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le japon et l'industrie horlogère suisse .pdf



Nom original: le japon et l'industrie horlogère suisse.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

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LE JAPON ET L'INDUSTRIE HORLOGÈRE SUISSE. UN CAS DE
TRANSFERT DE TECHNOLOGIE DURANT LES ANNÉES 1880-1940
Pierre-Yves Donzé

2006/4 25e année | pages 105 à 125
ISSN 0752-5702
ISBN 9782200921453
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Article disponible en ligne à l'adresse :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2006-4-page-105.htm
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------!Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pierre-Yves Donzé, « Le Japon et l'industrie horlogère suisse. Un cas de transfert de technologie
durant les années 1880-1940 », Histoire, économie & société 2006/4 (25e année), p. 105-125.
DOI 10.3917/hes.064.0105
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par Pierre-Yves DONZÉ

Résumé
Cette contribution présente un cas de transfert international de technologie dans l’industrie
horlogère entre l’Occident et le Japon au cours des années 1880-1940. Il montre quel est le rôle
des industries horlogères suisse et américaine dans ce processus et comment les entreprises horlogères nippones, principalement Seiko, se sont développées en recourant à des techniques occidentales. L’attention est aussi portée sur la réaction des milieux horlogers suisses face à
l’affirmation de ce nouveau rival, sur la tentative de mettre fin au transfert de technologie horlogère vers le Japon et sur l’échec de cette politique.

Abstract
This paper focuses on international technology transfer in watchmaking industry between Japan
and the West during the years 1880-1940. It shows which role both Swiss and American watchmaking industries played in this process and how Japanese watchmakers, especially the company
Seiko, did develop themselves using Western technologies. It also goes through the reaction of Swiss
watchmaking business circles facing this new industrial and commercial rival, how they acted in
order to put an end to this technology transfer to Japan and how come their policy failed.

Introduction
La question des transferts internationaux de technologie a très largement retenu l’attention des historiens économistes dans le cas de l’industrialisation et de la croissance économique du Japon, au cours de la période Meiji (1868-1912) ainsi que sur l’ensemble du
XXe siècle 2. Entretenue par les succès commerciaux de la Japan Inc. au cours des années
1960-1990, l’image largement répandue du copiage intensif et de l’espionnage industriel à
1. J’adresse mes sincères remerciements à Daniel Bourgeois, Alain Cortat, Yasno Goda, François Jequier,
Kouji Kubota, Shigeru Sugawara, Reiko Shime et Laurent Tissot.
2. Voir par exemple Takeshi Hayashi, The Japanese Experience in Technology : From Transfer to SelfReliance, Tokyo, United Nations University, 1990, 282 p. et David J. Jeremy (éd.), The Transfer of international technology : Europe, Japan and the USA in the twentieth century, Aldershot, Elgar, 1992, 229 p.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse.
Un cas de transfert de technologie
durant les années 1880-1940 1

Pierre-Yves Donzé

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large échelle soutenus par l’État comme facteurs explicatifs de l’industrialisation nippone,
a été remise en question par les travaux de plusieurs historiens occidentaux et japonais au
cours des années 1990 3. Ces derniers ont montré que l’industrie japonaise n’est pas née
d’un simple transfert technique, à sens unique, de l’Occident en direction du Japon mais
que ces nouvelles technologies industrielles ont été mises à disposition par des Occidentaux, notamment pour des raisons commerciales (accès au marché japonais) 4, et qu’il a
fallu adapter ces techniques à un contexte socio-culturel et économique local 5.
Cet article aborde le cas des transferts de technologie dans l’industrie horlogère entre
la Suisse et le Japon, au cours des années 1880-1940. Le Japon est en effet aujourd’hui
connu comme étant l’un des principaux pays qui remettent en cause la domination mondiale de l’horlogerie suisse au cours des années 1970, avec la révolution du quartz 6.
L’industrie horlogère nippone n’est toutefois pas une nouvelle venue sur le marché mondial. Elle est née et s’est développée principalement au cours des années 1880-1890, avant
de s’imposer au cours de l’entre-deux-guerres sur l’ensemble du continent asiatique, un
succès stoppé à la fin des années 1930 par la marche à la guerre 7. Cette première phase de
l’histoire de l’industrie horlogère japonaise est pourtant mal connue et mérite notre attention. La Suisse – de même que les États-Unis dans une moindre mesure – est en effet
omniprésente dans la construction et l’essor de ce secteur industriel : elle est non seulement à l’origine du commerce horloger au Japon mais joue aussi un rôle considérable dans
le transfert de technologie entre les deux pays. L’histoire des relations entre la Suisse et le
Japon est toutefois peu développée. Les quelques travaux qui abordent cette problématique sont souvent des approches générales sur les relations entre les deux pays 8 ou des
études centrées sur des événements particuliers, comme la mission diplomatico-commerciale suisse de 1862-1864 et les débuts de la colonie helvétique dans l’Empire nippon 9.
Ces études ne prennent pas en considération la question horlogère au-delà de la Première
Guerre mondiale. Or, l’entre-deux-guerres apparaît comme un moment-charnière qui voit
3. Voir à ce propos la synthèse de Tessa Morris-Suzuki, The technological transformation of Japan. From
the Seventeenth to the Twenty-first Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, 304 p.
4. Voir par exemple le cas de l’Allemagne dans l’ouvrage collectif publié par Erich Pauer (éd.), Technologietransfer Deutschland-Japan von 1850 bis zur Gegenwart, Munich, Iudicium Verlag, 1992, 3331 p.
5. À cet égard, le cas de l’industrialisation de la Scandinavie étudié par Kristine Bruland offre d’excellentes
perspectives de comparaison. Voir Kristine Bruland, « Skills, Learning and the International Diffusion of Technology : a Perspective on Scandinavian Industrialization », dans Maxine Berg et Kristine Bruland (éd.), Technological Revolutions in Europe. Historical Perspectives, Cheltenham/Northampton, Edward Elgar, 1998, p. 161-187.
6. Sur la crise horlogère des années 1970 et la naissance de la montre à quartz, voir notamment Olivier
Crevoisier, La transformation de l’industrie horlogère dans l’Arc jurassien suisse de 1960 à 1990, Neuchâtel
IRER, 1990, 51 p. ; David S. Landes, Revolution in Time. Clocks and the making of the Modern World,
London, Viking, 2000, 518 p. ; Thomas Perret, Laurent Tissot et alii, Microtechniques et mutations horlogères. Clairvoyance et ténacité dans l’Arc jurassien. Un siècle de recherche communautaire à Neuchâtel,
Hauterive, G. Attinger, 2000, 333 p. ; Georges Piotet, Restructuration industrielle et corporatisme. Le cas de
l’horlogerie en Suisse, 1974-1987, Lausanne, 1988, 794 p. ; Cécile Aguillaume, « Les horlogers suisses face
à la mondialisation (1968-1983) », Cahiers de RECITS, 2004, p. 57-76.
7. Sur l’industrie horlogère japonaise, voir Ryuji Yamaguchi, « Historique de l’industrie horlogère japonaise », in La Suisse horlogère, 1970, p. 1535-1540 ; Hirano Mitsuo, Meiji Zenki Tokyo Tokei Sangyo no
Rodoshatachi, Tokyo, 1957, 251 p., ainsi que les travaux de Hoshimi Uchida cités ci-dessous.
8. François Jequier, « Les relations économiques et commerciales entre la Suisse et le Japon des origines
à la Première Guerre mondiale », dans Paul Bairoch et Martin Körner (éd.), La Suisse dans l’économie mondiale, Genève, Droz, 1990, p. 465-505 ; Roger Mottini, Die Schweiz und Japan während der Meiji-Zeit (18681912) : Begegnung, Berichterstattung und Bilder, Bamberg, Difo-Druck, 1998, 249 p. ; Stefan Sigerist, Präsenz der Schweiz im Fernen Osten bis 1900, Schaffhouse, S., Sigerist, 1998, p. 28-41.
9. Jean-Marc Barrelet, « Diplomatie, commerce et ethnographie : le voyage d’Aimé Humbert au Japon,
1862-1864 », in Musée neuchâtelois, 1986, p. 145-166 ; Paul Akio Nakai, Das Verhaeltnis zwischen der Schweiz
und Japan. Vom Beginn diplomatischen Beziehungen, 1859-1868, Berne, Verlag P. Haupt, 1967, 150 p.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

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Le Japon, un nouveau débouché pour l’industrie horlogère suisse
Durant la première partie du XIXe siècle, les fabricants horlogers suisses cherchent à
diversifier leurs débouchés commerciaux et s’ouvrent de nouveaux marchés à la périphérie européenne (Russie, Turquie, etc.), en Amérique latine et en Extrême-Orient 10.
Les milieux horlogers voient donc d’un très bon œil l’ouverture forcée du Japon au
commerce occidental en 1853-1854 11. Même si le pays est encore pauvre – et donc la
demande en produits horlogers insignifiante – et difficile d’accès pour les négociants
étrangers, il représente un excellent espoir de diversification, et devient un marché
fécond dans la seconde partie des années 1880. Le Japon connaît en effet dans les
années 1885-1920 une période d’industrialisation, d’occidentalisation et de développement démographique 12 favorables au développement d’un marché horloger, qui se
décompose en deux parties distinctes (tab. 1). 13
Tab. 1 – Importations d’horlogerie au Japon, en nombre de pièces, moyennes annuelles
décennales, 1883-193912
1883-1889

1890-1899

1900-1909

1910-1919

1920-1929

1930-1939

Gros volume

70 912

112 639

116 782

24 616





Montres
et
mouvements

66 638

190 952

138 120

177 305

314 236

20 964

Il y a tout d’abord le marché de l’horlogerie de gros volume (horloges, pendules, etc.),
dominé par les produits américains (94,4 % du volume des importations en 1883) 14. Ce
marché peine toutefois à se développer pour les Occidentaux car il entre en concurrence avec
un secteur domestique ancien, celui des producteurs de wadokei, horloges traditionnelles
10. Voir Béatrice Veyrassat, « Le Jura horloger dans le négoce au XIXe siècle. Stratégies-organisationculture », dans Jean-Luc Mayaud et Philippe Henry (dir.), Horlogeries. Le temps de l’histoire, Besançon,
Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995, p. 215-234.
11. Voir William G. Beasley, « The foreign threat and the opening of the ports », Cambridge History of
Japan, vol. 5 (The Nineteenth century), Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 259-307.
12. Sur le développement économique nippon de cette période, voir les approches synthétiques de Edwin
Sydney Crawcour, « Industrialisazation and technological change, 1885-1920 », Cambridge History of Japan,
vol. 6 (The Twentieth Century), Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 385-450 ; et de Tessa
Morris-Suzuki, The technological transformation of Japan. From the Seventeenth to the Twenty-first Century,
Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 71-104.
13. Source : Ryuji Yamaguchi, op. cit. et Hirano Mitsuo, Seikosha shiwa, Tokyo, Seikosha, 1968.
14. Journal suisse d’horlogerie (JSH), 1885-1886, p. 57.

