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Regina LOUF

Silence
on tue des
enfants!
Préface du professeur Léon Schwartzenberg
Postface du docteur Marc Reisinger : l'enquête assassinée

édilion1 IDOIS

Préface
ÜN NE CROIT JA.iv1AIS ce que disent les enfants :ils inventent, ils fabulent ou ils fantasment. Quand une jeune femme de 28 ans raconte ce
qui lui est arrivé dès son plus jeune âge, dès l'âge de deux ans, on l'écoute mais comme on a du mal à l'entendre, on préfère ne pas la croire.
Quand un perit garçon ou une petite fille raconte les "avances" d'un de
leurs éducateurs ou d'un de leurs parents, comme on a du mal à l'enrendre, on préfère ne pas les croire. Er les accusés deviennent rrès rapidement des victimes et les victimes des accusateurs. Comment peur-on
donner foi à des récits aussi incroyables, comment peur-on mettre à égalité des enfants dont le cerveau n'est pas encore formé er des adultes expérimentés dont le cerveau a permis de faire la preuve de sa maîtrise
par la place qu'ils occupent dans la société?

Les pages que vous allez lire som autre chose qu'un livre : c'est
un cri maintes fois répété qui aurair envie d'être un hurlement pour la
terre entière et qui, devant la surdité du monde des adultes, devient un
gémissement, une longue plainte solitaire, des sanglots, des pleurs qui
finissent par s'assécher: ce que vit cette petite fille est au delà des larmes.
Elle témoigne pour routes les petites filles exilées de leur enfance
avant d'être interdites de vie. Car ne nous y trompons pas: ces réseaux
d'hommes organisés ne som pas seulement des groupes de pédophiles,
de personnes ayant un goût particulier pour les enfants, une anirance
pour le jeune âge de la vie, ce sonr des assassins: ils- n'acceprenr pas que
les enfants qu'ils rouchent (et de quelle manière!) arrivent à l'âge
adulte. Us ne otvent pas dépasser l'âge de 16 ans. Car alors on pour-

r:m les roir~ oo pourrait donn r crédtr à leurs témoignages.
tr.rl\e
a sst lu·, 1· tu • u' ô :quand tls manquent à.Jwgle.ab olue déctdée par les adulees qui les entourent de près. S1 cu
1 tu racontes quot que ce soie en dehors du cercle, ru de:\ tc:ns un ange . Ces
hommes, ces bourreaux, ont recours à ce rerme pour dési ner ceux
qu1 vonc sornr de leur clan er du monde en général. u~ent. cette sort l Je a VIC l t ·, n e en VIÔCO et Ôes eoats pornogr :' 1 • •
CO •
R3 ,n de tortue precedent a lO d'une CXlStenct , esperee par la
wn'aspire
malheureuse qui n'en peur plus d'être ainsi mal traité •
qu'à s'endormir pour toujours. Ces films, des snuff-mo.v. "One une
grande vogue, particulièrement ourre-arlannque où des prost:iruées, souvent des enfams, subissenc les pires outrages ' par des hommes, adulees
ou vtetllards, des animaux ou des instruments dtversl ava.nr d'être exécutées. Les places som chères, d 2 3 ' J 1 1 1 1 u J, Jlars. Car le res
sore de rouees ces rurpirudes, de coures CeS" bassesses, est rargenr. Ave~.
de l'argent, dans ce monde, vous pouvez roue vous offnr: de beaux
voyages, une belle demeure, des btJOUX ou de JOlies pecices filles. Er vous
pouvez, st vous en avez le dés1r, sansfatre vos goûts les plus secrets er
les moms avouables, avanr de reven1r a la maison, où votre femme er
vos enfants vous attendent, recevoir à dîner vos am1s. vos assoc1es, fa1re
même preuve d'espm ou de savoir, SI vous êtes homme polmque, magiscrac, homme d'affa1res ou polteter.
Le beau monde que celui des adulees, dotvenr penser coures ces pcrires filles. Le terrible monde. Er leurs mams ... Les mains des adulees,
celles qui vous couchent, qui vous palpenc, qui vous fouillenr, sans dehcacesse. avec brutalité. Bizarre engeance que l'espece humaine, qui peur
se servtr de ses mains pour sculpter un scnbe dans l'Égypte anc.tenne,
pemdre une Femme au Turban au XVIIe siècle, constrUJre des temples
ou des cathédrales, écrire I'Odvssée ou Don QUichotte, composer la 9•
Symphonie ou Don juan ("l'Homme est tntelligenc parce qu tl a une
mam" disait .\naxagore), - cc qui peur les transformer, ces mains, en
instruments d'anltssemenc ct de torture. ~on, tl n'esr pas vrai, comme
cercatns le disent, que ceux qui les unltsem atnst, leurs mams, fon
partie de l'humaruté a u •
rie que les autres: ds r nr 1·1\ m~ Ju
d '• t 1,'' t r nt d 1 tre humatn elut-Ct, au COUrS de sa longue htStOtre, apres des millions d'années, peur accéder au sublune ou o;e trainer dans la fange.

Le calvaire d'une enfant est ici raconté; de manière parfois éclatée,
non chronologique. Les souvenirs reviennent par bouffées douloureuses,
se bousculent, se chevauchent. C'est l'histoire d'une longue souffrance
qui ne parvient pas à être calmée. Le récit est parfois insoutenable : on
voudrait en interrompre la lecture et il arrive qu'on souhaiterait ne
pas l'avoir lu. Il faut cependant que vous vous y atteliez, que vous
traîniez cette lourde charrue douloureuse avec tout votre courage, malgré tout votre dégoût, pour savoir ce ~ui peut arriver à des petits enfants en Europe à la fin du X.Xe siècle. ous serez révoltés. Et vous aurez
raison. Vous aurez envie de tuer. J'ai envie d'ajouter : et vous avez raison. I1 ne faut aisser aucun répit à Ja Justice avant qu'elle n'ait achevé
son travail.

_

Voilà. Lisez vite ce résumé . •'-\. 2 ans~ sa grand-mère, qui tient un
nôtel à Knokke, lui apprend à lécher le goulot d'un bouteille comme on
suce une glace, et elle reçoit une terrible gifle quand elle en rit. Elle lui
amène un "client" dans sa chambre pour qu'illa caresse entre les cuisses.
A 4 ans, elle est v1olée et sodomisée par le médecin de famille pendant
qu'elle est maintenue _Rar sa grand-mère et trois aunes hommes. A 5
ans, elle est filmée en vidéo pendant qu'elle est attachée sur le ventre
et que des chiens excités s'abattent sur elle. A. partir de 8 ans, elle a
des ''clients" rous les jours. Elle devient pubère très tôt, ce qu'elle attribuera aux mauvais traitements, à la sollicitation incessante de son
corps, à l'obligation de se comporter comme une adulte (ce qui bouleverse son biorythme}. ~---~-~----.-....~-----~
A 11 ans elle met au monde une petite fille, Cheyenne qui lui sera
retirée quelques semaines après sa naissance par sa grand-mère. "Oublie,
Ginie, n'y pense plus".
A 12 ans, ses parents lui présentent un de leurs amis, Tony, et lui
annoncent : " Vollà, désormais c'est 1ui q ut va prendre soin de tot, re
protégera er dont ru dépendras., Cet homme de 40 ans se montrera attentionné les deux premiers jours, puis la viole. Ses parents l'avertissent
qu'elle doit se taire : "Sinon, on te mettra dans un institut psychiatrique
ou dans une maison de correction.'' Et de toute manière, ajoute Tony.,
qui le lui répétera très souvent : 'Tout ce que tu diras pourra être retenu contre toi.''
Tony lui amène des clients tous les week-end et parfois tous les
soirs, mais elle finira par mieux les supporter individuellement qu'au
__,_

9

cours de partouzes a vcc tous les objets que les bourreaux introduisent
(bougies, vibromasseurs, paire de ciseaux, canon d'un fustl).
Elle accouche d'un petit garçon prématuré~ Elïah en résence de
quatre hommes qui profitent de son état. aa d'eux enlève le bébé nt
elle essaiera longtemps, en vain, de se rappeler le visage. Tony la ramène
chez ses parents. ''Chut, Ginie, tu as rêvé".
Deux ans plus tard, elle accouchera d'un nouveau p
qui lui sera enlevé très vite : '"Sois heureuse qu on ne l'air pas achevé
devant toi."
A 14 ans, au cours d'une partie de chasse, où des adolescentes de
13 à 16 ans doivent courir comme des lapins devant des hommes: "Si
tu rates celle-ci, nous tirerons sur roi; si tu la tues, tu resteras en vie."
Et il lui met de force le doigt sur la gâchette et appute ...
Durant ces années, elle a connu une
de deux ans lus âgé
qu'elle, Id qu'elle a aimé. Pour sa délicatesse. Pour sa gentillesse. Pour
son caractère. En sa présence, elle retrouve un peu de goût à la vie . .Nlais
deux ans plus tard, on lui Interdit de la côtoyer ('"Elle n'est plus clean'').
Cio vit en permanence auprès d'un vieil homme. Une après-midi,
Tony vient chercher Regina et l'amène en urgence dans un bungalow.
Au premier étage, o est en tratn ~acco
e . (Ils ava1ent tenu à la
garder enceinte, car certains bourreaux aiment profiter de cet état). Cio
souffre et continue à être rudoyée avec différents obJets. Elle pleure, elle
est très fatiguée. On finit par la laisser seule avec Regina qui fait ce qu'elle peut, sans l'aide d'aucun médicament ni d'aucun médecin, mais avec
toute la tendresse er tout l'amour du monde. A bout de force, Cio fLnit
par accoucher et meurr.
Regina, désespérée, marche, arrive près d'un pont surplombant une
ligne de chemin de fer et attend le prochain train pour sauter. Au fond
d'elle même, une voix: "Non!!!" "Je dois raconter Cio". Et c'est
pour l'amour de Clo que vous lisez ce livre aujourd'hui.

·e a 14 ans. Elle est amoureuse de Mie er fair des fugues
pour Je retrouver. Nlais elle ne peut supporter ce qu'on l'oblige à faire,
en particulier les fellations, dont les hommes sont si friands. Pour
l'initier, on torture Regina devant elle en sacrifiant un lapin au dessus
de son corps et en la violant de différentes mantères: ~'pour qu'elle comprenne". ~lais Chrissie ne s'y fair pas. Er lorsque, maladroitement,
1()

Regina fait savoir à une autre fille qu'elle a conseillé à Chrissie d'en parler à ses parents (qui comprendront), l'amie va aussitôt en parler à Mich.
Regina va assister aux derniers moments de Chrissie dans lacave d ' une
champignonnière où, après avoir été attachée, lacérée, violée, elle mourra et son corps sera brûlé.
Comment a-t-elle pu vivre? Elle a été dressée dans le monde des
adultes, comme un petit animal : ils lui faisaient faire ce qu'ils voulaient.
Et, se disait-elle, pour que je sois ainsi traitée par tout le monde, par les
parents, le protecteur et tous les hommes, c'est que je dois être mauvaise, que je dois être maudite, je dois être punie pour tous mes péchés.
Je suis forcée de m'attacher à mon protecteur puisque, si méchant
soit-il, je dépends de lui. Et c'est ainsi que, pendant des siècles, on a colonisé les esclaves. Et c'est ainsi que de nombreux otages, aLLx mains de
terroristes, finissent par avoir pour eux de la sympathie sinon de l'amitié (phénomène bien connu sous le nom de "syndrome de Stockholm'').
Elle a pu se retrouver face à elle même et s'accepter malgré tout,
grâce à l'idée qu'elle possédait plusieurs personnalités, plusieurs cases
de vies : l'écolière, la rebelle qui sèche les cours et qui hait les adultes
et leur monde, la putain. Ce que confirmaient les divers noms dont Tony
l'affuble: "petite souris", quand il la ramène chez elle, "'fillette" quand
il la viole au petit matin, "putain" qua nd elle travaille avec d'autres
pour lui. "Bô" quand elle s'occupe de lui qui est seul "Ginie" quand il
essaie de la consoler .. . Comment a-t-elle fait pour continuer à vivre
pendant ces années? Parce que, pense-t-elle, il y a au fond d'elle même,
un petit animal monstrueux, qui s'appelle "survie".
Quand elle va vers se
ans, elle sait que la fin approche (on ne
croit pas les dires des enfants, maîs on croit ceux des adultes) et d'autant plus que son ''protecteur" l'appelle "mon ange" à plusieurs reprises et que les anges vont mourir. Quand il lui apprend q u'après 16
ans, elle viendra vivre chez lui't=-elle a compris : il a une famille. Chez
lui, c'est sous terre .. Alors, désespérément, elle cherche du secours et
croit le trouver au manège. Il y a là un jeune garçon d'à peine 16 ans
qui s'occupe des chevaux. Peut-être pourrait-il l'aider? Il a de beaux
yeux. C'est sa se ule chance. Elle l'approche. Il la regarde avec douceur. Tony s'en aQerçoït. Elle est Rerdu-e . Alors, elle va tout raconter
11

au garçon. Elle lui demande de la protéger, jour et nuit. Il accepte, l'amène à l'école, va la rechercher, vetlle sur son sommeil. Il s'appelle
Envin. Une nouvelle vte commence. Ils s'aiment. Ils s'épousent. Ils ont
aujourd'hui quatre enfants, des chiens~ des chevaux et plein d'autres
animaux. Vamour est la plus grande valeur sur c..ette terre.
Comment a-t-elle pu tenir tanr d'années? Elle a van beau se rappeler quelques phrases du catéchisme : ··Honore ton père er ta mère"
pourquoi? Puisqu'ils laissent déshonorer leur petite fille? Ce n'est pas
faure de les avotr appeles à l'aide lorsque, désemparée, elle était livrée
à des hommes par sa grand-mère. Ses parents ne répondent pas. Il y a
i ne sont pas des mères : seulem t des pondeus . Il v a
des ères
des pères ui ne sont pas des pères : seulement desJDâles en activité
gémtale.
Démunie, solitaire, désespérée, ne trouvant aucun secours sur cette
terre, elle en appelle à Celut, le Rédempteur, qui ne peut pas ne pas avoir
pitté d'une de ses petites créatures, fatbles er mal tratrees. Pas de réponse. Rien. Le silence eternel de la compasston divine l'attriste, l'étonne. Elle est donc maudtte. Ce qui lut arnve est n1érite putsque personne ne l'atde.
Le jour où elle va se décider à faire le grand saut, un perir fil la renentl Pamour qu'elle a pour Cio et le serment qu'elle a fait : t6t ou

