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Les entreprises françaises en Afrique. Pillage contre transparence .pdf



Nom original: Les entreprises françaises en Afrique. Pillage contre transparence.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

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LES ENTREPRISES FRANÇAISES EN AFRIQUE. PILLAGE CONTRE
TRANSPARENCE
Thomas Noirot
Outre-terre | Outre-Terre
2012/3 - n° 33-34
pages 537 à 546

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Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2012-3-page-537.htm

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Noirot Thomas, « Les entreprises françaises en Afrique. Pillage contre transparence »,
Outre-Terre, 2012/3 n° 33-34, p. 537-546. DOI : 10.3917/oute.033.0537

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ISSN 1636-3671

Les entreprises françaises
en Afrique
Pillage contre transparence
« Faut-il encore investir en Afrique ? Bien sûr ! Nous ne sommes pas des sociétés
de bienfaisance. Si nous ne trouvions pas notre compte en Afrique, nous n’y serions
plus. D’ailleurs, les grands groupes sont toujours présents sur ce continent »
Jean-Louis Castelnau, Président délégué du Conseil français des investisseurs en
Afrique, Le Figaro, 2 décembre 2004
De

la colonisation à la mondialisation,

un souci permanent de prédation économique

Dès l’origine, le pillage des matières premières africaines et la commercialisation
de produits transformés étaient au cœur du processus colonial. Comme l’expliquait
Jules Ferry, président du Conseil, en 1885: « Les colonies sont, pour les pays riches,
un placement de capitaux des plus avantageux (...). La politique coloniale est fille
de la politique industrielle. L’Europe peut être considérée comme une maison de
commerce qui voit décroître son chiffre d’affaires, car la consommation européenne
est saturée »2 .
Depuis les indépendances, l’accès à certaines ressources stratégiques est restée une
priorité de l’État français, comme l’affirmait en ces termes le général de Gaulle en
conférence de presse le 5 septembre 1961 à propos du Sahara : « Notre ligne de
conduite, c’est celle qui sauvegarde nos intérêts et qui tient compte des réalités.
Quels sont nos intérêts ? Nos intérêts, c’est la libre exploitation du pétrole et du gaz
que nous avons découvert et que nous découvririons ».
Depuis la fin de la Guerre froide, la libéralisation globale de l’économie mondiale
a modifié les lignes d’analyse, au point que certains prétendent désormais en dépit de
1
2

Consultant, association Survie
Cité in Damien Millet, L’Afrique sans dette, Paris, Syllepse, 2006, p. 29.

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Thomas Noirot1

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toute vérité objective que « la France, économiquement, n’a pas besoin de l’Afrique »
(Nicolas Sarkozy, mai 2006).

Des

richesses gigantesques, un marché à conquérir

Simple rappel, sans valeur exhaustive : on estime que le continent africain
représente 8 % des réserves mondiales de pétrole connues, 40 % du potentiel
hydroélectrique mondial, les principales ressources mondiales de diamant et de
chrome, la moitié de celles en or, 90 % du cobalt, 50 % des phosphates, 40 % du
platine4, de bien sûr de l’uranium, du coltan... Sans oublier le bois, le bassin du
Congo représentant le deuxième poumon vert de la planète, ni l’énergie solaire, et les
millions d’hectares cultivables à l’heure où le photovoltaïque et les investissements
dans le foncier agricole aiguisent de nouveaux appétits...
D’autre part, les caractéristiques démographiques africaines laissent entrevoir le
potentiel en termes de débouchés : de 220 millions d’habitants en 1950, l’Afrique
est passée à un milliard d’habitants au cours du premier semestre 2009, et cette
évolution ne semble pas près de s’inverser (certains analystes estimant que cette
population pourrait doubler d’ici 2050). Un marché gigantesque pour tous les
biens de consommation courants : alimentaires et vestimentaires, mais également
les transports (aériens, maritimes et terrestres), l’adduction d’eau et le retraitement,
l’électricité, les déchets, les télécommunications, les banques et assurances, etc. ...
Des

mécanismes historiques de dépendance

Consciente du caractère inéluctable de l’émancipation des colonies à plus ou
moins long terme, la France avait cherché dès les années 1950 le moyen de conserver
un accès privilégié à plusieurs ressources jugées stratégiques. C’est dans cette optique
que fut créée en janvier 1957 l’Organisation commune des régions sahariennes
(OCRS) pour administrer la région saharienne : le principal but était de sécuriser
l’approvisionnement énergétique de la France, notamment en pétrole. Le principe
même de cette institution relevait d’une amputation territoriale des pays concernés,
d’une annexion pure et simple de la zone du Sahara dont on commençait seulement
3
4

Libération, 18 septembre 1996.
Cf. George Ayittey, Africa in Chaos, Houndmills-Basingstoke, Palgrave & MacMillan, 1999.

