)
Les éditions Aredit nous ont confirmé l’année 62 pour la fusion
avec les Presses de la Cité, et cependant, ce n’est qu’en 65 que le nom
d’Artima fait place à celui d’Aredit, sur les publications. Quoi qu’il en
soit, l’association a été payée à Artima par une part en actions des Presses,
mais rien n’a été changé dans le comité directeur.
________________
(1) J.-P. DIONNET, Artima, qu’est-ce que c’est ça, Artima ? In Univers 01,
J’ai lu n°598, juin 1975, p. 166.
(2) cf. Charlie mensuel n°77, juin 1975, p. 39.
(3) P. COUPERIE, H. FILIPPINI, C. MOLITERNI, Encyclopédie de la bande
dessinée, volume I, pp. 45/6.

18

Signalons aussi que, si Andrevon ignore Artima dans son
dictionnaire il évoque la série de publications pour adultes d’Aredit et
précise que Giordan y travaille actuellement. Cette série a été créée en 62,
et la présence de Giordan dans les graphistes employés témoigne de ce que
Claude Moliterni n’avait pas entièrement raison quand il écrivait que « les
éditions Aredit de Tourcoing présentent une trentaine de revues (dont une
dizaine pour adultes) qui se contentent de publier dans un découpage fort
contestable des bandes de comics-books américains.
S’il y a quelques années encore ces éditeurs faisaient travailler
des dessinateurs français, les choses ont bien changé aujourd’hui, et plutôt
que de rechercher une certaine qualité, ils préfèrent la sécurité en achetant
des séries étrangères à des prix minimes. »(1) Si tous les amateurs
s’accordent à reconnaître une baisse vertigineuse de la qualité de ces
publications, depuis 63, il ne serait pas exact de dire que plus aucun
français ne collabore à Aredit.
Mais examinons plus en détail les caractéristiques de ces
publications.

1. Diversité des publications.
On peut dresser ici une liste des différents genres abordés. Cette
liste n’est pas exhaustive, d’autant moins que certains titres disparaissent
assez vite, que des héros qui apparaissent incidemment finissent par avoir
leur propre mensuel.
Mais la compilation suivante témoigne nettement d’une volonté de
diversification très poussée, puisqu’elle se manifeste même au sein des
genres : différents héros correspondant aux diverses sous-tendances. Cette
volonté se voit clairement exprimée dans un petit texte publicitaire inséré
dans le n° 65 de Météor (septembre 58), alors que la maison Artima présentait
21 titres : « De la lecture pour tous les âges scolaires ... et dans tous les
genres qui vous conviennent. Cette diversité vous permet de choisir
exactement ce qui vous plait sans payer ce qui vous plait moins. Cela
correspond à l’effort maximum qui puisse être accompli pour le lecteur. »
Cet effort en faveur du lecteur n’est d’ailleurs pas étranger à un souci de
rentabilité. Il s’agit de présenter tout un choix de magazines spécialisés,
le nombre et l variété des spécialisations garantissant l’impact sur les
tendances les plus diverses du vaste public potentiel.

________________
(1) cf. Spécial PHENIX, Histoire de la bande dessinée d’expression française,
2ème trimestre 1972.

19

COW-BOYS:

- Audax, avec Bill Tornade.
- Aventures-Film, avec Tex Bill.
- Red Canyon, et le héros du même nom.
- Ouragan, avec son chien Youpi.
Le graphisme traduit – assez gauchement –
l’influence du Bronc Poeler de Fred HARMAN.

BROUSSE :

- Tarou, fils de la jungle. Ou les aventures d’un
Tarzan botté, en pantalon et chemisette.
- Ardan, avec Tim l’Audace.
Inspiration thématique du Jungle Jim d’Alex
RAYMOND. Dessins de GIORDAN.

GUERRE :

- Vigor : Aviation dans le Pacifique.
- Téméraire : La seconde guerre mondiale, en Europe.

ESPIONNAGE, POLICE :

- Hardy et Mystic.

SPORTS :

- Kick Wilstra, « le célèbre avant-centre et ses deux
fils sportifs. » Football et boxe, essentiellement.

HUMOUR :

- Panda.
- Foxie, où l’on prend le contre-pied de La Fontaine.
Foxie, un renard des plus crédule, se fait rouler
sans cesse par Croa, corbeau fumeur de cigares.

La politique de diversification ne se manifeste pas seulement par
la distinction de genres et de sous-genres. Elle tient également compte des
différentes tranches d’âge du jeune public, et crée une publication réservée
à la jeune clientèle féminine.
POUR LES TOUT PETITS : Didine et Entre Amis.
POUR FILLETTES ET GARCONNETS : Primevère.
POUR JEUNES FILLES : Sylvie.

2. Le prix de vente et la présentation.
Les caractéristiques de Météor sont également valables pour
les autres publications Artima, si l’on fait au préalable une réserve à
propos du format digest (20 x 14). En fait, si c’est bien à partir de 62 que
ce format a été étendu à ‘ensemble des magazines, Hardy et Mystic l’avaient
adopté à partir du mois de septembre 58, et Red Canyon (qui intégrait alors
les aventures de Jim Ouragan) à partir du mois suivant.
En 53, Météor se vendait quatre francs belges. Dès le n°9
(février 54), le prix passe à cinq francs, mais cette augmentation correspond
à un format légèrement plus grand (23 x 17,5 contre 21,5 x 15,5) et surtout à
un accroissement important du nombre de pages : 36 contre 20. A partir du
n°111 (juillet 62), Météor est paru en format digest. Il n’en résultait pas
une diminution de la surface imprimée, puisque le nombre de pages était
doublé, et le prix restait inchangé. Après 10 ans, le mensuel se vendait
20

toujours cinq francs, ce qui reflète sans aucun doute une progression rapide
du tirage, celle-ci permettant de contrebalancer l’augmentation du coût de la
vie. Il est vrai que seule la couverture de ces mensuels est en couleur. Les
histoires dessinées l’ont toujours été en noir et blanc. De plus, le papier
est de piètre qualité. Les éditions Artima renouent donc, en ce domaine, avec
le phénomène américain des « pulps », revues à bon marché elles aussi, et à
gros tirage. Les éditions Artima sont toujours restées fidèles à une
politique de prix favorable au plus grand nombre. Et cela pour avoir accès
aux marchés de pays très différents, dont les lecteurs avaient des pouvoirs
d’achat dissemblables, mais aussi et surtout parce que leur clientèle
privilégiée est celle d’enfants et d’adolescents – tout au moins l’était
avant que ne sortent les revues pour adultes -, dont les moyens financiers
sont limités. De plus, les jeunes voyaient leur budget d’autant moins grevé
que les magazines Artima sont des mensuels.

