Un autre monde Une rencontre du troisième type .pdf



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Aude Buil
Angela Pinto da Rocha

LES ANGOISSES
FACE AU CORPS MÉDICALISÉ

Un autre monde
Une rencontre
du troisième type

Aude Buil, psychomotricienne,
et Angela Pinto da Rocha,
psychologue, exercent toutes deux
au service de réanimation
néonatale du D r Michèle Granier,
centre hospitalier Sud-Francilien,
Évry.

L’histoire pourrait commencer ainsi :
Vous partez en voyage. Cette aventure, vous en rêvez
depuis que vous êtes enfant. Aller au Brésil ! Quand vous
avez pris cette décision avec votre conjoint, vous en aviez
longuement parlé auparavant. La décision est prise et les
billets sont là. Heureuse, vous l’avez annoncé à votre
entourage qui est ravi pour vous. Vous informez aussi
votre employeur de votre prochaine absence. La date du
départ est arrivée. Vous partez à l’aéroport, la valise à la
main. Après l’enregistrement et le contrôle de vos billets,
l’hôtesse vous confirme que vous pouvez monter dans
l’avion. Vous êtes maintenant installés… L’avion
décolle… Une hôtesse explique les consignes de sécurité… Le voyage se présente bien, l’hôtesse passe régulièrement vous proposer son aide et s’assure que vous
n’avez besoin de rien. Un climat de confiance s’installe… Quand, tout à coup, tout bascule. Le commandant
de bord annonce qu’il faut boucler les ceintures de sécu-

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Le service de réanimation néonatale au sein duquel
nous exerçons prend en charge des enfants naissant prématurément à partir de vingt-cinq semaines d’aménorrhée ou à terme avec une souffrance néonatale. Ce
service intègre un centre périnatal avec une maternité
type III (accueillant les grossesses pathologiques) ainsi
qu’une unité d’accueil des grossesses à haut risque. Nous
proposons de vous faire part de notre expérience dans
l’accompagnement de parents confrontés à un service de
réanimation néonatale et de vous exposer le spectre thérapeutique qui leur est proposé afin de prendre en charge
et d’apaiser leurs angoisses.

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rité, les masques à oxygène tombent brutalement du plafond, les
hôtesses sont inquiètes… Vous vous endormez… À votre réveil,
des images reviennent : l’inquiétude, le masque à oxygène,
l’apparition du commandant de bord, l’endormissement… Que
s’est-il passé ? L’hôtesse vient vers vous : « Ne vous inquiétez
pas ; il y a eu quelques difficultés pendant le voyage. Nous
avons du atterrir au Japon. » Vous lui répondez que ce n’est pas
possible, que vous n’y croyez pas, que vous deviez être au
Brésil… L’hôtesse vous écoute et vous annonce que vous allez
devoir rester un certain temps au Japon… La colère vous envahit, la révolte, un sentiment d’injustice apparaît, vous lui
demandez de reprendre l’avion, vous ne voulez pas rester là,
c’est une erreur, un cauchemar… Vous pleurez, vous vous effondrez. Vous vous repliez sur vous-même. Le Brésil, ce pays imaginaire, ce pays imaginé, ce pays fantasmé, il va falloir en faire
le deuil et accepter la réalité : un autre pays, un pays réel cette
fois, le Japon ! Vous sentant peut-être prête, l’hôtesse vous propose de vous présenter à sa collègue japonaise qui aura en
charge de vous présenter ce nouveau pays. « Bonjour », vous
dit-elle, et vous la suivez à la découverte de son pays. Sa haute
technologie vous impressionne : il y des machines, des
alarmes, des ordinateurs… À toute heure de la journée et de la
nuit, il y a de l’agitation…
Nous avons choisi ce préambule romancé pour essayer de
traduire ce que des parents peuvent ressentir en anténatal et au
moment de la naissance de leur bébé. Dans notre société, les
couples n’attendent plus les enfants, ils les font. Les avancées
médicales poussent les couples dans la maîtrise de cet événement. Lors d’une naissance prématurée, l’angoisse naît quand
la maîtrise disparaît. Pour ces parents, Blaise Pierrehumbert
(2004) décrit des symptômes post-traumatiques tels que ceux
rencontrés dans l’état de stress post-traumatique ( ASPT ) :
intrusion de souvenirs, tentatives d’éviter les situations ravivant ceux-ci, hypervigilance émotionnelle. Ces réactions pourraient avoir des implications sur la « transition vers la
parentalité ». La psychologue, présente quotidiennement dans
le service, vient à la rencontre des parents et du bébé. Donner
la possibilité à la mère de parler de sa grossesse, de son accouchement, c’est lui permettre d’évoquer, de mettre des mots sur
ce qu’elle ressent.
La culpabilité, la sidération, le choc devant une naissance prématurée se retrouvent souvent dans les paroles des parents qui
sont devenus, de fait, des « parents prématurés ».