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On doit pourtant à Omar Bongo la formule : « L’Afrique sans la France, c’est une
voiture sans chauffeur, la France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant »3 pour
illustrer à sa façon l’importance des ressources africaines dans l’approvisionnement
énergétique de la France...

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à réaliser la richesse en hydrocarbures et en minerais. L’État français balaye ainsi
d’un revers de main l’autonomie initiée par les huit territoires indépendants de
l’Afrique Occidentale Française. Mais cette ambition d’un « Sahara français » se
heurte aux nationalistes algériens : les accords d’Évian officialisent en 1962 la fin
de l’administration directe par la France du territoire algérien, principal ancrage
de l’OCRS, et enterrent ainsi définitivement ce projet. Cet épisode est révélateur
de la stratégie de la France à cette époque : accéder officiellement aux demandes
d’indépendance tout en s’assurant en parallèle un accès direct aux ressources des
pays « décolonisés ».
Moins visibles mais tout aussi symptomatiques, les accords de coopération
économique signés par la France avec ses anciennes colonies subsahariennes lui
assureront pendant des décennies une préférence voire un monopole d’accès à
certaines matières premières stratégiques : pétrole, uranium, minerais... Et, malgré
la décolonisation officielle, les entreprises métropolitaines issues de l’ère coloniale
conservent leur position dominante, voire monopolistique dans certains pays
africains : Compagnie française de développement des fibres textiles (CFDT) sur le
coton, Rougier sur le bois, CFAO sur le commerce et la distribution, plantations de
bananes, de café, de cacao, etc.
Véritable camisole de force liant les ex-colonies à la métropole, le franc CFA
contraint les pays nouvellement indépendants à commercer en priorité avec la
France pour leurs importations comme pour leurs exportations, les achats de devises
extérieures étant contingentés par des banques centrales sous contrôle français.
Cette monnaie promue pour sa stabilité favorise en réalité une fuite des capitaux
qui prive l’Afrique de toute possibilité de développement d’un entreprenariat local.
La liberté totale des transferts de capitaux entre les deux zones aboutit en effet à un
rapatriement massif des bénéfices des investisseurs étrangers vers leur maison mère, à
un exode des revenus des ménages expatriés vers leur pays d’origine ainsi qu’à la fuite
des richesses accumulées par les clans corrompus au pouvoir. De la sorte, entre 1970
et 1993, alors que les investissements étrangers s’élevaient à 1,7 milliards de dollars,
le rapatriement des bénéfices, des revenus des expatriés et des possédants locaux s’est
élevé à 6,3 milliards, soit un montant quatre fois supérieur.
Autre effet direct de cette camisole économique : les privatisations imposées aux
pays africains surendettés à la faveur des plans d’ajustements structurels menés par
la Banque mondiale dans les années 1990 ont profité en priorité à la France dans les
pays de la zone franc.
L’exemple de la Côte d’Ivoire est édifiant. Les sociétés françaises ont investi d’abord
dans les secteurs des télécommunications, de l’énergie,des transports et de l’agroindustrie. Au cours de la période 1996-2000, les capitaux français représentaient 23 %
des demandes d’agrément à l’investissement derrière les capitaux ivoiriens (52 %), et

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Les entreprises françaises en Afrique Pillage contre transparence

