Le toucher en thérapie psychomotrice .pdf



Nom original: Le toucher en thérapie psychomotrice.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

Ce document au format PDF 1.4 a été généré par QuarkXPress Passportª: AdobePS 8.8.0 (301)(Infix Pro) / PDF PT 3.30 (pdf-tools.com), et a été envoyé sur fichier-pdf.fr le 03/05/2013 à 19:42, depuis l'adresse IP 41.137.x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue 3989 fois.
Taille du document: 531 Ko (10 pages).
Confidentialité: fichier public




Télécharger le fichier (PDF)










Aperçu du document


00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 86

Jacqueline Sarda

Jacqueline Sarda est
psychomotricienne.
Elle exerce au sein de l’équipe
du Centre médico-psychologique
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

de Colomiers, dans le secteur
de psychiatrie de l’enfant et de
l’adolescent de la Haute-Garonne
rattaché au Centre hospitalouniversitaire de Toulouse.
Elle participe à la mise en place
d’une formation continue
universitaire, à Toulouse, à partir
de janvier 2003, intitulé « Clinique
psychomotrice : de la pratique à la
formation ».

Les troubles qui s’écrivent sur le corps de l’enfant sont pensés, en psychomotricité, comme s’articulant autour de l’histoire réelle, consciente et
inconsciente du sujet-enfant, et aussi de celle de ses
parents, de sa famille, des générations précédentes.
C’est par le dialogue tonico-émotionnel, outil de
travail central du psychomotricien, dans l’espace
vivant et habité de la séance, que l’enfant va devenir
acteur et sujet de sa motricité. Alors se trouve favorisée une émergence des ressentis, des éprouvés,
d’une densité émotionnelle enfin présente, des états
et mouvements toniques qui viennent à prendre
corps et permettre la différenciation d’un dedansdehors du corps dont la peau fait frontière et la différenciation du « moi mon corps » (Durey, 2001) du
« toi ton corps ».
Le « moi mon corps » est ce qui, venant de l’indistinction moi/autre, est parvenu par l’expérience
des éprouvés, ressentis et mémorisés, à faire trace et
prendre corps dans le langage. En effet, le corps
c’est quelqu’un. « Moi mon corps » est un corps qui
se tient tout seul. Pour qu’il se tienne, il a fallu qu’un
lien se construise, il a fallu lier « moi mon corps »
par l’émotionnel et la pensée, au corps d’un
« autre », au désir d’un autre.
Mais parfois le corps a perdu la tête, sans les
mots pour dire le tumulte, la désorganisation, l’état
d’urgence, dans lequel il se met (se meut), et ne tient
plus. D’autres fois, le corps est absence de corps.
C’est le corps non habité de « l’enfant sans nom,

86

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Le toucher
en thérapie psychomotrice

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 87

Le toucher en thérapie psychomotrice

enfant des limbes » (Pontalis, 1998), apparemment déserté de
ce qui rend vivant, le corps de ces enfants tristes « légers, sans
nom ni adresse » (Kelley-Lainé, 1992).
Dans l’entre-deux qu’est la séance de psychomotricité, un
passeur accompagne l’enfant dans cette traversée entre le pays
d’où il ne peut dire ni « moi » ni « père », d’où il s’octroie
« l’immense bonheur de n’être rien » (Winnicott), jusqu’au
pays où le corps devient quelqu’un qui se tient tout seul.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Sensations, émotions, intériorisations, rêveries… Que l’on
exhibe ou que l’on interdise le corps, qu’on l’instrumentalise
comme corps-objet, séparé de la personne globale, ce qui est
empêché, c’est l’intégration de la rencontre entre le sensoriel,
l’émotionnel et la parole, dans un moi-corps, premier lieu de
l’intériorité. Ce qui est empêché, c’est la question du désir lié
au corps qui est quelqu’un : « Le spectacle a capturé le désir, le
désir bavarde, mais le vrai désir est absent » (Bruckner et
Finkielkraut, 1997).
Pour cela le psychomotricien doit faire un travail de repérage de ses propres éprouvés et mouvements intérieurs pour
mieux recevoir ceux de cet enfant-là. Se pose la question de
l’écart, de la distance avec l’enfant, distance préalable au
toucher pour les uns, à construire après le toucher pour les
autres. Dans toute médiation corporelle, mais surtout dans le
toucher, il y a une vibration, une contagion relationnelles qui
vont permettre au psychomotricien d’ajuster son propre tonus
aux mouvements tonico-corporels et émotionnels de l’enfant.
Je me limiterai, dans cet article, au récit de trois expériences,
trois histoires du « toucher l’enfant », choisies parmi tant
d’autres, pour ouvrir sur des questions, réflexions, inventions,
en renonçant aux réponses-recettes tout comme à un savoir et
un savoir-faire prêts à porter.

