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Les souffrances corporelles précoces
et leurs destins dans l’habitation
corporelle de l’adulte
Fabien Joly

Shéhérazade est une très belle jeune femme, qui n’a
pas encore 30 ans. Extrêmement séduisante, elle semble
tout droit sortie d’un conte des Mille et une nuits. Elle
apparaît très typée, peau mate, grands et beaux yeux noirs,
cheveux de jais, quelques taches de rousseur, mince et portant haut ses formes et sa féminité… On imagine que beaucoup d’hommes se retournent sur son passage.
Mais Shéhérazade est dans un double souci avec sa
féminité : elle ne s’est jamais vue telle qu’elle est, et son
image du corps semble toujours comme évanescente, très
loin d’elle-même et de ce qui émane d’elle, avec une sorte
de grand écart ou d’étrangeté radicale de soi à soi, et d’impossible à se reconnaître dans l’image qui est là devant elle
dans la glace. Sensible, angoissée et présentant une piètre

Fabien Joly, psychanalyste, psychomotricien, docteur en psychopathologie,
coordinateur du CRA-Bourgogne (CHU
Dijon), président de l’association
COrps et Psyché, Dijon.
fabien.joly@club-internet.fr

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J’ai mal
à mon corps d’enfant !

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estime d’elle, elle ne se « reconnaît
pas » et s’imagine une autre … Il
faut encore ajouter que quand elle
aime un monsieur, le rapport au
désir et au plaisir est tel que – s’il
n’est pas du tout impossible dans
un premier temps et même assez
satisfaisant – il s’épuise très vite
dès que la relation amoureuse s’engage un peu plus avant dans la
durée de l’engagement, et aussi
dans la déclinaison des actes
sexuels et de la confrontation des
désirs des deux partenaires… Elle
est en psychothérapie avec moi
(préliminaire je crois à un travail
analytique
ultérieur)
depuis
quelque temps, et avance considérablement. Tout en restant très discret sur son parcours et sur son travail personnel, je voudrais évoquer
quelques éléments de son histoire
concernant son rapport à son corps.
Cette jeune femme a été abandonnée à la naissance et adoptée
très rapidement par une famille
« bien sous tout rapport », engagée
dans un authentique travail d‘adop-

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tion et un véritable désir d’enfant longtemps insatisfait naturellement – et qui, comme souvent,
pourra trouver une issue fécondante au moment de
l’arrivée même de Shéhérazade, l’enfant adoptée.
Cette dernière se trouve donc avoir une sœur naturelle un peu plus jeune qu’elle… et si différente
d’elle, puisque sa mère adoptive s’est retrouvée
enceinte dès son arrivée à la maison.
Dans sa famille d’adoption, le père (et l’ensemble de la famille derrière) nomme(nt) et présentifie(nt) avec insistance la mère comme « celle qui
est faite pour donner de si beaux enfants », déniant
toute articulation possible avec leur difficulté et
l’adoption nécessaire, avec les différences criantes
de ses deux filles… et fermant les yeux à la singularité de cette maman opératoire, incapable non
pas d’amour (indiscutable) pour ses deux filles,
mais de signes d’amour, de tendresse et de proximité corporelle. Shéhérazade se rappelle de son
désarroi toute sa jeunesse, et singulièrement quand
elle était toute petite, de ne pouvoir courir et sauter au cou de sa mère, de ne pouvoir se nicher
contre elle et s’enfouir dans son giron, ou de l’impossibilité de lui faire des câlins et des caresses sur
les cheveux ou le visage… car sa mère se dérobait
toujours, la repoussait, voire la grondait pour tout
mouvement de ce genre : « pour ne pas qu’elle la
décoiffe encore », ou « pour ne pas qu’elle froisse sa

