HopitauxBordeaux19e .pdf



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PIERRE GUILLAUME, LES HOSPICES DE BORDEAUX AU XIXE
SIÈCLE (1796-1855), BORDEAUX, LES ÉTUDES HOSPITALIÈRES
ÉDITIONS, 2000, 277 P.
Olivier Faure
Belin | « Revue d’histoire moderne et contemporaine »
2004/2 no51-2 | pages 214 à 214

Article disponible en ligne à l'adresse :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2004-2-page-214.htm
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!Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Olivier Faure, « Pierre Guillaume, Les hospices de Bordeaux au XIXe siècle (1796-1855),
Bordeaux, Les Études Hospitalières Éditions, 2000, 277 p. », Revue d’histoire moderne et
contemporaine 2004/2 (no51-2), p. 214-214.
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ISSN 0048-8003
ISBN 2701137357

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Comptes rendus

Pendant le XVIIIe siècle, la cartographie
française s’est considérablement développée
L’atelier Delisle : l’Amérique du Nord
sur des bases beaucoup plus solides que
sur la table à dessin, Sillery (Québec),
durant les périodes précédentes, grâce aux
Éditions du Septentrion, 2000, 306 p.
progrès de la géodésie et au concours des
civils et des militaires, souvent concurrents et
toujours complémentaires. Deux chercheurs américains ont déjà exploré cette période
dans des thèses étudiant les méthodes et objectifs des entreprises cartographiques ou
s’intéressant à la diffusion et à la commercialisation des productions dans le cadre des
activités d’une famille, celle des Robert de Vaugondy. Les recherches françaises ont également contribué à la connaissance d’un important gisement documentaire réparti
entre les archives et les bibliothèques, qu’il s’agisse des travaux des ingénieurs militaires
– qui viennent de donner lieu à une importante exposition organisée au château de
Vincennes –, ou encore des cartes hydrographiques, ou enfin des grandes entreprises
dirigées par les quatre Cassini.
C’est un professeur canadien de l’université de Sherbrooke, qui, dans un premier
travail sur l’histoire de la cartographie, ouvre les portes de l’atelier Delisle pour nous faire
assister à l’élaboration de cartes d’Amérique du Nord par des cartographes de cabinet :
Claude, le père (1644-1720), et Guillaume, le fils (1675-1726), tandis qu’un troisième
homme, Joseph-Nicolas (1688-1768), qui serait le neuvième enfant de Claude, était
envoyé par Louis XV en Russie pour recueillir des informations géographiques sur le
grand empire moscovite. N.-M. Dawson souligne les mérites de la nouvelle cartographie
de cabinet du XVIIIe siècle qui, avec Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782),
allait atteindre un niveau inégalé, une cartographie différente de celle du siècle précédent, illustrée par la dynastie des Sanson. L’œuvre des Delisle a déjà attiré l’attention des
chercheurs car les archives livrent les différentes étapes de la production de ces savants :
notes des lectures présentées sur des croquis cartographiques et cartes restées manuscrites qui conduisent aux cartes imprimées traduisant souvent des nécessités politiques.
Claude Delisle, dont les qualités d’historien sont évidentes, a été influencé par le savoirfaire des Sanson dans une mesure qui reste à déterminer et il a certainement réfléchi sur
le mode d’utilisation des archives, tel qu’il était préconisé depuis 1647 par les bénédictins
de Saint-Maur : caractère systématique des recherches, importance des documents originaux, nécessité d’être toujours scrupuleux et exact en formaient les principes de base. Le
De re diplomatica de dom Mabillon, paru en 1681, avait confirmé l’existence d’une
science nouvelle, la critique « externe » des documents manuscrits. Aux techniques de
l’historien, Guillaume Delisle, formé par le célèbre astronome Jean-Dominique Cassini
(1625-1712), allait ajouter la connaissance des positions terrestres données par les astres,
l’indispensable talent du dessinateur, et les relations établies par sa famille qui lui permirent de bénéficier des dernières informations parvenues en France et en firent un cartographe officiel, « le premier géographe du roi ».
En s’intéressant au Canada, N.-M. Dawson montre comment les Delisle ont utilisé
le récit du voyage au pays des Hurons qu’effectua en 1623-1624 le récollet Gabriel
Sagard, et la Relation des jésuites couvrant de nombreuses années, de 1633 à 1672. C’est
ainsi qu’ils dressèrent des croquis sur lesquels ils positionnèrent les informations issues
de leurs lectures avant de se livrer à une interprétation cartographique, particulièrement
NELSON-MARTIN DAWSON,

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
51-2, avril-juin 2004.

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avec la collab. de CHARLES VINCENT,

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intéressante pour la répartition des tribus indiennes, interprétation qu’ils allaient corriger en se servant de la carte signée en 1697 par le Québécois Jean-Baptiste Franquelin
(né en 1650). D’autres exemples auraient pu être donnés, notamment sur la Louisiane
et les pays bordant le golfe du Mexique, pour lesquels les Delisle ont combiné les positions astronomiques et les informations issues d’anciens récits de voyage d’origine espagnole, avec les cartes existantes – tel un portulan espagnol de fraîche date –, et avec les
narrations et cartes émanant de voyageurs qui étaient alors au service des rois de France
et dont N.-M. Dawson fait état.
Le chapitre qui me paraît le plus intéressant est celui qui est intitulé « Les
contraintes du métier » et qui aurait pu servir de conclusion à l’ouvrage. Les cartographes « officiels » sont-ils vraiment libres ? Ne sont-ils pas tentés d’infléchir la réalité,
surtout lorsqu’il s’agit de pays lointains et encore mal connus suscitant de nombreux
appétits ? N.-M. Dawson étudie longuement le cas de la mythique mer de l’Ouest, qui,
ouvrant un passage vers l’orient à travers l’Amérique du Nord, aurait valorisé les possessions françaises de la Nouvelle France. Dans cette affaire, Guillaume Delisle croisa,
à maintes reprises, le chemin d’un lazariste, Jean Bobé : affecté au service à la chapelle
du château de Versailles, celui-ci montrait néanmoins un vif intérêt pour le Canada.
Auteur de nombreux mémoires et informateur des Delisle, Bobé avait besoin d’une
carte, et celle que réalisa Guillaume « allait véritablement consacrer l’existence de cette
mer mythique » porteuse d’espérances politiques et économiques tout en encourageant
les explorations vers l’ouest du Canada, susceptibles de rapporter de nouvelles informations. En effet, lorsque, à une date donnée, le cartographe de cabinet faisait le point sur
les connaissances géographiques, il ouvrait en même temps de nouvelles perspectives
car son œuvre allait servir de point de départ pour des explorations dont les résultats
l’obligeraient peut-être à faire des corrections plus ou moins importantes sur un rythme
plus ou moins rapide. Ainsi s’exprimaient la force et la faiblesse de la cartographie avec
des incidences commerciales non négligeables.
Monique PELLETIER

D’entrée de jeu, ce livre affiche plusieurs ambitions. La première consiste à
embrasser l’histoire du Jardin du Roi et du
Old Regime to Revolution,
Muséum d’histoire naturelle dans sa contiChicago, University of Chicago Press,
nuité et par-delà la coupure révolutionnaire.
2000, 321 p.
La nouvelle institution fondée le 10 juin
1793 repose en effet sur la même équipe et s’appuie sur une partie des bases définies
entre 1750 et 1795. Cette stabilité tranche avec le destin des académies, et conduit à
s’interroger sur les raisons de cette survie, les transformations qui l’ont rendue possible.
L’histoire naturelle fournit le deuxième fil directeur car le Jardin du Roi devient rapidement le haut lieu, en France et en Europe, de ce champ d’étude dont le succès est aussi
évident que le contenu difficile à définir. Soulignant que les savants ne suivent pas un
modèle théorique unifié, l’auteur se propose de mettre en relation la culture des naturalistes, les implications sociales de leurs études et leurs pratiques (de classement, de collecte, d’écriture…). L’éclectisme de ces entreprises constitue une forte originalité par
rapport aux sciences expérimentales qui, de fait, ont plus retenu l’attention.
Enfin, la volonté d’apporter sa contribution à l’histoire des sciences apparaît à travers une série de références à Steven Shapin, Simon Schaffer, et Bruno Latour (pour
EMMA C. SPARY,

Utopia’s Garden. French Natural History from

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COMPTES RENDUS

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l’histoire des pratiques), à Michel Foucault pour l’appréhension d’une institution
comme un système de pouvoir, à Roger Chartier et à l’histoire culturelle. Ces citations
sonnent comme un passage obligé, d’autant que le livre se définit un peu plus loin
comme volontairement divers et en dehors des principaux courants. En tout cas, l’étude
de cette institution scientifique se penche sur les stratégies de légitimation mises en
œuvre, la structuration du champ scientifique, l’articulation entre les pratiques scientifiques et la société du temps. Le Jardin du Roi et le Muséum ont contribué à construire
un nouveau paradigme, remplaçant la culture mécénale des débuts de l’époque
moderne (Mario Biagoli). Les nouvelles pratiques savantes inventées par le Muséum
deviennent un modèle d’autorité pour les autres institutions européennes dans le
domaine de l’histoire naturelle. E. Spary y voit la cause essentielle de la survie de cette
institution, car elle a réussi à réunir l’harmonie sociale et l’utilité nationale, incarnant
ainsi le modèle d’une nature républicaine.
Le premier chapitre s’attache à reconstituer la manière dont l’histoire naturelle est
devenue la spécialité du Jardin du roi sous la direction de Buffon, intendant de 1739
à 1788. Ses initiatives pour construire un centre scientifique d’envergure européenne sont
rappelées et réinterprétées à travers la négociation d’un nouveau statut social, se substituant au « patronage system ». Buffon excelle à manipuler différents registres : le souci utilitaire de la monarchie, le succès public de l’histoire naturelle auprès des élites cultivées, la
protection du roi et des grands personnages. Chaque nomination donne lieu à une série
de négociations qui mêlent les enjeux politiques et les relations personnelles, comme le
démontre l’échec de Buffon pour installer son protégé Félix Vicq d’Azir en 1775.
La figure d’André Thouin est au cœur du chapitre suivant, qui constitue une analyse
éclairante de l’économie matérielle et sociale du jardin du Roi. Jardinier en chef de 1764
à 1793, fils d’un précédent jardinier en chef, celui-ci joue un rôle central en tant qu’administrateur du Jardin. Sa gestion est reconstituée précisément, aussi bien pour les relations avec le public que pour la police du lieu ou le contrôle des dépenses. Avec plus de
400 correspondants, le réseau de Thouin est particulièrement impressionnant et mobilisé
en permanence pour collecter de nouvelles semences auprès des particuliers et des diplomates. Les graines et les plantes sont soumises à une classification rigoureuse qui
témoigne de l’importance du texte, comme le répètent les nombreux guides à l’usage des
voyageurs. La volonté de centraliser les réseaux autour du Jardin du roi rencontre la
demande de l’État. Cette fonction se poursuit d’ailleurs à travers la période révolutionnaire durant laquelle des collections sont rapatriées de toute l’Europe vers Paris.
Le troisième chapitre propose une définition de l’histoire naturelle dans la deuxième
moitié du XVIIIe siècle, en insistant sur les pratiques qui la composent, les significations
politiques et sociales qui l’animent. L’ambition d’étudier l’économie naturelle et son évolution explique le rôle central de cette discipline, sa capacité à unir les savants et les
acteurs politiques et économiques. Définie comme l’exploration de la variété des facteurs
externes qui déterminent les caractéristiques des êtres vivants, l’histoire naturelle se
concentre sur l’étude des climats et le rôle des hommes. Trois concepts mobilisent donc
les attentions, d’autant qu’ils ont des implications politiques et sociales évidentes : ceux
de régénération, de domestication et d’acclimatation. Les débats entre savants sont reliés
à l’intérêt de la monarchie pour développer la richesse de la nation, réformer l’agriculture
et lutter contre les disettes. Les travaux sur l’air dans les années 1770 et 1780 sont prolongés par des discussions intéressantes sur la déforestation, la purification de l’air,
l’arbre et les enclosures. E. Spary conclut en critiquant les lectures anachroniques de
l’histoire naturelle, et récuse à ce titre l’utilisation du terme d’environnement.

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Les chapitres 4 et 5 sont consacrés à la période révolutionnaire, d’abord au nouveau régime scientifique puis au spectacle de la nature. Les relations individuelles mises
en œuvre par les relations de protection cèdent la place à l’appartenance à une communauté, devant laquelle l’institution doit justifier de son utilité sociale mais aussi développer un nouveau mode de communication. Cette transition ne se fait pas sans heurts
pour le Jardin du roi qui suscite de nombreuses convoitises mais réussit à élaborer un
projet de réforme, achevé en septembre 1790. Jusqu’à son acceptation en juin 1793, les
savants traversent individuellement des moments difficiles, mais l’essentiel est préservé :
le Muséum n’est pas concerné par la suppression de toutes les académies et sociétés littéraires le 8 août 1793, décidée au nom de la lutte contre les corps et les inégalités.
Ce livre vient enrichir de manière notable nos connaissances dans des domaines
assez peu étudiés. L’analyse du fonctionnement de l’institution et de ses mutations est
particulièrement intéressante, y compris les perspectives ouvertes dans la conclusion.
En revanche, l’interprétation de l’économie générale du champ scientifique ne convainc
pas toujours et suit un fonctionnalisme trop grand. La survie du Muséum en 1793 ne
tient pas seulement à la fondation d’un nouveau régime de la science tandis que les académies seraient incapables de quitter le système du patronage. L’utilisation du terme de
« patronage system » pour désigner la période antérieure à la Révolution n’est pas sans
poser problème : il brouille les distinctions entre le mécénat, la protection royale au
temps de l’absolutisme et les relations de clientèle. La suppression des académies vise la
logique de l’institution mais obéit aussi à des motivations idéologiques et politiques
étroitement liées au contexte (l’assassinat de Marat le 13 juillet 1793, l’anniversaire du
10 août). Dans son fameux discours du 8 août, Grégoire proposait d’épargner
l’Académie des Sciences mais celle-ci était trop désunie pour proposer un projet. À
cette date, le Jardin du Roi était déjà devenu le Muséum, raison de plus pour échapper
à la décision de la Convention. Ajoutons que ce n’est pas la seule institution scientifique
d’Ancien Régime à rester en place, car l’Observatoire de Paris n’est pas supprimé.
Grégory QUENET

En avril 1999 s’est tenu au Muséum
d’histoire naturelle de Genève un colloque
Un regard sur la terre,
marquant le bicentenaire de la disparition du
Genève, Georg, 2001, 540 p.
célèbre savant. Son édition bénéficie d’une
belle iconographie, en noir et blanc et en
couleur, qui est réellement mobilisée et commentée par les auteurs. La qualité de l’ensemble fait regretter les coquilles présentes dans certaines contributions.
Le livre s’organise en trois grandes parties. La première est consacrée à l’activité
scientifique proprement dite, qui réunit les grands champs de recherche (la botanique,
la géologie, l’hygrométrie, la météorologie, la glaciologie, la géographie), des controverses marquantes (sur les animalcules et le basalte) et les modalités d’organisation du
travail (les échanges avec l’Italie, le réseau de correspondants). Les voyages forment le
deuxième thème qui, après l’épisode italien, est consacré essentiellement aux Voyages
dans les Alpes. L’œuvre maîtresse de Saussure est étudiée à travers les règles du genre, les
choix d’édition et la réception dans les périodiques. Enfin, le volume se termine par une
série d’analyses sur l’homme et ses différentes facettes.
Ce colloque marque le point d’orgue de la redécouverte d’Horace-Bénédicte de
Saussure depuis une trentaine d’années, grâce à Numa Broc, Albert Carozzi et François
RENÉ SIGRIST (DIR.),

H.-B. de Saussure (1740-1799).

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Ellenberger. Le savant a en effet été éclipsé par la figure de l’alpiniste et de l’explorateur, vainqueur du Mont-Blanc, colportée par la mémoire alpine et les amateurs de
montagne. Pourtant, le vibrant éloge prononcé par Georges Cuvier en 1810 devant
l’Académie des Sciences de Paris rappelle que celui-ci le considérait comme un des plus
grands savants des Lumières.
Deux domaines illustrent ce rôle, la géographie physique et la météorologie. R. Sigrist
analyse les Essais sur l’hygrométrie (1783), présentés par Cuvier comme une des contributions les plus marquantes à la physique de l’époque. Cet ouvrage est consacré aux phénomènes de l’humidité atmosphérique qui ne semblent soumis à aucune loi régulière, à ces
météores au sens aristotélicien. Par une méthode empirique de nature strictement inductive, Saussure construit des tables pour établir des corrélations, éclairant ainsi plusieurs
régularités physiques. La réflexion géologique sur la formation des Alpes (A. Carrozi) le
conduit inévitablement à examiner les hypothèses neptunistes, pour lesquelles les granites
correspondent au dépôt primitif de minéraux précipités chimiquement et cristallisés au
fond de l’océan universel en voie d’abaissement. Cette théorie écarte tout concept dynamique de déformation ou de plissement, alors que Saussure observe une «stratification»
verticale du granit et de nombreuses déformations locales. Ses observations sur le terrain le
conduisent à démontrer l’orogenèse, mais il peine à en trouver le mécanisme général. L’idée
de refoulements horizontaux en sens contraires, vus comme le mécanisme de formation
des Alpes et de toutes les grandes chaînes de montagne, est restée enfouie dans ses manuscrits et n’a pas eu d’influence, en attendant la théorie de la terre de James Hutton.
Dans un autre article, R. Sigrist propose d’aller plus loin que l’idée de ce double rôle
fondateur, de la géologie alpine et de la météorologie expérimentale. Ces classifications
sont anachroniques et l’auteur préfère parler de «voyageur géographe». En effet, les Voyages
dans les Alpes ne sont pas un traité mais plutôt un recueil d’observations, une collection de
matériaux à investir dans un projet à plus long terme. Face à une montagne connue de
manière très rudimentaire, Saussure propose de développer une véritable intelligibilité du
monde alpin.
Toutes les contributions insistent, et c’est un des points forts du livre, sur la méthode
définie par Saussure. Il refuse de bâtir un système sur la base de quelques intuitions, préférant partir d’hypothèses rigoureuses, constamment modifiées en fonction des résultats des
observations. Sur plusieurs sujets, par exemple la formation des vallées ou l’origine du
basalte, il ne cède pas à la facilité d’une explication unique. Les investigations de terrain
sont rigoureuses car les notes prises doivent être mises au propre dans les 24 heures. Son
choix de concentrer ses investigations sur un espace restreint, visité plusieurs fois, est original. En 1779, Saussure affirme avoir traversé la chaîne des Alpes quatorze fois par huit passages différents, et avoir fait en outre seize excursions jusqu’au centre de la chaîne. L’idée
d’étudier les relations entre phénomènes en contemplant de vastes paysages depuis les
sommets est définitivement arrêtée lors de l’ascension de l’Etna en 1773, mais elle est déjà
en germe depuis plusieurs années. La qualité et la précision des instruments et de leur utilisation sont maintes fois soulignées par les contemporains. Les observations météorologiques en témoignent, en particulier l’invention de l’hygromètre à cheveu, qui existe en
deux versions différentes, dont l’une est un succès de commercialisation. Cette méthode
inductive de nature strictement empirique le distingue de nombreux autres savants et
permet d’identifier les filiations scientifiques dans lesquelles il s’inscrit.
L’utilisation de manuscrits inédits, conservés principalement à la Bibliothèque
publique et universitaire de Genève, permet d’éclaircir plusieurs points mal connus.
Ces questions peuvent sembler secondaires, mais elles révèlent la nature composite et

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pluridisciplinaire de cette science empirique saussurienne, qui est moins une discipline
qu’une démarche combinant une méthode et un regard. La botanique a joué un rôle
dans son initiation à la science alpine, à travers la filiation avec son oncle Charles
Bonnet et Haller dont il a été l’assistant (P. Burgener). Le journal d’expériences sur les
animalcules révèle que Saussure a découvert la division des animaux microscopiques
dès 1765, même si la nouvelle n’a été communiquée que plus tard (M. J. Ratcliff).
Saussure est le premier à élaborer une théorie de la formation et de l’évolution des glaciers, mais il ne va pas jusqu’à construire une théorie glaciaire, qui leur attribuerait un
rôle dans les processus géologiques (A. Zyrd). Face à la controverse sur le basalte, il se
révèle plus mal à l’aise, changeant plusieurs fois de position (A. V. Carozzi).
Le thème des voyages permet d’inscrire les travaux scientifiques de Saussure dans
leur contexte culturel et social. Le voyage est une pratique répandue, et l’Italie le lieu
incontournable (D. Vaj). L’esthétique du paysage est bien définie mais elle est mise à
l’épreuve par la haute montagne (Cl. Reichler), ce qui renforce d’autant la réflexion sur
la manière de représenter ces travaux par l’iconographie (D. Ripoll) et de les dire par des
moyens littéraires (J. Boch). Le résultat est assez ambigu pour l’horizon d’attente des lecteurs du temps (Y. Marcil), ce qui n’empêche pas les Voyages dans les Alpes de constituer
un enjeu éditorial (M. Schlup). La postérité de Saussure a été telle (D. Buyssens) qu’il
fallait aussi retracer la figure réelle de cet homme des Lumières. Fils d’un agronome et
propriétaire terrien (D. Zumkeller), Horace-Bénédicte se fait l’avocat d’une éducation
publique dans son Projet de réforme pour le Collège de Genève (C. Magnin et M. Marcacci)
et poursuit ses engagements civiques en contribuant à la fondation de la Société pour
l’Encouragement des Arts (J.-D. Candaux et R. Sigrist). Attaché à une religion éclairée et
pratique (O. Fatio), il se révèle plus conservateur dans les choix de son cadre de vie
(C.Walker et A.Winiger) comme dans la gestion de sa fortune (B. Roth).
L’ensemble couvert par ces 24 articles semble presque exhaustif et chacun pourra
y piocher selon des centres d’intérêts transversaux. Le corps même n’est pas oublié et
donne lieu à un article original sur le martyrologue savant (H. Rieder, V. Barras). La
formule retenue contient en elle-même ses limites, car toutes les contributions sont centrées sur Saussure et assez peu comparatives. Heureusement, les solides introductions
rédigées pour chaque partie permettent des mises en perspective. Le versant institutionnel et sociologique du travail scientifique est très peu abordé, alors que le réseau de
correspondants (J.-D. Candaux) signale une forte originalité, à l’écart des cercles académiques et proche du terrain.
Grégory QUENET

L’idée que l’État devrait récompenser et
encourager des inventeurs en leur octroyant
Paris, Albin Michel, 2000, 443 p., 140 F.
un monopole limité est apparue en Italie au
XVe siècle, et de là s’est diffusée dans toute
l’Europe. De ces racines communes, pourtant, sont nés des profils variés, déterminés
par des circonstances locales. Depuis deux décennies, bien des travaux ont analysé le
développement et le fonctionnement des systèmes de brevets nationaux. Ce très beau
livre de Liliane Hilaire-Pérez met en lumière le cas français au XVIIIe siècle et fait, en
outre, une comparaison éclairante avec les patents anglais.
L’État britannique portait peu d’intérêt aux inventions technologiques, alors que
l’État français agissait comme une mère poule. À cette époque, aucun des deux pays
LILIANE HILAIRE-PÉREZ,