87

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

L’enfant va re-lier les multiples passerelles allant :
– des sensations repérées aux émotions corporelles repérées ;
– de ces émotions repérées à l’intériorisation de leurs représentations ;
– de cette intériorisation à la mise en mots (verbale, graphique,
gestuelle) ;
– de cette mise en langage au vagabondage, à la rêverie, au
voyage intérieur, à l’intimité psychique, jardin secret échappant
à l’emprise de l’autre pour les uns, créant une présence en soi,
c’est-à-dire se rendre corporellement et psychiquement présent
à soi, pour d’autres.

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 88

Le souci du corps
CONTRE CORPS

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Paul, 5 ans, est un enfant hyperactif, électrifié, intouchable
et « touche-à-tout », envahi du dedans mais projetant sur le
dehors hallucinations et phobies à l’image du chaos intérieur
qui le torture. Se mettant sans cesse en état d’urgence, en prise
de risque corporel, alors qu’une maladie génétique grave exige
au contraire qu’il prenne soin de son corps. Paul tourne sans
cesse sur lui-même comme une toupie, dans une fuite motrice
éperdue, terrifié par l’immobilité, le silence, son image dans le
miroir, la « mort aux trousses ». Que dit ce corps débordé jour
et nuit, sans répit, par des angoisses incontenables ? Nous
démarrons notre histoire depuis la place où se trouve Paul, de
ne pas tenir en place, du tourbillon, mais nous serons deux, que
je nomme – lui, Paul, et moi –, bien distincts. Nous ferons
« l’avion », comme deux tourbillons en un. Lui, l’intouchable,
je l’entoure et le porte « à bras-le-corps », par le milieu du
corps, son dos contre mon ventre, et là, bien serré, collé contre
mon corps, il faut tourner, tourner, tourner, « plus vite, encore
plus vite », jusqu’à la limite du vertige, le mien. Car lui n’a pas
le vertige, il est le vertige. « Encore ! » hurle-t-il, dans un même
tourbillon pour deux corps en un, et la vitesse, et l’excitation.
Que se passe-t-il avec cet enfant ? Ne sommes-nous pas en train
de tourner en rond ?
De séance en séance, je ressens dans mes bras, mon corps,
mon tonus, que sa cuirasse tonique et musculaire lâche prise…
Notre tourbillon ralentit. Paul, de plus en plus hypotonique,
s’abandonne, dans ce portage dos contre ventre. Le tourbillon
se transforme en déplacements de plus en plus lents, les rires
excités font place à quelques mots. Enfin, il se tait, je murmure
une chanson à son oreille collée à ma bouche… Nous observons
un temps d’arrêt devant la glace, cet impossible miroir, nous
nous regardons, immobiles, corps contre corps, un quart de
seconde… deux secondes…
Des mois ont passé. Un jour je finis par le poser pieds au
sol : il « se tient », son corps en place, devant la glace, décollé
de moi mais tout près, chanson-murmure, il passe ma main sur
ses yeux et joue à cache-cache avec son image dans la glace :
« Je suis là, je suis parti, je suis mort, tu es morte, je suis là… »
J’ai envie d’entendre : « Je suis moi mon corps », bordé,
contenu, calmé, reconnu… Un peu plus tard, nous commencerons la relaxation avec massage : l’immobilité, l’obscurité, le
silence ne sont plus synonymes d’arrêt de mort. De l’histoire de
cet enfant qui cherchait l’apaisement en échouant à toutes ses
tentatives, nous retiendrons, parmi d’autres (le regard, la voix,