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Spirale n° 45

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belle robe », ou « parce qu’elle n’en avait pas le temps et qu’elle devait sortir… » L’incompréhensible de la réponse masquant mal chez Shéhérazade la
souffrance du rejet explicite, même si (ou justement parce que) totalement
inconscient à cette mère adoptante et « opératoirement » extraordinairement attentive à tous les besoins de ses filles. Souffrance du rejet, avec une
coloration d’abandon répété pour elle, et une image d’elle-même comme
jamais investissable par quiconque.
Shéhérazade a eu une adolescence difficile et conflictuelle, on l’imagine. Puis, grandissant, elle a multiplié les aventures de séduction, rarement
satisfaisantes, mais répétées comme pour restaurer une image d’elle toujours évanescente et tellement fragile narcissiquement : au moins un instant, la réassurance de la captation du désir de l’autre vers elle lui servait
de béquille de sécurité. Au cours de ces années adolescentes, on doit noter
une assez longue et chaotique relation sexuelle (je n’ose pas dire amoureuse tant cette aventure ne se résume qu’à la scène sexuelle et à la manipulation de l’un comme de l’autre comme seuls objets sexuels)… Et évoquer
subrepticement, dans son devenir adulte, un parcours professionnel à la fois
passionné et assez satisfaisant, dans des métiers du soin et disons de la
relation d’aide, avec toutefois des conduites d’échecs répétés du côté des
examens et des validations habituelles. Shéhérazade a une intelligence
vive, elle est débrouillarde et passionnée : elle arrivera à faire son métier
sans diplôme !
Elle a, au moment où je la rencontre, bien stabilisé ses symptômes et
sa souffrance ; elle a organisé une relation à peu près satisfaisante et
durable avec un monsieur qu’elle a épousé et dont elle vient d’avoir son
premier bébé : un garçon ! Mais elle souhaite – je cite : « mieux avancer
dans les impasses les plus fermées de son histoire personnelle » et « enfin
se reconnaître elle-même ».

Dans son début de travail psychothérapique, Shéhérazade évoque
son parcours et amène beaucoup de
rêves, qu’elle fait abondamment
depuis qu’elle vient me voir. Un des
rêves les plus significatifs (les plus
insistants et douloureux) figure une
scène virtuelle mais extrêmement
précise dans les détails : celle de son
abandon à la maternité par sa mère
biologique… Et Shéhérazade de voir
(dans ce rêve répété) sa mère de dos,
quittant seule, désespérément seule,
la maternité avec un petit panier (un
couffin ?) vide, et portant dans sa
posture et sa démarche le poids
mélancolique du vide, de la souffrance, de l’abandon et de la perte…
Elle détaille beaucoup d’éléments de
posture, d’habillage, d’environnement, mais ne peut jamais capter
son visage. Elle ne peut pas plus
s’imaginer « elle », bébé esseulé de
l’autre côté de l’image de la mère et
du champ exploré par le rêve. Toute
figuration de soi s’efface ou se noircit de la tristesse et de la contrainte
à abandonner de cette mère biolo-

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J’ai mal à mon corps d’enfant !

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gique qui s’en va. Elle n’est plus que
l’abandon de soi-même dans la
fuite de l’autre.
Par association, Shéhérazade
poursuit ce récit de rêve en soulevant un pan encore secret de son
histoire récente : pour m’apprendre
qu’elle a fait, au moment de rencontrer celui qui allait devenir son
mari et le père de son enfant, une
recherche quant à son histoire de
naissance et sa mère naturelle. Et
elle m’apprend alors qu’elle a pu
obtenir son nom et son adresse, et
qu’elle est allée rendre visite à cette
dame. Le souvenir est douloureux,
cuisant et traumatisant, on s’en
doute : la porte ne s’est qu’entrouverte – laissant à peine le temps à
Shéhérazade de dire quelques mots
et de donner l’explication de sa
démarche ainsi que son identité… –
mais s’est refermée immédiatement
sur une saisie possible de l’image de
sa mère, restée à demi cachée, et
silencieuse pour toujours, derrière
cette porte abominable si vite
refermée sur ce passé traumatique.