L’Invention technique au siècle des Lumières,

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n’avait de système légal de brevets : il faut attendre 1791 en France et 1852 pour le
Royaume-Uni. Auparavant, les letters patent (Angleterre) et les « privilèges » (France)
étaient octroyés tous les deux par le roi. L’État britannique se contentait de régler le jeu
entre des intérêts privés. Sans examen préalable, il enregistrait le patent (aux grands
frais de l’inventeur) et renvoyait au détenteur la gestion de sa propriété intellectuelle.
D’après Liliane Hilaire-Pérez, ce sont les tribunaux qui donnaient au patent sa validité
et c’est le marché qui sanctionnait la réussite commerciale de l’invention (donc la
récompense de l’inventeur dépendait uniquement de la réaction du marché). Au début
du XVIIIe siècle, afin de limiter les abus et ainsi de rendre les patents plus solvables, le
gouvernement a instauré des réformes administratives très importantes. Il exigeait des
spécifications (une description écrite de l’invention), qui devaient être enregistrées dans
les six mois.Tandis que le pouvoir exécutif se tenait désormais à l’écart, le pouvoir judiciaire développait un pouvoir de jurisprudence qui cherchait surtout à savoir si la spécification était adéquate : décrivait-elle une invention originale, et la décrivait-elle
suffisamment bien pour que « quelqu’un d’habile en l’art » puisse la reproduire ? Le
détenteur du patent achetait le droit de protéger son invention contre des prétendus plagiaires et, en même temps, apportait un certain prestige à son produit (mais caveat
emptor !). Par la suite, il était tout seul. Il avait besoin d’avoir « de fortes raisons et les
reins solides » (p. 98).
En France, Liliane Hilaire-Pérez prend comme point de départ les arguments
donnés en 1980 par Pierre Deyon et Philippe Guignet : pour libéraliser son économie,
l’Ancien Régime n’avait d’autre choix que d’intervenir considérablement (Journal of
European Economic History, 9, 1980, p. 626). Le démantèlement du dirigisme ne touchait pas aux privilèges d’invention. Comme en Angleterre, ils étaient légalisés par la
réglementation des monopoles : l’Arrêt du 24 décembre 1762 les réservait au premier
inventeur (en éliminant ses héritiers ou ses cessionnaires) et les limitait à une durée de
quinze ans. Liliane Hilaire-Pérez étaie ces arguments avec éloquence et leur apporte
beaucoup de précision. Elle traite moins de l’idéologie économique qui guidait la
politique du gouvernement, mais s’intéresse davantage aux méthodes qu’il établissait
pour promouvoir l’innovation technologique et à l’expérience des inventeurs. Elle
affirme que le progrès technologique se trouvait au cœur du projet du siècle des
Lumières ; des inventeurs couronnés de succès étaient attirés au centre des dispositifs
de l’État, où la gloire et la fortune les attendaient. « On peut même dire que le seul fait
d’inventer est déjà considéré comme un acte de civisme, tant l’invention porte les
espoirs réformateurs de l’État » (p. 52). C’est surtout le Bureau du Commerce qui,
sous Trudaine père et fils (1749-1776) et, plus tard, sous Tolozan (1787-1791), a été
transformé en « véritable bureau des inventions » (p. 55) par sa politique interventionniste, libérale et dynamique.
Par conséquent, comme le démontre Liliane Hilaire-Pérez, l’administration des
privilèges différait des patents anglais de trois façons importantes. D’abord, l’État français attachait beaucoup d’importance à l’examen approfondi de toute invention qui lui
était soumise. On faisait des essais en laboratoire et dans l’atelier ; on cherchait à
connaître les opinions des fabricants et des consommateurs. Dès 1699, on a demandé à
l’Académie des Sciences d’évaluer toutes les inventions soumises, mais l’examen était
alors plus poussé. À partir du milieu du XVIIIe siècle, le Bureau du Commerce organisait
lui-même ses recherches, en employant des savants comme le chimiste Berthollet, et
s’entretenait avec des artisans, des inventeurs, des inspecteurs des manufactures, et des
fonctionnaires locaux. Contrairement à l’inventeur anglais, qui devait trouver tout seul

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la façon d’obtenir un patent à Londres, en France, l’inventeur provincial pouvait communiquer avec le Bureau du Commerce par l’intermédiaire de l’intendant de sa région.
Il est fort possible que ce fait explique la représentation plus élevée des provinces dans
le cas français : tandis qu’environ un tiers des détenteurs de privilèges au XVIIIe siècle
habitait Paris (p. 57), Londres représentait plus de la moitié des propriétaires de patents
avant 1852. Deuxièmement, l’État s’occupait de la diffusion des inventions. Il exigeait
que les inventeurs déposent un modèle dans un dépôt public (après 1783 à l’Hôtel de
Mortagne, sous la gestion de l’académicien Vandermonde). De plus, il exigeait souvent
qu’ils fournissent l’invention aux artisans et qu’ils leur en expliquent le fonctionnement ; la note était réglée par l’État, ce qui constituait une gratification pour l’inventeur.
Ceci nous amène à la troisième différence majeure : la souplesse et l’étendue des récompenses dont disposait l’État français.
Liliane Hilaire-Pérez démontre que c’est au milieu du siècle que l’écart entre le dispositif anglais et le dispositif français s’est surtout élargi, puisque le Bureau du
Commerce s’est efforcé de ne plus accorder de privilèges exclusifs. Il préférait offrir des
gratifications, des prêts, et des subventions aux manufactures, ainsi que des privilèges
attribués habituellement aux manufactures royales (des dégrèvements d’impôts, etc.).
De 1740 à 1789, la Caisse du Commerce a déboursé 5,5 millions de livres en gratifications et 1,3 million en prêts. Le recours aux privilèges exclusifs a repris fortement dans
les années 1770, sous la pression des inventeurs qui se livraient à des affaires hautement
capitalistiques. Le Bureau du Commerce a tenté d’atténuer les effets de tels monopoles
en les réservant à des procédés précis et originaux. Cette politique s’est observée plus
particulièrement dans la chimie industrielle, où des privilèges exclusifs coexistaient, ce
qui a permis de protéger des formules rivales. Liliane Hilaire-Pérez suggère que Tolozan
a voulu réduire exprès l’écart qui existait avec le dispositif anglais. Il a écrit en 1790 : « Je
fonde mon avis sur l’expérience constante des Anglais qui n’ont acquis sur nous dans
les arts une si grande supériorité qu’en accordant des privilèges à tous ceux qui en
demandent pourvu que ce qu’ils proposent d’exécuter soit fait d’après des principes
différents de ceux connus et mis en pratique par d’autres artistes » (p. 262). Il voulait
que tout examen préalable soit aboli et que le marché évalue l’utilité des inventions. En
l’occurrence, il a cherché une troisième voie pour l’avenir, le « juste milieu », afin de
contenir l’hostilité des artisans à l’égard des privilèges exclusifs et de diminuer les
grandes inquiétudes soulevées à propos des inventions malsaines ou dangereuses parmi
les consommateurs et les actionnaires. L’État continuerait à se porter garant de la qualité, ce qui impliquait une dépendance continue vis-à-vis de l’expertise scientifique.
Comme en Angleterre, des privilégiés ont profité de cette garantie royale pour faire du
battage publicitaire autour de leurs inventions. Liliane Hilaire-Pérez constate l’ironie de
ce processus libéralisant : « Nouveauté a fini par rimer avec sécurité, routine et tradition
avec corruption. Innover devient en soi une sécurité » (p. 303).
De façon originale, l’ouvrage examine les autres formes de soutien financier disponibles. En France, certains inventeurs (dont quelques-uns avaient été déjà rabroués par
le Bureau du Commerce) ont découvert une source principale de patronage dans la
Maison du Roi. S’occupant moins des réformes économiques, la Maison du Roi a offert
non seulement différents types de soutien financier mais aussi un accès au patronage du
roi et des nobles. Par son intermédiaire, « une élite technique, largement parisienne » est
entrée en contact avec une élite politique qui d’une part était passionnée par la nouveauté technique et scientifique, et d’autre part se constituait des mécènes et consommateurs des produits de luxe : « Versailles est un véritable chantier expérimental »

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(p. 172). De la même façon, l’auteure souligne qu’en certains lieux, les artisans inventifs
n’étaient plus maltraités par les institutions de métier. Lyon fournit l’exemple le plus
remarquable d’une philosophie communautaire de l’invention. La ville a utilisé sa caisse
remplie par les droits payés par les étoffes étrangères pour financer l’économie locale ; à
partir de 1752, lorsque l’intendant en a assumé la charge, des sommes croissantes ont
été déboursées pour récompenser les inventeurs et pour diffuser une meilleure pratique, surtout dans la soierie. C’était « une collaboration efficace entre l’intendant et
l’Académie de Lyon, le prévôt des marchands et la Fabrique » (p. 74).
Ironiquement, tandis que Tolozan invitait à suivre le modèle anglais, la Society of
Arts, établie à Londres en 1754 et qui se présentait comme une alternative privée au dispositif des patents, a fonctionné comme le dispositif de privilèges français, en examinant
les inventions, en récompensant les inventeurs avec des prix et des médailles, et en diffusant de meilleures pratiques. Liliane Hilaire-Pérez prend cette société fondée sur
l’abonnement plus au sérieux que des chercheurs précédents ont eu tendance à le faire,
et elle fournit une analyse révélatrice de ses membres et de ses activités. Elle y reconnaît
« l’élite éclairée, savante et philanthrope, parfois radicale » (p. 195), qui partageait avec
les cercles éclairés français la croyance que « le progrès technique est source de
réforme ». En excluant explicitement les détenteurs de patents de ses récompenses, la
Society of Arts a découvert « un autre monde inventif » (p. 200). Malgré certaines ressemblances avec les détenteurs de patents, les clients de la Society of Arts étaient beaucoup plus provinciaux. Le Devon en particulier, dans la campagne du sud-ouest de
l’Angleterre, s’avère avoir été bien plus inventif que les patents ne l’indiquent. Ceci fournit des preuves plus approfondies qui démontrent que l’on ne peut pas faire confiance
aux patents du XVIIIe siècle pour représenter justement l’activité inventive. Établie à
Paris en 1776, la Société Libre d’Émulation de l’Abbé Baudeau, de courte vie, a été
modelée explicitement sur la Society of Arts. Tandis qu’elle possédait peu de fonds, elle a
découvert beaucoup de postulants parmi les artisans de Paris et du nord de la France.
Cette brève critique peut difficilement mettre en valeur la grande érudition et la
recherche méticuleuse dont cet ouvrage fait preuve. Liliane Hilaire-Pérez élargit considérablement notre compréhension du traitement des inventeurs et du milieu dans
lequel ils opéraient des deux côtés de la Manche. Elle nous fournit une comparaison
pénétrante et nuancée de deux sociétés qui subissaient les pressions concurrentes du
capitalisme industriel et de la justice sociale.
Christine MACLEOD

Les spécialistes d’histoire économique
du XVIIIe siècle avaient déjà pu apprécier les
travaux de Pierre-Claude Reynard sur l’inLa papeterie auvergnate et ses historiens,
dustrie papetière, à travers ses articles sur la
Clermont-Ferrand, Presses Universitaires
sous-traitance, le problème de la qualité des
Blaise-Pascal, 2002, 410 p., 27 €.
produits manufacturiers ou les relations
entre la monarchie et les entrepreneurs. Voici publié, en français cette fois, un livre tiré
de sa thèse sur la papeterie d’Ambert en Auvergne, appuyé sur une parfaite connaissance des archives et de l’historiographie. Le volume est superbement édité par les
Presses de l’université Blaise-Pascal, sur un papier de qualité (c’est la moindre des
choses, en l’occurrence !), et utilement illustré. On regrettera simplement deux impairs
de mise en page (tableau ou texte tronqué, p. 41-42 et 261-262).
PIERRE-CLAUDE REYNARD,

Histoires de papier.

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Sans doute la démonstration aurait-elle pu être rendue plus tranchante par une
écriture un peu plus resserrée, mais le lecteur y gagne en précision et en nuance ce qu’il
perd en concision. C’est aussi que l’auteur nous offre en fait deux livres en un, comme
le suggère du reste son titre.
Le premier livre est une histoire de la papeterie de la région d’Ambert, soit trois
vallées du Livradois, au flanc du Forez, et dont la production haut de gamme a rayonné
depuis le XVIe siècle sur le marché européen de l’impression, quoique desservie par sa
localisation en marge des grands courants économiques. L’auteur entend percer le mystère de cette exceptionnelle longévité commerciale, qui ne s’accompagne ni d’innovations techniques, ni de concentration industrielle.
Le second livre, qui est comme parallèle au premier, est une analyse de la manière
dont l’histoire érudite locale, « curieuse », savante ou universitaire, a rendu compte de ce
passé manufacturier, souvent en invoquant une prétendue « vocation papetière » auvergnate. On comprend le souci de l’auteur : l’historien d’aujourd’hui acquitte ainsi honnêtement ses dettes envers ceux d’hier, restituant les logiques de leurs démarches,
montrant leurs apports et leurs limites. L’historiographie a dès lors pour lui valeur de
« sources imprimées », comme l’indique la table des matières. Pareil souci d’intégrer l’héritage historiographique à l’enquête contemporaine est assurément nécessaire : l’histoire
est une science cumulative et nul plus que l’historien ne se sent en permanence un héritier de ses prédécesseurs. Mais faut-il restituer au lecteur toutes les étapes de la réflexion
du chercheur ? Le style d’écriture « feuilletée » auquel conduit ce rappel permanent des
apports ou des errements de l’historiographie, ralentit et alourdit la démonstration. En
outre, ces retours récurrents redoublent le chapitre 2, qui condensait justement, avec
netteté, les analyses anciennes et les développements successifs de l’historiographie
régionale. Ils entraînent des redites et alourdissent inutilement l’appareil de notes. C’est
là une démarche à laquelle nous sommes peu habitués, qui répond à un souci épistémologique incontestable. Mais il est sans doute d’autres manières d’affronter le défi herméneutique et d’intégrer la sédimentation des interprétations du passé à notre propre
analyse. L’intrication, le « feuilletage » que propose P.-C. Reynard, s’ils n’emportent pas
l’adhésion, ouvrent néanmoins un débat nécessaire.
Revenons au premier livre et aux trois vallées que le hasard, plus que leur potentiel
hydraulique au vrai assez médiocre, a consacrées comme berceau d’une durable fortune
papetière. La région d’Ambert s’est spécialisée dans le papier de qualité destiné aux
imprimeries, notamment parisiennes, tandis que la zone voisine de Thiers produit un
papier différent, pour l’écriture manuscrite. Une quarantaine de fabricants gèrent une
cinquantaine de moulins, qui représentent un équipement de 80 à 100 roues (P.-C.
Reynard rappelle que certains auteurs ont malencontreusement confondu les nombres
de roues et de moulins, mais curieusement, il n’utilise pas les travaux de Claude Gindin
sur l’enquête rétrospective de l’an II). Au cours du XVIIIe siècle, surtout après 1750, la
production augmente fortement, portée par la demande, sans qu’on puisse en quantifier exactement l’accroissement, faute de registres de marque ou de douane.
Les aspects techniques du métier sont présentés succinctement, mais un commentaire des planches hors-texte, illustrant les différentes étapes de la fabrication du papier,
aurait sans doute rendu plus vivante cette description. L’auteur manifeste apparemment
peu de goût pour l’anthropologie sociale des techniques ; il signale à plusieurs reprises
des témoignages de fabricants ou d’inspecteurs des manufactures, mais sans les citer, et
l’on peut regretter de ne pas entendre plus la voix des acteurs. De même, le livre passe
assez vite sur les relations sociales et salariales. C’est que l’objet propre de l’enquête est

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ailleurs : ce sont les structures économiques et financières qui mobilisent principalement l’auteur. Il s’agit pour lui de comprendre la longévité exceptionnelle de cet univers
de la petite entreprise rurale qualifiée. Le long de trois vallées, réparties sur quatre
paroisses, les moulins font vivre 1/5e à 1/6e de la population : une centaine de foyers
ouvriers, et 32 familles de fabricants, dont émerge une poignée de plus fortunées, audessus d’une masse assez homogène au patrimoine modeste. Une judicieuse (et courageuse !) utilisation des sources fiscales, notariales et judiciaires, révèle une pyramide
assez écrasée des fortunes papetières, ainsi que la grande stabilité de la main-d’œuvre
locale et la structure très familiale de l’emploi.
Le fil directeur de l’étude tient à cette question de fond : comment expliquer la
pérennité de cette structure de petites entreprises dispersées, qui ne connaissent
presque pas de processus de concentration et survivent en résistant à l’innovation technique (pas de « cylindre hollandais », à Ambert) ? Ici, nulle « trahison de la bourgeoisie »,
pour reprendre l’expression de Braudel : la terre, l’investissement foncier, constitue un
appui, une assurance, un point de stabilité, mais reste une composante auxiliaire des
patrimoines papetiers. Nulle trace donc d’un désinvestissement industriel de fabricants
enrichis qui se reconvertiraient dans le foncier : « La composante papetière des fortunes
gouverne clairement les destins de ces familles » (p. 205). Au point que l’analyse des
transferts de propriété marque bien la prépondérance écrasante de l’enracinement successoral parmi les fabricants. On est papetier de père en fils (de même qu’on se marie à
l’intérieur du milieu papetier). Mais les partages plus ou moins égalitaires morcellent les
successions (en dépit de la prétendue coutume inégalitaire auvergnate) et ces partages
viennent régulièrement briser tout mouvement de concentration cumulée des moulins.
Les entreprises gardent donc une taille modeste, ce qui renforce encore le mystère de
leur pérennité. Nul équivalent ici des entreprenants papetiers d’Annonay, les
Montgolfier (travaux de Leonard N. Rosenband, cf. RHMC, 49-1, 2002, p. 227-230).
Sans doute le créneau d’une production haut de gamme, à forte valeur ajoutée,
constitue-t-il une niche favorable. Mais l’auteur souligne à juste titre toutes les difficultés auxquelles sont exposés les fabricants. D’une part, le bois des moulins est rongé par
l’humidité constante ; le lourd martèlement des pilons ébranle les murs, charpentes et
planchers. Autrement dit, l’usure rapide du capital fixe grève fortement les résultats, et
tous les 10, 15 ou 20 ans, il faut quasiment reconstruire les moulins. D’autre part, les
papetiers doivent supporter le coût de lourds stocks de papier, la lenteur des retours et
des encaissements, et la hausse du prix des chiffons, leur matière première, plus rapide
que celle du prix de vente du papier, surtout après 1750.
L’analyse des poursuites pour dettes dans les archives de la justice consulaire,
entre 1762 et 1790, et des contrats notariés de prêts, livre une des clés du mystère : le rôle
de la sous-traitance. Les fabricants les plus riches font en fait travailler les plus petits en
sous-traitance, leur assurant ainsi indirectement un accès aux grands marchés du papier,
et notamment aux imprimeries parisiennes. On comprend alors pourquoi, curieusement, le chapitre sur le financement vient en dernier : il éclaire les spécificités d’Ambert
par rapport à la zone voisine de Thiers, dont les structures commerciales diffèrent : à
Ambert, les fabricants sont essentiellement des propriétaires-exploitants, gérant leur
propre moulin, et ils recourent très peu au capital marchand, s’auto-finançant entre eux.
Plus exactement, les fabricants les plus modestes non seulement empruntent aux plus
riches, mais deviennent aussi leurs sous-traitants. Difficile cependant de dire si ce phénomène ne date vraiment que de la seconde moitié du XVIIIe siècle… L’auteur ne souligne peut-être pas assez l’importance de ces relations de sous-traitance qu’il a su

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mettre au jour, et qui viendrait conforter ses conclusions sur le maintien d’une sorte de
mentalité quasi artisanale de petit entrepreneur parmi les papetiers, cette « préférence
des fabricants du Livradois pour des gestions respectueuses des structures de leur
milieu » (p. 288).
Comme souvent pour cette période, on butte sur l’absence d’archives d’entreprises, qui viendraient conforter ou infirmer les interprétations. Mais il faut saluer le
travail de bénédictin accompli par P.-C. Reynard pour exploiter toutes les autres
sources directes ou indirectes disponibles. « Les papetiers auvergnats, écrit-il, ne furent
guère bavards, mais leurs décisions peuvent se comprendre, à travers une patiente
reconstitution de leurs diverses composantes » (p. 284). De fait, il s’est attaché à restituer les logiques à l’œuvre, en fonction des contingences et des structures économiques :
il dégage ainsi un modèle de gestion de la petite entreprise, prudente et précautionneuse, peu innovatrice certes, mais adaptée aux ressources disponibles. Reste que les
papetiers auvergnats se trouvent mal préparés au défi de la future mécanisation, avec
l’introduction de la machine à papier continu au début du XIXe siècle.
Au total, cette minutieuse reconstitution économique laisse un seul regret : on eût
souhaité que l’auteur donnât plus la parole aux acteurs, quand c’était possible, (plutôt
qu’à l’historiographie), et que la rigueur de l’analyse méthodique s’épaissît un peu plus
souvent de la pâte humaine des vies vécues au travail.
Philippe MINARD

Ce livre est le fruit des recherches poursuivies depuis des années par Steven Kaplan
Paris, Fayard, 2001, 740 p., 220 F.
sur le monde du travail sous l’Ancien
Régime et s’intègre à sa réflexion sur les tensions qui traversent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle une monarchie française
confrontée au défi de la modernisation. L’ouvrage est copieux et regorge d’exemples,
résultat d’une érudition acquise par la longue pratique des archives corporatives, administratives et judiciaires. La fin des corporations qui est ici retracée s’étend sur au moins
une quinzaine d’années, l’auteur replaçant dans la durée une abolition que l’on a sans
doute trop envisagée dans la perspective de la seule dynamique révolutionnaire.
Les premiers chapitres reprennent et élargissent les travaux précédents de l’auteur sur
la première abolition de 1776 (Steven L. Kaplan, Cynthia J. Koepp ed., Work in France:
representation, meaning, organization and practice, Ithaca-London, Cornell University Press,
1986). Celle-ci résonne comme une victoire de la pensée libérale, dont un autre angle
d’attaque est la question des grains et de l’approvisionnement, traitée en profondeur par
S. Kaplan dans plusieurs ouvrages qui l’ont fait connaître à un large public. L’examen de la
critique des corporations (les textes de Faiguet de Villeneuve,Vincent de Gournay, Cliquot
de Blervache ou Bigot de Sainte-Croix sont passés en revue) permet au passage d’observer
la reproduction des mêmes clichés en ce qui concerne les aspects concrets de la vie corporative. Ces réquisitoires ne sont pas pour autant formulés en vain, car ils émanent largement de milieux appartenant aux sphères gouvernementales ou proches d’elles. Ainsi une
réforme comptable a-t-elle été entreprise dans le sillage des travaux de la commission des
comptes et de surveillance instituée en 1716, qui a notablement réduit l’autonomie des
communautés (du moins dans le ressort du parlement parisien). Quant aux Contrôleurs
généraux (Bertin, L’Averdy, Terray), ils avaient chacun en tête des projets de restructuration globale du système qu’aucun cependant n’a voulu ou réussi à faire aboutir.
STEVEN L. KAPLAN,

