Entretien avec M Despinoy (autour de Fanon) .pdf



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ENTRETIEN AVEC MAURICE DESPINOY
Jacques Tosquellas
ERES | Sud/Nord
2007/1 - n° 22
pages 105 à 114

ISSN 1265-2067

Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-sud-nord-2007-1-page-105.htm

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Pour citer cet article :
Tosquellas Jacques, « Entretien avec Maurice Despinoy »,
Sud/Nord, 2007/1 n° 22, p. 105-114. DOI : 10.3917/sn.022.0105

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J.T. : Cet entretien a pour sujet Frantz Fanon, pour la revue Sud-Nord. Nous souhaiterions avoir le témoignage de ta rencontre avec Fanon.
M.D. : J’ai été plusieurs fois contacté par de futurs auteurs de livres sur Fanon. Et
même, pour l’un d’entre eux, j’avais prêté des lettres de Fanon que j’avais eu beaucoup
de mal à récupérer. J’aurais souhaité retrouver ces lettres avant cette rencontre, mais il
aurait fallu que je fasse de grandes recherches pour trouver à quel endroit je les ai
cachées ! Je me suis dit qu’après tout ce n’était pas sur ces lettres qu’on allait discuter.
Je pense à l’arrivée de Fanon à Saint-Alban. Il y est arrivé après Oury. Dans la
répartition des internes qu’avait fait venir François Tosquelles à Saint-Alban, il avait
été décidé que ce serait Oury qui serait mon interne et Millon celui de Tosquelles.
J.T. : Tosquelles avait déjà un service à ce moment-là ? Chaurand n’était déjà plus là ?
M.D. : Un des derniers médecins nommés avant moi à Saint-Alban était Gallavardin.
Quand je suis arrivé, la direction de la Santé avait accepté que Tosquelles soit responsable d’un service. Il avait choisi celui des femmes, géré par les sœurs, parce que

Maurice Despinoy, psychiatre honoraire des hôpitaux, Marseille.

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je pense que ça l’intéressait de se confronter au pouvoir local du couvent. Quant à
moi, je m’occupais du service des hommes, avec d’abord Oury comme interne. Puis
Fanon est venu, après le départ d’Oury, peu de temps avant mon propre départ. Il est
venu en 1952 ou peut-être fin 1951. Nous n’avons donc pas travaillé ensemble plus
d’un an puisque je suis parti fin 1952 pour la Martinique, en grande partie grâce aux
informations qu’il m’avait données sur la Martinique et à son impulsion. Je reparlerai de cet aspect personnel de mes relations avec Fanon par rapport à la Martinique.
Quand j’ai recherché la préface de Francis Jeanson pour Peau noire, masques
blancs, j’ai constaté que Fanon avait bien peu d’années de moins que moi. Il est né
en 1925. Je n’étais que de quatre ans son aîné. Donc, en fait, le médecin directeur de
Saint-Alban et l’interne Fanon avaient peu de différence d’âge !
J.T. : Vous étiez de la même génération.

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J.T. : Chez lui ou la rencontre ?
M.D. : Chez lui et transformant toute rencontre : une vitalité exceptionnelle qui
entraînait dans un mouvement. Je me suis dit que la meilleure façon de rejoindre
Fanon, c’était de lire son premier livre qui prend à partie le lecteur et fait deviner cette
vitalité ; j’ai repris hier Peau noire, masques blancs. Je me rends compte après coup que
j’ai bien eu de la chance d’avoir pour premiers internes successivement Oury et
Fanon…
Oury était dans d’autres eaux, avec plus d’intérêts pour des questions d’ordre
philosophique, il était véritablement dans une recherche d’un tout autre ordre – je ne
dirais pas psychanalytique. J’ai eu finalement peu de conversations approfondies avec
lui, tandis qu’avec Fanon, d’emblée et à chaque occasion, nous discutions. Il y avait
différences et accords, questionnements souvent très passionnés. Il m’a aidé à mobiliser mes intérêts, à prendre conscience de mes positions dans différents domaines,
même dans celui de la recherche. Je m’explique : c’est au moment où il était là que
j’avais eu l’idée un peu bizarre pour l’époque de m’intéresser à une petite information
sur le fait que Cade avait découvert les effets thérapeutiques du lithium. Fanon m’a
accompagné dans nos expérimentations un peu hasardeuses, parce qu’on n’avait pas
beaucoup de documents sur les effets physiologiques du lithium. Aujourd’hui, il ne