tard, je raconterai Cio
Elle aurait voulu oublier, parce que la haine est un mauvats sentiment, la haine amoindrir. N1ats tl cxtste une règle d'or: ce qu'on m'a
fair à moi, Je veux bien l'oublier, mats Jamais ce qu'on a fait à
d'autres, à ceux que j'aimais. Putsqu 'ils ne sont plus là, eux, pour oublier et peut-ètre pardonner, Je prendrai leur place et me transformerai
en vengeur : ''si l'on re frappe sur une joue, tends l'autre joue." Er quand
il n'y a plus de joue? La seule issue, c'est la recherche et la un1tton des
tortionnatres. Comme pour les camps de concentranon. L'oubli~st une
forme de 1 hetcfer la vengeance, une forme de fidélité. Cela serait si
b1en, pour les coupables, pour les bourreaux, comme si cela n'a vair
Jamais éte, comme s1 cela n'avait été qu'un mauvats rêve. Et pourquo1
pas un rêve? C'est ce qu ' on dit dans les média ;
, oins event à
haute votx, ils fantasment. Et l
re de
·na-dira unj~u r il Erwin

qut va se plaindre : "C'était il y a si longtemps!. .. "
12

Il fallait un déclic. Ce sera le visage de deux petites filles retrouvées : Sabine et Laetitia. li y a donc en Belg·i que de braves gens, de bons
gendarmes et un bon juge qui ont empêché ces deux jeunes filles de
mourir et les ont ramenées à la vie·.
Regina hésite encore : "se rappeler les horribles moments de son
enfance alors que je me sens si bien avec Erwin mon sauveur, mes petits enfants et mes animaux." C'est son amie Tania qui va réussir à la
décider. Mais egina parle le flamand et le juge Connerotte le françats.
C'est un gendarme, qui se trouve là par hasard, Patrick De Baets qui
traduira . Elle prend rendez-vous. Pour la protéger, on lui donne un nom
de code Xl (témoin no 1), comme on en donnera aux autres: X2, X3,
X4, ... Elle est écoutée, rassurée. L'enquête semble mener bon train. Mais
le train va s'essouffler et presque s'arrêter. On vous expliquera comment on peut, â ans un pays détnocratique et apparemment civilisé, éviter aux coupables d'être arrêtés, comment on s'y prend pour éviter aux
bourreaux d,être châtiés. O n ne peut s'empêcher d'êrre indigné. Le juge
Connerotte est dessaisi du dossier sous prétexte qu'il avait participé
avec cent autres personnes à un "repas spaghetti" destiné à fêter le retour à la liberté de Sabine et Laetitia. Il avait accepté de répondre à l'invitation. Il se trouvait placé à une table éloignée de celle des parents et
des deux jeunes filles, avec lesquels il n'a pas parlé. Mais cela a suffi :
par sa présence dans la même salle que les victimes, il a fait preuve d'un
manque d'objectivité. Le bon juge c'est celui qui réserve une place égale
à la victime et aux bourreaux. Comme le disait Jean-Luc Godard, :
"L' o bj ectivi té, c'est 10 minutes pour Hitler, 10 minutes pour les
juifs." Petites filles belges, disparues er assassinées, ce jour où on a retiré le dossier. au juge Connerotte, on a commencé à vous oublier. On
ne sait déjà pas où :vous êtes ent~s, et on vous enterre pour la deuxieme fois. H faut protéger les gens putssants. Ceux qui font marcher les
affaires. Ceux qui font marcher l'État : politiques, magistrats et policiers. Vous n'êtes que de pauvres petites filles, vous n'avez pas fait vos
preuves dans la vie. Vous avez servi à des hommes qui aimaient la chair
fraîche. Et alors? Vous n'étiez responsables d'aucun des rouages de la
Société~ vous y étiez seulement de jolies, d'insouciantes, de merveilleuses
petites filles qui avanciez confiantes, vers la vie et qui avez été humiliées, souillées, mal traitées et finalement assassinées. Reposez en paix.
La justice belge veille sur votre sommeil et ne souhaite pas qu'il soir
13

troublé. Ile protège les assassins qui valent mieux que vous pour une
seule raison : tls sont vivants, haut placés er peuvent encore nu1re.
On ne croit pas les enfants: rien à ce qu'ils disent, à peine ce qu'il
disent une fois devenus adultes. Le monde des adultes, c'est celui de.Ja
directrice d,écoJe, à laquelle une enfant de 10 ans sc plaint de sév1ces
exercés avec 1accord de ses parents et qui téléphone Immédiatement devant l'enfant à la grand-mère : " tu devrais être contente d'avoir des parents et une grand-mère parei . " Le monde des adultes, c'est une
mafia qui prend parti contre les enfants. C'est atnsi qu'en France, lors
de la révélation de l'existence de vidéo cassettes mettant en scène de
jeunes enfants, presque des bébés, victünes d'attouchement et de viols
par des hommes d'âge "mûr", des vieillards ou même des animaux,
quelques personnes qui menaient au grand jour une vie d'Industriel,
d'homme politique ou d'éducateur, en vinrent à se su1cide~ face à la mise
à jour de leur double vie Et certaines autorités morales ou intellectuelles,
s'en sonJ..pJ.is \_la presse, qui avait imprimé les noms d'inculpés pns erf
flagrant délit. lfs mettront en doute les images de ces cassettes et il faudra qu'un gendarme vienne me dire : Docteur, vous ne pouvez pas saN'Oie ce qu'on a vu. Un de mes hommes est sorti de la salle QOUr vomir ... "
L'explication des mâles devant des filles violées demeure :elles provoquent ou elles fabulent; elles ne sont pas normales. Ou bien comme
un gendarme à Regina : "Avouez que vous aimiez cela" . Ou bien encore, comme un autre gendarme, lors de l'expulsion des "sans papiers"
de l'église Saint Bernard à Paris en août 1996, à propos d'une actrice
qu1 a vair pris leur parti : ceNe la metrez pas dans le car avec les Noirs,
cela lui ferait trop plaisir."
Bassesse des n-tâles, quand ils font étalage de ce qu'lis aiment appeler leur ''petit joujou". qui occupe une si grande place dans leurs
pensées!
Quand Regina décrit les meurtres auxquels elle a assisté, elle ment
et torturée
ou se trompe : Véronigue D., ~ le de notable de Gand,
en 1985 serait décédée (l'un "cancer" t quel cancer?), dec aranon laite
eux médectns dont Pun appartiendrait au réseau.
umation
du corps, la saisie du dossier médical, demandées par les enquêteurs,
sont refusées par le par uet de Gah d.
14

lo (Carine Dellaert}, morte au cours d'un accouchement sans surveillance médicale n'était (d'après le parquet de Gand et contrairement
à ce qu'écrit le rapport d'autopsie) peut-être pas enceinte. D'ailleurs,
Regina a pu confondre avec une autre Cio. Mais, même alors le problème demeure entier puisqu'une jeune fille nommée
est morte en
accouchant. Pas d'enquête.
La mort de
rtss1e, torturée et violée dans ses dernières heures,
pour avoir envisagé de parler à ses parents et dont le corps a finalement
të dans la cave d~ une champi~onnière, (cave, dont la descripété
tion est faite av-ec exactitude par R egina), n'a donné lieu à aucune
confrontation a vec ceux qu'elle avait vu les torturer. D'ailleurs, les parents de Christine ne croient pas au témoignage de Regina et cela suffit aux éventuels enquêteurs : ces derniers pensent gue les blessures portées par le corps de Christine avaient "d'autres origines.,, Lesquelles?

ao

Regina est mal vue ou mal ressentie par les parents des victimes
disparues : elle est vivante et mène actuellement une existence heureuse dont ils auraient tant aimé que leurs enfants puissent profiter un jour.
Les mères pensent, comme toutes les mamans du monde : "Je sais maintenant que je ne la reverrai plus. Je sais qu'elle est morte . .Niais faites
qu'elle n'ait pas souffert, que ce soit arrivé vite! Tout ce que raconte
cette Regina est fou, impossible, insupportable. Je ne peux pas la croire. Elle invente. Car si ce qu'elle raconte est vrai, alors ... Non. Non! Je
ne peux pas le croire, je ne veux pas le savoir. Cette Regina est folle.
Sinon c'est moi qui deviendrais folle jusqu'à la fin de mes jours.''
Pauvres mères affolées, attristées, misérables, permettez moi de
vous dire notre compréhension et notre tendresse. Mais c'est au nom
de vos enfants perdus, de ceux qui peuvent disparaître demain, que nous
devons lutter.
Quelques questions à la justice : ---~-----~"'
Pourquoi le commandant de gendarmerie Duterme, alors qu'en
997 les enquêteurs voulaient réaliser une cinquantaine de perqujsitions, a-t-il réduit cette enquête à deux perquisitions, dont une chez
Madame Regina Louf?
Pourquoi, le 23 avril 1998, alors que la con · ontation avec Tony,
vair mené celui-ci a reconnaître qu'il avait abusé sexuellement de Regina
~----.

15

de ai érenres n1anières dès Pâ e de 12 ans q ue cela arrivait plusieurs
fots par sematne et que, d'atlleurs, il dtsposait de la clé de la maison parentale confiee par la mère, qu'il avait, un jour de fête gantoise, prêté'
Regina a un ami (donc il livre le nom qu'il forçait les am1es de
Regina à des jeux sexuels, - pourquo1, a pres ces a veux, les ma isrrat
o nt-Ils décidé de dore les dossiers, y compns celu1 d
. E.t cela, le
JOur meme ou urroux avait tenté de s évader? l. juge, .lvladame De
Rouck, a déclare que les rapports de Tony et de Regtna constituaient
un simple fatt divers et que d'ailleurs, ''"il a eu une relanon avec elle mais
c'est eUe qui était amoureuse et elle était formée comme une adulte ...,
Que sont devenus v s 12 ans, lvfadame la Juge!
Pour oi l audit1qns de Xl, q_u1 ont duré hu1t mois, de septembre 1.2 6 ' mai 997 et après la relecture de ces procès-verbaux,
qui a entraîné la mise sur la touche du gendarme De Baets et qui a
également duré huit moi de mai 19 97 à février 1998? Pourquot le
Procureur énéral e tiege, t lao ame Anne Th illy a-r-elle · ugé bon d'en
refuser la lecture à ~1onsieur Verwilghen. p résident de la commission
parlementaire d'enquête dite commission Dutroux-Nihoul?
Femmes, qui avez demandé avec raison, pour un évident motif de
jusrificanon démographique et de respect humain, que la panté soit établie en politique entre les deux sexes, pourquoi certatnes d'entre vous,
ont-elles cru bon d'ajouter que "le monde tratt mteux s'il était dirigé
par des femmes?" Pas mieux que par des bommes. Il y a des hommes
qui sont des monstres, et des femmes qui sont leurs protectrices ou, pour
utiliser un langage populaire, on peut trouver des "vendus" dans les
deux sexes.
L'enquête peut être éteinte par la volonté d'autonrés qut ne souhaitent pas que la Société, et que le pouvoir auquel ds nennent tant, soit
mis en cause, qu'elle tremble sur ses bases.
Mais que .Nfessteurs les bourreaux ne se sentent pas quittes. Nous
connaissons leur nom et nous savons qu'un JOur ds seront châtiés.
D'abord, à tout Setgneur, tout déshonneur, au plus âgé, à ''Pépère,. ~
nCH!O responsable polir1que, vous qui l'avez violée er maltraitée dès
l'âge de deux ans.
A vos côtés (respect pour l'âge), la gran -mere, Cécile Bernaer.ts
sur laquelle la justice des hommes n'aura plus à s'exercer puisqu'elle a
16

cru être rappelée à Dieu vingt cinq ans après qu'elle ait commencé l'apprentissage à l'esclavage sexuel de sa petite fille. On ne peut s'empêcher
d'être satisfait qu'une telle personne ne soit plus de ce monde. Dommage
que l'enfer n'existe pas!
upres d elle les deux parents, Christiane et eorges Louf, q ui,
après avoir la1ssé prostiruer leur fille dès son jeune âge l'avaient "confiée"
à l'âge de 12 ans à un maquereau.
Vous, justement, le maquereau, le souteneur, le tortionnaire, qui
entriez dans sa chambre à n'importe quelle heure, parce que vous aviez
la clé, N1onsieur ntoine V., dit Tony. converti du toilettage aux films ~
publicitaires et à l'import-exporr. Et votre copain, ' le représentant" ,
à qui vous avez prêté l'enfant au cours d'une promenade et dont vous
avez balancé le nom à la police?
Et vous tous, qui participiez aux partouzes et qui vos amusiez de ~
la peur des enfants violés : I lonsieur le baron B., ~ aître D., avocat et
N!onsieur B. marchand d'armes, tout à côté de l'inévitable Tony et de
ihoul dit ~·bfich " qu'accompagnait son amie car il y avait parfois des
femmes et c'était encore plus dangereux, car elles riaient er engageaient
les hommes à fra pp er.
Parmi vous, le fameux baron dit Rik" qui a sorti un couteau pour
menacer la pauvre fille qui allait accoucher et dont l'enfant a été tué a
l'arme blanche.
Et vous, le vteux banqu1er qui accompagniez Cio a la in de sa vie
alors que vous saviez qu'elle était condamnée.
Et vous, lonsieur l'avocat radté du barreau, qui avez assisté à l'ac- ~
couchement de son petit garçon, alors qu'elle a vair 12 ans avec trois
autres hommes, et qui l'avez violenté pendant ses contractions?
Et vous, beau-frère du baron, dit ''Jo,, qui avez forcé le doigt d'une
petite fille à appuyer sur la gâchette au cours d'une partie de chasse
pour tuer l'une d'entre elles?
Et vous, ~tons1eur L .• président d'un grand groupe industriel?
Vous êtes tous connus, répertoriés, membres éminents de la société. Ce qui domine chez vous tous, grands bourgeois, faux aristocrates, hommes d'affaires, avocats, médecins ou simples voyous, et que
nous débusquerons tous (soyez-en sûrs), c'est votre vulgarité, votre
bassesse.
17