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Au Togo, les multinationales françaises ont aussi largement bénéficié de la vague
de privatisation de la fin des années 1990 pour rafler des secteurs économiques.
Quelques exemples : en 2000, la Lyonnaise des eaux, en alliance avec une société
canadienne, a pris le contrôle de la Compagnie d’Eau et d’Électricité togolaise ; en 2001,
BNP Paribas a reconquis 53 % de la Banque togolaise pour le commerce international ;
en 2009, le groupe Bolloré a obtenu la gestion du terminal à conteneurs du port
de Lomé. En zone franc, ce groupe a également obtenu une semblable gestion en
1996 à Bangui (Centrafrique), en 2004 à Douala (Cameroun) et à Abidjan (Côte
d’Ivoire), en 2008 à Libreville (Gabon), en 2009 à Cotonou (Bénin) et Pointe-Noire
(Congo), en 2011 à Moroni (Comores).
Au Cameroun, Bolloré a acquis, dans des conditions contestables, le trafic
portuaire de Douala et l’exploitation du chemin de fer. On pourrait allonger la liste
des entreprises et des pays.
La France s’est également dotée d’outils de conquête directe des marchés africains :
budgets d’aide au développement liés à l’octroi de tel ou tel marché à une entreprise
française (« aide liée »), stimulation du secteur économique privé par le biais de
PROPARCO (filiale de l’Agence française de Développement plus encline à financer
les mastodones françafricains que les PME africaines), garantie des exportations
françaises via la Coface, compagnie française d’assurance spécialisée dans l’assurancecrédit à l’exportation (y compris d’armes !) créée en 1946 et privatisée en 1994, etc.
Enfin, lorsque ces mécanismes institutionnels ne suffisaient pas, l’interventionnisme
armé, le financement de barbouzes, la corruption et le copinage politique ont permis
de venir à bout de gouvernants africains qui auraient été plus soucieux des retombées
financières pour leur pays que des bénéfices des entreprises françaises : le trop gênant
Thomas Sankara au Burkina Faso, bien sûr, ou encore Pascal Lissouba qui avait
doublé les redevances à verser par Elf pour ses extractions de pétrole au CongoBrazaville...
Ainsi, à part la bière et les cigarettes (détenues principalement par des intérêts
français), les pays africains francophones n’ont développé aucune industrie.

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près de 50 % de l’ensemble des demandes d’agrément étrangères. Le groupe Bouygues
a longtemps contrôlé la Compagnie ivoirienne d’électricité et la Société de Distribution
d’Eau de Côte d’Ivoire dont il reste un actionnaire important. Les banques françaises
(Société Générale, Crédit Lyonnais, BNP Paribas) sont dominantes sur le marché avec
leurs filiales. Total possède 25 % de la Société ivoirienne de raffinage. France Télécom
est devenu, avec le rachat de Citelcom et la création de la Société ivoirienne de mobiles,
l’opérateur majeur en télécommunications de la République de Côte d’Ivoire.

Les entreprises françaises en Afrique Pillage contre transparence
sans révolution

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Le discours dominant laisse penser que cette relation de dépendance appartient au
passé, et que les entreprises françaises n’ont qu’une présence anecdotique en Afrique
où elles auraient perdu trop de terrain au profit de la concurrence états-unienne,
chinoise, etc. Pour preuve, « L’Afrique ne pèse d’ailleurs que pour 0,5 % dans le
commerce extérieur de la France, contre 40 % en 1957 »5, ce qui accréditerait l’idée
selon laquelle « L’Afrique n’est plus l’eldorado des entreprises françaises »6.
En réalité, les chiffres du commerce extérieur français ne constituent pas à eux
seuls une mesure fiable de l’importance de l’Afrique pour nos entreprises (et ceci n’est
pas spécifique à la France). Ils ne rendent pas compte des mécanismes lucratifs sans
lesquels on n’a qu’une vision partielle de la situation : contrats léonins, cession de
matières premières à des prix ridiculement bas, opacité sur les quantités réellement
produites et les sommes réellement payées, évaporation fiscale, etc. Par exemple, on
peut s’étonner de la différence entre le cours international de l’uranium et le prix
auquel Areva l’achète au Niger (même après les récentes revalorisations), ou encore
de la concession d’exploration obtenue en 2009 par cette firme sur la totalité du
territoire de la République démocratique du Congo.
Le volume des échanges ne rend pas non plus compte de leur rentabilité. Ainsi
en 2000, les entreprises françaises ont réalisé presque autant de bénéfices sur les
exportations à destination de l’Afrique (40 milliards de francs) que sur les exportations
vers les USA (50 milliards de francs) pour un volume d’exportation quatre fois
inférieur. Plus intéressante que les statistiques du ministère de l’Économie, la réalité
des flux financiers mériterait d’être étudiée en détails. Une ONG britannique,
Christian Aid, s’est livrée à ce travail concernant les flux financiers entre l’Afrique et la
Grande-Bretagne sur une période d’un an à compter du sommet du G8 à Gleneagles
en 2005, riche en promesses. Les flux financiers partant de la Grande-Bretagne vers
l’Afrique se sont élevés à 17 milliards de livres (dons, aides, investissements directs
étrangers, transferts financiers d’Africains vivant en Grande-Bretagne). Mais en
retour, les sommes entrant en Grande-Bretagne en provenance d’Afrique (profits des
entreprises, remboursements de dettes, fuite des capitaux, recettes d’exportations) ont
atteint les 27 milliards de livres. Le transfert massif de richesses du Sud vers le Nord
apparaît donc de manière flagrante, à l’encontre des idées reçues sur le sujet. On ne
dispose malheureusement pas d’une synthèse analogue pour les flux financiers entre
la France et l’Afrique. Mais l’évolution des Investissements Directs Étrangers (IDE)
est significative : si la part africaine des IDE est passée en pourcentage de 1,83 % en
5
6