88

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

CORPS

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 89

Le toucher en thérapie psychomotrice

etc.), la question de la pesanteur en lien au portage et au
toucher.
« Quand un bébé est bien tenu dans les bras… une sensation
de pesanteur s’installe en lien avec l’impression rassurante de
construire son moi… petit à petit les ailes [pensons à Paul]
tombent, il prend du poids, il peut marcher dans le temps… »
(Kelley-Lainé, 1992). Son corps « se tient », ne « s’envole »
plus. Paul aurait-il touché et ressenti au centre de son corps
l’apaisement de la pesanteur, le poids du corps, un frémissement de confiance, par résonance tonique au corps touché de
l’autre, touchant à l’autre ?

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Paul ne « survit » pas à être vu, touché, abordé de face, côté
visage, côté ventre. Images inconscientes et archaïques du
regard parental porté sur lui dans les premiers instants de sa
vie ? Bébé né différent et en survivance définitive, basculant
dans ce premier regard terrifié et terrifiant ? Qu’a-t-il vu de lui
et d’ineffaçable dans les yeux du père, de la mère ? Puisque « le
bébé voit son soi d’abord dans le visage parental, puis dans le
miroir » (Winnicott). Que voit Paul de lui-même, encore aujourd’hui dans le miroir, dans le regard de l’autre, des autres ? À
quoi sert le tourbillon ? À (se) perdre de vue le désastre lu dans
le regard initial ? Il ne peut voir d’être vu. En revanche, l’autre
côté du corps – le dos, la colonne vertébrale – est une région
plus paisible, moins vulnérable, mieux protégée, apprivoisable.
Le corps de Paul raconte son histoire. Toucher et portage se
feront donc côté dos en excluant ce qui est vécu par lui comme
la tyrannie du regard, de l’œil, du visuel.
CORPS

À CORPS

Juliette sait à peine marcher. Sa motricité est limitée à une
sorte de marche incertaine, de quelques pas, dont on craint l’effondrement, la chute.
Elle a 4 ans et demi et sa maman la porte encore dans les
bras, ne la posant au sol qu’exceptionnellement. La relation
entre ces deux êtres est dangereusement fusionnelle, Juliette est
indifférenciée du corps de sa mère, dans une quasi-absence de
motricité, ni plaisir ni déplaisir. Des mains sont là, au bout de
deux bras le long du corps, mais Juliette ne fait aucun lien entre
ces deux morceaux « appelés » mains, et ce corps-là, le sien.
Ses mains qui n’ont pas « pris corps » pour jeter, tenir, toucher,
tenir à distance, jouer, caresser, pendent inutiles, remplacées par
les mains omniprésentes et intrusives, déjà toujours là avant, de

89

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Pourquoi dos contre ventre ?

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 90

Le souci du corps

sa maman. Celle-ci fait à la « place » de sa fille, éradiquant à sa
racine tout mouvement, c’est-à-dire tout élan moteur, plaisir,
désir renouvelé du corps, anticipant même le non-anticipable,
l’imprévu, dans une hypervigilance permanente et infaillible.
L’univers de Juliette, c’est bien le corps de la mère, son
odeur, sa peau, ses bras, sa voix, son regard qu’elle ne distingue
d’ailleurs pas du tout. De trop près ou de trop loin, la vue, le
toucher, l’ouïe, l’odorat, sont si flous que l’enfant sombre dans
une cécité totale de tous les sens confondus dans une sensorialité indifférenciée et inaccessible.
Qui est Juliette, où est Juliette, qui « ne se tient pas » dans
son corps, quand le corps de la mère, dans la salle d’attente, tout
près, n’est plus dans le champ corporel immédiat ? Qu’en
penser ? Que dit ce corps en désarroi qui ne se reconnaît pas ?
Y a-t-il quelqu’un dans ce corps-là, en face de moi ?