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l’affirmation de l’industrie horlogère nippone et un net recul des positions suisses en
Extrême-Orient, si bien qu’entre 1880 et 1930 le Japon passe du stade de simple marché
horloger à celui de concurrent industriel. C’est ce renversement de perspective qui fait
l’objet de cette contribution, basée pour l’essentiel sur des sources suisses.
Trois aspects des relations horlogères y sont abordés. Tout d’abord, l’attention est
portée sur l’arrivée de la technologie horlogère suisse au Japon, dans les dernières
décennies du XIXe siècle. Ensuite, je m’intéresse à la naissance et aux premiers développements de l’industrie horlogère nippone, avec une attention particulière portée sur les
facteurs explicatifs de cette croissance. Enfin, une dernière partie est consacrée à la
réaction des milieux horlogers suisses face à l’affirmation de la concurrence japonaise.

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japonaises dont l’origine remonte au XVIIe siècle, qui passe à la production d’horloges
occidentales et qui tend à s’industrialiser dans les années 1900. La part des importations sur
le marché nippon des horloges est ainsi en chute libre après 1905 : elles passent de plus de
40 % en 1905-1906 à 13,3 % en 1910 et à moins de 5 % après 1913 15.
Quant au marché des montres, il est largement dominé par les produits suisses
(81,6 % du volume des importations pour les années 1883-1890) 16, malgré l’importation
sporadique de montres de poches françaises et américaines (tab. 2), et tend à croître
jusqu’au début des années 1930, la diminution observée dans les années 1900 s’expliquant par les importants stocks constitués par les importateurs suisses établis au Japon
avant l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs douaniers défavorables (1899). Ces premières décennies après l’ouverture du Japon au commerce international permettent un
premier contact avec les montres occidentales, une technologie jusque-là inconnue dans
l’archipel. Le transfert des connaissances techniques relatives à la montre se fait alors en
deux temps. Dans une première phase, les échanges se font à un niveau individuel. Ils
reposent à la fois sur les négociants suisses établis au Japon, qui y importent des montres pour en faire le commerce, et sur de jeunes négociants Japonais, qui vont se former
dans les écoles d’horlogerie suisses, pour ensuite assurer le service après-vente dans
leur pays. Dans une seconde phase, lorsque le marché horloger est structuré au Japon, le
transfert de technologie se fait par l’intermédiaire d’acteurs collectifs, principalement de
maisons de commerce japonaises qui cherchent à produire elles-mêmes des montres 17. 18
Tab. 2 – Provenance des montres de poches importées au Japon, 1883-189017
1883

1884

1887

1888

1889

1890

22 175

26 331

74 336

154 090

129 353

140 335

Suisse, en %

87,5

92,0

89,0

48,7

80,0

92,6

États-Unis, en %

4,7

5,8

2,6

35,7

4,6

3,3

France, en %

6,1

0,9

5,3

10,0

13,5

3,3

Grande-Bretagne, en %

1,7

0,7

1,1

0,6

1,2

0,7

0

0,6

2,0

5,0

0,7

0,1

Nombre de pièces totales

Autres en %

Les premiers horlogers suisses à s’intéresser au Japon sont les fabricants des Montagnes neuchâteloises, regroupés en 1858 au sein de l’Union horlogère (UH), société anonyme fondée par une cinquantaine de fabricants de La Chaux-de-Fonds et du Locle 19. L’un
15. On ne dispose pas de statistiques japonaises sur la production horlogère avant 1905. Le volume du
marché nippon est calculé de la manière suivante : importations + production indigène – exportations.
16. JSH, diverses années. Cette source ne donne aucune information pour les années 1885 et 1886.
17. Kristine Bruland a observé le même phénomène dans le cas de l’industrialisation des pays scandinaves. Voir Kristine Bruland, « Skills, Learning and the International Diffusion of Technology : a Perspective
on Scandinavian Industrialization », in Maxine berg et Kristine Bruland (éd.), Technological Revolutions in
Europe. Historical Perspectives, Cheltenham/Northampton, Edward Elgar, 1998, p. 161-187.
18. JSH, diverses années.
19. Archives de l’État de Neuchâtel (AEN), Cartons-brochures n° 40, Union horlogère. Comptoir
d’escompte, de dépôts et d’exportation. Statuts, Chaux-de-Fonds, 15 mars 1858. Sur l’UH, voir Jean-Marc
Barrelet, « Diplomatie… », op. cit. et François Jequier, op. cit., p. 470-474.

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des buts de l’UH est la création d’un comptoir d’exportation pour faciliter l’écoulement de
sa production. L’Asie, et plus particulièrement le Japon, s’impose rapidement comme l’un
des nouveaux débouchés possibles. Des comptoirs sont ainsi ouverts à Singapour (1859)
puis à Yokohama (1860). Toutefois, le comptoir japonais ne s’avère pas rentable – il aura
causé des pertes pour plus de 560 000 francs et entraîné toute l’UH dans sa chute 20 – et il
est liquidé en 1863, lors du passage de la première mission diplomatique suisse au Japon 21.
Dirigée par le président de l’UH Aimé Humbert 22, cette mission a un double but. Le premier est de nature diplomatique et vise à régulariser la situation des ressortissants suisses
établis au Japon 23, ainsi que celle du commerce entre les deux pays, des questions réglées
par l’adoption en 1864 du traité d’amitié entre les deux pays 24. Le second but de cette mission est de nature économique et doit permettre aux milieux d’affaires suisses d’évaluer les
possibilités commerciales offertes par le Japon. C’est ainsi qu’Aimé Humbert est accompagné de représentants de l’industrie textile alémanique et de l’industrie horlogère. L’un
des objectifs d’Humbert est précisément de s’associer à des Japonais pour développer le
commerce d’horlogerie avec ce pays. Ces derniers maîtrisent en effet certaines techniques
horlogères, importées au Japon par des Jésuites dans la seconde partie du XVIe siècle, qui
ont donné naissance à une production d’horloges autochtones (wadokei) 25. Déclarant
qu’« ils sont bons mécaniciens et deviendront excellents monteurs de boîtes » 26, Humbert
écrit peu avant son voyage à son frère Ulysse, horloger à Genève, pour lui commander des
échantillons de mouvements et de boîtes, lui assurant encore « le monopole de ce genre de
produits fabriqués. » 27 Il emmène aussi avec lui un jeune horloger du Locle, James FavreBrandt (1841-1923), à qui il demande d’emporter « les outils et fournitures d’horlogerie
nécessaires pour travailler quand cela conviendra. » 28 À son arrivée au Japon, Favre-Brandt
s’installe à Yokohama et opère la liquidation du comptoir de l’UH 29. Établi définitivement
au Japon, il est au centre du commerce horloger dans ce pays jusqu’au début des années
1920. Sa réussite repose grandement sur les liens d’amitié qu’il lie avec la jeune élite nippone qui mène le reversement du shogunat et établit la restauration Meiji (1868), à qui il
aurait fourni des armes à feu et de l’instruction militaire 30. Cette proximité avec le pouvoir
20. AEN, Cartons-brochures n° 40, Rapports à l’Assemblée générale des actionnaires de l’Union horlogère du 1er avril 1865, CHX, Imprimerie du Natinal Suisse, 1865.
21. AEN, Fonds Aimé Humbert, vol. 6, lettre d’Aimé Humbert à François Perregaux, 4 juillet 1863. Sur cette
mission, voir Jean-Marc Barrelet, « Diplomatie,… », op. cit. ; François Jequier, op. cit. ; Roger Mottini, op. cit.,
ainsi que les Documents diplomatiques suisses (DODIS), vol. 1, Berne, Benteli Verlag, 1990, p. 809 et suiv.
22. Aimé Humbert (1819-1900) : enseignant, conseiller d’État radical après la révolution neuchâteloise de
1848, président de l’Union horlogère (1858), ministre de Suisse au Japon (1862-1864), recteur (1866) puis
professeur de littérature (1873) à l’Académie de Neuchâtel. Dictionnaire historique de la Suisse (DHS),
www.dhs.ch (site consulté en mars 2005).
23. Leur statut n’est alors pas juridiquement défini et ils se placent sous la protection d’autres puissances
occidentales (États-Unis, France, Pays-Bas).
24. Voir DODIS, vol. 1, Berne, Benteli Verlag, 1990, p. 1017-1018 et Feuille fédérale suisse (FF), 1864,
p. 201-206.
25. Ryuji Yamaguchi, op. cit.
26. AEN, Fonds Aimé Humbert, vol. 1, lettre d’Aimé Humbert à Ulysse Humbert, 17 juillet 1861.
27. Ibidem.
28. AEN, Fonds Aimé Humbert, vol. 9, 12 août 1864.
29. AEN, Fonds Aimé Humbert, vol. 6, lettre d’Aimé Humbert à Zélim Perret, 27 juillet 1863. Sur James
Favre-Brandt, voir Hirano Mitsuo, Meiji…, op. cit., p. 210-234 et les mémoires de Favre-Brandt traduites par
Hirano Mitsuo, Bunmeikaikaki Tosho ni Okeru. Yokohama no Fubutsu to Jiyo, Tokyo, Hiraitokei Bunkakenkyusho, 1956, 26 p.
30. Selon Roger Mottini, op. cit., p. 88-89. Favre-Brandt épouse par ailleurs en premières puis en
secondes noces deux Japonaises issues de l’une de ces familles dirigeantes (clan Mitsuno). Mitsuo Hirano,
Meiji…, op. cit.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