3. Aire de diffusion et tirage.
L’aire de diffusion était déjà importante en 1953,
puisqu’à ce moment, les publications Artima se vendaient en France et dans
les Colonies françaises, ainsi qu’en Belgique. En 1955, les Editions
s’introduisent sur le marché suisse, et en 1958, ce sera le tour du Congo et
du Canada. La diffusion sur une si grande échelle a sans doute été facilitée
par des prix de vente très abordables.
Actuellement, Aredit diffuse ses magazines dans le monde entier, à
l’exception des pays d’obédience communiste. Le tirage va de 40.000 à 90.000
exemplaires. Le tirage habituel est de 70.000.

B. LES PUBLICATIONS DE SF.
Chronologiquement, Météor est la première d’entre elles,
en mai 1953. Ensuite, manifestations conjuguées du succès de la bande
dessinée de SF et du désir de diversification à l’intérieur des genres, vont
paraître :
- Cosmos et Atome Kid, en novembre 1956, tous deux basés sur du
matériel ESPAGNOL. Ray Comet, voyageur dans le temps, est le héros de Cosmos.
Tout comme Luc Bradefer, ses exploits relèvent parfois autant de l’aventure
pure et simple, ou de l’enquête policière, que de la SF. Quant à Atome Kid,
revêtu d’une combinaison à la Superman, ses aventures sont le type-même du
space opera. La fantaisie des péripéties le fait voyager à son gré dans
l’espace, autant que vaincre un ptérodactyle. Guy l’Eclair n’est pas loin.
Une publicité le présente comme « un gentleman de l’avenir qui revêt sa
combinaison pressurisée pour les bonnes causes. »
- Spoutnik, en janvier 58, qui, après avoir consacré 8 numéros à la
reproduction des premières aventures de Spencer, Spade et Texas, va ouvrir
ses pages à Pilote Tempête, pilote d’essais interplanétaire, dont le créateur
était HOLLANDAIS. Le graphisme d’Alex Raymond y exerce une influence notable.
- Sidéral, en janvier 58, qui, selon les Editeurs, veut satisfaire le
goût de l’aventure express, du fait acrobatique sensationnel. » On y trouve
des ADAPTATIONS des romans du Fleuve Noir.

21

- Aventures-fiction, en mars 58, qui traite « l’occulte, le féerique,
le mystérieux. » Les récits, traduits de l’AMERICAIN, témoignent de la
fantaisie la plus débridée. « Une véritable gymnastique de l’imagination ! »
Mais l’imagination y perd souvent l’équilibre.
- Monde-futur, en février 59, qui veut « découvrir un rapprochement
entre les passions d’aujourd’hui et celles de demain. » Il s’agit
d’adaptations de COMICS AMERICAINS.
Dans ces deux dernières publications, les héros ne
reviennent pas d’épisode en épisode. Ce sont des pions anonymes victimes de
situations saugrenues ou porte-parole de l’immuabilité des aspirations
humaines, au fil des siècles.
Remarque : Les données ci-dessus sont celles fournies par la maison Aredit,
en ce qui concerne l’origine des bandes des différentes parutions. Elles
diffèrent quelque peu de ce qu’en dit J.-P. DIONNET. Etant donné qu’on le
présente comme un collectionneur acharné (il possédait la totalité des
magazines Artima parus, dans quelque genre que ce soit !) doublé d’un
spécialiste, sans doute vaudrait-il mieux lui faire confiance, quand il écrit
que Sidéral présentait des séries de bons dessinateurs américains : Gil Kane,
Infantino, Murphy Anderson. On lui lisse en tout cas son goût du farfelu.
Actuellement, les liens de Sidéral avec le Fleuve Noir sont certains,
puisqu’ANDREVON signale que les scénarii des récits sont, entre autres,
signés Richard-Bessière. Et selon Dionnet, Monde-futur se serait basé sur du
matériel espagnol.
Mais quelle que soit son érudition, on suivra difficilement
Dionnet, quand il annexe Big Boy et Flash à la SF.
A propos de Big Boy cependant, il faut relever sa remarque selon laquelle ce
mensuel avait adopté le format digest en 56 déjà, donc avant Hardy et Mystic
(cf. p.18).
Pour plus de détails, cf. :
- J.-P. DIONNET : Artima ?, qu'est-ce que c’est que ça,
Artima ?, in Univers 01, J’ai Lu, n°589, juin 75.
- ANDREVON, Petit dico de la SF, article « Aredit », in
Charlie Mensuel, n°77, juin 75.
Et Andrevon est loin d’être apprécié par Dionnet...

22

Une planche de Pilote Tempête,
Du hollandais Henk SPRINGER
« Entre les mains de Zorin »
(Spoutnik N° 10 sept. 1958)

23

C. SPECIFICITE DE METEOR.
Si l’on a choisi d’étudier le magazine Météor plutôt que les
autres, c’est qu’il fut le premier du genre à être lancé par les Editions
Artima. Il s’agissait d’un coup d’essai caractéristique. En 1953, la notion
de SF, bien qu’encore vague, n’est plus une inconnue pour le grand public du
domaine français. Tout n’était cependant pas gagné d’avance, puisque ceux qui
étaient au courant de la SF n’en devenaient pas automatiquement lecteurs.
Jacques STERNBERG (scénariste de Je t’aime, je t’aime, de Resnais, et auteur
de SF) a même mis en doute la sensibilisation relative des plus de vingt ans
au phénomène SF, quand, interrogé par Bouyxou, il a déclaré : « en 1955, j’ai
dirigé une enquête radiophonique sur la SF avec les élèves des grandes
écoles ; aucun ne connaissait la SF qui, pour eux, se ramenait aux aventures
de Tintin sur la Lune. »(1) Rappelons qu’On a marché sur la Lune, d’HERGE,
date de 1954. On voit, la SF n’atteignait alors beaucoup de gens que si les
aventures de ce type étaient vécues par un héros déjà célèbre auparavant,
comme Tintin, qui était devenu célèbre par des aventures d’un tout autre
genre.
Bien sûr, Guy l’Eclair et Buck Rogers étaient des héros
typiques de la SF dessinée, mais dans les magazines qui les ont introduits en
France, leurs exploits côtoient ceux de héros totalement différents. Ainsi,
le magazine limitait les risques : on pouvait l’acheter pour les autres
personnages, pour les autres types de fiction.
C’est en cela qu’apparaît l’originalité de Météor : dès le
départ, il refuse de mêler les genres, ne traite que de SF. Ce coup d’essai
courageux va prendre des allures de coup de maître, puisque les héros –
Spade, Spencer et Texas – s’imposeront d’emblée, et auront les faveurs des
lecteurs pendant plus de dix ans. Dès lors, l’observation de la
familiarisation progressive du jeune public avec la SF, on peut comprendre,
par l’étude des caractéristiques des héros, comment des personnages peuvent
rencontrer durablement le succès.
Il est intéressant de reproduire l’avertissement que
faisaient les Editeurs en exergue du premier numéro de Météor :
« Le mot SCIENCE-FICTION est nouveau en France. Mais l’idée n’est pas
nouvelle : EDGAR POE a apporté le FANTASTIQUE dans la LITTERATURE et JULES
VERNE y a introduit l’ANTICIPATION SCIENTIFIQUE. Ces deux nouveautés ont
donné naissance à ce que les anglo-saxons appellent la SCIENCE-FICTION. Notre
AMBITION, Ami lecteur, en créant cet Album, est de vous AMUSER en vous
apportant une part de REVE, de FABULEUX, et en vous donnant une image de ce
que sera PEUT-ETRE, et nous disons bien : PEUT-ETRE, LE MONDE DE DEMAIN. »
On y voit confirmé la nouveauté du vocable « SF » en 53,
ce qui explique les confusions sur l’origine de ce genre. Ainsi, les Editeurs
mêlent abusivement les notions de science-fiction et de fantastique. Mais
l’allusion à Jules Verne correspond bien à l’idée d’anticipation
scientifique. Les premiers numéros y seront particulièrement fidèles, faisant
montre d’un souci d’exactitude scientifique très poussé. Par la suite, Météor
s’orientera vers un space opera mitigé. Remarquons encore le style volontiers
accrocheur, avec des mots en majuscules.
______________________
(1)