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Je porte Juliette contre moi dans un corps à corps. Cette foisci, ventre contre ventre, collées, touchées de si près que l’on ne
se voit pas. C’est par le portage et le toucher, dans une empathie et une contamination tonico-motrices et tonico-émotionnelles que nous allons bouger, sauter sur le matelas : rebond,
encore et encore rebond, pour dé-coller du sol, s’arracher du
sol. C’est d’abord sur le plan du toucher et du tonus que nous
allons tenter une séparation de un en deux. Serrée très fort
contre mon corps, un tonus pour deux, un corps pour deux
certes, mais en mouvement cette fois, loin de cette immobilité
mortifère.
Très vite, de séance en séance, en Juliette naîtra du plaisir,
puis viendra le rire, l’éclat de rire, « encore ! encore ! », le désir
enfin.
Dans mes bras je ne porte plus le même corps : le plaisir,
l’émotion, les sensations, en lien à l’autre, font advenir un tonus
propre, une assise narcissique, qui viennent faire différence et
marquer la frontière entre nos deux corps. À présent, il y a en
Juliette une densité tonique, vivante et remuante. Je le sens, je
ressens dans mon propre toucher qu’il y a enfin du poids dans
le corps de la petite fille, de la pesanteur, du vivant, de l’envie,
de l’élan.

90

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Nous démarrons notre histoire depuis la place où se trouve
Juliette, de ne pas en avoir, dans l’espace indifférencié de la
fusion où il y a un corps pour deux. Dans l’espace de la séance,
nous serons deux, que je nomme – elle, Juliette, et moi –, bien
distinctes.

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 91

Le toucher en thérapie psychomotrice

Il est temps de la poser au sol, corps séparés, deux, mains
tenues pendant quelque temps encore. Regard, voix, rebond,
rire, « encore ! encore ! » et maintenant le corps de Juliette se
tient tout seul. La relation verbale va prédominer sur l’infraverbal. Pour Juliette, tout va aller très vite maintenant : parler, dessiner, cabrioler, grimper, courir, rebondir, jouer, « chuter pour
de semblant » sur le matelas, ballon, rires toujours. Il y a du
désir, de l’élan, du corps en mouvement, du prendre corps : le
sien.
Pourquoi ventre contre ventre ?
Depuis sa naissance, Juliette n’avait eu accès qu’à un seul
vécu corporel, celui de deux corps confondus « ventre à
ventre ».

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

LE

MASSAGE EN RELAXATION PSYCHOMOTRICE

La relaxation pratiquée ici n’est pas un exercice de contrôle,
de maîtrise du corps, ou de ses dérapages. Au contraire, elle a
pour objectif la décontraction, le relâchement musculaire, le
lâcher-prise de la maîtrise. Associée au massage, elle favorise la
régression évoquant la situation mère-bébé. Le massage en
relaxation enveloppe tout le champ affectif de l’enfant. Le
toucher-touchant du massage se place à la marge de l’écriture
sensorielle sur la peau. Soutenu par le toucher de la voix, du
regard, de la parole, du silence, il favorise dans le même temps
le regard intériorisé de ces mêmes images : sons, mots, peau,
silence…

Le plus profond
de l’homme, c’est la peau
Paul Valéry.