Pierre-Yves Donzé

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impérial, à une époque où les Occidentaux rencontrent encore de sérieuses difficultés à
s’établir dans le pays, a sans doute joué un rôle considérable en faveur de l’horlogerie
suisse. Favre-Brandt a lui-même une activité de négociant horloger. Outre son magasin de
Yokohama, il en ouvre un second à Osaka et le remet sous la direction de son frère Charles
Favre-Brandt qui l’a rejoint en 1863 31. Le second intermédiaire d’importance entre les
fabricants suisses et le marché japonais est la société Siber, Wolff & Co, elle aussi établie
au Japon dans le sillage de la mission diplomatique de 1863. Il s’agit d’une société
d’import-export généraliste, qui s’occupe du négoce de montres parmi d’autres articles
(riz, cotonnades, soie, etc.). Elle occupe une place centrale dans les milieux d’affaires helvétiques établis au Japon : ses directeurs Caspard Brennwald 32 et Arnold Wolff 33 y occupent tous deux le poste de consul de Suisse entre 1866 et 1887. Leur société est basée à
Yokohama et ne dispose pas de succursales dans le pays. Elle travaille directement avec
des distributeurs japonais qu’elle fournit en montres suisses terminées et devient la principale maison helvétique active dans cette branche 34. Même si plusieurs négociants indépendants tentent de se faire une place sur le marché japonais, avec des destinées diverses,
l’écrasante majorité des fabricants suisses désireux d’y écouler leurs produits passent par
Favre et Siber. Ces sociétés s’affirment comme les principaux importateurs de montres au
Japon et jouent ainsi un rôle déterminant dans le transfert de la technologie horlogère dans
ce pays. En effet, elles approvisionnent un réseau de grossistes et de détaillants dépendant
de négociants japonais. C’est dans ce contexte que James Favre-Brandt envoie en 1885
deux jeunes Japonais en Suisse, pour qu’ils suivent les cours de l’École d’horlogerie du
Locle. Mizuno Taichi et Takenouchi Jizaburo sont tous deux fils de marchands horlogers
de Tokyo et ont besoin de connaissances techniques pour l’entretien des montres suisses
vendues dans leur pays. De retour à Tokyo en 1891, ils tentent de mettre sur pied une
fabrication domestique de montres : Takenouchi est nommé ingénieur en chef de l’une des
premières fabriques japonaises de montres, la Nippon Watch Manufacturing Co, tombée
en faillite vers le milieu des années 1890, tandis que Mizuno tente sans succès de se lancer
seul dans la production industrielle de montres 35.
Parmi les nombreux négociants japonais qui entrent en contact avec les importateurs
suisses de Yokohama, il faut relever la présence de deux entreprises qui émergent à la fin du
XIXe siècle et s’affirment comme les principaux distributeurs de montres au Japon dans la
première partie du XXe siècle : les sociétés Tenshodo et Hattori, toutes deux installées à
Ginza 36. Ouvert en 1879, Tenshodo est un magasin de vente de produits de luxe et d’accessoires, généralement d’origine occidentale (bijouterie, joaillerie, lunettes, gramophones, etc.)
31. Charles Favre-Brandt (1836-1910) reste au Japon jusqu’en 1881 où il s’occupe de commerce horloger et d’armes, ainsi que d’installations d’eau dans des villes du pays. Il est consul de Belgique et viceconsul de Suisse. De retour à Neuchâtel en 1881, il s’occupe de la maison familiale d’import-export
C. & F. Favre-Brandt. DHS, www.dhs.ch (site consulté en février 2005).
32. Caspard Brennwald (1838-1899) : négociant à Aarau, membre de la mission diplomatique au Japon de
1863-1864, il fonde avec Hermann Siber en 1865 la société d’import-export Siber & Brennwald, basée à Yokohama, dont il dirige la succursale de Londres en 1878-1882. DHS, www.dhs.ch (site consulté en février 2005).
33. Arnold Wolff (1846-1909) : commerçant zurichois établis au Japon, DHBS, vol. 7, p. 371.
34. Siber, Wolff & Ci est directement à l’origine de la société Siber, Hegner & Co. Sur cette entreprise,
voir Siber Hegner Holding. Hundert Jahre im Dienste des Handels, 1865-1965, Zurich, Siber Hegner, 1965,
40 p. ainsi que Siber Hegner & Co Kabushikikaisha, 1865-1947, dact., s.d., 28 p. (document amicalement
transmis par Shigeru Sugawara).
35. François Jequier, op. cit., p. 491 ; Roger Mottini, op. cit., p. 89-90 et Ryuji Yamaguchi, op. cit.,
p. 1536. Sur Takenuchi, voir Archives fédérales (AF), E 6 172, lettre de la Société Intercantonale des Industries du Jura au Département fédéral des Affaires étrangères, 6 février 1895.
36. Voir Kokoku de kataru Tenshodo to Ginza no 100nen, Tokyo, Tenshodo, 1979, 112 p., et Ichihara Makoto,
Yume o utta otoko. Kindai sangyo no paionia. Tenshodo – Ezawa Kingoro, Tokyo, Ronshobô, 1990, 173 p.

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mais aussi domestique (vases, bols, etc.) 37. Depuis 1889, il propose dans son assortiment des
montres de poche et des pendules importées de Suisse, des États-Unis et de GrandeBretagne. Tenshodo devient ainsi l’importateur officiel de montres Omega en 1898, ainsi
que de Tissot, Zénith, Ulysse Nardin et Girard-Perregaux 38. Son principal concurrent est
l’horloger Hattori, qui ouvre en 1877 un atelier de réparation d’horloges, puis un magasin de
vente de produits horlogers occidentaux en 1881 39. Ces deux entreprises se développent
parallèlement à l’essor du marché horloger nippon. Elles passent à l’importation directe de
montres suisses, puis à la production de leurs propres montres, au début du XXe siècle 40. On
observe en effet, au cours de l’entre-deux-guerres, une forte tendance à n’importer plus que
des mouvements de montres de Suisse et non plus des montres complètes, qui sont désormais terminées dans des ateliers nippons (fig. 1). Les mouvements représentent 30,9 % du
volume des exportations horlogères suisses à destination du Japon durant les années 19001915, puis 42,1 % pour la période 1915-1925 et 80,5 % en 1925-1940 41. Ce ne sont désormais plus des contacts individuels qui permettent le transfert de technologie horlogère vers
le Japon mais l’action d’entreprises japonaises décidées à maîtriser ces nouvelles techniques. 42
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Fig. 1 – Part des mouvements dans les exportations suisses de montres à destination
du Japon, en %, 1900-194041

37. Selon les catalogues des années 1900-1913 conservés au Tenshodo. Le Tenshodo ne conserve malheureusement pas d’autres documents antérieurs à 1945. Les archives auraient disparu dans les incendies consécutifs au tremblement de terre de 1923 et aux bombardements de 1945. Les informations citées ici
proviennent pour l’essentiel des ouvrages de Tomikichi Ezawa, Nanajûnana ô kaikodan, Tokyo, Shikaishobô,
1939, 132 p. et de Ichihara Makoto, op. cit.
38. Tenshodo Magazine. 125th Anniversary. Special Issue, 2004, p. 6.
39. John Goodall, A Journey in Time. The Remarkable Story of Seiko, Tokyo, Seiko Watch Co, 2003, p. 25-26.
40. Sur Hattori, voir AF, E 6 173, Commerce de l’horlogerie au Japon en 1901, rapport du consul Paul
Ritter. Sur le Tenshodo, voir Ichihara Makoto, op. cit.
41. Stat. Commerce.
42. Statistique du commerce de la Suisse avec l’étranger, Berne, Département fédéral des Douanes, 1900-1945.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

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La production horlogère japonaise ne naît pas avec la restauration Meiji. L’horlogerie a en effet été introduite par des Occidentaux au Japon au cours du XVIe siècle et a
débouché sur la création de nombreux ateliers domestiques de fabrication d’horloges,
essentiellement dans la région de Nagoya 43. Ce ne sont pourtant pas ces artisans horlogers qui sont les promoteurs du transfert de la technologie horlogère occidentale au
Japon, mais plutôt les négociants japonais impliqués dans la distribution de produits
horlogers occidentaux, aussi bien pour la production d’horlogerie de gros volume que
celle de montres. Dans ces deux secteurs, l’industrialisation de l’horlogerie débouche au
début du XXe siècle sur l’écrasante domination de la société de Hattori Kintaro, plus
connue sous le nom de Seiko. 44
Tab. 3 – Production horlogère japonaise et de Seiko, en nombre de pièces,
en moyennes annuelles décennales, 1905-194543
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1905-1915