J.P. BOUYXOU, La science-fiction au cinéma, p.430.

24

Digressions didactiques et tableaux explicatifs.
25

(N°7, « Au secours de Mars »). Planche 5.
Décembre 53 (n°7, « Au secours de Mars »). Planche 4.
26

Et une expression du type « Ami lecteur » donne le ton d’une
présentation qui apparaîtrait comme bien naïve aujourd’hui. C’est une
ambiguïté du magazine, en tout cas à ses débuts : le simplisme de la
présentation et des situations intègre des données scientifiques et
techniques très sérieuses.
Car une caractéristique du magazine est la volonté de
didactisme. Celle-ci peut s’expliquer aisément, puisque qui dit SF dit
science, et, bien sûr, nécessité d’exposer les données scientifiques sur
lesquelles se fonde la fiction. Le petit texte qui clôt le n°1 de Météor
traduit bien ce respect des données sérieuses :
« …Pour l’heure, nous avons assimilé suffisamment d’explications techniques
pour rendre vraisemblable cette première partie du récit et pour rendre
logiques ceux qui vont suivre. »
D’autre part, il s’agit d’une revue pour les jeunes, et il
est bien compréhensible que les auteurs aient désiré joindre l’utile à
l’agréable, profiter de ce que les aventures captent l’attention des jeunes
lecteurs pour leur inculquer des données scientifiques de base.
Sans doute est-ce ce mélange de divertissement et de
vulgarisation qui, dans les décades précédentes, faisait des jeunes le public
privilégié de Jules Verne. Et il est certain qu’à ses débuts, Météor est très
proche de la tradition française, se distinguant nettement en cela des
magazines SF Artima ultérieurs (l’adaptation de romans du Fleuve noir dans
Sidéral n’excluant pas une influence américaine). Pas question de liberté
d’invention graphique comme dans les bandes dessinées US, pas question non
plus de space opera délirant. Au début, le graphisme de Giordan est très
traditionnel, voire médiocre. Il s’améliorera heureusement par la suite, mais
se gardera toujours des cadrages audacieux et raffinés d’Alex Raymond. Quant
aux histoires, bien que faisant une place de moins en moins parcimonieuse au
space opera, elles resteront fidèles à une exactitude scientifique de base.
En sa maturité, cette bande dessinée réalisera donc un compromis entre un
scientisme par trop guindé et une imagination par trop échevelée. A ce
moment, on ne se sert plus de la fiction comme d’un tremplin à la
vulgarisation scientifique, mais on utilise les données scientifiques pour
assurer la vraisemblance de machines prodigieuses (robots ultraperfectionnés) ou la vraisemblance de sociétés imaginaires ultratechnocratiques (préfiguration de la société terrienne ou mise en garde
extra-terrestre contre ce qu’elle risque devenir). Et même à ce second stade,
les informations scientifiques étaient rigoureusement exactes. De toute
façon, elles seront toujours présentes dans Météor puisque apparaît une
« chronique de l’espace » donnant les caractéristiques des planètes de notre
galaxie ou rapportant les prévisions en matière d’exploration spatiale.

27

« Chronique de l’espace » parue dans le n°118, mars 63. Page 33

Enfin, dernière caractéristique essentielle, il s’agit
d’un magazine réservé aux jeunes. Il se conforme donc aux prescriptions de la
loi de 1949, d’autant plus attentivement qu’il voit le jour en mai 1953, deux
mois après le sabordage forcé du Donald de Winkler. Aussi, comme on le
montrera plus loin, les héros sont porteurs d’une morale très conformiste.
D’autre part, les personnages féminins seront rares, et ne joueront qu’un
rôle anecdotique ou stéréotypé.

28

TROISIEME PARTIE :
SPENCER, SAM SPADE ET TEXAS, DE R.R. GIORDAN ET LORTAC.
A. Etalement chronologique des aventures et données de mise en page.
Les aventures de Spencer, Spade et Texas sont dues au
dessinateur Giordan et au scénariste Lortac. Toutefois, Giordan est le seul
auteur des premiers épisodes. Le nom de Lortac n’apparaît qu’après une
trentaine de numéros. A ce moment, Giordan avait épuisé toute une série de
thèmes traditionnels : planètes jumelles, gigantisme, invasion de robots,
etc. Sa collaboration avec Lortac amène une plus grande originalité –
relative – dans les thèmes, et une plus grande variété dans la manière de les
traiter. Mais il arrivera que Giordan fasse certains scenarii lui-même (une
vingtaine de fois), et les textes du n°80 (Vers la terre promise – décembre
59) seront signés Diagoras.
Giordan et Lortac sont restés à peu près fidèles à leurs
héros pendant plus de dix ans. Les aventures de Spencer et consorts sont
parues de mai 53 (n°1) à octobre 64 (n°137). Cependant, dès novembre 61
(n°102), ils publient en parallèle les aventures des Francis, famille
constituée d’un ménage de savants, dont les fils sont jumeaux. Les parents
ont inventé le chronoscaphe, machine à voyager dans le temps. L’apparition de
ces nouveaux héros pourrait témoigner d’un début de fatigue des lecteurs
et/ou des auteurs à l’égard de Spencer, Spade et Texas. Mais on peut aussi
expliquer la création des Francis par le désir d’exploiter le thème du voyage
dans le temps, susceptible de fournir le prétexte à quantité d’épisodes,
alors que ce thème était difficilement compatible avec le grand sérieux
scientifique qui préside aux destinées du trio étudié.
Mais les aventures des Francis – qui se seront essoufflés
assez vite – se terminent dans le n°126 (novembre 63). Spencer et ses
compagnons, revenus après l’éclipse du n°123 entièrement consacré aux
Francis, ne connaîtront plus qu’un suspens à leurs aventures jusqu’à leur
disparition définitive de novembre 64. C’est le n°135 (août 64), où Giordan
dessine l’aventure de Jo Tharaud, jeune garçon qui, en 1970, se voit happé
par une machine de savants du futur, et transporté au XXVème siècle. Le terme
mis aux exploits des trois explorateurs de l’espace précédera de quelques
mois la fin des créations de Giordan et Lortac. En effet, après quelques
essais infructueux de lancer de nouveaux héros, tels David Remmick, officier
à la DAI (Direction de l’Association Interstellaire), et l’équipage de la
Soucoupe Nanette, les noms de Giordan et de Lortac disparaîtront du magazine
Météor, dès le n° 147, en mars 1966.
Spencer et son équipage ont régné en maîtres dans Météor
jusqu’au n°77 (octobre 59). Jusque là, il y a une de leurs aventures par
numéro, raconté en 30 planches. Cela, par la suite, ne se retrouvera plus
qu’à trois exceptions (numéros 80, 85, 88).
En fait, à partir du n° 78 (novembre 59) soit le trio
partage la vedette, soit on présente deux de ses aventures, moins longues que
les précédentes. La vedette sera partagée des numéros 78 à 89 (octobre 60),
Météor publiant en complément des aventures fantaisistes assez courtes, où
les pirates de l’air ont jambe de bois, œil de verre, sabre et drapeau noir,
où un explorateur temporel se frotte aux lions de Néron, par exemple. Dès
lors, les aventures de Spencer et de ses compagnons ne comportent que de 15 à
24 planches. Du n°90 (novembre 60) au n° 100 (août 61), les trois héros
principaux occuperont à nouveau l’ensemble du sommaire, mais chaque mois
apporte deux de leurs aventures, chacune d’elles ne comportant que 15
29