Pas un animal au monde, qui ne pourrait vous donner des leçons
de noblesse!
Tous vos noms sont connus, et si nous ne les inscrivons pas, c'est
pour que vous ne fassiez pas interdire ce livre, en protestant de votre
honneur que vous avez tant souillé.
Mais il n'y a pas que les bourreaux, il y a ceux qui les protègent,
directement ou indirectement.
onsieur V. rofesseur de néerlandai§.t vous aviez immédiatement
pris le pa1t1 _es a u tes-parerùs-bourreaux t ontre une petite fille
apeurée. quot vous sert votre métier de pédagogue?
Madame a directrice d'école vous a:vez réservé votFe com assion
aux parents et à Ya and-mère à qui ous avez téléphoné devant la victime pour se plaindre de ses affa 6ulations. A quoi vous a servi votre
éducation religieuse?
Et vous, J:5octeur]., .médecin de la grand-mè 'e médecin de famjl:._
le, qui assistiez les bourreaux, vous avez déshonoré votre profess ion.
Comment s'étonner qu'il y ait eu de tels médecins à Auschwitz? Comment
s'étonner qu'il y en ait en ce moment aux États-Unis, pour aider à la
condamnation à mort des prisonniers ?

c~ celle~gui

Au contraire de tous
et
on.tjouUe r-ôle QJ}tteip
lors de l'enquête- ons:teur S., proc~eur à Gand) ,Mqnsieur Van Es en
juge d'~structioo, Madame Paule Som~ ~~Qit à: B
~ Madame (
Anne Thlliyt procureur gêJJ.éral à, Liège? te Commandant de gendarmerie Duterme Madame De Rouck juge d'instruction) - honneur à tous
ceux qui se som efforcés de faire connaître la vérité, qui ont fa it honneur à leur profession et au peuple belge :
flonneur à Jean-Marc Connerotte, juge d'instruction à Neufchâteau,
grâce auquel deux petites filles onr été retrouvées,
Honneur à Michel Boudet, procureur à Neufchâteau qui a per-·
mis en outre de reprendre rapidement Dutroux après son évasion, grâce
à l'annonce rapide qu'il n'était pas armé.
Honneur au magistrat national Van Dooren,
Honneur au gendarme Patrick De Baets qui a mené les premières
auditions et aux autres gendarmes : Aimé Bille, Rudy Hoskens, Michel
Clippe, Stéphane Liesenborgs, Christian Pirard.
18

Honneur au président de la commission d'enquête parlementaire
N1arc Verwilghen et à tous ses membres.
H onneur à un psychiatre, Nl arc Reisinger, qui a choisi dès le début
Je parti des victimes.
H onneur aux journalistes du .Nlorgen (Douglas De Coninck, Annemie
Bulté) et de Télé-Moustique (îv1ichel Bouffioux et Marie-Jeanne Van
Heeswtjck), qui ont décelé très vite les failles de l'instruction et qui poursuivent leur œuvre salutaire.
Honneur au professeur Igodt qui, à la tête d'un Collège de psychiatres, a affirmé (contrairement au désir de nombreux enquêteurs),
que Regina n'était pas folle, qu'elle était saine d'esprit et qu'on pouvait
la croire.
Honneur à Nfadame Bie Heyse, qui a écouté, aidé, soutenu une patiente presque détruite par ses jours passés, qui lui a permis de revivre
et qui fait honneur au beau métier qu'elle exerce :médecin.
Honneur à Tania, l'amie qui a poussé Xl à témoigner er qui l'a
chèrement payé.
Honneur à Poffie, le chien, à Tasja, la jument, à tous les animaux
auprès desquels une enfant perdue a pu retrouver une tendresse inconnue des adultes qui l'entouraient.
Honneur à Erwin, qui a montré que l'amour et le courage étaient
plus forts que Je crime et les assassins organisés.
Honneur à tous ceux sur cette terre, qui contre ceux qui disposent du pouvoir et de l'argent pour étouffer la vérité, font entendre leur
voix, parce qu'elle est celle de la j usrice.
Honneur au peuple belge qui va obliger la magistrature à instruire le dossier de ces réseaux d'assassins, jusqu' à obtenir la condamnation de tous les participants à ces crimes et qui le fait au nom de tous
les enfants qu'il tutoie dans son cœur et qu'il appelle secrètement par
leurs prénoms :Julie, .Nfélissa, Élisabeth, Ann, Eefje, Loubna, Kim, Ken,
Clo, Chrissie et cant d,autres ...

L ÉON SCHWARTZE:\"BERG

1

}E JE1TE LA BALLE AU LOIN DANS LA PR.A.IR.IE. lsa, mon berger malinois, démarre comme une flèche derrière la balle qui rebondit au loin.
Je souris lorsqu'elle me la ramène en frétillant de la queue. Je lui caresse
la tête er lui reprends la balle pour la lui relancer à nouveau.
Nous pouvons faire ce la pendant des heures. A chaque fois, elle me
ramène la balle avec le même enthousiasme. Moose, mon Saint Bernard,
er mon dogue allemand Tembo jouent dans un autre coin de la prairie
en se culbutant l'un l'autre.
Je lance la balle pour la centième fois er je m'imprègne du paysage. La lumière rose à l'horizon, les nuages, la brume légère sur la campagne. Le héron, à une centaine de mètres, qui se tient immobile sur un
piquer, une patte repliée sous lui. L'odeur de l'herbe, de la terre humide, du vent. Pourquoi cette vie m'est-elle si précieuse?
J'aime me balader dans les champs, avec mes chiens qui courent
autour de moi, loin du monde habité par ces êtres étranges, les humains.
Que gagnerais-je à me raire? Je n'aime pas attirer l'attention mais
ce que j'ai à raconter, c'est sur tous les toits que je devrais le crier.
Mon passé ne peut pas rester secret parce qu'il risque d'être vécu par
d'autres.
J'ai mal, je dois me battre, je dois faire savoir. Je dois parler parce
que le silence appartient aux coupables, pas aux victimes. Parce qu'il
est normal que les coupables se taisent et que les victimes parlent. Parce
que je veux que les gens deviennent conscients du fait que des enfants ·
som exploités de manière impitoyable, sans que personne ne le remarque.
Parce que je veux que l'on reconnaisse la souffrance des victimes d'abus
sexuels prolongés.
Je ne suis pas le dernier témoin.

21

Ici, dans le silence du crépuscule, je me ressource. Demain sera un
autre jour où Je devrai me battre contre une sociéré qui abandonne les
victimes. Je pense que les choses pourront changer si je parle.
Personne n'est obligé de me croire. Je ne cherche aucune compassion. Je voudrais seulement que l'on écoute ce que j'ai à dire et que l'on
réfléchisse. Ce que j'ai à raconter esr-il si fou? Suis-je folle moimême? Ou bien suis-je folle de croire qu'il y a encore de l'espoir?
Des soirs comme aujourd'hui j'hésite. Ai-je eu ton de confronrer
les gens à ce que j'ai vécu? Cela en valait-ilia peine? Aurais-je mieux
fair de me raire? Mon action est-elle en rrain d'aider les victimes ou de
les marquer au fer rouge? "Ce sont des fabulatrices, des folles, des mythomanes, des extra-rerrestres! '' A.i-)e motivé les victimes à témoigner
ou leur ai-je appris qu'il valait mieux se raire?
La raison principale pour laquelle je continue mon combat- er
pour laquelle je veux faire connaître la manière dont fonctionnait le réseau de prostitution enfantine donc j'ai fait partie- c'esr le fair qu'en
1996 on air retrouvé deux jeunes fil les vivanres. Ne l'oublions pas.
L'instant où ces filles ont pu sauter au cou de leurs parents, personne
ne peuc s'imaginer ce que cela représentait pour moi . Comme j'aurais
aimé êcre l'une d'elles.
Pendant coures ces années, il n'y eut qu'une personne pour m'aider: Erwin. Il était rrop jeune pour s'occuper de quelqu'un comme moi.
Pourtant il l'a fa.r er il continue à le faire depuis ranc d'années. Tous les
marins, il éraie là pour me sortir de mon lit, me laver, m'habiller, parce
que je n'en avais plus la force. Chaque marin, il me conduisait à l'école, m'aidait à faire mes devoirs, me déshabillait et me mettait au lie.
Chaque jour il me protégeait de Tony, ce que mes parems n'ont jamais
été capables de faire, alors qu'ils éraicnc adulres er responsables. Lui,
un garçon de seize ans, y esr arrivé. li m'a épousée cour en sachant combien J'étais instable er difficile à vivre. Un garçon qui, à dix-neuf ans,
pm la responsabilité d'une jeune fille traumatisée er l'épousa pour la
cirer d'une ituarion fa~iliale énUeuse. Cu mes arcnts informate1h

Togule ~ etce

ierl'<)uv~tdélia.tq4cr ~..ma ~t
mang~it tranquillemetir 11; tarnnes
et que ma mère poursuivait son travail compulsif.
Pendant routes ces années, il n'y eut qu'une personne qui, lorsque
je sanglotais de peur dans un coin, m'attirait doucement vers elle er
et me V,·oler, tandis que mon père

22

me berçait pendant des heures jusqu'à ce que je m'endorme. Il avait
vingt et un ans lorsqu'il devint père et il tenait son fils, petit et gracile,
dans ses grandes mains avec tant d'amour dans le regard que le manque
d'amour parental devenait plus cuisant en moi. Petit à perit, avec une
énergie infari able et une patience quasi illimitée, il m'apprit à vivre à
nouveau. Car tout était mort en moi.
Sans lui, j' aurais dépéri. On s'habitue aux abus sexuels, mais le
plus grave est le manque d'amour et d'affection qui laisse un immense
vide au fond de soi.
Q u'est ce qui fait que les victimes de réseaux souffrent de façon
aussi invisible?
me sentais coupa e, Je prenais come la responsaoiüté sur moi et je protégeais mes tortionnïfiës.
Les gens à qu1 je raconte mon histoire se demandent souvent pourquoi j'étais et pourquoi je reste encore si loyale à l'égard de mes abuseurs? Je ne peux pas l'expliquer en une ligne. Jeles aimais parce que
je dépendais d'eux. Ils décidaient de ma souffrance, de son inrensité, de
l'arrêter ou de la prolonger, de ma vie et de ma morr. Ils étaient les seules
constantes dans ma vie. Les filles disparaissaient, les animaux auxquels
je tenais m'étaient enlevés ... A qui pouvais-je m'anacher en dehors de
mes bourreaux ? j'étais une enfant, bon dieu, tout le monde semble l'oublier ! Q ui avais-je d'autre que ceux qui a busaient de mo i ?
Le sexe était au moins une marque d'attention, une forme de contact
physique. C'était déjà q uelque chose. Et je me satisfaisais de peu. On
espère toujours que celui qui abuse de nous finira par nous aimer un
peu. Qu'on est "spéciale,. On confond l'amour et le sexe.
Mes parents me m'one jamais aimée. Ils aimaient une petite fille
qui n'était pas moi . Une petite fille qui riait, qui donnait la main, qui
faisait comme si rien ne s'était passé. Ils aimaient l'ill usion qu' ils avaient
créée. Ils n'ont jamais vu ma souffrance, ma solitude, ma pe ur et ma
confusion.
Aimais-je mon souteneur? Bien sûr. Cela veut-il dire qu'il n'a pas
abusé de moi? Esc-ce parce que mes parents veulenc à tour prix s'accrocher à leur monde d'apparence que je n'ai pas été abusée de façon
régulièr e? Esc-ce parce que les parents nient les faits, qu'aucun enfa nt
n'esc abusé, maltraité ou négligé?
Pourquo i les parents er les membres de la famille sont-i ls plus crédibles parce qu'ils montrent des photos d'enfance? "Des photos qui
23

sont les faux témoins d'une jeunesse heureuse", comme le chante Baudouin
De Groot. Chaque fois que je vois une photo de moi en petite fille
souriante dans le journal, je repense à ces paroles.
Je me rappelle quand j'étais assise sur la banquette arrière de la
voiture, comptant les poteaux d'éclairage qui défilaient le long de la
route, tandis que l'angoisse grandissait. Le retour là-bas, à Knokke, où
une grand-mère froide m'attenda it et où des hommes pouvaient disposer de moi.
La solitude écrasante, quand ma mère se retournait et fermait la
porte derrière elle. La porte de ma prison. La porte de mon camp dt
concentration.~ décomptais les heures. Un peu de patience et nous serons lundi. Nous sommes déjà mercredi- à mi--chemin. Le temps s'écoulait interminable jusqu'au vendredi. J'avais l'impression que le soir n'arriverait jamais. Je m'asseyais sur le trottoir et j'attendais. Je comptais
les voirures rouges, puis les bleues, puis celles qui ont des phares jaunes.
L'espoir ... Ce sera peur être la dernière fois. Peur êrre ne devrai-je
plus revenir. Peut-être vont-ils m'emmener avec eux pour roujours ...
Pourquoi deux personnes se débarrassent-elles de leur enfant? Erwin
et moi nous travaillons aussi er nous nous occupons de nos quarre enfants. Pourquoi me renvoyaient-ils chaque fois a lors qu'ils savaient que
je ne voulais pas y aller? Pourquoi n'onr-ils pas cherché une a utre solution, s'ils m'aimaienr ranr?
Pourquoi ma mère m'a-t-elle vendue à un proxénète, ! es années
plus tard? Pour se débarrasser de moi? Pour ne plus avoir aucune responsabilité envers moi? Pour ne plus devoir s'occuper de moi? Pourquoi
mes parents ont-ils fermé les yeux et fait en sorte que je reste seule avec
ma détresse?
Comment aurais-je pu dire ce qui se passait?
-Papa, j'ai été abusée sexuellement de manière régulière. C'est écrit
dans le rapport de cinq psychiatres et psychologues renommés. j'ai été
abusée, papa, tu comprends cela? Ne peux-tu pas admettre que quelque
chose n'allait pas? Tu le savais quand même?
- Donne des noms, Régiua
- Papa, j'ai donné des noms.. .
- Bien, alors prouve-le!
24