1916-1925

1926-1935

1936-1945

Horloges

695 444

966 400

1 831 058

1 519 242

Horloges Seiko

324 330

551 909

845 647

396 611

46,6

57,1

46,2

26,1

Montres

62 220

212 572

588 581

1 124 299

Montres Seiko

60 256

168 935

313 220

839 260

96,8

79,5

53,2

74,6

Seiko en %

Seiko en %

Production de pendules 45
La production d’horloges et de pendules par des fabricants japonais se développe au
cours des années 1880 et se réalise principalement dans les régions de Tokyo et de
Nagoya. Si, dans la première ville, cette activité repose essentiellement sur la maison
Hattori, ce n’est pas le cas à Nagoya où de nombreuses petites unités de production
voient le jour. Le passage au stade industriel de la production de pendules repose sur la
rencontre entre les anciens fabricants de pendules japonaises traditionnelles (wadokei),
bien implantés à Nagoya depuis le début du XVIIe siècle 46, et les importateurs d’horloges
occidentales. La première entreprise à réaliser des horloges occidentales selon le mode
de production industrialisé est la Jiseisha Clock Co, fondée en 1887 par Ichibei Hayashi,
importateur de produits horlogers américains et fils d’un négociant de wadokei établi à
43. Ryuji Yamaguchi, op. cit.
44. Ryuji Yamaguchi, op. cit., p. 1538-1 539. Il ne donne pas de chiffres avant 1905.
45. Voir Hoshimi Uchida, Wall Clocks of Nagoya, 1885-1925, Tokyo, Hattori Seiko, 1987, 81 p.
46. La tradition japonaise a ainsi son propre Daniel JeanRichard en la personne de Sukezaemon Tsuda,
samurai sans maître de la préfecture d’Hiroshima, qui aurait été employé par le shogun Ieyasu Tokugawa et
produit la première pendule japonaise entre 1596 et 1611. Etabli par la suite à Nagoya, il aurait travaillé pour
le clan Owari et ses descendants auraient été très actifs dans la production de pendules. Uchida relativise toutefois fortement les liens de cause à effets entre cette origine semi-légendaire et l’essor industriel de la fabrication d’horloges à Nagoya à la fin du XIXe siècle.

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Naissance et croissance de l’industrie horlogère japonaise

Le Japon et l’industrie horlogère suisse

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Tab. 4 – Horlogerie de gros volume fabriqué
par la Jiseisha Clock Co, 1892-191146

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Année

Nombre
de pièces

En % de la
production nationale

1892

10 967



1893

18 946



1894

29 099



1895

46 474



1896

47 948



1897

49 169



1898

75 977



1899

82 250



1900

85 658



1901

65 000



1902





1903

70 090



1904

79 981



1905

80 000

21,6

1906

120 000

18,4

1907

100 000

16,9

1908

55 000

9,5

1909

60 636

10,0

1910





1911

36 000

4,2

47. Hoshimi Uchida, Wall Clocks of Nagoya, 1885-1925, Tokyo, Hattori Seiko, 1987, 81 p. Les estimations de la production nationale d’horloges ne sont pas connues avant 1905.

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Nagoya. Cette entreprise est la première à exporter des horloges hors du Japon. Elle
entre en contact avec la grande firme commerciale Mitsui & Co (1895) et écoule ses
horloges dans les grandes villes de l’est asiatique (Shangai, Hong Kong, Vladivostock,
Bombay et Singapour). Principal fabricant japonais d’horloges à la fin du XIXe siècle, la
société Jiseisha est rapidement confrontée à des concurrents industriels domestiques,
dont le principal est l’entreprise Hattori. Elle voit ainsi le volume de sa fabrication
chuter dès 1906 et sa part de la production nationale passer de 21.6 % en 1905 à 4.2 %
en 1911 (cf. tab. 4). 47

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D’autres entreprises suivent en effet le modèle de la Jiseisha dans les années 18901900 et l’on assiste dans la région de Nagoya au passage à une production éclatée entre
diverses unités de production spécialisées (cadrans, mouvements, boîtes, etc.). On
dénombre ainsi une centaine d’entreprises actives dans la production d’horloges en
1926 48. Jusque dans les années 1920, on assiste à une croissance limitée mais régulière
de la production, dont le volume passe de 370 465 pièces en 1905 à 1.2 million en 1922.
Après certaines difficultés survenues au milieu des années 1920, dues entre autres au
tremblement de terre de 1923, la croissance de la production se fait très forte jusqu’en
1937, année durant laquelle près de 3.6 millions de pièces sont produites. Cette nouvelle
industrie parvient à concurrencer rapidement les Américains qui dominent alors le
marché des horloges au Japon. On observe en effet une baisse constante des importations d’horloges américaines, dont le nombre passe de 113 514 en 1889 à 4 641 en
1898 49. Mais les producteurs nippons ne se satisfont pas du marché domestique. Ils
exportent très rapidement leur propre production dans l’ensemble de l’Extrême-Orient :
le nombre de pièces exportées passe de 26 339 en 1896 à 203 890 en 1905. Durant les
années 1905-1930, la part des exportations s’élève à 35,5 % de la production.
Ce secteur dynamique profite aux nombreuses petites entreprises établies à Nagoya,
qui forment l’essentiel de ce tissu industriel, ainsi qu’au fabricant horloger tokyoïte qui
s’affirme face à ses concurrents, Hattori Kintaro, et dont la part dans la production
nationale d’horlogerie de gros volume est croissante au début du XXe siècle (cf. tab. 3).
Bien que cette croissance soit ralentie par la destruction complète de ses usines lors du
tremblement de terre de 1923 puis par l’industrialisation de quelques-uns de ses concurrents, la société Hattori n’en reste pas moins le plus grand fabricant d’horloges du Japon
jusqu’en 1945 50. Les succès enregistrés par Hattori dans ce secteur lui permettent de
financer le transfert de la technologie horlogère suisse et américaine dans ses usines et
de se diversifier ainsi dans la production de montres, un secteur dans lequel le transfert
de technologie est resté jusque-là un échec.

Production de montres
La première tentative de transfert de la technologie horlogère occidentale au Japon
est l’œuvre de négociants japonais, dont une large majorité est active dans la distribution de montres et d’horloges occidentales 51, alliés à des industriels américains. Les premiers ont fondé en 1889 une fabrique d’horloges, l’Osaka Watch Co, mais ils sont déçus
de sa rentabilité et tentent de se lancer dans la production de montres de poche. Ce passage est rendu possible par l’entrée en contact en 1893 avec des hommes d’affaires américains, dont un dénommé Butler qui importe au Japon des machines-outils pour la
production industrielle de montres de poche rachetées à une entreprise californienne en
faillite (Otay Watch Co) 52, ainsi que par l’intervention de l’élite des affaires d’Osaka et
divers marchands de montres japonais, dont l’incontournable Hattori, qui investissent
300 000 yens dans l’affaire. Butler reste toutefois à la tête de l’entreprise et fait venir à
ses côtés des mécaniciens américains, anciens de l’Otay Watch Co. Les premières montres
48. Hoshimi Uchida, Wall Clocks of Nagoya, 1885-1925, Tokyo, Hattori Seiko, 1987, p. 50.
49. Ibid., p. 32.
50. Les chiffres de la production de Hattori ne sont pas connus avant 1905.
51. Hoshimi Uchida, Osaka Watch Incorporated, 1889-1902, Tokyo, Hattori Seiko, 1986, p. 4.
52. En fabricant des montres au Japon, l’idée de Butler est de profiter des coûts de main-d’œuvre moins
élevés pour obtenir des produits meilleur marché, qu’il pense écouler en Asie, et peut-être aux États-Unis. AF,
E 6 172, échange de correspondance entre la Légation suisse de Tokyo, la Division du commerce et la Société
Intercantonale des Industries du Jura, 1893-1894.

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de poche de fabrication japonaise sortent de l’usine en février 1895. Mais la production
de l’Osaka Watch Co, qui emploie alors quelque 80 ouvriers, peine à décoller : tandis
que les industriels occidentaux exportent chaque année au Japon près de 100 000 pièces
de gros volume par année, on dénombre à l’Osaka Watch Co 1’894 pièces en 1891 et
un total de 26 967 pour les années 1893-1897 53. Quant à la production de montres, le
bilan est encore plus mitigé : le sommet de 5 508 montres produites en 1901 n’est
jamais dépassé. Elle connaît aussi des difficultés financières et l’entreprise est restructurée. Les mécaniciens américains sont renvoyés en 1896 54, bientôt suivis par Butler
(1898). Les principaux actionnaires nippons décident alors d’orienter leur production
vers un nombre limité de produits dans les années 1898-1901. Le répit est de courte
durée : un petit actionnaire lésé par la recapitalisation de 1898 obtient son annulation
par le tribunal d’Osaka, ce qui mène à la faillite de l’entreprise (1905). Celle-ci n’a
pourtant jamais alarmé les industriels horlogers helvétiques. Même après l’abandon de
la production de pendules pour celle de montres, le consul de Suisse à Tokyo Ritter se
fait rassurant. Les montres produites par l’Osaka Watch sont de mauvaise qualité et de
coût trop élevé 55, un sentiment confirmé par le renvoi des techniciens américains : « La
société se trouve maintenant complètement sous la direction d’indigènes, et l’on pense
généralement que ceux-ci ne sauront pas faire fonctionner une machinerie aussi compliquée. » 56 Ritter pose en effet un œil condescendant sur les capacités horlogères et industrielles nippones. Il écrit dans son rapport 1901 qu’il faut comparer l’Osaka Watch « à
l’une de ces nombreuses entreprises de style européen fondées par le Japonais pour
prouver que le Japon est capable d’édifier tout ce qu’il désire. » 57
Malgré cet échec, l’aventure de l’Osaka Watch Co a permis l’introduction de nouvelles technologies au Japon et a donné l’occasion à des hommes d’affaires nippons
d’expérimenter la production industrielle de montres selon le système américain. C’est
principalement le cas de Hattori Kintaro, dont la production de montres est en forte
croissance et qui occupe une position quasi monopolistique sur le marché japonais
jusque dans les années 1920 (cf. tab. 3). Détruite durant le tremblement de terre de 1923
– sa production ne représente plus que 7,5 % de la production nationale en 1925 et
8,2 % en 1926 – et soumise à une concurrence plus rude par la suite, avec notamment
la fondation de Citizen Watch Co en 1930, la fabrique de Hattori parvient à reprendre
sa position de domination au cours des années 1930, durant lesquelles son importance
relative passe de 42,9 % de la production nationale en 1930 à 75,9 % en 1940.