planches. Les scenarii y perdent en solidité, et les thèmes exposés ne sont
que superficiellement exploités. Alors qu’auparavant la longueur de chaque
aventure permettait de présenter des personnages secondaires de façon assez
nuancée, de ménager des instants de détente – révélateurs du caractère des
héros – entre deux relances de l’action, désormais, au plus souvent, les
histoires ne sont plus qu’anecdotes sans grande importance et tirées en
longueur, ou caricatures de thèmes exploités de façon beaucoup plus nuancée
avant 60. C’est d’autant plus dommage que le graphisme de Giordan est alors
arrivé à sa maturité. Il maîtrise ses personnages, joue avec les blancs et
noirs, se permet des variations de cadrages, même des plongées et contreplongées, sans toutefois dépasser les limites d’une retenue un peu trop sage.
De novembre 61 (n°102) à novembre 63 (n°128), Giordan et
Lortac se consacreront en parallèle aux pérégrinations temporelles de
Francis. Jusqu’en juin 62 (n°110), les deux séries dessinées auront droit,
chacune, à 15 planches. A partir de juillet 62 (n°111), la réduction au
format digest correspondant à une augmentation du nombre de pages, l’espace
réservé à chaque type de héros passera à 30 planches. Mais le format de poche
ne permet pas une mise en page aérée. On ne peut plus faire une séquence par
page, à moins de l’écourter à outrance, et les plans d’ensemble sont en
régression. Giordan fait désormais un recours habituel aux gros plans et aux
plans américains. Les personnages, un peu figés, volontiers verbeux (avec, de
plus, de fréquents commentaires « en médaillon »), ne bénéficient pas de ce
nouveau découpage, alors qu’autrefois, la luxuriance ou le pittoresque des
décors sauvait leurs silhouettes guindées et les explications prolixes.
Le n°127 (décembre 63) suit la fin des Francis et renoue
avec les histoires fantaisistes de complément. Elles seront présentes dans
tous les numéros jusqu’au terme des aventures de Spencer et de son équipe
qui, dès le mois suivant, auront droit à 50 planches, et ce jusqu’à leur
disparition en novembre 64 (n°138).

B. PRESENTATION GENERALE DES HEROS.
Le docteur Spencer, savant d’une cinquantaine
d’années, Organise une expédition spatiale, qui se fera à bord d’une fusée de
sa conception. Dans le cadre de cette équipée, il prend contact avec Sam
Spade, un pilote d’essai très consciencieux et lui propose la direction de sa
fusée. Sam accepte et fait engager son mécano Tex Brandley, surnommé TEXAS,
une force de la nature encline à la facétie. Ainsi, dès le premier épisode,
le trio est constitué. Au départ, il amorcera la conquête de l'espace en
compagnie d'autres astronautes.
La première fusée spatiale emportant une dizaine de personnes, mais Spencer,
Spade et Texas sont les héros privilégiés du dessinateur GIORDAN.
Plus tard, c'est seuls qu'ils poursuivront leur mission d'exploration
spatiale. Précisons encore que Spade et Texas ont une trentaine d'années, et
que tous les trois sont américains.
La composition du trio respecte les données courantes en bande dessinée.
Spade est le héros - il se voit d'ailleurs reproduit en médaillon sur la
couverture de chaque numéro-, mais comme il est très sérieux, on lui donne un
repoussoir en la personne du mécano Texas, qui anime le récit par ses
plaisanteries et déride Spade. Des "couples" aux caractéristiques semblables
se retrouvent aisément dans nombre de Bandes dessinées. Ainsi, à Buck Danny,
CHARLIER et HUBINON ont donné Sonny Tuckson pour compagnon, qui introduit le
comique dans des situations parfois trop mornes. Idem chez H. VERNE, avec Bob
Morane et Bill Ballantine. Et de même que le professeur Clairembart chez H.
VERNE, le docteur Spencer complète le ... trio, jouant ici le rôle de garant
scientifique de l’expédition. Il ne se formalise pas trop des mots souvent
30

douteux de Texas (du genre : « je vais casser la croûte… terrestre ») qui
émaillent les digressions scientifiques et voudraient les rendre moins
pesantes.