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Le visage maternel encore absenté, scotomisé, véritable trou noir absorbant en retour la reconnaissance du visage de Shéhérazade.
La scène est authentique et très douloureuse,
mais Shéhérazade se convainc que depuis cette
visite terrible, elle a pu enfin tourner vraiment le
dos « à tout cela » et se reprendre, avancer véritablement, avec un envahissement moins grand des
démons et fantômes du passé. La relative cicatrisation de ses symptômes et de son mal-être le plus
criant y a sans doute, en effet, trouvé sa source.
Toutefois, elle ajoute encore que, fugitivement, ce
n’est pas tant sa mère naturelle qu’elle a pu entrevoir dans cette visite-là, mais autre chose de plus
sidérant pour elle : le fait qu’il semblait y avoir des
enfants derrière (frères et sœurs potentiels ? ou du
moins fantasmatiques), et surtout que le nom
accolé (du père « possible ») sur la sonnette de l’appartement était le nom d’un monsieur maghrébin
qui pourrait bien – dans le fantasme et peut-être
même dans la réalité – être son père inconnu !
Descendant de l’immeuble, elle voit alors, dans la
cage d’escalier, des enfants métissés très beaux et
très typés qui jouent tranquillement.
C’est en racontant cette double trace secrète à
son analyste : le nom du père maghrébin et les
images d’enfants métissés, et en s’entendant le dire
– en ramenant en elle des images alors investis-

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sables et partageables avec moi dans cette histoire mise en mots – que
Shéhérazade se regarde subitement et semble se voir « comme pour la première fois », en souriant, un peu gênée. Elle dit alors qu’elle se reconnaît
physiquement, avec une sorte d’étrangeté de la découverte de soi par les
mots et par l’histoire d’une reconnaissance « supposée », plus qu’elle ne l’a
jamais fait dans un quelconque miroir, ni même dans les yeux d’un amant,
ni d’aucune amie ou personne proche… Elle est une très belle femme métissée en effet, et je m’autoriserai alors à lui dire ; « comme tout droit sortie
d’un conte des Mille et une nuits ». Encore faut-il qu’il y ait des mots pour
le dire (!) et un conteur pour faire place à cette image du corps-là.
Suite à cet échange, un souvenir revient du fin fond de l’oubli : préadolescente, elle part passer une semaine de vacances avec sa famille
d’adoption à Marrakech… Et elle se rappelle d’un sentiment bizarre devant
les connivences des gens du pays avec elle, et les rires adressés à ses
parents pour insister sur le fait qu’elle « était sûrement de par là cette
petite » ! Point d’énigme véritable pour elle à cette époque-là. Énigme
qu’elle avait aussitôt refoulée de toute appréhension subjective, malgré la
bizarrerie apparente et stimulante du propos.
Peut-on habiter, investir et reconnaître son corps d’adulte dans le commerce avec soi-même, comme dans le commerce avec les autres (singulièrement sur la scène amoureuse), si notre corps d’enfant n’a pas été reconnu
et investi pour ce qu’il était… au temps de l’infans ou de l’enfant grandissant. Reconnu et investi dans sa forme acceptée, et dans le corps à corps
intime des enjeux relationnels précoces avec les partenaires princeps de
notre petite enfance, reconnu et inscrit symboliquement dans les mots de
notre histoire transgénérationnelle par les acteurs même de notre filiation.
Shéhérazade a dû souffrir dans son corps méconnu, dans une image du
corps évanescente et jamais adéquate, et dans une kyrielle de symptômes

du corps du désir, tant qu’elle n’a pas
été reconnue de son abandon et de
son identité. Ce point d’origine de
notre identité corporelle aurait pu
(car c’est un point de fuite qui peut
s’autoriser de déplacer toujours sa
source et sa vérité) se constituer plus
tard dans le corps à corps de ceux –
et singulièrement de celle – qui
l’avaient adoptée. Sinon qu’à un
abandon traumatique s’est substitué
pour elle un élevage « opératoire »,
et qu’au trauma du vide se sont substitués les mots absents de la tendresse nécessaire et d’une possible
histoire d’amour.
Il aura fallu, avec l’aide d’un
tiers pour l’écouter et articuler
quelques mots en guise d’accusés de
réception, que Shéhérazade se
raconte ses mille et une nuits, son
mythe originaire ; et par là se
redonne corps… Avant, son corps
non reconnu d’enfant, son corps de
bébé abandonné et d’enfant peu
choyé, était resté le seul interlocuteur véritable derrière le corps visible
de la jolie jeune femme absentée.