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M.D. : Il s’arrangeait pour faire comme s’il avait affaire à quelqu’un qui avait un rôle
plus important que lui. Mais en fait, le contact a été tout de suite très direct. Très peu
protocolaire, malgré le fait qu’à cette époque surtout, je n’étais pas particulièrement
sociable ! Ma rencontre avec Fanon est encore pour moi une sorte d’impression de
force de vie, de dynamisme, de vitalité. En mouvement.

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serait pas légitime de mener des essais thérapeutiques dans les conditions où nous le
faisions. Nous avons constaté rapidement des apaisements d’agitation chez des
patients qui n’étaient pas des états maniaques proprement dits, puis des améliorations
chez les quelques états maniaques que nous avons pu observer à cette époque. Je suis
parti en lui confiant, en quelque sorte, la poursuite de cette recherche.
J.T. : En 1952.
M.D. : En 1952. Pour la petite histoire, je pense que si j’étais resté à Saint-Alban, il
aurait fait une thèse de biochimie…

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M.D. : Non. Il n’avait pas encore choisi le thème de sa thèse quand il est arrivé ; il a
dû rapidement aller vers la thèse et le concours après mon départ. J’étais donc intéressé par des recherches biochimiques sur l’effet du lithium et pour contrôler le traitement. J’avais eu l’idée de doser le lithium dans le sang – une bonne idée puisqu’elle
a été reprise par la suite par un chercheur dont j’ai oublié le nom, qui a relancé le
lithium dix ans après (M. Schou, Danemark). J’avais acheté un appareil à dosage des
minéraux dans le sang, un spectroscope à flamme. Cette recherche intéressait Fanon
et il aurait sans doute fait sa thèse sur le lithium, ce qui ne correspond pas particulièrement aux représentations qu’on a de Fanon. Cela montre qu’il était susceptible
de s’intéresser à des domaines très variés.
Nos discussions les plus passionnées concernaient la possibilité d’existence de
différentes organisations psychiques d’origine génétique – discussions qui sont un
peu dépassées maintenant puisque ça ne fait plus aucun doute. Il était, à juste titre,
bouleversé par les publications à l’époque de l’Organisation mondiale de la Santé qui
postulaient des différences entre les Noirs, qui auraient un psychisme primitif et de
niveau inférieur, et les Blancs. En étant tout autant indigné par ce genre de publications, je lui disais que je pouvais concevoir des différences d’un individu à l’autre du
fait de leur organisation génétique. Intéressé comme je l’étais par les lignes de la main
(un domaine scientifiquement encore inexploré) je lui avais dit : « Tel que je vous
connais, avec votre caractère, votre façon de prendre des décisions d’une façon rapide,
sans avoir vu vos lignes de main, je peux prévoir que votre ligne de tête et votre ligne
de vie sont séparées dans les deux mains. » Il a été ébahi que ce soit vrai et moi soulagé par la validité de ma démonstration !
Quand j’y repense, il acceptait fort bien des propositions de ce genre, et j’ai
retrouvé dans une thèse qu’il a inspirée à Blida certaines de mes idées contre lesquelles
il résistait fortement. J’avais l’impression qu’il les avait assimilées et finalement inté-

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J.T. : Sa thèse n’était-elle pas Peau noire, masques blancs ?

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J.T. : D’autant que les Noirs n’étaient pas très nombreux en Lozère !
M.D. : Pourtant, il a été accueilli à l’hôpital de Saint-Alban et dans ce petit village de
Lozère avec une attitude parfaitement normale. Je ne sais pas si la culture lozérienne
était en cause, la « colonie française » peut-être (F. Tosquelles disait que la Lozère avait
un peu le statut d’une colonie). Sa personnalité imposait non seulement l’intérêt et
je dirai même un certain respect, mais il se signalait d’emblée comme un être humain
exceptionnel. En tout cas, les réflexions autour de nous, les attitudes du personnel
étaient vraiment dépourvues de racisme. Je n’ai pas souvenir de réactions racistes de
ceux avec qui il avait à faire. Je pense en particulier avec amusement à la femme de
celui qui était économe à l’époque…
J.T. : Madame Guillet.
M.D. : … qui avait une fille à marier et qui disait : « Ça ferait drôle un mariage dans
la neige ! » Elle rêvait. Elle voyait davantage le garçon exceptionnel, un bon parti, que
le « nègre ».
J.T. : J’ai toujours entendu parler de cette affaire par ma mère… D’après elle, elle
mettait en place toutes sortes de tactiques pour que Fanon rencontrât sa fille. Ce