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Des parents prématurés
La maman de Léo confie à la psychologue son ressenti tout en pleurant : « Je suis venue à ma consultation avec la sage-femme. Je venais de déposer mes enfants à l’école… La sage femme m’a dit que
mon col était ouvert, qu’il fallait que je sois hospitalisée… Le lendemain, j’ai accouché. C’était trop tôt,
je ne suis pas prête. Il est trop petit. Je n’arrive pas à le toucher. J’ai toujours eu des gros bébés…
J’aurais dû écouter mon gynécologue. J’ai continué à travailler, maintenant il est là et c’est de ma
faute ! »
Le papa de Camille entre pour la première fois dans le service de réanimation : sa fille, à peine née, est
prise en charge par le pédiatre. Il vient de quitter sa femme au bloc d’accouchement et découvre le
service de réanimation. Dorénavant, Il fera le lien entre son bébé et sa femme. En entretien, il évoquera le souhait de ne pas inquiéter sa femme au sujet de l’état de santé du bébé. « La pauvre, elle
est trop faible ! Je ne veux pas l’inquiéter. Et qu’est ce que je pourrais lui dire ? C’est trop dur pour
elle ! » Il pleure. « Ce n’est pas ce que nous avions imaginé ! »

PARENTS ET DES ENFANTS PRÉMATURÉS

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La maturité est l’étape dans laquelle se trouve un organisme
qui a atteint son plein de développement 1. Le préfixe « pré » est
un élément marquant l’antériorité. Lorsque le bébé naît avant la
trente-septième semaine, il est prématuré. Son corps est tout à fait
formé ; il est cependant petit et certains organes ne sont pas complètement matures, en particulier ses poumons. C’est pourquoi le
bébé prématuré a besoin de soins spéciaux. Quant à ses « organes
psychiques », sont-ils complètements matures ? Et sa mère,
pourra-t-elle vivre sa maternité « à pleins poumons » ? A-t-elle,
elle aussi, besoin de soins spéciaux ? Qu’en est-il de la « maternalité », pour citer Racamier (1961), cette dynamique de l’assomption du devenir mère qui serait convoquée avant l’heure,
avant sa maturité ?
Certaines naissances se font dans l’urgence : la femme est
hospitalisée et l’accouchement provoqué, souvent par césarienne.
Il en résulte que les parents n’ont pas le temps de se préparer à
cette naissance qui intervient de façon soudaine et précipitée. Les
travaux de Daniel Stern nous éclairent sur la spécificité de la
représentation maternelle du bébé. Il semble qu’elle soit corrélée
avec les mouvements fœtaux ressentis par la mère. Ainsi, c’est au
septième mois de grossesse que les représentations maternelles
sont les plus définies : « Elle est à un stade d’imagination où elle
se représente un bébé relativement bien déterminé, qui est souvent plus proche du bébé vigoureux, actif, et gratifiant de trois
mois (de vie) que du bébé à terme. Or elle va se trouver en face
non pas du bébé gratifiant de trois mois, ni même du bébé à
terme solide et bien fini, mais en face d’un bébé chétif, pas très