En touchant au corps, on touche à ce qu’il produit psychiquement : émotions, retour ou naissance des éprouvés sensoriels, sentiments, pensées. La relaxation permet le « retrait du
monde, la concentration intériorisante » (Schultz, l958). Cette
concentration passive, grâce à l’abaissement des tensions psychiques et corporelles, libère l’accès au monde intérieur de l’enfant.
Le massage mobilise la représentation mentale que l’enfant
a de son corps et de son image subjective. Dans ses pensées
vagabondes et dans ses rêveries, il peut enfin voyager, regard

91

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Dans ce passage d’un corps à l’autre, de celui de la mère à
celui de la psychomotricienne, dans cette confiance de la mère
à une autre, étrangère, tiers, le passage de l’enfant se fera de
corps à corps, de bras à bras, de portage à portage, de ventre à
ventre. Mais tout y sera différent : c’est définitivement d’un
autre corps – voix, odeur, mots, sonorité, toucher – qu’il est
question.

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 92

Le souci du corps

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Il ne s’agit évidemment pas
du massage bien spécifique
à la kinésithérapie, mais du
massage-toucher
thérapeutique où les mains
sont « contenantes d’un
corps contenu ».
Son cadre :
– Immobilité. L’enfant
s’allonge sur un matelas,
sur le dos, puis le ventre
ou inversement.
– Fermeture des yeux dès
que cela lui est possible.
– Calme et obscurité dans
la salle (rideau tiré)
Le psychomotricien est assis
près de l’enfant ; voix,
chansons, murmures, mots,
sont autant d’invitations à
porter l’attention sur la
partie du corps massée, ou
sur la respiration, invitations
au relâchement musculaire
et tonique, à exprimer
les ressentis, images
mentales de ses éprouvés.

intérieur, allant et venant, partant et revenant d’un ailleurs lointain ou proche, réel ou imaginaire… à son corps ici et maintenant, en la présence vivante de son psychomotricien.
Le massage est contenant, enveloppant. Les mains « touchantes » soutiennent le corps de l’enfant dans sa totalité. Il est
pratiqué soit avec un ballon, soit avec les mains, à la demande
de l’enfant, qui garde ses vêtements, sa deuxième peau.
Tout le corps est massé (dos, bras, jambes, mains, tête, poitrine, ventre), sauf évidemment les zones corporelles intimes.
C’est un toucher d’apaisement, donc de soin, et pas un toucher
qui pourrait susciter confusion, ambiguïté et excitation.
– Avec le ballon : la contention, la pression du corps contre le
matelas (lequel sert d’appui au corps total) permettent l’apaisement des tensions internes, l’accès à l’expérience vivante de la
pesanteur, donnent du poids au corps qui est alors perçu global,
lourd, consistant, présent à soi, unifié.
– Avec les mains : les mains ne sont pas un ballon ! Elles reçoivent en direct les points de tension du corps de l’enfant, que ce
soit au travers de la deuxième peau, le vêtement, ou de peau à
peau (visage, nuque, cou, etc.). Le psychomotricien ne peut
toucher sans être lui-même touché, dans ses propres ressentis. Il
se doit de les repérer, de les travailler en lui. L’empathie tonicoémotionnelle y est singulière, elle signe un climat d’intimité.
Diego, bientôt 6 ans, est un « hyperactif, avec déficit de l’attention », comme on dit aujourd’hui. Pour se sauver de l’emprise maternelle, il lui échappe aux moments les plus dangereux : lieux publics, traversées de rues, etc., et se met en réel
danger.
Cet enfant est surexcité par une mère angoissée, n’envisageant son enfant que dans la disparition (« Imaginez qu’il se
perde, qu’on le vole ») ou la mort. Comme mue par un automatisme incontrôlable, dès qu’elle le voit, elle court sur lui, le précipitant dans une échappée systématique, le privant d’espace
privé, intime, psychique, corporel et de confiance. Le corps de
Diego est traversé, recouvert tout entier par les cris de sa mère
et son regard inquisiteur et tyrannique. Dans cette course folle,
lui devant, elle derrière, elle finit toujours par l’attraper, comme
on attrape un voleur.
Le regard maternel, qui ne laisse pas advenir le « toi ton
corps », construit la confusion dans le corps perceptif et moteur
de Diego. Entre ces deux êtres, tout est ambivalence. Il y a de
l’angoisse, de la surexcitation, de la jouissance mutuelle dans

