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Nom original: Game Over (taille 18).pdfAuteur: Renaud

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4ème concours de l’écritoire des ombres

Game Over
Mormir

1

Il avançait, légèrement courbé, les muscles tendus. Une
rumeur inconnue lui parvenait à travers les grands arbres face
à lui. Un son sourd, persistant bien qu’étrangement irrégulier,
qui n’était pas sans évoquer le bruit du vent dans les arbres.
Amrock n’avait rien entendu de tel tout au long de sa quête
interminable. Il avait connu le froid des montagnes, la
monotonie des plaines et l’obscurité des forêts les plus
sombres ; sa stature de colosse lui avait permis de surmonter
tous les dangers, de vaincre tous les prétendants rencontrés.
Amrock savait qu’il était le plus fort, le prédateur ultime en ce
monde. 22 hivers étaient passés depuis qu’il s’était éveillé un
matin, nu, dans une grotte à des milliers de jours de marche
d’ici. Pourtant, son reflet dans l’eau des rivières n’avait pas
changé et sa force n’avait en rien diminué. Il se sentait même
plus alerte et l’expérience acquise au fil des événements lui
conférait une crâne assurance. Aucun autre homme ne s’était
présenté depuis si longtemps qu’il était assurément le dernier.
Il sentit une bouffée de fierté, qu’il chassa rapidement car il
n’était pas temps de se réjouir face à une situation inédite.
Amrock s’avança prudemment, se cachant quelques secondes
derrière le tronc de chaque arbre sur son chemin. Ses mains
tenaient un énorme épieu taillé et durci au feu, son arme
préférée. Le sac à dos de peau qu’il s’était fabriqué pesait sur
ses épaules. Pourtant il ne l’aurait abandonné pour rien au
monde car il contenait tout son bien, particulièrement les silex
avec lesquels il créait le feu salvateur. Au-delà des arbres,
l’horizon s’éclaircissait. Encore quelques pas prudents et
Amrock atteignit l’orée de la forêt. Il resta figé. A perte de vue
2

sur sa droite comme sur sa gauche, les collines arborées
s’interrompaient sur une petite falaise plongeant dans un
horizon liquide infini.
« Tu lutteras pour vivre. Tu combattras les autres
hommes, avanceras toujours. Puis lorsque tu
resteras le dernier, la terre cèdera la place à l’eau
et tu trouveras la femme. Quand vos mondes se
toucheront, tu seras arrivé. »
La phrase qui l’avait hanté toutes ces années trouvait son sens
enfin. Ceci était l’eau ! Amrock s’avança, restant sur ses
gardes. La rumeur qui l’avait intrigué prenait sa source dans
les vagues attaquant la falaise dans un inutile effort pour la
dépasser. Rassuré par l’absence de signes inquiétants, le
colosse parcourut la distance le séparant de l’aplomb, qui
dominait l’onde mouvante de quatre à cinq mètres à peine. La
falaise n’était pas totalement verticale et son escalade vers le
bas ou vers le haut ne présenterait pas de réelle difficulté.
Amrock parcourut du regard l’étendue liquide. Où trouverait-il
la femme ? Et comment la reconnaitrait-il ? Il décida de suivre
le rivage vers la droite – il fallait bien faire un choix.
Amrock progressa le long de la falaise cinq jours durant.
Aucun événement ne vint perturber son voyage. Les pièges
qu’il posait la nuit lui procuraient aisément de la viande. Des
fruits variés poussaient en abondance dans la forêt dans
laquelle de courts crochets suffisaient à remplir son sac à dos.
L’eau ne manquait pas non plus grâce aux petits cours d’eau
rejoignant la mer. Cette période fut l’une des plus tranquilles
de son long périple.
3

Au matin du sixième jour, Amrock entrevit une forme
bondissant sur les vagues à quelque distance du rivage.
Plissant les yeux il imagina un gros poisson. Mais il serra plus
fort son épieu en constatant que la silhouette était humaine. Au
moins pour la partie supérieure, car le bas du corps de la
créature était clairement une queue de poisson. L’homme
poisson se rapprochait du rivage. Amrock estima que plusieurs
mètres de falaise, son épieu et sa force le mettaient à l’abri
d’une attaque véritablement dangereuse. Aussi se contenta-t-il
d’observer l’approche de l’être étrange. Celui-ci l’avait aperçu
car il infléchit sa course pour se diriger directement vers lui.
Arrivé à quelques mètres du bord, il se dressa avec grâce sur
sa queue de poisson. Son buste s’éleva hors de l’eau, tandis
que sa nageoire caudale, battait à grande vitesse sous les flots.