1. Définition du Petit
Robert (1977).

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DES

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joli, fragile, hyper dépendant et vite débordé, auquel elle n’est
pas préparée du tout. La voici prématuré et déçue […] elle se sent
toujours vulnérable et coupable » (Bruschweiller-Stern, 1997).
L’accouchement, souvent violent, viendra aussi souligner un
manque lié à une idéalisation d’une grossesse facile, menée à
terme. Pour Catherine Druon (1996), la mère est confrontée au
deuil d’une naissance « normale ». Très épuisée par cette naissance en catastrophe, elle est envahie très souvent de la culpabilité de ne pas avoir mené sa grossesse à son terme.
Devenir parent avant l’heure

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Certaines femmes sont hospitalisées pendant leur grossesse,
en raison d’une menace d’accouchement prématuré, dans
l’unité des grossesses à haut risque. La psychologue vient rencontrer ces femmes dans leur chambre pour leur offrir un espace
de parole autour de ce qu’elles vivent. Ces entretiens viennent
en décalage, après les entretiens avec l’obstétricien et le
pédiatre. Les femmes y évoquent le choc de l’annonce de l’hospitalisation, la séparation d’avec leur famille, des craintes et
angoisses quant à l’enfant à venir. La psychologue insiste sur la
place des parents dans le service mais aussi sur la collaboration
entre les trois partenaires : le bébé, l’équipe médicale et les
parents. Les femmes sont rassurées d’apprendre que l’allaitement est possible, que le peau-à-peau est pratiqué. Un groupe
de parole, animé par la psychologue, propose aux futurs parents
de venir échanger autour du « devenir parent avant l’heure ».
Une visite du service de réanimation néonatale est aussi proposée à ces futurs parents.
À l’arrivée de l’enfant dans le service, une attention particulière est accordée à l’accueil du parent. Très souvent, c’est le père
qui entre le premier dans le service et qui va ensuite transmettre
à la mère les informations sur le bébé. Il nous a semblé important
de travailler autour de la rencontre du parent et du bébé avec
l’équipe soignante. Notre priorité est d’aller au rythme du parent,
de répondre à ses questions et d’anticiper ses attentes.

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Il faut neuf mois pour faire un enfant, il faut aussi neuf mois
pour devenir mère. Chaque grossesse a une histoire, histoire qui
accompagne cette grossesse et qui la marque, histoire en tant
qu’elle a un sens et donne lieu à un enfant singulier déjà porteur
de ce sens à l’instant où il vient au monde. Myriam Szejer et
Richard Stewart (1994) insistent sur la lecture psychanalytique
de la menace d’accouchement prématuré qui viendrait révéler
l’expression possible d’un conflit lié à l’histoire (de la mère, du
couple, voire de la grossesse, dans le contexte présent).

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Des parents aux prises avec la vie… et la mort
Le pronostic imprévisible et le handicap potentiel de la prématurité représentent une angoisse continue qui peut emboliser
l’attention et les attentes portées sur le bébé par ses parents. La
rêverie parentale s’en trouve transformée et réduite aux aspects
médicaux de survie. Certains parents, en arrivant dans la chambre
de leur bébé, se précipitent sur la « pancarte » pour savoir s’il a
pris du poids avant même de le regarder, de rentrer en contact
avec lui. L’aspect médical trône considérablement.
Parfois, les parents stimulent leur bébé comme pour vérifier
quelque chose, comme pour voir apparaître ce qu’ils espèrent
mais aussi ce qui les angoisse : la vie et la mort. Ils vont ainsi stimuler le bébé corporellement pour s’assurer qu’il bouge, qu’il
ouvre bien les yeux, qu’il vit tout simplement. Mais c’est parfois
aussi pour voir, pour vérifier sa fragilité, pour s’apercevoir que le
bébé fait sonner les alarmes des machines parce qu’il désature
rapidement, qu’il se désorganise vite…