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grées. C’était quelqu’un d’ouvert, curieux, avec lequel j’avais énormément de plaisir
à discuter.
Par ailleurs, nous avions eu avec lui, ma femme et des amis, des relations personnelles au cours de nombreuses sorties. Quand j’évoque cet aspect des relations
sociales, je me souviens d’un élément qui m’avait frappé comme caractérisant sa
conduite d’éveil et son extrême sensibilité. Nous nous trouvions dans un café, probablement à Saint-Chély, et nous avons vu brusquement, ma femme et moi, un
Fanon dans un état de fureur concentrée, s’adressant au garçon sur un ton impératif
et vraiment à la limite de la violence, lui intimant l’ordre de changer sa tasse immédiatement. Il nous avait expliqué qu’on lui avait donné une tasse avec une trace de
sucre séchée au fond et que c’était du fait de sa couleur de peau. Souvent, en constatant par la suite la difficulté de bien laver une tasse de café et d’enlever les traces de
sucre, j’ai pensé à cet épisode avec Fanon, je suis persuadé qu’il ne s’agissait pas de ça
du tout ! Mais il faut dire que ce genre de réactions, je l’ai observé chez d’autres
Martiniquais que Fanon. Les offenses que subissent parfois les Antillais, si bien
décrites par Fanon, favorisent les attitudes interprétatives, et ils parlent eux-mêmes de
leur paranoïa sensitive culturelle. Il pouvait s’attendre à rencontrer des attitudes
racistes…

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n’était pas le Noir, mais, dans cette histoire, il s’agissait aussi de la séduction par cette
étrangeté d’être noir… Ce n’est pas du racisme à proprement parler, mais peut-être
quand même…

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J.T. : Dans un des articles que nous avons reçus, quelqu’un a écrit quelque chose de
bizarre. Il dit que Fanon voulait aller à la Martinique, mais que c’est toi qui avais eu
le poste puisque tu étais le plus ancien. Tu lui aurais pris le poste ! Pourquoi pas
d’ailleurs ! ?
M.D. : C’est une éventualité dont tu connais quelque chose !
Non. C’est tout à fait faux. J’ai eu l’occasion d’en parler car il y a peu de temps,
j’ai reçu une lettre d’un collègue, un métropolitain, qui a été en Martinique quelques
années après moi. Il est resté de nombreuses années, de retour en France (on a le droit
maintenant de dire en France ; à l’époque, il fallait toujours faire attention de dire
toujours métropole) il a épousé une Martiniquaise. Revenu en Martinique à Colson,
il est maintenant à la retraite et fait un travail sur l’histoire de Colson. À cette occasion-là, il s’est demandé pourquoi ce fut moi et non Fanon qui étais venu en
Martinique fonder l’hôpital.
La réponse est évidente et résulte de l’aspect purement matériel et chronologique
de la question : Fanon n’avait pas encore passé sa thèse, il n’avait pas encore passé le
concours. Et le poste était déclaré vacant. En ce qui me concerne, je ne sais pas trop
pourquoi – ce n’est pas le lieu d’en chercher ici les raisons – je souhaitais aller travailler
ailleurs qu’en France. À l’époque, en 1952, il se trouvait qu’il y avait deux postes déclarés vacants, l’un à la Réunion, c’était le vieil hôpital psychiatrique déjà existant, et
l’autre pour un hôpital à créer en Martinique. Je crois que, même en l’absence de
Fanon, j’aurais opté pour le poste de la Martinique du fait que c’était un hôpital à créer