Une longue chevelure verte, tressée en partie et parsemée de
coquillages, encadrait un visage d’une beauté qui subjugua
immédiatement le colosse. Le corps longiligne était un
ensemble de courbes d’une exquise douceur.
Secouant son apathie, Amrock brandit son épieu vers le ciel et
poussa son cri de défi. La créature n’en parut pas effrayée.
Elle tourna sur elle-même deux ou trois fois, puis fit un saut
périlleux hors de l’eau. Après quoi, elle se dressa à nouveau
sur sa queue et … lui sourit.
Déconcerté, l’homme l’examina plus attentivement. Ce corps
magnifique portait plusieurs cicatrices, traces probables
d’anciens combats. Un sac luisant était noué autour des
hanches, à la naissance de la queue. Un tel objet était
synonyme de prétendant et non d’un simple animal. Pourtant
4

tous les prétendants rencontrés étaient comme lui dotés de
deux jambes et marchaient sur la terre. Cet être ne pouvait
donc être qu’une seule chose !
« Es-tu la femme ? demanda Amrock.
- Autant que toi tu es l’homme » répondit la créature dans un
souffle de voix doux.
Perdant toute retenue, Amrock hurla sa joie en sautant sur
place ! La victoire après tant d’années de lutte. Il était arrivé
enfin. Le but serait atteint dès qu’il aurait rejoint la femme. En
un éclair, il se défit de son sac à dos, posa son épieu si souvent
employé et s’apprêta à descendre la falaise. Puis il se ravisa en
pensant qu’il devait faire la meilleure impression possible à ce
nouveau compagnon de route. Il bomba le torse, leva les bras
dévoilant des muscles puissants et idéalement coordonnés, se
tint un instant au bord de la falaise qu’il quitta dans un
plongeon impeccable.
La femme n’avait pas bougé. Son sourire disparut pourtant
lorsque le colosse toucha l’eau et que son corps explosa en une
myriade de particules multicolores.
« Non ! » cria-t-elle juste avant de se disperser elle-même en
un nuage coloré.
Le silence retomba sur le monde.
*****
Dans un chuintement, le sarcophage ovoïde s’ouvrit, la moitié
supérieure s’élevant lentement. Les parois de la pièce
5

distillèrent une lumière ambrée, tandis qu’une musique douce
emplissait l’atmosphère. Le couvercle du caisson d’immersion
se stabilisa à un mètre au-dessus de la base. L’image
holographique d’un homme en blouse blanche se matérialisa
et s’approcha de la forme étendue dans le caisson.
« Bon retour chez vous, Ali Estiebort, déclarèrent les hautparleurs si habilement intégrés aux parois que la voix semblait
provenir de l’image holographique.
- Vous pouvez vous asseoir à présent. »
Aucun mouvement ne suivit cette consigne, qui fut renouvelée
deux fois avant qu’une lumière orange ne se mette à clignoter
sur un pupitre lointain. Un opérateur aux mains déformées par
l’arthrite transféra l’adresse d’Ali Estiebort au service de
secours.
De tout cela, Ali n’eut jamais conscience. Son corps nu et sans
vie reposait dans le caisson, la tête auréolée d’une masse de
cheveux blancs.
*****
Sevianol pirouetta par deux fois, projetant vers le ciel des arcsen-ciel de gouttelettes. Une fois de plus, elle avait distancé un
longue-dents. Sa vitesse de nage restait inégalée. Pourtant,
celui-là avait bien failli l’attraper, subjuguée dans la
contemplation d’un récif de corail rouge dont le sommet
resplendissait dans le soleil couchant. Elle se promit de faire
plus attention à l’avenir, consciente que cette résolution ne

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résisterait pas plus que les autres fois, à sa passion pour les
beautés du monde liquide.
Elle reprit son chemin vers la petite île découverte plus tôt
dans la journée. Plusieurs arbres chargés de fruits et une
source chantante l’avaient ravie. Sevianol pensa qu’elle
resterait quelques jours aux alentours, pour prendre des forces
avant une nouvelle migration. Elle avait choisi il y a bien des
années de se diriger vers le nord à la recherche de la terre. Et
elle s’y tenait, progressant par voyages de plusieurs jours,
entrecoupés de périodes de repos lorsqu’elle découvrait une île
à son goût. Comme les autres prétendantes, Sevianol pouvait
tout à fait vivre dans l’océan, dormir entre deux eaux, se
nourrir de petits poissons, d’algues brunes ou de crustacés.
Mais les îles avaient toujours eu sa préférence.