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L’excès de stimulations douloureuses et inconfortables, la
durée d’hospitalisation longue, la séparation de sa famille, la
sidération et/ou l’état de stress post-traumatique des parents, l’intériorisation de l’angoisse de la mère par des perceptions et des
informations corporelles discordantes sont autant d’éléments fragilisant le bébé dans ses compétences à gérer ses angoisses d’origine interne et externe. Cela peut conduire le bébé à une
modification pathologique de son engagement relationnel. Des
comportements tels que des évitements du regard, un regard flou
ou dans le vide, ou encore des agrippements visuels peuvent
apparaître.
Le prématuré réagit moins que le bébé né à terme aux sollicitations maternelles. Il possède un équipement plus faible, moins
actif et vit lui aussi une situation traumatique et génératrice d’angoisses archaïques. La dynamique des interactions en est modifiée. Les représentations parentales, qui jouent un rôle important
dans la qualité des interactions, sont mises à mal. Les dernières
études 2 sur l’attachement et la prématurité montrent que les
mères sont décrites comme plus actives, plus stimulantes, voire
intrusives. Cependant, ces études divergent dans leur interprétation des différences observées, surtout en ce qui concerne les
comportements interactifs maternels, jugés soit comme le résultat d’un ajustement aux besoins particuliers de ces bébés, soit
comme un comportement problématique, nocif au bon développement ultérieur de l’enfant. Les mères ont parfois aussi été

2. Cf. C. Muller-Nix et
M. Forcada-Guex, 2008,
« Prématurité et parentalité », Progrès en néonatologie, 28, p. 109-128.

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Du vécu de l’enfant à la parentalité

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décrites comme, au contraire, plus inhibées, en retrait dans la
relation à l’enfant. Il est donc nécessaire, en amont, de soutenir le
bébé et ses parents.
Dans les premiers temps, dans ce climat angoissant, comment
peut se faire la rencontre parent-bébé ? En effet, comment faire
pour que les angoisses de mort des parents ne réduisent pas l’enfant né à un organisme fragile devant lequel ils se sentent désemparés, ou incompétents, ou étrangers, dans un milieu (le médical
et particulièrement les services de réanimation) où la part biologique est un souci constant du fait des dangers réels qui planent
au-dessus de l’enfant ?
DES RÉPONSES THÉRAPEUTIQUES
ADAPTÉES AUX BESOINS DES PARENTS ET DES ENFANTS

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Lorsque la mère ne peut pas se rendre auprès de son bébé pour
des raisons physiques (suite à une césarienne le plus souvent),
nous mettons en place une « pré-rencontre mère-bébé ». Un dispositif de webcam permet à la mère, alitée, de « rencontrer » son
bébé : avec l’aide d’un professionnel auprès d’elle, elle communique à travers une webcam, installée au-dessus de l’incubateur,
avec l’infirmière qui a en charge son bébé et ainsi peut le découvrir. Ce dispositif vient compléter les photos qui sont généralement prises de son bébé : il permet une vision en trois dimensions
et en direct du bébé. Un échange verbal avec le professionnel qui
s’en occupe est possible. La mère peut être confrontée à toutes
sortes de fantasmes au sujet de son bébé et des personnes qui
prennent soin de lui. Qui sont ces infirmières qui le prennent en
charge ? Sont-elles à la hauteur dans les soins ? Sont-elles suffisamment douces ? Ou tellement à la hauteur qu’elles risqueraient
d’exercer un rapt affectif ? Ce dispositif peut, en permettant à la
mère de faire connaissance avec l’infirmière en question, contribuer à répondre à ce type d’angoisses.
Toucher et être touché par son bébé
La plupart du temps, le corps est le médium de la rencontre.
Le toucher est le sens vraiment opérant chez le bébé prématuré.
Souvent les parents nous font part de leur peur de lui faire mal.
Ils souhaitent le toucher parce que c’est la manière la plus instinctive de l’être humain pour entrer en contact. Avant le dialogue
verbal, il y a le dialogue corporel. Mais comment un parent peutil appréhender son bébé quand celui-ci est à l’intérieur d’un incubateur ? Comment entrer en contact avec lui alors que son corps

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La rencontre : le voir, le toucher, le découvrir…