C'est lors d'une confrontation, le lendemain des mes vingt-neuf
ans, qu'il me répondit cela . Comment décrire la souffrance qui vous
transperce à ce moment? Réclamer des preuves à votre fille qui a, pour
la première fois, le courage de vous raconter ce qui s'est passé. Avaisje espéré qu'il dise : "Je regrette que nous n'ayons pas pu t'aider" Oui,
je l'avais espéré, bien que je sache depuis des années que c'était une illuettra~t qu'elle m'avait
sion. Tout comme j'avais espéré que ma ·' re
donnée à Tony pour ne pas e perdre. C omme cadeau et comme lien.
Qu'elle admettrait au moins qu'il avait une clé de la maison, 1il elle
avait une liaison avec lui.
Isa est assise frétillante devant moi, mâchonnant la balle qu'elle a
de nouveau attrapée. Je lui souris, les larmes me viennent aux yeux.
Quand j'ai envie de pleurer, j'ai peur de ne plus pouvoir m'arrêter, alors
je ne pleure pas. Si je me mets à haïr, j'ai peur de ne plus pouvoir
m'arrêter de haïr. Si j'entre en colère, j'ai peur que cette colère ne disparaisse jamais, a lors je repousse la colère.
Quel est le sens de ma souffrance? Je me bats contre l'amertume
qui m'envahir, avec le sentiment que je mène une guerre que je ne peux
que perdre. Oui, je voudrais hurler. Ce que c'est qu'être une victime. La
solitude. Le monde normal que l'on regarde comme si on était devant
une grande vitrine, tremblante de froid - alors que dans l'étalage rout
paraît chaud, agréable et attirant .. .
J'ai tant à raconter sur la souffrance, l'obéissance, l'espoir. .. mais
aussi sur le rétablissement, la lente remontée er le sentiment de vivre à
nouveau. Les bras qu'on agite dans l'air, les poumons qu'on remp lit
d'air pour danser, virevolter et ne plus s'arrêter, la pure joie de vivre.
Je veux parler du fait de grandir, de prendre ses distances, de l'amour
et du deuil, du bonheur et du respect de soi. De la guérison progressive. Dire comment plus on veut vous imposer le silence, plus il fa ut chanter. Dire comment on tombe et comment on se relève. Comment on devient plus fort. Comment on se bat pour ses droits.
J'ai le droit d'être reconnue. Comme toutes les autres victimes.
Aussi confus que soient nos récits. J'ai le droit de témoigner, même si
mon orientation dans le temps n'est pas roujours correcte.
j'ai aussi le devoir de témoigner parce que Cio, Chrissie et beaucoup d'autres ne peuvent plus le faire. Parce qu'on les a tuées pour les
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faire taire, en les maltraitant et en les assassinant de manière abominable - là-dessus au moins tout le monde est d'accord.
Je ne peux pas les abandonner une deuxième fois à leur sort. Je
ne peux pas les laisser mourir à nouveau. Ce qu'elles ne peuvent plus
dire, je dois le raconter. Elles sont mortes et moi je vis. J'aurais voulu
être avec elles, mais je vis et il subsiste donc une voix pour témoigner
de cette génération perdue d'enfants prostitués. QueUe que soit l'issue, je ne peux pas me taire plus longtemps. C'est pourquoi je dédie
mon histoire à tous ceux qui n'ont plus de voix.

2

ERWIN FRÉQUENTAIT LE MANÈGE où se trouvait le cheval que j'avais
reçu de Tony, avec la bénédiction de ma mère, pour me faire chanter et
me rendre plus docile. C'était un garçon de seize ans, normal, calme et
discret. A cette époque, en octobre 1984, j'avais envie de dire adieu à
la vie. J'avais perdu des amies, des filles qui menaient une double vie,
comme moi, et qui vivaient dans un monde secret, coupées du monde
normal par des airs insouciants - cachant tant de souffrances.
Je n'avais plus le goût de vivre. Je faisais semblant, mais dans mon
cœur quelque chose était mort. Chaque jour était une charge sur mes
épaules. Chaque nuit était une souffrance insurmontable. Personne n'aurait pu imaginer ce qui se passait derrière la façade de notre maison.
Comment je devais me tenir prête à satisfaire des hommes. Des hommes
qui m'emmenaient vers des lieux où ils abusaient de mo i . Des
hommes contre lesquels je n'étais pas protégée.
L'homme qui me considérait comme sa propriété avait toute l'admiration de ma famille. Il entrait et sortait comme il voulait - il avait
une clé - et il disposait de moi jour et nuit. Ma mère l'adorait er cela
ne la dérangeait pas qu'il abuse de moi et m'exploite, pour autant qu'il
lui consacre suffisamment d'attention.
C'était ma faute. Quelque chose n'allait pas chez moi. J'étais une
putain, une traînée. II me le disait souvent. "Tu es née pour ce métier,
petite suceuse. Tu es une pute rêvée. Tu n'es rien sans le sexe. Tu ne sais
rien faire d'autre ·que baiser". Combien de fois ai-je entendu cela? A
la longue, j'avais fini par le croire.
26

C'est alors que je vis Erwin, debout dans l'écurie où le soleil dardait ses rayons. Il paraissait si jeune et si sain. Je sentis monter en moi
comme un désir tranquille, et cela me surprit.
Je me recournai, brusquement, pour cacher mes larmes. Je reniflai
et m'enfuis. Celui-ci n'était pas pour moi. Je devais me soumettre à l'évidence. Je ne trouverais jamais un garçon normal qui m'aimerait et me
protégerait. J'étais sale, contaminée, marquée.
Qu'avais-je dans la tête? Pourquoi ces fantasmes idiots? Quel garçon pourrait vouloir de moi? Mais cette apparition dans l'écurie ne
me laissait p lus tranquille. Souvent je m'efforçais d'oublier cet instant.
Chaque fois que je pouvais aller au manège, j'espérais le rencontrer.
C'était difficile, car il étair souvent à la cafétéria et que je n'osais pas
y entrer. Mon propriétaire, l'homme que j'osai beaucoup plus tard appeler mon proxénète, était d'une jalousie asphyxiante. S'il avait appris
que je cherchais à avoir des relations avec les gens du manège, il m'aurait foutu une raclée, dans le meilleur des cas.
Lorsque je revis Erwin dans l'entrée de l'écurie, mon cœur battit la
chamade. Je ne l'avais plus vu depuis des semaines et je compris que
ce serait maintenant ou jamais.
-Salut, lui dis-je avec la voix qui se brisait un peu. Je maudis
mon attitude maladroite.
- B'jour, me répondit-il en souriant, tu vas monter ton âne?
-Mon âne? Tu oses traiter mon cheval d'âne?
-Et je ne dis rien sur l'âne qui monte le cheval, dit Erwin avec tant
de nonchalance que cela me fit de la peine. Un besoin d'affection m'envahit à nouveau. Je le regardai d'une manière provocame.
-C'est pour cela que je t'aime, les semblables s'attirem, lui dis-je.
Cela ressemblait à une plaisanterie, mais d'une certaine manière le
ton était sérieux. Il me regarda en face. Je vis à son regard qu'il avait
compris. Mon cœur s'arrêta de battre. C'est alors qu'il se retourna et
disparut à l'extérieur.
C'était déjà fini. Je courus vers Tasja qui remua la queue et
souffla quand j'ouvris la porte de l'écurie. Je serrai son encolure chaude dans mes bras. J'enfouis mon visage dans sa crinière er respirai plusieurs fois profondément. Comment avais-je eu la force de dire cela?
Cette spontanéité que j'avais oubliée depuis longtemps, fit qu'un
momem je me sentis à nouveau vivre. J'étais là, debout, serrant mon
27

cheval dans mes bras, chérissant ce sentiment qui s'estompait. Il fallut
longtemps avant que je la lâche pour revenir à la vie que je traîne derrière moi.
Fin octobre je reçus une invitation à une réception de baptême
équestre. Je lus avec surprise ce qui y était écrit. Je n'avais encore jamais été irfvitée à une fête, du moins à une fête innocente.
"Erwin sera là?" osai-je demander au directeur du manège. Je prononçai cette petite phrase avec peine. Il acquiesça et je ressentis la même
nervosité qu'auparavant. Je ne sava is que faire de ce sentiment. me
mettait mal à l'aise et me faisait perdre mon assurance, pourtant il
me faisai t du bien. Ce soir là, je retournai à la maison à vélo, debout
sur les pédales, les cheveux au vent, en tenant l'invitation à la main.
J'aurais volontiers crié : un cri d'excitation, un cri éperdu du désir de
vivre. Un cri de libération. Érais-je amoureuse?
Il fallut une semaine avant que j'aie le culot de demander à Tony
si je pouvais aller à la fête du manège. Il ne me répondit pas immédiatement. La tension était presque insupportable. Je demandai également
la permission à mes parents, mais, en fait cela n'était pas très important. C'est Tony qui décidait.
Les jours passaient, il venait, il repartait. Je fis ce qu'il m'obligeait à fa ire. J'attendais. La date, le 10 novembre 1984, se rapprochait.
Le 8 novembre, je perdis l'espoir de pouvoir participer au baptême
équestre. Tony ne m'avait pas encore répondu et je me préparais à subir
une déception. Le téléphone sonna. Je me dépêchai. Tony n'aimait pas
que je le fasse attendre.
-Allô, petite souris. Comment vas-tu?
- Bien Tony, merci. Dois-je faire quelque chose pour toi?
Il soupira à l'autre bout de la ligne.
-Tu sais quoi? Je ne me sens pas très en forme. Je pense que je vais
m'accorder quelques jours de vacances. Tu tireras bien ton plan toute
seule, non?
- Dois-je faire quelque chose? demandai-je doucement. Je m'arrendais à ce qu'il me donne encore quelques ordres, mais il n'en fit rien.
J'avais été si soumise, si docile, ces derniers mois. Cela commençait à
porter ses fruits. Il commençait à me faire confiance.
-Tony... hésitai-je er je me forçai à bien prononcer chaque mot,
puis-je aller au baptême dont je t'ai parlé? Les gens m'ont invitée et ...

n

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-Si tes parents t'accompagnent d'accord, dit une voix lasse à l'autre
bout de la ligne.
Je serrai le corner emre mes mains. Je n'osai pas lui reposer laquestion. Avais-je bien entendu? Me laissait-il aller sans lui?
Mes parents ne faisaient pas le poids. Sans Tony, ils avaient peur
des étrangers. A la fête, je bénéficierais d'une grande liberté, car ni mon
père ni ma mère n'oseraient s'interposer pendant que je m'amuse avec
des jeunes de mon âge.
-Tony? murmurai-je.
-Oui?
-Je t'aime
Je le semis sourire. Er c'était ainsi, je l'aimais vraiment, malgré roure
la souffrance qui était lui était indissociablemenr liée. Il me manquait
quand il n'était pas là. Pourtant, depuis quelques mois je me semais libérée d'une charge quand il me laissait tranquille. Ces sentiments ambivalents me rendaient triste et confuse. C'était comme si je ne voulais
pas l'abandonner mais que je ne pouvais pas faire autrement.
Je me sentais mal à l'aise en me rendant pour la première fois à une
fête que j'a vais choisie moi-même. j'étais à la fois excitée, curieuse et
craintive. Cela faisait si longtemps que je ne m'étais plus sentie si jeune.
Je ne savais pas du tout comment je devais me comporter. Mais l'atmosphère était si détendue que je me sentis vite à l'aise parmi ces jeunes.
On riait, on se lançait de la crème fraîche. Je m'amusais comme une petite folle. j'avais complètement oublié Tony.
Pour terminer la fête, il y eut un concours de danse. "Les baptisés"
devaient former des couples et danser. Quand la musique s'arrêtait,
les couples dépliaient un journal et devaient se mettre debout dessus le
plus rapidement possible. Les plus lems étaient éliminés, ceci jusqu'à ce
qu'il n'y ait plus qu'un couple en piste.
Erwin, qui était aussi baptisé ce soir, ne se tenait pas loin de moi.
Chacun était en train de choisir un partenaire er je me rapprochais le
plus possible de lui. Je m'en étais tellement rapprochée qu'illui fur impossible de m'ignorer et, parce qu'il ne pouvait pas faire autrementil était trop bien élevé pour cela- et que je le regardais avec un regard
insistant, il me demanda une danse.
29

Le concours se passa bien pour nous. Les couples furent éliminés,
les uns après les autres et finalement Erwin et moi l'emportâmes. Nous
jubilions et je ressentis une exubérance nouvelle pour moi.
La musique nous incitait à continuer à danser. Nous dansions très
prudemment, à distance respectable. How about us, du groupe pop
Champaign. Je me semais légère, heureuse, jeune. C'était la première
fois que je tenais un ~çon de mon âge dans les bras. C'était un sentiment étrange. ~ mon ·eans et mon pull, je portals es sous-vêtements
rouges de_pros. itu&. Pourtant Je me sentais peu rassurée et excttée
comme une jeune fille lors de son premier rendez-vous. Le visage d'Erwin
se rapprocha et je fermai les yeux. Ses lèvres se posèrent sur les miennes.
Rien d'envahissant. Un baiser gentil, sincère, amoureux. Timide,
doux et tendre. Je m'offris à ses lèvres et entrouvris les miennes. C'était
la première fois - depuis tant d'années- que je ne ressentais aucun dégoût à être embrassée et que je répondais à un baiser. Je me glissai dans
ses bras et mon corps se réchauffa lentement. Des picotements remontaient le long de mes jambes vers mon ventre pour atteindre finalement
le cou et les joues. Je rougis d'excitation et de bonheur. Je l'embrassai
à nouveau. L'agitation autour de nous et la musique elle-même passèrent au second plan. J'étais amoureuse.