La jeune femme aborda l’îlot par une plage de sable fin,
encore chaud de la journée ensoleillée qui s’achevait. Elle y
resta assise longtemps, bien plus que le temps nécessaire pour
transformer sa nageoire caudale en jambes. Quand le soleil
s’apprêta à disparaître, elle se leva précipitamment et courut
vers les arbres pour cueillir quelques fruits et trouver un
endroit confortable pour la nuit. Elle avait déjà parcouru la
petite île en tous sens, s’était assurée qu’aucune mauvaise
surprise ne l’y attendait ; et les dangers de l’océan n’en
sortaient pas ! Sevianol avait bien besoin d’une nuit tranquille.
Elle sombra rapidement dans le sommeil. Comme chaque soir,
sa dernière pensée consciente fut pour la phrase qui donnait
sens à sa vie :

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« Tu lutteras pour vivre. Tu surpasseras les autres
femmes et nageras toujours plus loin. Puis lorsque
tu resteras la dernière, l’eau cèdera la place à la
terre et tu trouveras l’homme. Quand vos mondes
se toucheront, tu seras arrivée. »
Contrairement à son habitude, la jeune femme s’éveilla bien
après le soleil. Elle avala deux fruits en se rendant à la source :
un mince filet d’eau s’écoulait paresseusement vers une mare
minuscule. Sevianol but, et entreprit une toilette minutieuse.
Elle prit ensuite le peigne d’arêtes dans la vessie de poisson
qui lui servait de sac et démêla avec soin sa longue chevelure
bleutée, qu’elle rassembla en une seule grosse tresse. Puis elle
examina longuement son reflet et le trouva satisfaisant. Les
années n’avaient pas modifié du tout son visage. Bon !
Qu’allait-elle faire aujourd’hui ? Le monde liquide était calme
et la journée promettait d’être chaude. Elle rejoignit la plage
où elle avait abordé la veille et s’engagea dans un tour de l’île
en longeant le rivage. Tout en marchant, Sevianol scrutait
l’horizon. L’air était particulièrement transparent. Après
quelques centaines de pas, la jeune femme crut distinguer une
ligne sombre au loin, en direction du nord-est. Elle plissa les
yeux et regarda plus attentivement. Dans l’air tremblotant de
ce début de journée chaude, ce n’était pas évident. Pourtant il
semblait bien y avoir quelque chose. Voilà donc le but de sa
journée ! S’asseyant sur le sable, Sevianol joignit les jambes et
déclencha d’une pensée sa transformation en femme-poisson.
Un instant plus tard, elle fendait les vagues à grande vitesse,
droit vers le nord-est.
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Tout en nageant, la jeune femme se repassa le film des
dernières semaines. Faute de trouver d’endroit adapté, elle
avait parcouru une distance plus importante qu’à
l’accoutumée. Elle avait bien sûr été confrontée à quelques
périls, mais son expérience et surtout sa vitesse l’avaient tirée
d’affaire à chaque fois. Pourtant il lui manquait quelque chose.
Elle n’avait rencontré aucune prétendante depuis très
longtemps, bien avant cette dernière étape même. Et elle le
regrettait ! Sevianol ressentit d’un coup la solitude comme un
poids supplémentaire à transporter. Il était loin le temps où
elle avait voyagé avec deux autres prétendantes devenues ses
amies. Cela remontait à trois ans en arrière. Elles avaient
affronté ensemble les dangers du monde liquide durant
plusieurs mois, se soutenant, se protégeant l’une l’autre, mais
surtout profitant des plaisirs de la vie de groupe. Les trois
femmes avaient partagé leurs expériences et discuté des
journées entières ; et ri aussi ! Sevianol sentit sa gorge se
serrer. Depuis combien de temps n’avait-elle pas ri
franchement ? Le rire est un acte social avant tout, auquel un
individu solitaire ne peut se livrer que dans de rares situations.
Et elle était si seule… Cette période de vie à trois s’était
terminée brutalement. Elles avaient été prises dans un
tourbillon-surprise, ces mouvements circulaires de masses
d’eau gigantesques qui apparaissaient au hasard dans le monde
liquide. Una n’avait pas pu s’en dégager et avait disparu dans
les profondeurs. Luëll s’en était tirée elle, mais affaiblie elle
avait été heurtée par un bois flottant qui l’avait blessée. Le
sang s’écoulant de la blessure avait attiré une dizaine de
requins gris qui les avait prises en chasse. Sevianol, la plus
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forte des trois, avait aidé son amie le plus longtemps possible
et n’avait cessé de la tracter que quand il était évident que la
cause était perdue. Aucune terre à proximité ne permettait
d’échapper aux squales, qui gagnaient du terrain à chaque
instant. Luëll l’avait suppliée de prendre son sac et de
s’éloigner avant d’être attaquée elle-même :
« Tu seras la dernière, ma sœur, je le sais ! » avait-elle soufflé
dans un dernier sourire.