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La fin des corporations,

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COMPTES RENDUS

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Il faut donc attendre l’arrivée de Turgot pour que le gouvernement se saisisse dans
toute son étendue d’une question qui était dans l’air du temps depuis au moins deux
décennies. Mais, alors que les écrivains les plus radicaux dans leur critique du corporatisme hésitaient à préconiser la suppression pure et simple, l’édit de février 1776 franchit le pas. Ce n’est pas seulement un bouleversement de toute l’organisation du travail
urbain, c’est aussi une remise en cause fondamentale du système de représentation
sociale sur lequel était assise la monarchie. L’auteur montre à quel point l’abolition est
ressentie par les maîtres comme une rupture du contrat entre le monarque et ses sujets,
qui se voient dénier la distinction sociale qu’ils avaient acquise. Cette véritable « carnavalisation de l’ordre social » débouche dès le mois de mai sur le renvoi de Turgot, sur lequel
l’ouvrage ne s’attarde pas, et sur la suspension de la réforme. Après une période d’incertitude de quelques mois, un nouvel édit est promulgué en août, qui affirme la nécessité de mettre un terme à la « confusion des états » engendrés par la mesure de février,
tout en instituant une véritable refonte du corporatisme. Les corporations nouvelle formule doivent être moins nombreuses, plus ouvertes, débarrassées des abus qui caractérisaient leurs devancières, et se conformer à un modèle uniforme qui les place sous
l’autorité et le contrôle de l’État. Mais la réforme est également l’occasion d’exiger des
anciens maîtres des droits de confirmation et de réunion qui rappellent les vieilles pratiques de la monarchie et la discréditent aux yeux des maîtres, qui s’estiment victimes
d’une nouvelle extorsion fiscale.
Les chapitres centraux de l’ouvrage, consacrés aux conditions d’application de ce
corporatisme à tendance étatique, constituent sa partie la plus instructive, compte tenu
des lacunes de l’historiographie, qui a jusqu’alors navigué entre deux a priori, selon lesquels les corporations étaient décrites comme d’ores et déjà moribondes, ou au
contraire comme ayant réussi à se perpétuer sans grand changement. Les réalités sont à
la fois plus complexes et plus diverses. Si la capitale a été le premier terrain d’expérimentation et fait à ce titre l’objet du traitement le plus approfondi, un tour de France
passant par la Bretagne, la Guyenne et le Languedoc, laisse apparaître l’extrême hétérogénéité des situations et la profusion des mesures législatives et exécutives auxquelles le
néocorporatisme a donné lieu dans les différents ressorts parlementaires. Plutôt que de
considérer les nouvelles corporations comme une sorte de scorie de l’histoire en se plaçant d’emblée dans la perspective de leur abolition, nous sommes invités à y voir l’expression d’une pratique gouvernementale de la monarchie, dont les assemblées
provinciales, instituées aussi par Necker, pourraient constituer un autre aspect.
La complexité et les tensions inhérentes au nouveau système sont parfaitement
illustrées par le cas des agrégés, qui étaient à la fois intégrés et partiellement exclus, puisqu’ils ne pouvaient accéder en théorie aux responsabilités corporatives et étaient privés
de la possibilité de prendre des apprentis. Un accès à titre gratuit à ce statut pour les
membres des anciennes communautés conduisit néanmoins beaucoup d’entre eux, surtout dans les villes petites ou moyennes, à l’adopter durant une période plus ou moins
longue. Réciproquement, les nouvelles corporations étaient parfois constituées majoritairement sinon exclusivement de néophytes, parmi lesquels certains avaient réussi à
profiter de l’édit de février pour se hisser à la maîtrise à bon compte. On comprend
dans ces conditions que le processus de mise en place des communautés renouvelées ait
été étalé dans le temps, comme le montre la question des règlements, dont l’élaboration
avait été laissée à l’initiative des corporations. Ces dernières, qui étaient tenues de respecter l’esprit de la réforme, étaient loin de se précipiter pour adopter des règles qui
entamaient leurs attributions, d’autant qu’en attendant, il était généralement admis par

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les tribunaux que les anciens statuts restaient en vigueur. L’intérêt de cette évaluation
du néocorporatisme est aussi qu’elle se fait au regard des corporations antérieures à
1776. Ainsi, l’examen du recrutement des communautés montre qu’il était sans doute
plus ouvert dans le nouveau système, mais S. L. Kaplan en profite aussi pour constater,
après un rapide tour d’horizon, que les corporations n’étaient pas antérieurement aussi
fermées qu’on a bien voulu le dire et que « la communauté dominée par une clique
héréditaire n’était nullement le cas de figure typique ». L’admission dans une assez large
mesure des femmes constitue en revanche un changement plus radical par rapport à
l’ancien système.
La question de la police du travail, qui traverse tout le livre, prend le pas sur les
autres dans la dernière partie consacrée aux premières années de la Révolution.
L’auteur nous incite à penser que dans le report de l’édit de février 1776 comme dans
la loi Le Chapelier, la motivation principale réside dans la peur face aux actions et aux
revendications des salariés qui, dans les deux cas, enregistrent une montée en puissance
dans les mois précédant la décision. Le scénario de 1791 reproduit à cet égard celui de
1776, la loi d’Allarde ayant eu sur les ouvriers le même effet que l’édit de Turgot. En
réalité cependant, les mouvements de compagnons se sont étalés cette fois-ci sur une
période plus longue, car l’abolition des privilèges et la Déclaration d’août 1789 avaient
déjà été interprétées par beaucoup comme entraînant de facto la suppression des corporations. Ici, l’historien américain a évidemment affaire à une historiographie beaucoup
plus prolixe et ce n’est pas son moindre mérite que d’avoir cherché à examiner les principales thèses en présence. En ce qui concerne la loi d’Allarde, dont la date tardive peut
difficilement s’expliquer par la seule surcharge du calendrier législatif, la conception
traditionnelle qui a fait de l’abolition un aspect presque secondaire d’un texte dont la
finalité essentielle aurait été d’ordre fiscal, est critiquée. Le fait que leur suppression ait
été attendue et même considérée comme acquise par beaucoup de compagnons n’a pas
empêché d’ailleurs nombre de corporations de faire preuve d’une étonnante vitalité jusqu’en 1791 et parfois même au-delà.
Plus fondamentalement, le doigt est posé sur la solution de continuité que représente le printemps 1791 pour l’histoire du monde du travail, avec le passage au premier
plan d’une nouvelle figure, éphémère mais génératrice de glose, celle du sans-culotte.
Or, la genèse du mouvement sans-culotte reste largement à faire, la principale question
étant de comprendre comment on passe d’une situation où l’antagonisme récurrent
entre maîtres et compagnons semble s’exacerber à une sorte de fusion de ces deux
catégories d’acteurs dans l’espace civique. Si le pacte patriotique est certainement un
des principaux agents de cette fusion, l’action civique aurait aussi en elle-même
détourné les salariés de la défense de leurs intérêts économiques. Sections et clubs,
dans lesquels les anciens maîtres, compte tenu de leur expérience et de leur enracinement dans les quartiers, n’ont guère eu de difficultés à s’imposer, paraissent alors avoir
fonctionné comme des instruments de contrôle social post-corporatifs. Au terme d’une
discussion approfondie et nuancée des positions historiographiques, on retiendra que
la critique de la téléologie soboulienne, qui déduisait des représentations du mouvement sans-culotte les caractères du monde du travail qui étaient censés les avoir fait
émerger, ne conduit pas pour autant l’auteur à faire siennes les interprétations de type
culturaliste. Celles-ci, portées par William Sewell ou par Michael Sonenscher, analysent
le sans-culottisme comme une pratique discursive, alors que Steven Kaplan continue à
faire des rapports que le phénomène entretient avec les réalités du travail la principale
clef de son explication.

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Le livre brille aussi par la richesse d’un appareil critique parfois presque surabondant, mais qui nous permet de participer aux questionnements qui animent l’auteur et
nous fait mesurer l’étendue des sources mises à contribution. C’est donc une véritable
mine pour tous les historiens des corporations et du monde du travail, qui ne peuvent
manquer d’y voir une référence incontournable dans leur domaine de recherche. C’est
aussi un élément de réflexion pour tous ceux qui s’intéressent aux rapports entre l’État
et la société, thématique et pratique au sein desquelles la notion de corporation et le corporatisme continuent de jouer leur rôle.
Georges HANNE

Spécialiste reconnu du caméralisme et
de l’économie politique allemande du
German Economic Discourse, 1750-1950,
XIXe siècle, Keith Tribe a réuni dans cet
Cambridge, Cambridge University Press,
ouvrage huit essais inédits sur le discours
1995, 285 p.
économique allemand du milieu du
XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle. Deux
essais portent sur le caméralisme et Friedrich List, concernant donc la « périodecharnière » (« Sattelzeit ») des années 1750-1850 définie par R. Koselleck, tandis que la
période 1880-1920 est également couverte par trois chapitres portant sur les rapports
(empreints de distance critique) de Max Weber face à l’École historique, sur la naissance
des écoles supérieures de commerce, ainsi que sur le concept d’« économie naturelle » élaboré par Otto Neurath. Trois contributions s’attachent enfin à l’étude du discours économique allemand entre les années 1930 et les années 1950 et sont essentiellement
destinées à illustrer la thèse d’une continuité entre les discours économiques de l’époque
nazie et de l’immédiate après-guerre, l’économie sociale de marché ou les premières tentatives d’intégration économique européenne ayant selon l’auteur leurs racines dans les
projets élaborés en Allemagne entre les années 1936-1937 et 1942-1943.
Dans une introduction intitulée « Du caméralisme à l’ordolibéralisme », K. Tribe
s’attache à définir quelques précautions de méthode permettant d’éviter les embûches
d’une histoire des idées exclusivement centrée sur les contenus des discours, et en particulier le piège de l’anachronisme auquel n’échappe pas une histoire rétrospective de la
science économique en quête d’ancêtres plus ou moins glorieux. Il importe donc de
s’efforcer « de comprendre les discours passés dans leur contexte spécifique » (p. 3), et
d’éviter de leur appliquer des catégories importées du XXe siècle, ces rappels de
méthode salutaires étant proches de ceux énoncés par Jean-Claude Perrot ou Reinhart
Koselleck. Mais l’intérêt de ce livre provient également de la connaissance qu’a l’auteur
des discours économiques non seulement allemands, mais aussi anglo-saxons. Il en
résulte des analyses à la fois nouvelles et convaincantes, par exemple sur les spécificités
de l’ouvrage de Franz Neumann, Behemoth, sur le régime nazi par rapport à Carl
Schmitt et à J. Laski, ou sur le Système national de l’Économie politique de Friedrich List,
rédigé en référence au débat entre libre-échangisme et protectionnisme qui traversait au
début du XIXe siècle les économistes américains. L’ouvrage étant d’une grande richesse
et développant des conclusions à maints égards provocatrices, on se contentera de souligner quelques-unes des questions essentielles soulevées par sa lecture.
K. Tribe justifie dans son introduction la composition à première vue hétéroclite de
son ouvrage : les huit essais sont conçus comme des coups de projecteur soulignant que
le discours économique allemand tourne depuis le XVIIIe siècle autour de la question de
KEITH TRIBE,

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Strategies of Economic Order :

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l’instauration et de la régulation de l’ordre économique, ce qui incite à relativiser l’opposition entre marché et plan, entre libéralisme et étatisme. Cette idée sous-tend d’abord
l’essai sur le caméralisme : l’auteur y affirme que l’économie politique
(« Nationalökonomie ») libérale qui émerge dans les années 1790 à la suite de la réception
d’Adam Smith ne représente pas une rupture totale par rapport à l’approche des réalités
économiques élaborée par le caméralisme, dans la mesure où c’est en dernière instance à
l’État que revient la mission de pourvoir aux déficiences de l’économie de marché en
organisant celle-ci, ce « retour de l’État » dans le discours libéral au début du XIXe siècle
s’expliquant selon K. Tribe par l’émergence de la question sociale. La place manquant
pour analyser en détail l’argumentaire de K.Tribe, on se contentera de signaler que l’auteur passe sous silence l’impact qu’a pu exercer la période napoléonienne sur les économistes libéraux allemands, en démontrant l’impossibilité d’une application immédiate
des principes de liberté du commerce dans le contexte d’une Europe en guerre, dont
l’organisation de l’espace économique fut modifiée par le blocus continental.
Cette continuité fondamentale du discours économique allemand – le souci d’instaurer un ordre économique – marque également la naissance de l’économie sociale de
marché. Ses promoteurs en ont été les économistes de l’École de Fribourg (notamment
W. Eucken, W. Röpke et A. Müller-Armack). L’ordolibéralisme apparaît en 1937 et se
caractérise par la recherche d’une « troisième voie », entre capitalisme libéral et socialisme
planificateur ; ce courant vise donc à instaurer une régulation du système capitaliste tout
en respectant les principes de l’économie de marché. Les projets élaborés par les
membres de cette École sont tournés à la fois vers la satisfaction des besoins humains,
puis, à partir de 1942-1943, lorsque la défaite du IIIe Reich parut inéluctable, vers la
reconversion de l’économie de guerre en économie de paix. Ce n’est qu’en 1947 que
s’opère, sous l’impulsion de Müller-Armack, l’intégration de mesures sociales qui
jouaient jusque-là dans l’ordolibéralisme allemand un rôle marginal. Mais le discours
ordolibéral est marqué par une ambiguïté fondamentale : insistant d’un côté sur des
mesures sociales, il approuve les mesures déflationnistes impliquées par la réforme monétaire de juin 1948 et la création du Deutschmark, alors que ces mesures sont porteuses
d’inégalités sociales. Selon K. Tribe, cette ambiguïté et la période de croissance économique dont bénéficie la RFA à partir de 1948-1949 expliquent que l’économie sociale de
marché et la réforme monétaire de 1948 aient été élevées au rang de mythes fondateurs
de la nouvelle RFA. L’auteur termine cette contribution en soulignant la continuité apparaissant dans les mesures sociales mises en place par le nazisme et après 1948.
Qu’il s’agisse des rapports entre caméralisme et « Nationalökonomie » ou entre
nazisme et économie sociale de marché, la thèse de la continuité affirmée par l’auteur
mérite d’être nuancée. En effet, les contenus des discours étudiés, au-delà de leurs ressemblances formelles, sont porteurs d’une conception précise des rapports entre État
et société civile. On sait que, sur des fondements idéologiques et épistémologiques et
dans des contextes historiques totalement différents, le caméralisme et le nazisme tendent à ignorer la distinction entre ces deux sphères, ce qui explique l’importance de la
marge d’intervention dans la vie économique dévolue à l’appareil administratif et gouvernemental. Or la question n’est qu’à peine abordée par l’auteur : avec des hésitations
et des ambiguïtés indéniables, la « Nationalökonomie » du XIXe siècle et l’économie
sociale de marché établissent leur discours sur la base d’une distinction entre État et
société civile (même si celle-ci ne prend pas la même forme que dans l’économie politique anglo-saxonne). Il paraît pour cette raison contradictoire d’affirmer à la fois qu’il
existe une continuité entre la politique économique nazie et les mesures prônées par

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l’ordolibéralisme et que ce dernier courant s’est constitué en réaction contre une économie planifiée qui était celle du nazisme et non du stalinisme (p. 207).
L’une des clés de cette continuité réside selon K. Tribe dans la notion de modernisation qui constitue un paradigme structurant le discours économique allemand, le
capitalisme libéral et le socialisme planificateur apparaissant comme les deux aspects
d’un même processus de modernisation. Il prend certes soin de préciser que « modernisation » et « progrès » doivent être dissociés (leur association étant d’ailleurs historiquement datée), « une leçon importante de l’expérience du national-socialisme » étant que
« la “modernisation” peut avoir des conséquences funestes » (p. 6). Cependant, outre
qu’une telle approche fait abstraction des dimensions passéistes qui marquent le discours économique allemand des années 1750-1950, la notion de modernisation n’est
jamais définie de manière précise, au risque d’en faire une clé interprétative généralisante qui aboutit à détacher les discours étudiés de leur contexte historique.
Ces quelques remarques et interrogations ne diminuent en rien l’intérêt de cet
ouvrage, mais sont destinées au contraire à souligner que le caractère stimulant de sa
lecture n’est pas le moindre de ses mérites.

Accorder des origines religieuses à la
Révolution française relève au premier abord
de la Révolution française, 1560-1791,
du paradoxe. La Constituante abolit la puisParis, Seuil, 2002, 573 p.
sance de l’Église catholique comme corps et
(1re éd. Yale University Press, 1996).
ordre ; l’épisode de déchristianisation paraît
souvent emblématique de la Révolution
même. Les principaux acteurs de l’événement, s’ils ont, par la force des choses, été
formés par l’Église, dans les collèges oratoriens voire, pour les plus âgés d’entre eux,
chez les Jésuites, ne gardent pas nécessairement un bon souvenir de cette éducation ; les
valeurs qu’ils défendent sont marquées par l’héritage gréco-romain revu et corrigé par
les Lumières. Pourtant le religieux est au cœur du processus révolutionnaire et contrerévolutionnaire. La Constitution civile du clergé sanctionne le début d’une véritable
opposition à la Révolution ; du culte de la Raison au Concordat, en passant par l’Être
suprême, celle-ci cherche les articulations de la tolérance et de la religion civile en des
termes qui conservent une troublante actualité.
Disciple, entre autres, de R. Palmer (Catholics and Unbelievers in EighteenthCentury France), D. Van Kley a profondément influencé l’histoire religieuse, politique
et culturelle du siècle des Lumières. Bien seul, dès les années 1960, il a montré l’importance du débat religieux au cœur même des Lumières. Le siècle de la philosophie,
constatait-il, est aussi celui de la bulle Unigenitus, et en termes quantitatifs au moins, les
écrits concernant cette décision pontificale sont plus nombreux que ceux des philosophes et de leurs émules. La contestation n’est pas toujours là où on l’attend. The
Jansenists and the Expulsion of the Jesuits from France 1757-1765, publié en 1975, prouve
de façon définitive que l’expulsion des Jésuites, longtemps considérée comme une
entreprise des Lumières, relève de l’action concertée des jansénistes et mobilise des
schémas fort obscurs, notamment une logique du complot, susceptible de nombreux
retournements et sinistres avatars. The Damiens Affair and the Unraveling of the Old
Regime, paru en 1984, reprenait, en les élargissant aux deux décennies 1750-1770 qui
marquent la montée de la contestation anti-absolutiste, les enjeux des conflits religieux
DALE K. VAN KLEY,

Les origines religieuses

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Guillaume GARNER

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et l’évolution du jansénisme vers un « parti patriote », selon l’expression de l’observateur
Pidansat de Mairobert.
Le présent livre (paru d’abord à Yale University Press en 1996, et traduit ici par
Alain Spiess) se situe dans la continuité de ces recherches fondamentales qui ont redécouvert des fonds d’archives peu visités depuis É. Préclin et R. Taveneaux. Mais il élargit singulièrement les perspectives et propose une réflexion sur la nature même de la
monarchie absolue. Cinq chapitres analysent l’évolution du jansénisme, de la bulle
Unigenitus à la Constitution civile ; un premier chapitre, intitulé « De Calvin à Quesnel »,
inscrit les débats du XVIIIe siècle dans leur référent seizièmiste, et place ainsi au centre
de notre histoire politique les guerres de religion, ou plus exactement les affrontements
religieux et leurs relations souvent conflictuelles avec une monarchie dont l’identité
même est consubstantiellement religieuse. Que retenir de cette relecture tonifiante ?
Au XVIe siècle, les feux croisés des monarchomaques protestants et des Ligueurs
désacralisent la monarchie, mais pas exactement de la même manière. Les appels au
tyrannicide ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques internes. Le passage des
arguments tyrannicides des protestants aux catholiques ne peut s’expliquer par une
simple récupération opportuniste. Les catholiques ligueurs vivent une soif d’immanence divine, ils veulent voir la sainteté à l’œuvre dans le monde. Ils rêvent d’un roisaint et fulminent contre les rois-pécheurs que sont Henri III ou, pire encore, Henri IV.
C’est ce que D. Van Kley appelle le « donatisme politique », une version politique de la
conception qui nie la validité des sacrements conférés par des prêtres indignes. À l’inverse, serait-on tenté de dire, les calvinistes seraient déjà engagés dans un processus de
désenchantement du monde, selon l’expression de M. Weber, avec lequel la royauté
sacrée entretiendrait dès l’origine des relations complexes. Christopher Elwood a soutenu la même interprétation dans un ouvrage paru peu après la version anglaise du livre
de D. Van Kley (The Body Broken. The Calvinist Doctrine of the Eucharist and the
Symbolization of Power in Sixteenth-Century France, Oxford University Press, 1999).
Face à ces ennemis convergents, la monarchie répond avec Henri IV par un renforcement de sacralité politique et un renforcement de l’absolutisme. C’est cet équilibre qui
se dénoue à la fin du XVIIe siècle, entre la Révocation de l’édit de Nantes et la bulle
Unigenitus. La monarchie absolue, en voulant se renforcer, perd sa fondamentale raison
d’être, fournir une alternative religieuse aux conflits religieux.
Les jansénistes du XVIIIe siècle ne sont pas protestants, ils se réclament du catholicisme, se prétendent même les seuls vrais catholiques, mais ils occupent, malgré eux,
l’espace politique laissé vide par les protestants. Dans la complexité, la diversité, souvent l’éclatement, ils « constitutionnalisent » la monarchie. Ils invoquent l’autorité du
concile sur le pape, dans la tradition gallicane, et transfèrent ces notions de l’Église à
l’État. Ils défendent la conception de l’Église comme communauté des croyants, relativisant à l’occasion la hiérarchie. Ils contribuent à une nouvelle naissance d’un richérisme, beaucoup plus révolutionnaire que celui de Richer lui-même. Persécutés, ils sont
de tous les combats contre l’arbitraire et le despotisme… En même temps, ils gardent
leur spécificité, ils défendent toujours la grâce efficace, dénoncent tout laxisme avec une
énergie sans cesse renouvelée.
C’est en imposant en 1730 la bulle Unigenitus comme loi de l’Église et de l’État,
alors que le mouvement janséniste est troublé par l’épisode des convulsions, que la
monarchie atteint son plus haut degré d’absolutisme, ou du moins de prétention absolutiste. Mais cette extension ne saurait se poursuivre à l’infini : parlementaires, avocats,
curés se mobilisent. Dans les années 1750, la monarchie des Bourbons, jugée trop

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Monique COTTRET

Cet essai est la « version revue et augmentée » d’un ouvrage publié en anglais sous
1793-1794 (La Grande Famille et la Terreur),
le titre Fair Shares for All : Jacobin Egalitarism
Paris, Arcantères, 2000, 554 p., 185 F.
in Practice (Cambridge University Press,
1997). Depuis, Jean-Pierre Gross a ajouté
deux chapitres consacrés « aux origines et à la genèse de la doctrine économique jacobine, ainsi qu’au soubassement éthique de cette doctrine, issue du libéralisme des
Lumières ». Dans son avant-propos, l’auteur précise que l’apparente incompatibilité
entre liberté et égalité est source de contradictions et que traiter du jacobinisme, des
Droits de l’Homme et de la Terreur peut sembler une gageure. Il pose d’emblée le problème de la nature de l’égalitarisme jacobin. Il y voit un « projet de justice distributive qui
favorise l’équité plutôt que la stricte égalité » (p. 9). Ainsi l’on tendrait vers le bonheur
commun. Il remonte donc le fil du XVIIIe siècle pour retrouver antécédents et convergences chez les économistes qui inspirent cette philosophie jacobine désirant associer un
« droit égal à la liberté et à la propriété » (p. 10). La référence à l’économie morale et aux
travaux de E. P. Thompson (« The Moral Economy of the English Crowd in the
Eighteenth Century »), sous-tend l’ensemble de l’ouvrage. Cette thèse soutenue par la
« Tricontinentale » dans les années 1970, avait inspiré les Guévaristes. Sa visée historique
globale tend à démontrer les contradictions entre lois économiques et volonté politique.
Ce travail se compose de neuf chapitres dont l’économie générale peut se résumer
ainsi : dans les trois premiers, l’auteur analyse les rapports du libéralisme égalitaire et
des Droits de l’Homme, en rappelant les antécédents de ceux-ci. Puis il dégage la notion
d’égalité fraternelle et de bonheur commun, et enfin il décortique Terreur douce et
Terreur dure.
En se référant à la déclaration de 1793, il dégage le libéralisme égalitaire de
Condorcet, de Paine et de Robespierre et montre l’importance de la notion de fraternité, où l’esprit de partage en s’appuyant sur la morale vaincrait l’égoïsme de la libre
JEAN-PIERRE GROSS,

Égalitarisme jacobin et Droits de l’Homme,

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complaisante, provoque la refondation d’un parti jésuite, épiscopal, qui n’est pas sans
rappeler les ultras de la Ligue : « c’est ainsi que la moitié du siècle rejoue, bien que sur un
mode mineur, le conflit politico-religieux du XVIe siècle » (p. 31). L’analyse de la période
1770-1790 tend à montrer comment l’héritage sécularisé des controverses religieuses a
contribué à la formation de l’idéologie révolutionnaire, notamment dans le cadre de la
résistance à la réforme Maupeou. Les conflits religieux du XVIIIe siècle ont été les
matrices de la culture politique de la Révolution : les publicistes soutenant l’épiscopat
contre les jansénistes développent une conception militante de l’absolutisme, les jansénistes répliquent en dénonçant le despotisme des évêques et de la cour… Mais rien
n’est simple, dans l’évolution du parti ministériel et du parti patriote durant les premiers mois de la Révolution. La démonstration de Dale Van Kley plonge dans les
racines religieuses de la modernité pour mieux comprendre la première révolution qui
ait entrepris une déchristianisation. Sans doute conviendrait-il de revisiter également les
différents épisodes de déchristianisation, mais on ne peut que se féliciter de la publication en français d’un ouvrage qui propose tant de perspectives nouvelles et stimulantes.
Dans la Rébellion française (Paris, Le Seuil, 2002), Jean Nicolas a récemment redonné
toute sa violence au siècle des Lumières ; D. Van Kley confère à la politique de ce dernier une dimension dialectique particulièrement bien venue.