Naissance d’un géant : Seiko
Le principal promoteur du transfert de la technologie horlogère occidentale au Japon
est l’entreprise fondée à la fin du XXe siècle par Hattori Kintaro (1860-1934), qui
prendra le nom de Seiko 58. Après un apprentissage chez divers réparateurs d’horlogerie,
le jeune Hattori, fils d’un petit commerçant, ouvre son propre atelier de réparation à
Ginza, dans le quartier des affaires de Tokyo (1877), puis un premier magasin (1881),
dans lequel il vend de l’horlogerie occidentale, suisse en particulier. Cette affaire
53. Hoshimi Uchida, Osaka Watch Incorporated, 1889-1902, Tokyo, Hattori Seiko, 1986, p. 52-53.
54. Ibid., p. 32.
55. AF, E 6 173, Horlogerie au Japon, rapport de la Division du commerce, juillet 1897. Voir aussi JSH,
1896-1897, p. 105.
56. JSH, 1896-1897, p. 107.
57. JSH, 1902-1903, p. 134.
58. Voir Hirano Mitsuo, Ichigyô Hitori Den. Hattori Kintaro, Tokyo, Jijitsûshinsha, 1972, 218 p. ;
Hoshimi Uchida, Evolution of Seiko, 1892-1923, Tokyo, Hattori Seiko, 2000, 148 p. ; John Goodall, op. cit.

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connaît un beau développement, au point de devenir l’une des sociétés-phares de Ginza,
aux côtés de Tenshodo 59. Hattori s’impose, au cours de la seconde partie des années
1880, comme l’un des principaux intermédiaires entre le marché nippon et les maisons
de commerce occidentales établies à Yokohama, telles que les suisses Colomb & Cie et
Favre-Brandt & Cie, ou le français Brühl & Co 60. Il organise un réseau de distribution à
l’échelle du pays au moment où le marché horloger se structure et se développe, ce qui
facilitera ensuite l’écoulement de sa propre production. L’essor de son entreprise permet
à Hattori de se voir nommer membre de la Chambre de commerce de Tokyo en 1891.
Quatre ans plus tard, il inaugure un nouvel édifice dans le quartier de Ginza. Ce bâtiment, qui abrite le siège de son commerce d’horlogerie occidentale, d’une hauteur de 18
mètres, est l’un des premiers gratte-ciel tokyoïtes. Il marque la puissance financière
acquise par Hattori en une quinzaine d’années d’activité. Les succès commerciaux se
poursuivent dans les années 1900, au cours desquelles Hattori obtient la distribution au
Japon des produits Waltham (USA) et Longines (CH). L’importation directe de montres
suscite déjà des réactions de la part des milieux exportateurs helvétiques. Consulté sur
le sujet, le consul de Suisse Ritter écrit en 1901 qu’« un marchand de Tokyo, nommé
Hattori, […] a noué en Suisse maintes nouvelles relations avec l’intention de monopoliser le commerce d’horlogerie et de supprimer ainsi les intermédiaires étrangers et les
commissions qu’ils perçoivent. » 61 Ce rôle commercial lui permet non seulement
d’avoir une excellente connaissance du marché domestique (par un réseau de distribution très bien organisé) et de dégager de substantiels bénéfices financiers, mais surtout
d’acquérir une connaissance technique des produits occidentaux. Cette volonté de maîtriser la technologie horlogère occidentale l’amène vers 1906 à placer son magasin sous
la direction de Hideyuki Yoshimura, ancien employé de l’importateur Brühl & Co 62.
L’argent gagné dans le commerce de montres est rapidement investi dans la production
d’horlogerie. Hattori fonde en effet dans le district industriel de Koto (Tokyo) la société
Seikosha (1892), sur le modèle de la Jiseisha Clock Company de Nagoya 63. Dans un premier temps, cette unité de production fabrique d’abord des horloges murales et des pendules, qui sont exportées en Chine dès le milieu des années 1890, mais aussi des boîtes de
montres (1893), puis des montres de poches (1895) et des réveils (1899). Cette diversification vers la petite horlogerie est rendue possible par l’intégration de savoir-faire suisses :
selon le consul Ritter, Hattori « a fait venir de Suisse quelques machines et les outils nécessaires et elle sera dirigée par un jeune Japonais qui a passé quelques années à l’École d’horlogerie du Locle. » 64 La modernisation de l’entreprise se poursuit dans les années qui
suivent. Hattori réalise en effet deux voyages aux États-Unis et en Europe (1899 et 1906)
au cours desquels il se familiarise avec les divers modes de production occidentaux. Désireux de se lancer dans la production en masse de montres afin de rivaliser avec les concurrents suisses et américains, il recherche l’acquisition de machines-outils afin de renouveler
son équipement. Il en aurait importé d’Allemagne et racheté celles de la Nippon Pocket
Watch, une société horlogère japonaise en faillite qui en possédait 65.
59. Kokoku de kataru…, op. cit.
60. Hirano Mitsuo, Ichigyô…, op. cit., p. 33.
61. AFS, E 6 173, Rapport de Ritter sur le commerce de l’horlogerie au Japon, 1901.
62. Hoshimi Uchida, Evolution…, op. cit., p. 52. La maison Brühl cesse semble-t-il ses activités au Japon
vers 1905-1906. Il est donc possible que l’arrivée de Yoshimura chez Hattori soit liée à cette fermeture.
63. Hattori visite en effet cette entreprise en 1892. Hoshimi Uchida, Wall Clocks…, op. cit., 1987, p. 25.
64. AF, E 6 172, lettre de la Légation suisse à la Division du commerce, 6 décembre 1895.
65. Sollicités, les Américains Elgin et Waltham refusent de lui en vendre. John Goodall, op. cit., p. 29.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

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Il y a donc une véritable complémentarité entre les activités commerciales et productives de Hattori. Celle-ci se concrétise dans la restructuration de la société en 1917, avec
la création d’une holding au capital de 10 millions de yens, K. Hattori & Co, regroupant
une unité de production (Seikosha), un centre de vente au Japon (Hattori Clock Store)
et une société d’exportation (Hattori Trading Co). Cette réorganisation s’accompagne de
l’arrivée de la seconde génération à la direction des affaires : ses beaux-fils Shinohara
et Kawada deviennent respectivement directeur général de Seikosha et directeur technique de la production de machines pour les entreprises du groupe 66. 67

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Les statistiques de la production de Seiko, connues depuis 1906, laissent apparaître
une tendance générale à la croissance jusqu’au milieu des années 1930, que le tremblement de terre de 1923 – détruisant complètement les usines – et la crise économique qui
s’ensuit ne remettent que temporairement en question. Le nombre d’employés passe
d’un peu plus de 300 dans les années 1901-1904 à plus de 3 500 en 1935 68, ce qui en
fait un véritable géant industriel en regard des entreprises horlogères suisses 69. La maind’œuvre de Seiko représente environ la moitié des employés de l’industrie horlogère
nippone dans les années 1930 70. Quant à la fabrication elle-même, elle se caractérise par
66. Hoshimi Uchida, Evolution of Seiko, 1892-1923, op. cit.
67. Hirano Mitsuo, Seikosha shiwa, op. cit.
68. Hirano Mitsuo, Seikosha shiwa, op. cit.
69. En 1905, seules cinq entreprises horlogères suisses emploient plus de 500 ouvriers dans leurs fabriques. Source : Marius Fallet-Scheurer, Le travail à domicile dans l’horlogerie suisse et ses industries annexes,
Berne, 1912, p. 134. En 1935, aucune n’atteint la taille de Seiko.
70. Ils sont exactement 45,9 % du total. Hirano Mitsuo, Seikosha shiwa, op. cit.