La mort dans l’âme, Sevianol avait lâché son amie et accéléré.
La fin avait été rapide, dans un maelstrom de mâchoires
déchainées.
L’évocation de ce souvenir amer emplit de larmes les yeux de
la jeune femme qui dut arrêter de nager. Une fois calmée, elle
reprit son chemin plus lentement. Elle progressa longtemps,
s’arrêtant de temps en temps pour observer la ligne sombre qui
se précisait à l’horizon. Elle était sûre à présent qu’il s’agissait
d’une île, une très grande île. Elle avança encore. Plus elle
approchait, plus la côte paraissait s’étendre de chaque côté.
Une côte droite ! Des reliefs apparurent progressivement à
l’arrière-plan : collines couvertes de forêts et même un
sommet plus élevé au loin. Sevianol n’avait jamais rencontré
cette configuration au cours des douze années de sa longue
migration. Se pourrait-il que ce soit… la terre ?
Un dernier effort plus tard, la jeune femme se trouva devant la
côte. Le monde liquide se terminait par une étroite bande
sablonneuse formant le pied d’une falaise de faible hauteur.
Aussi loin que portait son regard de chaque côté, le même
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paysage semblait se répéter. Prudente, elle décida de longer le
bord sur quelque distance puis, aucun danger ne s’étant
présenté, gagna la plage. Elle y resta assise un moment, avant
de commander la transformation de sa queue. Une fois debout,
elle inspecta la falaise, qui lui sembla aisée à gravir. Pourtant,
un sentiment de malaise l’envahit à cette idée. Elle prit du
recul et examina l’endroit sous tous ses angles. Une inquiétude
obscure en elle contredisait son envie d’aller plus avant dans
les terres. Ses années d’errance lui avaient appris à faire
confiance à cette voix intérieure et elle décida que cette
première exploration avait assez duré. Regagnant le monde
liquide, elle s’orienta en direction de l’île qu’elle avait quitté
au matin. Le soleil baissait sur l’horizon lorsqu’elle l’atteignit,
fatiguée et la tête emplie de questions.
*****
Sally Wang ressentit une grande joie en constatant que le lien
avec son avatar s’était encore renforcé. Elle parvenait à
présent à lui transmettre autre chose que des ordres ou des
choix simples. Elle en aurait ri si elle l’avait pu.
*****
Druand s’approcha de la falaise. Elle surplombait la mer
d’environ trois fois sa propre hauteur. S’il s’attendait depuis
toujours à trouver une grande étendue d’eau, il n’avait jamais
imaginé qu’elle puisse être aussi immense. Les plus grands
lacs qu’il avait rencontrés auraient tenu tous ensemble dans la
seule partie que ses yeux contemplaient. L’homme réalisa que
s’il avait trouvé l’eau, c’est qu’il était le dernier. Il en fut
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étonné car tant de prétendants lui avaient semblé plus aptes
que lui-même. Il avait mené des combats pour se défendre,
fuit aussi dès qu’il le pouvait. Jamais il n’avait attaqué luimême car il n’était pas de nature violente. Mais ce monde
l’était et les confrontations avec la nature et les animaux
l’avaient doté de réflexes rapides et de muscles solides. Il avait
soigneusement développé ces capacités grâce à un
entraînement quotidien. Chaque matin, il consacrait du temps
à exercer son corps, mais aussi ses sens en s’habituant à
évoluer les yeux fermés ou les oreilles bouchées. Mais même
ainsi, il avait toujours pensé qu’un autre le surpasserait.
Druand s’assit au bord de la falaise pour réfléchir. Il se
remémora l’objet de sa quête :
Tu lutteras pour vivre. Tu combattras les autres
hommes, avanceras toujours. Puis lorsque tu
resteras le dernier, la terre cèdera la place à l’eau
et tu trouveras la femme. Quand vos mondes se
toucheront, tu seras arrivé.
Il lui restait à trouver la femme, quelle que soit cette créature.
Mais devait-il la chercher en se déplaçant le long de cette
étendue d’eau ? Ou simplement l’attendre ici ? L’homme
examina les alentours. L’endroit était agréable. La forêt était
propice à la chasse et à la cueillette, et il pourrait s’y
construire un abri. Il décida de rester là durant quelques jours,
puis si rien ne se passait, de reprendre son chemin en longeant
la falaise. Druand se leva et commença à rassembler le bois
pour construire une hutte. Il ne vit pas les yeux qui suivaient
ses gestes depuis la mer.