Les héros.
Mai 53. N°1, planches 5 et 6
31

32

C. LES PREMIERES AVENTURES.
Bien que l’impossibilité de rencontrer Giordan nous ait empêché
de vérifier cette hypothèse, les premières aventures semblent s’inspirer
assez directement des Conquérants de l’Univers, roman en 2 volumes de
François RICHARD et Henri BESSIERES, qui signent F.-H. RIBES. Ce roman, écrit
en 41, fut un des premiers titres du Fleuve noir, en 51-52. Sa publication a
donc précédé de peu le lancement de Météor. Il met en scène trois personnages
principaux, dont un scientifique, qui s’embarquent à bord du « Météore »(1),
« vaisseau spatial mis au point par le professeur. Ils quittent la Terre, et
gagnent la face cachée de la Lune où ils découvrent des animaux antédiluviens
contre lesquels ils soutiennent un féroce combat. Ils gagnent ensuite la
planète rouge où ils sont reçus très amicalement par les Martiens. » Les
points communs de ce roman avec les premières aventures de Spencer, Spade et
Texas sont trop flagrants pour qu’on n’y voie que coïncidence.
Le premier numéro de Météor expose un thème très traditionnel,
celui du premier voyage dans l’espace. Mais à l’inverse de beaucoup de
fictions, au contraire de ce que racontera Hergé un an plus tard, l’objectif
n’est pas d’atteindre la Lune directement, mais bien de procéder par étapes
successives, la première étant la construction d’une station spatiale en
orbite autour de la Terre. Le départ de la Terre, la construction de la
station cosmique, le voyage de la station à la Lune et l’exploration de la
Lune constituent la matière des quatre premiers épisodes. Ceux-ci sont
véritablement truffés de digressions scientifiques qui, pour posantes
qu’elles puissent paraître, n’en frappent pas moins par leur sérieux. Giordan
voulait serrer de près les découvertes scientifiques et les possibilités
techniques de son temps. Il a si bien fait que l’on pourrait retrouver
quantité de similitudes (à l’exception de l’hypothèse d’une immense station
cosmique) avec les programmes spatiaux soviétiques et américains
effectivement réalisés par la suite, le lancement du premier Spoutnik datant
du 4 octobre 1957. On peut citer les expérimentations préliminaires avec des
animaux, la succession d’étages qui se détachent de la fusée pour sortir de
l’attraction terrestre, l’utilité des satellites pour la météorologie, la
description des scaphandres. De plus, les premiers astronautes sont « miathlètes, mi-techniciens », et c’est bien cette politique qu’ont adoptée les
U.S.A. pour les premiers vols habités. Enfin l’engin lunaire ressemble
curieusement au LEM américain.
A propos de toutes ces précisions, Météor se distingue
nettement de Buck Rogers et de Flash Gordon, où l’on voit des machines qui se
veulent futuristes, mais dont on n’explique pas la conception. Pour trouver
les préfigurations d’une anticipation scientifique aussi sérieuse, c’est vers
la SF romanesque – et non la bande dessinée – qu’il faudrait se tourner. Ou
vers certaines exceptions du cinéma de SF, comme Die Frau im Mond (La Femme
dans la Lune, 1928), dernier film muet de Fritz LANG. Une grande partie de ce
film s’étend sur les préparatifs du voyage. Fritz Lang avait réuni ses
informations scientifiques avec un soin extrême, et ce film recèle déjà le
désir d’une science exacte et moderne, celui là même qui imprègne les
premières aventures des héros de Giordan. La filiation semble d’autant plus
vraisemblable que le scénario du fil de Lang, dû à Théa VON HARBOU, ménage
l’intérêt dramatique par la présence d’un espion dans la fusée. Dans Météor
également, un espion au service « d’une puissance étrangère » (qui veut
transformer la station spatiale en base militaire, pour devenir maîtresse du
monde), se fait démasquer après un sabotage et une tentative d’assassinat. Un
an plus tard, Hergé, dans On a marché sur la Lune, relancera lui aussi
l’action par la présence d’un traître.
_____________________
(1) J. SADOUL, Histoire de la science-fiction moderne, p.343
33

Les premiers épisodes ont donc mis en avant le côté prévision technique,
celui-ci étant agrémenté d’épisodes dramatiques assez conventionnels. Mais
dès la fin du quatrième épisode, l’irrationnel fait son apparition, puisque
Sam Spade et Texas aperçoivent une soucoupe volante aux abords de la Lune.
Cependant, avant de pouvoir percer le mystère de cet engin, ils doivent
regagner leur station cosmique. C’est là que la Terre intime au trio l’ordre
de visiter l’Univers : « Vos travaux préliminaires de construction et de
voyage d’études sont satisfaisants. Visitez dès lors l’espace sidéral et les
planètes où vous pourrez vous poser . . . L’apparition de soucoupes volantes
implique l’existence d’un autre monde organisé dont nous ne connaissons pas
les intentions. Par le rapport que vous ferez de vos voyages, vous éclairerez
la science et vous garantirez l’existence de la Terre. »

D. LA GRANDE EXPLORATION DE L’ESPACE.
A partir du n°5 (Terra, monde nouveau), les trois Terriens
vont vivre seuls leurs aventures. Ils sont donc à présent les héros à part
entière de la bande, et s’ils rencontrent une foule de personnages
secondaires, aucun de ceux-ci n’apparaît dans plus d’une aventure. Il n’y a
pas, dans Météor, d’allié ou d’ennemi qui réapparaisse de façon cyclique. A
partir du n°8, chaque mensuel raconte d’ailleurs une aventure distincte des
numéros qui précèdent et suivent, alors que jusque là, on ressentait la
nécessité de récapituler les numéros précédents. Maintenant, à chaque
parution correspond une aventure ou une planète particulières. Il faut dire
que la publication mensuelle était un peu trop espacée pour que le lecteur se
souvienne aisément du ou des épisodes antérieurs.
Mais des épisodes 5 à 8, il n’y a encore que la
fragmentation d’une aventure. Au hasard de l’observation d’une soucoupe
volante, le docteur Spencer découvre au télescope une planète qui, pour la
Terre, était toujours cachée par la Lune. C’est un nouveau monde qu’ils
s’empressent d’aller explorer. Ils découvrent une planète semblable à la
Terre, mais beaucoup plus jeune. Elle a la particularité de ne pas voir
s’éteindre les espèces qui sur Terre ont jalonné la genèse de la vie. C’est
bien sûr un artifice qui permet au docteur Spencer de se faire didactique,
réconciliant époques jurassiques, crétacées, quaternaires, avec brontosaure,
tricératops, mastodonte. Les trois astronautes découvrent aussi des hommes
primitifs, qui auraient pu être les ancêtres des hommes. La planète réserve
encore la découverte d’une base vénusienne. Ce sont les Vénusiens qui
explorent la galaxie en soucoupes volantes. Ils se montrent très pacifiques,
et quand ils demandent au docteur Spencer la raison des explosions
enregistrées dans le désert du Nevada, ce dernier, après une hésitation,
répond hypocritement que ces expérimentations ne dissimulent pas un
quelconque but guerrier.
L’arrivée d’une flotte martienne (c’est la graphie de
Giordan) apprend aux astronautes que les Martiens sont à la recherche d’une
nouvelle planète, la vie étant devenue impossible sur Mars qui se dessèche.
Les Vénusiens prennent en main l’évacuation de Mars, donnant ainsi un bel
exemple de solidarité interplanétaire. Sur Mars, on découvre que les fameux
canaux ont été creusés pour drainer l’eau des pôles, et lutter contre
l’assèchement de la planète. Après quelques difficultés, l’immense évacuation
est réalisée, et les Martiens peuvent vivre heureux sur la nouvelle planète
que les Vénusiens, en raison de sa ressemblance avec la Terre, avaient
baptisé Terra. Quant à Spade, Spencer et Texas, à la suite d’incidents
techniques, ils avaient, au retour de Mars, été obligés de se poser sur un
coin isolé de Terra, où les primitifs vont devenir leurs maîtres es survie,
leur donnant ainsi une leçon d’humilité, avant que les Vénusiens ne les
34