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concurrence sauvage. Réalisme ou utopie ? Il se réfère à « la pratique de l’an II de ce
libéralisme jacobin de répartition ». Il annonce qu’il appuiera sa démonstration sur ses
propres travaux et sur l’enquête lancée par Françoise Brunel et Michel Biard sur l’action des représentants en mission.
Dans le deuxième chapitre, pour étayer sa thèse, il se réfère à cette pratique de terrain. Pour qualifier leur action, il utilise la notion de « jacobinisme centriste » qu’il
oppose à l’action d’une poignée de terroristes qui renvoie une image déformée de l’ensemble jacobin. Ce terme de « jacobinisme centriste » ne nous convainc guère, même si
nous devinons ce qu’il désire exprimer. À la notion de fraternité, il ajoute alors celle de
volonté patriarcale, qu’il décèle dans la réitération d’expressions telles que : « mettre en
commun », « bonheur commun », « effort commun », « mise en commun ». Termes qu’il
voit connotés d’une référence biblique dans leur idée de réciprocité. L’auteur rattache
alors ce phénomène à une éthique protestante. Il montre dans les discours des représentants des appels à une équité qui accepte un partage inégal des denrées et ce, dans le
droit fil d’une tradition de philosophie morale qui conduit de Plutarque à Mably en passant par Fénelon, Montesquieu, Rousseau et Diderot. C’est l’idée de la « Grande
Famille » qui se reconstitue dans la modération et la réconciliation. Il précise que ceci
n’empêche pas les flambées anticléricales contre la hiérarchie et le rituel mais conclut
sur le fait que la majorité des représentants, sur le terrain, recherchent la via media pour
assurer la liberté morale et religieuse.
Enfin, le troisième chapitre tend à montrer « qu’une poignée d’activistes intolérants a
eu tendance à éclipser une majorité de radicaux réfléchis ». Il parle de la « Terreur anarchique » de certains représentants qu’il oppose à la « Terreur officielle » (p. 105). J.-P. Gross
discute, constate, décortique le local et le national (p. 147), reconnaît un bilan difficile et
demeure conscient que bien souvent jacobinisme et violence sont associés. Il pense que
le problème fondamental fut la crainte partagée pour le devenir de la propriété. Il
explique qu’ainsi le discours violent couvre des idées modérées, équitables et guère spoliatrices. La violence du langage, (cf. « Marat et le Maximum démocratique ») sert
d’exutoire où l’on peut plus déceler une égalité morale que la volonté d’une égalité économique et sociale.
L’auteur en vient ensuite à la déchristianisation, dont il rappelle la brutalité ponctuelle stoppée par les ordres du Comité de Salut public. Mais il précise que l’intolérance marquée par les représentants est le résultat d’une crainte large des jacobins
« modérés », fils des Lumières. Il conclut sur la différence à établir entre la rigueur de la
Terreur et la tentative de réintégration sur le terrain du personnel politique compromis.
Une fois posé cet ensemble, les six chapitres suivants traitent tous d’un droit, de son
rapport au discours parisien, à celui des représentants en mission sur le terrain qu’il
croise avec les pratiques centrales et celles locales. Il y recherche et montre à chaque
fois la réalité de la fraternité, la volonté d’équité et de répartition plus juste entre les
hommes. Il décèle régulièrement dans la pratique jacobine une conscience de classe
plutôt qu’une lutte de classes. Ainsi tour à tour il décortique le droit de subsistance,
celui de propriété, la nécessité de l’impôt progressif, le droit au travail, celui à l’existence et à l’éducation.
On ne peut que saluer la profusion d’informations que livre l’auteur et constater
son travail méticuleux et scrupuleux. Mais le découpage ainsi choisi transforme l’ouvrage en une succession d’études qui brouille la clarté de l’ensemble. Il en émane une
impression générale touffue. La démonstration à force d’être répétée perd de sa force
de conviction. On s’interroge aussi sur le contenu de notions telles que « jacobinisme

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centriste », « jacobins modérés », « jacobins radicaux ». On peut aussi s’interroger sur la
pertinence des choix géographiques des missions des représentants, sur la réelle valeur
de citations, tirées de leur discours mais extraites de leur contexte. On perd parfois le fil
de la démonstration. On souhaiterait plus souvent une concision qui rendrait plus de
force à la démonstration. Il faut enfin déplorer les fautes d’orthographe (de frappe peutêtre ?), les mots coupés par des tirets en pleine page comme par exemple « dia-lectique »
(p. 10), résultant d’une mise en page bâclée et de relectures apparemment inexistantes
ou désinvoltes. Le prix de vente de l’ouvrage pouvait faire espérer que des problèmes
de forme de ce type soient évités. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là d’un
ouvrage riche d’informations, qui favorise la réflexion et laisse complètement ouverte
la discussion.
Christine LE BOZEC

L’argument central de ce livre très
important est le suivant : comment est-il posJacobins during the French Revolution,
sible de sauver le noyau dur de la lecture
Cambridge (Mass.), Harvard University Press,
révisionniste (disons furetienne, pour aller
1998, 335 p. , £ 37.50
vite) du jacobinisme, alors que, depuis les
années du Bicentenaire, celle-ci a été systématiquement récupérée, désarticulée, et restituée au grand public sous la forme de la
vulgate expliquant que le jacobinisme est la matrice des totalitarismes contemporains
(nazisme et stalinisme confondus). Si on veut faire un peu plus subtil, on aura la
variante suivante : le jacobinisme est l’héritier de l’absolutisme, le trait commun étant
l’étatisme, cette perversion qui inscrit la Révolution française comme avatar des « révolutions trahies », au regard des « bonnes » révolutions libérales que sont les révolutions
anglaise (de 1689) et américaine (dans sa version madisonienne).
Pour se démarquer de ces caricatures, P. Higonnet effectue une double démarche :
tout d’abord une forte contextualisation, pour inscrire le jacobinisme dans son époque, et
tout particulièrement pour montrer comment il plonge ses racines dans la crise culturelle
de l’Ancien Régime ; ensuite, pour le dissocier de la grille de lecture marxiste, comme
système idéologique profondément étranger aux fractures sociales qui caractérisent
l’Europe occidentale au XIXe siècle.
L’auteur repart donc de la crise de l’Ancien Régime pour scruter les origines de la
sensibilité jacobine. La monarchie administrative ludovicienne a impulsé le changement
culturel en établissant l’égalité des sujets face à la souveraineté royale d’un côté, en
développant la sphère culturelle publique, en parallèle. Mais, à partir des années 1750,
la sphère publique tend à devenir autonome par rapport au pouvoir royal, puis, dans un
deuxième temps, à se dresser contre lui. L’opinion publique naissante reprend à son
compte les valeurs de la morale publique prônées cent ans auparavant pour le compte
de l’absolutisme ; la culture est empreinte d’une nostalgie pour un temps où régnaient
l’harmonie sociale, le bon goût, les valeurs morales, alors que le présent est marqué par
un processus de fragmentation des liens communautaires et de dissolution des réseaux
hiérarchiques. Mais la masse de la population française, encore largement rurale, ne vit
pas cette évolution sur un mode conflictuel. Les paysans s’approprient la terre plus largement qu’en aucun autre pays européen ; leur mode de gestion, qualifié de « modernisme traditionaliste », leur permet de maintenir un cadre villageois, alors que la
communauté est largement dévitalisée. Les relations avec les petites villes, qui forment
PATRICE HIGONNET,

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Goodness beyond Virtue.

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l’armature de la France du XVIIIe siècle (voir les travaux de Bernard Lepetit ou Ted
Margadant, notamment), sont relativement harmonieuses. La France urbaine est restée
à l’écart des bouleversements capitalistiques qui traversent les villes du monde nordatlantique.
Le jacobinisme est le reflet de cette évolution multiforme, et de ces contradictions
particulières à la formation sociale française. L’équilibre entre tradition et modernité
était largement le fait de l’absolutisme dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, mais le
pouvoir royal affaibli, déclinant, ne peut plus jouer le même rôle cent ans plus tard.
C’est le jacobinisme qui est porteur de cette aspiration à l’harmonie, mais dans un
climat culturel différent ; sécularisation de la morale, montée de l’individualisme (la
vertu cardinale du jacobin selon l’auteur), déplacement des phénomènes de sociabilité
vers Paris, qui supplante Versailles. L’accent est mis sur la nation (on célèbre les grands
hommes, la langue française), sur la famille (symbole social hautement prôné par le
jacobinisme), le bien public (les critères de moralité abandonnent la sphère privée pour
la sphère publique, et les héros de David connaissent une vogue bien plus grande que
ceux de Greuze). Le rêve d’une harmonie universelle progresse au même rythme que
l’expansion des valeurs individualistes, et l’opinion publique perd progressivement de
vue la société réelle, pour construire une Cité utopique. Le jacobin est au carrefour de
ces mutations, à la fois profondément individualiste et confiant envers la société civile,
et profondément nostalgique de relations sociales harmonieuses (un peuple de frères…
et amis).
Par cette interprétation, on voit comment P. Higonnet est tributaire d’une lecture
tocquevillienne, tout en lui donnant une dimension nouvelle : les jacobins héritent d’une
culture d’Ancien Régime, mais cette culture est davantage le produit d’un divorce avec
l’absolutisme (trouver des processus de régulation sociale qui remplacent ceux de la
monarchie administrative), que celui d’une filiation formelle, par le biais des transferts
de souveraineté.
Ce faisant, l’auteur est également fidèle à la lecture furetienne, en mettant davantage l’accent sur la politique culturelle, que sur la dynamique socio-économique. Il
revient toutefois à cette dernière, pour scruter une autre dimension du jacobinisme :
non plus ses racines, mais sa pratique effective, son écologie sociale (p. 259). La
« grande transition » des années 1750-1780 marque le passage d’une société de castes à
une société de classes. Or, les jacobins sont majoritairement issus des classes moyennes
urbaines ; ce ne sont pas des gens du monde de la proto-industrie (même si on trouve
parmi eux, significativement, et des entrepreneurs et des ouvriers), mais, surtout, ce ne
sont pas des marginaux. Les jacobins sont des gens bien intégrés à la sociabilité locale,
surtout quand elle se développe dans les gros bourgs – ou petites villes ? – de 2 000
à 5 000 habitants ; ils sont bien éloignés de l’image que renvoie la politique parisienne,
souvent sectaire. Le cadre de la pratique ordinaire est celui des clubs locaux, profondément insérés dans le tissu social de la commune, héritiers des sociétés messmériennes,
des structures philanthropiques et des sociétés de lecture surtout. La philanthropie a
sensibilisé ces élites locales à la question de la pauvreté ; mais le jacobinisme infléchit ces
valeurs vers une authentique conscience sociale, au cœur de laquelle se trouve la valeur
travail, dans une représentation du monde fondée sur la réciprocité, avec le travail
manuel à égale dignité avec le travail intellectuel. Les jacobins sont ainsi particulièrement attachés à une harmonie communautaire. Fortement critiques des structures corporatives, mais en même temps nostalgiques des valeurs d’échange et des relations de
complémentarité qui sous-tendaient celles-ci, les jacobins n’étaient nullement prêts

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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à affronter les conséquences directes de l’abolition des corporations ; à savoir le développement des relations de classe. Quand la conscience de classe et son corollaire, le
désir de protection de la propriété à tout prix, se développent, l’universalisme jacobin
s’effondre. Plaidant pour un dépouillement minutieux des registres de délibérations des
clubs de province, l’auteur appuie sa démonstration sur quelques études de cas, forcément rapides. Lyon, Saint-Étienne et Nîmes furent rebelles au jacobinisme, parce que
ce sont des villes où la fracture séparant les riches des pauvres était profonde. Si Nîmes
fut un terreau plus favorable, c’est parce que le clivage religieux y est plus prégnant que
les clivages de classes. À Marseille, ville marquée par une intense sociabilité interclassiste, les affrontements majeurs se produisent au sein du camp jacobin. Paris est également une ville pré-industrielle où les classes sociales se côtoient, s’interpénètrent. Les
sans-culottes partagent de nombreuses valeurs avec les jacobins.
Si l’auteur reprend ainsi à son compte l’analyse de l’environnement social, ce n’est
pas dans un sens déterministe. Les jacobins ne sont pas « l’expression de » telle ou telle
classe sociale, ni même l’expression d’un « front de classe ». Il faut revenir à l’auto-représentation des acteurs. Si ruse de la Raison il y eut lors de l’épisode tragique de la
Terreur, elle réside dans la volonté des jacobins de hisser le peuple au niveau de la révolution, plutôt que de conformer la révolution aux besoins du peuple. Pour la pratique
politique quotidienne, les jacobins ont pour buts le bien-être, le respect personnel, l’égalité des talents, la libre communication des pensées et des opinions. Ce sont des sectateurs de la propriété individuelle. Ils sont empreints d’un légalisme pragmatique, qui les
conduit à rester attachés au gouvernement représentatif et aux élections libres, jusques
et y compris lorsque les fameuses « circonstances » les conduisirent à instaurer un
régime d’exception. En fin de compte, l’auteur estime que la comparaison jacobinismebolchevisme, qui a fini par se retourner contre ses initiateurs, n’est guère tenable. Si les
bolcheviques ont pu considérer Babeuf comme un précurseur, le babouvisme n’a rien à
voir avec les valeurs qui fondent le jacobinisme.
Reste une interrogation majeure : au-delà d’un groupe défini par sa culture, et
replacé dans un large mouvement historique, quelle est la part du jacobinisme au sens
strict dans le déroulement même du processus révolutionnaire ? Patrice Higonnet
consacre un premier chapitre à dérouler le récit de la Révolution française dans la perspective jacobine. Il repère des points forts au long de la trame événementielle ; tout
d’abord un premier jacobinisme (de sensibilité), qui se réalise à travers le mouvement
des fédérations. Puis un jacobinisme structuré à travers le réseau des sociétés politiques.
Enfin, un jacobinisme plus « idéologique » à partir du début 1793. Et après ? L’analyse
devient extrêmement confuse pour la période du Directoire, lorsqu’il cherche par
exemple à distinguer trois courants après la chute de Robespierre, dont l’un est identifié au nom de Siéyès. Ce qui rend tout à fait incompréhensible les enjeux de Brumaire,
coup d’État anti-jacobin, le directeur Siéyès étant à l’été 1799 l’initiateur d’une violente
campagne contre les jacobins, qui va largement servir de référent idéologique au régime
consulaire, puis impérial. C’est pousser jusqu’à l’absurde une certaine tendance sousjacente à la rétrospective des événements révolutionnaires, qui aboutit quelquefois à
diluer le jacobinisme dans « l’esprit de la Révolution », alors que les groupes jacobins,
bien souvent pluriels et mouvants au fil de l’expérience, ne furent pas les protagonistes
exclusifs du cours des choses. C’est aussi ignorer, pour la période du Directoire, les travaux récents sur le néo-jacobinisme (I. Woloch, P. Serna, B. Gainot).
Mais ces réserves ne sauraient occulter quelques acquis essentiels de l’analyse :
l’identification, précédemment signalée, de la sensibilité jacobine au mouvement des

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fédérations – antithèse de ce qui sera conjoncturellement le « fédéralisme ». Il faudrait, de
plus, souligner que cet idéal fédératif perdure pendant toute la période révolutionnaire,
et ressurgit même avec force dans les phases de périls majeurs : 1792, 1799, 1815. Par
ailleurs, l’auteur fait justice des raccourcis trompeurs, devenus monnaie courante dans
le vocabulaire politique contemporain, qui assimilent girondinisme et décentralisation,
jacobinisme et centralisation. Le girondinisme est une variante tardive du jacobinisme.
Enfin, parmi les acquis révolutionnaires, les problèmes coloniaux ne sont pas passés
sous silence, tout en s’efforçant, là encore, de bien les resituer dans leur contexte global ;
pour les jacobins, il était impensable que l’abolition de l’esclavage puisse conduire à un
éclatement de l’empire colonial. Ils souhaitent que les esclaves d’Haïti soient libres, mais
ils n’envisagent pas que les esclaves libérés puissent rompre le lien avec la mère-patrie
pour former leur propre république indépendante.
Au regard de ces lignes de force, on hésite à relever quelques erreurs de détail :
Jean-Baptiste Lindet au lieu de Robert Lindet (p. 59) ; les luttes coloniales ramenées à la
lutte des jacobins noirs contre les royalistes blancs (p. 279), alors qu’on affirme un peu
plus loin que les jacobins des Caraïbes sont blancs (p. 281) ; enfin, il semble un peu
cavalier de présenter un personnage aussi complexe que Jean Debry comme un
conventionnel quelque peu dérangé (p. 228). Mais ces quelques relevés critiques ne
sont que broutilles au regard d’une démonstration qui pose en permanence des questions fondamentales, jusqu’à la conclusion finale, au cours de laquelle l’auteur estime
que le jacobinisme peut encore servir de référence pour la société présente, à travers la
remise au goût du jour de la notion de bien public dans une sphère publique en voie de
féodalisation, et par la promotion d’un libéralisme égalitaire.
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Bernard GAINOT

La construction de la démocratie dans la
Révolution française : le titre de l’ouvrage de
Cambridge (Mass.), Harvard University Press,
James Livesey annonce une entreprise aussi
2001, 326 p., £ 35.00
ambitieuse que stimulante, un possible
regain du débat sur la portée politique de la
Révolution, entre les thèses de la déviance vers la souveraineté tyrannique et celles de
l’expérimentation pionnière de la vie démocratique. En fait, les quelque 320 pages du
texte ne tiennent les promesses du titre que sur une partie du sujet. En effet, James
Livesey propose avant tout une histoire des idéaux démocratiques en rapport avec les
formulations du projet républicain dans la France du XVIIIe siècle.
Les sources utilisées sont d’ailleurs à la mesure de cette perspective de culture politique intellectuelle : l’essentiel est constitué de textes d’auteurs divers, les uns très
célèbres comme Rousseau, Condorcet ou Benjamin Constant, les autres moins connus
tel Jean-Baptiste Dubois beaucoup cité pour ses Observations sur l’économie rurale dans
ses rapports avec l’Instruction publique publiées dans La Décade philosophique de l’an IV,
certains très engagés dans les affaires publiques, de Turgot à La Revellière Lépeaux ou
François de Neufchâteau, d’autres plus cantonnés dans les rôles d’observateurs comme
Jean-Baptiste Salaville ; en complément à ces œuvres, James Livesey a aussi étudié des
rapports présentés aux assemblées législatives, notamment du Directoire.
C’est d’ailleurs là un autre trait de cet ouvrage que de reposer sur une chronologie
doublement décalée par rapport aux travaux classiques d’histoire trans-révolutionnaire.
La construction du livre est significative d’une priorité chronologique : d’une part, deux
JAMES LIVESEY,