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Sevianol resta à observer l’être de la terre, jusqu’à ce qu’il
s’éloigne sous les arbres. Elle avait rapidement compris que
c’était là l’homme dont parlait la prophétie. Elle était attirée
par cet être nouveau, dont la rencontre promettait une issue à
sa solitude. Pourtant la prudence lui commandait d’apprendre
à le connaître avant de se laisser voir. Elle resta donc en
surveillance deux jours durant, passant une partie de la journée
à proximité de la côte. Elle constata que la vue de l’homme
était moins bonne que la sienne car il ne la vit jamais, bien
qu’elle restât la plupart du temps juste sous la surface ? Il
consacrait lui-même un long moment chaque jour à fouiller
l’horizon. En revanche, Sevianol apprécia son corps puissant,
ses mouvements fluides et son visage avenant aux yeux noirs.
Aucune femme n’avait de tels yeux ! Le troisième jour, elle
décida de se montrer et se dirigea vers la terre en nageant
lentement, bien en vue de l’homme planté en haut de la
falaise.
Druand regarda approcher cette étrange créature, apparue hors
de l’eau à quelque distance. Il ne ressentit aucune alarme,
immédiatement persuadé que c’était là la femme qu’il
attendait. Par réflexe, il s’assura toutefois que le couteau d’os
était bien rangé dans sa ceinture de peau. Le corps de la
femme se terminait par une longue queue de poisson. Il fut
impressionné par la grâce que dégageaient ses lentes
ondulations, par les écailles chatoyantes qui lui apparurent
lorsqu’elle s’assit sur la plage au pied de la falaise, le regard
levé vers lui.
« Tu es l’homme, affirma Sevianol.
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- Oui, répondit Druand, et toi tu es la femme.
- La dernière femme puisque je te rencontre. C’est ce que dit
la prophétie.
- Et je dois être le dernier homme moi aussi, comme l’indique
ma prophétie à moi.
Ils restèrent ainsi un instant sans bouger, s’observant. Puis
Druand reprit :
- Je pense que nous devons nous toucher. Je viens te
rejoindre.
- Non, s’exclama vivement la jeune femme, ne descends pas !
- Pourquoi ? Je ne te ferai aucun mal.
- Je le sais, mais je ressens que tu ne dois pas descendre, ni
moi monter. Tu es une créature de la terre et tu ne peux
vivre que sur la terre. De même que moi, je ne peux vivre
que dans le monde liquide.
Druand réfléchit un instant. Que voulait-elle dire par « je
ressens » ? Possédait-elle un sens dont lui serait dépourvu ?
Pourquoi pas. Quinze années d’errance l’avaient préparé à
accepter des choses bien plus étranges.
- Tu dis que tu « sens » que nous ne pouvons pas chacun
entrer dans le monde de l’autre. Comment allons-nous nous
toucher alors ?
- Je ne sais pas, répondit-elle tristement.
- Sais-tu où s’arrête ton monde ?
- Je peux aller jusqu’au pied de la falaise. »
Elle joignit le geste à la parole en transformant sa queue en
jambes. Druand resta bouche-bée devant ce spectacle. Il
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regarda ses propres jambes, se demandant si un tel
changement lui était possible. En tous cas, jamais un
prétendant n’avait parlé de cette aptitude. Il reporta son
attention sur la femme, à présent juste en dessous de lui. De
près, elle était très belle. Il eut envie de se pencher pour
toucher son visage fin entouré de longs cheveux bleus. Trois
mètres à peine les séparaient et cela lui donna une idée.
« Ne bouge pas, je reviens » lâcha-t-il ; et il partit en courant
vers la hutte qu’il avait bâtie.
Il fit le chemin inverse avec un lourd chargement de lianes
qu’il avait préparé pour consolider sa demeure de branchages.
Au début de son périple, un autre prétendant lui avait appris à
tresser sommairement des lianes pour fabriquer une corde
pouvant supporter son poids, talent qui lui avait été souvent
utile par la suite. Il expliqua à Sevianol qu’une corde attachée
à un arbre lui permettrait de descendre vers elle, sans toucher
la plage. S’il ne se trompait pas, il resterait ainsi dans son
monde et elle dans le sien lorsque leurs mains se toucheraient.
*****
Il ouvrit les yeux. Son caisson d’immersion terminait sa phase
d’ouverture. Une voix masculine lui adressa des mots qu’il mit
un moment à comprendre.