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Nous avons recueilli, par téléphone, le témoignage d’une mère ayant bénéficié de la visiocommunication. Quand nous l’appelons, elle est chez elle et sa petite fille dort, la maman est disponible. Léa est
née depuis un mois et demi et est rentrée à la maison depuis une semaine. La maman a été hospitalisée pour menace d’accouchement prématuré (MAP) au terme de trente semaines + deux jours d’aménorrhée. Elle a été hospitalisée pendant trois jours dans une clinique privée proche de son domicile,
puis elle a été transférée au centre hospitalier Sud-Francilien. Elle a été admise dans le service des grossesses à risque. Elle y est restée pendant quinze jours avant d’accoucher. Pendant l’hospitalisation,
cette maman a rencontré en anténatal trois professionnels : la pédiatre, la psychologue Angela Pinto
da Rocha, et enfin la cadre du service de réanimation néonatale qui a organisé la visite du service pour
les deux parents (deux ou trois jours avant l’accouchement). La possibilité d’une rencontre par visiocommunication a été alors évoquée. « J’ai été rassurée de le savoir avant l’opération. J’ai sauté sur le
téléphone pour annoncer à ma mère que je pourrais voir ma fille par webcam. Que l’hôpital disposait
de ce matériel. »
Au bloc accouchement, avec le papa, la maman a pu voir sa fille avant que Léa soit transférée en néonatalogie : « cinq secondes, le temps de lui faire deux bisous », se souvient-elle. « Les infirmières m’ont
d’abord transmis une photo de Léa. En toute honnêteté, je n’ai pas aimé, car c’était la première fois
que je la voyais. Et à travers une photo, avec tous ces fils, j’ai été bouleversée par sa petitesse. Mais
maintenant, avec le recul, c’est la première photo de ma fille, qui avait quelques minutes. Finalement,
c’est fantastique. Le lendemain matin, vers dix ou onze heures, la cadre du service de néonatalogie est
venue me proposer la webcam. J’étais contente de voir Léa, de voir qu’elle était vivante. J’avais déjà
passé plusieurs coups de fil, dans la nuit et très tôt le matin, pour savoir si tout se passait bien. Mais là,
je le voyais de mes propres yeux. J’étais rassurée. Je la voyais en entier. Je ne regardais pas son physique. Je voulais simplement voir si elle bougeait, si elle allait bien. Je n’ai pas fait de corrélation avec
la photo de la veille. Je la voyais bouger et, par voie de conséquence, respirer, vivre. »

est peu accessible ? Il est possible de passer les mains dans l’incubateur à travers les hublots, mais il y a tous ces fils, ces patchs,
ces sparadraps, ces tubes… tout ce matériel qui renvoie aux
parents la réalité difficile et angoissante. Ils commencent par toucher la main, le pied, la tête, comme s’il était moins risqué d’atteindre ces extrémités que de toucher les autres parties du corps
du bébé.
Lorsqu’un parent touche son bébé il est, de fait, « touché » par
lui et affecté par son état. Ce bébé peut renvoyer de la culpabilité,
de l’angoisse de mort aux parents. La plupart du temps les
parents sont accompagnés par les soignants lors de cette rencontre par le toucher. Dans certaines situations, l’équipe fait
appel à la psychomotricienne pour créer un espace, en dehors des
soins, où l’attention sera portée sur le corps du bébé. Ils le découvrent, se découvrent et communiquent avec leur bébé suivant leur
propre équipement tonique, émotionnel, rythmique, et en fonction de celui de leur bébé. Les parents pourront mieux comprendre leur enfant et son évolution en dehors des seuls aspects

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Une expérience de visiocommunication

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vitaux. Pendant cet espace-temps, les parents se centrent sur un
autre aspect de leur enfant qui leur est méconnu. Ils peuvent y
trouver leur place, leur rôle de parent auprès de l’ enfant qui est
maintenu en vie et alimenté par d’autres. La psychomotricienne
accompagne les parents en les aidant à observer et à découvrir les
compétences sensori-tonico-motrices et relationnelles de leur
bébé et de leur évolution dans le temps. Cet accompagnement
peut-être réalisé dans le cadre de séances mais aussi dans les
moments de soins quotidiens. Ce moment est pensé comme un
espace de rencontre. L’espace du « présent » est travaillé pour
aujourd’hui et préparer demain… L’observation partagée est support du récit qui s’engage. Les premières expériences servent de
base aux suivantes entre une mère et son enfant. Ce bébé étrange
et étranger au départ ne doit pas le rester. Un parent qui comprend
mieux les réactions de son bébé va pouvoir s’ajuster à lui. Dans
le cas contraire, il faut beaucoup de temps aux parents pour comprendre ses besoins, sa personnalité…