Making Democracy in the French Revolution,

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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chapitres donnent une vue d’ensemble et forcément en perspective cavalière sur les
aléas démocratiques dans les expériences et les idées républicaines du XVIIe siècle à la
Convention montagnarde ; d’autre part, quatre chapitres proposent des analyses plus
approfondies de divers projets démocratiques postérieurs à l’an III, en particulier sous
le Directoire. Cette construction vient à l’appui de la thèse fondamentale du livre : c’est
sous la République directoriale que sont formulées les véritables avancées fondatrices
des aspirations et des pratiques démocratiques contemporaines. Pour James Livesey,
une étape décisive est franchie parce que se rejoignent alors les idéaux républicains en
termes de libertés politiques et les exigences économiques des libres commerce et entreprise, ainsi émerge un « républicanisme commercial » moderne. En fait, l’argumentaire
est surtout développé à propos de deux domaines : l’économie agricole et les initiatives
culturelles en matière d’éducation, de religion et d’art.
À propos de l’agriculture, James Livesey étudie notamment les revendications et les
propositions sur les structures agraires à partir d’essais ou de propositions législatives,
notamment suscités autour du Bureau d’économie politique, créé à l’initiative de
Guinguéné en l’an IV et dirigé par Benezech. Il montre que s’y formule avec force le
double thème d’un meilleur fonctionnement de l’économie de marché dans un régime
égalitaire et de la nécessité d’une mise en adéquation des intérêts particuliers et des institutions collectives par la promotion de l’identité nationale. Cet idéal se manifesterait
notamment par le regain des projets en faveur d’un républicanisme agraire favorable à la
petite exploitation et promu, entre autres moyens, par le partage des communaux. Qu’il
y ait persistance sous le Directoire des débats sur les structures agraires et en particulier
sur les communaux est indéniable ; Nadine Vivier l’a montré clairement en prenant en
compte des diverses dimensions du débat et ces travaux auraient mérité référence de la
part de l’auteur, qui cite peu la considérable historiographie française sur la question. Or,
cette historiographie, en particulier ces vingt dernières années, tend à souligner trois
traits dans les doctrines et les évolutions de l’économie agricole : d’abord la question
agraire en France ne cesse pas depuis les années 1760 de se poser en termes d’efficacités
comparées des grandes et des petites exploitations, et il ne faut pas attendre la Révolution
pour que certains promeuvent la petite exploitation tandis que d’autres défendent l’efficacité, en particulier commerciale, de la grande ; en deuxième lieu, les Conventionnels
eux-mêmes, fussent-ils Girondins, Montagnards ou Thermidoriens, puis les
Républicains du Directoire sont partagés sur cette question ; enfin, il apparaît illusoire de
lier le développement de l’économie de marché à un type agraire, c’est bien plus la complémentarité de modes d’exploitation différents qui assure une intégration progressive
au marché. Ainsi l’équation Directoire – « république commerciale » – promotion de
l’égalitarisme agraire se trouve à plusieurs titres surfaite (je me permets de renvoyer à ma
contribution « Le gouvernement révolutionnaire, la terre et la communauté rurale [17931795] », Bulletin de la SHMC, 1999/1-2, p. 96-117, et aux Annales historiques de la
Révolution française, n˚ 315, 1999/1 : « Paysans, questions agraires et communautés villageoises en France, Grande-Bretagne et Europe du Nord-Ouest à la fin du XVIIIe siècle »).
Sur le terrain culturel, l’examen des projets scolaires, des goûts littéraires, entre
autres, suggèrent des idées de rapprochements stimulants, par exemple entre la place
faite au sentiment et l’évolution des rapports de sexe. En revanche, on ne perçoit pas
toujours ni l’originalité de la période directoriale, ni la dimension vraiment démocratique des signes proposés.
Au total, l’ouvrage a le grand mérite d’inviter à dépasser les lectures des apports de
la Révolution française trop confinées soit aux pratiques politiques de gouvernement,

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Jean-Pierre JESSENNE

Howard Brown et Judith Miller ont
organisé à l’occasion du bicentenaire du
from the French Revolution to Napoleon,
18 brumaire des journées d’études à l’univerManchester, Manchester University Press,
sité d’Emory, dont la majeure partie des
2002, 210 p., £ 38.95
contributions sont rassemblées dans ce livre,
précédées d’une substantielle introduction
historiographique. Ces études permettent de faire le point sur le renouveau de l’historiographie du Directoire et du Consulat outre-atlantique. On se sera donc pas surpris
par la prédominance de la cultural history dans ces études qui envisagent la décennie
1794-1804 comme fondatrice de nouvelles représentations, dans les domaines juridique, artistique, culturel, pour repenser les rapports entre l’État et la société civile.
Howard Brown présente le cadre à la fois chronologique et conceptuel de l’ouvrage. Il appelle à considérer la décennie 1794-1804 comme un ensemble cohérent,
marqué par la problématique du rétablissement de l’ordre et la recherche de la stabilité
politique. La Convention thermidorienne avait tenté d’ancrer la république sur des
bases constitutionnelles, mais ne put faire face simultanément au chaos économique, à
la guerre extérieure et aux contestations intérieures. C’est le coup d’État de fructidor
an V qui marque la fin de la démocratie représentative et l’évolution vers des solutions
autoritaires. Brumaire ne fut, selon Brown, que l’un des moments de cette évolution
vers un « autoritarisme libéral » et la création d’un « État sécuritaire » (security state).
Bonaparte ne fit que reprendre des moyens que le Directoire avait commencé à mettre
en place : la gendarmerie double ses effectifs entre 1797 et 1802, des juridictions spéciales sont créées, les autorités locales sont associées à l’effort de répression. La mise au
pas de la presse est également largement entamée sous le Directoire. À partir de 1802,
la stabilité obtenue grâce à ses choix politiques – amnistie des émigrés, création d’une
élite socio-politique basée sur les listes électorales – permet à Bonaparte de façonner un
nouveau régime, plus nettement autoritaire.
HOWARD G. BROWN, JUDITH A. MILLER (ED.),

Taking Liberties. Problems of a New Order

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soit à la séquence Assemblée constituante-Convention. Il inscrit la reformulation des
attentes politiques, sociales et culturelles dans la longue durée des aspirations démocratiques et les met utilement en rapport avec d’autres changements, économiques notamment. En même temps, il laisse insatisfait sur trois points : en premier lieu, l’acception
de la notion de démocratie est tellement extensive que les différents domaines évoqués
paraissent parfois en rapport très lointain avec le sujet ; surtout, le parti pris de porter
l’analyse sur les discours à propos de la démocratie conduit à ignorer presque complètement les pratiques et les luttes politiques : or, s’il est bien un chantier où les recherches
récentes ont montré que la Révolution constituait bien un laboratoire de la modernité
politique, c’est bien celui de la sociabilité politique, des clubs, des engagements citoyens,
du vote, etc. Finalement ce choix fragilise aussi la thèse, certainement pertinente, de la
mise au jour des apports du Directoire : en effet là encore, des travaux, notamment ceux
de Bernard Gainot (1799, un nouveau jacobinisme, Paris, Éd. CTHS, 2001) ont montré
qu’au-delà des replis de la participation institutionnelle, la densité des pratiques politiques se perpétue sous le Directoire par la vitalité des débats et d’une sociabilité variée,
manifeste jusqu’à l’an VIII. À limiter l’appréhension du politique tout en globalisant les
dimensions de la démocratie, James Livesey propose une lecture stimulante mais tronquée de la Révolution.

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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Un des apports essentiels du livre est de montrer, à travers un premier groupe d’articles, comment les bouleversements juridiques sont au cœur de la redéfinition des rapports entre les sphères civile et politique. J. Heuer aborde le cas des femmes émigrées :
sont-elles coupables d’avoir suivi leur mari ? Leur devoir de femme l’emporte-t-il sur
celui de citoyennes ? La décision du Code civil ne fit qu’entériner les débats autour de
plusieurs affaires judiciaires, qui témoignent de la difficulté de penser les liens entre la
famille et l’État et à redéfinir la place des femmes dans la société post-révolutionnaire.
Avec l’étude de la « lésion d’outre-moitié », action intentée par des propriétaires de
biens immobiliers qui estimaient les avoir vendus à un prix inférieur de plus de moitié à
la valeur réelle, J. Miller pose la question du respect des contrats dans un temps d’incertitudes économiques. Les évolutions de l’assignat ont multiplié les conflits entre débiteurs et créditeurs, dont les tribunaux sont surchargés. Le besoin d’une loi sur les
transactions se fait sentir : beaucoup de députés la présentent comme la première chose
que leur ont demandée leurs électeurs. Bien que le contrat soit la pierre angulaire du
nouvel ordre juridique, les législateurs firent une entorse à leurs principes en s’appuyant
sur des arguments sentimentaux – le désarroi de familles innocentes perdant leur patrimoine – plutôt que véritablement juridiques.
R. Schechter jette une lumière nouvelle sur la convocation du Grand Sanhédrin. La
question de l’usure aurait pu être résolue par la loi, mais Napoléon voulait donner à la
réintégration des juifs dans le corps social un impact symbolique, renforçant sa stature
de législateur et d’émancipateur des peuples. Les notables juifs utilisèrent l’espace politique qui leur était donné pour défendre leurs traditions et, tout en tenant un discours
assimilationniste, voire obséquieux, réaffirmer la supériorité de la loi divine sur celle de
Napoléon. Ils utilisent l’occasion qui leur est donnée de « prendre la parole » pour
défendre leurs lois et leurs mœurs, tout en se coulant dans le moule de la rhétorique
napoléonienne.
Cependant, les tendances répressives du régime ne doivent pas être minimisées et
M. Sibalis montre que la commission de la liberté personnelle du Sénat établie par le
sénatus-consulte organique de mai 1804 ne fut qu’un habillage législatif. Tout prisonnier arrêté pour conspiration politique devait avoir un procès dans les dix jours ou être
libéré. La commission examinait les pétitions et transmettait son avis au ministre de la
police. L’étude des cas montre que la priorité demeurait à la police et à la restauration
de l’ordre.
Un second groupe d’articles analyse quelques voies de renouveau dans le domaine
culturel et artistique. M.-N. Bourguet étudie comment l’expédition d’Égypte, guidée au
départ par la croyance en l’universalité de la science, amena les savants à découvrir la
richesse archéologique de la civilisation égyptienne et à modifier durablement l’image
que le pays avait de lui-même.
R. Spang réexamine la réputation de frivolité attachée au Directoire, sous l’angle
d’une transformation culturelle plus vaste qui réhabilite et déculpabilise les désirs individuels. La notion de plaisir et de commodité remplace celle de luxe, négativement connotée. Les besoins individuels sont reconnus pour leur intérêt économique. Cette évolution
ouvre la voie à une société dépolitisée et engagée dans la voie du consumérisme.
R. Blaufarb étudie le mythe de la méritocratie napoléonienne dans l’armée. Après
une période de rajeunissement des officiers, jusqu’en l’an X, Napoléon a surtout cherché à élever le niveau social du corps des officiers en y incorporant des jeunes hommes
de bonne famille, formant ainsi les bases de la nouvelle élite de la nation. Les rapports
des inspecteurs généraux valorisent le caractère et le « zèle » plus que la connaissance

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technique, ce qui, avant la création des lycées, valorise l’éducation reçue par les jeunes
nobles. Ces officiers de bonne famille ont des chances de promotion beaucoup plus
grandes que les officiers sortis du rang, qui ne dépassaient généralement pas le grade de
capitaine.
Enfin, A. Jourdan montre que les artistes se rallièrent plus facilement au régime que
les écrivains. À la recherche de revenus réguliers pour faire fonctionner leurs ateliers, ils
restent tournés vers leur art, apprécient la reconnaissance sociale que leur offre le
régime et se préoccupent peu de politique. Cette attitude est en accord avec leur
conception du métier d’artiste, leur haute estime d’eux-mêmes et leur recherche d’un
train de vie en accord avec cette image.
Cet ouvrage montre la variété des terrains sur lesquels se construisit le « nouvel
ordre » napoléonien. De nombreuses catégories attendaient la restauration de l’ordre
civil, juridique et familial, et étaient prêtes à accepter une certaine restriction des libertés comme le meilleur moyen d’assurer leurs droits et leurs statuts. Les études réunies
par Howard Brown et Judith Miller constituent un guide précieux dans l’étude de ces
phénomènes, en même temps qu’un encouragement à poursuivre le décloisonnement
des périodes révolutionnaire et napoléonienne.

Tiré d’une thèse de l’Université de
Genève, ce livre offre une nouvelle approche
de la révolution genevoise, trop souvent
populaire, politique et révolution
réduite à un épiphénomène des révolutions
à Genève de 1789 à 1794,
occidentales du dernier tiers du XVIIIe siècle.
Genève-Paris, Slatkine, 2001, 688 p., 73,20 €.
Il développe son analyse sur les facteurs et
les acteurs à la fois politiques, culturels, économiques et sociaux de cet épisode qui, s’il
fut limité dans son espace géographique, n’en demeure pas moins éminemment fécond
pour analyser les transformations sociales et politiques à l’œuvre alors en Europe.
Constatant les déficits de l’historiographie sur cet objet, l’auteur tente de « tenir
ensemble » ces différents niveaux de réalités (politique, culturel, économique et social)
tout en cherchant à les articuler entre eux afin d’en montrer les liens d’interdépendance.
Ainsi, il s’est fixé pour but de « mettre en lumière une période de l’histoire de Genève
peu connue et le plus souvent délibérément occultée [et de] livrer une tranche de vie
populaire du XVIIIe siècle, avec ses passions et ses antagonismes, ses bons mots et ses
violences, ses espoirs et ses craintes, sa raison et son utopie, son bon sens et sa folie »
(p. 15). À cette ambition s’ajoute un fil rouge implicite qui traverse tout le livre : la comparaison de fait entre la révolution genevoise et sa grande voisine, la Révolution française. Cette dimension comparative de l’ouvrage revient souvent car elle renvoie aux
faits mêmes qui ne peuvent se comprendre de manière totalement autonome dans le cas
genevois.
Éric Golay s’est donc attaché au projet de faire une histoire de la révolution genevoise vue « d’en bas », en cherchant à reconstituer et à analyser les paroles et les actes des
anonymes composant les masses populaires gagnées à l’idéologie révolutionnaire. Un
tel dessin fait évidemment référence aux travaux d’Albert Soboul sur la sans-culotterie.
La reprise des termes « mouvement populaire » dans le titre de l’ouvrage marque clairement cette filiation. Pourtant, cette étude n’est en aucun cas une copie locale, c’est un
type de regard, de perspective, que l’auteur a choisi de privilégier par la pratique d’une
ÉRIC GOLAY,

Quand le peuple devint roi. Mouvement

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Igor MOULLIER

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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histoire résolument sociale associant approches quantitatives et qualitatives. Cependant,
ce projet d’histoire sociale se mue au fil des pages en une histoire sociale et culturelle du
politique qui glisse par moments vers l’institutionnel, voire l’événementiel, selon les nécessités de l’analyse. En effet, l’établissement des faits et leur signification posent parfois problème en raison du caractère fragmentaire ou médiocre de l’historiographie existante. Ce
glissement s’avère donc indispensable afin que l’étude garde cohérence et qu’elle constitue un état actualisé de la recherche sur la révolution genevoise.
Éric Golay nous propose d’abord une analyse de la culture politique genevoise. En
effet, les discours et les pratiques des Genevois révèlent une culture politique complexe,
qui trouve ses racines à la fois dans les formes anciennes du régime républicain et dans
l’expérience des luttes socio-politiques qui ont scandé le siècle jusqu’à la révolution temporairement victorieuse de 1782. Ainsi, l’attachement à la légalité, la pratique de la discussion publique dans des cercles (ou clubs) et l’usage des imprimés ou encore les
« prises d’armes » sont des traits structurants de la vie politique genevoise avant 1789.
Bien évidemment, l’explosion révolutionnaire française ne laisse pas intacte ces spécificités locales. Les nouveaux principes, en particulier la question très sensible de l’égalité
civile et politique dans un petit État où la population est divisée en six ordres inégaux,
sont au cœur d’une remise en question des vieilles institutions républicaines.
Dès lors, cet ensemble de discours et de pratiques originales – ces dernières reconstituées grâce aux archives judiciaires – se mêlent à celles importées de la France voisine.
En effet, les avancées de l’influence idéologique de la Révolution française accusent les
clivages politiques propres à Genève. Ainsi, Éric Golay montre comment les réformistes
s’opposent aux révolutionnaires au nom de la vieille culture politique républicaine et
par la peur du pouvoir plébéien. C’est aussi pourquoi les antagonismes irréductibles des
partis (conservateurs, réformistes, révolutionnaires) empêchent toute réforme satisfaisante du régime républicain. Deux insurrections successives et la présence voisine des
armées de la République française (Savoie) sont nécessaires pour éliminer définitivement le pouvoir des anciens Conseils (4 et 28 décembre 1792), établir l’égalité entre
tous les Genevois et mettre en chantier un projet de constitution moderne.
Selon Éric Golay, la constitution de 1793-1794 est le fruit et le reflet d’un siècle de
luttes politiques à Genève. Le « Conseil général » – assemblée des Bourgeois, théoriquement souverain et aux pouvoirs très limités sous l’Ancien Régime – est alors élargi à
tous et doté de pouvoirs énormes. Il se pose donc en unique garant des institutions
contre les abus du pouvoir exécutif auquel on attribue l’autoritarisme passé et, de ce
fait, la représentation est limitée au maximum. En cela, les Genevois restent fidèles à la
pensée politique de Rousseau (1712-1778). Comme « il y a donc un référendum obligatoire, au sens du droit suisse actuel, sur toutes les lois et tous les édits » – y compris sur
les traités internationaux ou sur les constructions publiques –, complété par un véritable
droit d’initiative « à la réquisition de 500 citoyens » (p. 139), il en résulte une intense activité électorale, puisqu’entre janvier 1793 et juillet 1794, les Genevois sont conviés à aller
voter en moyenne une fois tous les sept jours ! Malgré des circonstances très différentes,
l’expérience des échecs successifs de réforme du régime républicain pendant un siècle
participent largement à cet excès de démocratie directe. Si elle devient problématique
dans sa pratique, la démocratie directe constitue néanmoins le trait d’union fondamental entre l’ancien et le nouveau régime.
La consultation incessante des citoyens sur la moindre modification législative, ou
pour l’approbation de décisions relevant de l’exécutif, permet de dresser en « temps
réel » l’image des sensibilités de la population genevoise face à sa révolution. Ceci nous

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amène à la question des résistances à la révolution dans une république urbaine dont les
conditions socioculturelles (prospérité, alphabétisation, luttes politiques pré-démocratiques) peuvent a priori laisser penser que la population fut très réceptive aux idées
révolutionnaires. Or, à Genève comme ailleurs, le poids du passé est très fort. Le
« peuple » se montre à plusieurs égards conservateur et résistant aux nouvelles valeurs.
Ainsi par exemple, la constitution de 1794 lie citoyenneté et confession protestante en
dépit de l’opposition du Grand Club qui fédère l’ensemble des « égaliseurs » genevois.
La minorité révolutionnaire active n’est donc pas obligatoirement suivie lors des votes
en Conseil général. Cette condition « archaïque » de la citoyenneté dévoile la vivacité et
les enjeux identitaires de la foi réformée pour les couches populaires et qui s’opposent
aux positions libérales des élites de la République en matière confessionnelle.
Outre la clause religieuse à la citoyenneté contraire aux Droits de l’Homme de
1789, le maintien des corporations et la défiance vis-à-vis des étrangers, à mesure que
les conditions socio-économiques se dégradent, mettent en lumière le hiatus entre l’affirmation des valeurs universelles, qui servent de guide à la révolution, et les « réflexes »
politiques parfois conservateurs du peuple. Face à ses résistances venues « d’en bas »,
Éric Golay montre bien comment la fondation du Grand Club, par son rôle pédagogique, tente de combler cet écart problématique entre peuple idéel et peuple réel. Seule
la question de la sauvegarde de l’indépendance réunit un consensus quasi absolu face
aux appétits supposés ou réels de la France jacobine.
En revanche, Genève n’est pas embarrassée par le conflit avec l’Église catholique et
ne connaît guère des problèmes de déchristianisation. Si le clergé genevois est divisé
quant à la révolution en cours, certains pasteurs y participent au titre des meneurs de la
révolution (Gasc, Anspach).
Quant au « mouvement populaire » proprement dit, Éric Golay montre aussi
qu’une certaine unité de vue prévaut entre ses chefs et les autorités issues de l’insurrection de 1792 quant à la politique modérée à mener et à l’exclusion des extrémistes. Ces
derniers se nomment eux-mêmes « Marseillais » puis « Montagnards », vocabulaire
importé de Paris. Néanmoins, les extrémistes ne sont pas les seuls à subir une réelle
attraction de l’idéologie jacobine. Ainsi, le Grand Club, plutôt modéré, se renomme
Club de la Montagne. Or, la dégradation rapide des conditions de vie (cherté) et un
chômage massif, dus à la crise économique et à la guerre, favorisent la radicalisation du
mouvement populaire à partir de l’hiver 1793. Le Grand Club n’échappe pas à la tendance et il en vient à demander des mesures d’exception à la fois contre les « englués » et
les « accapareurs », indifférents ou hostiles à la révolution, et pour assurer l’approvisionnement de denrées de première nécessité à des prix abordables pour tous. On retrouve
ici des mécanismes déjà connus : surveillance des autorités et des étrangers, visites
domiciliaires, maximum, taxation des riches, etc. Face à cette volonté d’autonomie et
d’organisation de la base révolutionnaire, le gouvernement s’efforce de les inclure dans
des structures officielles qui les encadrent et les minorent.
À la crise économique s’ajoute une grave crise politique qui conduit à l’insurrection
de juillet 1794. En effet, la pratique de la démocratie directe qui décompose alors le vote
article par article a provoqué le refus des principales dispositions du nouveau système
fiscal, laissant l’État sans ressources. La rumeur d’un complot contre-révolutionnaire
visant à empêcher l’adoption de la nouvelle loi sur les contributions publiques, la misère
généralisée et des tensions internes exacerbées achèvent d’exaspérer les militants révolutionnaires qui déclenchent une insurrection spontanée. Dans la foulée, le mouvement
populaire s’autonomise des autorités et tente de se structurer en se donnant ses propres

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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organes. Cependant, comme l’explique Éric Golay, la mise sur pied d’un tribunal révolutionnaire à composition populaire marque paradoxalement la fin de cette autonomie,
parce qu’il tend à devenir un instrument aux mains de la faction extrémiste pour
déchaîner une violence dans laquelle haines politiques et règlements de comptes privés
se mêlent. Peu après, la reprise en main du pouvoir par le gouvernement et la défaite des
jacobins en France permettent la liquidation des extrémistes.
En revanche, il apparaît un peu surprenant qu’Éric Golay passe à côté d’un objet
central, parce que traversant l’ensemble de son propos, à savoir la peur qui semble
animer tous les acteurs dans des proportions variables dès le début du processus révolutionnaire. Si les moments de crise aiguë renforcent sa diffusion et son expression, la
peur reste omniprésente. Nous en voulons pour preuve la thématique récurrente du
complot, véhiculée tant pas les discours que par la rumeur publique. Dans une ville où
tous sont armés, l’enchaînement des actions préventives et des représailles engendrent
une violence endémique, que l’auteur décrit dans le détail, et qui nous semble expliquer
pour une part l’insurrection de juillet 1794. Quant à la pratique populaire de la violence, généralement comprise comme des actes de justice par les révolutionnaires, elle
aurait mérité un examen au regard des violences antérieures afin d’en distinguer les
caractères socio-politiques anciens et nouveaux.
Cette rapide présentation n’aura pas permis d’évoquer tous les problèmes et questions soulevés par Éric Golay dans son étude très approfondie. Mais la problématique
du « propre » et du « partagé » entre la révolution genevoise et la Révolution française
mériterait une étude comparative spécifique qui, par ailleurs, n’enlèverait rien à la position historiographique de l’auteur, visant à souligner avant tout la dimension originale
de la Révolution genevoise.
Christian-Alain MULLER