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M.D. : On pourrait en effet aussi parler de ce qu’il craignait et appréciait aussi sans
doute – de la séduction qu’il exerçait sur les femmes. Il craignait que cette séduction
résultât de ce qu’il venait de décrire longuement. Dans Peau noire…, il fait état des
relations entre l’intérêt qu’il pouvait inspirer et les préjugés racistes qui lui attribuaient des capacités sexuelles particulières.
Cette séduction qu’il devait redouter, il savait aussi l’apprécier et l’utiliser…
C’était assez complexe pour lui mais il se débrouillait bien. Par ailleurs, il y avait son
goût pour la danse, sa passion pour la musique aussi, qui faisaient que là où il était,
on pensait facilement à faire la fête, à danser. Il faut dire qu’à l’époque, même avant
l’arrivée de Fanon, on dansait beaucoup. C’était après la guerre. Très facilement, une
soirée se poursuivait dans la danse. Donc, la biguine est arrivée par lui, dans nos soirées saint-albanaises.

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et que j’avais de quoi, je crois, du fait de
« Ma négritude, dit-il… plonge dans la
ma connaissance de ce vieil hôpital du chair ardente du ciel. » Cette inversion des
Vinatier, préférer quelque chose à créer signes fournit à la conscience dominée une
de toutes pièces… avec la satisfaction et patrie, un lieu où renaître. « Enfin, j’étais
reconnu, je n’étais plus un néant », écrit Fanon.
l’illusion d’être créatif.
Mais l’intellectuel nègre, colonisé, ne se fait pas
Par ailleurs, il y a bien quelques plus valablement reconnaître comme Nègre,
liens entre mon départ et les discussions sous cette forme, qu’il ne s’est fait reconnaître
que nous avions Fanon et moi concer- comme Blanc. Le colonisateur, qui ne s’est pas
nant la Martinique qui faisaient suite à laissé éblouir par les scintillements nocturnes
son passage récent sur cette île. Ce que des peaux noires masques blancs, n’est pas
j’ai oublié et qui pourrait être vérifié, davantage ému par le rythme nègre. La
conscience dominée ne peut trouver la sérénité
c’est s’il avait fait ou non un remplace- dans le cynisme angélique que si se rencontre
ment de médecin en Martinique. Je chez l’autre la confirmation de l’éminente
crois pouvoir dire qu’il revenait d’une valeur de l’originalité nègre. Or ce n’est pas
expérience de travail de médecin, de toujours le cas, dit Fanon : « Je devais vite
remplaçant d’un de ses collègues non déchanter. Le Blanc, un instant interloqué,
psychiatres, je pense à Fort-de-France m’exposa que, génétiquement, je représentais
un stade. »
ou dans les environs. Si je ne me
Il est fait allusion ici aux joyeusetés bien
trompe, ce séjour l’avait confronté à de connues de l’anthropologie culturelle sur son
nombreuses difficultés. Il m’avait versant évolutionniste. Le relativisme culturel a
raconté les jeux de pouvoir, de rivalité, dénoncé cette « illusion archaïque » qui interles obstacles mis par les anciens méde- prète comme « survivances » les cultures éloicins aux jeunes qui débarquaient. Et gnées de la culture européenne. On a dénoncé
également dans cet évolutionnisme une fonccomme une grande partie des ressources tion de justification de l’impérialisme comme
médicales étaient à l’époque les rem- entreprise d’exhaussement des cultures dites
boursements de l’assistance médicale « arriérées », visant à les hisser vers ce qui serait
gratuite, il dépendait du bon vouloir des la phase suprême de l’histoire de l’humanité : la
municipalités de renvoyer les papiers à société capitaliste occidentale.
Frantz Duhamel,
temps. Il m’expliquait que le médecin
professeur de philosophie, Guadeloupe,
subissait les conséquences de tels
Mémorial international Frantz-Fanon.
conflits dans les petits villages autour de
Fort-de-France. Il m’avait beaucoup
parlé d’un collègue éminent, le docteur Vildrin, qui faisait la pluie et le beau temps
à Fort-de-France. Ce grand personnage prestigieux, je l’ai beaucoup connu par la
suite. Manifestement, il avait eu quelques démêlés avec lui.
À propos de ma nomination en Martinique, il est vraisemblable qu’à ce
moment-là de sa vie, il m’enviait un peu de pouvoir prendre ce poste. Je pense maintenant que c’était une sorte de réarrangement intérieur, pour faire face au sentiment
de dépit de ne pas être le fondateur de l’hôpital psychiatrique de Martinique. Il me