3
CEm NUIT DU 10 AU 11

NOVEMBRE 1984, j'allai me coucher avec

le cœur qui palpitait violemment. Je m'allongeai, regardant le plafond, les bras relevés au dessus de ma tête. Toute sortes de choses me
passaient par la tête. Le doute mais surtout l'espoir et l'espérance. Pour
la première fois depuis longtemps, je regardais à nouveau l'avenir.
Demain, se rappellera-t-il encore de mon existence? Sera-t-il au rendezvous demain? Étais-je un flirt ou plus que cela? Des milliers de q uestions m'assaillaient l'esprit. J'avais maintenant peur de le perdre, mon
tendre Erwin dont j'étais tombée follement amoureuse en quelques
heures. Non, ce n'était pas seulement de l'amour. C'était plus. En lui
je plaçais tout mes espoirs de m'échapper ... Lasse, je secouai la têre.
M'échapper? Qu'étais-je en train d'espérer? Tony ne me laisserait jamais partir. De plus je devrais tout raconter à Erwin. Que pouvais-je
30

lui dire? j'ai peur de Tony. Tu dois me protéger. L'angoisse s'installa
dans mon cœur, s'y enroula comme un renard dans son terrier.
~
Le lendemain, vers onze heures, j'étais dans le parking devant le
manège. Je surveillais la rue, en espérant voir arriver Erwin. Attendre
de nouveau, pendant que le temps se traîne, comme s'il me défiait. La
peur de la déception me paralysa rapidement. Le soleil bas m'éblouissait. Tout à coup je le vis arriver. Un beau et grand garçon avec les
cheveux en bataille, une petite moustache et un pantalon d'équitation
noir. Il déposa calmement son vélomoteur de l'autre côté de la rue er se
dirigea vers moi.
Je le regardais, la gorge nouée d'angoisse. Dans une certaine mesure, j'étais convaincue qu'il passerait à côté de moi, sans se souvenir
de ce qui s'était passé l'autre soir. Mais il vint vers moi, me sourit et
m'embrassa sur la bouche. Ses lèvres étaient fraîches et innocences. Je
l'embrassai en le serrant très fort. Je cachai mon visage dans son pull,
respirai son odeur qui m'éraie déjà familière. Je ne voulais plus jamais
le perdre. Je buvais son visage comme si j'étais assoiffée. J'imprimais
chaque minute de ce jour dans ma mémoire, craignant d'en perdre
une seconde. Je voulais me rappeler de tout, dans les moindres détails.
La chaleur que je ressentais chaque fois qu'il me regardait, le contacr
de ses mains si douces, l'odeur de son chandail. Je voulais chérir chaque
seconde, la prolonger, en profiter au maximum. Parce que demain
cela pouvait être remùné. Je savais que cela ne pourrait pas durer. Demain
ou après-demain, Tony sera de retour et le conte de fée sera terminé.
Mon père vine me chercher et je regardai Erwin tristement. Dans
ma rête résonnait toujours ce cri de désespoir : Aide-moi) ne me laisse
pas partir. Je l'embrassai et le serrai fort contre moi. A ce moment, la
solitude fonça sur moi comme un rapide. Je pris congé de mon prince,
en pensant que ce jour éraie le dernier que nous passerions ensemble.
Demain Tony serait de retour. ..
Tandis que mon père roulait, je regardais à l'arrière vers ce garçon qui m'avait redonné l'espoir. Je continuai à le regarder jusqu'à ce
qu'il eut disparu après un tournant. Je me renais immobile et recroquevillée. Son affection me manquait déjà.
Je refermai sans énergie la porte d'entrée derrière moi. Mon père
ouvrit la porte du living et il était assis là ... Détendu, son pied gauche
posé sur son genou droit, riant avec ma mère qui était assise près de lui,
31

gloussant comme une adolescente amoureuse. Elle remuait son verre de
vin dans la main. Je le regardai, il me dévisagea en riant et tout mon
courage s'effondra dans mes chaussures. Le poids indéfinissable retombait sur mes épaules. Une tristesse profonde m'assomma et je
baissai timidement la tête. Je n'osais pas le regarder tandis que je passais du hall au living.
Mon père alluma une cigarette, remonta son pantalon, renifla
bruyamment comme lui seul sait le faire. Je le regardais avec angoisse.
Ne lui raconte pas, s'il te plaît, suppliais-je silencieusement, ne parle
pas d'Erwin ni de la manière dont nous nous sommes séparés.
Mon père serra la main à Tony.
-Désolé du retard, mais ma fille a mis longtemps pour dire
adieu, rayonna-t-il.
Tony tourna la tête dans ma direction. Ses yeux me fusillaient.
La peur s'empara de moi, mon estomac se noua.
- Des adieux?
- Oui, et ils avaient l'air d'être très ardents, n'est-ce pas Régina,
grimaça-t-il.
Oh papa, pourquoi fais-tu cela?
Je regarde nerveusement Tony et je soulève les épaules. Tony ne rit
plus. Il a oublié mon père et même ma mère, qui a cessé de glousser et
qui regarde mon père méchamment. Il a détourné l'attention de Tony
de sa petite personne. Elle lui en veut pour cela.
-Monte dans ta chambre.
Le ton violent sur lequel il me parle me fait presque pisser dans ma
culotte de peur. Je regarde anxieusement vers mon père.
-Pa ...
Aide-moi papa, dis-lui de partir!
-Dans ta chambre, Régina
Je regarde rna mère en hésitant, mais elle a déjà reposé sa main sur
la jambe de Tony. Je ferme doucement la porte derrière moi et je monte
l'escalier. Je vais dans la salle de bain pour uriner et me laver rapidement les mains. Chaque respiration m'est pénible. Mon cœur prend le
mors aux dents. Je vais sur le palier. J'attends contre le mur. J'entends
la porte du living s'ouvrir et se refermer. Puis ce pas typique sur les
marches. Il reste un instant à me regarder. Je baisse la tête, coupable.
-Qu 'as-tu fait, Gina?

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Je ne peux pas répondre. J'ai la gorge serrée. J'ai l'impression qu'aucun son ne pourra plus sortir de ma gorge. Il place rudement ses
doigts sous mon menton et m'oblige à le regarder dans les yeux. Ils sont
froids. Une larme, solitaire, roule sur ma joue.
Oh Tony, serre-moi, tiens-moi, console-moi.
-Cela me désole, chuchote-t-il, et une seconde larme roule sur mes
joues.
Tu m'as manqué Tony, tu me manques tellement. je ne dois pas te
laisser partir, aide-moi, aide-moi s'il te plaît...
Il me regarde d'un air désolé et secoue la tête.
-Tu dois être punie.
Tony, je t'aime, ne le sais-tu pas?
J'approuve. Je sais. Il enlève la ceinture de son pantalon, d'un geste
assuré, rapide, connu par cœur. Il me retourne, pousse mon visage contre
le mur et frappe lememenr, avec application. Je me recroqueville, je me
tais, mon cœur se brise. Il n'obtient rien de plus. A chaque coup, je
m'éloigne un peu plus de lui. Plus il me punir, plus je m'éloigne. Je ne
pleure pas à cause de la souffrance faite par la ceinture. Je pleure
parce que je dois le quiner.
Il se rend compte que cela ne fair plus aucun effet. Normalemem,
il m'aurait retournée, m'aurait obligée à me mettre à genoux et aurait
ouvert son pantalon. Je savais que si je le satisfaisais, j'aurais eu une
chance qu'il me pardonne. Mais pas cerre fois. Il est surpris. Il continue
à me frapper, me retourne et me frappe en pleine figure. ~ joue s'ouvre
mais je reste là, appuyée contre le mur, conscieme de ma faure, la têt:e
penchée. Mais en même temps ma détermination grandir. Quelque chose
en moi commence à vivre.
-Tu le laisses tomber, Gina. Tu le jettes.
Je relève lentement la tête. Les larmes roulent sur mes joues
-Non.
- Que dis-tu?
- Non, chuchoté-je
Il frappe à nouveau. Je titube et je reprends mon équilibre.
-Tu vas le faire ou bien je m'en occupe?
Je le regarde, suppliante.
-Tu ne peux pas faire cela Tony.
33

-Ab non?
Il se redresse pour montrer sa force et son assurance. Je le regarde,

cherchant dans mes yeux une lueur d'hésitation.
- Je le tuerais, Gina, cu le sais bie.q?
- Bien et alors?
-Je le ferai, Tony.
-Très bien, tu es une brave fille.
Je reçois une tape sur la tête, comme un chien. Quelque chose se
glace dans mon cœur.
- Quand le revois-tu?
Je ne veux pas répondre mais les mots sortent de ma bouche malgré moi, comme si ma voix était plus obéissante que ma volonté.
- Samedi.
-Bien? Voici ce que nous allons faire. Je t'accompagnerai et tu
rompras. Si tu ne le fais pas, je l~escends sur place. D'accord?
J'approuve. Je sens le sang coul~r cie mes lèvres. Mon nez saigne à
petites gourres depuis le coup dans la figure. Il déplie un mouchoir de
sa poche, essuie le sang et embrasse ma joue ensanglantée.
- Va dormir maintenant.
Je le regarde descendre l'escalier. Un peu plus tard, j'entends le rire
comblé de ma mère.
Je suis à nouveau couchée, regardant le plafond. La lampe jaune
au sodium de l'éclairage public découpe des ombres irrégulières. Ma
solitude est presque tangible.

4

j E PRÉPARAI LA RUPTURE TOUTE LA SEMAINE. J'essayai

des milliers de
formules dans ma tête afin de blesser Erwin le moins possible. Je n'en
trouvai aucune satisfaisante. Ce n'était pas tellement une rupture. Je
le ressentais comme ma propre oraison funèbre. Bien que personne ne
sache que j'allais bientôt mourir, à part Tony et moi, et comme je ne
voulais pas être assassinée, je pris une ferme décision : la vie ainsi n'était
plus possible. Je ne voulais plus être abusée, louée, utilisée. j'en avais
34

ras le bol du sexe, de la souffrance et des hommes. Devoir sourire de
manière provocante en déboutonnant mon chemisier, devenait chaque
fois plus insupportable. Même s'il ne me ruait pas, je devrais quand
même mourir. Je pourrais trouver de l'héroïne et faire une overdose.
Seule l'espérance d'une vie meilleure -pensée qui m'avait effleuré
pour la première fois quand Erwin me tenait dans ses bras- m'empêcha de me suicider pendant cette semaine. Non, je ne pouvais pas renoncer à cet espoir de liberté.
Tony fur d'une humeur massacrante cette semaine. Il me battait autant qu'il pouvait, mais il y avait également quelque chose de changé
en lui. Alors que d'habitude il me tabassait sans aucune hésitation, il
devenait plus prudent. Avait-il peur de laisser des traces visibles? Je ne
sais pas. Mais j'avais dévelopeé un sixième sens et je _pouvais vire sentir les gens. on mcertitude devenait de plus en plus visible. Et cela eut
pour résultat que, bien que je fusse morte de peur, ce fameux samedi
je semis grandir en moi une force qui me rendit plus forte que je ne
l'avais jamais été. Je me levai, m'habillai : une culotte d'équitation, un
T-shirr noir et un survêtement bordeaux qui était au moins trois fois
trop grand. Je voulais apparaître telle que je me voyais : moitié fille,
moitié garçon - mais certainement pas une putain.
Je me regardai longtemps dans le miroir. J'avais oublié ma propre
apparence. Je voyais une fille, étrange, avec des cheveux bouclés
bruns pendant sur les épaules, des yeux vert-brun et un regard froid
d'adulte. Qui était-elle? Qui était cette jeune fille qui me regardait si
froidement? Qui étais-je?
Je l'entendis garer sa •oi~e. Je reconnus le bruit dufrnbteur ieseli auquel j'étais si habituée et qui fut jadis agréable, quand Je le regardais pleine d'espoir, parce que j'espérais qu'il m'aiderait er m'aimerait. Un bruit qui maintenant n'éveillait plus que l'horreur associée aux
souffrances, au sexe et aux abus. Un bruir qui m'annonçait que tout à
l'heure, je devrais quitter le seul garçon- la seule personne- qui m'aie
jamais témoigné de l'amour.
Tony s'était servi lui-même une rasse de café quand j'encrai dans
l'atelier de ma mère. Il me regarda et ce que je vis m'angoissa. Il était
si sûr de lui, si certain de sa puissance. Dans ses yeux, je pouvais voir
qu'il me considérait encore comme sa propriété. Il m'attraP.a~ glissa sa
main sous mon T-shirr et m~a: tes seins, tanâis qu'il Qarlait avec
35

ma mère.j'éi'ais debout, appuyée contre lui, les yeux dirigés vers le sol,
envahie par la honte. Après toutes ces années, je n'étais pas encore parvenue à maîtriser ma honte. Je me sentais si mauvaise, j'étais si sale. Je
serrai les poings et réprimai l'envie de m'enfuir - loin, très loin, n'importe où. Chacun de ses attouchements suscitait en moi un profond dégoût et pourtant je riais, détendue, comme je l'avais appris. Tout au
moins je me forçais à paraître détendue, me laissant aller, un peu contre
lui, pour lui prouver mon obéissance.
J'étais assise à côté de lui dans la voiture. A la radio on entendait
"Hello" de Neil Diamond.
-Je peux comprendre que tu aies envie de flirter avec des garçons, que ru veuilles des "jouets", mais ru dois m'écouter, cela tu le sais
bien. Si tu veux un garçon, je t'en procurerai un.
Que voulait-il dire? Voulait-il m'amadouer? Il me donnerait à un
garçon qui évolue dans le milieu et tout serait filmé en vidéo. Voilà quelle devait être sa solution. J'acquiesçai, obéissante.
Nous nous dirigeâmes vers la cantine du manège. Nous nous assîmes, mes parents, moi et Tony à ma gauche. Je vis Erwin, assis sur un
tabouret du bar et il me regarda étonné. Où était passée la jeune fille
enthousiaste et amoureuse? Tony me regarda avec un senrimem d'autosatisfaction. Je n'osai pas bouger. Il me donna un coup de coude, fronça les sourcils et inclina un peu la tête. Je le regardai, droit dans les yeux,
presque suppliante. Ne me fais pas cela, Tony, je ne peux pas. Mais il
continuait à me regarder fixement.