Sans évoquer ici les juges de paix, que
de récentes études nous ont permis de redécouvrir (G. Métairie, C. et C. Coquard,
en Belgique. 1794-1814.
S. Humbert), comment ne pas regretter que
Essai d’approche politique et sociale,
les juges des tribunaux de la Révolution et de
Genève, Droz, 1998, 514 p.
l’Empire ne demeurent connus que par les
synthèses essentiellement consulaires de J. Bourdon, ou par de trop rares monographies
départementales (J. C. Attuel, E. Dandine, H. J. L. Debauve, J. C. Gegot, A. Grivel,
L. Legoux…) qui n’abordent généralement la question que pour une courte période ?
L’ouvrage de Jacques Logie comble en partie ce vide par l’étude du recrutement, des origines professionnelles et des carrières des juges des départements « réunis » à la
République le 9 vendémiaire an IV (1er octobre 1795). Dans l’édition de sa thèse, dont le
plan respecte la chronologie des régimes politiques et des réformes judiciaires, l’auteur
présente l’histoire du personnel des juridictions civiles et pénales de la Belgique pendant
les quinze années de sa période « française ». Après avoir rappelé les expériences de Joseph
II (1787) et celles de la première occupation par les armées de la République (17921793), il divise son analyse en trois parties consacrées au Directoire, au Consulat et à
l’Empire, dans chacune desquelles il présente successivement les textes légaux, la « condition matérielle des magistrats », le fonctionnement des tribunaux et le recrutement des
juges. L’information, toujours présentée avec rigueur et sobriété, est d’un accès facile,
même si l’on peut regretter l’absence d’un index. Les apports de l’ouvrage, multiples et
JACQUES LOGIE,

Les magistrats des cours et des tribunaux

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d’importance, permettent non seulement de mieux connaître le monde des juges à une
époque de redéfinition de leur statut, mais aussi d’isoler les spécificités de la Belgique
réunie et de contribuer à l’histoire d’une France aux frontières élargies.
Dès 1790, l’Assemblée constituante avait imposé l’élection des juges, même si,
avant l’institution d’un commissaire « national » élu, en 1792, le commissaire « du roi »
continua d’être nommé à vie par le monarque. En intégrant la République, en 1795, les
neuf départements de l’espace « belge » se voyaient progressivement appliquer les lois
françaises ; en matière de nomination des juges, ils ne furent cependant pas immédiatement soumis au droit commun puisqu’en l’an IV, le soin d’organiser les tribunaux et de
désigner leur personnel fut confié aux représentants Portiez et Pérès, puis au commissaire du gouvernement Bouteville. Dès germinal an V, l’exception disparut, et les
citoyens de l’espace Belgique purent choisir leurs juges. À partir de ce moment, l’histoire du renouvellement du personnel judiciaire de Belgique rejoint celle de la France de
l’intérieur. Même si le coup d’État du 18 Fructidor n’eut qu’un impact atténué dans le
monde judiciaire des « départements réunis », il entraîna l’annulation des élections dans
les Deux-Nèthes (p. 203) ; en l’an VI et en l’an VII, les scrutins furent troublés par de
nombreuses scissions au sein des assemblées électorales (p. 207-208, 214-215).
Excepté pour les juges de paix, l’expérience de l’élection s’interrompit par la réforme
judiciaire de l’an VIII, qui réintroduisit le principe de la nomination pour les juges du
siège et du parquet.
Par un recours à la prosopographie et une approche quantitative des évolutions,
l’auteur tente d’isoler les transformations successives du corps des juges. Retenons qu’en
l’an IV et en l’an V, à l’issue des nominations de Pérès et Portiez, et plus encore après
celles de Bouteville, un fort contingent de Français « de l’intérieur » occupa des places de
juges, souvent aux postes clefs de commissaires du Directoire, de présidents des tribunaux criminels ou d’accusateurs publics. L’organisation des premières élections, en
l’an V, provoqua un profond renouvellement du personnel, tant dans les juridictions criminelles que civiles. Les Français ne furent pas totalement exclus, même s’ils reculèrent
sensiblement, surtout dans les tribunaux civils où leur nombre passa de 43 à 10 après les
élections de germinal (p. 194). Pendant l’ensemble du Directoire, en partie à la faveur
des nominations effectuées par l’exécutif, les Français demeurèrent très présents aux responsabilités les plus sensibles ; à la veille de la réforme de l’an VIII, ils occupaient huit des
neuf postes de commissaires du Directoire près les tribunaux, environ la moitié des
places d’accusateur public des tribunaux criminels et plus du tiers des emplois de commissaire du Directoire devant les tribunaux correctionnels (p. 230-235).
Avec le Consulat et le retour des nominations, le monde des juges commença une
véritable métamorphose. Le tournant de l’an VIII, par certains côtés, peut apparaître
comme moins important que celui de l’anV ; les deux tiers des juges en fonction à la veille
de la réforme retrouvèrent une place dans l’ordre judiciaire, tandis que leurs rangs furent
complétés, le plus souvent, par des hommes qui avaient occupé des responsabilités
publiques sous le Directoire (p. 279-289). Comme dans la période précédente, les
Français de l’intérieur restèrent davantage présents dans les juridictions criminelles
(18,5 %) que civiles (12 %) (p. 287). Mais le recrutement des magistrats évolua progressivement, laissant plus de place aux personnels locaux. En Belgique comme en France de
l’intérieur, le Consulat et l’Empire furent également l’époque d’une redéfinition du statut
social du juge, marquée par une exigence croissante de « compétences » qui conduisit le
gouvernement à rétablir l’obligation d’une formation juridique avant l’entrée dans la carrière (supprimée en France en 1792) ; dès le Consulat, la diminution sévère des

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COMPTES RENDUS

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rétributions s’accompagna aussi de la prise en compte, lors des recrutements, de l’origine
sociale et de la fortune des candidats ; l’image et la composition de la magistrature changeaient et, sous l’Empire, le phénomène s’accéléra à l’occasion des épurations de 18071808 et de 1811, dont l’auteur montre avec clarté toute l’importance (p. 252, 407-428).
Par la présence de personnes dépourvues de licence en droit dans la magistrature
et, peut-être plus encore, par le fréquent engagement public des juges, la période étudiée conserve néanmoins une cohérence certaine. Pour l’Empire, l’auteur rappelle la
possible participation des juges à l’exercice de fonctions administratives et politiques ; il
relève la carrière de législateur de neuf d’entre eux et précise que nombre d’autres juges
occupèrent des places dans les conseils municipaux, les collèges électoraux, les conseils
de département ou d’arrondissement (p. 357-358). Pour les périodes antérieures,
J. Logie donne quelques indications ponctuelles qui montrent combien les carrières
judiciaire et politique pouvaient se mêler. Les liens entre l’une et l’autre mériteraient
certainement des analyses complémentaires que le matériel prosopographique recueilli
par l’auteur, mais non publié, devrait permettre. Il y a là un caractère majeur de la
magistrature de cette période dont l’importance demeure en grande partie à évaluer.
Par-delà l’histoire du personnel judiciaire, ce livre revient sur la question de l’intégration des départements réunis à la France. Il apporte de précieux renseignements sur
l’attachement ou le rejet des institutions françaises en Belgique. L’étude de la magistrature permet d’esquisser une géographie de la collaboration des milieux judiciaires
locaux aux institutions nouvelles, particulièrement précise pour l’époque directoriale.
Dans les départements totalement ou en partie francophones de la Dyle, de Jemmapes
et de l’Ourthe, la participation fut importante ; en Sambre-et-Meuse, elle fut un peu
plus réservée. Les refus d’intégrer les tribunaux, ou les méfiances du pouvoir envers les
juristes locaux – qui se traduisaient par un grand nombre de juges français et la présence de magistrats sans formation juridique –, se retrouvèrent essentiellement dans les
départements flamands de l’Escaut, de la Lys et des Deux-Nèthes, ou dans celui des
Forêts, aux deux tiers germanophone. La flamande Meuse-Inférieure reste un cas à
part, puisque Maestricht y apparaît comme une pépinière de juges (p. 461-462).
L’auteur précise clairement qu’il serait abusif de traduire la question du refus des places
judiciaires en celle de la résistance à l’intégration à la France ; de manière convaincante,
il rappelle les causes multiples des refus, qui furent particulièrement nombreux lors des
nominations de frimaire an IV (58 % de refus chez les juges civils ; p. 116) ou de celles
de l’an VIII (26 % ; p. 304) ; parmi elles, les incertitudes politiques ou la désapprobation
du pouvoir ont un rôle, que l’auteur tente d’évaluer et qui renvoie à quelques-uns des
grands débats de l’historiographie belge (p. 117-121, 303-307). C’est l’un des mérites
majeurs de l’ouvrage que de lier ainsi l’histoire de la justice et l’histoire politique.
Hervé LEUWERS

Plutôt qu’à la place tenue par la guerre,
comprise comme l’ensemble des opérations
la guerre et la frontière,
militaires qui se déroulent sur les frontières à
Paris, Éditions du CTHS, 2000, 527 p., 300 F.
partir de 1792, évoquées dans l’espace alpin
(Daniel Ligou, Gerhard Wolf), l’unité du
volume tient à l’étude de l’impact du fait révolutionnaire dans les régions frontalières, et
à l’impact de l’effort de guerre ailleurs en France, avec une idée majeure, qui remet en
cause certaines perspectives. Dans l’ensemble, si la liberté est partout bien accueillie,
MONIQUE CUBELLS (ÉD.),

La Révolution française :

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même en Allemagne (Sophie Hélaine) et au Piémont (Jean Nicolas), et si finalement le
discours révolutionnaire devient la règle, le fait révolutionnaire, centralisateur, parisien
plutôt que jacobin, est mal reçu, pour deux raisons : la première est que le poids matériel
de la guerre exerce une contrainte largement supérieure à l’ensemble des prélèvements
de l’Ancien Régime – maintenant en hommes, en effort financier, en contrôle administratif ; la seconde est que la naissance de sentiments d’identité nationale et régionale – on
aurait pu parler sous l’Ancien Régime de la défense de libertés locales – s’accommode
mal de l’unification républicaine, encore moins de la conquête. Mais un autre fait est
mis en évidence. La décennie révolutionnaire n’a pas détruit les réseaux de commerce
qui survivent aux mutations politiques (Jean-Louis Caserio) et n’a pas interdit l’ascension sociale d’une élite bourgeoise qui trouve son compte dans le régime institué par
Bonaparte après dix années d’incertitudes.
L’approche générale n’est pas bornée par la chronologie étroite de la décennie
révolutionnaire. Les communications rassemblées dans ce volume, regroupées en six
parties, répondent en fait à deux approches. Les trois premières parties, autour de la
question de la guerre sur les frontières, constituent un regroupement géographique,
plus que géostratégique, et posent surtout la question de la place des populations civiles
dans l’effort de guerre, en gros de 1792 à 1814 (Claudine Vidal, Gaëlle Mérop). Les
régions privilégiées ici, localisation des congrès du CTHS oblige (Amiens en 1994 et
Nice en 1996), sont d’une part la frontière du Nord et du Nord-Ouest, ou plus exactement la Picardie et la Normandie, ce qui ne manque pas d’intérêt car il convient de se
rappeler que la frontière est également constituée par la côte, d’autre part la frontière
franco-piémontaise, étendue de la Suisse au comté de Nice rattaché à la France, espace
de guerre terrestre et navale (Rémi Monaque). Les trois dernières parties examinent le
regard porté sur la Révolution, depuis la France et l’étranger, ainsi que les images et les
discours qu’elle a suscités. S’il n’est guère possible ici de se pencher sur le détail de chacune des communications, remarquons au moins qu’elles ont toutes un mérite
commun : elles ne se contentent pas d’apporter une illustration de plus à des faits déjà
connus et étudiés, mais contribuent à enrichir les problématiques classiques, en ouvrant
des pistes nouvelles. Retenons quelques-unes d’entre elles.
L’effort de guerre, par exemple, est prioritairement mesuré partout par les prélèvements en hommes, en Normandie en chevaux (Bernard Bodinier, Stéphane Vauthier) et
par les réquisitions, à Vence en blé et en fourrages (Georges Castellan). Il est universellement trop lourd, et engendre une hostilité déterminée contre la Révolution. Il a fallu,
avec le bénéfice de la paix, beaucoup de prudence à la monarchie restaurée pour transformer la conscription en devoir civique uniformément accepté (Annie Crépin).
L’entretien des troupes, les conséquences sanitaires de leur présence (Claudy Valin,
Alain Ruggiero), pèsent plus lourd que la guerre elle-même, dans le déroulement de
laquelle la négociation joue souvent un rôle déterminant, par exemple dans la reddition
de Villefranche au général Anselme (Dominique Talliez et alii). Pourtant, la guerre est
également l’occasion de créer du travail, par les commandes publiques d’armes, de
munitions, de vêtements, et ne modifie guère certains comportements commerciaux
antérieurs. Mieux, la Révolution, qui a créé le brevet d’invention, est une époque où, au
moins pour la Haute-Normandie, le thème du retard technologique pris sur
l’Angleterre doit être remis en cause (Rodrigue Pilleul). Enfin, il faut souligner combien, malgré les réticences des populations, l’effort de guerre est régulièrement soutenu
par les administrateurs des districts, animés d’une passion qui force la victoire, tout en
profitant d’une circonstance favorable à l’ascension d’une bourgeoisie républicaine

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COMPTES RENDUS

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aisée (Corinne Le Doeuff) et naturellement favorable à la mise en place d’un régime
représentatif qui lui est favorable (Robert Chagny).
La guerre dans le Sud-Est permet de fixer très précisément une ligne de frontière
entre France et Piémont. Occasion d’abord de ressusciter le traité de Turin de 1760,
totalement ignoré de l’historiographie générale (Jean-Pierre Martin). Occasion aussi de
voir combien le sentiment de l’existence d’une ligne frontalière est maintenant acquis,
en même temps que le concept de frontières naturelles prend une nouvelle dimension.
Il n’est plus simplement question de géographie, de vallées ou de lignes de crêtes. Il
s’agit maintenant d’espace économique vécu, et d’une subtile synthèse entre le géographique, le politique et le stratégique. Il faut ainsi plus d’un demi-siècle pour que, malgré
les efforts menaçants du canton de Vaud, la France réussisse à récupérer les quelques
kilomètres carrés du val des Dappes (Nicolas Jacob).
Et comment la guerre elle-même est-elle perçue ? Il est acquis que l’Allemagne
accueille d’abord les troupes françaises en libératrices, et non en troupes conquérantes
(Marita Gilli). Raison pour laquelle se développe un mouvement contre la résistance à
la guerre d’intervention contre la Révolution, avec la conviction que si la France a choisi
de vivre en République, c’est pour la paix, qui reste l’objectif après 1792. La déclaration
de paix à l’Europe de 1791 fait l’objet d’un débat durable, et plus large qu’on le dit souvent. Robespierre n’est pas le seul à être convaincu que la liberté n’aime pas les missionnaires armés (Jean-Daniel Piquet) ; l’auteur conclut en s’interrogeant avec acuité
sur les croisades de libération, devenues de nos jours ce droit d’ingérence au nom
duquel sont plus souvent punis les peuples que leurs dirigeants. Ce résultat donne
raison à Robespierre lorsqu’il affirme que la paix est toujours plus efficace que la guerre
pour influer positivement sur l’évolution du monde. Le débat prend une forme juridique et philosophique dans le cas de la guerre de course, remise en cause en fonction
du droit des gens (Marc Bélissa).
Beaucoup d’autres thèmes peuvent être relevés. Curieusement, des voyageurs allemands dans la France du Sud-Est n’y observent guère de changements entre l’avant
1789 et l’après 1799, et en donnent une image plutôt négative (Richard Parisot). La
lutte contre les brigands et le brigandage, sortie du contexte politique de la Vendée et de
l’acception militaire traditionnelle du mot « brigand », devient ici l’exercice ordinaire de
la justice contre les voleurs de grand chemin (Bénénice Grissolange). Charlotte Corday,
rendue à son visage humain de malheureuse extatique et plus ou moins manipulée, n’est
devenue figure mythique que par le truchement d’une iconographie subvertie par l’hagiographie (Christine Le Bozec) ; Cromwell est au théâtre de la Révolution un sujet
plus littéraire que politique (Roger Barny)… Tout n’est pas dit. Il faut absolument
ouvrir ce volume qui, hors de toute polémique, invite à poser sur l’époque de la
Révolution le regard apaisé qui convient aux historiens.
Jean-Pierre BOIS

Voici un pari ambitieux. Ce livre se veut
un état des connaissances sur la question et
l’auteur annonce, dès son avant-propos, les
Fayard, 1999, 627 p., 180 F.
lignes directrices qu’il a choisi de suivre. Il
est guidé par une première volonté, celle de rendre toute sa place à ce régime au sein de
l’épisode napoléonien. Il refuse d’en faire « une mise en jambe avant les chevauchées de
l’Empire ». En second lieu, il désire rendre toute leur place aux hommes qui ont porté au
THIERRY LENTZ,

Le Grand Consulat, 1799-1804,

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pouvoir puis accompagné Napoléon Bonaparte tout au long de ces cinq années. Il s’agit
d’éviter le piège d’une surdimension accordée à un Premier Consul écrasant de sa fulgurance un entourage piètre, falot et craintif. Enfin, il souhaite mettre au jour les difficultés de l’entreprise consulaire et montrer que ce régime a dû se faire accepter, se
consolider avant de renvoyer l’image de la stabilité tant attendue. Tout demeurant fluctuant au lendemain de Brumaire, rien ne s’est passé « comme si Napoléon avait naturellement percé sous Bonaparte ». Une grande partie du pari est tenue.
Mais la richesse de la période, c’est-à-dire la globalité de la matière à traiter conduit
l’auteur en voulant faire l’histoire totale du Consulat à découper son travail en vingttrois chapitres thématiques. Il présente un peu longuement la situation et le bilan du
Directoire mais il l’entrecroise habilement avec les préparatifs du coup d’État de
Brumaire. Cette structure de découpage a le défaut des qualités du livre. Il est tellement
foisonnant que l’on se perd dans le touffu des connaissances et la vue d’ensemble s’efface. De manière que l’on lâche les fils conducteurs annoncés pour n’avoir plus le sentiment que de lire, parfois de feuilleter, un catalogue. Et là l’originalité que désirait
imprégner Thierry Lentz se noie, disparaît pour offrir au lecteur un travail classique,
linéaire, attendu qui frise la composition d’un bon manuel. L’ouvrage perd le sens ou la
nouveauté que l’on peut attendre de recherches de type universitaire. Il n’en demeure
pas moins que ce livre, écrit d’un plume alerte, est fort agréable et réjouit le lecteur.
Celui-ci devrait tout de même se méfier de quelques bévues, maladresses ou
erreurs qui sont parfois déroutantes. Elles sont de trois sortes. En premier lieu, l’auteur
propose une bibliographie longue, variée, diverse mais les renvois en notes n’utilisent
pas les livres les plus récents et l’on peut soupçonner que tous les ouvrages cités ne sont
pas forcément utilisés. De plus des travaux fondamentaux comme ceux de Françoise
Brunel (1989) qui a entièrement renouvelé la problématique concernant le
9 Thermidor ne sont même pas répertoriés alors que l’auteur renvoie sur ce sujet à un
travail de 1974. Tout comme il ignore superbement les recherches fondatrices de JeanRené Suratteau lorsqu’il évoque les élections directoriales. Enfin pour clore cette question, les travaux qu’il utilise sur les francs-maçons commencent à dater et il en néglige
de plus récents.
Concernant les erreurs, nous n’en retiendrons qu’une, produit du psittacisme des
auteurs de notices du XIXe siècle. Thierry Lentz s’y engouffre. Il fait s’enfuir de France
Boissy d’Anglas après Fructidor, puis le renvoie en Angleterre après Brumaire. Or l’on
sait que celui-ci resta caché en France, sûrement à Paris, après Fructidor, qu’il se rendit
aux autorités en Ventôse an VII (mars 1799) et qu’en Brumaire an VIII, il était à l’île
d’Oléron avec d’autres « fructidorisés » tels Barbé-Marbois, Carnot, Portalis, ou
Vaublanc. Ils furent amnistiés par le Premier Consul le 3 nivôse an VIII (24 décembre
1799). Là, l’auteur est pris en flagrant délit de non-vérification de sources et l’on peut
lui reprocher de ne pas avoir pris connaissance d’un ouvrage publié en 1995 sur la
question.
Enfin, plus que des erreurs, nous avons trouvé des coquilles, résultant soit d’une
absence de relecture convenable, soit de la précipitation avec laquelle elle a été faite. Des
bévues de ce type font se marier Bonaparte un an avant la date réelle, ou publier les
résultats du plébiscite de l’an XII (1804) en 1802. Il n’en demeure pas moins que cet
ouvrage constitue une mine de renseignements, qu’il faut parfois vérifier. Certes, l’ampleur de la tâche en faisait un exercice périlleux et difficile, et n’a pas toujours permis de
concrétiser les ambitieuses intentions affichées au départ.
Christine LE BOZEC

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Malgré la brève popularité que leur
avaient value les travaux de Michel Foucault,
au XIXe siècle (1796-1855),
et en dépit de quelques monographies et des
Bordeaux, Les Études Hospitalières
efforts notables du musée de l’Assistance
Éditions, 2000, 277 p.
Publique de Paris, lequel aligne déjà une
impressionnante liste d’ouvrages hélas trop
confidentiellement diffusés, les hôpitaux restent les parents pauvres de l’histoire de la
santé. On ne saurait donc trop saluer le livre que Pierre Guillaume, spécialiste bien
connu de l’histoire démographique urbaine et médicale, consacre aux hôpitaux de
Bordeaux dans la première moitié du XIXe siècle.
De cette période prépastorienne, délaissée parce qu’il ne s’y passe pas d’événement
marquant, Pierre Guillaume donne un tableau des plus vivants, grâce à un impressionnant travail de première main dans les archives mêmes des hospices et en particulier
dans les délibérations du conseil d’administration. Les cinq chapitres thématiques,
allant du patrimoine à la médecine en passant par le personnel et les pensionnaires, sont
truffés d’exemples concrets, de citations, d’anecdotes qui rendent le texte vivant et peuvent fournir des documents pour des explications de texte. Parmi tous ces passages, on
ne retiendra, parmi beaucoup d’autres, que les plus neufs et les plus nourris, ceux qui
décrivent l’implantation, heureuse ou non, des innovations thérapeutiques, le destin des
enfants trouvés, le sort du cadavre dans l’hôpital, le mise en place des concours de l’internat et de l’enseignement médical à l’hôpital.
Au-delà, Pierre Guillaume montre bien l’importance des hôpitaux, souvent passée
sous silence dans les ouvrages d’histoire urbaine. Avec pas moins de six établissements
disséminés dans la ville, un budget annuel de plus d’un million, équivalent à la moitié de
celui de la ville, et près de 150 employés, les hospices de Bordeaux ne devraient pas passer
inaperçus. Comme l’avait montré Maurice Garden pour Lyon, les hôpitaux sont bien une
grande entreprise. Contrairement à une idée reçue, celle-ci est loin d’être indépendante de
la cité. À Bordeaux, c’est finalement la ville qui finance la plus grande partie du nouvel
établissement construit en 1829 pour près de 2 millions de Francs (le budget municipal
d’une année). En année moyenne, la ville alloue 15 % de son budget à l’assistance dont
80 % aux seuls hospices. Certes, cette contribution importante est loin de ruiner la ville
puisqu’elle n’y consacre que le quart des recettes de l’octroi, principalement voué aux
dépenses d’assistance. Cette subvention est en revanche essentielle pour les hôpitaux qui
en tirent plus de la moitié de leurs recettes. Avec les prix de journée et les allocations
diverses, plus des trois quarts des ressources hospitalières proviennent des collectivités
publiques. Il y a là un phénomène plutôt original par rapport à l’ensemble des hôpitaux
dont la plupart vivent des revenus de leur dotation. Pour des raisons de politique locale
qui resteraient à cerner, la ville et le département acceptent, contrairement à beaucoup
d’autres, d’appliquer la loi. Sans doute, les pertes de la Révolution, plus fortes à Bordeaux
qu’ailleurs, ont nécessité l’attribution d’une partie importante du produit de l’octroi aux
hôpitaux. L’importance des militaires pourrait contribuer à expliquer en partie ce financement public majoritaire.
Malgré cela, la municipalité intervient peu dans la marche des hospices, qui restent
régis par une commission très inégalement renouvelée au gré des alternances d’autoritarisme et de laisser-aller des autorités. Constituée par une bourgeoisie essentiellement rentière, la commission bordelaise fait très vite une place aux deux confessions minoritaires
bien représentées à Bordeaux. Si cette commission est précocement hostile à l’éventuel
prosélytisme des sœurs (de Nevers et de Saint-Vincent de Paul), si elle se préoccupe très
PIERRE GUILLAUME,