retrouvent et ne leur fasse découvrir Terrapolis, l’immense ville construite
entre temps.
Le septième numéro de Météor se clôt sur cette vue optimiste.
A partir du huitième numéro, on l’a dit, chaque mensuel formera un récit
complet. De plus, les explications scientifiques, qui encombraient l’action,
vont se faire plus rares, sans toutefois disparaître. Concurremment, une
place plus grande sera faite à la fiction. Ce qui se manifeste par des
planètes différentes de celles effectivement recensées, et dont les noms sont
d’un symbolisme transparent : Titania, Aqua, Arbor, Mytho, Disciplina, etc.
Un nombre impressionnant d’aventures vont se succéder, et il serait
fastidieux de les rapporter par le menu et au fil de leur parution. Nous
rendrons donc compte des plus caractéristiques d’entre elles, selon les
différents thèmes principaux évoqués dans la suite de cette étude.

35

Météor N°1 – planches 9 et 10

36

QUATRIEME PARTIE : ETUDE DE QUELQUES THEMES.
A. LES SOUCOUPES VOLANTES.

A deux reprises seulement au cours de leurs multiples
aventures, Spencer, Spade et Texas ont été confrontés au mystère des
soucoupes volantes, en tant qu’objets volants non identifiés apparaissant sur
Terre ou dans son pourtour spatial proche.
C’est dans le n° 4, « Aventure sur la Lune » (août
53), que Sam Spade et Texas aperçoivent la première soucoupe volante, et, sur
base de leur observation – preuve de l’existence d’extra terrestres -, les
autorités terriennes chargeront l’équipe d’explorer l’espace. Le mystère des
soucoupes volantes est éclairci dès le numéro suivant : les engins
appartiennent aux Vénusiens qui, pacifiques, ne visitent les autres planètes
37

que pour enrichir leurs connaissances. Ce thème de l’extra-terrestre
pacifique était conforme à la thématique de la SF littéraire de l’époque,
l’envahisseur venu d’ailleurs n’ayant habituellement plus droit de cité dans
le roman. Au cinéma également, tout comme le Vénusien de Météor s’étonnait
des expériences nucléaires faites sur Terre, l’extra-terrestre Klatu de The
Day the Earth stood still (Le jour où la Terre s’arrêta, 1951) de Robert
Wise, se voulait pacifiste. Par contre, en 53, les soucoupes volantes de
Invaders from Mars, de W.C. MENZIES, et de The War of the World de Byron
HASKIN surviennent avec des intentions bellicistes.
Précisons que le thème des soucoupes volantes était à la
mode en 1953, nouvellement d’actualité, et qu’il s’était vu interpréter selon
une optique politique bien terrienne. Evidemment depuis que WELLS a écrit La
Guerre des Mondes (1898), ces OVNI – même si on ne les désignait pas par ce
sigle – étaient connus dans la fiction. Mais la première observation de
soucoupes volantes dans notre ciel à avoir été ébruitée n’a eu lieu que le 24
juin 1947, par Kenneth ARNOLD, jeune homme d’affaires américain qui, à bord
de son avion personnel, s’était dérouté pour participer aux recherches d’un
avion de la marine américaine. Il a alors observé plusieurs engins
mystérieux, en forme de disques, qui se déplaçaient à plus de 1000 k/heure.
La presse s’empara de l’affaire, et bien qu’on ait au départ évoqué une
origine martienne, les frictions russo-américaines, en ce début de guerre
froide, ont vite fait penser à des appareils soviétiques perfectionnés,
envoyés en espionnage. La commission des Activités Anti-américaines a donc
ouvert un dossier « soucoupes volantes ». L’anticommunisme et l’importance
accordée à l’apparition des OVNI étaient si forts que « le Secrétaire d’Etat
à la Défense, James Forrestal, se prendra lui-même à l’hystérie antisoviétique qu’il a contribué à déclencher et, le 11 avril 1949, se jettera
dans le vide, d’une fenêtre de son bureau, en croyant que l’Armée Rouge vient
de descendre du ciel en soucoupes volantes. »(1)
Remarquons que c’est dans des serials qu’apparurent les
premières soucoupes volantes cinématographiques : The black Widow (1947), de
Spencer Gordon BENNET et Fred C. BRANNON, Flying disc man from Mars, de Fred
C Brannon (1950). Elles étaient censées venir de Mars, non de Vénus comme le
suppose Giordan.
Mais Giordan, en août 1960 (n°88, La reine du Cosmos),
aborde pour la deuxième fois le thème des soucoupes volantes.
Cette fois, elles se montrent agressives et causent même des dommages à Space
Girl, la fusée terrienne. Les trois astronautes découvriront qu’elles ne sont
pas d’origine extra-terrestre, mais qu’elles servent d’engins de
reconnaissance aux descendants des légendaires Atlantes, dont le royaume
s’est perpétué de façon sous-marine. Si ces objets volants n’ont pas cherché
à entrer en contact avec les « terriens continentaux », c’est que les
Atlantes gardent une éternelle jeunesse sous l’eau mais seraient frappés des
stigmates de la vieillesse si, à la surface, ils voulaient sortir de leur
soucoupe pressurisée. Et si les Terriens ont été attaqués, c’est à la suite
d’une révolution de palais qui amènera d’ailleurs la fin du royaume des
Atlantes. Cet épisode réalise donc la synthèse de deux courants : celui des
soucoupes volantes et celui du monde disparu ou caché, auquel on s’attardera
plus loin.
Bien sûr, en 1960, Spencer et son équipe ont perdu le souvenir des
soucoupes vénusiennes de 1953, mais c’est là un trait courant des bandes
dessinées à épisodes distincts qui s’étalent sur de nombreuses années : il
n’y a pas de plan préalable à l’ensemble des histoires, bien sûr, et
l’impératif de renouvellement amène les auteurs à reprendre des thèmes déjà
traités, qu’ils vont varier.
________________________
(1) JK. SICLIER et A.S. LABARTHE, Images de la science-fiction, p.56.
38

D’autre part, il n’y a rien d’étonnant à ce que le thème des
soucoupes volantes n’ait été que deux fois. En effet, au plus souvent,
Spencer et son équipe voyagent au-delà de notre galaxie, et la notion de
soucoupe volante n’existe que dans l’optique terrienne. Aux confins de
l’espace, ce serait plutôt Space Girl qui, faisant irruption dans
l’atmosphère de planètes non encore recensées, passerait pour un OVNI.

N°88 « La reine du Cosmos », août 60. Planche 1.
39

N°88 « La reine du Cosmos », août 60. Planche 4.