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disait qu’il était préférable que le premier médecin à frayer la voie de la psychiatrie en
Martinique fût un Européen, un métropolitain, parce que l’administration préfectorale aurait créé beaucoup plus d’obstacles à quelqu’un d’origine martiniquaise qu’à un
Européen, qu’à un métropolitain, et que c’était donc une bonne solution. Cela l’intéressait de travailler là-bas, mais c’était bien ainsi : je partais en somme le premier, il
allait passer le concours et on travaillerait ensemble à la Martinique.
En fait de questions chronologiques, pourquoi a-t-il choisi Blida quand il a été
titulaire du concours ? Il y a d’abord tout simplement les circonstances : il n’y avait
sans doute pas de poste immédiatement vacant en Martinique et le temps pour obtenir un poste supplémentaire était long. J’ai travaillé pendant deux ans seul psychiatre dans l’île, ensuite nous étions deux. Et il a fallu attendre bien longtemps pour
que nous soyons un nombre raisonnable de psychiatres. Donc les postes n’étaient pas
si faciles à obtenir que ça et il a dû choisir comme nous tous, aussitôt après son
concours. Je pense donc que les circonstances ont dirigé son destin, dont finalement
l’essentiel fut lié non pas au drame algérien, mais au drame de ses gènes puisqu’il a
eu cette leucémie particulièrement fréquente en Martinique.
Je me souviens que j’avais été déçu qu’il choisisse Blida, c’est sans doute parce
que j’espérais une création de poste. Je pense maintenant, ayant plus de recul, plus
d’expérience, qu’il a pu estimer qu’il était plus intéressant pour lui, que ça lui apporterait plus de choses nouvelles, d’aller en Algérie que de revenir dans un pays qu’il
connaissait. Rencontrer la culture maghrébine pouvait l’intéresser davantage que de
revenir à Fort-de-France, dont il parlait parfois avec une certaine irritation. Il raconte
d’ailleurs bien dans son livre Peau noire, masques blancs l’espèce de rivalité permanente entre les Martiniquais et il pouvait penser qu’en revenant en Martinique, il
allait retrouver ce qu’il appelait la situation de comparaison.
Peut-être que je pourrais m’arrêter, s’il y a des questions qui te viennent plutôt
que de laisser courir.
J.T. : Continue de courir, si ça ne t’embête pas, et après on verra tout ça.
M.D. : Il me vient un souvenir qui concerne François Tosquelles et qui est significatif de l’ambition de Fanon ; ça vient un peu comme un météore dans le sujet qu’on
était en train de traiter. Je me souviens, peut-être que ça apparaît dans ses lettres,
d’une sorte de « comparaison » par rapport à Tosquelles. Il avait des questions du
genre : « Mais pourquoi il n’a pas encore écrit un livre ? » Pour Fanon, écrire, publier,
c’était quelque chose de vital, d’urgent. Son livre est sorti l’année où je l’ai rencontré.
C’était en 1952. Il venait juste de le publier, mais il pensait déjà à l’œuvre qui suivrait. C’était un esprit imprégné d’urgences. Il y avait chez lui une urgence. On peut
y voir rétrospectivement son destin. Mais c’était dans son caractère et je pense qu’il