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L’installation et la mise en forme du corps du bébé a été travaillée en équipe dans notre service pendant une année. Les
parents sont aussi accompagnés dans l’installation dans les
bras, pour les câlins, le peau-à-peau, le bain…, pour trouver une
position confortable pour eux et leur bébé. Le positionnement
est un moyen thérapeutique de placer le nourrisson dans son
monde, de manière confortable pour le rendre disponible
à et pour son environnement. Le mot « confort » est ici à comprendre dans ses aspects corporels mais aussi dans son origine
latine confortari, littéralement « soutenir le courage ». Un bébé
confortablement installé éprouve un bien-être qu’il renvoie à
ses parents lorsque ceux-ci le regardent. La contenance et l’enveloppement soutiennent l’image d’un bébé paisible qui donne
« en-vie ».
L’oralité
Le bébé prématuré est alimenté passivement par une sonde
entérale. Cette nutrition artificielle du bébé n’est pas une situation anodine : elle peut remettre en question la mère dans son rôle
nourricier. Celle-ci peut se sentir lésée dans sa fonction maternelle en étant dépossédée du privilège de nourrir son enfant.
Cette situation peut lui renvoyer l’image d’une mauvaise mère.
Elle vient entretenir le sentiment d’incompétence d’une mère qui,
ayant accouché avant terme, a l’impression d’avoir échoué dans
son rôle de protection durant la grossesse.

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Le positionnement

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Il est donc proposé à la mère un accompagnement de l’allaitement par une consultante en lactation. La mère désireuse d’allaiter son bébé a la possibilité de tirer son lait et de le donner à
son bébé à travers l’alimentation passive par sonde. De manière
active, le bébé peut s’alimenter à la tasse, au biberon, au sein. Les
parents se retrouvent une nouvelle fois désemparés lors du passage à l’alimentation orale active face à leur enfant présentant ici
encore une immaturité. Il s’agit d’une progression des compétences autour de l’oralité, d’un parcours dans le temps non prévisible. À ce moment de l’hospitalisation, les parents, craignant un
retour en arrière, se focalisent sur les apports caloriques (peur que
l’enfant ne mange pas assez) ou sur les fausses routes (peur que
manger fasse mal). Écouter leurs craintes, leur angoisses, c’est
aussi les aider.

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L’arrivée d’un enfant bouscule la place de chacun dans une
fratrie. Que ressentent le grand frère, la grande sœur à l’arrivée
de ce bébé qui monopolise très souvent la maman ? Leurs parents
leur ont-ils annoncé ne serait-ce que la naissance du bébé ? Ou
sont-ils tellement angoissés qu’il est difficile pour eux d’en
parler ? Un groupe de travail au sein de l’équipe s’est réuni pour
réfléchir sur l’entrée de la fratrie. La psychologue s’entretient
avec les parents et organise avec eux l’entrée des enfants dans le
service. Cette entrée se veut être une rencontre entre frères et
sœurs plutôt qu’une visite. Il nous a semblé important que les
parents soient acteurs dans cette rencontre : ils accompagnent
l’enfant « invité », lui expliquent les mesures d’hygiène (lavage
des mains, port d’une surblouse) avant l’entrée dans le service.
Ils emmènent l’enfant dans la chambre du bébé et font donc les
présentations. C’est un moment vécu avec beaucoup d’émotion
par chacun (les parents, l’enfant et le bébé). Il est signifié aux
parents que s’ils le souhaitent le bébé pourra être mis dans les
bras de l’enfant. Cette proposition ravit aussi bien les parents que
l’enfant lui-même.
L’équipe se tient à disposition des parents s’ils rencontrent
une difficulté à répondre aux questions de l’enfant qui, à son
tour, découvre un nouveau monde. Cette proposition rassure
très souvent les parents qui se demandent comment parler de la
sonde gastrique à l’enfant. Mais l’expérience nous montre
qu’ils sont les mieux placés pour tout expliquer et que l’aide
technique n’est pas sollicitée. Le service offre une photo à l’enfant représentant cette rencontre avec le bébé. Il est aussi proposé que l’enfant offre, à son tour, une copie de cette photo au
service et que ce soit lui-même qui l’accroche dans le salon des