40

B. LES EXTRA-TERRESTRES
1. De planètes effectivement recensées.

Vénusiens et Martiens.
Décembre 1953, n°7, « Au secours de Mars », planche 1 (Extraits).
Comme on vient de le rappeler à propos des soucoupes
volantes, les aventures du docteur Spencer et de son équipe se déroulent dans
des mondes très éloignés. Dès lors, c’est surtout dans les premiers épisodes,
à l’aube de l’exploration intersidérale, qu’apparaissent des extra-terrestres
originaires de notre galaxie. Ce sont les Vénusiens, grands et forts,
pacifiques et d’une civilisation supérieure à la nôtre, ce sont les Martiens,
petits et aux yeux bridés, pacifiques aussi.
Un épisode de janvier 61 remettra en scène des Martiens,
toujours à la recherche de mondes nouveaux, mais non plus poussés par la
nécessité vitale de ne plus pouvoir survivre sur Mars. Cette fois, honnêtes
commerçants, ils acquièrent un gisement radioactif sur la planète Syrta, et
leurs velléités de l’exploiter amèneront une guerre ouverte avec les
« hommes-méduses », pour qui les radiations constituent un pain quotidien.
Mais un arrangement à l’amiable sera heureusement rendu possible par
l’interception des Terriens.

41

En dessinant cette aventure, Giordan s’est souvenu des
Martiens de 53, et il les représente toujours comme des humanoïdes de petite
taille, aux yeux bridés.
Par contre, l’extra terrestre rencontré en décembre 58, et
auquel les Terriens attribuent le type vénusien, n’a que de vagues rapports
avec les colosses aux longs cheveux qui, à bord de leurs soucoupes,
intriguaient autrefois les Terriens. Il n’est pas fait allusion à l’évolution
de la civilisation vénusienne. Le Vénusien en question vit d’ailleurs à
l’écart de toute civilisation, et, coupé du temps, puisque sur une planète ou
l’on ne vieillit pas. Il se présente comme l’« homme sans nom », et fait
office de gardien d’un étrange « passage » dont on reparlera.
Que leur aspect extérieur soit modifié ou non au fil des
ans, Vénusiens et Martiens gardent toujours une grande intégrité morale. Il
n’en est pas de même pour les Jupitériens. L’exploration de Jupiter n’a pas
eu lieu dans les premiers épisodes, et les habitants de cette planète
n’apparaissent que fugitivement dans quelques épisodes. Ce sont des
humanoïdes que seules les oreilles pointues et rappelant des branchies
distinguent des Terriens et qui, s’accommodant de l’immense champ d’action
rendu accessible par la rapidité des transports interplanétaires, y exercent
leurs activités coupables. Ainsi, en octobre 59 (n°78, « Planètes rivales »),
des jupitériens pillent une cité submergée. Le mois suivant (n°79,
« Croisière de luxe »), ils se signaleront par l’enlèvement du fils d’un
riche banquier. De même que sur Terre des préjugés racistes associent
certains peuples à des pratiques malhonnêtes, les Jupitériens ont dans
l’espace la réputation de brebis galeuses et de voleurs.
Grosso modo, les habitants de planètes effectivement
recensées, proches voisins en regard de l’univers infini, sont très proches
physiquement du type terrien. Ceux qui s’en distinguent le plus, les
Jupitériens, sont les seuls à se conduire de façon répréhensible. Ce lien
entre valeur morale et aspect physique, s’il n’est qu’esquissé dans les
limites de notre galaxie, va se voir amplifié et affirmé dans le comportement
des extra-terrestres de planètes imaginées.

2. Les extra-terrestres de planètes imaginées.
Schématiquement, on peut ramener les extra-terrestres à 3
types : - Les « primitifs », plus ou moins simiesques, vivant à l’âge de la
pierre, qui sont les seuls habitants de la planète explorée, ou
coexistent avec une autre race plus évoluée. Ils profiteront de
toute façon des bienfaits de l'enseignement terrien. On y reviendra
lors de l'analyse de l'idéologie des héros.
- Les humanoïdes, extra-terrestres plus ou moins semblables aux
hommes.
- Les « bug eyed monsters » ou BEM, soit « monstres aux yeux en bille
de loto ». C’est l’appellation consacrée pour désigner les êtres
qui ressemblent au moins autant à des animaux – grenouilles,
insectes, poulpes, l plus souvent qu’à des humains. A quelques
exceptions près, les BEM qui peuplent Météor resteront toutefois
quelque peu anthropomorphes.
a. Les humanoïdes.
Giordan présente une vaste panoplie d’extra-terrestres au faciès
proche de celui des terriens. Leur ressemblance physique s’accompagne de
parentés mentales : ils pensent comme les Terriens, réagissent comme eux.
Différents cas peuvent se présenter. Première possibilité, leur
civilisation est supérieure à celle des Terriens. Dans ce cas, la technologie
42

à outrance les confronte à des problèmes, lorsque la grande mécanique qui
règle leur vie s’enraie. Ou ils dégénèrent physiquement, comme sur Utopie, ou
sur Aimantinos (juin 57, « Deux enfants dans l’espace », n°50). Spencer ne se
privera pas de les tancer pour leur manque d’équilibre entre activités
intellectuelles et physiques.

La dégénérescence des Utopiens, due au manque d’activités physiques.
N°10, « Guerre en Utopie », mars 54, planche 5
43

Second cas, leur civilisation est assez avancée techniquement,
mais elle maintient des habitudes sociales et des cloisonnements sociaux
qu’on suppose supprimés sur Terre. C’est le cas de la société d’allures
féodales de Paradisia (n°44, « Paradis sous globe », décembre 56), où le
prolétariat est maintenu en esclavage. Les Terriens remédieront bien entendu
à cet état de fait.
Le troisième type de société d’humanoïdes est très proche de la
nature. On y met l’accent sur l’artisanat, les arts. Spencer ne manquera pas
de louer à ses compagnons ce type idyllique de civilisation, quitte à les
engager, sur la planète suivante, à enseigner aux indigènes les fondements
d’une société technocratique.
Bien sûr, ces humanoïdes peuvent différer quelque peu des humains.
Ce peut être la couleur de leur peau qui les en distingue. Ainsi en va-t-il
des hommes bleus de Vulna (n°16, « Invasion de robots », septembre 54) ou de
Sylva (n°20, janvier 55). Mais, bien qu’elle soit indiquée, la couleur de
leur peau ne peut pratiquement attirer que de façon très relative l’attention
du lecteur, puisque la bande est publiée en noir et blanc. La différence est
plus importante lorsque c’est à des humanoïdes pourvus d’ailes que les
Terriens ont affaire. Les Zoums (n°58, « La comète écarlate », janvier 58)
ont eu leurs ailes rognées de génération en génération par ceux qui les
maintiennent en esclavage, de sorte qu’elles se sont atrophiées. Elles
repousseront grâce au passage bénéfique d’une comète, mais la plus grande
partie du récit montre les Zoums dépourvus d’ailes, et quand elles poussent,
on voit qu’il s’agit de membranes translucides.
Dans le cas des hommes volants d’Arbor, dont les Terriens
admireront la vie naturelle (n°11, « Menace sur Arbor », avril 54), Spencer
expliquera leurs grandes ailes empennées par une longue théorie basée sur les
mutations et l’évolution ; qui tend à présenter cette particularité comme
normale, ou du moins comme parfaitement concevable.