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serait resté jusqu’à mon âge toujours aussi curieux. Son livre se termine, c’est bien
connu, par une belle phrase sur la curiosité. Il n’emploie d’ailleurs pas ce terme :
« Mon ultime prière, ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. »
Peut-être que dans ses lettres, si je les avais retrouvées, j’aurais pu saisir davantage
ce mouvement. Il me faisait part de la suite des expériences des thérapies au lithium.
J’avais déjà publié le seul article que j’ai écrit sur le lithium puisqu’à cette époque-là,
je pensais au futur Largactil et j’étais dans d’autres eaux. Il me rendait compte de ce
qui se passait, d’une façon humoristique, très vivante. Mais il faisait bien apparaître ce
côté ambitieux de quête incessante. J’emploie le terme de mouvement à plusieurs
reprises, parce que c’est ça qui le caractérisait le mieux.
Je reviens maintenant à des éléments très incertains concernant la position de
Fanon sur la politique de la Martinique, qui est une ex-possession coloniale, département français d’outre-mer traversé par la question « autonomie-indépendance ». Il
faut dire que Fanon a joué un rôle dans ma vie, comme une espèce de passeport et
aussi d’identité qui m’a situé dès mon arrivée en Martinique. Il avait prévenu sa
famille. Je me souviens que la première visite que nous avons faite, c’était chez les
parents de Fanon. Il est dit, et c’est écrit je crois par Jeanson lui-même dans la préface, que Fanon appartenait à la bourgeoisie de la Martinique. Je ne dirais pas cela.
Je me souviens de la modestie de l’appartement de ses parents, dans une petite rue de
Fort-de-France où nous avons été reçus en fin d’après-midi, au champagne comme
toujours à la Martinique. Il me semble que c’était plutôt un milieu de petits fonctionnaires de situation modeste, et pas du tout la bourgeoisie évoquée. Par ailleurs, il
avait un frère qui était fonctionnaire des douanes et qui par la suite a beaucoup progressé dans la hiérarchie. Il a été responsable des services douaniers de la Martinique.
Nous avons eu beaucoup de relations amicales avec son frère. La nature de mes
convictions et de mes relations a fait que nous avons été accueillis, contrairement à la
plupart des métropolitains fonctionnaires, dans le milieu martiniquais, et non pas
dans les milieux métropolitains ou békés de type créole. C’était dû en partie à cette
référence « Fanon », en partie à la position prise par ma femme dans une grève. Ma
femme était enseignante au lycée de Fort-de-France (le pensionnat à l’époque) et s’est
trouvée dès son arrivée dans une situation particulière. Il y a eu une grève des enseignants martiniquais pour obtenir la même indemnisation que les métropolitains,
sous le prétexte, en particulier justifié, que la vie était plus chère pour tout le monde
en Martinique. Ma femme, spontanément, s’est associée à ce mouvement de grève –
ce qui était tout à fait inattendu pour une « métropolitaine » Cette grève a duré très
longtemps et les enseignants ont fait cours pendant des mois en dehors de l’école sans
être payés.
Du fait de mes relations connues avec Fanon, lorsqu’il m’est arrivé il y a une
dizaine d’années d’être invité pour un travail à Colson, j’ai été reçu comme le métro-

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politain soutenant le mouvement indépendantiste – parce que le frère de Fanon était
un de ses leaders, je dis « était » parce qu’il a disparu il y a deux ans et demi – ce qui
m’a valu d’ailleurs, après un accueil où les journaux publiaient mes interviews, d’être
interdit à la télévision locale parce que quelqu’un à la préfecture s’est inquiété et a dû
retrouver des documents compromettants sur Despinoy qui faisait partie des comités
républicains protestant contre l’arrivée de De Gaulle au pouvoir, c’était en 1959.
Donc j’ai pu constater que, pour les Martiniquais insérés dans la politique,
Frantz Fanon aurait été indiscutablement le leader du mouvement indépendantiste
martiniquais. Sur ce point, il se trouve que j’ai entendu une intervention de Jean
Ayme qui a connu Fanon. Je connais mal les relations entre Fanon et Ayme. Pourraistu en parler ?