92

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Le massage en relaxation
psychomotrice

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 93

Le toucher en thérapie psychomotrice

ce très mauvais jeu de « attraper le corps » et « être attrapé par
le corps de l’autre ». Quelle représentation Diego a-t-il des
mains qui le saisissent, des yeux qui le traversent ? Que dit ce
corps habité de perceptions et sensations indifférenciées et violentes : toute-puissance, tyrannie, séduction, provocation, prise
de corps intrusive où la peau ne fait pas bordure, protection,
séparation ?
Nous démarrons notre histoire depuis la place où Diego se
trouve d’« être brouillé » et de « brouiller » la distance préalable
de cette place à occuper quand on est deux, deux corps : lui,
Diego, et moi, bien distincts.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Diego : « Je te confiance de moi, tu peux fermer les yeux, je
grimpe tout seul à l’échelle, me regarde pas. » Le regard ne doit
pas prendre toute la place. « Je te confiance de moi ». J’ai envie
d’entendre : « Trop de ce regard-là empêche mon corps de
tenir. » Le regard, le toucher, la voix, les mains de l’autre
peuvent être ressentis comme répressifs, répulsifs, persécuteurs,
porteurs de jouissance, d’ambivalence.
Je ferme les yeux, je sors de la salle, fermant la porte derrière moi, à sa demande. « Je te confiance de moi », ça se respecte.
Des mois ont passé, la confiance et la distance sécurisantes
ont fait leur travail. Nous pouvons commencer le massage en
relaxation. « Avec les mains ! » a décidé Diego qui aime et
réclame le temps du massage.
« La dernière fois, t’as pas fait les mains à cause du temps.
Tu m’avais promis de faire deux fois le dos ».
– Tu veux une chanson nouvelle ?
– Ah non, rien que les deux mêmes ! » (Il s’agit d’Une
chanson douce et de Sur la place du marché, sur le thème de la
naissance.)
Plus tard : « Je n’entends pas la maîtresse à l’école parce
qu’il y a des monstres dans ma tête qui m’empêchent et me font
peur. »

93

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

La première étape sera de mettre en place cette distance
préalable au toucher : dans une motricité de communication où
l’objet fait médiation. Il y aurait beaucoup à dire sur les
regards : celui qui porte, soutient, touche, s’absente, regarde
ailleurs et revient, va et vient, éloigne et rapproche ; et celui qui
prend tout de l’autre, qui prend la place de quelque chose
d’autre dans l’autre.

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 94

Le souci du corps

Dans l’obscurité, les yeux fermés, la voix et les mots à peine
audibles, le massage avec les mains, « surtout le front, c’est là
les monstres », nous travaillons, au fil du temps, les ressentis de
réassurance, de contenant corporel déserté des monstres qui
empêchent d’entendre. Nous travaillons « la constance affective
qui permet l’émotionnel et le plaisir réciproque d’être avec
l’autre, de créer du lien » (Roussillon, conférence sur la symbolisation à Toulouse, septembre 2000).
Plus tard : « À quoi tu penses ?
Diego : – À un papa ours polaire qui marche tout seul dans
la montagne, il cherche quelque chose… je sais pas quoi… »
Nous pouvons jouer de plus en plus à faire semblant que je
m’absente : moins de massage, plus de silence, rien que pour
jouer à l’absence/présence de l’un à l’autre. Ce n’est qu’un jeu,
mais Diego apprend vite. S’il y avait une raison de s’inquiéter,
ce serait de savoir comment Diego va aider sa mère à symboliser, en elle, l’absence.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