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Deux vignettes plus courtes, à
présent, autour de ce corps d’enfant
en nous, de son envahissement de
la scène de l’adulte, de sa présence
dans l’habitation corporelle de
l’adulte.
Cléopâtre, elle, relève d’une
tout
autre
beauté
que
Shéhérazade… Plus proche de
la quarantaine, c’est assurément une belle femme
aussi, d’une certaine prestance, blonde, grande et
longiligne ; mais aussi
d’une certaine raideur. Elle
« en impose » comme on
dit ! Elle est en psychanalyse auprès de moi pour
une seconde « tranche »,
après avoir mené, auprès
d’un collègue, un premier
long travail analytique,
satisfaisant à bien des
égards et accompagnant un authentique changement
chez elle, mais laissant de côté un
certain nombre d’éléments (les plus
corporels et les plus archaïques de

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son fonctionnement) notamment sensibles dans
une organisation de caractère assez contraignante.
L’engagement de cette deuxième tranche
d’analyse vers moi s’augure de considérables douleurs et de souffrances corporelles considérables
(opération pour douleurs dorsales), d’un sentiment
de « restes » non travaillés dans sa première analyse
persistant au-delà du « comprendre » intellectuel,
dans une certaine manière résistante d’être présente aux autres et à elle-même. Enfin, cette nouvelle aventure analytique se dit aussi d’un retour
sur un sentiment de lâchage de son précédent analyste, vers qui les éléments transférentiels ne semblent pas liquidés, loin s’en faut ; d’autant qu’il y
aurait eu incompréhension quant à la date de fin
de leur travail, ce qui a laissé Cléopâtre dans un
désarroi incommensurable, avec un sentiment de
rejet et d’abandon tout à fait destructeur.
Notre travail va d’abord s’engager (tout en me
semblant authentiquement analytique) sur un long
face-à-face nécessaire, avant de passer plus
récemment à un dispositif allongé plus orthodoxe…
Cléopâtre est une « femme de paroles » ; elle ne sait
pas jouer, n’a d’ailleurs jamais su. Elle intellectualise tout et comprend tout très vite ; épluche
chaque mot et chaque sens ; dépiaute chacune de
mes interventions et ne semble pas habiter corporellement l’espace de la rencontre ; et d’évidence

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pas plus habiter sa charpente osseuse, pourtant bien présente et toujours
douloureusement rappelée à elle !
L’essentiel du début de notre travail va se jouer sur les éléments les
plus archaïques de son histoire d’enfance, sur les difficultés corporelles les
plus anciennes : celles de la petite fille confrontée à une « mère morte » au
sens d’André Green, endeuillée d’un puîné mort à la naissance, dont l’ombre
portée va définitivement envelopper l’investissement « au négatif » de cette
fille née juste après lui, et jamais investie par cette mère d’une froideur et
d’une distance incommensurables. Difficultés corporelles les plus anciennes
donc : a) depuis cette petite fille empêtrée dans son corps non investi ; b)
jusqu’à l’adolescente brutalement grandie dans un corps immense, embarrassant et trop plein de « formes », corps d’un appel de désir encombrant
pour un père alors trop proche et corps trop visible pour la jeune basketteuse maladroite qui cherchait désespérément sa place sur le terrain… Et
jusqu’à ses multiples sentiments de lâchage dans de nombreuses relations
amicales ou amoureuses, et les impossibles névrotiques de ses désirs
(hétéro et homosexuels) jamais accomplis pleinement.
L’enjeu du corps à corps fantasmé de notre rencontre : dans le dispositif du face-à-face et dans la nécessité absolue du contrôle du regard ;
dans son attention à mes postures (un jour, dans la salle d’attente, elle reste
ébahie, voire bouleversée, de ma manière de parler à un enfant raccompagné vers sa maman, de mes accroupissements pour être à sa hauteur et de
ma façon de contenir ses angoisses par des mots, mais aussi par ma posture et mon jeu avec la distance) ; dans ses fantasmes (elle se retrouve, en
rêve, portée dans mes bras jusqu’au divan pour y être enveloppée de mes
mots attentifs et contenants, et entourée du plaid à disposition, pour s’autoriser d’une régression et d’un endormissement tranquille), etc. L’enjeu,
donc, du corps à corps fantasmé de notre rencontre se situe là où la