« Bon retour chez vous, Esteban Arnarson. »
Pourquoi lui donnait-on ce nom ? Lui, il se nommait
Druand… Sa pensée était trouble. Il se rappela : Esteban

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Arnarson était bien son nom ! Druand était l’avatar qu’il
faisait évoluer depuis… depuis combien de temps au fait ?
« Vous pouvez vous asseoir à présent » ajouta la voix de
l’homme en blanc debout près du caisson.
Esteban se souvint qu’il s’agissait d’un hologramme
informatisé, programmé pour aider les prétendants à réintégrer
en douceur le monde réel. Il se redressa avec peine. Bien
qu’ils aient été en permanence entretenus par le caisson
d’immersion, ses muscles étaient rouillés.
« Bien ! Comment vous sentez-vous, demanda le médecin
virtuel ?
- Pas terrible, répondit Esteban d’une voix hésitante. Le
caisson ne doit-il pas nous maintenir en parfaite forme ?
- Tous les instruments indiquent que vous êtes physiquement
au mieux de vos capacités. Avez-vous mal quelque part ?
Esteban prit son temps pour répondre, et se palpa sous toutes
les coutures.
- Non, pas de douleurs. Mais je me sens tout faible.
- Pouvez-vous sortir du caisson d’immersion sans aide ?
- Je crois.
Il prit appui sur les bords et se hissa hors de l’œuf. Ses pieds
nus rencontrèrent les marches tièdes. Pris de vertige, il ferma
les yeux.
- Respirez à fond et gardez la tête droite, conseilla
l’hologramme.
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Esteban resta ainsi une trentaine de secondes, puis rassembla
ses forces pour gagner le fauteuil de réveil.
- Vous allez pouvoir vous relaxer un moment, afin que vos
sens se réhabituent à l’environnement réel. Je reviens d’ici
une heure. Appelez si vous avez besoin d’aide. »
L’image disparut. Comme on le lui avait enseigné lors de la
préparation obligatoire à l’immersion dans les mondes
virtuels, Esteban se cala profondément dans le fauteuil qui se
mit à onduler dans un massage revigorant. Il se concentra sur
sa respiration, puis se lança dans un rappel systématique de ses
souvenirs. Il guida sa pensée dans l’ordre chronologique : ses
douze premières années dans une crèche publique bien trop
spacieuse par rapport au nombre d’enfants ; les six années de
préparation qui avaient suivi ; puis les souvenirs de chacun de
ses sept avatars. Après chaque élimination, il avait à peine pris
le temps de sortir du caisson d’immersion, de suivre le
processus de deuil accéléré, avant de solliciter l’autorisation
de choisir un nouvel avatar. Et il avait bien fait, puisqu’il avait
réussi cette fois-ci ! Cette rencontre de la femme qui serait son
complémentaire pour la vie, en symbiose totale avec luimême, l’enchantait. En citoyen exemplaire, il allait fonder une
famille qui contribuerait à enrayer la dénatalité de l’espèce
humaine. Sa compagne et lui formeraient un couple suprême,
binôme idéal mis en évidence conjointement par les
psychologues et les médecins dès le début du XXIIème siècle.
Il se sentit fier de cet aboutissement car les couples suprêmes
étaient peu nombreux… si peu nombreux ! C’est d’ailleurs
pour cette raison que les jeux virtuels, les sites de rencontres et
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les « Reality shows » du début du XXIème siècle avaient
fusionné deux-cent ans plus tard en un concept unique : les
mondes virtuels de rencontre. Les humains désireux de former
un couple devenaient des prétendants et y faisaient évoluer un
avatar ; on disait alors qu’ils entraient dans La Quête.
L’année de la naissance d’Esteban, 2354 selon le calendrier
chrétien, avait vu dépasser le cap de 60% de la population
mondiale vivant dans un caisson d’immersion, à la recherche
de son « âme sœur ». C’était formidable ! Mais moins
rassurant était le nombre d’humains encore présents sur Terre,
qui s’amenuisait à chaque génération : cette année-là, la
population mondiale s’élevait à 372 millions d’individus.
Depuis deux siècles, le taux de natalité moyen de l’humanité
était passé en dessous des 1‰, sans que quiconque en
comprenne la cause et encore moins soit capable d’inverser la
tendance. La médecine s’était révélée impuissante, de même
que la psychologie des masses. En parallèle, l’imagination
populaire s’était éveillée, invoquant qui une punition des
Dieux, qui une « dead end » de l’évolution semblable à
l’extinction des dinosaures, voire un virus extra-terrestre,
parmi les thèses les plus courantes. Cela avait conduit à des
émeutes, des actes de suicide collectif, ainsi qu’au lynchage
médiatique ou physique de nombreux coupables présumés.