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M.D. : Nous nous sommes trouvés à un congrès où j’étais incognito, incognito par
rapport à mes amis de la Martinique. J’étais donc à ce congrès psychiatrique qui
n’était pas intéressant. Je me suis retrouvé avec un troupeau de psychiatres qui étaient
venus, financés par un laboratoire qui leur avait payé le voyage. Nous étions deux à
l’avoir payé, Jean Dominique Leccia et moi. Dans ce congrès, Ayme a fait une intervention – heureusement que les indépendantistes ne l’ont pas entendu parler – dans
laquelle il expliquait, en citant quelques passages de Fanon, qu’incontestablement il
aurait été beaucoup plus raisonnable et qu’il n’aurait pas appuyé un mouvement
irréaliste qui souhaitait l’indépendance. J’en suis beaucoup moins sûr.
Je n’ai aucun indice et ce sont des considérations hypothétiques dans lesquelles
chacun peut projeter ce qu’il souhaite. Je trouve que, inévitablement, on se trompe
dans ce domaine politique. S’il y a une lecture attristante quant aux espoirs de Fanon
et à l’évolution de l’Algérie, c’est bien L’An V de la révolution algérienne. Ce livre est
plus spécifiquement consacré à l’avenir de l’Algérie et Fanon met tous ses espoirs dans
l’accession de la femme algérienne à une position nouvelle dans la société : les illusions de Fanon étaient très grandes.
Et je pense que c’est vraiment de bonne guerre d’utiliser la notoriété de F. Fanon
pour les indépendantistes. Je comprends très bien. Mais Ayme pourrait avoir raison,
il n’y a pas d’arguments pour dire qu’il aurait été un leader indépendantiste. On peut
penser qu’il aurait été assez sage pour faire partie de ce mouvement actuel que l’on
peut qualifier d’autonomiste, dont fait partie le maire actuel de Fort-de-France, un
homme remarquable (Serge Letchimy), un peu dans la lignée de Césaire, qui
demande une liberté de gestion de la Martinique en tenant compte des différences,
mais sans souhaiter la séparation politique et administrative d’avec la France – dont
on voit les effets dans des îles voisines qui sont dans un très grand dénuement.

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J.T. : Je sais qu’il l’a hébergé à un moment donné…

Sud Nord 22

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Frantz Fanon

Je n’ai pas parlé de Josie. Je ne sais pas si Fanon l’avait épousée à l’époque – sans
doute que non si on repense aux espoirs de madame Guillet. Elle était restée à Lyon
parce qu’elle faisait des études de littérature, si j’ai bonne mémoire. Je me souviens
que nous avons eu l’occasion de la recevoir deux ou trois fois à Saint-Alban et elle me
paraissait charmante et remarquable… Elle a joué par la suite un rôle que je connais
mal. Je pense qu’elle a eu une fin dramatique après la mort de Fanon.

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M.D. : Oui, il me l’annonce par lettre. J’ai été déçu et contrarié, qu’était devenu
notre projet ? Quelle idée a-t-il d’aller en Algérie ? J’ai un flou concernant les circonstances et les justifications qu’il m’en a données. Peut-être que, si je retrouvais sa
correspondance, l’intérêt serait de voir comment il m’en parle.
Nous nous sommes rencontrés au moins une fois alors que j’étais en Martinique
et qu’il était à Blida ; à mon avis deux fois, mais je n’ai un souvenir précis que de la
première. Nous nous sommes rencontrés à Dijon dans un restaurant, seulement
quelques heures. Nous nous étions donné rendez-vous, à l’occasion de nos congés en
France. Pendant ce repas, il m’a parlé de ses tentatives d’organiser l’équivalent d’un
club et des difficultés qu’il avait rencontrées. Il m’a beaucoup parlé des différences
culturelles, des voies par lesquelles il pouvait mobiliser l’intérêt des patients, dans une
perspective différente de celle qu’il avait pu constater à Saint-Alban. Il a fait état de
ses inquiétudes, de son indignation concernant la répression de ce qu’on appelle
maintenant la guerre d’Algérie. Il m’a dit qu’il était impliqué profondément, et qu’il
était le trésorier du FLN. J’ai été touché de cette confiance.
Mais ce qu’il m’a dit infirme complètement les propos que j’ai trouvés dans un
des premiers livres sans doute sans grande valeur paru chez Maspero, de Reinart,
L’œuvre de Frantz Fanon, en 1970. Le journaliste prétend que Fanon, subissant un
échec à Blida dans ses tentatives, arrêta son travail et se joignit par la suite au FLN. En
réalité, pour ce que je peux en savoir, c’est qu’il a échappé de très peu à l’arrestation,
et donc à la torture. Il a dû être repéré, dénoncé, je ne sais pas…
J.T. : On doit pouvoir lire ça dans le livre d’Alice Cherki.

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J.T. : Comment apprends-tu que Fanon est nommé à Blida ? Est-ce lui qui te le dit ?


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