désexualisation est manifeste,
comme d’un interdit du fantasme
sexuel ; et prévaut à cet endroit au
moins autant l’authenticité d’un
appel à la régression et à vivre, au
moins en fantasme, dans l’échange
contenant de nos rencontres, le courant tendre (et tellement en défaut)
du maternel dans quoi le corps de
l’enfant se reconnaît, se déploie, et
trouvera le fond de sécurité narcissique minimale pour l’aventure ultérieure de l’objectalisation et de la
sexualisation.
Pendant très longtemps, on
m’aurait bien surpris (et Cléopâtre
encore plus !) si quelqu’un avait fait
remarquer la beauté de cette grande
dame : sa raideur et ses défenses de
caractère, très intellectualisées, son
côté glaçon réfrigérant ultra
défendu et attaquant masquaient
toute « attractivité » féminine. Ses
symptômes douloureux la faisant de
surcroît se replier sur elle-même,
comme cachant son corps embarrassant de sa présence et de ses formes.
Il faudra longtemps pour que, les

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dère comme la dernière ligne droite de son parcours singulièrement avancé.
César est, quant à lui, un vieil homme, non pas
en âge – il n’a guère que 55 ans et pourrait paraître
parfois en pleine force de l’âge – mais parce que
très souvent, il apparaît très « abîmé », replié, fatigué, et portant sur son visage et dans son corps usé
un habitus de vieil homme courbé, évitant et désinvestissant. Sa poignée de main comme son regard
se dérobent quand on tente de les saisir ; cela vous
« glisse » entre les mains.
Son corps est d’abord – ou devrait être ! – un
corps de douleur… Et on pourrait penser que son
discours en séance va cerner les enjeux douloureux
de ce corps omniprésent et envahissant : César a
un sida depuis longtemps, la trithérapie l’épuise
dans un cortège de troubles secondaires, de douleurs et de lassitude. Sa maladie a précipité des
désordres neurologiques d’importance. Et César a
enfin récemment subi un cancer, traité et plutôt
bien stabilisé, mais qui l’a littéralement cassé et
vraiment diminué corporellement. Cependant,
César ne parle que très peu de son corps actuel, de
ses douleurs, de ses craintes, de ses angoisses de
mort et de ses ressentis, probablement en partie de
manière défensive. Mais bien plus que de prendre la
mesure de l’évitement et de la fonction défensive

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aménagements
thérapeutiques
aidant, elle se déploie, se relâche,
s’épanouisse et qu’elle s’autorise à
se montrer sans sortir les griffes et
sans se cacher.
Contre-transférentiellement, le
premier ressenti étonnant de cette
mutation est venu en moi de la
trouver, à ma grande surprise, très
désirable, et d’être envahi de ce qui
se déposait là en moi à mon insu…
Ce n’était plus la même que celle
qui était venue me voir. Elle évoquait parallèlement son mieux-être
corporel, la chute de ses symptômes. Elle parla de la reprise d’une
pratique ludique et de plaisir du
corps de type gymnique dans une
association proche de chez elle –
d’un corps très nouvellement réinvesti comme espace de plaisir et de
reconnaissance sociale. Son intérêt
pour le jeu, singulièrement avec son
fils, et pour l’humour se déploya.
L’aventure analytique put se poursuivre – ou se reprendre – dans des
secteurs plus habituels et plus
secondarisés, pour ce que je consi-