Quelques fous avaient même ressuscité les sacrifices humains.
Mais rien n’y avait fait : l’espèce humaine s’éteignait peu à
peu.
Conscient de son devoir, Esteban avait décidé dès que son âge
l’avait permis, d’entrer dans La Quête pour y rechercher la
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compagne avec laquelle il pourrait concevoir plusieurs
enfants, au minimum quatre pour chaque couple suprême
selon les statistiques officielles. Le thème du monde virtuel
dans lequel évoluerait l’avatar, était au libre choix du
prétendant. Esteban avait choisi un univers d’où la science
serait absente et dans lequel la rencontre ne pourrait se faire
qu’au terme d’une lutte acharnée, ôtant tout doute quant à la
totale compatibilité des prétendants victorieux. Le leitmotiv en
était le suivant :
Soyez le dernier homme sur la dernière terre, ou la
dernière femme chevauchant les vagues… Et vivez
une improbable rencontre sur le fin rivage.
Il était resté fidèle à ce monde virtuel tout au long de ses sept
vies d’avatar, ce dont il ne pouvait que se louer à présent.
« Me revoici Esteban Arnarson. Comment vous sentez-vous ?
Esteban regarda l’homme-hologramme.
- Cela semble aller bien, mais je continue à ressentir une
grande faiblesse.
- Votre corps a pris de l’âge, déclara le médecin, vous avez
guidé votre dernier avatar pendant près de quinze années. Et
même la stimulation des caissons ne remplace pas le
mouvement physique. Vous vous sentirez sûrement mieux
dans quelques jours.
- Sûrement, répondit Esteban d’un ton pensif, prenant
conscience que les quinze années de vie de son avatar
avaient vieilli d’autant son corps réel. Les avatars ne
vieillissaient pas, eux !
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- Vous sentez-vous prêt pour aller vous habiller ? Je vous
rappelle qu’un rendez-vous important vous attend.
Esteban sourit en se rappelant que désormais il n’était plus un
prétendant. Le moment était venu de rencontrer sa nouvelle
compagne dans le monde réel. Comment s’appelait-elle au
fait ? Il se souvenait de son avatar, Sevianol, mais ne
connaissait pas son nom réel. Le médecin virtuel devança sa
demande en souriant :
- Votre promise se nomme Sally Wang et votre mariage est
fixé à 17 heures. Je vous félicite, Esteban Arnarson.
- Merci.
- Vous avez donc deux heures pour vous préparer. Un taxi
vous attendra devant la porte de l’immeuble. »
*****
Esteban constata avec surprise que le taxi était totalement
automatisé. La dernière fois qu’il avait utilisé ce moyen de
transport remontait à des années en arrière, mais il se rappelait
nettement qu’il y avait un chauffeur. Certes, son rôle se
limitait à tenir la porte, commander le départ et
éventuellement à choisir un parcours alternatif en cas
d’embouteillages. Mais sa présence permettait également de
discuter. Le futur marié regretta cette absence car il aurait
aimé être félicité par un humain de chair et d’os ; et aussi avoir
des nouvelles du monde.
Esteban confirma sa destination - l’office des mariages - et la
voiture démarra silencieusement. Il contempla avec intérêt les
rues qui se succédaient. Elles étaient vides ! Durant le quart
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d’heure que dura le trajet, il aperçut seulement deux hommes
d’âge avancé discutant sur un banc ; et ils croisèrent une seule
voiture en mouvement, dont il ne put distinguer l’intérieur. Où
était passée la population ? Peut-être avaient-ils migré vers
une autre ville. La faible densité d’occupation du monde
laissait de la place pour habiter où l’on voulait et depuis
l’unification mondiale, aucune contrainte de frontière ne
venait entraver ce choix. Esteban, amusé, se rendit compte
tout à coup que l’explication était bien plus simple. La
proportion d’humains utilisant les caissons d’immersion avait
dû progresser pour atteindre la quasi-totalité de la population.
Content d’avoir trouvé par lui-même la raison de cette
situation étrange, il regarda grandir dans le pare-brise avant,
l’immense édifice qui représentait le cœur social de chaque
grande ville. L’office des mariages était à la fois le relais local
du gouvernement planétaire et le centre culturel de la ville,
avec ses salles de cinéma multi-sensoriel, de théâtre ou de
concert. Il abritait également un complexe sportif très complet
et en sous-sol un centre de distribution, dans lequel chacun
pouvait choisir ce qu’il souhaitait posséder. Toutefois sa
première fonction restait la plus importante : ici se célébraient
les mariages des couples suprêmes, avenir de la race
humaine !