Le Monde, 27 avril 2008.
Le Monde diplomatique, février 2006.

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Évolutions

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Au demeurant, si on inverse la perspective, étudiant la part des échanges francoafricains du point de vue du commerce extérieur des États africains, on constate
que la part française est toujours largement prépondérante, en particulier bien sûr
dans la zone franc. Pour la plupart de ces derniers, la France est sur le podium en
matière d’importation, d’exportation ou d’investissement, parfois les trois et souvent
en 1ère place, notamment là où sévissent des régimes autoritaires et archi-corrompus :
sur l’ensemble de la zone franc, quelque 40 % du stock d’IDE étaient français au
début des années 2000 et cette proportion avoisinait les deux tiers au Gabon, un
tiers au Cameroun et au Tchad... Côté exportations, le tableau est identique : en
2003, la France était encore le deuxième pays client pour toute la zone franc. Sous la
pression croissante de la concurrence internationale, on assiste certes à une érosion
de certaines parts de marché, mais Paris conserve une position de force dans ce
rapport international.
Rien d’étonnant à ce que bon nombre des poids lourds du CAC 40 ou des plus
grandes fortunes de France aient développé des activités florissantes (et parfois
quasi monopolistiques ) en Afrique : Bernard Arnaut (LVMH), Bouygues, Bolloré,
Pinault (CFAO jusqu’à sa récente cession en juillet au groupe japonais Toyota Tsusho
Corporation, TTC, filiale diversifiée du groupe Toyota), Seillière (Bureau Veritas),
Jacques Saadé (CMA-CGM), Romain Zaleski (Eramet), Lafarge, Total, Technip,
Vinci, Véolia, BNP Paribas, Natixis, Crédit Agricole, Alcatel, Accor, Gaz de France,
Michelin, Alstom, Air France, KLM... Liste non exhaustive à laquelle il faudrait
ajouter les marchands d’armes et quelques autres groupes, dans l’agro-alimentaire
notamment avec par exemple les groupes Castel et Compagnie Fruitière. Et de manière
générale, les rapports du CIAN (Conseil français des investisseurs en Afrique) le
confirment chaque année : en dépit de la concurrence internationale accrue, entre
les patrons français et l’Afrique, c’est toujours « je t’aime plus qu’hier et bien moins
que demain ».
Une réalité bien peu relayée par les médias, victimes ou complices de stratégies de
cadenassage médiatique, à l’exemple de celle du groupe de Vincent Bolloré. Outre le
contrôle direct de médias (Direct 8, Direct Soir...) et des structures qui les alimentent
en informations (institut de sondage CSA, Associated Press), le groupe sait s’attirer
par exemple les bons services de journalistes. Pius Njawé, directeur du journal
camerounais Le Messager, avait ainsi dû relever de ses fonctions son rédacteur en chef
après que celui-ci, approché par Bolloré, se soit mis à vanter étrangement ses mérites.

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1992 à 1,55 % en 2004, elle est passée en valeur absolue de 2 307 millions d’euros
en 1992 à 9 448 en 2004 (soit quatre fois plus). Pas plus en France qu’en GrandeBretagne ces investissements ne sont désintéressés... et les retours sur investissements
sont toujours plus rapides et plus importants en Afrique qu’ailleurs.