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garçon maltraité envahit ainsi radicalement la scène psychique et
représentationnelle ?
Alexandre, enfin, est le dernier
cas que j’aimerais fugitivement évoquer ici ; d’abord parce qu’il
conjugue toutes ces prégnances du
corps de l’enfant parlant en nous ;
mais également au titre – moins
habituellement attendu me semblet-il, ou moins exploré – des secteurs
cognitifs et instrumentaux, des
praxis et de secteurs habituellement
évoqués du côté de l’enfant et de
son corps, au titre des troubles psychomoteurs et des pathologies
« instables », mais tellement oubliés
quand il s’agit du corps de l’adulte.
Cet homme de 40 ans a du mal
à vieillir et à s’organiser des projets
de vie acceptables, en pleine crise du
milieu de vie. Professionnellement et
amoureusement, il se cherche ;
semble en bout de course dans sa
formation et son exercice professionnel, et comme bloqué dans son
couple. À tel point qu’il s’empêtre

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de cela, on doit bien constater que l’espace de représentation et de discours
est déjà pleinement rempli par un autre corps. César ne parle en vérité que
d’une chose : c’est de son corps de petit garçon face à son père et à sa
mère. Il s’épuise à évoquer comment son père maltraitait ce corps-là…
Comment il vit encore aujourd’hui le même rapport à cette dictature du
père annihilant toute subjectivité en lui, et contraignant depuis toujours
son corps d’enfant, sans lui laisser aucune place pour son propre investissement subjectif et psychocorporel « plaisant », et branché sur le monde et
sur les autres. Aucune identification possible à un corps de garçon désirant.
César ne montre en définitive qu’un seul corps, celui absent et malmené de son enfance, et il parle encore et encore de son corps d’enfant
blotti, caché dans le grenier, silencieux et presque effacé quand des invités
venaient à la maison : il était terrorisé par ces intrusions comme par les
possibles réactions de son père. César parle de son corps d’enfant un peu
plus vivant face à sa mère, plus aimante mais tellement soumise et peu
diserte, tellement effacée et protégée qu’elle en devenait presque complice
de son père à ses yeux d’enfant ; et tellement souffrante elle-même et ne
pouvant montrer un corps de désir en harmonie avec lui-même que les
seuls points d’identification pour lui étaient peut-être la souffrance de sa
mère et de son corps voûté et soumis.
César est un homosexuel « honteux » ; il ne peut assumer au grand
jour son identité et ses choix amoureux. Son forçage hétérosexuel,
pour ne pas heurter la famille, lui a fait traverser une vie de couple
désespérante pendant très longtemps, avant de se séparer enfin
d’une femme avec qui la distance a toujours été astronomique…
avec qui la rencontre des corps s’est avérée tellement énigmatique, vite distante, voire menaçante… Comment un corps de
sujet adulte désirant peut-il advenir quand le corps du petit

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dans une fausse liaison extraconjugale, qu’on pourrait dire « virtuelle », avec une collègue de
bureau : ne pouvant jamais passer à
l’acte et se contentant de baisers
volés dans les vestiaires de l’entreprise, voire de jeux furtifs et infantiles de « touche-pipi » (je cite
Alexandre) dans la voiture de l’un
ou de l’autre sur le parking de l’entreprise avant de repartir chacun
chez soi.
Alexandre présente en vérité, à
qui a le regard aiguisé, un corps
d’enfant instable : immature, agité
en permanence, jamais satisfait ni
satisfaisant, avec une fragilité narcissique considérable, des éclats
caractériels et émotionnels peu
maîtrisables, un fond anxio-dépressif très envahissant ; des difficultés
cognitives importantes : les symptômes psychomoteurs ou instrumentaux et cognitifs sont
légion (dans la série des « dys » :
dyspraxie, dyslexie, dyscalculie,
dysorthographie, etc. ). Et le rapport
au savoir s’en trouve bien difficile,