44

Les hommes volants d’Arbor.
N°11, « Menace sur Arbor », avril 54, planche 13.
Réédition dans « Spoutnik » N° 7, juin 58

45

Explication de l’existence des hommes volants.
Planche 14.

46

Donc, ces humanoïdes sont mentalement très proches des humains.
Quant à leurs qualités morales, ils ne pourront jamais s’égarer qu’à partir
d’un naturel qui n’est pas foncièrement mauvais. Il n’est pas exclu qu’ils
commettent des erreurs, mais si cela se produit, ils finiront par les
reconnaître et repartiront d’un meilleur pied dans le chemin que leur auront
tracé les Terriens, une fois leur mission de conciliation terminée. En chaque
cas, ils ne manifestent des ambitions expansionnistes que sur leur planète.
Aucun d’entre eux ne songe à s’attaquer à la Terre, par exemple.
Il n’en va plus de même lorsque les points physiques communs avec
les Terriens sont plus ténus. Ainsi pour les habitants d’Olfacta (n°31,
« Menace pour la Terre », décembre 55), qui ont l’allure générale des
Terriens, mais dont la taille de guêpe témoigne de ce qu’ils n’ont pas
d’organes digestifs. En effet, les Olfactiens se nourrissent d’odeurs. Leurs
menus se composent de parfums de fleurs. Aussi, quand les volcans se
réveillent et répandent des gaz délétères, la population est menacée
d’inanition. Se pose alors le problème de l’émigration de 50 millions
d’Olfactiens. Quoique cette émigration soit pacifique, le Congrès des
Nations, sis à Washington, repousse cet accueil massif d’extra-terrestres.
Les Olfactiens essaient de tourner ce refus en utilisant un désintégrateurréintégrateur dont la première partie se trouve à Olfacta, et la seconde a
été envoyée par ruse sur Terre. On mettra fin à cette immigration sauvage,
qui avait commencé dans un désert du far-West, et le problème sera réglé par
la découverte de Jovena, planète inhabitée et douée d’une flore suffisamment
nourrissante.
Il ne s’agissait que d’une invasion pacifique, commandée par
l’urgence de la situation. Dans d’autres circonstances, les Olfactiens
n’auraient pas imaginé un tel subterfuge à visées expansionnistes. Il n’en va
pas de même avec les extra-terrestres aux allures de BEM.

47

b. Les BEM et le racisme.

N°62, « La planète des fusées perdues », planche 9 (extrait)
Des extra-terrestres aux particularités physiques déroutantes
existent depuis que la SF existe. Ainsi, « au second siècle, Lucien, l’un des
premiers auteurs de SF, nous dit que des habitants de la lune qu’ils sont
chauves, barbus, munis d’une poche stomacale et d’yeux amovibles. »(1) « Les
Lunariens du baron Münchausen sont tous du même sexe et poussent sous des
noyers. (…) Ils ont trente-six pieds de haut et ils mangent une fois par
mois, le même jour, en mettant une grande quantité de nourriture dans leur
estomac. Ils portent la tête sous le bras mais quand ils sont en voyage ou
qu’ils se livrent à des sports violents, ils la laissent chez eux. »(2)
La notion de BEM belliqueux, envahisseurs, semble trouver son
origine chez WELLS, avec The War of the Worlds (1898), The Food of the Gods.
C’est en tout cas lui qui les a mis à la mode. Il en a été fait un large
usage dans le space opera et dans les bandes dessinées. Quand en 1960 il
publiait L’univers de la science-fiction, Kingsley AMIS estimait que les BEM
belliqueux étaient en régression dans les nouvelles et les romans de SF.
____________________
(1) John COHEN, Les robots humains dans le mythe et dans la science, p.54.
(2) Idem, p.55.
48

Il est vrai que dans les années 50 à 60, à l’époque du Mc Carthysme, la SF
était devenue un refuge pour les revendications de tous ordres. Un courant
américain important mettait alors en scène de « bons extra-terrestres », en
faveur desquels on réclamait la reconnaissance des droits civiques, par
exemple. Manière comme une autre d’évoquer le problème noir. Mais les BEM
effrayants et irascibles n’avaient pas disparu pour autant.
En bandes dessinées ou au cinéma, leur côté spectaculaire a
toujours fait recette. Amis parle à leur propos de nouveau personnage de
« mauvais » (ils remplaceraient les Indiens du western traditionnel), et
BOUYXOU y voit avec raison un « curieux mode nouveau de racisme ». « Un
extra-terrestre de cinéma est presque obligatoirement animé de désirs de
conquêtes, abominablement cruel, excessivement belliqueux. L’étranger venu du
cosmos remplace un peu le métèque d’antan : il est évident qu’un tel visiteur
ne peut que regorger de mauvaises intentions. Il est la bête à détruire, et,
suprématie humaine oblige, on parviendra à l’occire. »(1)
La même thématique se retrouvait dans Guerre à la Terre
(1946), bande dessinée du français André LIQUOIS sur un scénario de MARIJAC.
On y voyait des hordes d’hommes-singes aux orbites éperdus déferler sur la
Terre, armés de faux, peuplade d’une planète vaincue dont se servaient comme
armée d’invasion des gnomes inquiétants, qui avaient d’ailleurs fait alliance
avec les Japonais nostalgiques des fastes passés de leur Empire.
On rencontrera aussi dans Météor les mêmes tendances mauvaises
des BEM, avec moins de virulence toutefois. Entre 46 et les aventures de
Spencer et C°, la loi de 49 était venue, qui interdisait les violences et les
meurtres. Dans Météor, on ne désintègre pas les humains, on se contente de
les paralyser. Mais les commentaires de Texas vont bon train, et ce sont
toujours des BEM qui nourrissent des projets de conquête. Ainsi les Sidériens
aux allures de grenouille qui, en juillet 58 (n°63, "L'ère du prophète
électronique »), envahissent la planète Tem peuplée d’humanoïdes bon teint.
Ainsi les hommes verts de la planète Xilma qui veulent soumettre la Terre
grâce à la force magnétique baptisée « Tzivik » (n°52, « Au pouvoir des
hommes verts », août 57). Ou ce sont des escrocs.

Les Sidériens menacent la planète Tem.
N°63, « L’ère du prophète électronique », juillet 52, planche 9 (Extrait).
(1) J.P. BOUYXOU, La science-fiction au cinéma, p. 183.
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