Esteban quitta le taxi et gagna l’escalator montant vers l’entrée
de dimensions cyclopéennes. Il ne se sentit pas le courage de
gravir les 256 marches - soit 2 à la puissance 8, ce dernier
chiffre représentant le symbole de l’infini orienté vers le ciel de l’escalier de marbre. La tradition voulait que l’homme le
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parcoure lentement pour rejoindre sa future épouse, qui
l’accueillait debout sous le porche aux deux soleils entrelacés
symbolisant le couple suprême. Mais nul ne l’attendait ni en
haut, ni le long des marches pour le voir accomplir ce trajet
rituel. L’escalier mécanique démarra à son approche, le
déposa rapidement à destination, puis s’arrêta. Dans le silence
qui suivit, Esteban se sentit tout à coup très seul, face à cet
immense bâtiment conçu pour accueillir des foules.
« Allons, se morigéna-t-il, je fais maintenant partie d’un
couple suprême. Je vais contribuer à la nouvelle extension de
la race humaine. Je ne vais pas me laisser impressionner alors
que mes concitoyens luttent partout au travers de leurs avatars,
pour renforcer notre monde ! »
D’un pas décidé, Esteban se dirigea vers le couloir des reflets,
qu’il fallait traverser pour atteindre la salle des unions. Les
parois de ce couloir long de 256 pas, étaient des miroirs d’une
grande pureté. L’on y avançait seul, à la file, accompagné à
droite et à gauche d’une infinité de reflets de soi-même.
Esteban se souvint que cela signifiait qu’avec chaque humain
qui le traversait, s’avançait toute la race des hommes. A
l’entrée du couloir, il constata que quelqu’un s’y trouvait : une
femme vêtue de la tunique jaune orangée des mariages
suprêmes, identique à celle que lui-même portait. Elle fixait
son image sur le mur de gauche. Entendant ses pas, elle se
tourna vers lui. Ses yeux étaient humides comme si elle avait
pleuré.
Esteban hésita, puis se lança :
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« Salut à toi. Je me nomme Esteban Arnarson et je viens me
marier.
La femme le regarda dans les yeux, une infinie tristesse se
dégageant de sa silhouette fluette aux épaules voutées.
- Salut à toi. Je suis Sally Wang, ta promise.
Décontenancé, Esteban la fixa. Elle était plus âgée que ce à
quoi il s’attendait. Des rides marquaient son visage, qu’il
trouva malgré tout avenant. Il engagea le dialogue rituel :
- Je suis heureux de rencontrer celle qui sera l’essence de
notre couple.
- Et je suis heureuse de rencontrer celui qui sera la matière de
notre couple.
Puis elle lança à brule pourpoint :
- Quel âge as-tu Esteban ?
Surpris, celui-ci effectua tout de même le calcul… et fut
étonné du résultat. Il était entré dans La Quête à l’âge légal de
18 ans. Il avait vécu au total 49 années avec ses sept avatars…
- 67 ans.
Il réfléchit : ce n’était pas un âge avancé à une époque où
l’espérance de vie à la naissance était de 112 ans pour un
homme. Mais c’était assez âgé pour que sa fertilité en soit
diminuée. C’était probablement ce que craignait Sally. Il
réfléchit à la manière d’aborder ce sujet avec sa promise,
lorsqu’il comprit… Il croisa le regard de Sally et vit les larmes
qui descendaient le long de ses joues.
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- J’ai 66 ans » dit-elle.
Esteban sentit ses jambes flageoler. Malgré les progrès
médicaux, avoir un enfant après 60 ans était quasiment
impossible et particulièrement dangereux pour une femme.
Leur couple ne donnerait pas de fruits.
Ils restèrent face à face un long moment. Puis Esteban tendit la
main avec un sourire. Sally y posa la sienne. Marchant cote à
cote, ils s’engagèrent dans le couloir des reflets, une infinité
de couples avançant à leurs côtés. Leur union n’attendrait pas
plus longtemps.
*****
A quelques rues de là, deux vieillards discutaient, assis sur un
banc.
« As-tu regardé les chiffres annuels diffusés ce matin,
interrogea l’un.
- Oui, nous ne serions plus que deux millions sur Terre !
- Effectivement. Et tu sais quoi ? Cette année, j’ai exactement
l’âge moyen de la population : 76 ans.
- On devrait fêter ça, tu ne crois pas ? Une énorme fête où
nous inviterions des centaines de personnes. »
Les deux hommes se regardèrent. Leurs sourires s’élargirent,
puis se transformèrent en un fou-rire incoercible dont les
échos résonnèrent longtemps dans les rues désertes.
-------------------------------------- FIN --------------------------------------

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