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comme il l’a toujours été dans tout son parcours
d’enfance. Son attention est fugace, il ne peut lire
(pour ses difficultés instrumentales autant que
pour des difficultés spécifiquement attentionnelles) que des articles de magazine d’une taille
abordable pour lui ; son seul livre de chevet est
l’œuvre complète de Raymond Devos pour le calibrage très court de ses sketchs, quand un roman ou
même une nouvelle épuise son attention… et
aiguise son ennui.
Il ajoute à cela des sortes de « conduites à
risques » : au sens très adulte et socialement supportable d’une légère addiction alcoolique, ou de
forçages opératoires et de procédés de type autocalmants, pour toujours rendre raison, jusqu’au bout
de l’épuisement ou de la douleur, de ce corps physique et praxique très peu érotisé (dans des pratiques sportives banales mais extrémisées « jusqu’au
bout » de la souffrance plutôt que dans d’authentiques sports extrêmes, ou dans un bricolage hebdomadaire quasi stakhanoviste, jusqu’à se faire mal
ou s’épuiser et tomber « comme une masse »). Il
faudrait toujours, pour Alexandre, faire entendre
raison à ce corps mécanique jamais investi en tant
que corps d’adulte.
Les issues d’allure somatisante – même si
Alexandre ne me semble pas relever d’un authentique fonctionnement psychosomatique – sont

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également légion. Les symptômes corporels très envahissants : douleurs,
dysfonctionnement du transit, conduites pseudo-obsessionnelles de maîtrise, vertiges, nausées, dos coincé, accident ou incident du travail, ou du
bricolage, etc.
Alexandre paraît ainsi un enfant assurément grandi mais jamais véritablement devenu adulte, empêtré dans son corps d’enfant instable, envahi
de troubles psychomoteurs : le corps de cet enfant hyperactif « vieilli »
devient comme une carapace – ou un masque – autour de son potentiel vrai
self psychocorporel, voilant toute image sereine et accomplie d’un corps
érotisé d’adulte. La confrontation au remaniement et à la perte dans un
milieu de vie douloureux parce qu’incertain, plein de réorganisations et de
nouveaux investissements « obligés », est alors impossible.
Le corps fonctionnel d’enfant est aussi, chez Alexandre, un corps
affecté d’enfant, et c’est à chaudes larmes de ne pas se souvenir des
dates de décès de ses parents qu’il évoque pour la première fois leur
absence et leur manque éternel, comme un petit garçon pris en
faute de ne pas même savoir cela.
La question du bébé en nous, de l’infantile, de l’archaïque et du petit
enfant interne en souffrance en nous, est une question d’envergure, très
pertinemment et essentiellement relancée et proposée à notre réflexion
aujourd’hui par Patrick Ben Soussan et son équipe à l’occasion de ce présent numéro et des prochaines journées Spirale.
Mais si elle résonne immédiatement, depuis Freud jusqu’aux développements théoriques et cliniques les plus actuels, quelles que soient nos
écoles de pensée, du côté psychique et du côté de l’écoute psychanalytique
du « bébé en l’homme » ou de « l’infantile » et du passé présentifié dans
notre vie psychique adulte, il nous faut pourtant constater que cette ques-

tion légitime et classique s’avère
assez peu travaillée du côté des
souffrances du corps, de l’habitation
corporelle de l’adulte d’aujourd’hui,
qui porte pourtant toujours les
marques des souffrances corporelles
et psychomotrices de sa toute petite
enfance… De celles qui se
disent au lieu même du
corps en relation du petit
d’homme et qui s’éprouvent au lieu du corps
infantile, sans même pouvoir trouver déjà, à cette
orée du développement,
de psyché subjective
épaisse et capable de
symboliser, de représenter et d’élaborer/transformer ces
premiers vécus en éprouvés psychiques digérables et transformables. Ces points d’énigme se trouvant, dès lors, comme implantés au
cœur même d’un sujet se méconnaissant encore comme tel vont se
trouver extraordinairement résistants et envahissants, avec une propension extrême à revenir comme

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J’ai mal à mon corps d’enfant !