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La rencontre de la fratrie

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Les angoisses face au corps médicalisé

parents. Les enfants accueillent toujours cette idée avec enthousiasme. Cette photo affichée avec les autres fratries ne marquet-elle pas la place de l’enfant dans le service ? Les parents
apprécient ce moment où toute la fratrie est réunie pour la première fois. Cette rencontre familiale ne dure qu’une trentaine de
minutes : l’enfant semble rassuré et souhaite repartir rapidement vaquer à ses occupations.
Les parents ont aussi la possibilité de présenter leur bébé à
tout adulte de leur choix sans qu’il y ait un lien de filiation. La
meilleure amie de la mère est quelquefois la personne la plus
proche et c’est elle que la mère souhaite faire entrer dans le service. Cette présentation du bébé, occasion des premières rencontres rendues difficiles par la médicalisation, est une
circulation qui vient faire inscription du nouveau-né dans les
lieux et auprès des personnes qu’il a occupés (parents et soignants) et qu’il occupera (le domicile parental, la fratrie déjà là,
les amis et la famille des parents…).

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La manière de considérer l’enfant et son développement dans
la dynamique des « soins de développement » décrite par le
Dr Als 3 soutient les parents dans la représentation d’un enfant en
pleine maturation progressive, développant ses compétences
innées et acquises. En effet, il est considéré comme moins bien
organisé et plus affecté par son environnement que le bébé né à
terme mais également comme un organisme dynamique continuellement à la recherche d’une organisation interne et en
constante interaction avec son environnement. Les soins sont
alors centrés sur l’enfant et sa famille. Le sentiment d’isolement,
d’incompétence et/ou de mauvaise volonté que les parents ont
d’eux-mêmes et de leur bébé décroît.

3. Cf. J. Sizun et al,
« Soins de développement : quel bénéfice pour
le confort du nouveau-né,
quelle stratégie d’implantation ? », Médecine
Thérapeutique Pédiatrie,
volume 5, mars-avril
2002, p. 100-103.

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Un exemple : aujourd’hui le bébé est fatigué. Une sonnerie
retentit dans la chambre. Immédiatement le bébé ferme les yeux,
un mouvement de main vers le ciel, doigts écartés, puis les
jambes s’étendent par secousses et enfin le bébé rougit, le scope
sonne, c’est la désaturation… L’infirmière arrive et prend en
charge l’enfant. Que s’est-il passé ? Que faire ? La dynamique
des « soins de développement » réside dans le soutien des
parents pour l’observation comportementale. Dans cet exemple,
si le parent repère à quel moment ça ne va plus, c’est-à-dire
lorsque le bébé ferme les yeux et s’agite doucement, il pourra le
contenir, le rassurer et ainsi éviter la suite des désorganisations.
Lui, parent, tout seul !