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Les hospices de Bordeaux

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tôt du sort des enfants (un inspecteur dès 1834) et des aliénés, la politique hospitalière
reste traditionnelle. Face à l’encombrement permanent qui guette les hospices, la tendance
est à restreindre l’accueil aux Bordelais et aux voisins, que ce soit pour l’hôpital général, la
maternité, les vieillards ou les reposants (les voyageurs) dont l’accueil est supprimé en
1845. Dans ce cadre-ci, la recherche de l’économie semble résumer la politique de l’hôpital et la médicalisation est loin d’être aussi fondamentale qu’on ne l’a dit parfois. Certes,
l’hôpital devient un lieu d’enseignement médical et d’émergence de quelques spécialités,
mais il est concurrencé dans sa première tâche par la société de médecine et confie longtemps les secondes à des dentistes, herniaires et oculistes plus ou moins recommandables.
Bref, les hospices de Bordeaux hésitent, comme les autres, entre la fidélité aux tâches
anciennes et la tentation de n’accueillir que des malades y compris payants. Plus que de
l’affrontement entre deux logiques clairement exprimées, cet immobilisme paraît résulter
du poids considérable d’un quotidien inexorable.
Le livre de Pierre Guillaume fait fort bien apparaître ce qu’on pourrait appeler le
paradoxe hospitalier qui n’est peut-être pas seulement valable pour le début du
XIXe siècle. Essentiel socialement, central dans le paysage urbain, coûteux pour les
finances publiques, l’hôpital reste en quelque sorte invisible. Il n’est pas l’objet de débats
approfondis, ni de réformes d’ampleur tant on semble craindre que sa remise en cause
puisse ébranler toute la société.
On ne peut donc que souhaiter la multiplication de monographies de ce genre qui,
coordonnées et problématisées, permettraient d’écrire enfin l’histoire de ce continent
mal connu dans lequel nous finirons tous un jour.
Olivier FAURE

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De l’œuvre d’Édouard Toulouse, psychiatre de la Troisième République, l’histosous la Troisième République. La biocratie
rien n’a généralement retenu que les idées
d’Édouard Toulouse (1865-1947),
hygiénistes et les prises de position en faveur
Paris, L’Harmattan, 2002, 304 p., 26€.
d’un certain eugénisme durant l’entre-deuxguerres. Le livre de Michel Huteau renouvelle considérablement la vision qu’on peut avoir du personnage. L’auteur s’efforce en
effet de retracer l’ensemble de la carrière de Toulouse, quand d’autres précédemment se
sont intéressés à des aspects précis de son œuvre. Il fait ainsi découvrir la complexité du
parcours d’un homme qui était tout autant un chercheur de grande envergure qu’un
militant social. Car Toulouse essayait toujours de dégager de ses recherches des principes d’action concrets pour aider à réformer la société. Pour Huteau donc, écrire la
biographie de ce personnage implique de s’intéresser tout autant à ses idées et à ses travaux, qu’à ses tentatives, même avortées, d’en tirer des applications pratiques.
En soi, l’idée de Toulouse selon laquelle la science se devait d’influer sur le progrès
de la société, n’était bien sûr pas très originale. Il suivait là les idéaux scientistes et positivistes en vogue à son époque. Est plus novatrice en revanche la façon dont il se donna
les moyens de réaliser cette ambition. La première partie de l’ouvrage, qui est un
aperçu général de la biographie et des influences subies par Toulouse, insiste ainsi sur
la singularité de sa formation. En effet, Toulouse entama d’abord une carrière de journaliste avant de se tourner vers la médecine aliéniste. Or, il n’abandonna jamais la
plume et continua d’écrire autant pour des journaux grand public que pour des revues
spécialisées. Son auditoire excédait donc largement celui des seuls spécialistes, ce qui
MICHEL HUTEAU,

Psychologie, psychiatrie et société

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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lui donnait un pouvoir d’influence certain sur les pouvoirs publics. Toulouse est même
probablement un des savants de la Troisième République qui sut le mieux utiliser la
presse comme un outil au service de la diffusion de la science.
Les trois chapitres suivants étudient plus précisément les domaines dans lesquels le
legs de Toulouse est le plus important, soit la psychologie, la psychiatrie et la sexologie.
On s’étonne alors de voir à quel point cet homme, dont le nom est aujourd’hui largement
oublié, eut pourtant une influence déterminante pour le développement de ces trois disciplines. Son étude sur Zola et sur les rapports liant le génie et la folie, publiée en 1896, a
fait date dans l’histoire de la psychologie.Toulouse a également participé à la redéfinition
de la psychologie comme science expérimentale. Il fonda notamment, dès 1898 à
Villejuif, le premier laboratoire d’envergure de psychologie expérimentale, qui joua un
rôle décisif dans la formation des jeunes psychologues français. Toulouse a aussi contribué notablement au passage de la médecine aliéniste à la psychiatrie moderne. Il a rapproché la médecine mentale de la psychologie et de la neurologie. Il a également lutté
contre l’idée que les malades mentaux étaient dans leur grande majorité incurables. Cela
l’a conduit à chercher de nouveaux traitements. On lui doit, avec Charles Richet, l’invention d’une médication de l’épilepsie qui fut longtemps utilisée. Enfin, Toulouse a fait
naître un nouveau mouvement de réflexion sur les différences entre les hommes et les
femmes et sur la sexualité. Il est ainsi à l’origine du développement de la sexologie et, à ce
sujet, a concouru à l’introduction de certains concepts psychanalytiques en France.
Si Toulouse rencontra donc un grand succès dans ses activités de recherche, il fut
en revanche moins chanceux dans ses tentatives d’en tirer des applications concrètes.
En dépit de ses efforts, la psychotechnique, c’est-à-dire l’utilisation de la psychologie à
des fins pratiques telles que l’orientation scolaire ou la sélection professionnelle, ne
connut que peu de réalisations. Ses propositions en faveur de l’égalité des droits des
femmes, du contrôle des mariages ou de la rationalisation de la procréation ne rencontrèrent pas non plus tout le succès escompté. En revanche, il eut l’occasion d’expérimenter ses idées nouvelles sur la maladie mentale. En 1922, il obtint ainsi l’ouverture
d’un service de consultation libre à l’asile de Sainte-Anne. Ce nouveau mode de prise
en charge des aliénés, qui rompait complètement avec le dogme de l’enfermement asilaire, connut un grand succès. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement de
réforme des hôpitaux psychiatriques devait largement s’en inspirer.
Au total, M. Huteau livre donc le portrait d’un homme étonnant, au parcours et
aux idées particulièrement complexes et qui eut une influence déterminante dans la vie
intellectuelle et politique de la Troisième République. L’essor de la sexologie, la psychologie, la psychiatrie est intimement lié à ses recherches et à son continuel combat pour
imposer ces disciplines naissantes dans le champ académique. Si Toulouse n’a pas toujours réussi à obtenir des pouvoirs publics la mise en application de ses principes théoriques, ses conceptions ont néanmoins fortement marqué les esprits de son époque. Il
semble d’ailleurs que M. Huteau n’ait pu se départir d’une certaine admiration pour
l’homme dont il fait la biographie. Peut-être est-ce lié à l’identité professionnelle de l’auteur, psychologue de formation, ce qui lui permet plus encore de mesurer l’ampleur de
la tâche accomplie par Toulouse ?
Quoi qu’il en soit, c’est sans doute ce qui empêche M. Huteau de répondre complètement à la question qu’il posait au début de l’ouvrage. Car comment expliquer l’oubli
public d’un personnage aussi important que Toulouse ? On peut penser ici que
M. Huteau mésestime les implications de certaines de ses conceptions. Certes,Toulouse,
politiquement proche des milieux de gauche, était ce qu’il est convenu d’appeler un

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eugéniste modéré. Il estimait cependant qu’en dernière analyse les hommes demeuraient fondamentalement inégaux du fait de leurs disparités biologiques. Pour cette
raison, il considérait que seuls des experts biologiques étaient réellement à même de
gouverner et appelait de ses vœux l’établissement d’une biocratie venant relever l’imparfaite démocratie. Or, ceci n’est pas sans rappeler certains aspects des idéologies totalitaires. Et, en dépit de ses idéaux humanistes qui le contrariaient dans ce raisonnement,
cette vision l’a parfois conduit à défendre des initiatives comme celles de la stérilisation
thérapeutique des alcooliques invétérés. Si l’on ne peut donc pas réduire Toulouse à ses
quelques positions eugénistes, on a vu combien son legs intellectuel excédait ce point, il
n’en reste pas moins que cet aspect de son œuvre a posé problème au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale. Il semble que ce soit cela, plus que le changement de
contexte idéologique comme le suggère M. Huteau, qui explique pourquoi les nombreux disciples de Toulouse n’ont pas cherché à perpétrer sa mémoire.
En tous les cas, il est certain que M. Huteau ne parvient pas à jeter toute la lumière
sur le problème de l’oubli de Toulouse. Au contraire, même : plus le lecteur découvre
l’ampleur de l’œuvre accomplie par cet homme, plus lui paraît énigmatique son effacement de la mémoire collective. S’il n’épuise donc pas toutes les interrogations, le livre de
Michel Huteau demeure néanmoins une remarquable synthèse, d’une très grande érudition. Il constituera un ouvrage de référence pour tous ceux qui s’intéressent à
Édouard Toulouse et plus largement à l’histoire des sciences de l’homme.
Aude FAUVEL

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Constatant que Norbert Elias ne s’est
jamais intéressé à la question du châtiment,
John Pratt entend avec cet ouvrage penser
and Intolerance in Modern Society,
l’évolution des sensibilités à la pénalité, à la
Londres, Sage Publications, 2002, 213 p.
punitivité, et particulièrement à la prison, en
s’appuyant sur la théorie du « procès de civilisation ». Sa perspective est impressionnante
puisque l’aire étudiée est constituée par les pays de culture anglo-saxonne, sur une
période qui va pratiquement du XVIIIe siècle à nos jours.
L’idée centrale de l’auteur est que, dans ces pays, les sensibilités s’accommodent
sans peine de punitions et d’emprisonnements, même massifs, pourvu qu’ils soient
cachés. Car ce qui est dissimulé à la vue ne choque plus et déresponsabilise. Cette hypothèse se vérifie une première fois avec la suppression de la publicité des exécutions capitales. Pour J. Pratt, cette volonté de « privatisation » de l’exécution tient à la fois au refus
nouveau du spectacle, du « carnaval » qu’était la mise à mort, selon le mot de
T. W. Laqueur1, à une sympathie croissante pour le supplicié, qui fait que les spectateurs
sont dans le dégoût davantage que dans la jubilation, et dans la perception qu’une démocratie consolidée a les moyens de transformer la sombre fête en un acte administratif.
« La tâche de la bureaucratie revenait à administrer la mort au niveau minimal de douleur et de mise en scène. » Ainsi, dès le milieu du XIXe siècle, par exemple, les oppositions de riverains sont fortes dès qu’il s’agit d’installer devant chez eux le lieu de la mise
à mort. Cette dernière se fera désormais dans la prison, sans la presse, et sera relatée par
JOHN PRATT,

Punishment and Civilization. Penal Tolerance

1. Thomas W. LAQUEUR, « Crowds, carnival and the state in English executions, 1604-1868 », in A. L.
BEIR, David CANNADINE, James M. ROSENHEIM (ed.), The First Modern Society. Essays in English History
in Honour of Lawrence Stone, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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une simple affichette apposée sur la porte de la prison. « L’exécution elle-même est
devenue la propriété exclusive des autorités. »
Mais l’hypothèse d’une dissimulation du châtiment se vérifie une seconde fois, et
essentiellement, avec la question de la prison. L’auteur montre qu’en deux siècles, différents moyens sont employés pour faire de la prison un espace qui se dérobe au regard,
et partant au débat public. Ainsi, son architecture évolue ; de gothique et effrayante, la
prison devient un bâtiment anonyme et neutre. Elle est éloignée des centres-villes, coupable de défigurer les quartiers telle une léproserie. On évite tout contact avec les prisonniers, jusque dans leurs transferts de prison à prison, pendant lequel, au début du
XXe siècle, on leur fait revêtir des habits civils au lieu de l’uniforme réglementaire.
Mais pourquoi le public s’est-il désintéressé de la prison alors qu’il était si enthousiaste pour les exécutions quelques décennies plus tôt ? Pour J. Pratt, cela tient à deux
facteurs cumulatifs. D’une part, les autorités ont exclu toute participation du public à la
punition et à l’exécution, et l’ont mise sous la coupe de la bureaucratie étatique. D’autre
part, le processus de civilisation lui-même a fait que tout ce qui avait trait aux prisonniers a été considéré comme repoussant, et a fait disparaître tout désir des individus de
s’en approcher. Et si l’auteur évoque les années 1960-1970 comme un moment de
décivilisation, c’est précisément parce que la dissimulation de la prison, et de ce qui se
déroulait derrière ses murs, n’a plus permis une quelconque influence de la société
civile. Dès lors, sauf dans les pays nordiques, les taux d’incarcération s’envolent.
À la fin des années 1970, les diverses révoltes dans les prisons marquent le refus
des prisonniers d’être maltraités ; elles rencontrent également, au dehors, tout un courant anti-autoritaire qui les accueille favorablement, mais elles créent en même temps
des inquiétudes quant à la capacité de l’État à maintenir l’ordre2. D’après J. Pratt, c’est
ce qui a conduit les « opinions » à demander davantage de sévérité et le retour de châtiments visibles, dont certains ont d’ailleurs été rétablis aux États-Unis.
La conclusion de l’auteur porte sur le point de savoir si, avec l’augmentation du
nombre d’emprisonnés, on ne se dirige pas vers un goulag à l’occidentale. La demande
sécuritaire existe bien, et tient paradoxalement dans le procès de civilisation via la modification des chaînes d’interdépendance (cosmopolitisme, nouvelles alliances internationales, etc.) qui a engendré des inquiétudes quant au poids de l’État. L’influence du
public sur la pénalité existe aussi, et a pesé sur les politiques publiques de punitivité,
comme en témoigne le rétablissement de la peine de mort aux États-Unis en 1976 après
un court moratoire. Mais la décivilisation rencontre des limites, morales notamment,
que l’on peut voir dans la pression des pays occidentaux pour que les États-Unis abolissent la peine de mort, ou dans le fait que, malgré des tentatives en 1982 et 1994, la peine
de mort n’a pas été rétablie en Angleterre, ce qui montre qu’elle n’était plus considérée
comme une option pénale sérieuse. En termes foucaldiens, J. Pratt pense que nous
sommes dans une société disciplinaire qui ne deviendra pas une société totalitaire.
Malgré sa pertinence et son étonnant éventail de pays analysés, le livre de J. Pratt
appelle au moins deux réserves. Il postule l’homogénéité de la culture anglo-saxonne,
même pour des pays situés aux antipodes les uns des autres (l’Angleterre et l’Australie,
par exemple), ce qui le conduit à négliger des influences plus évidentes, comme celles
existant entre les pays d’Europe, ou entre eux et les États-Unis. Pour ne parler que de la
2. Le phénomène est identique en France. 1971 voit la fondation par M. Foucault du Groupe d’information sur les prisons (GIP), et près de trente-cinq émeutes dans les prisons françaises. Le choix de
M. Foucault de travailler sur la naissance de la prison trouve sa source là. Cf. François BOULLANT, Michel
Foucault et les prisons, Paris, PUF, 2003, p. 10-18.

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COMPTES RENDUS

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France du début du XXe siècle, la presse y a suivi de près les expériences américaines
d’exécution par électrocution, et en a comparé les « mérites » avec la guillotine. On s’y est
aussi beaucoup mobilisé pour sauver Sacco et Vanzetti en 1927. J. Pratt sous-estime donc
l’effet des interactions entre États sur les politiques pénales nationales. Il faut aussi sans
doute prolonger son analyse en constatant la disjonction entre la sensibilité à la violence
et la sensibilité au spectacle de la violence3. Ici, la violence, la peine de mort, l’emprisonnement, dans leurs dimensions les plus choquantes, sont tolérés parce qu’ils sont cachés.
En Angleterre, si la dernière exécution publique a lieu en 1868, il faudra attendre près de
cent ans pour qu’ait lieu la dernière exécution effective ; près de quarante ans en France,
entre 1939 et 1981, date de l’abolition. C’est donc que la dissimulation prolonge plus
qu’elle n’annonce une prohibition. Alors, le processus de civilisation implique-t-il un
recul réel de la violence ou seulement le recul de la représentation de la violence ?
Emmanuel TAÏEB

Depuis une quinzaine d’années, sur
fond de réforme et de modernisation de ses
de 1914 à 1940,
structures, le renouveau de l’histoire de l’État
Paris, Comité pour l’Histoire Économique
se traduit par la multiplication de travaux
et Financière de la France, 2000, 482 p.
scientifiques, de publications de mémoires
de fonctionnaires ou encore d’essais sur des
organisations publiques. Dans ce courant, le Comité pour l’Histoire Économique et
Financière de la France développe depuis plus de dix ans une approche scientifique de
l’histoire du ministère de l’Économie et des Finances, notamment, à travers l’étude des
différentes directions qui le composent. L’ouvrage de Jean Clinquart sur l’administration des Douanes s’inscrit dans ce contexte. Mais en même temps, le caractère atypique
de l’auteur – praticien qui se fait historien – le différencie des auteurs habituels, juristes,
historiens ou sociologues.
Aussi, lorsqu’un ancien directeur interrégional des douanes écrit sur l’histoire de
l’administration dans laquelle il a travaillé pendant 47 ans, l’historien est en droit de
s’interroger sur la valeur scientifique de l’ouvrage : manque de distanciation, reconstruction d’une mémoire collective, travail de complaisance, défense d’une administration en quête de reconversion ? Les critiques, faciles, sonnent faux. Car l’auteur n’en est
pas à son coup d’essai. Il signe en effet ici le sixième tome d’une histoire des douanes,
qui puisent leur origine dans l’Ancien Régime, sans compter les nombreux articles et
communications que depuis vingt-cinq ans il écrit avec persévérance et succès dans des
revues et des cercles scientifiques.
La singularité de ce livre ne tient pas seulement au profil atypique de son auteur
qui a su conjuguer son expérience personnelle avec un vrai travail de recherche dans
les archives, mais également à la nature et à la diversité des sources qu’il a utilisées. Il
s’agit en premier lieu de deux revues administratives, l’une qui donne le point de vue
officieux des fonctionnaires des douanes, l’autre, syndicale, qui permet d’avoir une
idée de la condition du douanier dans la première moitié du XXe siècle. Cette littérature
grise est complétée par les archives de la direction générale des douanes et des droits
indirects mais aussi par celles de la direction du personnel du ministère des Finances.
JEAN CLINQUART,

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3. Pieter SPIERENBURG, « Violence and the civilizing process : does it work ? », Crime, Histoire et Société,
vol. 5/2, 2001.