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Fig. 2 – Production de Hattori & Co, nombre de pièces, 1906-1940

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la coexistence de l’horlogerie de gros volume et de montres. Bien que la fabrication
d’horlogerie de gros volume soit la plus importante en nombre de pièces durant les
années 1906-1940, son chiffre d’affaires est plus bas (36 millions de yens contre 53 millions de yens). Mais ces types de garde-temps sont probablement exportés – ils représentent 44,8 % de la production japonaise d’horlogerie de gros volume dont 32,1 % est
exportée – et permettent ainsi à Seiko de développer sa politique commerciale à
l’étranger. De plus, la rentabilité de cette activité, non chiffrable en l’état des connaissances 71, a peut-être permis de dégager l’argent nécessaire au passage à la confection de
montres. Cette activité prend en effet du temps avant de s’affirmer au cours des années
1910 comme un élément central de l’entreprise. La production journalière de montres
passe de 80-90 pièces en 1909 à 350-400 en 1913 et plus d’un millier en 1920 72. Cette
hausse s’accompagne aussi d’une diversification au niveau des produits, avec par
exemple la réalisation de montres-bracelets (1913) 73. Un membre de la Légation suisse
à Tokyo, qui a visité les usines de Hattori à plusieurs reprises (1913, 1919 et 1920)
témoigne en 1930 que cette entreprise « s’est développée et surtout depuis la guerre,
d’une façon marquée et incontestée. » 74 Si elle utilise encore des machines américaines
et suisses achetées avant 1914, elle produit désormais ses propres machines, de même
que des roues, des pignons, des échappements, des balanciers, des spiraux, etc., ainsi
que certaines parties techniquement plus compliquées comme les cadrans émaillés et les
pierres. Enfin, Seiko apparaît comme le principal fabricant de boîtes de montres du
Japon. Selon les estimations de la Légation suisse, elle produirait près de 30 000 des 5060 000 boîtes fabriquées chaque mois dans la trentaine d’ateliers que compte le Japon
dans cette branche 75. Quant aux couronnes, anneaux et pendants, ils se font aussi sur
place « d’après le système américain. » 76 L’année suivante, l’ambassadeur CharlesLouis Lardy fait une nouvelle visite de l’entreprise avec James Favre-Brandt 77. Ils expliquent que la production de montres est basée sur le principe d’une production en masse
d’un nombre limité de calibres, ce qui permet de fabriquer des montres en quantité à des
prix bas : « Les fabricants japonais se bornent à très peu de modèles et ne font aucun
effort artistique, ni pour les montres ni pour les pendules. Ils disent que le jeu n’en vaudrait pas la chandelle et qu’au Japon il faut absolument, si l’on veut gagner de l’argent,
s’en tenir à très peu de modèles et les fabriquer en grande quantité. » 78 Ce type de production laisse donc de la place sur le marché japonais pour des montres suisses de qualité. Les fabricants nippons affirment ainsi qu’« il y aura toujours de la place pour la
montre suisse de fantaisie » 79, une déclaration qui rassure Lardy et Favre-Brandt,
d’autant que les dirigeants d’Hattori « se plaignent […] que leurs ouvriers, quoique
adroits de leurs mains, n’acquièrent jamais l’habitude raffinée des bons ouvriers suisses.
Ils disent que la tradition, l’entraînement leur manquent, qu’au lieu d’ouvriers bien préparés à leur tâche, ils doivent recruter leur personnel parmi les coolies de boutiques. » 80
71.
72.
73.
74.
75.
76.
77.
78.
79.
80.

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Les publications sur Seiko ne donnent pas de détails chiffrés sur la comptabilité de l’entreprise.
MIH, CSH, carton 197, rapport sur la Fabrique d’horlogerie Seikosha, 5 juin 1920.
John Goodall, op. cit., p. 32.
MIH, CSH, rapport confidentiel de la Légation suisse à la CSH, non signé, 5 juin 1920.
Ibid.
Ibid.
MIH, CSH, carton 197, lettre de l’ambassadeur Lardy au Conseil fédéral, 19 janvier 1921.
Ibid.
Ibid.
Ibid.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

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L’importance acquise par la fabrication de montres dans les premières décennies du
débouche sur une restructuration de la holding au décès de Hattori Kintaro
(1934). Ses fils Genzo et Shoji mettent sur pied en 1937 une nouvelle société chargée
de produire uniquement des montres, Daini Seikosha 81, tandis que la société Seikosha se
concentre sur la production d’horloges. La fabrication d’horlogerie de gros volume et de
montres se réalisent dans des contextes économiques bien différents. En ce qui concerne
les produits de gros volume, Hattori n’a quasiment pas affaire à de concurrence étrangère et il est le premier à adopter la production mécanisée de masse, ce qui lui assure
rapidement un grand succès sur le marché national. Il n’en est pas de même sur le
marché des montres. Celui-ci est largement contrôlé, dès les années 1880, par les fabricants suisses et leurs relais nippons – parmi lesquels Hattori. Les rapports de ce dernier
avec l’État sont mal définis mais on sait qu’il est très bien inséré dans le réseau des
élites économiques et politiques qui dirigent le Japon moderne sous l’ère Meiji. Cette
insertion sociale se traduit par une politique matrimoniale particulièrement volontariste :
ses filles Nobuko et Naoko sont respectivement les épouses de Shimizu, futur viceprésident de la Banque nationale du Japon, et d’Ushizuka, futur préfet de Tokyo 82.
Quant à Hattori Kintaro, il est député au Sénat au début des années 1930. Ces divers
relais politiques permettent au dirigeant de Seiko d’avoir une influence sur les diverses
hausses des tarifs douaniers, qui mènent les horlogers suisses à exporter des produits à
forte valeur ajoutée, laissant libre le marché bas de gamme. Pour la première fois en
1909, le consul Ritter évoque cette nouvelle concurrence et explique les difficultés rencontrées dans le commerce horloger par « la mauvaise marche des affaires en général et
peut-être un peu la concurrence que suscite la fabrique d’horlogerie établie à Tokyo
[…]. » 83 Évoquant la politique protectionniste du Japon, il affirme même peu après que
« c’est sans aucun doute à l’instar du propriétaire de ces fabriques, M. Hattori, un gros
industriel qui ne manque pas d’influence, que les nouveaux droits quasi prohibitifs ont
été introduits. » 84 Les succès rencontrés par Seiko au cours des années 1910 commencent à alarmer les fabricants horlogers suisses, d’autant plus que les exportations à
destination du Japon stagnent.

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La réaction des milieux horlogers suisses
Les milieux horlogers suisses ne restent pas insensibles à l’émergence d’une industrie concurrente au Japon, fondée en grande partie sur des techniques importées de
Suisse, d’autant que ce phénomène ne se limite pas au Japon mais touche aussi d’autres
pays (États-Unis, Russie, Allemagne, Canada, etc.). Le phénomène s’accentue particulièrement après la Première Guerre mondiale : la part des mouvements dans le volume
des exportations de montres passe de 6,3 % en 1900 et 6,7 % en 1910 à 22,9 % en
1920 85. Cette pratique permet de surmonter les barrières douanières qui se renforcent
dans l’entre-deux-guerres. Le protectionnisme touche en effet essentiellement les montres terminées et non pas les mouvements et pièces détachées. Elle est de plus rendue
possible par la généralisation de la mécanisation des moyens de production : la standardisation et l’interchangeabilité des pièces ne nécessitent plus le terminage de la montre
81. Littéralement « Seikosha n° 2 ».
82. Hirano Mitsuo, Ichigyô…, op. cit., p. 188-190.
83. JSH, 1910-1911, p. 333-334.
84. JSH, 1911-1912, p. 338.
85. Statistique du commerce de la Suisse avec l’étranger, Berne, Département fédéral des Douanes, 19001920.

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XXe siècle

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là où elle est produite 86. Le chablonnage, qui consiste à exporter des montres démontées
et à les remonter dans les pays où elles seront vendues, aboutit ainsi à une division internationale du travail qui s’explique avant tout par des raisons douanières. 87

1900

1910

1920

1930

498 892

873 522

3 340 982

3 421 959

USA, en %

40,7

29,1

70,3

36,3

Russie, en %

15,3

21,4





Japon, en %

19,8

10,3

10,9

8,6

Allemagne, en %

9,8

7,7



8,7

Canada, en %

9,6

21,6

9,1

11,2

Autres, en %

4,9

10,0

9,7

35,2

Mouvements exportés, nb de pièces

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Le Japon occupe une place de choix dans ce phénomène. Avec l’Amérique du Nord
(USA et Canada), l’Allemagne et la Russie (jusqu’en 1917), il est l’un des débouchés traditionnels de l’exportation de montres démontées jusque vers 1920. La diminution de sa
part relative, qui se double d’une chute en nombres réels au cours des années 1920
(363 103 mouvements en 1920 ; 292 743 en 1930), illustre tout à fait la crainte des principaux industriels horlogers suisses face à ce phénomène : les exportations de mouvements
et de pièces détachées sont un important vecteur du transfert de technologie. Elles permettent aux États qui en bénéficient de développer sur cette base une véritable industrie horlogère domestique – Seiko dans le cas japonais. Les milieux horlogers suisses réagissent
alors à la fin des années 1920 en tentant, par la cartellisation, à mettre fin à ce transfert de
technologie qui s’avère néfaste aux intérêts des fabricants de montres suisses 88.
L’intervention des milieux horlogers helvétiques dans leur tentative de contrer la
nouvelle concurrence japonaise se fait par l’intermédiaire d’une organisation commune
chargée de défendre les intérêts corporatistes de la branche, la Chambre suisse d’horlogerie (CSH). Fondée en 1876 sous le nom de Société intercantonale des industries du
Jura, dans le contexte du passage du libéralisme de type manchestérien au capitalisme
organisé 89, la CSH joue le rôle d’une chambre de commerce pour les producteurs de
86. FF, 12 octobre 1950, p. 66-67.
87. Statistique du commerce de la Suisse avec l’étranger, Berne, Département fédéral des Douanes, 1900-1940.
88. La cartellisation de l’industrie horlogère suisse est toutefois limitée. Il n’y a par exemple ni partage
des marchés, ni quotas de production entre les diverses entreprises. Elle se fonde sur un système de regroupement obligatoire des entreprises par branche (montres, ébauches et fournitures) et un contrôle strict de certaines de leurs activités (tarifs minimaux et permis d’exportation pour les fournitures, quotas d’ouvriers, etc.).
Voir Christophe Koller, L’industrialisation et l’État au pays de l’horlogerie. Contribution à l’histoire économique et sociale d’une région suisse, Courrendlin, CJE, 2003, 610 p. et FF, 12 octobre 1950, p. 57-117.
89. Sur cette mutation de l’économie suisse, voir Cédric Humair, Développement économique et Etat central (1815-1914) : un siècle de politique douanière suisse au service des élites, Berne, Lang, 2004, 870 p.