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Les « soins de développement »

Enf&Psy n°42

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Un autre monde. Une rencontre du troisième type

Le retour au domicile

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Des consultations après l’hospitalisation sont proposées aux
parents avec la psychomotricienne seule et/ou en binôme avec le
pédiatre et des entretiens avec la psychologue. À la sortie, la promesse de la poursuite d’un accompagnement (pour un temps)
par les professionnels qui connaissent leur bébé et ce par quoi ils
sont passés est rassurante. De plus, certains auteurs révèlent que
des difficultés de communication et de relation entre le bébé, ses
parents et ses pairs peuvent ne devenir apparentes que plus tardivement, à partir du sixième mois de vie environ. La mise en
place de consultations spécifiques où l’attention des professionnels n’est pas centrée seulement sur l’axe médical mais aussi sur
le développement psychomoteur, affectif et relationnel est soutenante.
Les thématiques abordées ici ne représentent qu’une partie de
la prise en compte de l’angoisse des parents. Il est proposé aux
parents un spectre le plus large possible d’aide dans leur accompagnement individualisé. Dès l’anténatal, les entretiens et les
groupes de parole soutiennent les parents dans l’épreuve à venir.
Pendant l’hospitalisation, les pratiques professionnelles de toute
l’équipe fondées sur l’observation de l’enfant (rencontre, positionnement, soins quotidiens, participation des parents…) guident les parents et les étayent dans leur nouvelle fonction
parentale. Les consultations après l’hospitalisation poursuivent
ce travail de réassurance. Les parents sont épaulés dans leurs
attentions au développement de l’enfant. Ce travail d’accompagnement individualisé est difficile dans sa réalisation quotidienne. L’organisation des soins et les pratiques professionnelles
de chacun sont remises en question. Notre service est actuellement dans une démarche de formation au NIDCAP 4 pour les développer et les encadrer.
L’équipe médicale et l’équipe soignante interviennent en première intention dans cette prise en charge de l’enfant et de sa
famille. Les parents et le bébé découvrent un monde nouveau qui,
au fil du temps, devient aussi le leur.

4. Cf. J. Sizun, « Implanter
un programme individualisé de soutien du
développement en réanimation néonatale : pourquoi ? comment ? », Archives
pédiatriques, 1999, 6,
Elsevier, p. 434-439.

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Lorsque le bébé semble prêt à rentrer au domicile, il est
important de s’entretenir avec les parents pour parler de ce
retour. Les médecins annoncent que le bébé est prêt, mais les
parents le sont-ils ? Certains parents osent nous faire part de leur
angoisse de se retrouver sans étayage. Aussi, la place des parents
est travaillée dès leur arrivée dans le service pour que le bébé, la
mère et le père cheminent en même temps dans leur autonomie
respective.

Enf&Psy n°42

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Les angoisses face au corps médicalisé

BIBLIOGRAPHIE

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Mots-clés :
Prématurité,
accompagnement
individualisé, angoisse,
pluridisciplinarité.

Key words :
Prematurity,
individualized care,
anguish,
multidisciplinarity.

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RÉSUMÉ
Aude Buil, psychomotricienne, et Angela Pinto da Rocha, psychologue,
développent leurs actions dans l’accompagnement des parents angoissés
dont le bébé est hospitalisé dans le service de réanimation néonatale, de
l’anténatal au postnatal : soutien quotidien dans la rencontre avec le
bébé, dans un travail autour de la fratrie, du positionnement, de l’oralité
et des soins de développement… jusqu’au retour à domicile.

SUMMARY
The authors develop their actions in the accompaniment of the anguished
parent whose baby is hospitalized in a neonatal intensive care unit. Since
antenatal period up to postnatal hospitalization and discharge : a daily
support in the meeting with their baby, in a work including the siblings,
but also dealing with positioning, oral issues and individualized developmental care.

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BRUSCHWEILLER-STERN, N. 1997. « Mère à terme et mère prématuré »,
in M. Dugnat (sous la dir. de), Le monde relationnel du bébé, érès.
DRUON, C. 1996. À l’écoute du bébé prématuré, Paris, Champs
Flammarion.
PIERREHUMBERT, B. 2004. « Validation française d’un questionnaire de
stress post-traumatique destiné aux parents d’enfants présentant un
risque périnatal élevé », Annales médico-psychologiques, Elsevier,
162, p. 711-721.
RACAMIER, P.-C. ; SENS, C. ; CARRETIER, L. 1961. « La mère et l’enfant
dans les psychoses du post-partum », L’évolution psychiatrique.
SZEJER, M. ; STEWART, R. 1994. Ces neufs mois-là, Paris, Robert
Laffont.


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