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FInalement, il allait troquer sa casquette de journaliste pour celle de consultant en
communication, notamment pour le groupe. « Vincent l’Africain » s’est également
entouré des services de Dalila Berritane, ancienne responsable du pôle Économie
de RFI... jusqu’à son recrutement comme directrice de la communication du pôle
africain de Bolloré, auquel ses réseaux professionnels sont sans doute bien utiles. En
contrôlant Havas (sixième groupe mondial de publicité et de communication) et les
contrats de publicité, Bolloré possède aussi un puissant moyen de pression sur les
médias qui ne peuvent guère se risquer à lui déplaire : on ne mord pas la main qui
nourrit...
Avec l’arrivée à la présidence française de Nicolas Sarkozy (qui avait promis une
rupture avec la Françafrique et les pratiques de ses prédécesseurs), nous avons assisté
non seulement à une perpétuation de cette politique, mais encore à son regain,
caractérisé par une défense affichée des intérêts français en Afrique : vente d’armes,
prolifération irresponsable du nucléaire, conquête de nouveaux marchés par Total,
Bolloré, Areva, Bouygues (et bien d’autres) en Angola, au Soudan, au Congo, etc. L’exsecrétaire d’État à la Coopération de 2008 à 2010, Alain Joyandet, assumait ce rôle
de porte-voix des seuls intérêts français : « L’implantation des entreprises françaises
en Afrique est l’une de mes priorités »7 ; ou encore « On veut aider les Africains, mais
il faut que cela nous rapporte »8. Il est trop tôt pour dire quelle sera la politique
de François Hollande, mais les premiers mois de son mandat n’ont donné lieu à
aucune remise en cause des mécanismes de ce pillage : soutien diplomatique à des
régimes illégitimes, maintien de la coopération militaire garante de la préservation
des intérêts français, célébration des 40 ans des accords de coopération monétaire
du franc CFA...
Le (non)-droit

contre les peuples (revendications)

Nœud central du pillage, les paradis fiscaux et judiciaires ont été en 2009 et
2010 au centre de l’attention médiatique et de la communication gouvernementale,
mais sans qu’aucune mesure politique efficace soit prise. Rien n’a encore été entrepris
pour mettre fin au scandale, bien que l’OCDE reconnaisse aujourd’hui que 60 %
des échanges dans le monde sont réalisés au sein même des groupes (entre leurs
différentes filiales), ce qui facilite les manipulations des prix de transfert intergroupe
et les fausses facturations entre entreprises : ces techniques privent les États « du Sud »
d’au moins 125 milliards d’euros de recettes fiscales par an, soit plus que l’ensemble
de l’aide publique au développement mondial9 .
7
8
9

lejdd.fr, 20 mai 2008.
Libération, 24 juin 2008.
ONG Christian Aid, « Death and Taxes : the true toll of tax dodging », 2008, <christianaid.org.uk/images/d>...

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Les entreprises françaises en Afrique Pillage contre transparence

Thomas Noirot

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La création de listes de pays et la signature d’accords de coopération judiciaire
et financière ont bien été annoncées, mais elles ne permettent en rien d’obtenir
la transmission automatique des données financières nécessaires à la traque des
fraudeurs et autres criminels en col blanc. Une obligation légale de déclaration pays
par pays des bénéfices des entreprises et de la transparence quant à leur gestion
financière est pourtant indispensable pour lutter efficacement contre l’utilisation
outrancière de ces « trous noirs » de la finance mondiale et contre la corruption des
dirigeants africains en l’échange du bradage des ressources et des services de leur
pays. Ces dispositions doivent être portées dans un cadre politique multilatéral grâce
aux institutions onusiennes (et non de structures illégitimes telles que le G8 ou le
G20), afin d’éviter de déplacer dans d’autres pays la source du problème.
Sur le plan financier toujours, la publication par les multinationales des
dividendes versés aux gouvernements des pays dans lesquels elles interviennent
est également une revendication de base10 : sans cela, comment les peuples de ces
pays pourraient-ils chercher à surveiller l’utilisation qui est faite des fonds publics,
et lutter ainsi contre leurs détournements et la corruption ? Du côté français, la
satisfaction de cette revendication permettrait également de faire pression sur les
groupes plus enclins à investir dans des pays corrompus que dans des démocraties.
En termes d’impacts sociaux et environnementaux, les multinationales rivalisent
désormais d’imagination pour communiquer sur leurs supposées bonnes pratiques :
déclarations d’engagements pour le développement durable, rapports sur leur
responsabilité sociale, chartes des valeurs et codes de bonne conduite d’application
volontaire, certifications privées sujettes à un risque de corruption...
Ces démarches, motivées par un besoin de justification devant l’opinion publique,
jettent un écran de fumée sur un grave vide juridique, notamment au niveau de la
réglementation européenne et du droit international. En effet, l’encadrement des
firmes transnationales et le contrôle comme la sanction de leurs impacts impliquent
une notion de responsabilité juridique de la société mère vis-à-vis de ses filiales
étrangères qui n’est actuellement pas reconnue. Le contrôle de ces filiales ne relève
donc que de l’institution judiciaire du pays où elles opèrent, qu’une corruption
encouragée par des décennies de pratiques criminelles permet de neutraliser.
Si, du côté de la société civile, les ONG parviennent à se fédérer afin de mieux faire
entendre leurs voix, elles font face à des armées de lobbyistes chargés de conseiller
10 Initiée en juin 2002 et appuyée par plus de 300 organisations non gouvernementales, la campagne « Publiez ce
que vous payez » a ainsi pour principal objectif d’aboutir à ce que les compagnies extractives (pétrole, gaz et ressources
minières) publient, de façon systématique et transparente, le montant des taxes et redevances de toute nature qu’elles
versent aux États des pays dans lesquels elles sont présentes.