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L’administration des douanes en France

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Enfin l’exploitation des archives des centres régionaux des douanes, qu’il connaît bien
– notamment ceux de l’Hérault et du Nord – a permis un regard moins centralisateur
sur une administration de terrain.
Car il s’agit avant tout de l’histoire d’une administration, plus qu’une autre soumise
aux événements politiques, aux alliances diplomatiques et à la mobilité des frontières
ainsi qu’aux aléas de la conjoncture économique : une histoire à la fois singulière et
exemplaire de la France vue des douanes. On relèvera par exemple la manière dont les
douanes eurent à gérer les atermoiements de la politique extérieure, entre les mesures
protectionnistes et le libéralisme hésitant des années de l’entre-deux-guerres. Ou bien
encore comment la TVA a modifié la configuration des recettes douanières et donc du
métier de douanier. Car il s’agit avant tout d’une étude centrée sur l’évolution du personnel, de son métier et de l’organisation particulière qui en découle : la double structure en brigades et en bureaux fait ainsi apparaître des métiers différents, et des cultures
différentes.
On regrettera cependant que l’auteur n’ait pas étudié les éléments constitutifs
d’une identité des douaniers, que l’on devine au fil des pages : sens de l’État, technicité,
mais surtout capacité d’adaptation qui vient dénoncer une fois encore l’idée reçue
d’une administration française immuable et rigide. De même, le processus de décision
interne au ministère, les relations avec les autres directions des Finances ne sont guère
évoqués. La place de l’administration des Douanes au sein du ministère, son degré
d’autonomie par rapport au politique apparaissent en filigrane : on aurait apprécié plus
de précisions pour une approche comparée des différents services qui constituent la
force et le prestige de la forteresse des Finances.
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Laure QUENNOUËLLE

Cet ouvrage cherche à expliquer un phénomène historique majeur, le stalinisme, par le
biais du fonctionnement de l’appareil adminisParis, La Découverte, 2003, 372 p., 29 €.
tratif et des parcours individuels de celles et de
ceux «qui sont au cœur des formations administratives». L’ambition est de critiquer les
théories du totalitarisme. Les auteurs mettent en effet en évidence le rôle relatif de l’idéologie, élément parmi d’autres, dans la construction du système soviétique et, inversement, ils
soulignent la participation active des cadres intermédiaires et de plusieurs couches de la
société. Suivant les thèses de Moshe Lewin, les purges ne constituent pas simplement l’expression d’une volonté de pouvoir du Politburo, voire de Staline, mais s’inscrivent dans une
dynamique sociale et politique plus large.
L’intérêt des auteurs se concentre sur une administration particulière et pourtant
essentielle dans le fonctionnement soviétique: celle des statistiques. Ce choix, inspiré de
plusieurs travaux sur l’histoire des appareils statistiques, en France, Italie, GrandeBretagne, Russie, se révèle particulièrement stimulant étant donné l’imbrication étroite
dans le système soviétique entre activité économique (étatique) et enjeux politiques1.
ALAIN BLUM, MARTINE MESPOULET,
L’anarchie bureaucratique,

1. M. ANDERSON, The American Census. A Social History, New Haven, Yale University Press, 1988 ;
A. DESROSIÈRES, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993 ;
E. BRIAN, La mesure de l’État, Paris, Albin Michel, 1995 ; S. PATRIARCA, Numbers and Nationhood.Writing
Statistics in 19th Century Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 1996 ; A. STANZIANI, L’économie en
Révolution. Le cas russe, 1870-1930, Paris, Albin Michel, 1998 ; A. TOOZE, Statistics and the German State,
1900-1945. The Making of Modern Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

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Les auteurs mettent pertinemment en évidence que l’histoire de la CSU (la Direction
Centrale des Statistiques) peut être lue comme celle d’un double conflit: l’un avec les dirigeants politiques, l’autre avec les autres administrations. Ils détaillent l’historique de ces
conflits tout au long des années 1920 et 1930; les continuités et les ruptures avec les
périodes précédentes sont aussi mises en évidence. Ainsi, la continuité avec l’époque tsariste est impressionnante: la plupart des statisticiens employés par la CSU en 1918 sont
issus des rangs des zemstva (les organismes tsaristes d’autogestion locale) et du CSK (le
Comité central de statistique). Au début du nouveau régime, ces statisticiens adoptent les
mêmes méthodes qu’ils avaient développées auparavant. Ce qui les pose en porte-à-faux
avec les dirigeants soviétiques. Ces derniers essayent de faire face à ce rôle clé des «spécialistes bourgeois» soit en les limogeant soit en formant aussi vite que possible une nouvelle
génération de statisticiens communistes. Les auteurs mettent alors en évidence le changement, souvent assez tendu, de générations de statisticiens au sein de l’appareil soviétique.
Les statisticiens formés pendant les années 1920 marquent certes des changements de
taille par rapport à leurs prédécesseurs. Les auteurs détaillent les continuités et les ruptures
dans plusieurs branches de la statistique: statistiques morales (avortement), statistiques des
nationalités, analyse de la stratification sociale et, finalement, enquêtes démographiques.
En même temps, malgré une éducation déjà fortement conditionnée par les clichés
«marxistes», cette nouvelle génération de statisticiens n’est pas prête non plus à subordonner ses analyses aux diktats des responsables politiques. Comment interpréter ces attitudes? De la résistance politique? Des enjeux professionnels? Les deux à la fois?
Selon Blum et Mespoulet, ces conflits n’impliquent pas que les statisticiens soient simplement les victimes du stalinisme. Leur résistance doit être conçue au sens large du terme,
car elle passe moins par un projet politique que par une ambition professionnelle. La
source du conflit avec les élites staliniennes se trouve donc dans la hiérarchie établie entre la
politique et le savoir. Si les statisticiens estiment que le savoir scientifique doit orienter les
choix politiques, à l’inverse, Staline et les autres dirigeants bolcheviques considèrent que les
orientations politiques doivent être à la base des analyses scientifiques.
En même temps, l’élimination des anciens statisticiens de l’époque tsariste, la marginalisation et parfois l’élimination de la première génération de statisticiens soviétiques
et, finalement, la subordination stricte du calcul statistique au politique, ne sauraient
s’envisager comme le résultat d’une stratégie claire de la part de Staline et de ses
proches. Le système mis en place constitue le résultat d’une interaction entre groupes
aux ambitions différentes et dont les stratégies évoluent en fonction des comportements
de leurs opposants.
Cette conclusion, indispensable aux auteurs afin d’écarter les interprétations en
termes de « totalitarisme », est néanmoins nuancée par l’autre argument, qui donne aussi
son titre à l’ouvrage, selon lequel l’anarchie bureaucratique est en quelque sorte voulue et
créée par les leaders soviétiques afin de mieux contrôler l’appareil. Cette tension entre
stratégies sciemment poursuivies et dynamique propre au système constitue la véritable
pierre d’achoppement de l’ouvrage et renvoie au cœur des analyses historiques des systèmes totalitaires : quelle est la part des élites dirigeantes et de leur idéologie, d’une part,
celle des différents groupes sociaux, d’autre part, dans la dynamique de ces systèmes ?
Dans ce contexte, l’argument webérien classique – l’opposition entre le savant et le
bureaucrate – même s’il vient assez facilement à l’esprit, n’est pas forcément le plus pertinent pour rendre compte de l’histoire des statisticiens russes. En effet, de nombreux
leaders politiques sont aussi des spécialistes. À partir de ce constat, il paraît légitime de
se demander si les conflits entre les statisticiens et les élites bolcheviques ne pouvaient

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COMPTES RENDUS

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REVUE D’HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

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s’interpréter aussi comme des luttes entre deux orientations politiques, voire entre deux
définitions du champ même du politique. En chiffrant, en comptant, les statisticiens – et
cela depuis l’époque tsariste – sont fortement persuadés d’accomplir par leurs analyses
un acte politique. L’analyse statistique est une expression de leur obshchestvennost’, de
l’engagement civique qui s’exprime souvent par l’adhésion à l’un ou à l’autre courant et
mouvement politique. Chayanov et Groman, ce dernier et Popov, Kondrat’ev et
Strumilin s’opposent sur la base d’arguments théoriques qui sont riches en implications
politiques desquelles ils sont bien conscients.
En réalité, c’est peut-être dans le croisement de l’argument webérien avec une analyse plus strictement politique que se trouve la solution du problème. Du fait de l’absence
d’une véritable représentativité politique et du rôle de l’État dans les réformes économiques, en Russie tsariste et en URSS, cela n’a guère de sens de séparer les éléments professionnels des aspects plus strictement politiques, surtout lorsque les statistiques et
l’économie sont concernées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les « statisticiens bourgeois », chacun désireux de devenir le conseiller du prince, ne cessent de lutter les uns
contre les autres tout au long des années 1920. Mais, de cette manière, ils ne font qu’accélérer la dérive du système et leur propre marginalisation. On peut se demander si cette
attitude ne témoigne pas d’une incompréhension plus générale, de la part des statisticiens,
sur le lieu où se situe le politique en URSS et sur la place que les dirigeants soviétiques
accordent au savoir. Certes, dans leurs déclarations officielles, Lénine, Staline et les autres
dirigeants soulignent l’importance du savoir économique et statistique dans la gestion
d’une économie planifiée. Les statisticiens y croient et sont même prêts à lutter entre eux
pour cette raison. Cependant, les décisions de Lénine ou de Staline sont-elles réellement
prises sur la base des données statistiques et économiques ?
Sur ce sujet, Blum et Mespoulet répondent tantôt positivement, tantôt par la négative. Mais ils concluent que la marginalisation des statisticiens et des économistes a été
à l’origine du « manque de cohérence » de l’appareil stalinien et, finalement, des difficultés économiques rencontrées. C’est là un argument tout à fait classique et assez répandu
depuis une dizaine d’années. Pourtant, la question n’est pas si simple. L’évolution des
systèmes statistiques et les conflits entre spécialistes de l’économie et politiciens sont
des phénomènes généraux en Europe (et même aux États-Unis) à partir de la Première
Guerre mondiale. Les solutions apportées dans les différents pays mettent en évidence
la difficulté à établir un lien simple et constant entre efficacité de l’appareil statistique,
présence d’institutions démocratiques et performances économiques. L’Allemagne
nazie est loin de produire des statistiques efficaces ; et que dire de la France et même des
États-Unis ? Pourtant, les performances économiques diffèrent de manière telle que,
encore de nos jours, la question du lien entre savoir et dynamique économique, marché
et institutions, ne cesse de se poser, en Russie comme dans les économies de marché.
Alessandro STANZIANI

Cet ouvrage collectif analyse les pratiques biographiques et autobiographiques
dans le fonctionnement des usages et des
aveux dans le monde communiste,
régimes communistes depuis les années
Paris, Belin, 2002, 362 p., 22 €.
1920, en URSS comme en Europe (notamment en France et en Italie). Fondé sur des matériaux nouveaux, en particulier les
archives de l’Internationale Communiste, mais aussi les journaux personnels et des
CLAUDE PENNETIER ET BERNARD PUDAL (ÉD.),
Autobiographies, autocritiques,

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autobiographies de militants inédits, il montre de quelle façon les mécanismes de gestion des populations, de sélection, de promotion et de contrôle des nouvelles élites
sociales et politiques, sous-tendent un usage démultiplié de la pratique biographique
(autobiographies de parti, autocritiques, aveux, autobiographies édifiantes, autobiographies de crise).
L’ouvrage part du constat que le monde communiste s’inscrit dans une double histoire de longue durée – celle de la construction de l’État moderne et celle de la volonté
de connaissance totale des individus – tout en y adaptant ses logiques propres, à la fois
idéologiques, historiques et politiques. Dans le régime soviétique, l’encadrement biographique tient ainsi une place tout à fait spécifique. Ceci s’explique notamment par le
fait que la promotion du seul capital politique comme mode de hiérarchisation sociale
implique l’élaboration d’un « référentiel identitaire » servant de grille de codification et
d’évaluation des individus. Ce référentiel, qui ne peut être que conforme à la lecture
communiste de la théorie marxiste-léniniste – c’est-à-dire la valorisation de la classe
ouvrière et du Parti comme seuls acteurs collectifs révolutionnaires – implique alors
l’invention de récits biographiques ou identitaires types conformes à la doctrine.
Comme l’écrivent Claude Pennetier et Bernard Pudal dans leur programmatique et
savante introduction, « le récit de l’histoire sociale et idéologique de chacun devient le
trait pertinent à partir duquel la hiérarchie sociale s’ordonne ». Dans les années 1920,
l’appartenance à une lignée prolétarienne est ainsi une dimension essentielle de l’identité du citoyen soviétique, d’autant qu’elle permet d’accéder à un ensemble de biens et
services (nourriture, logement, école, etc.). Puis, dans les années 1930, la taxinomie
sociale ne reconnaît que la trilogie ouvriers-paysans-intellectuels. Après la Seconde
Guerre mondiale, en revanche, la valorisation des compétences scolaires et professionnelles redessine les contours de l’identité sociale dans la société soviétique. Cette analyse
diachronique permet aux auteurs une relecture passionnante de l’histoire des transformations sociologiques du PC en URSS. Le travail sur le référentiel identitaire, dès lors
qu’il permet la « hiérarchisation du système social en construction » (p. 21), accompagne
en effet de facto le projet stalinien de promotion des élites nouvelles (cadres politiques,
administratifs, économiques) et d’élimination des « mal promus », par le biais notamment des campagnes de vérifications. Ce double mouvement, qui répond à la phase
instable de construction du régime soviétique, débouche également sur un paradoxe,
celui de la méfiance permanente du pouvoir politique à l’égard des nouvelles élites
sociales, qu’il tente pourtant de susciter et promouvoir.
Dans ce nouveau contexte, le récit autobiographique, que les auteurs assimilent à
un « travail de légitimation », permet de se couler dans un moule tout en faisant valoir ses
droits, si nécessaire. Ces grandes narrations permettent surtout de mieux comprendre
comment les individus s’évaluent et se livrent au processus de vérification. L’ouvrage,
construit en trois parties, porte son attention sur différents types de dispositifs narratifs.
Dans la première partie, consacrée aux formes de l’autocritique et de l’aveu en
URSS dans les années 1930, Berthold Unfried étudie d’abord la façon dont les
Kominterniens en arrivent à parler d’eux-mêmes tout en intériorisant les contraintes
des normes soviétiques. Dans leur introduction, Claude Pennetier et Bernard Pudal
réinsèrent notamment cette autocritique des dirigeants, des cadres ou des militants dans
le cadre d’une culture autocritique communiste, conçue comme un « ensemble de pratiques de connaissances de soi, connaissances codées par le référentiel identitaire et
orientées par le don de soi à l’institution ». Josette Bouvard analyse le cas original de
l’Histoire des fabriques et des usines (1931-1936), projet collectif d’histoire des travailleurs

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et du mouvement ouvrier porté par Maxime Gorki, dans lequel apparaît, de façon
contradictoire, « une lutte pour le récit légitime de l’histoire » et une tentative de normalisation du récit de la vie ouvrière. Jean-Jacques-Marie et Véronique Gros analysent les
différentes facettes, privées et publiques, de la scène de l’aveu, telle qu’elle se donne à
voir lors des procès de Moscou de 1936-1938. On retiendra en particulier l’analyse de
Véronique Gros sur l’« intimité diariste » au temps de la Terreur, fondée sur un
dépouillement de plus de 200 journaux personnels de citoyens soviétiques « ordinaires »,
et qui s’interroge de façon nuancée sur l’adaptation possible de l’écriture intime à certaines postures du pouvoir – goût du secret, dédoublement, désir d’immortalité –, alors
même que cette écriture est un lieu de questionnement « autonome », fragmentaire, discontinu, et souvent rétive à l’interprétation univoque.
Les dispositifs liés à la naissance de « l’autobiographie de parti » et des questionnaires
biographiques au cours des années 1920 sont présentés dans la deuxième partie de l’ouvrage. L’histoire du questionnement biographique et des mécanismes de contrôle qui s’y
rattachent, sont illustrés en particulier par l’analyse des cas français (avec une étude spécifique sur les cadres du Bourbonnais de 1944 à 1962, par Julian Mischi) et italien. En
Italie, le rôle de l’École des cadres au sein du PCI, comme moment clé du parcours biographique communiste et de formation du militant – apprentissage de la langue et des
rituels, modalités d’autocontrôle et de « remise de soi », discipline des mémoires et des
comportements – est très utilement mis en valeur par Anne Marijnen et Mauro Boarelli.
Ce dernier signale le rôle très important des veillées et lectures comme instrument d’alphabétisation et d’éducation politique, au cours desquelles les individus se réapproprient
l’usage ancien de l’oralité et de la médiation communautaire.
Dans la troisième partie, c’est le genre autobiographique en France et en Italie qui est
analysé. L’autobiographie héroïque, stylisée et édifiante, constitue le corpus d’analyse de
Claude Pennetier et Bernard Pudal, qui se fondent sur le célèbre récit de Maurice Thorez
paru en 1937, Fils du Peuple, pour en repérer les multiples invariants. Utilement, les
auteurs rappellent à quel point la mise en valeur des destins individuels (communistes,
ouvriers de choc, soldats) s’inscrit en grande partie dans la continuité du culte charismatique qui se déploie après la mort de Lénine, permettant ainsi de nourrir une nouvelle
passion, ou iconographie, qui peuple le « mythe prolétarien ». Au-delà, les auteurs inventorient la multiplicité des processus par lesquels les individus – ex-communistes, exclus,
dissidents, femmes – sont fondés à prendre la parole. Cette volonté de dire encadre une
multitude d’intrigues – récits positifs, plaidoyers, auto-analyse – par lesquelles les individus peuvent également se déprendre du référentiel identitaire qui avait sous-tendu leur
histoire. Bruno Groppo, quant à lui, revient sur cette « culture de l’autobiographie » à
l’œuvre chez les cadres et militants communistes italiens depuis la Seconde Guerre mondiale, déroulant ainsi le fil des logiques mémorielles et générationnelles (le récit des origines du PCI, le témoignage des émigrés, l’itinéraire internationaliste, le rapport à
l’URSS, etc.) pour expliquer cette passion d’écriture qui se veut aussi « une certaine
manière d’être communiste, un certain modèle ».
Au total, et de façon très originale, les auteurs décryptent la formidable emprise
narrative exercée sur et par les individus dans l’expérience communiste. Les cadres de
l’intelligibilité du récit communiste sont ainsi avantageusement analysés, permettant
également de mieux comprendre, comme l’explique Marie-Claire Lavabre dans le dernier chapitre, la fonction de « socialisation » d’une telle mémoire historique.
Cette histoire sociale du récit et de l’identité communistes apporte un regard
renouvelé sur un univers biographique complexe, source de nombreux malentendus,

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mais dont on peut aujourd’hui tenter de recomposer le fil narratif. Cette opération collective de « reconfiguration » est pleinement réussie et ouvre des perspectives de
recherche passionnantes sur la force de l’emprise biographique dans nombre de lieux et
institutions encore peu étudiés (mouvements de jeunesse, universités, administrations
d’État, par exemple). En l’absence de bibliographie finale, on se reportera très utilement
aux nombreuses notes permettant d’identifier de façon détaillée des travaux récents sur
les enjeux traités. En revanche, on regrettera, pour un livre qui tentait une approche globale du « monde communiste », l’absence notable d’analyses consacrées aux démocraties
populaires d’Europe centrale et orientale (hormis une étude de Françoise Mayer sur
cinq témoignages de cadres communistes tchèques après 1989) ou à l’Asie, qui aurait
permis de s’interroger utilement sur la prégnance ou non des usages du biographique
dans l’ensemble des États dits socialistes.
Anthony KRAUSE

Au moment de la fin annoncée du
« modèle allemand » des relations professionnelles, il semble plus que jamais indispenEntre professions et territoires,
sable de restituer la contingence historique
Paris, Éditions de la MSH, 2001, 278 p., 25,91 €.
qui a présidé à la constitution de ces catégories de pensée et d’action aujourd’hui remises en cause. Tout en se cantonnant à la
période qui va de 1871 à 1927, date de la loi instituant une caisse nationale d’assurance
chômage, Bénédicte Zimmermann fournit de nombreuses pistes pour penser le travail
dans ses articulations avec la profession, le territoire et le politique.
L’intrigue du livre se construit sur l’écart de quarante ans entre la mise en place des
caisses d’assurances bismarckiennes et la mise en place d’un système national d’assurance chômage. Le décalage entre l’effervescence réformatrice des municipalités, syndicats, statisticiens et membres du Verein für Socialpolitik, et le blocage structurel au
niveau central met en difficulté les représentations communes du Kaiserreich comme un
État interventionniste, matrice d’un modèle de protection sociale octroyé « par le haut »1.
Ce décalage temporel illustre les limites d’une grande partie de la littérature consacrée à
la genèse des États-providence, qu’elle repose sur une interprétation en termes de
convergences fonctionnelles ou de spécificités culturelles, utilisant presque exclusivement le cadre national comme unité d’analyse, et donc peu attentive à d’autres scènes,
espaces et situations où s’accomplit, dans le cas allemand, l’essentiel du travail de mise
en forme de la catégorie chômage. Or, l’auteure ne cède pas à la tentation inverse, en
limitant l’enquête à une monographie d’une ville, d’un syndicat ou d’une association,
veillant toujours à multiplier les points d’observation et à intégrer les contraintes structurelles dans ses analyses fines des acteurs en situation.
Les principaux intérêts et originalités de ce livre résident donc dans le croisement des
échelles d’analyse, de la manière dont le territoire et les professions se recomposent par les
investissements des acteurs visant à mettre les catégories (cognitives, statistiques, juridiques…) en adéquation avec les pratiques. À ce titre, le livre est un exercice exemplaire de
transdisciplinarité en actes, trouvant un juste équilibre entre une démarche constructiviste
et l’attention aux pratiques. Si le pari de l’interdisciplinarité porte indéniablement ses fruits
BÉNÉDICTE ZIMMERMANN,

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1. Voir aussi le beau livre d’Adam TOOZE , Statistics and the German State, 1900-1945. The Making
of Modern Economic Knowledge, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

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La constitution du chômage en Allemagne.

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dans l’ensemble, la vaste gamme des références théoriques et disciplinaires mobilisée
produit des passages parfois excessivement denses, et les liens qui relient les nombreux
objets et acteurs qui contribuent à structurer cette catégorie ne sont pas toujours suffisamment explicités.
Le plan du livre suit à la fois une logique thématique et une logique chronologique,
les deux premières parties étant consacrées au Kaiserreich et la dernière à la République
de Weimar. Les parties consacrées au Kaiserreich sont les plus riches en termes de variabilité des méthodes et sources mobilisées, tandis que les chapitres consacrés à la
République de Weimar sont à la fois moins novateurs et moins denses.
Le premier chapitre s’inscrit dans la perspective de la Begriffsgeschichte et retrace les
évolutions des mots utilisés pour désigner le travail, le métier et le non-travail pendant le
XIXe siècle. Salutaire pour éviter les confusions et les faux-semblants qu’une traduction
implique souvent, l’attention portée aux glissements et sédimentations de sens l’est aussi
pour comprendre la teneur des controverses analysées par la suite. Si le terme Arbeitslos
s’impose au cours des années 1890 en se distinguant d’autres notions telles que
Erwerbslos (sans activité) ou Beschäftigungslos (sans occupation), le terme reste enchâssé
dans les catégories d’action plus anciennes, entre la logique assurantielle comme un
espace socialement construit (ou à construire) du partage du risque, et la logique assistantielle qui insiste sur la faute individuelle. Or, si la mobilité géographique et la labilité
des catégories professionnelles, caractéristiques de la fin du XIXe siècle, remettent en
cause les logiques assistantielles basées sur le seul cadre municipal, la catégorisation du
chômage comme un risque pâtit de la difficulté à déterminer des critères « objectifs »,
permettant de distinguer ceux qui « désirent travailler » des « paresseux », ouvrant ainsi un
espace de controverses et de débats sur le nombre et l’identification des chômeurs et les
causes et les remèdes possibles du chômage.
De belles pages sont consacrées aux opérations d’objectivation statistique et juridique
du chômage, se situant aux carrefours de la science et de la politique. L’auteure montre
ainsi que malgré l’orientation empirique et pratique du Verein für Socialpolitik, les clivages
politiques qui la traversent, la perception du chômage comme un phénomène marginal et
la prévalence de la monographie comme technique privilégiée d’objectivation, empêchent
l’inscription du problème dans l’espace national. De même, malgré la mise en place d’une
commission de statistique ouvrière en 1892 sous la tutelle de la Chancellerie, et un recensement de 1895 qui tente de produire un savoir totalisant sur le chômage à l’échelle nationale, ces institutions furent « rigoureusement bornées par les besoins d’une action
gouvernementale préalablement définie » et devinrent en définitive des instruments de
légitimation de l’inaction gouvernementale.
Si les syndicats privilégient la profession comme principe d’équivalence dans la mise
en place des premières caisses d’assurance et le travail de dénombrement des chômeurs, les
municipalités, et en particulier les statisticiens municipaux, construisent leur action sur le
critère de la résidence et mettent en place de performants bureaux publics de placement. À
travers l’analyse fine de l’exemple strasbourgeois, on voit comment une dialectique de
compétition et d’émulation entre les syndicats et le pouvoir municipal, dans la prise en
charge du chômage, institue progressivement une relation de coopération et de confiance
entre les syndicats, la puissance publique et un patronat ouvert, qui préfigure le paritarisme
des années 1920 et renforce l’orientation réformiste et «responsable» du syndicalisme.
Si les dernières années avant guerre sont marquées par une inscription progressive
du chômage comme catégorie nationale, par la structuration fédérale des associations
municipales ou réformistes, des bureaux de placement et du travail d’harmonisation

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HopitauxBordeaux19e.pdf - page 2/73
HopitauxBordeaux19e.pdf - page 3/73
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