Quand le réel du corps de l’enfant est mis en jeu, parce qu’il
s’adresse au corps total, le toucher en psychomotricité (et en
relation tiers) permet de cicatriser, de soigner, voire de
construire le « Moi-Peau » (Anzieu, 1985), première enveloppe
corporelle d’un temps d’avant, première frontière, première
expérience incontournable de bordure du corps vers la naissance d’un moi corporel et psychique. Mais toucher
l’enfant travaille aussi la pesanteur, évitant ainsi le « drame de
la légèreté » (Kundera, 1987).
Pour Paul, Juliette, Diego, le passage au corps psychique, au
rêve intérieur, était impossible.
Le psychomotricien peut travailler dans un espace allant de
la « projection sensorielle à la projection fantasmatique »
(Sami-Ali, 1977). L’énergie (musculaire, tonique, etc.) que
produit le corps est une énergie psychique et inversement. Le
« toucher l’enfant », le « toucher la peau », concernent et touchent l’archaïque : la peau est surface et recouvrement sensoriel
du corps sensoriel, et participe prioritairement à l’histoire du
moi de l’enfant, du moi corporel dont on sait qu’il est premier
dans la construction psychique du petit enfant.
Le corps et la peau disent l’histoire de l’enfant, autant que
les visages, les regards, les mots… Toucher la peau, porter le
corps, donnent consistance, poids, contenant donc contenu, à

94

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

CONCLUSION

00 Enf&Psy n°20 11/05/05 15:31 Page 95

Le toucher en thérapie psychomotrice

l’enfant dont la bordure corporelle défaille, voire échoue, dans
sa mission de pare-excitation et de protection. Passage obligé,
le toucher du corps à corps, du corps contre corps, du massage,
ne peut pas prendre toute la place, surtout pas définitivement. Il
est au contraire un passage de transition vers penser, inventer,
rêver…
BIBLIOGRAPHIE

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

RÉSUMÉ
Le toucher : du corps à corps, du corps contre corps, en relaxation, associés au mouvement, voix, regard… touchants, et en
alternance avec des temps de silence, obscurité, immobilité… :
ces deux temps d’un même temps, du toucher et de la distance
chargés d’émotion, de présence à soi, et dans le faire-semblant
de l’absence/présence, permettent une continuité psychique,
corporelle et temporelle, laquelle vient renforcer une transitionnalité jusque-là fragilisée, en panne, ou absente.

Mots-clés
Corps, toucher, place,
penser, rêver.

95

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 41.137.23.184 - 03/05/2013 12h17. © ERES

ANZIEU, D. 1985. Le Moi-Peau, Paris, Dunod.
ANZIEU, D. 1987. Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod.
BRUCKNER, P. ; FINKIELKRAUT, A. 1997. Le nouveau désordre amoureux, Paris, Le Seuil.
DUREY, B. 2001. Pratique du massage dans les psychothérapies à médiation
corporelle, Lecques, Les Éditions du Champ Social.
DUREY, A. 2000. « Le toucher dans la relation soignant-soigné », Thérapie psychomotrice et recherche, n° 123, p. 50-60.
KELLEY-LAINÉ, K. 1992. Peter Pan ou l’enfant triste, Paris, Calmann-Lévy.
KUNDERA, M. 1987. L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, Gallimard.
SAMI-ALI, 1977. Corps réel – Corps imaginaire, Paris, Dunod.
SAMI-ALI, 1998. Le corps, l’espace et le temps, Paris, Dunod.
THIVEAUD, M. 2000. « Le toucher, un parcours théorique – Le toucher en thérapie de
relaxation psychomotrice », Thérapie psychomotrice et recherche, n° 121, p. 4 à 15.



Documents similaires


le toucher en therapie psychomotrice
article complet toucher sacre
coudert corps a vif
l enfant polyhandicape
excitation et toucher
excitation et toucher