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des fantômes dans la vie psychique,
à revenir hanter la vie quotidienne
de ces sujets.
Mieux, ou plutôt « pire », ces
enjeux corporels précoces se trouvent, en plus de constituer des
traces envahissantes et méconnues
dans la subjectivité de l’adulte, être
aussi tout au long de la vie les organisateurs inconscients de certaines
modalités développementales fixées
durant l’enfance quant à l’habitus
corporel de ce sujet-là ; et influant
même certains secteurs de fonctionnements instrumentaux de la
personne, de ses manières posturales, praxiques, sensorielles,
motrices de fonctionnement, et jusqu’à certains secteurs cognitifs, à
l’insu du sujet : c’est d’évidence
avec son corps que l’on apprend,
que l’on investit et qu’on explore le
monde.
Dit rapidement, la question clinique est à peu près celle-ci : dans
notre posture, dans nos attitudes,
dans nos éprouvés et ressentis, dans
notre discours sur le corps – sur

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notre corps ! –, dans notre manière de « l’habiter »
et dans le lot de symptômes et de souffrances
actuelles que ce corps porte (et supporte), y a-t-il,
au fond une expression actuelle (et une voie
courte) de décharge et de manifestation d’une
souffrance psychocorporelle venue d’ailleurs… du
côté du tout-petit que nous avons été ? Traces particulièrement résistantes et envahissantes de notre
corps de bébé, de notre corps d’enfant et de leurs
vécus précoces. Il nous faudra alors regarder les
déclinaisons de ces souffrances dites au lieu du
corps, selon qu’elles s’expriment dans un symptôme
hystérique, dans une somatisation, voire dans un
trouble instrumental, mais surtout et selon moi, de
manière plus diffuse dans l’habitation corporelle de
l’adulte souffrant, ainsi que dans les aléas de ses
images du corps… et du rapport à son corps désirant.
Sans doute faudra-t-il encore plus s’autoriser
d’une lecture de cette souffrance-là : une écoute
qui déborde de loin le seul jeu langagier des symbolisations secondaires circulant habituellement, des
signifiants, de l’histoire et de la narrativité ; une
lecture qui élargisse notre écoute aux signes du
corps, aux messages non verbaux de nos patients,
au rapport aux postures, au tonico-émotionnel, au
sensoriel et au moteur de tous ceux qui viennent
vers nous, quel que soit leur âge.

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Et d’évidence, une écoute et une lecture qui ne feront pas non plus la
sourde oreille, contre-transférentiellement parlant, aux signes de notre
propre corps et de nos résonances intimes (toniques, posturales, proprioceptives, sensorielles, émotionnelles, archaïques, etc. ) à ces enjeux
archaïques et corporels précoces ; de tous ces « matériaux » qui s’entendent
dans un dialogue, dans des échos, et des modalités de figurations, autant
originaires que plus habituellement primaires et secondaires.
Mais il faudrait vite ajouter – et éviter d’oublier – que ces souffrances
du corps sont peut-être, pour part, l’expression actuelle d’un enjeu très
ancien dans le développement précoce et les premiers liens corps-psyché,
voire les tout premiers avatars du corps en relation et de la psychomotricité du tout-petit. Quelles traces, au fond, laissent les avatars de ces premiers éprouvés corporels et de ces premiers enjeux du corps-en-relation ?
Nous essaierons, en un autre temps, de développer plus avant cette interrogation princeps que je crois partager avec beaucoup de thérapeutes
« généralistes », habitués à l’exercice périlleux, et souvent sans filet, des
psychanalyses des limites et globalement du « non-névrotique », de la psychanalyse à l’extrême limite de son dispositif, et des accompagnements
tant des tout-petits que des adolescents et des adultes, voire encore des

pathologies les plus graves et des
secteurs de fonctionnement les plus
archaïques.
Le corps – et je n’entends ici ni
le soma ni le corps fonctionnel des
neurosciences, mais bien le corps
vécu « en relation » dans une histoire
d’investissements croisés – s’exprime
et insiste encore à l’âge adulte, à une
époque où l’habitude culturelle nous
contraint à l’oublier, ou à le mésestimer. Faisons au moins en sorte que
nos théories et nos positions cliniques ne contribuent pas à cette
absence et à cet inaudible. Rendons
la parole au corps du bébé et au
corps de l’enfant en nous dans le
kaléidoscope de notre subjectivité
d’adulte.

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