- lfhe dock is tickin Gin:i.
Et la souffrance grandissait, dans mon cœur, dans ma gorge, dans
mon ventre. La souffrance, la solitude, la peur... un mélange d'émotions
me paralysaient.
Erwin restait assis sur son ra bouret au bar, me regardant tristement.
Il était blessé. Et je savais que je le perdais en restant assise près de Tony,
mais je ne voulais pas lui faire du tort. Quelque chose me poussait à aller
vers lui, pour rompre rapidement er pour ne pas faire durer sa souffrance
inutilement. Mon regard se posa à nouveau sur Tony qui ·était toujours
en train de m'observer avec arrogance, un sourire jusqu'aux oreilles.
Erwin était profondément blessé. Ne comprenam rien, il se détourna de
moi et essuya avec sa manche les larmes de ses yeux. Cette fille, qui ne
36

voulait presque pas le laisser partir la semaine dernière, était maintenant
assise à côté d'un vieux, comme si ... comme si quoi?
Le rictus de Tony s'intensifia encore quand il se rendit compte combien il avait blessé Erwin. Je vis son sourire s'agrandir et à ce moment,
quelque chose se brisa en moi. Une colère, qui pouvaü paraîue hors de
proportion avec la siruation, s'empara de moi. Je me levai, prête à défendre Erwin comme une louve. Je me tournai vers Tony et je le regardai dans les yeux. L'adrénaline inondait mon corps.
Ses yeux lancèrent du feu, son sourire se figea en une grimace
hargneuse. Cela ne dura pas plus d'une fraction de seconde, mais,
sans un mor, nous avions échangé un tas d'informations. Nous étions
face à face comme des lutteurs qui testent d'abord l'adversaire.
A ce moment je compris qu'avec cous les étrangers qui nous entouraient, il ne pourrait rien faire. Il ne coucherait pas à Erwin . Pas
maintenant. Alors je me retournai et me dirigeai vers Erwin . Je l'embrassai et lui écrivis mon numéro de téléphone sur un carton de
bière.
-Je ne peux pas re donner d'explication maintenant, mais je voudrais te parler. Appelle-moi, nu it et jour, cela n'a pas d'importance
quand. Téléphone-moi er.... je t'aime Erwin. Je t'aime énormément. Tu
me crois?
Erwin opina. Il prit le carton de bière. Tony se leva brusquement.
Mes parents, trébuchant presque dans leur hâre à le suivre, me tirèrent à l'extérieur. Il me jeta avec force dans la voiture, claqua la portière en tremblant de colère et fila à grande vitesse vers la maison. Il prit
à peine le temps d'éteindre son mo teur avant de commencer à me
frapper. Je me repliai sur moi-même, mais je ne bronchai pas.
J'avais franchi un pas importanr. J'avais rompu, non avec Erwin
comme Tony l'avait prévu, mais avec sa domination- et quelque
chose en moi m'empêchait de faire marche arrière. Plus jamais.
Je ne semis pas les coups. Je restais recroquevillée sur moi même,
mais je rie-ressemais aucune douleur.
mère~ inquiète et se tordant les
mains~isins P.Ouvaienr remarquer le bruit- essayait de le calmer.
-Viens Tony~ attends d'être à l'intérieur. ..
Mon père se dépêcha d'ouvrir la porte de la maison. Tony me poussa vers l'étage et me plaqua contre le mur de ma chambre. li continua
à frapper, avec ses mains, ses poings, sa ceinture, aussi fort qu'ille pou37

vait. li était furieux! J'étais toujours recroquevillée et je ne réagissais
plus. Mais dans mon for intérieur, je poussais des cris de joie. Je me sentais libre, libre, libre!!!
Finalement il arrêta de me battre. Il était là debout devant moi, haletant, vaincu. Je relevai lentement la tête. Je le regardai, lisant la défaite dans ses yeux, . s eux verts-foncés q ui ressemblaient tant aux
miens. Il n'était pas mon père, mais d'après la couleur de nos yeux, on
aurait pu le croire. J'aurais voulu pouvoir l'embrasser. Je lui tendis
presque les bras accueillante, consolante.
-Pourquoi? demanda-t-il.
Ma gorge était serrée. J'avalai difficilement tandis que des larmes
de chagrin et de souffrance jaillissaient.
- Je t'aime Tony, chuchotai-je.
Il secoua la tête.
- Et pourtant ru flirtes avec cet espèce de grand échalas encore vert?
Je le regardai, les larmes roulaient sur mes joues.
Oh, Tony, tu ne comprends donc pas que tout ce que tu as à faire
est de me garder près de toi et de me dire que tu me protégeras pour
toujours?
-Tu l'as choisi, hein?
Je secouais la tête, fougueusement.
-Non, Tony .. .
Je te veux Tony, je te veux toi, comme père, comme ami, comme
mon amour éternel... mais ne me fais plus souffrir!
Il me regarda tristement.
-Un jour il saura qu'il est amoureux d'une putain. Tu t'en débarrasseras très vite, retiens mes paroles, Gina!
Il paraissait fatigué, vieux. Je pleurais, je secouais la tête pour
dire non, je voulais l'arrêter.
- Je t'ai choisi, Tony, Je t'aime ...
-Je ne veux pas d'une putain qui baise chaque type qu'elle peut!
Mon cœur se brisa. Comme j'aurais voulu hurler que je n'avais jamais voulu être une putain. Je voulais qu'il sache que j'étais à lui jusqu'à présent. Je voulais ne pas devoir l'abandonner pour mener ma
propre vie... J'aurais accepté d'être sa putain, s'il ne m'avait pas fait autant souffrir.
38

Toue à coup je ne voulais plus lui échapper. Le monde qui était hors
de "mon monde" semblait subitement si grand, si dangereux, si angoissant. Au moment où je voyais la porte ouverte vers un avenir meilleur,
je voulais retourner vers mon milieu où tout m'était familier.
Mais Tony se retourna. Je le regardai descendre l'escalier et voulus courir derrière lui pour lui demander pardon .. .Je restai plantée là. Je
l'entendis ouvrir la porte puis la tirer derrière lui. La voirure démarra.
Cela dura une éternité avant que j'ai la force de me rendre à la salle
de bains et me faire couler un bain. Mon dos était en sang er j'avais
mal- je le sentais finalement- mais l'eau chaude me fit du bien. Lentement
la vérité se fit jour en moi. J'avais franchi le pas. j'avais eu l'audace de
tenir bon. Je ne serais plus jamais la propriété de Tony.

5
.4- février 19851!
Elle m'a presque sauté à
la gorge, pleine de haine et de jalousie. Plus je l'écourais, plus j'avais
envie de crier qu'elle pouvait encore me garder, que j'avais besoin
d'e1le. Mais la cassure est déjà trop grande, même la souffrance s'éloigne.
Cela me rend encore plus sûre de l'étape que je dois franchir : partir.
On se sent tellement seul après une dispute, on se demande quand et
pourquoi cela a mal tourné.
Je me suis quelque peu endurcie. Où était-elle quand j'avais besoin
d'elle? Dans les bras de Tony! C'est pourquoi je prends mes distances
avec elle petit à petit, pour éviter de trop souffrir. Où étais-tu
Maman, quand tu m'as déposée à une adresse où des hommes m'ont
ietée sur une table et m'ont déshabillée? Te rappelles-tu, maman, comment Tony n'avait qu'à te téléphoner et à te donner une adresse pour
que tu laisses tomber tout ton travail pour me conduire là - simplement
pour lui plaire?
Elle a perdu ma confiance, du moins ce qu'il en restait. Je dois supporter des coups terribles. Mais je riposterai et un jour je partirai, comme
cela, sans qu'elle sache où. J'ai tellement envie de laisser mon passé derrière moi. j'ai peur qu'un jour, elle ne brise mes enfants. N'est-ce pas
HŒR, JE ME SUIS DISPUTÉE AVEC MA MÈRE.

39

pire que l'héroïne? On pe ut se défaire de l' héroïne. Nos parents on les
aura tou jours en nous.
Elle détestait Erwin. Il était un obstacle, plus encore, il avait perturbé sa vie avec Tony. A cause de lui, je n'étais plus disponible à volonté. Elle n'en laissait évidemment rien paraître. Dans notre famille,
cout se déroulait de manière beaucoup p lus subtile. Elle était amicale
avec lui, mais elle me faisait chanter dès qu'il était parti. Elle menaçait
de se suicider, de vendre mon cheval, de me placer dans une maison de
correction. Je ne cédais pas. Elle était ma mère mais je ne la respectais
pas. Comment aurais-je pu, quand on sait qu'elle ne m'a jamais protégée et qu'elle me gâtait dans le seul but d'acheter mon silence! Je ne
l'écoutais même pas quand elle me disait qu'Erwin ne pouvait pas rester dormir chez nous.
J'avais envie d'amour, d'affection. J'avais besoin de la protection
de ma mère, mais je ne pouvais pas le lui dire. Je ne voulais pas m'humilier en lui demandant de l'amour. Je ne comprene1is pas pourquoi elle
refusait que je voie Erwin, un adolescenr innocent qui n'osait même pas
regarder mes seins sans rou~r alors qu'elle trouvait un ras de chose~
normales. Ces interminables nuits où je devais faire des pipes à Tony,
taAdi$ qg!.il ~pt10rlit. e e jour où il affirma qu'il me dresserait et qu'elle trouva cela amusant. Ces après-midi au magasin où il triturait mes
seins sous mon pull avec ses sales pactes tour en menant une conversarion légère avec eiJe. Tour cela éraie normal.
Erwin m'embrassa et s'en alla. Dès qu'il fur parti, je semis la
pression du silence, comme si un orage se préparait. Il me fallur encore quelques heures avant de pouvoir m'endormir d'un sommeil nerveux.
J e me réveillai en sursaut, a lertée par une sorte de signal intérieur.
Paralysée par l'angoisse, je me tiens dans mon lit les genoux repliés et
les mains jointes. La clenche de la porte de rna chambre s'abaisse ec je
sais ce qui va m'arriver. Je le sais er c'est encore plus pénible.
Il vienr s'asseoir sur mon lie. I:odeur familière de Tony. Ses mains
assurées soulèvent les couvertures et saisissent immédiatement mes seins,
comme si j'étais une simple poupée . Sa poupée. Et je m'enfuis, je
m'enfuis de ce corps, je m'enfu is loin de cette chambre où il écarte
mes jambes. Loin de rna mère que j'entends rire en bas.
Pourquoi Maman? Pourquoi l'as-tu laissé entrer?

40

Quand il eut terminé, je filai gênée à la salle de bain. Je me lavai
comme pour essayer d'effacer désespérément ce qui s'était passé cette
nuit. Erwin remarqua mes premiers signes de confusion. Je perdais la
notion du temps : je me souvenais à peine du temps que j'avais passé à
l'école. Souvent je ne me rappelais plus ce que je lui avais dit, ou je ne
me souvenais pas de ce que j'avais fait une heure plus tôt. Je sursautais souvent quand il voulait flirter avec moi. Je réagissais de façon agressive er ne supportait pas qu'il me touche.
Petit à petit, je me rendais compte que quelque chose n'allait pas
en moi. Erwin n'avait aucun problème pour entrer en contact avec des
personnes de son âge et cela avait un effet positif sur mon attitude. Tout
à coup je n'étais plus exclue. On me parlait, j'écoutais. J'apprenais à
rire, à jouer, à taquiner- comme une adolescente normale. Quand Erwin
était près de moi, je m'épanouissais. Quand il partait, je me sentais perdue. En rompant avec mon souteneur, je me retrouvais dans une monde
'normal' où Erwin était mon guide. Sans lui, je n'aurais jamais pu affronter rouee cette nouvelle expérience. J'étais si incertaine, vulnérable.
Ce deva it être un poids énorme pour lui. Il était littéralement obligé
de prendre soin de moi.
Chaque matin, il venait me chercher, me sortai t du lit, me lavait,
m'habillait et me déposait à la porte de l'école. Le soir il venait me chercher et restait avec moi jusqu'à ce que je me couche. J'étais si fatiguée.
Comme si j'avais des années de sommeil à r a t traper. Souvent je
n'avais même plus l'énergie de lui répondre quand il me parlait le soir
à la maison. Il se couchait sur le lit er me regardait, passant la main dans
mes cheveux. Il brisait le silence en me demandant ce qui n'allait pas.
Je ne le savais pas. C'était un sentiment d'accablement, de découragement que je ressentais de plus en plus souvent depuis quelques mois.
Depuis ce 10 novembre j'aurais du me sentir heureuse et souvent je
l'étais, mais seulement en surface.
Pourquoi me sentais-je si triste, comme si je traînais ma vie derrière moi? Je ne le savais pas.
- Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, Ginie? me demanda-t-il.
J'avais la gorge nouée et baissai la tête. Des mors que je ne pouvais
pas prononcer se formaient en moi.
- Il y a des choses sur lesquelles il vaut mieux se taire, Erwin,
chuchotai-je.
41

-Non, Ginie,

tu

dois me raconter, sinon je ne peux pas t'aider.

-C'est cet homme, Ginie?
-Qui?
- Tony?
Je tremblais de tout mon corps. Je n'avais pas froid, mais quand
j'entendis son nom, tout mon corps réagit.
-Tu ne sais pas où tu t'engages ... Il m'a fait des choses· ....
J'aurais voulu pleurer, mais je ne pouvais pas. Les larmes étaient
bloquées quelque part et je devenais amère et dure.
-Tu ne sais pas ce que les hommes peuvent faire aux filles.
Erwin me prit la main.
-Non, c'est vrai, je ne sais pas ce qu'ils font. Raconte-moi!
Lentement, en hésitant, je lui racontai qu'il m'avair fair des
choses que je ne voulais pas, d~s choses sexuelles et d'autres.
- Lesquelles, demanda Erwin?
-Me prêter, répondis-je. Il me prêtait à d'autres hommes.
Erwin, le jeune homme de seize ans, se tut. Il ne trouvait plus de
mots, mais il m'attira contre lui et resta près de moi jusqu'au moment
où je m'endormis.

6
LU1, CE DÉMON qui s'appelait Tony, arriva dès qu'Erwin fut parti.
C'était le jeu permanent du char et de la souris. Je ne pouvais pas le
repousser. Il me faisait trop peur. Au plus profond de moi, j'entendais
quelqu'un hurler chaque fois que j'essayais de l'écarter. J'étais morte de
peur en entendant cette voix. C'était une voix de mon passé, soigneusement enfuie au plus profond de moi. La voix de Clo.
Obéis, Reggie, sinon tu mourras!
Je fuyais cette voix, la nuit, les souvenirs qui m'assaillaient aux moments les plus inattendus. Un an après ma rencontre avec Erwin, cette
double vie devenait trop lourde à vivre. Je ne pouvais plus supporter
Erwin, son contact, son réconfort, son attention :je n'en voulais plus.
J'étais anéantie. Le contraste était trop fort entre Erwin qui me protégeait le jour et Tony qui me violait régulièrement la nuit ou qui ame-

42

nait quelqu'un pour le faire à sa place. Je me taisais, réprimant la honte
et l'humiliation, mais c'était Erwin qui endurait le plus. Je me déchargeais sur lui de tout ce que je devais supporter la nuit.
Tony finir par s'en aller. J'entendis la porte claquer et le moteur diesel se mettre en roure. J'essayai en tremblant de mettre un disque, je dus
m'y reprendre à trois fois avant de réussir à poser l'aiguille. La voix
chaude de John Denver rompt le lourd silence. Je m'appuie contre le
mur près du lit, ma main saisir le cutter qui se trouve sur le rayon de
bibliothèque à ma gauche.
"J'm. sorry... " chante J ohn Denver et cela me console d'entendre sa
voix. Je hais ce corps mort, je hais la nuit, la solitude, l'impuissance.
Je me hais.
Le couteau brille dans ma main. Je me taillade calmemenr le bras.
Je ne peux plus p leurer, je ne sens plus rien, je ne vois plus que le
sang - la punition. Je mérite d'être punie parce que je suis née er parce
que j'existe. Je me punis d'être en vie alors que d'autres ... Je jette rageusement le cutter, je prends ma tête dans mes bras et je me balance
d'arrière en avanr. Je répète sans arrêt un mot : Pourquoi?
Et le matin arrive, colorant le plafond en bleu et rose puis en blanc.
le soleil se mit à briller, rendant le monde plus supportable. Erwin entre,
je souris timidement er je me jette à son cou, ce qui chasse mes cauchemars. Il me câline, étonné de pouvoir le faire.
Soudain il se lève, prend mes bras et retrousse mes manches. Il regarde avec horreur les nombreuses coupures. Mes bras som effrayants,
pleins de sang séché et de blessures fraîches. Je suis morre de honte. Je
n'ose pas lui dire ce que j'ai fair. Pour la première fois, il est en colère
contre moi. Il m'emmène dans la salle de bain, nettoie mes plaies, les
désinfecte soigneusement. Je le laisse faire, mais je dois réprimer la tentation de me couper encore. Je veux avoir mal, cela doit faire mal, comme
cela au moins je sens quelque chose.
- Pourquoi as-tu fais cela, demande-r-il brusquement?
Je hausse les épaules.
-Merde Ginie, explique-moi! Pourquoi as-ru fair une chose pareille?
Je le regarde.