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Tab. 5 – Principaux pays vers lesquels sont exportés les mouvements
de montres suisses, 1900-193086

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montres. Elle développe notamment une intense activité dans le domaine de la politique
douanière et commerciale, cherchant d’une part à assurer à l’horlogerie suisse l’accès à
de nouveaux marchés, et d’autre part à défendre ses positions commerciales dans les
pays où elle s’est imposée. C’est à ce titre que la CSH intervient auprès de la Légation
de Tokyo au cours des années 1920. Malgré les mesures de contingentement adoptées
en Suisse, on assiste alors au développement à large échelle des exportations de mouvements de montres à destination du Japon. Celles-ci connaissent une croissance constante
entre 1915 et 1926, passant de 28 058 pièces à plus de 1.2 million de pièces en une
dizaine d’années 90.
La CSH écrit dans un rapport vers 1929 que « le chablonnage s’est définitivement
implanté au Japon. L’article courant et bon marché n’entre plus guère ici que sous
forme de chablons […]. Les maisons japonaises reçoivent des chablons sans la moindre
difficulté, quelle que soit la quantité dont elles ont demandé l’envoi. » 91 Or, cette pratique n’est pas dénoncée uniquement pour les pertes enregistrées par les exportateurs de
montres finies, mais surtout parce que « les Japonais […] considèrent le montage de nos
pièces détachées comme une école d’où ils comptent bien faire sortir, tôt ou tard, une
véritable industrie horlogère indigène. » 92 C’est notamment le cas de la société Hattori,
dont la croissance à la fin des années 1920 entraîne de sérieuses craintes parmi les
industriels suisses. Dans une lettre au Conseil fédéral, la CSH déclare que « les exportateurs suisses d’horlogerie au Japon constatent la diminution progressive de leurs
affaires avec ce pays qui, depuis la guerre notamment, permettait un écoulement intéressant de notre production. » 93 En effet, la valeur des exportations suisses au Japon est en
chute libre depuis le milieu des années 1920. Après avoir atteint le sommet de 28.8 millions de francs en 1924, elles descendent à 5.9 millions en 1930, 2.3 millions en 1935 et
0.6 million en 1940 94. Ce déclin est expliqué comme le résultat d’une industrie horlogère indigène compétitive sur le marché japonais, ainsi que d’une main-d’œuvre bon
marché et de la faible valeur du yen 95.
L’ASUAG, principal trust horloger suisse, prend les choses en main en 1933 et
convoque une Commission aux affaires japonaises pour faire le bilan de la situation et
envisager la réponse à donner à cette nouvelle concurrence. Les positions des divers
patrons horlogers présents révèlent le désarroi face à cette concurrence et les divergences d’intérêts. Tandis que certains préconisent le retour au libéralisme et au chablonnage, afin de casser les prix sur le marché japonais et de s’attaquer frontalement à
Hattori, d’autres préconisent plutôt le renforcement des mesures de concentration au
niveau commercial et la lutte contre la dissidence. Une seconde séance de la commission tenue deux semaines plus tard ne permet pas d’aboutir à plus de consensus. En fin
de compte, l’ASUAG se décide en faveur d’une lutte intensifiée contre le chablonnage,
notamment à l’encontre des entreprises suisses dissidentes et des industriels français et
allemands qui continuent de livrer des mouvements à Hattori 96. Ce dernier bénéficie
90. Statistique du commerce de la Suisse avec l’étranger, Berne, Département fédéral des Douanes, 19151926.
91. MIH, CSH, L’exportation d’horlogerie suisse au Japon, s.d. [1929 ?], 2 p.
92. Ibid.
93. MIH, CSH, carton 197, lettre de la CSH au Département fédéral de l’Économie publique,
15 décembre 1933.
94. Statistique du commerce de la Suisse avec l’étranger, Berne, Département fédéral des Douanes, 1924-1940.
95. MIH, CSH, carton 197, Lettre de la CSH au Département fédéral de l’Économie publique,
15 décembre 1933.
96. MIH, CSH, carton 197, rapport intitulé Concurrence japonaise, 5 octobre 1933.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

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aussi du rachat du stock de Tenshodo (1929) et s’approvisionne auprès d’un dissident
suisse, le fabricant chaux-de-fonnier Ernest Gorgerat & Fils 97. En effet, Hattori n’est pas
uniquement un producteur de montres mais aussi un distributeur. Il réalise ainsi, au
moyen de mouvements suisses et de boîtes de sa fabrication, des montres moins chères
que les produits importés et en fait un objet promotionnel sur divers marchés asiatiques,
où il s’attaque directement aux positions helvétiques. En Inde par exemple, le négociant
genevois West End SA, établi sur ce marché depuis la fin du XIXe siècle 98, informe
l’ASUAG de ces pratiques et envoie en Suisse des échantillons munis de calibres Tissot.
L’ASUAG déclare alors qu’« il faudrait obtenir en plus [des autorités anglaises en
Inde], que toute montre japonaise soit marquée sur le cadran, de façon indélébile made
in Japan. Cette désignation n’est pas très en faveur aux Indes, le made in Japan ayant
une jolie petite réputation de cheap and nasty. » 99 Ce ne sont toutefois pas de telles pratiques qui inquiètent le plus les milieux horlogers suisses mais plutôt le fait que Hattori
commence à exporter ses propres montres au cours des années 1930. Ils prennent alors
conscience que ce dernier s’est autonomisé de l’importation de composants – une tendance renforcée par l’interdiction du chablonnage en Suisse 100 – et qu’il fabrique ses
propres mouvements, dont la qualité n’est pas à sous-estimer : « la fabrication de
Seikosha, en tout cas, est, comme qualité d’ébauches, de fournitures et de terminage au
moins aussi bonne que ce que Fleurier, Soleure et environs fabriquent et exportent de
nos jours. » 101 De plus, la Légation de Tokyo informe la CSH en 1933 que Hattori travaille au lancement de produits moyen, voire haut de gamme, un segment jusqu’alors
réservé aux horlogers helvétiques : « On doit compter presque certainement que la fabrication de montres de bonne qualité courante sera entreprise ici, et cela probablement au
cours des dix prochaines années. Des signes précurseurs à ce sujet peuvent déjà être
remarqués ; c’est ainsi que Hattori fabrique actuellement […] plutôt pour des raisons de
publicité, quelques montres de bonne qualité courante » 102. Enfin, en 1934, l’ASUAG
reçoit une quinzaine de montres japonaises et les fait expertiser par le Dr Henri Perret 103,
directeur du Technicum neuchâtelois. Il faut alors se rendre à l’évidence : à qualité
égale, les Japonais produisent à des prix de revient défiant toute concurrence 104.
La lutte s’étend au début des années 1930 à l’ensemble du continent asiatique et le
ton se fait alarmiste dans les milieux horlogers helvétiques. Le Journal suisse d’horlo97. MIH, CSH, carton 197, Rapport de Mr. P. Würmli, Directeur de Fidhor, concernant le Chablonnage
au Japon, 6 octobre 1930.
98. La marque West End Co est fondée dans les années 1880 par Arnold Charpié, représentant à Bombay
de la maison Alcide Droz & Fils (Montres Berna), à Saint-Imier. Elle connaît un rapide succès sur le marché
indien et est rachetée en 1886 par Droz et Amstutz, propriétaire d’un comptoir aux Indes. Ce dernier reprend
seul la société en 1905 et créée en 1917 une société suisse, basée à Genève, propriétaire de la marque et
chargée de sa commercialisation, West End SA. Feuille officielle suisse du commerce, diverses années.
99. MIH, CSH, carton 197, rapport intitulé Concurrence japonaise, 5 octobre 1933.
100. Selon la Légation suisse à Tokyo, l’interdiction du chablonnage pousse « le Japon à intensifier sa
production propre ; le Japon a déjà fait tous les préparatifs pour passer à la fabrication des spiraux, des ressorts
et des pierres. » MIH, CSH, rapport de la Légation suisse à Tokyo à la CSH, 22 juillet 1935.
101. MIH, CSH, carton 197, rapport intitulé Concurrence japonaise, 5 octobre 1933.
102. MIH, CSH, rapport de la Légation suisse à Tokyo à la CSH, 22 juillet 1935.
103. Henri Perret (1885-1955) : instituteur, mathématicien, Dr ès sciences, directeur du Technicum du
Locle (1918) puis du Technicum neuchâtelois (1933), député et conseiller national socialiste. DHS,
www.dhs.ch (site consulté en février 2005).
104. MIH, CSH, carton 197, liste des montres japonaises sorties à M. Strahm, directeur, 16 janvier 1934.
À l’exception d’une pièce, toutes les montres ont un prix de revient inférieur à 10 fr. Cette concurrence fait
peur et aboutit à la diffusion dans la presse spécialisée européenne de rumeurs selon lesquelles il se vendrait
au Japon des montres au kilo. Voir MIH, CSH, rapport de la Légation suisse à Tokyo à la CSH, 22 juillet 1935.