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et d’encadrer les législateurs... Ainsi, à Bruxelles, où la Commission européenne a
ouvert en 2008 un registre facultatif des lobbies, « on parle de 10 000 lobbyistes,
toutes thématiques confondues. Un chiffre invérifiable mais qui témoigne de leur
poids et de leur importance ; 1 657 “représentants d’intérêts”, dont plus de 600
disposant de bureaux à Bruxelles, étaient inscrits à la date du 8 juillet au “registre” »11.
D’après l’Alliance pour la transparence et la réglementation des activités de lobbying
(ALTER-EU), fin 2009, seuls 23 % des organisations de lobbying bruxellois s’étaient
enregistrées, avec des renseignements insuffisants ou sujets à caution, et les thinktanks et les cabinets d’avocat boycottent le registre.
Dans ces conditions, on peut légitimement craindre que les décisions ne soient
pas toujours prises dans l’intérêt général...
Une première réponse passe nécessairement par la transparence : sur les
bénéfices enregistrés territoire par territoire, sur les flux financiers entre filiales
d’un même groupe, sur les sommes versées aux États, sur les conséquences sociales
et environnementales de leurs activités et sur les liens politiques et financiers
entre décideurs politiques et entreprises. C’est la condition sine qua non pour la
réappropriation par les peuples de leurs ressources et de leurs services publics, dans
leur intérêt.
Nos revendications
en Afrique

concernant les entreprises françaises

Pour Survie, les responsables politiques français, au niveau de l’exécutif mais aussi
du Parlement, ont le devoir :
• de mettre fin aux différents mécanismes de soutien militaire, diplomatique
et financier de la France aux régimes autoritaires ou corrompus qui, en retour,
favorisent depuis des décennies le pillage de ressources par les multinationales françaises
• de mettre en place en France et de contribuer activement au niveau européen (à)
une législation contraignante sur la responsabilité environnementale et sociale,
en étendant la responsabilité juridique des sociétés françaises et européennes à leurs
filiales étrangères
• de mettre en place en France et d’y contribuer au niveau européen une législation contraignante sur leur transparence fiscale, obligeant les multinationales à
publier pays par pays leurs comptes pour leurs activités dans chacun des territoires
où elles sont implantées
11 Le Monde, 21 juillet 2009.

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Les entreprises françaises en Afrique Pillage contre transparence

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Thomas Noirot

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Ndlr Paradoxalement, l’histoire algérienne se répète, mais pas sous forme de farce.
Les responsables du pays, bien qu’accusés de liens ambigus avec certains protagonistes
de la crise et opposés à une intervention occidentale au nord du Mali (ingérence
néocoloniale), appellent désormais à la constitution d’un « front interne fort » contre
la menace éventuelle de déstabilisation dans le Sud12 : « Groupes islamistes armés
au Mali, frontières impossibles à contrôler avec la Libye et relations tout juste
protocolaires avec le nouveau pouvoir, tensions récurrentes avec le Maroc... ». Le
problème reste que ce discours qui remonte à l’époque où le FLN avait pris le dessus
sur les autres composantes du mouvement national contre la puissance coloniale
est aujourd’hui socialement épuisé dans un pays où aucune force n’a la capacité de
mobiliser la population.

12 Cf. Mélanie Matarese, « Alger craint pour son unité nationale », Le Figaro, 28 septembre 2012.

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• d’œuvrer activement pour le renforcement des moyens de lutte contre la corruption, à la suppression du secret bancaire, principe au cœur des paradis fiscaux
et judiciaires, et à la transmission automatique des données fiscales entre territoires.


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