43

-Tu vas me raconter, même si cela doit prendre trois jours, hurlet-il impatient.
-Il est de nouveau venu.
-Qui?
Je me tais. Je ne veux plus dire un mot.
j'ai déjà trop parlé. Plus tard, ils me puniront de nouveau- je dois
me taire.
- Qui était là?
-Tony
Erwin me prend dans ses bras. Sa voix se casse lorsqu'il me promet de ne plus jamais me laisser seule.
-A partir de maintenanr, nous dormirons ensemble, nous vivrons ensemble. Je ne te laisserai jamais, Ginie, ce con ne te rouchera
plus, je le jure! Et je m'aggripe à lui, à ce garçon de seize ans qui est
plus homme que mon père.
Au fil de l'expérience j'appris qu'Erwin était toujours là, comme
un roc au milieu des brisants. En 1986 nous nous inscrivions dans une
nouvelle école. Je choisis des cours de protection de la jeunesse. Il ne
choisir pas, mais s'inscrivit avec moi pour me prorég_er. Nous nous retrouvions dans une classe de setze eves -seize ·eunes à problèmes.
Personne ne choisit cette orientation sans ratsons personnelles. Nous
étions rous à la recherche de nous-mêmes et nous formions un groupe
très spécial, vraiment unique. Aussi difficile qu'il fut de trouver ma place
dans l'existence, avec eux je me semais bien. Pour la première fois de
ma vie, je me sentais acceptée.
Cela ne dura pas. Comme j'avais l'occasion de penser à moi-même,
de plus en plus de souvenirs revenaient. "Je deviens folle ", pensais-je
souvent. Pourquoi est-ce que je me sens si différence? Pourquoi ai-je
l'impression d'avoir vécu des choses que les autres n'ont jamais expérimentées? Barr, un ami de ma classe, se trouvait à côté de moi, près
du radiateur de la classe. Nous parlions de relations, d'amitié et d'amour.
Il me racontait qu'il avait eu une relation réussie avec une femme
adulee. Je ne comprenais pas. Les hommes plus âgés ne m'avaient jamais rien apporté de positif. Je lui demandai quand il avait été dépucelé. Il dit qu'il avait treize ans et que, avec du recul, il trouvait cela trop
jeune. Trop jeune?
44

-]'étais aussi ... très jeune.
Il me demanda à quel âge cela s'était passé.
-Cela devait être avam mes huit ans, dis-je spontanément et soudain je revis comment ils me tenaient rous les quatre ... Effrayée, je refermai vire la porte de mes souvenirs.
-Dieu, Regina, c'est vraiment très tôt. Ce n'est pas normal.
Je nùs fin à la conversation. J'étais choquée par sa réaction. Comment
ça, pas normal? Cela me hantait. D'une certaine manière, cette conversation troublait la tranquillité que j'avais artificiellement créée en refoulant mes souvenirs. Qu'est-ce qui n'allait pas chez moi? Que m'avaientils fait? Qu'est-ce qui était si anormal? Les enfants sont rout de même .. .
Enfin, j'étais simplement une petite prostituée. J'étais sim plement
allée au lit avec des hommes. u'y avait-i dë si anormal? Je m'étais développée plus tôt, j'étais précoce. Mais quelque chose clochait.
Au milieu de notre dernière année sco laire, en 1988, notre professeur nous donna une leçon complète sur la maltraitance des enfants. Elle
énuméra rous les symptomes objt crifs indiquam qu'un enfant était maltraité ou abusé. Elle commeflSa la liste. Elle cita l'autOmutilation, les
sautes d'humeur ÎmJ>S>rtanteS., la dé ression, les troubles du comportemen Elle parla de la dén~giltion, de la honte du sènriment de culpabilité, e Impossibilité d'e~primer se sentiments ... Je restais sans voix.
Chacun des symptômes qu'elle nommait pouvait s'appliquer à moi.
Comment était-ce possible? Je q.'aValS quand même pasété maltraitée
Qu aBusée? Au contraire, mes parenrs më""dî sa i e~tout le temps que
.,-J .
. ,. ,
J etats pourne-gatee.
on père me demandait ... de faire des choses. Après je recevais un
cadeau ou ce que je voulais. Cela ne me plaisait pas et finalement je
n'aimais pas ces cadeaux. Parce que, pour les recevoir, je devais d'abord
les mériter.
Je collectionnais des images de chevaux. Pour chaque cheval qu'il
me donnait, je devais d'abord «payer» . Ces images se trouvaient sur
ma cheminée mais en fin de compte je n'en voulais plus et je les avais
déchirées.
J'étais gênée mais suis restée dans la classe après que la cloche ait
sonné. Je retins le professeur et lui demandai des informations complémentaires.
45

-Mademoiselle, si vous avez l'impression que vos parents ne s'occupent pas de vous, peur-on parler de négligence?
Elle s'assit et écouta mon histoire. Je lui racontai que, ors de notre ,
déménagement à Gand durant l'été 79, îl m'avait fallu près de trois ~
jours pour oser dire à mes parents que j'avais faim. Qu'ils avaient simplement oublié de me donner à manger. Qu'ils refusaient de laver mes
vêtements sales et les jetaient dans une armoire . Que souvent ils ne
savaient pas si j'étais à la maison ou non. Qu'ils ne savaient pas quelle école je fréquentais ni quelles branches j'étudiais . Que souvent ma
mere contmuait a totletter es chiens saoule ët épuisée: que je repre- "
nais alors son travail et que je la mettais au lie. Que mon père metraitait de rebut. Elle resta pensive.
-Gina, si c'est ainsi, tu es gravemenr négligée. Je ne peux pas re
dire p lus, dit-elle calmement.
- Est-ce cela de la maltraitance?
-Oui. est de la maltraitanc~ . Quelle que soit la manière de le
tourner c'est de la maltraitance.
Pourtant, ils me donnaienr beaucoup. Et ils me le reprennent aussi
facilement, criait en moi une petite voix. Je battis en retraite. Erwin
m'attendait dehors.
- Où restais-cu, demanda-c-il ? Mais je restai silencieuse. Cela carburait à fond dans ma tête .
E '82 jlhvais eu un "'
p ....
r(UJ
..,..,.
es_s_e_
u _r de néerlandais'tqui me p laisait. Il
racontait des choses intéressantes et avait un bon contact avec ses élèves.
Je lui faisais confiance.
Un midi où j'étais seule dans sa classe pour l'aider à ranger, j'ai
trouvé le courage de lui parler.
-Monsieur, je voudrais vous raconter quelque chose .
-Oui, de quoi s'agie-il ?
- C'est au sujet de mes parents ...
-Oui?
-Quelque chose ne va pas à la maison. Ma mère ... je pense qu'elle ne m'aime pas. Elle ne veut pas de moi.
- Comment sais-tu cela ?
le ti11 a donnée"'
-Qu'est-ce que ru racontes?
46

La cloche sonna, je pris peur et je me tus. Mais une semaine plus
rard, il rendit srte mes parei its et m'appela dans son bureau. Il me
traita de tous les noms.
- u evrais remercier Dieu à genoux d'avoir de si bons rents,
me cria-t-il et je fus gênée, comme une menteuse tombée en disgrâce.
Après la discussion avec le professeur, le sentiment d'avoir été trompée grandit en moi. Mes parents m'avaient fair croire que j'avais connu
une jeunesse insouciante et joyeuse, un monde brillant dont ils éraient
tellement fiers. Ce jour-là j'ai compris que la vérité était plus compliquée. j'ai compris petit à petit à quel point elle l'était ...

7

. 29 JUIN 1988, un jour avant la remise des diplômes, Erwin et
moi ~s mariâmes. Nous avions tous les deux dix-huir ans er je fus
rayonnante toute la journée. Étonnée, je regardais l'anneau à mon doigt.
C'était pour moi le symbole de la liberté.
Quelques semaines auparavant, ma mère avait décidé que nous devions nous marier. Elle nous avait demandé quels éraient nos projets
après nos études. Nous haussions tous deux les épaules. Erwin er moi
voulions partir en Afrique, mais nous n'avions rien encore décidé de
concret. Tour à coup, ma mère sortit son agenda et le feuilleta jusqu'au
29 juin .
- C'est le seul jour qui est libre, nous dit-elle.
Erwin er moi la regardâmes, les sourcils froncés.
- Libre pour quoi, M'man?
- l'our vous marier, naturellement, dir-è1le.
Et voilà comment c'est a rrivé. Nous nous sommes mariés un mercredi après-midi. Erwin portait un costume, moi une robe de seconde
main, mais qu'est-ce que cela pouvait faire? J'étais heureuse comme
une reine. Je pensais acheter ma liberté avec cer anneau. Nos compagnons de classe burent à notre bonheur. Ce fut un jour inoubliable et
tout simple.

47

Le samedi, ma mère organisa une fêre. Toute la famille était invi-~
rée, avec mes grands-mères comme matrones. Tony était aussi invité: ~
Il me regarda longuement. Je lui tournais le dos. Je ne voulais pas que;
"mon jour" soit empesté par sa présence. Mais j'étais fâchée sur ma:
mère qui l'avait invité. Pourquoi le faire venir à ma réception de ma-:
riage? Par obligation, je l'embrassai sur la joue.
-Tu es belle, ma petite chatte, me susurra-t-il à l'oreille, et je fis·
comme si je n'entendais pas.

J'étais très tendue lorsque j'ouvris la porte de notre première mai- ,
son. Je regardai derrière moi Erwin, qui souriait, encourageant. Je
rentrai, sentis les pavements froids sous mes pieds nus. L'escalier craquait agréablement, le salon était clair, ensoleillé et semait délicieusement bon le carrelage fraîchement récuré. Il y avait une armoire vide
qu'Erwin avait reçu de son grand-père, mais à part cela la pièce était
vide. Je me couchai par terre, plaquant le dos au sol et ouvrant tout
grand les bras et les jambes .
11
.................e.......;., criai-je aussi fort que je le pouvais .
Erwin allait travailler, tandis que je restais à la maison. Pendant de
longues heures, je m'asseyais sur l'appui de fenêtre, écoutant John Denver
ou "The Wall" de Pink Floyd. J'observais les passants à partir de mon
repaire. Nous avions acheté un ras de choses en deuxième main, comme
un fauteuil en rotin, une télévision et des petites choses utiles. Mon chat
et mon perroquet rendaient le tout plus gai. Je m'enfermais emre mes
quatre murs.
J'étais mariée depuis un mois et je m'asseyais souvent dans un coin
de la chambre, paralysée de peur er d'épouvante par les souvenirs qui
refaisaient surface. La sécurité de mon nouveau logis avait pour conséquence que j'avais le temps de penser au passé. Ce n'était pas voulu,
cela revenait spontanément.
La nuit, je me réveillais effrayée deux ou trois heures après que je
me sois endormie, avec un sentiment d'insécurité et de danger. Je ne
pouvais pas chasser cette angoisse. Quelqu'un me tirait du lit, me frappait brutalement au visage et me donnait des coups de poing dans l'estomac. Pendant plusieurs secondes, je luttais pour pouvoir continuer
à respirer, tellement la douleur était forte. Il me rirait dans l'escalier, me

48

ans la rue glacée, mes genoux étaient tout écorchés.
tournait, j'entendais son ronronnement monotone sous le
capot. Il me fourrait dans le coffre, le refermait er m'abandonnait
dans ce lieu étroit, dans le noir, roulée en boule comme un hérisson mort
de peur. Je vais mourir. Je saurais du lit, courais dans la salle de séjour
et chassais mes cauchemars en écoutanr de la musique. Je me blottissais sur le banc, me pinçais très fort les bras jusqu'à ce que la peur
s'en aille ... J'essayais désespérément de jouer un rôle. le rôle de ma vie :
"Ris er va de l'avant!".
Cela me paraissait chaque jour plus difficile. Erwin revenait le soir
dans une maison qui devenait de plus en plus chaotique. ~ n'avais
s ~t oyé,le hnge sale s'accumulait, vaisselle s'amoncelait un ·p~u
our Ët sa temme était là, au milieu de route cene pagaille, ~Jse ·
.::::::~~
le sol. ayant besoin d'une aide urgente, mais n'osant pas la demander.
Souvent il lui arrivait, après ses heures de travail, de faire le ménage. Parfois j'étais joyeuse, pleine d'énergie et de joie de vivre er je rangeais tout en une demi-journée. Il espérait alors que les moments difficiles étaient passés. Mais cette joie s'effaçait après quelques heures er
faisait place à des périodes où je m'asseyais, apathique, dans un coin,
ou bien je devenais agressive, ou je m'enfuyais. J'errais pendant des
heures dans les rues, ne sachant pas où aller. Ensuite, épuisée et confuse, j'attendais, sur le seuil de la maison, qu'Erwin revienne.
Cela s'aggravait, de jour en jour. J'aurais voulu courir, courir et encore courir. J'aurais voulu m'enfuir. J'avais peur de moi-même. De quoi
étais-je coupable? Erwin avait rour essayé : être gemil, attentionné, se
taire, se fâcher... Rien ne pouvait modifier mon attitude. Parfois nous
parlions de Tony er de ce qu'il avait fait mais je trouvais toujours le
moyen de le défendre. Erwin ne pouvait pas dire de mal de lui sans que
j~ ~e cabJ:e . J(i.~~' c:ce un ~e pour moL J e ne voulais pas recon!!ikre qil'it IWMit fait dti mar.
Nous avions souvent des disputes à ce sujet. Erwin ne pouvait
pas comprendre ma réaction et nous nous éloignions lentement l'un
de l'autre. Nous étions impuissants par rapport aux souffrances de mon
passé. Ni lui, ni moi ne pouvions évaluer la profondeur de mes blessures. Sans aide, nous ne nous en sortirions pas. Après une de ces nombreuses disputes, alors que je regardais par la fenêtre, je me surpris à
JT.,...,.,...~-=

49

yenser à sauter. e repos <te l'a


lt
on magt~ue.
-Erwin, je deviens folle. ll y a quelque chose qui ne va plus du tout,
dis-je calmemem. J'ai besoin d'aide.
Erwin m'enlaça. Il m'embrassa.
,.
- Je suis si content que ru le ressentes aussi, ma chérie, réponditil. Mais je te soutiendrai toujours, nie.'
Je pleurai de souffrance et de chagrin. Je me sentais si ... vieille.
Le matin suivant, je cherchai l'adresse du cenere tn ormation sexuelle de Gand'et leur écrivis une lettre troublée.
Chère Madame, Cher Monsieu0
Depuis quelques temps, je constate que je souffre des conséquences
d'une jeunesse difficile. Mes parents m'avaient pas le temps de s'occuper de moi, et une homme plus âgé en a profité. Il a abusé de moi pendant des années. Est-ce le bon terme, je ne sais pas, mais je le ressens
ainsi. Je ne sais plus comment vivre avec cela. Pouvez-vous m'aider, je
vous en prie?