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gerie relève ainsi en 1930 que « depuis les jours heureux où nous considérions, d’un
regard amusé, le petit horloger japonais dans son échoppe minuscule, les fils du pays du
Soleil-Levant ont fait des progrès en horlogerie, de si rapides et importants progrès
même qu’ils sont en train, depuis plusieurs années déjà, de nous supplanter en bonne
partie chez eux et de nous faire concurrence en Corée, en Chine, en Mandchourie et
ailleurs […] » 105. En 1933, la CSH écrit au Département fédéral de l’Économie publique
que « ce n’est pas seulement le marché japonais qui est perdu pour l’industrie horlogère
suisse, mais ce sont tous les marchés de l’Extrême-Orient et même ceux de l’Océanie
qui sont menacés, sur lesquels la montre japonaise lutte contre la nôtre à des conditions
de prix qu’il nous est impossible d’égaler ou même d’approcher » 106. En effet, les
conquêtes militaires japonaises s’accompagnent d’une conquête de nouveaux marchés
pour Seiko. Mais les Japonais interviennent aussi en-dehors de leur empire, comme en
Inde, au début des années 1930. Le représentant d’une maison suisse à Bombay déclare
à cette occasion à la CSH que « cette horlogerie japonaise est certaine de faire une
concurrence terrible à l’horlogerie suisse et vous devriez attirer l’attention à Mr. De
Coulon là-dessus. […] Il paraît que des copies exactes de la montre Hermeto de la
Movado sont aussi offertes ici à des prix représentant moins que le quart des prix de
l’article original » 107. Enfin, au milieu des années 1930, Seiko s’attaque au marché européen, notamment en Allemagne et en Espagne.
Les milieux horlogers suisses commencent alors à s’affoler. Ils exigent par exemple
la limitation des contacts avec les représentants nippons que l’on commence à accuser
d’espionnage industriel. Le Journal suisse d’horlogerie déclare en 1930 ne pas être
étonné de la compétitivité de l’industrie horlogère japonaise et dénonce « ceux qui se
sont lancés dans la voie d’inculquer aux petits Jaunes nos nombreuses connaissances
techniques en horlogerie et en mécanique, sous prétexte de travailler à l’extension et au
développement du progrès et en ont retiré quelque avantage […] » 108. Le responsable à
Bombay de la maison West End Watch Co déclare d’ailleurs que l’arrivée en masse des
fabricants japonais sur le marché indien « est le résultat final d’avoir éduqué un tas
d’étrangers dans nos écoles d’horlogerie en Suisse. Ils se repayent avec une gratitude
toute orientale ! » 109. De même, en 1935, la Fédération horlogère met en garde ses membres contre la visite en Europe de Kaoru Ban, secrétaire du Département impérial japonais du commerce et de l’industrie, qui aurait « l’intention, entre autres, de visiter des
fabriques d’horlogerie dans notre pays […] Il serait utile que vous lui refusiez l’entrée
de vos ateliers » 110. Autre exemple de cette agitation, la décision du puissant groupe
japonais Mitsui, annoncée dans la presse nippone en 1936, de développer une production de chronomètres de marine sous la direction d’un certain Gunji Okada, formé à
l’École d’horlogerie de Genève, ainsi que chez le fabricant de chronomètres Ulysse
Nardin. La CSH intervient fermement auprès de ces deux établissements. Tandis
105. JSH, 1930, p. 110-111.
106. MIH, CSH, carton 197, lettre de la CSH au Département fédéral de l’Économie publique,
15 décembre 1933.
107. MIH, CSH, lettre de West End Watch Co Bombay à la CSH, 9 septembre 1932. Sydney de Coulon
(1889-1976) : directeur de l’ASUAG (1931-1933), administrateur-délégué et directeur général d’Ebauches SA
(1932-1964), député libéral à l’Assemblée fédérale (1947-1963). DHS, www.dhs.ch (site consulté en
juillet 2005).
108. JSH, 1930, p. 110-111.
109. MIH, CSH, lettre de West End Watch Co Bombay à la CSH, 9 septembre 1932.
110. MIH, CSH, carton 197, circulaire de la Fédération suisse des Associations de Fabricants d’horlogerie, 6 juin 1935.

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Le Japon et l’industrie horlogère suisse

Pierre-Yves Donzé

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qu’Ulysse Nardin explique que l’amirauté nippone est l’un de ses clients depuis les
années 1890 et qu’à ce titre elle accueille parfois des stagiaires nippons chargés de
l’entretien des chronomètres, la direction de l’École d’horlogerie de Genève répond de
manière amusée que « si le Japon n’a que des Okada pour fabriquer des chronomètres,
la Suisse ne risque pas grand chose » 111. Cette réaction est corroborée par les chiffres
des exportations japonaises, qui révèlent la faible ampleur du phénomène 112. Entre 1937
et 1943, les entreprises nippones n’exportent au total que 111 936 montres, soit 15 990
en moyenne par année 113. Ces chiffres représentent 1,4 % des montres produites au
Japon durant ces années. La conquête des marchés extérieurs n’est ainsi que très secondaire pour une industrie qui reste essentiellement tournée vers le marché national.
Les craintes de l’industrie horlogère suisse face à la montée en puissance du groupe
Seiko sont subitement stoppées par la marche à la guerre. D’une part, le marché japonais se dirige peu à peu vers l’autarcie après l’entrée en guerre contre la Chine (1937) 114
et il n’est bientôt plus possible aux horlogers suisses d’y exporter leurs produits 115. Mais
d’autre part, cette fermeture ne favorise pas l’industrie horlogère domestique, puisque
les autorités nippones interdisent en juillet 1940 à leur propre industrie toute fabrication
de produits de luxe 116. De plus, l’intégration de Seiko à l’industrie de guerre nippone
met un terme à sa croissance sur le marché horloger mondial.
Conclusion
L’émergence et le développement d’une industrie horlogère au Japon – et principalement de la société Seiko – au cours des années 1880-1940 apparaissent comme le
résultat d’un transfert international de technologie particulièrement réussi, qui
s’explique en grande partie par une différence structurelle de taille avec l’industrie horlogère suisse. Au Japon, ce secteur industriel est très fortement intégré et repose principalement sur le groupe Hattori – secondé, dès les années 1930, par la société Citizen
dont le rôle reste à établir. Elle offre ainsi un caractère unitaire et homogène à sa
concurrente suisse et sait jouer de la faiblesse structurelle de cette dernière : Hattori se
révèle aussi bien un important distributeur de montres suisses, qu’un acheteur de chablons à des maisons dissidentes et un exportateur de boîtes de montres. À cela s’ajoute
le soutien politique dont bénéficie Hattori. Ses relations dans les sphères dirigeantes
nippones ont sans doute joué un rôle non négligeable dans l’adoption de mesures protectionnistes envers l’importation de montres suisses au Japon, dès le milieu des années
1890.
111. MIH, CSH, carton 197, lettre de l’École d’horlogerie de Genève à la CSH, 9 juin 1936. Selon les
registres des présences, Okada a en effet été absent durant la majeure partie de son temps d’apprentissage.
112. Les statistiques douanières japonaises ne comprennent pas de données isolées sur le commerce de
montres jusqu’en 1936. Il n’est donc pas possible de mesurer l’ampleur du phénomène au début des années
1930. MIH, CSH, rapport de La légation suisse à Tokyo à la CSH, 22 juillet 1935. La Fédération horlogère
suisse ne dispose d’ailleurs de tels chiffres que depuis 1937.
113. Ryuji Yamaguchi, op. cit. En 1944, le nombre de montres exportées se monte à 40. Il est nul en
1945.
114. La valeur des importations représente 15,1 % du PNB du Japon en 1936. Elle passe à 9,3 % en 1940
et 1,7 % en 1944. Les exportations sont aussi en chute libre durant la même période (15,5 % du PNB en
2936 ; 8,8 % en 1940 ; 2,6 % en 1944). Tetsuji Okazaki et Masahiro Okuno-Fukiwara, « Japan’s Present-Day
Economic System and Its Historical Origins », dans The Japanese Economic Sysstem and Its Historical Origins, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 15.
115. Le Japon ne représente que 0,1 % des exportations horlogères suisses dans les années 1940-1944.
116. MIH, CSH, carton 198, lettre de l’ambassadeur Camille Gorgé au Conseiller fédéral en charge du
DFEP (copie), 29 mars 1940.

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Pour l’industrie horlogère suisse, ce transfert de technologie est globalement un
échec, puisqu’il donne naissance à un redoutable concurrent industriel et commercial.
Elle ne parvient en effet pas à limiter le transfert aux connaissances de bases transmises
aux horlogers nippons pour le service après-vente sur le marché japonais. La construction d’un secteur industriel concurrent révèle ainsi les divisions internes d’une industrie
horlogère suisse fortement compartimentée, malgré la cartellisation, et divisée entre les
intérêts divergents des grands exportateurs de montres finies, favorables à la concentration industrielle et à la réglementation du chablonnage, et certains petits fabricants et
producteurs de mouvements, qui voient dans cette pratique une source de revenus et un
moyen de lutte contre le géant Hattori. Les divisions et les hésitations des milieux horlogers suisses expliquent ainsi grandement l’absence de réaction envers la concurrence
japonaise, que seule la marche à la guerre arrêtera.
Au-delà de ces considérations, il convient aussi de s’interroger sur les leçons qui
seront tirées des expériences de l’entre-deux-guerres par les industries horlogères japonaise et suisse dans leurs relations d’après 1945. L’horlogerie nippone, reposant essentiellement sur Hattori-Seiko et Citizen, entre alors dans une nouvelle phase de très forte
croissance dans les années 1950-1960, et remet profondément en cause dans les années
1970 la prédominance suisse sur le marché mondial, avec la naissance de la montre à
quartz. Le décryptage du rôle de l’industrie horlogère suisse dans la reconstruction de sa
concurrente nippone, puis de son attitude face à aux succès commerciaux et techniques
de cette dernière, éclairerait sans doute d’un jour nouveau les fondements de la crise
horlogère des années 1970 et, de manière plus générale, l’histoire horlogère de la
seconde partie du XXe siècle.
UNIVERSITÉ

DE

KYOTO

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