Deux jours après, je reçus déjà une réponse.
r a, une thérapeute du centre, avait lu ma lettre. Je l'appelai, émue. Nous fixâmes un rendez-vous et j'attendis nerveusement la date de celui-ci.
Carla était une femme agréable. Elle était très calme et attentive à
ce que je racontais. Je fus prudente. Je lui dis que je soupçonnais Tony
d'avoir utilisé ma dépendance à mauvais escient er que j'avais le sentiment que c'était à cause de cela que j'avais des problèmes. Lorsqu'elle
me répondit que mon histoire était à l'évidence un cas d'abus sexuel,
un poids épouvantable tomba de mes épaules.
crue Je ne pouvais presque pas le concevoir. Moi qui croyais que je n'avais pas le droit
de me plaindre de ma jeunesse! Elle m'expliqua qu'avec son aide, je deviendrais capable d'assimiler mes traumatismes et de rendre une place
à mon passé dans ma vie, de telle façon que plus rien ne puisse plus faire
obstacle à mon bonheur. Cela me semblait plus simple à dire qu'à faire.
Ce soir-là, je rentrai à la maison, ouvris une boîte de bière et allai
m'asseoir sur mon appui de fenêtre préféré. Je me semais légère, J'avais
50

roujours considéré une thérapie comme quelque chose d'humiliant, réservé aux "fous", mais je sentais le bien que cet entretien m'avait fair.
Ce qui m'éronnaü le plus, c'était que la thérapeute n'avait pas cru un
instant que je jouais la comédie. Elle prenait mon problème au sérieux.
Cela signifiait tant pour moi! Je n'étais pas folle, ce que je ressentais était
rout à fair normal. Quelqu'un m'a vair abusée et c'était mal. Pour la première fois, je me rendais compre que mon histoire n'était pas aussi évidence que je l'avais supposé.

8

HŒR j'AI ÉTÉ CHEZ CARLA, MA THÉRAPEUTE. Je lui ai dit que je ne
savais pas par où commencer, que je ne savais pas ce que je devais
d'abord travailler. ..\ qbuze ans, 1 avais-été abusée par Tony, lra manr
de ma mère. Il y a eu quelqueëhoseaV'ant mes douze anS';'inais c'est si
vague. Je ne peux- je ne veux pas m'en rappeler. Commence seulement!
J'aurais voulu pouvoir dire: voici mon histoire, fais -en ce qu'il faur.
Mais c'est moi qui dois travailler, qui dois accepter. Je suis si fatiguée,
je ne veux plus me battre. Cela, je n'ose pas le lui dire.
Chaque fois que je la rencontre, je joue un rôle, je fais comme si ça
a llait. Quand elle me demande si tour va bien, je lui réponds avec assura nce que oui. Comme j'aurais aimé lui répondre que wut allait mal.
Je devenais de plus en plus dépressive au fil des jours. Je suis enva hie
par routes sortes d'émotions. Je n'en sors plus. Le marin, je dois lutter
conue mon envie de rester couchée. Je dois m'encourager : "Allez, Gina,
lève-coi, sors du lit, enfile res vêtements et sois forte!" y {a maison est
un fo uillis, et chaque fois que je regarde ce désordre, je me répugne
parce que j'échoue en ranr que ménagère, parce que je ne sais rien faire,
même pas mettre un peu d'ordre.
Je me sens misérable. Sa ns énergie, je ramasse une boîte de jus
d'orange et j'éclate en sanglms. Je voudrais quitter ce corps, sortir de
ma peau, abandonner l'être misérable que je suts. Tout à coup, je suis
rellemem en colère contre moi-même que je casse un verre et m'enraille
les bras avec un éclat. J e me ha is, je crie à ma peau :fous le camp, fous

51

res

le camp! Le sang dégouline le long de mes bras. Je n'ai pas mal. Je
sens seulement une rage impuissante parce que je suis enfermée d '
cette
·!rie de ute..,.Je me laisse tomber sur le sol et m'appuie en pie
rant contre l'armoire. Je me sens complètement impuissante, désespé
rée, seule...
.
Le sang coule sur mon jeans. Les taches rouges s'étalent et se rn€
langent aux traces foncées de mes larmes. Des larmes, des larmes, des
ronnes de larmes. Mais la souffrance reste dans mon cœur. Je veux moù:~
rir, je veux mourir. Pourtant je n'ai pas la force de me taillader les veines·
des poignets, ou d'ingurgiter des médicaments, parce qu'au plus pro~
fond de moi, je ne veux pas le faire. Je désire simplement être libérée de:
ce monde sans espoir, ce monde de dépression profonde et de cauchemars qui paraissent réels.
Au plus profond de moi résonne un cri, le désir d'en sortir. Aidez-~
moi, s'il vous plaît. Le sang se coagule, les enrailles ne saignent plus.
Je reste assise, égarée, à contempler mes blessures. Je n'ai pas mal,
car ce n'est pas mon corps. Cela ne peut pas êrre mon corps, mon corps
n'a pas été déchiré par de grands pénis, mon corps ... cela ne peut pas
être vrai.
Chut, Regina, c'est un rêve, un mauvais rêve. Essaie de ne plus y
penser, de ne plus t'en souvenir. Ce n'était qu'un rêve ...
Cela ne peut pas être mon corps, mon corps est mort depuis longtemps. Mon corps appartenait à une petite fille, si jeune, si joyeuse. Une
petite fille qui se tordait de rire en courant dans les vagues, qui esquivait facilement les méduses.
Mais les nuits alors?
Ouelles nuits?
Une fermeture éclair s'ouvre, shrrr ...
"Mmmm, oh ouiii ... "
Un goût amer, glaireux, je suis écœurée, je tremble, je reste figée.
Au secours, Au secours, Au secours!
Une voix masculine, une voix dure, en patois.
"Ferme-la et ouvre les jambes!"
Pour me défendre, je secoue la tête, les larmes roulent le long de
mes joues. Pourquoi? Pourquoi routes ces images défilent-elles dans ma
tète? Pourquoi l'angoisse et la douleur som-elles si tangibles? Pourquoi
ne puis-je oublier? Pourquoi, pourquoi, pourquoi? Toujours pourquoi.
52

Jamais de réponse. Je ne trouve jamais de raison valable. U m'aimair.
Une m'aimait pas mais il prétendait que si. Ce ne sont pas des raisons.
Étais-je belle? Que trouvait-il de beau à une souris apeurée, une fillet. te qui tremblait en pleurant sous son poids? Pas de réponse valable.
"'~
La puissance? Dois-je admettre qu'il m'a brisée parce qu'il trouvait cela amusant, pour prendre son pied? Esr-ce une réponse sensée?
~ Peut-ê tre était-ce la vérité, ma1s Je ne veux as entendre la vérité. Je
l· me bouche les oreilles avec les mains, mais les voix viennent de ma tête,
~ et je ne peux pas les faire taire. Ma tête est prête à éclater. Des voix, des
• 'souvenirs, tout s'enchevêtre et me rend folle. Dieu, cela me rend fo lle!
Ses mains me pénètrem profondément. Je m'accroche aux draps,
me tords en silence, pleure en silence.
Et l'argent? L'argent sur la table de nuit. Je trouvais cet argent sale,
je le prenais entre le bout du mon pouce et celui de mon index,
comme un mouchoir sale.
"Tu baises bien pour une débutante."
L'argent sortait du portefeuille.
Que devais-je en faire? A quoi servait cet argent?
Qu'est-ce que c'est "baiser"?
Que seras-tu quand tu ne seras plus une débutante?
Une prostituée.

9
MON ESPRIT A LE BESOIN IRRÉPRESSIBLE D'APPRENDRE. Je lis cominueHement des travaux sur l'archéologie, l'évolution, la nature ... Estce que j'essaie par là de comprendre ce qu'est la vie, ce qu'on appelle
l'instinct de survie et d'où il vient? Peut-être. Connaître donne un sens
à ma vie. La vie est beaucoup plus vaste que l'être humain. Les cristaux
qui composent la neige, le plancton dans la mer, le fragile équilibre de
la nature, comment les singes se sont redressés pour devenir des hommes,
~nde.:; connaissance. Y.
a étit insatiab e, je veux en savoir
~s. ft en va de même pour mon memal. Si au moins j'en
comprenais les mécanismes - pourquoi j'étais une victime si docile par

53

exemple- si je savais pourquoi je suis comme je suis ... alors je pourrais
peut-être guérir. Savoir c'est pouvoir, rien n'est plus vrai.
Depuis que je suis cette thérapie, je hs aucoup de livres sur l'enfance exploitée et maltraitée. arce que les miflle"rs de questions qui apparaissent en mo1 ne peuvent trouver de réponse au cours de cette brève
heure de thérapie hebdomadaire. Je veux aussi être indépendante. Je
veux guérir par moi-même : apprendre, comprendre et guérir.
Carla me remit une invitation pour participer à une journée d'études
sur l'inceste. Toute la journée, on verrait des vidéos sur le sujet, il y
aurait des débats, des ateliers de travail er peut-être pourrais-je entrer
en contact avec d'autres victimes. J'avais besoin de rencontrer des gens
avec qui je puisse parler d'abus sexuels. Des gens qui y croient, des gens
qui savent et qui ressenrent ce que c'est. Je voulais sortir de cet isolement, de cette cage, de ces murs.
Bien sûr, j'avais des amis, mais ils ne me connaissaient pas vraiment. Ils me voyaient jouer la Régina "normale" . Mais j'étais une victime. Morte, foutue, déchirée, brisée. Ils ne pouvaient pas comprendre
pourquoi je frémissais quand j'entendais le mot "sexe", pourquoi j'avais
des réactions arypiques quand on me touchait. J'étais effrayée, je m'enfuyais, je me fâchais, je me défendais pour revenir humblement peu
après ... Ils ne comprenaient pas et moi non plus. Je voulais savoir, apprendre, acquérir des connaissances. Les meilleurs mots -les meilleures
bouées. Voilà pourquoi je me rendis à cette jo urnée sur l'inceste en
avril 1989.
Je le réalisai dès l'instant où j'entrais dans la salle de conférence.
Je ne venais pas ici comme spectatrice. Cette journée donnait un sens
à ce qui m'étair arrivé. La glace fond autour de mon cerveau. Les pensées affluent. Je suis victime d'abus sexuels.
je suis clouée au lit. je ne bouge pas.
- j'ai un beau jouet, fillette.
je ne veux pas regarder, mais je suis comme hypnotisée et je fixe
son... raide, son ... raide, Oh, mon Dieu! je ne veux pas, je ne veux pas!
Abusée. Ne pas vouloir, mais devoir quand même. Ne pas pouvoir,
mais faire quand même. Après la prise de conscience, vient la question:
que dois-je faire maintenant? Je veux rencontrer des gens qui ont surmonté cela. Je veux savoir s'il y a une issue. C'est pour cela que j'y vais,
54

la peur au cœur. Je suis confrontée à des fi lms qui me font prendre
conscience de la gravité du problème.
J'entends des femmes raconter qu'elles ont du supporter tant de
souffra nce et de chagrin q u'elles n' arrivent pas à s'adapter à une vie
normale. Comme m oi. J'e ntends des femmes raconter qu'elles se sont
com portées comme des prostituées, parce qu'elles ne savaient pas comment elles auraient pu être aimées autrement. Comme moi. Tant de sentimentS analogues, tant de drames dans le cœur de ces femmes. Je ressens ce qu'elles ressentent, elles ressentent ce que je ressens. Parce que
no us étions dominées la nuit par des hommes q ue nous aimions, mais
qui no us foutaient leur sexe dans la bouche en guise de remerciement.
Papa, je t'aime.
Je sursa ute. Je suis nez à nez avec une de mes a nciennes institutrices. Mon cœur se met à palpiter.
-Bonjour, q ue fais-ru là?
Je dégluris péniblemenr.
j'ai été abusée sexuellem ent. je suis une victime d'in ceste, une enfant-prostituée, la poubelle de l'homme, et toi, toi, tu as le culot de me
demander ce que je fais ici. Ne t'es-tu jamais demandé ce qui n'allait
pas, hein?
-Je suis ... je suis victime d'inceste.
-Je le pensais bien.
j e le pensais bien ?Je le pensais bien ? Pourquoi ne m'as-tu pas proposé ton aide alors? Dieu, elle le pensait bien ! Q uelle honte! Je n'ai pas
de courage. Je baisse la tête. J'ai tellement ho nte. J'ai honte pa rce q ue
mai ntenant elle sai t ce qui m'arrivait la nuit:. Elle sait maintenant
combien je suis sale er obscène. Q ue je suis une putain .. . Attends! je
ne suis pas coupable. j'ai été abusée! Oui .. .
Heureusement, elle entame un~
rsafîonl!V~Jgu'nn d'aorre
et jé m'enfuis. Je me cache derrière un groupe dè fe'' · . ês, es éctlnt cerre
fo is ne rencontrer perso nne q ue je conna isse . Q uelques instant après,
le public regagne la salle. C'est l'heure du débat et je me cache dans le
fond de la salle. La discussion est captivante et presque sans y penser,
je pose une question. On me r épond . Encouragée par des réactions
positives, je pose une deuxième question. j'oublie ma honte, j'écoute
attentivement, je répo nds, je pose des questio ns.

55




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